Dans les années 1880, après le développement par des théoriciens de l'anarchisme de la stratégie de la propagande par le fait, l'idée selon laquelle une action permettrait de faire une propagande politique efficace pouvant mener à la Révolution, la pratique se répand dans les espaces où les anarchistes se trouvent, dont la France. Suite à sa libération d'une peine de cinq ans pour confection de fausse monnaie, Gallo s'installe à Nancy, où il fonde le premier groupe anarchiste de la ville puis, peu après, se déplace à Paris, où il se procure une arme à feu et de l'acide. Le , Gallo pénètre dans la Bourse de Paris, symbole du capitalisme en France, et jette son explosif - qui n'explose pas; il commence ensuite à faire feu «au jugé» sur les personnes présentes à la Bourse, en visant la coulisse de rente. La bombe n'explose pas et il manque les cinq coups qu'il tire sur ces cibles, blessant légèrement un courtier à la jambe par ricochet.
L'anarchiste est arrêté et condamné à la déportation au bagne, où il meurt en 1923, 37 ans plus tard. Pendant son procès, des débats traversent le mouvement anarchiste en France, en particulier autour de la figure de Jean Grave, responsable du Révolté, qui refuse de publier sa défense dans la publication anarchiste. Dans les années suivantes, les attentats anarchistes en France se poursuivent, notamment pendant la campagne de 1888-1889 et l'Ère des attentats (1892-1894).
Contexte
Au XIXe siècle, l'anarchisme naît et se constitue en Europe avant de se propager[1]. Les anarchistes défendent la lutte contre toutes formes de domination perçues comme injustes, en premier lieu la domination économique, avec le développement du capitalisme[1]. Ils sont particulièrement opposés à l'État, vu comme l'organisation permettant d'entériner un bon nombre de ces dominations au travers de sa police, son armée et sa propagande[2].
À la fin des années 1870, les anarchistes développent la stratégie de la propagande par le fait, visant à transmettre les idées anarchistes par l'action directement, sans passer par le discours, et entraîner la Révolution par des actions incitant le peuple à se révolter[3]. Des figures de l'anarchisme développent cette stratégie amplement, comme Pierre Kropotkine, Errico Malatesta, Andrea Costa, Carlo Cafiero et surtout Johann Most[4]. En 1879, elle est adoptée par le congrès de la Fédération jurassienne de La Chaux-de-Fonds, en 1880, elle est discutée à Vevey lors d'une réunion qui produit une «Charte de la propagande par le fait»; adoptée l'année suivante par le premier congrès exclusivement anarchiste en France, le congrès de Paris, en [3]. Elle recevrait une nouvelle centralité au Congrès international de Londres, en [3].
En 1881, le premier attentat de telle nature en France, l'attentat de Saint-Germain-en-Laye, échoue à détruire la statue d'Adolphe Thiers qu'il visait[5]. Dans les années qui suivent, la pratique se généralise dans les milieux anarchistes en France - en particulier alors que la répression de l'État français s'accentue sur eux, ce qui crée des dynamiques de vengeance de la part des anarchistes[6].
Prémices
En parallèle avec ces développements, Charles Gallo, un homme pauvre condamné à 5 ans de prison en 1880 pour avoir fait de la fausse monnaie afin de subvenir à ses besoins alimentaires, est libéré en 1885 après avoir purgé sa peine[7]. Suite à sa libération, il trouve un emploi à Nancy et rejoint le mouvement anarchiste - il y fonde le premier groupe d'une telle nature, qui se réunit chez lui[8].
Le , Gallo quitte la ville subitement et se rend à Paris[8]. Dans les semaines qui suivent, il se procure un revolver chez un ami, de l'acide prussique, et commence à établir des préparatifs pour un attentat[9]. L'anarchiste, qui s'inscrit dans la logique de la propagande par le fait, cherche à viser les responsables politiques et financiers de France - il envisage d'abord de s'attaquer à la salle du château de Versailles où se réunit le congrès du Parlement français, puis la Chambre des députés directement, mais abandonne ces plans par crainte de ne pas réussir à mener à bien son action[9]. Son choix s'arrête sur la Bourse de Paris, cible perçue comme plus facile d'accès et comme rassemblant les capitalistes français[9].
Installé dans un hôtel de la rue Mouffetard, il s'y met à l'œuvre pour fabriquer une bombe et déclare au propriétaire de l'hôtel qu'il entreprend des expériences de chimiste dans sa chambre mais que celui-ci peut venir vérifier et constater que la chambre est intacte et en bon état[10]. Il n'est visité par personne hormis un homme inconnu avec qui il s'entretient en langue étrangère et qui est remarqué par les clients et le propriétaire comme bien vêtu[10].
Attentat
Le , Gallo pénètre dans l'édifice, l'engin explosif composé d'acide et le revolver sur lui[9]. Il se rend dans les loges, puis, vers trois heures de l'après-midi, jette sa bombe sur les banquiers qui se trouvent là - elle n'explose pas car sa confection présente un défaut et éclate au sol - elle suinte en laissant une odeur nauséabonde s'en échapper au sol[9],[11].
Alors qu'un mouvement de foule se déclare dans l'édifice, étant donné que les personnes se trouvant sur place se rendent compte que le liquide suintant est dangereux, Gallo commence à faire feu «au jugé» sur la coulisse de rente, c'est-à-dire la bourse parallèle où les courtiers négocient entre eux les obligations d'État[11]. Il tire cinq coups de feu qui manquent tous leurs cibles et vont se ficher dans les murs[10] avant que les courtiers et banquiers se jettent sur lui avec leurs cannes pour le frapper[10],[11]. Un des coups de feu blesse un courtier légèrement à la cuisse mais personne d'autre n'est touché[10]. Des policiers accourent pour l'arrêter et, dans la cohue, sont aussi battus par ceux-ci[10].
Suites, procès et conflits internes au mouvement anarchiste
Lorsque les policiers le fouillent, ils trouvent 8 cartouches du calibre de son arme et de nombreux journaux anarchistes ou révolutionnaires, comme le Drapeau noir, la Lutte, le Cri du Peuple, des prospectus de la Bataille et le dernier livre de Pierre Kropotkine[10]. Interrogé sur les motifs de son attentat juste après son arrestation, il déclare qu'il est anarchiste et cherche à «faire peur aux bourgeois»[10]. Il donne aussi une fausse identité, déclare s'appeler Petrovich et venir de Suisse[10].
Gallo devient dès son attentat un héros de la cause anarchiste pour son action pour une part notable des militants français[12]. Cependant, lorsqu'il souhaite publier sa défense dans Le Révolté, journal de Kropotkine et Jean Grave, autrefois publication qui a théorisé la propagande par le fait dans les années 1878-1880 avant de s'en détourner progressivement, Grave lui refuse le droit de le faire - ce qui provoque d'intenses débats au sein du mouvement anarchiste en France qui se poursuivront les années suivantes avec le refus catégorique de défendre Pini et même Ravachol, au départ, dans le journal[12]. Les services de renseignement français écrivent à ce sujet[12]:
Un grand nombre de groupes anarchistes ont été plus que mécontents de l'attitude prise par Le Révolté envers l'auteur de l'attentat de la Bourse. [...] Non seulement le journal n'avait jamais parlé de Gallo, mais encore il avait très carrément refusé d'insérer les motifs de défense rédigés par l'accusé dans sa cellule de Mazas ainsi que la notice biographique écrite par Louiche et devant être placée en tête de l'écrit de Gallo.
Lors de son procès, il s'insurge contre les autoritése et crie, entre autres: «Vive la révolution sociale! Vive l’anarchie! Mort à la magistrature bourgeoise! Vive la dynamite!», ce qui le fait exclure de l'audience de force[8]. L'expertise de son engin explosif soutient que la seule raison pour laquelle il n'a pas explosé est un défaut de conception de la part de Gallo; autrement, l'attaque aurait été bien plus meurtrière[9]. L'anarchiste se plaint du fait qu'il n'ait pu tuer aucune de ses cibles et déclare clairement avoir entrepris cette action comme acte de propagande par le fait, cherchant à propager l'idéologie anarchiste et viser les capitalistes directement au travers de cet acte[9],[8].
Il est condamné à 20 ans de déportation au bagne et y meurt en 1923[8].
(en) John M. Merriman, The dynamite club: how a bombing in fin-de-siècle Paris ignited the age of modern terror, Yale, Yale University Press (YUP), (ISBN978-0-300-21792-6)
(en) Colin Ward, Anarchism: A Very Short Introduction, Oxford, Oxford University Press (OUP),