Al-Muktafi

calife abbasside de 902 à 908 From Wikipedia, the free encyclopedia

Abû Ahmad “al-Muktafî bi-lah” ʿAlî ben Ahmad al-Muʿtamid[1], surnommé Al-Muktafî[2], est né en 877. Il a succédé à Al-Mu`tadid, son père, comme dix-septième calife abbasside de Bagdad en 902. Il est mort en 908. Son frère, Al-Muqtadir, lui a succédé.

Naissance
Nom dans la langue maternelle
أبو أحمد علي المكتفي باللهVoir et modifier les données sur Wikidata
Faits en bref Calife abbasside, 5 avril 902 - 13 août 908 ...
Al-Muktafi
Fonction
Calife abbasside
-
Biographie
Naissance
Décès
Nom dans la langue maternelle
أبو أحمد علي المكتفي باللهVoir et modifier les données sur Wikidata
Activités
Famille
Père
Fratrie
Enfant
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Plus libéral et plus sédentaire que son père militariste al-Mu'tadid, il poursuit globalement la politique de ce dernier, bien que la conduite effective du gouvernement soit largement laissée à ses vizirs et hauts fonctionnaires. Son règne voit la défaite des Qarmates du désert de Syrie, ainsi que la réintégration de l’Égypte et des parties de la Syrie contrôlées par la dynastie toulounide. La guerre contre l’Empire byzantin sous la dynastie macédonienne se poursuit avec des succès alternés, même si les musulmans remportent une victoire majeure lors du sac de Thessalonique (904) en 904. Sa mort, en 908, ouvre la voie à l’avènement d’un souverain faible, al-Muqtadir, sous l’influence de la bureaucratie palatine, et marque le début du déclin terminal du califat abbasside, qui aboutit en 946 à la réduction des califes au rang de souverains fantoches sous la tutelle de la dynastie bouyide.

Jeunesse

ʿAlī ibn Aḥmad naît en 877/878. Il est le fils d’Aḥmad ibn Ṭalḥa, futur calife al-Mu'tadid (892-902), et d’une esclave d’origine turque nommée Čiček (« fleur », Jijak en arabe)[3],[4]. Il est le premier calife à porter le nom du calife Ali[5].

Au moment de sa naissance, le califat abbasside demeure profondément affaibli par la guerre civile de dix ans connue sous le nom d’« Anarchie à Samarra », déclenchée par l’assassinat du calife al-Mutawakkil (847-861) par des soldats mécontents et close avec l’accession de al-Mu'tamid (870-892). Le pouvoir réel appartient toutefois au frère de ce dernier, al-Muwaffaq, grand-père paternel d’ʿAlī. Appuyé par l’armée, al-Muwaffaq s’impose dès 877 comme dirigeant de facto de l’État[6].

L’autorité califale dans les provinces s’effondre durant l’« Anarchie de Samarra » : dès les années 870, le gouvernement central ne contrôle plus effectivement que la région métropolitaine de l’Irak. À l’ouest, l’Égypte passe sous l’autorité d’Ahmad ibn Tulun, qui dispute également la Syrie à al-Muwaffaq, tandis que le Khorassan et la majeure partie de l’Orient islamique tombent aux mains des Saffarides, qui supplantent les Tahirides, clients fidèles des Abbassides. La plus grande partie de la péninsule Arabique échappe aussi au contrôle central au profit de potentats locaux, tandis qu’au Tabaristan une dynastie zaydite chiite radicale s’impose. En Irak même, la révolte des Zanj menace directement Bagdad ; il faut des années de campagnes acharnées à al-Muwaffaq et à al-Mu'tadid pour la réprimer définitivement en 893[7].

Après son accession au trône, al-Mu'tadid poursuit la politique de son père et rétablit l’autorité califale en Jazira, en Syrie du Nord et dans certaines parties de l’ouest de l’Iran. Il met en place une administration efficace, mais les campagnes incessantes et la nécessité de satisfaire l’armée orientent presque entièrement l’appareil d’État vers la mobilisation des ressources nécessaires à son entretien. Malgré cela, al-Mu'tadid parvient à accumuler un important excédent financier au cours de son règne de dix ans[8].

Parallèlement, la bureaucratie gagne en puissance, mais connaît aussi une montée des rivalités internes, avec l’émergence de deux « clans » concurrents : les Banu'l-Furat et les Banu'l-Jarrah. Ces groupes incarnent principalement des factions rivales dans la lutte pour les charges et l’influence, mais des divergences d’orientation apparaissent également : nombre de familles des Banu'l-Jarrah sont issues de convertis nestoriens et emploient des chrétiens dans l’administration, tout en entretenant des liens étroits avec l’armée ; les Banu'l-Furat cherchent au contraire à affirmer un contrôle civil strict sur les forces armées et manifestent, sans l’afficher ouvertement, une certaine sympathie pour le chiisme[9],[10].

Al-Mu'tadid prépare soigneusement la succession de son fils aîné ʿAlī en le nommant gouverneur provincial : d’abord à Rayy, Qazvin, Qom et Hamadan, après la reprise de ces provinces à la semi-autonome dynastie dulafide vers 894/895, puis en 899 dans la Jazira et les régions frontalières byzantines (Thughur), après la déposition du dernier gouverneur autonome local, Muhammad ibn Ahmad al-Shaybani. Le futur al-Muktafī établit alors sa résidence à Raqqa[3],[11],[12]. Le savant religieux Ibn Abi al-Dunya, proche d’al-Mu'tadid, est chargé de son éducation[13].

Califat

Lorsque al-Mu'tadid meurt le , al-Muktafī lui succède sans opposition[3]. Le vizir de son père, al-Qasim ibn Ubayd Allah, fait prêter en son nom le serment d’allégeance et prend la précaution de faire enfermer tous les princes abbassides jusqu’à l’arrivée d’al-Muktafī à Bagdad depuis Raqqa ()[14],[15].

Personnalité et gouvernement

Photographie en noir et blanc sépia d’un minaret très dégradé
Le minaret de la mosquée palatine d’al-Muktafī (aujourd’hui Jāmiʿ al-Khulafāʾ), au début du XXe siècle ; le minaret remonte probablement à une reconstruction du XIe siècle, tandis que le reste de la mosquée est détruit lors du sac de Bagdad en 1258[16],[17]

]

Le nouveau calife a 25 ans lors de son avènement. L’historien al-Ṭabarī, qui vit sous son règne, le décrit comme de « taille moyenne, beau, au teint délicat, avec une chevelure superbe et une barbe fournie »[18],[19].

Al-Muktafī hérite du goût de son père pour les constructions[18]. Il achève à Bagdad le troisième grand chantier palatial d’al-Mu'tadid, le palais du Tāj Couronne »), pour lequel il remploie des briques provenant du palais des souverains sassanides à Ctésiphon. Parmi ses nombreux bâtiments figure une tour semi-circulaire, connue sous le nom de « coupole de l’Âne » (Hubbat al-Ḥimār) : le calife peut en atteindre le sommet monté sur un âne, puis contempler la campagne environnante. Sur l’emplacement des prisons palatines de son père, il ajoute aussi une mosquée du vendredi au palais, le Jāmiʿ al-Qaṣr (« mosquée du Palais »), correspondant à l’actuelle Jāmiʿ al-Khulafāʾ[20],[21].

Il imite également son père par son avarice et sa parcimonie, ce qui lui permet, malgré un règne bref et presque continuellement en guerre, de laisser un excédent financier considérable[3],[22][note 1]. Lorsque al-Muktafī quitte Bagdad en pour l’ancienne capitale de Samarra, dans l’intention d’y transférer son siège, il renonce rapidement devant le coût qu’impliquerait la reconstruction de la ville[24].

Son tempérament facile contraste avec celui de son père, célèbre pour son extrême sévérité et pour la cruauté de ses châtiments, souvent élaborés. La popularité d’al-Muktafī s’accroît nettement lorsqu’il détruit, peu après son avènement, les prisons souterraines d’al-Mu'tadid et cède le terrain au public, libère des détenus et restitue des terres confisquées par l’État[3],[25]. Il se distingue aussi en assistant personnellement aux séances du dīwān al-maẓālim, où il entend les plaintes et requêtes des gens du commun[5].

Le rôle du vizir al-Qāsim

Al-Muktafī n’a pas la fermeté de son père et se laisse aisément influencer par les dignitaires de cour[18]. La première phase de son califat est dominée par le vizir al-Qāsim ibn ʿUbayd Allāh. Homme très capable mais ambitieux, il a comploté peu avant la mort d’al-Mu'tadid pour le faire assassiner, puis élimine désormais sans ménagement toute concurrence susceptible de réduire son influence sur le nouveau calife[3],[26].

Ainsi, al-Qāsim ordonne l’exécution du souverain saffaride emprisonné, Amr ibn al-Layth, alors même qu’al-Muktafī, dès son arrivée à Bagdad, s’enquiert de son état et laisse entendre qu’il souhaite le traiter avec égards[27]. Peu après, le vizir parvient à discréditer le commandant en chef fidèle d’al-Mu'tadid, Badr al-Mu'tadidi : contraint de fuir Bagdad, Badr se rend après avoir reçu la promesse d’un pardon par des agents du vizir, mais il est exécuté le [28]. Quelques jours plus tard, al-Qāsim fait arrêter un oncle du calife, ʿAbd al-Wāḥid, fils d’al-Muwaffaq, dont on ne reçoit plus jamais de nouvelles[29]. En , al-Ḥusayn ibn ʿAmr al-Naṣrānī, secrétaire chrétien que le calife a d’abord favorisé et qui s’oppose à al-Qāsim, est dénoncé et exilé ; ses fonctions sont attribuées aux fils d’al-Qāsim, al-Ḥusayn et Muḥammad[30]. Le vizir obtient même, en , les fiançailles de sa très jeune fille avec le fils encore nourrisson d’al-Muktafī, Abū Aḥmad Muḥammad[31] ; sa position éminente est en outre soulignée par l’octroi—pour la première fois dans le monde islamique—d’un titre honorifique spécifique, Modèle:Transliteration[3],[26].

Dans les luttes bureaucratiques de l’époque, al-Qāsim ibn ʿUbayd Allāh favorise les Banu'l-Jarrah et s’oppose aux tendances pro-chiites des Banu'l-Furat. Le principal représentant de ces derniers, Abū l-Ḥasan ʿAlī ibn al-Furāt, n’échappe à la mort qu’en raison du décès du vizir, survenu en 904. Avant de mourir, al-Qāsim a désigné comme successeurs possibles al-ʿAbbās ibn al-Ḥasan al-Jarjarāʾī ou ʿAlī ibn ʿĪsā al-Jarrah, mais ce dernier refuse la charge ; ʿAlī ibn al-Furāt gagne alors rapidement les bonnes grâces d’al-ʿAbbās al-Jarjarāʾī et du calife[3],[32].

Campagnes

Le bref règne d’al-Muktafī est dominé par la guerre[3], mais il ne ressemble pas à son père, « calife ghazi (combattant) » par excellence. Al-Mu'tadid participe activement aux campagnes, donne l’exemple et tisse des liens de loyauté, renforcés par le patronage, entre le souverain et les soldats. Al-Muktafī, au contraire, ne suscite guère, « par son caractère et son comportement […], en figure sédentaire, de loyauté, à plus forte raison d’inspiration, chez les soldats », selon l’historien Michael Bonner[33].

Relations avec les seigneurs de guerre de l’Est

Al-Mu'tadid entretient des relations tumultueuses avec les Saffarides, maîtres de l’essentiel de la Perse : Bagdad reconnaît leur autorité sur les régions orientales du monde islamique, mais le calife et les Saffarides se disputent l’ouest de l’Iran, notamment les provinces du Fars et du Kirmān[34]. En 901, les Saffarides s’emparent du Fars et repoussent les tentatives de Badr al-Mu'tadidi pour le reprendre[35]. Au moment de l’avènement d’al-Muktafī, ils s’emparent de Rayy. La riposte militaire est retardée par l’affaire Badr al-Mu'tadidi ; ce n’est que le qu’un corps expéditionnaire est envoyé, sans que son résultat soit connu. On sait toutefois que les Samanides s’emparent de Rayy la même année[36]. Comme son père, al-Muktafī privilégie un modus vivendi avec les Saffarides et confirme l’année suivante leur contrôle sur le Fars[36],[35].

Les relations de Bagdad avec le dirigeant quasi indépendant de l’Ādharbayjān, Yūsuf ibn Abī l-Sāj, jamais véritablement stabilisées, se tendent davantage sous al-Muktafī. En 908, une armée commandée par Ḥakam al-Mufliḥī est envoyée contre lui ; mais après la mort du calife, un accord est conclu : Ibn Abī l-Sāj reconnaît la suzeraineté califale et est nommé gouverneur de l’Armīniya et de l’Ādharbayjān[5],[37].

Soulèvements qarmates

Les premiers califats sont régulièrement menacés par des courants kharidjites radicaux, particulièrement présents parmi les populations marginalisées vivant entre le désert et les zones agricoles sédentaires, traditionnellement hostiles aux autorités centrales. Au IXe siècle, de nouveaux mouvements se développent sur une base doctrinale chiite et supplantent progressivement le kharidjisme comme principal idiome de l’opposition aux régimes établis[38]. Des chefs d’inspiration zaydite fondent déjà des dynasties indépendantes aux marges de l’empire abbasside, au Tabaristan (864) et au Yémen (897)[39] ; mais, lors de l’avènement d’al-Muktafī, le cœur même du califat est menacé par les Qarmates, secte chiite ismaélienne radicale. Les Qarmates dénoncent l’islam sunnite dominant, qu’ils jugent dévoyé, et s’en prennent notamment au pèlerinage et à la vénération de la Kaaba, ainsi qu’à la vie urbaine et à la marginalisation des Bédouins. Ils recrutent donc largement parmi ces derniers—même si leurs chefs proviennent majoritairement des milieux sédentaires urbains—et lancent des attaques contre les communautés musulmanes voisines. Leur activité missionnaire s’étend vite : en 899, le missionnaire qarmate Abū Saʿīd al-Jannābī s’empare du Bahreïn, tandis qu’un autre foyer s’implante autour de Palmyre. De là, les Qarmates multiplient les raids contre les provinces abbassides et toulounides de Syrie. En 902, ils battent des Toulounides affaiblis et assiègent Damas ; la ville résiste, mais ils ravagent d’autres cités syriennes[40],[41],[42]. Au même moment, un missionnaire ismaélien de Koufa, Abū ʿAbd Allāh al-Shīʿī, entre en contact avec les Kutama Berbères d’Ifriqiya. Sa prédication progresse rapidement et, dès 902, il attaque l’émirat aghlabide, vassal des Abbassides. La conquête s’achève en 909 et jette les bases du califat fatimide[43].

En , al-Muktafī décide de mener personnellement campagne contre les Qarmates et quitte Bagdad à la tête de l’armée pour Raqqa. Il y demeure, tandis que le commandement effectif revient au directeur du bureau de l’armée (dīwān al-jund), Muḥammad ibn Sulaymān al-Kātib. D’autres forces abbassides, sous Badr al-Ḥammāmī et al-Ḥusayn ibn Ḥamdān, opèrent aussi contre les Qarmates : elles les battent près de Damas en juillet, mais subissent une défaite près d’Alep le mois suivant. Finalement, le , près de Hama, Muḥammad ibn Sulaymān tombe sur l’armée principale qarmate et la met en déroute lors de la bataille de Hama, capturant ou tuant ses principaux chefs et dispersant ses troupes[36],[44]. Al-Muktafī rentre à Bagdad avec les captifs de rang élevé, qui sont incarcérés. Muḥammad ibn Sulaymān reste à Raqqa pour traquer les derniers insurgés, puis revient à Bagdad, où il entre en triomphe le . Onze jours plus tard, le , il préside, avec le |ṣāḥib al-shurṭa (chef de la sécurité) de la capitale, Aḥmad ibn Muḥammad al-Wāthiqī, l’exécution publique des chefs qarmates et des sympathisants arrêtés à Koufa et à Bagdad[45]. La même année, le gouverneur abbasside de Baḥrayn bat les Qarmates locaux et reprend Qatif[36].

La victoire près de Hama ne fait toutefois pas disparaître immédiatement les Qarmates de la région. Profitant de l’absence du gouverneur local, Aḥmad ibn Kayghalagh, parti réprimer une révolte en Égypte, une partie des Bédouins des Banu Kalb se soulève en 906, sous la conduite du qarmate Abū Ghānim, surnommé Naṣr. Ils pillent le Ḥawrān et Tibériade, et attaquent Damas. S’ils battent la garnison menée par l’adjoint du gouverneur, Aḥmad ibn Naṣr, ils ne parviennent pas à prendre la ville et se replient vers Tibériade, qu’ils mettent à sac. Al-Ḥusayn ibn Ḥamdān est envoyé à leur poursuite, mais les insurgés se retirent dans le désert en empoisonnant les points d’eau derrière eux et s’échappent. Le , ils attaquent Hīt sur l’Euphrate. Les généraux Muḥammad ibn Isḥāq ibn Kundājīq et Muʾnis al-Khādim marchent contre eux depuis Bagdad, tandis qu’al-Ḥusayn ibn Ḥamdān progresse depuis l’ouest pour tenter de les encercler. Pour se dégager, les Bédouins tuent Naṣr et obtiennent une grâce des autorités califales[46].

Les Qarmates restants se dirigent vers le sud, en direction de Koufa, sur ordre du missionnaire en chef Zikrawayh ibn Mihrāwayh. Le , ils attaquent la ville et sont repoussés, mais ils battent une armée de secours envoyée de Bagdad. Zikrawayh marche ensuite contre les caravanes revenant du pèlerinage à La Mecque. En novembre, trois caravanes sont écrasées : les Qarmates massacrent sans distinction—on rapporte qu’environ 20 000 personnes sont tuées dans la seule deuxième caravane[47]—et emmènent femmes et enfants comme esclaves, emportant un butin considérable. Enfin, au début de , des troupes califales commandées par Wasīf ibn Sawārtakīn rattrapent les Qarmates près d’al-Qādisiyya et les anéantissent[48]. Après ces défaites, le mouvement qarmate cesse pratiquement d’exister dans le désert de Syrie, même si leurs homologues de Baḥrayn demeurent une menace active pendant plusieurs décennies[49],[50].

Le service distingué d’al-Ḥusayn ibn Ḥamdān durant ces campagnes l’impose comme l’un des principaux commandants abbassides et favorise l’ascension de sa famille, les Hamdanides : en 905, son frère Abū l-Hayjāʾ ʿAbd Allāh est nommé gouverneur de Mossoul, qui devient la base de pouvoir essentielle de la dynastie dans les décennies suivantes[51].

Récupération de la Syrie et de l’Égypte toulounides

Carte du Moyen-Orient avec des zones en vert
Carte illustrant le résultat des campagnes de consolidation d’al-Mu'tadid vers 900 : en vert foncé, les territoires sous contrôle direct abbasside ; en vert clair, les zones sous suzeraineté abbasside mais gouvernées par des autorités autonomes. Sous al-Muktafī, les provinces occidentales du Levant et l’Égypte sont réintégrées à l’empire abbasside.

La défaite qarmate à Hama ouvre aussi la voie à la reconquête par les Abbassides des provinces de Syrie méridionale et de l’Égypte, détenues par la dynastie toulounide. Le régime toulounide est déjà affaibli par les luttes internes et par les rivalités des différents groupes ethniques de l’armée, qui entraînent la défection du commandant Badr al-Ḥammāmī et d’autres officiers supérieurs au profit des Abbassides ; il est encore fragilisé par les raids destructeurs des Qarmates et par son incapacité à y faire face[52],[53]. Le , Muḥammad ibn Sulaymān quitte Bagdad à la tête d’une armée—10 000 hommes selon al-Ṭabarī—chargée de reprendre la Syrie méridionale puis l’Égypte elle-même aux Toulounides[54]. La campagne est appuyée par une flotte provenant des districts frontaliers de Cilicie sous le commandement de Damien de Tarse : celui-ci remonte le Nil, ravage les côtes et empêche l’acheminement de vivres aux forces toulounides[52].

L’avance abbasside rencontre peu de résistance et, en décembre, l’émir toulounide Hārūn ibn Khumārawayh est assassiné par ses oncles ʿAlī et Shaybān. Shaybān prend les rênes de l’État, mais le meurtre accélère les ralliements aux Abbassides, dont celui du gouverneur de Damas, Ṭughj ibn Juff. En janvier, l’armée abbasside arrive devant Fusṭāṭ, ancienne capitale de l’Égypte. Shaybān abandonne ses troupes de nuit, et la ville se rend. Les vainqueurs rasent la capitale fondée par les Toulounides, al-Qaṭāʾiʿ, à l’exception de la grande mosquée d’Ibn Ṭūlūn[55],[50]. Les membres de la famille toulounide et leurs principaux partisans sont arrêtés et conduits à Bagdad, tandis que leurs biens sont confisqués[56].

ʿĪsā al-Nusharī est nommé gouverneur d’Égypte. Son administration est troublée d’emblée : en quelques mois, il doit abandonner Fusṭāṭ et se réfugier à Alexandrie face à une révolte sécessionniste menée par un certain Ibrāhīm al-Khalanjī, peut-être identique à un Muḥammad ibn ʿAlī al-Khalīj, également mentionné comme chef d’un soulèvement pro-toulounide à la même époque. Des renforts arrivent de Bagdad sous Aḥmad ibn Kayghalagh. Al-Khalanjī l’emporte lors d’un premier affrontement à al-ʿArīsh en , mais il est finalement battu et capturé en , puis envoyé prisonnier à Bagdad[57],[58].

En 906, al-Muktafī épouse une fille du deuxième souverain toulounide, Khumārawayh. Il s’agit probablement d’une demi-sœur de la célèbre Qaṭr al-Nadā, autre fille de Khumārawayh initialement destinée à al-Muktafī, mais finalement mariée à son père en 893[59],[60].

Front byzantin

Al-Muktafī poursuit le conflit chronique avec l’Empire byzantin, avec des fortunes diverses[3]. En , al-Qāsim ibn Sīmā al-Farghānī est nommé à la tête des districts frontaliers de la Jazira[61]. En 902 ou 903, un raid naval atteint l’île de Lemnos, dangereusement proche de Constantinople ; l’île est pillée et ses habitants sont emmenés en esclavage[62]. Malgré cela, en , le nouveau gouverneur de Tarse, Abū l-Ashāʿir Aḥmad ibn Naṣr, est envoyé sur la frontière avec des présents destinés au souverain byzantin Léon VI le Sage (886-912)[63] et, en retour, des envoyés byzantins arrivent à Bagdad pour négocier un échange de prisonniers[64]. L’échange a lieu en septembre– sur le Lamos en Cilicie, mais il est interrompu car les Byzantins reviennent sur les conditions convenues[65]. Après de nouvelles négociations, il est finalement mené à terme en [19].

Miniature médiévale représentant des guerriers entraînant la population d’une ville vers des navires
Le sac de Thessalonique (904) par Léon de Tripoli, miniature issue de la chronique de Skylitzès de Madrid

À l’été 904, un renégat byzantin au service des Abbassides, Léon de Tripoli, dirige une grande expédition navale de 54 navires issus des flottes syriennes et égyptiennes, dont la cible initiale est, selon les sources, Constantinople elle-même. La flotte pénètre les Dardanelles et pille Abydos, tandis que la marine byzantine commandée par Eustathe Argyre hésite à l’affronter. L’empereur Léon VI remplace Argyre par l’amiral plus énergique Himérios, mais Léon de Tripoli prend les Byzantins de vitesse, vire vers l’ouest et se dirige vers la deuxième ville de l’Empire, Thessalonique, qu’il met à sac après trois jours de siège le . Le sac procure un immense butin et de nombreux captifs, vendus comme esclaves ; parmi eux figure le témoin oculaire Jean Caminiatès, auteur du principal récit du siège et de la chute de la ville[66],[67].

Sur terre, toutefois, les Byzantins conservent souvent l’avantage : l’historien bagdadien al-Ṭabarī rapporte qu’au printemps ou au début de l’été 904, une grande armée byzantine—« dix croix avec cent mille hommes »—envahit les marches et pille jusqu’à Hadath[68],[69]. En novembre, peut-être en représailles au sac de Thessalonique, le général byzantin Andronikos Doukas envahit le territoire musulman et remporte une victoire importante sur les forces de Tarse et d’al-Maṣṣīṣa (Mopsuestia) à Marʿash (Germanicée)[68],[5],[69]. Les succès se succèdent ensuite des deux côtés. Les Byzantins prennent Qūrūs (Cyrrhus) en , détruisent la cité et emmènent ses habitants[5],[70]. En , Aḥmad ibn Kayghalagh et Rustam ibn Baradū lancent un raid qui atteint le fleuve Halys avant de revenir chargés de butin et de captifs[5],[71]. Sur mer, Himérios remporte une victoire sur une flotte arabe le jour de la fête de saint Thomas, le [72]. Au printemps 907, Andronic Doukas et son fils Constantin Doukas font cependant défection auprès des Abbassides, victimes des intrigues du puissant chambellan eunuque de Léon VI, Samonas[73],[74].

Un épisode diplomatique singulier est la correspondance d’al-Muktafī avec Berthe, fille du roi de Lotharingie et épouse d’Adalbert II de Toscane. En 906, Berthe envoie au calife une lettre en latin, accompagnée de riches présents, pour solliciter son amitié et une alliance matrimoniale. Elle est apparemment motivée par la menace que représente la colonie arabe de Fraxinetum et s’adresse à al-Muktafī dans la croyance—erronée—que le calife exerce encore une autorité réelle sur les Aghlabides d’Ifriqiya. Al-Muktafī lui répond par une lettre, mais cette correspondance à longue distance n’a pas de suite[5],[75],[76].

Notes et références

Voir aussi

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