Transvestigation

théorie du complot transphobe From Wikipedia, the free encyclopedia

La transvestigation (un mot-valise de « transgenre » et « investigation ») est une théorie du complot transphobe et misogyne qui affirme que de nombreuses célébrités et autres personnalités, le plus souvent des femmes, sont secrètement transgenres. Elle est parfois aussi connue en anglais sous le nom d'elite gender inversion (« inversion de genre des élites »).

Théorie du complot

La transvestigation est caractérisée par une fausse enquête en ligne, lors de laquelle des personnes croyant à cette théorie du complot s'appuient sur des photos et vidéos pour identifier des traits physiques et des comportements qui laisseraient entendre que la célébrité visée est secrètement transgenre[1],[2]. Sa caractéristique essentielle est d'avoir lieu sur des réseaux sociaux, surtout X et Instagram[1]. Elle se différencie du terrorisme stochastique transphobe qui vise des personnes inconnues et ouvertement trans soudain mises en avant en raison de leur transidentité, ce qui est le mode opératoire classique du compte Libs of TikTok[3].

Les personnes visées sont le plus souvent des femmes célèbres. Ce sont des artistes ou des personnalités engagées en politique[2],[4],[5],[6], notamment les personnalités non-américaines liées à des familles royales[7]. Les sportives, plus musclées que dans les stéréotypes de genre et souvent non blanches, sont visées aussi[6],[8]. Plus rarement, il peut s'agir de personnes de l'entourage des complotistes ou de personnages de fiction, par exemple dans des œuvres d'animation populaires[1]. Quelques hommes comme Barack Obama et Bill Gates sont parfois pris pour cible[5].

La théorie du complot autour de la transvestigation s'appuie sur trois présupposés transphobes[1],[2],[9], qui s'appuient très largement sur des complots homophobes et antisémites du vingtième siècle. Le premier est la supposée ubiquité des personnes transgenres dans la société, le second la peur de la contagion sociale, et le troisième pilier du complot veut que les personnes transgenres soient une élite sectaire qui cherche à soumettre la population cisgenre dans son ensemble[1]. Une vision extrême est que l'acceptation des personnes trans serait la première étape d'un « agenda transhumaniste » qui vise à modifier génétiquement l'humanité, un argument qu'on retrouve aussi contre les vaccins anti-COVID[10].

Une autre fausse croyance faisant partie de la théorie du complot voudrait que l'inversion de genre soit un rite de passage obligatoire pour intégrer « l'élite »[4]. C'est de là que vient l'expression « elite gender inversion »[1]. Cette théorie est similaire à celle autour des Illuminati[1],[7],[11] ou du Nouvel ordre mondial. Le terme « élite » est lui-même un dog whistle à caractère antisémite[4],[5],[7] ; parfois, les complots sont liés, avec la supposition qu'une cabale juive voudrait imposer la transidentité à la population mondiale[5],[11].

La théorie du complot de la transvestigation se retrouve chez des publics qui croient souvent à d'autres complots, surtout autour de la théorie du complot maçonnique, de la théorie conspirationniste du Pizzagate, et du mythe de la Terre plate[5].

La tranvestigation est aussi, par définition, misogyne : tout manquement aux stéréotypes de genre hétérosexuels peut être utilisé comme argument[9], imposant une définition de la féminité extrêmemement précise et irréaliste[4]. Elle est aussi souvent homophobe, s'accompagnant de spéculations sur l'orientation sexuelle des compagnons des personnes visées : les attaques contre Michelle Obama et Brigitte Macron naissent en parallèle de rumeurs sur une supposée homosexualité secrète de leurs conjoints[4],[12].

Historique

Anciennes enquêtes sur la transidentité supposée

Si le terme transvestigation date des années 2020, le fait d'enquêter sur le sexe réel ou supposé d'une personne est beaucoup plus ancien[13] : on le retrouve par exemple dans la télé-réalité There's Something About Miriam (en) parue en 2004 aux États-Unis, ou dans certaines épreuves de l'émission RuPaul's Drag Race[1]. Les tabloïds s'interrogent en 2008 sur une supposée intersexuation de Lady Gaga et attaquent la féminité des sœurs Serena et Venus Williams[10], ainsi que de Jamie Lee Curtis[14].

L'animateur de radio Alex Jones s'empare de la rumeur selon laquelle Michelle Obama serait un homme.

Des femmes célèbres sont visées par cette théorie du complot avant qu'elle ne porte son nom[1] : c'est notamment le cas de Michelle Obama, accusée dès 2008[7],[15] d'avoir des bras trop musclés et des épaules trop larges pour être née femme[1]. Aux États-Unis, c'est cette affaire qui commence à alimenter les théories du complot, notamment quand l'humoriste Joan Rivers meurt d'un arrêt cardiaque quelques mois après avoir fait une blague sur le sujet[10],[14] et quand l'animateur de radio Alex Jones la reprend à son compte[4],[14].

Le terme de transvestigation s'applique spécifiquement à l'évolution de ces pratiques dans le contexte des réseaux sociaux, plutôt que des enquêtes dans la presse à scandales[1]. La transvestigation prend aussi la place des spéculations sur l'orientation sexuelle des célébrités, en raison de l'acceptation croissante de l'homosexualité dans la société qui rend ces rumeurs moins dommageables[5].

Discours politiques sur la transidentité

La transvestigation prend son essor en même temps que les discours politiques sur l'identité de genre, notamment aux États-Unis et au Royaume-Uni[1]. Elle naît en particulier dans les milieux TERF du Royaume-Uni, sur le forum Mumsnet connu pour ses dérives transphobes, avant d'être reprise par les milieux d'extrême-droite masculinistes pour qui les méthodes sont un prolongement direct de la focalisation incel sur les traits physiques « masculins » et par les milieux religieux conservateurs américains[3]. La YouTubeuse Innana Snow se spécialise dans la production de vidéos de transvestigation et gère un des principaux groupes Facebook consacrés à cette théorie du complot[14].

L'animatrice de télévision Candace Owens propage la transvestigation visant Brigitte Macron.

En 2021, Brigitte Macron est visée par une transvestigation[16] lancée par le journaliste d'extrême droite Xavier Poussard et relayée entre autres par Candace Owens[15],[3],[7], qui lui consacre une série en huit épisodes[12],[13]. Après un procès en diffamation, deux femmes sont d'abord condamnées[12],[11], puis leur condamnation est annulée en appel pour la raison que les accusations auraient été relayées de bonne foi[15].

Jeux olympiques de 2024

Dans les années 2020, les personnalités sportives sont de plus en plus visées par des transvestigations. Les femmes non-blanches sont plus visées que les autres publics[17], surtout les femmes noires[5]. Taylor Swift, Kim Kardashian, Stéphanie de Monaco et Jennifer Aniston sont régulièrement attaquées[7].

Suite à la controverse sur la boxe aux Jeux olympiques de 2024, le terme connaît un regain d'intérêt suite aux accusations portées contre Imane Khelif et Lin Yu-ting[18],[19],[20]. Une partie de la transvestigation envers Khelif est soutenue par des dirigeants de l'Association internationale de boxe amateur après la victoire de Khelif contre une boxeuse russe, alors que l'AIBA n'est déjà plus reconnue par le comité international olympique en raison de scandales de dopage et de corruption[3]. Khelif porte plainte pour cyberharcèlement contre de nobmreuses personnes et organisations, dont J. K. Rowling et Elon Musk[2].

Inanna Snow est finalement exclue du courant après avoir été elle-même accusée d'être secrètement transgenre[10],[14].

Méthodes

Ses partisans prétendent pouvoir déterminer le sexe de naissance des individus, principalement au moyen de preuves photographiques et vidéo. La méthodologie utilisée par les « transvestigateurs » adhérant à cette théorie est sujette à la paréidolie et souffre souvent d'un biais de confirmation[21],[22]. La présentation de preuves comme l'acte de naissance ne peut pas répondre aux accusations, tout document pouvant être accusé d'être falsifié[12].

Les principaux critères de la transvestigation sont les caractères sexuels secondaires visibles et les traits musculo-squelettiques. Cet argument d'autorité permet de donner une image scientifique à l'enquête[1]. Certains critères s'appuient sur des critères utilisés pour identifier le sexe en archéologie, c'est-à-dire sur la base de données lissées s'appuyant sur des squelettes sans prendre en compte la morphologie ou les vêtements[1]. D'autres sont purement fantaisistes, comme la largeur des épaules ou la longueur relative des doigts de la main[1],[5].

Les critères incluent par exemple la forme du crâne[10], la forme des hanches[11] et des cuisses[10], la taille des yeux[8], la largeur de la mâchoire[8], la taille relative de certaines parties du corps[1],[5]. L'absence ou la présence de traits comme un renflement à l'entrejambe ou des hanches marquées est mise en avant, généralement sans prise en compte de la lumière, des vêtements portés, de la pose de la personne ou de la véracité de l'image[1].

Les photos utilisées pour soutenir ces arguments sont régulièrement manipulées pour créer ou souligner des traits particuliers[4]. Des faux témoins et témoignages peuvent être créés par IA[12].

Conséquences

La première conséquence est l'impact des transvestigations sur leurs cibles[1],[2], dont la vie privée est soudain passée au crible et leur identité et leur honnêteté remises en question[17]. Les cas peuvent mener à du cyberharcèlement de masse et à des violences hors ligne[3],[16], ainsi qu'aux conséquences négatives habituelles du outing, que celui-ci s'appuie ou non sur une information vraie[4].

Une autre conséquence négative importante est la transphobie latente, et très souvent la misogynie, du propos. La transvestigation applique des stéréotypes de genre très contraignants[1] et tire la fenêtre d'Overton vers l'acceptation des propos transphobes ou de l'imposition de ces normes de genre, surtout contre les femmes[2]. Les critères font leur chemin en dehors d'Internet et sont utilisés, par exemple, dans la surveillance de la ségrégation de genre dans les toilettes publiques[1],[8],[23],[24] et les agressions de rue[23]. En cela, la transvestigation s'apparente à d'autres violences et discriminations basées sur des critères pseudo-scientifiques, comme la phrénologie[1], dont elle s'inspire[10]. La conviction qu'il y a des personnes trans qui se cachent partout dans les hautes sphères de la société permet de soutenir la théorie du complot autour du lobby LGBT[13].

Enfin, la transvestigation part du présupposé que la transidentité est une mauvaise chose[3],[16],[11]. Se défendre de l'accusation marginalise d'autant plus les personnes transgenres[1],[24]. Par exemple, défendre les sportives accusées d'être trans tend à rendre encore plus difficile l'intégration des personnes trans dans le sport[17].

Réactions

Plateformes en ligne

Les plateformes de réseaux sociaux ne considèrent pas la transvestigation comme des propos haineux, malgré les demandes d'organisations de protection des personnes LGBT comme GLAAD[5],[16].

Politique

Des militants des droits LGBT font remarquer que la transvestigation n'est devenue une théorie du complot relayée et critiquée que quand elle a commencé à viser des célébrités et non des personnes sans pouvoir particulier, comme les femmes cisgenres butch accusées d'être des hommes depuis bien plus longtemps, et que l'effort médiatique devrait se concentrer plutôt sur la transphobie vécue par les personnes trans au quotidien[3],[13].

Réactions sur les réseaux sociaux

Les réactions aux transvestigations tendent à prendre l'une de trois formes : la moquerie, la discussion et le trolling[1].

Moquerie

La réaction la plus commune des personnes trans ou soutiens des personnes trans aux transvestigations est de se moquer du concept et d'en nier les conséquences négatives[11]. Ainsi, des utilisateurs des réseaux sociaux partagent des « best of », des réappropriations satiriques, et affirment leur conviction que tout post de ce genre est parodique[1].

Discussion

Les personnes choisissant la discussion se présentent comme transphobes, mais remettent en cause les méthodes et les résultats de l'enquête[1]. Elles ne remettent pas en question la légitimité de la transvestigation mais doutent de la rigueur scientifique de l'enquête ou partagent des anecdotes personnelles pour réfuter des accusations. Par exemple, une femme cisgenre transphobe peut dire qu'elle a des épaules larges et que le critère seul n'est pas suffisant pour une transvestigation, ou une personne peut affirmer avoir vu une célébrité nue et avoir la certitude de son identité sexuelle[1].

Parodie

La loi de Poe s'applique dans le cadre de la transvestigation : les véritables « enquêtes » sont quasi-impossible à différencier des actes parodiques en ligne effectués par des soutiens des droits des personnes trans pour s'en moquer. Cela vient surtout du format de publication des réseaux sociaux[1]. Ainsi, des réactions aux transvestigations sont des transvestigations visant des personnalités transphobes comme J. K. Rowling[1],[25], et ne se distinguent pas des transvestigations classiques, ni dans leur forme ni dans leur message, mais uniquement par les personnalités visées[1].

Références

Voir aussi

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