Secours sacerdotal

From Wikipedia, the free encyclopedia

Le Secours sacerdotal, devenu par la suite l'Entraide sacerdotale, a été entre 1953 et 1993 un organisme de l’Église catholique en France destiné à prendre en charge des prêtres « en difficulté », ou « déviants », pour certains auteurs d'abus sexuels sur mineurs.

La question du suivi des prêtres responsables de violences sexuelles ressurgit au cours des années 2010, avec la crise des abus dans l’Église catholique en France, et donne lieu à des préconisations.

La gestion des « prêtres déviants »[note 1] , notamment auteurs de violences sexuelles, s'est toujours posée dans l’Église catholique. Le rapport du groupe de recherche de l'École pratique des hautes études, rédigé dans le cadre de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église (Ciase) avance ainsi que « les autorités ecclésiastiques n’ont jamais rien ignoré des violences sexuelles ecclésiastiques, quand bien même elles ne disposent d’aucune vue systématique sur la question »[3].

Cette question recouvre cependant des cas très divers, confondus avec les abus sexuels dans leur traitement, comme le concubinage et la fornication, l'homosexualité, l'affairisme, le manquement aux devoirs pastoraux, l'insoumission aux autorités ecclésiales, la perte de la foi, l'alcoolisme, ou les troubles psychiques[3],[1],[4]. Le droit canonique prévoit certes tout un éventail de peines en ce qui concerne les délits, pouvant aller jusqu'au renvoi du sacerdoce, mais la crainte du scandale, doublée d'une culture de la miséricorde envers le fautif, a souvent restreint l'usage de mesures risquant d'amener des prêtres à quitter leur état, en période de pénurie, en particulier après la Seconde Guerre mondiale et le concile Vatican II. L'institution a généralement préféré recourir à d'autres moyens, tels que le déplacement dans un autre lieu (changement de diocèse ou assignation dans une abbaye) ou le reclassement dans d'autres fonctions (tâches administratives, aumônerie d'un couvent)[5],[6].

Le développement de la psychologie et de la psychiatrie, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, auquel l’Église porte un intérêt[7], a conduit aussi à une approche thérapeutique offrant au prêtre la possibilité de s'amender et d'être soigné dans un cadre en dehors de l'institution, mais sous son contrôle, afin de conserver la discrétion sur ces cas. Une première initiative voit le jour avec le Trentain sacerdotal dans les années 1930-1940, un réseau d'entraide pour des prêtres « en rupture de ban », animé par des laïcs proches de Jacques Maritain, avec le soutien de Vladimir Ghika. Des contacts sont notamment pris avec les Foyers de charité pour les accueillir[8],[9].

Le Secours sacerdotal (1953-1963)

Création

Tout en s'en inspirant, la hiérarchie catholique met fin en 1949 à l'initiative du Trentain sacerdotal au profit d'une œuvre purement cléricale, le Secours sacerdotal, décidée en 1953 par l'Assemblée des cardinaux et archevêques de France[10],[11]. Cet organisme est installé dans les bureaux du Secours catholique, créé en 1946 par Jean Rodhain[12] qui joue par la suite un rôle actif au sein du Secours sacerdotal dont il se considère en quelque sorte comme le fondateur[13]. Un autre ecclésiastique occupe les fonctions de secrétaire du Secours sacerdotal, de 1953 à 1963, le sulpicien Louis Lerée (1890-1974), choisi notamment pour son engagement en faveur de la santé des prêtres, ancien supérieur du sanatorium du clergé de France de 1928 à 1950[11],[9],[note 2]. L’œuvre est placée sous la responsabilité de Louis-Marie de Bazelaire, archevêque de Chambéry[9],[14].

Maillage diocésain

Le Secours sacerdotal déploie un réseau de correspondants locaux, des clercs[note 3] chargés de mener diverses démarches en faveur des prêtres « en difficulté » selon leur situation en s'appuyant sur les compétences de laïcs discrets[16] : choix d'un psychiatre, d'une clinique, d'une assistante sociale ou d'un avocat ; recherche d'un autre diocèse où déplacer le prêtre, d'un employeur « bienveillant » et d'un logement[note 4] ; quête d'une famille d'accueil pour un enfant né d'une union avec une femme, quand elle souhaite l'abandonner, ou versement de subsides pour la mère qui veut le garder[note 5],[15]. Au départ 36 diocèses sont pourvus d'un correspondant, ils sont 79 au début de l'année 1959[18].

Création d'établissements spécialisés

Le Secours sacerdotal a également en ligne de mire l'ouverture de structures d'accueil discrètes pour prêtres « à problèmes ». La première du genre[note 6] voit le jour en 1956 à Cambo-les Bains (Basses-Pyrénées) sous le nom de maison du Bon-Pasteur (appelée aussi centre Artzaindeia), dans l'ombre d'un grand sanatorium accueillant 150 patients, servant de paravent commode. En trois ans, elle voit passer 42 prêtres, pour des séjours de trois mois en moyenne, jusqu'à son transfert en 1962 à Bruges en Gironde[21],[20],[note 7].

Profils traités

Selon le dénombrement effectué par Louis Leurée, on compte près de 700 prêtres pris en charge par le Secours sacerdotal pendant ses dix années d'existence. Les statistiques sur les profils traités donnent les résultats suivants[23] :

  • Fautes à caractère sexuel : relations avec des femmes (38,6%), homosexualité, pédérastie, pédophilie (24,4 %) ;
  • Problèmes d'ordre financier : vols, dettes 3,2 % ;
  • Alcoolisme : 7 % ;
  • Troubles psychologiques : 3,1 % ;
  • Doutes sur la vocation sacerdotale, perte de la foi : 9,2 % ;
  • Autres (divers ou mal définis) : 14,5 %.

Cette classification ne permet cependant pas d'évaluer précisément ce qui relève des abus sexuels, qui sont confondus dans la même catégorie que le concubinage et les « aventures avec des femmes », avec le risque de départ du prêtre qui focalise les craintes de la hiérarchie catholique, plus que les abus sexuels proprement dits[24]. Elle ne rend pas compte non plus de l'ensemble des motifs ayant conduit à une prise en charge. Tel prêtre, classé dans la catégorie « alcoolisme », outre son éthylisme, a pu se rendre coupable de violences sexuelles sur des femmes ou des enfants. La catégorie jugée dominante est parfois arbitrairement fixée par Louis Leurée[23]. Un autre classement effectué par les chercheurs de la Ciase donne un résultat différent : la moitié des dossiers consultés sont potentiellement constitutifs d'infractions pénales : détournements d'argent et atteintes sexuelles sur des femmes ou des mineurs[25].

L'Entraide sacerdotale (1964-1993)

Une nouvelle mission : la réinsertion des prêtres

En , Georges Rousseau (1913-2001), secrétaire national de la Jeunesse agricole catholique (JAC) depuis 1943, prend la direction du Secours sacerdotal en remplacement de Louis Leurée. L'organisme prend le nom d'Entraide sacerdotale, sans que la structure s'en voit modifiée[26],[27]. Les abandons du sacerdoce, médiatisés par la presse, se multiplient après le concile Vatican II. À partir de 1966, ils deviennent le centre des attentions de l'Entraide sacerdotale qui se voit dotée d'une nouvelle mission : il s'agit également d'aider à la reconversion de ces prêtres sur le départ[28],[29].

L'ouverture de centres de soin

La maison du Paraclet à la Jubaudière (1967-1982)

La mission première d'aider et de soigner les « prêtres déviants » n'est cependant pas laissée de côté. La maison du Bon-Pasteur de Bruges doit fermer ses portes en 1965[30]. Se pose alors la question de l'ouverture de centres de soins à l'échelle nationale[note 8]. À la demande de Paul VI, Jean Rodhain rencontre en le père Gerald Fitzgerald (en)[note 9], fondateur en 1947 aux États-Unis de la Congrégation des serviteurs du Saint-Paraclet (en)[16] dont l'apostolat vise à soutenir les « prêtres en difficulté »[33]. Il avait ainsi mis sur pied une clinique spécialisée au Nouveau-Mexique à Jemez Springs. Une autre du même type avait vu le jour en Angleterre et en Italie[34] à Montopoli di Sabina, près de Rieti. C'est cette dernière que visitent en Jean Rodhain, l'archevêque Jean Guyot, président de la Commission épiscopale du clergé, et l'évêque auxiliaire du Mans, Bernard Alix, président de l'Entraide sacerdotale. Convaincu par cette visite, Jean Guyot confie le soin à Jean Rodhain d'ouvrir une maison du Paraclet en France destinée à recevoir des prêtres venant de tous les diocèses de France. Le choix se porte en 1966 sur le château de la Gautrèche à La Jubaudière (Maine-et-Loire) qui offre un lieu discret et un cadre reposant avec son parc de 24 hectares. Le domaine est acheté avec le concours du Vatican qui suit de près ce centre de soin qui ouvre ses portes en [16],[35].

Jean Rodhain la présente ainsi : « La Maison du Paraclet n’est ni un hospice, ni une clinique, ni un lieu de détention. » Elle doit suivre « l’approche du Père Fitzgerald qui met l’accent sur la liturgie de la messe et l’eucharistie pour résoudre les problèmes sacerdotaux »[16]. L'accent est mis sur une vie communautaire, la proximité de l'abbaye de Bellefontaine où vivent des cisterciens apparaissant comme un atout. Des ateliers de reliure et de menuiserie sont proposés, le travail manuel étant conçu comme un moyen de resocialiser les prêtres accueillis, dont les dépendances à l'alcool et au sexe sont attribuées à la « négligence du devoir et [au] manque de fidélité dans la vie spirituelle » conduisant à « un repli sur soi » à « la recherche de son propre plaisir ». Les responsables déplorent cependant le manque d'adhésion des pensionnaires à cette thérapeutique de groupe, censée faire éclore « un réveil des énergies [et] la création d'énergies toutes nouvelles », qui se heurte à des mentalités individualistes[33].

Entre 1967 et 1976, la maison du Paraclet accueille 179 pensionnaires. Un recensement précis permet d'établir que 32 prêtres y ont été envoyés pour des problèmes d'alcoolisme, 21 pour des troubles psychiques, 35 pour des raisons sexuelles, dont 25 pour une « sexualité anormale »[16],[36]. Elle ferme en 1982 par manque de pensionnaires[37].

La clinique de Montjay (1970-1985)

Un autre centre de soins voit parallèlement le jour en 1970 au château de Montjay dans le village de Bombon (Seine-et-Marne), financé en partie par le Secours catholique. Alors que la maison du Paraclet de La Jubaudière mise sur une approche religieuse permettant au prêtre de retrouver son identité sacerdotale par la prière et la liturgie, Montjay se présente comme un établissement de soins psychiatriques subventionné par la Caisse régionale d’Assurance Maladie. À son ouverture la clinique compte 25 lits[38]. Elle placée sous la direction d'un psychiatre, le Dr Henri Poulet-Goffard, épaulé par un personnel médical essentiellement laïc et deux aumôniers[38],[37]. En trois ans, elle reçoit environ 200 prêtres et religieux. Pour le secrétaire de l'Entraide sacerdotale, Georges Rousseau, est elle tout indiquée pour soigner les prêtres pédophiles[38]. En 11 ans d'existence, la clinique de Montjay accueille 480 patients[39].

L'approche thérapeutique inclut de plus en plus la psychanalyse. Le prêtre et psychanalyste Tony Anatrella[note 10] y intervient ponctuellement[41],[42]. En 1983, il cosigne un compte-rendu qui présente la clinique de Montjay comme un lieu permettant au prêtre de « réinventer un nouvel art de vivre : accepter de vivre une abstinence sexuelle et affective dans les relations humaines, par rapport aux femmes, aux enfants, aux choses. Les réalités de la vie pastorale doivent être assumées, mais sans expérience fusionnelle »[16]. Cette orientation psychothérapique, plus que psychiatrique, prise au début des années 1980 par la clinique de Montjay, aurait été la cause de son discrédit auprès de l'épiscopat et des supérieurs majeurs, selon le Dr Poulet-Goffard. Lui-même est licencié en 1984 à cause de l'insuffisance de son encadrement médical après le suicide d'un patient, sur fond de dissensions avec les directeurs successifs de la clinique. Les déficits se creusent à mesure que Montjay reçoit de moins en moins de malades envoyés par les diocèses et les congrégations. L'établissement ferme ses portes en 1985[42].

Dissolution de l'Entraide

Après la fermeture de la Jubaudière et de Montjay, l'Entraide sacerdotale est chargée d'établir une liste de praticiens et de cliniques « de confiance » au niveau local[43]. Se pose cependant, avec la fermeture de ces établissements, la pertinence de cet organisme lui-même dont l'utilité au niveau national apparaît de moins en moins évidente aux yeux de l'épiscopat. La décision est prise de dissoudre l'Entraide sacerdotale en 1993[44].

Persistance de la question de la prise en charge des « prêtres déviants »

Commission Christnacht (2016) et Ciase (2021)

La fin des années 2010, avec son cortège de révélations d'abus sexuels sur mineurs, remet sur le devant de la scène la question du traitement des « prêtres déviants »[45],[46]. En avril 2016, les évêques de France mettent en place une commission nationale d’expertise sur la pédocriminalité, présidée par Alain Christnacht, avec « pour mission de les conseiller dans l’évaluation des situations de prêtres suspectés ou convaincus d’actes de pédophilie, afin de les éclairer sur les missions pouvant être confiées à ces prêtres sans faire courir de risques à des mineurs. »[47],[48]. Les compétences de cette commission sont en réalité peu exploitées[49],[50].

La veille de la remise du rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église (Ciase), le diocèse de Paris annonce la création d'une structure d'accueil pour les auteurs d'abus sexuels. Pour l'évêque auxiliaire de Paris, Thibault Verny, il s'agit de mettre en place « un lieu de prise en charge des personnes, immédiatement après leur mise en cause, car on s'est aperçu qu'il pouvait y avoir un effet de sidération et d'effondrement qui amenait à un suicide »[51]. Deux autres diocèses sont pourvus d'une structure chargée de la réinsertion des prêtres condamnés par la justice, ceux de Lyon et Bordeaux. La Ciase insiste sur le suivi des auteurs d'abus dans sa première recommandation : ils doivent faire « dans la durée l’objet d’une prise en charge par des professionnels de santé » et ne pas pouvoir « accéder à des enfants, des adolescents ou des personnes vulnérables dans le cadre d’une mission d’Église »[49].

Résultat des consultations

La Conférence des évêques de France (CEF), associée à la Conférence des religieux et religieuses de France (Corref), confie ce sujet à l'un des groupes de travail mis en place après la Ciase chargé de proposer « l’accompagnement des mis en cause d’auteurs de violences sexuelles »[50]. Elle émet huit recommandations dans un document final publié en mars 2023, parmi lesquelles[52] :

  • la désignation d’un délégué de l’évêque ou du supérieur majeur et d’une équipe pluridisciplinaire ;
  • la prise en charge thérapeutique des auteurs de violences sexuelles par une convention avec les centres ressources pour les Intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles (CRIAVS), organisme public[53], plutôt que par le recours à des médecins libéraux ;
  • la conservation dans les archives des dossiers ;
  • la « traçabilité » en cas de transfert, à charge pour le délégué diocésain de trouver pour le prêtre « un espace de vie approprié à chaque situation » ;
  • le soutien à des structures d'accueil temporaires comme le Petit Béthanie.

Le Petit Béthanie et autres maisons pour prêtres en difficulté

Le Petit Béthanie est mis en place en 2019 par Gérard Daucourt, évêque émérite de Nanterre. Il est situé à Mesnil-Saint-Loup (Aube) dans une maison mise à disposition par le monastère Notre-Dame-de-la-Sainte-Espérance. L'établissement accueille, pour un mois renouvelable, des prêtres souffrant d'addictions, de dépression, de troubles psychiques, et des auteurs d'abus sexuels sur mineurs, parfois en attente de jugement. Certains ont quitté le sacerdoce ou n'ont plus droit d'exercer. Le Petit Béthanie se veut une communauté fraternelle. Dans un cadre rural discret, les pensionnaires s'occupent des tâches courantes et de l'entretien des lieux. Le soin des animaux présents dans la propriété fait partie des moyens thérapeutiques. Il bénéficient d'une aide médicale, psychologique et d'un soutien spirituel[54],[note 11]. Il existe deux autres maisons d'accueil de prêtres « en difficulté » en Vendée et en Anjou gérées par le réseau Melkisedek[55],[note 12]. Une autre, le Buisson Ardent, existe à Saint-Paul-d’Espis (Tarn-et-Garonne)[56].

Notes et références

Bibliographie

Voir aussi

Related Articles

Wikiwand AI