Théorème de Riemann-Roch
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En mathématiques, le théorème de Riemann-Roch est un résultat d'analyse complexe et de géométrie algébrique.
Originellement, il répond au problème de la recherche de l'existence de fonctions méromorphes sur une surface de Riemann donnée, sous la contrainte de pôles de multiplicité imposée en certains points. Par exemple, sous sa forme faible, le théorème énonce que pour points donnés, l'espace (vectoriel) des fonctions méromorphes sur ayant au plus un pôle du premier ordre en ces points et holomorphes ailleurs est de dimension finie sur ℂ plus grande que , où est le genre de la surface.
Initialement prouvé par Riemann en 1857 sous le nom d'inégalité de Riemann, le théorème prend sa forme actuelle sur les surfaces de Riemann après les travaux de son étudiant, Gustav Roch en 1865. Il a ensuite été généralisé aux courbes algébriques, aux variétés de dimensions (en) supérieures et au-delà.
Une surface de Riemann est un espace topologique qui est localement homéomorphe à un ouvert de , l'ensemble des nombres complexes, et dont les applications de changement de cartes doivent être biholomorphes. Cette dernière condition permet de traduire les notions de fonction holomorphe et méromorphe de l'analyse complexe en la surface . Dans le cadre du théorème de Riemann-Roch, la surface est toujours supposée compacte.

Intuitivement, le genre d'une surface de Riemann est le nombre d'anses (ou de « trous », selon le point de vue). Plus précisément, le genre est défini comme la moitié du premier nombre de Betti, c.-à-d. la moitié de la -dimension du premier groupe d'homologie, . Le genre caractérise les surfaces de Riemann compactes à homéomorphisme près, c'est-à-dire que deux surfaces de ce type sont homéomorphes si et seulement si elles ont même genre. Le genre est donc un invariant topologique important d'une surface de Riemann. D'autre part, la théorie de Hodge montre que le genre coïncide avec la -dimension de l'espace des formes holomorphes sur . Ainsi le genre fournit également des informations du point de vue de l'analyse complexe sur la surface de Riemann[1].
Un diviseur est un élément du groupe abélien libre sur les points de la surface. De manière équivalente, un diviseur est une combinaison linéaire finie de points de la surface avec des coefficients entiers.
Pour chaque fonction méromorphe, on a un diviseur, noté , défini comme :
où est l'ensemble des zéros et pôles de , et est donné par :
Comme est compact et qu'une fonction holomorphe (non nulle) n'a pas de point d'accumulation, l'ensemble est fini. Ainsi est bien défini. Chaque diviseur de cette forme est appelé diviseur principal. Deux diviseurs sont appelés linéairement équivalents si leur différence est un diviseur principal. On définit de la même manière le diviseur d'une forme différentielle de degré un. Deux formes méromorphes de degré un quelconques seront linéairement équivalentes, de sorte que le diviseur canonique est déterminé de manière unique à l'équivalence linéaire près (d'où "le" diviseur canonique).
Le symbole désigne le degré (parfois aussi appelé indice) du diviseur , c'est-à-dire la somme des coefficients apparaissant dans . On peut montrer que le diviseur d'une fonction méromorphe quelconque est toujours de degré 0, donc le degré d'un diviseur ne dépend que de sa classe d'équivalence linéaire.
Le nombre est la quantité qui nous intéresse : la dimension (sur ) de l'espace vectoriel des fonctions méromorphes sur la surface, telles que tous les coefficients de sont positifs ou nuls. Intuitivement, nous pouvons considérer qu'il s'agit de toutes les fonctions méromorphes dont les pôles en chaque point ne sont pas plus mauvais que le coefficient correspondant dans ; si le coefficient dans en est négatif, alors nous exigeons que ait un zéro d'au moins cette multiplicité en - si le coefficient dans est positif, peut avoir un pôle d'au plus cet ordre. Les espaces vectoriels des diviseurs linéairement équivalents sont naturellement isomorphes par multiplication avec la fonction méromorphe globale (qui est bien définie à un scalaire près).
Énoncé
Soit une surface de Riemann compacte et de genre et une forme différentielle méromorphe, et le diviseur canonique. Alors, pour tout diviseur de on a,
Le théorème de Riemann-Roch évalue la dimension de l'espace des fonctions méromorphes ayant des singularités prescrites par un diviseur moins un terme correctif lié au diviseur canonique, . En particulier on a l'inégalité de Riemann . En prenant , on obtient le degré du diviseur canonique .
Exemples
- Soit et . Il existe une fonction méromorphe sur ayant en un pôle d'ordre et holomorphe ailleurs. Comme , et . Donc et de même Ainsi [2].
Riemann-Roch pour les fibrés en droites
Soit un fibré en droites holomorphe sur une surface de Riemann compacte de genre . Soit le fibré canonique. Notons la dimension des groupes de cohomologie. Alors le théorème de Riemann–Roch devient[3],
La dualité de Serre donne un isomorphisme entre et . Le théorème peut aussi s'écrire en termes de caractéristique d'Euler de ,
Pour un fibré de rang quelconque
Soit un fibré vectoriel de rang sur une surface de Riemann compacte . Le degré de est défini par . Alors le théorème de Riemann–Roch prend la forme,
Riemann-Roch pour les courbes algébriques projectives
Soit une courbe algébrique projective non singulière sur un corps . Pour tout point (fermé) et pour toute fonction rationnelle sur , notons l'ordre de en : c'est l'ordre du zéro de en si elle est régulière et s'annule en ; il est nul si est régulière et inversible en ; et c'est l'opposé de l'ordre du pôle de si est un pôle de . Soit un diviseur sur et soit un diviseur canonique (c'est-à-dire associé à une forme différentielle). Si l'on appelle la dimension du -espace vectoriel formé des fonctions rationnelles sur telles que pour tout , alors on a :
où est le genre de la courbe , défini comme étant . Ce théorème peut être interprété comme un calcul de caractéristique d'Euler-Poincaré pour cette situation[5]. Il en existe de nombreuses démonstrations et généralisations.
Applications
Genre topologique et genre algébrique
Le théorème de Riemann–Roch permet d'identifier genre topologique et genre algébrique[6]. Soit une surface de Riemann compacte. Dans cette partie, notons le genre topologique, donné par la caractéristique d’Euler d’une triangulation de , . Notons le genre algébrique donné par . Celui présent dans la formule de Riemann–Roch pour les faisceaux. Soit un morphisme non constant entre surfaces de Riemann compactes. La formule de Riemann–Hurwitz pour le genre topologique s’écrit, en notant l’indice de ramification de et la ramification en ,
Soit maintenant une forme différentielle sur . Alors est une forme sur et et . On obtient ainsi une formule de Riemann–Hurwitz pour le genre algébrique. En particulier, pour toute surface de Riemann compacte, il existe un morphisme non constant . En appliquant les deux formules de Riemann–Hurwitz et comme , on obtient l’identification entre genre topologique et algébrique.
Riemann-Roch arithmétique
Soit est un corps global et une fonction dans la classe de Schwartz–Bruhat sur les adèles de , alors pour tout idèle , on a une formule de sommation de Poisson,
.
En prenant le corps de fonctions d’une courbe algébrique sur un corps fini et un caractère trivial sur , on obtient le théorème de Riemann–Roch[7].
Riemann-Roch pour les graphes
Soit un graphe avec un ensemble de sommets et un ensemble d’arêtes . On définit comme le groupe abélien libre engendré par . L’analogue des fonctions méromorphes est . On définit l’opérateur Laplacien par;
où , la somme étant prise sur les arêtes incidentes à . L’ensemble des diviseurs principaux est . Comme pour les surfaces de Riemann, un diviseur principal est de degré nul. Soit , et on définit, . La dimension est définie par, si et si et seulement si pour tout diviseur de degré . Le diviseur canonique est,
Comme la somme des degrés des sommets d’un graphe est égale à deux fois le nombre d’arêtes on a, . Alors le théorème de Riemann–Roch pour les graphes[8] s’écrit,
Généralisations
Le théorème de Hirzebruch–Riemann–Roch en est une généralisation, il a été trouvé par Friedrich Hirzebruch, comme application des classes caractéristiques en topologie algébrique. Il fut influencé par les travaux de Kunihiko Kodaira. À la même époque, Jean-Pierre Serre donna la forme actuelle de la dualité de Serre.
Le théorème de Grothendieck-Hirzebruch-Riemann-Roch, démontré par Alexander Grothendieck en 1957, réinterprète Riemann–Roch non plus comme un théorème sur une variété, mais comme un théorème sur un morphisme entre variétés. Les détails des preuves ont été publiés par Armand Borel et Jean-Pierre Serre en 1958[9]. Plus tard, Grothendieck et ses collaborateurs ont simplifié et généralisé la preuve[10].
Enfin, une version générale a été trouvée en topologie algébrique. Ces développements ont été essentiellement réalisés entre 1950 et 1960. Après cela, le théorème de l’indice d’Atiyah–Singer a ouvert une autre direction de généralisation.
