Elsa Barraine
compositrice et résistante française
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Elsa Barraine, née le à Paris 18e et morte le à Strasbourg, est une compositrice, professeure de musique et résistante française.
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Elsa Jacqueline Barraine |
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Compositrice, résistante, professeure de musique, pianiste classique |
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Née dans une famille de musiciens et révélant très jeune des facultés pour la musique, elle intègre à neuf ans le Conservatoire de Paris où elle obtient plusieurs premiers prix. Élève dans la classe de composition de Paul Dukas, avec qui elle se lie d’amitié, elle devient en 1929 la quatrième femme à remporter le Premier Grand prix de Rome. À la suite des accords de Munich, Elsa Barraine intègre le parti communiste. En 1941, elle fonde le Front national des musiciens qui lutte contre la propagande nazie dans le domaine de la musique. Après la guerre, elle participe à la fondation de l'Association française des musiciens progressistes, laquelle s'inspire des idées du Manifeste de Prague en réaction au formalisme et à l'abstraction de « l'art bourgeois ». De 1952 à 1974, la compositrice enseigne comme professeur au Conservatoire de Paris, où elle devient titulaire de la classe d'analyse en 1969. En 1972, elle est nommée inspectrice des théâtres lyriques nationaux à la Direction de la Musique du ministère de la Culture.
Considérée comme une compositrice « visionnaire », Elsa Barraine inscrit dans son œuvre ses idéologies politiques, humanistes et religieuses, comme dans Pogromes, Song-Koï ou sa Symphonie no 2. Ses compositions s'intègrent dans la lignée du néo-classicisme, mais avec un travail prononcé pour le timbre et la couleur instrumentale. Bien qu'elle soit considérée comme « l'une des compositrices françaises les plus remarquables du milieu du XXe siècle », sa musique est encore rarement jouée aujourd'hui.
Biographie
Famille et formation
Elsa Jacqueline Barraine naît le à Paris[1],[2],[3]. Son père, Mathieu Barraine (1870-1943), est violoncelliste solo à l’Opéra de Paris et est réputé pour son « très bon coup d’archet »[3],[4],[5]. Il est mobilisé lors de la guerre de 1914-1918, tout comme l’a été son père au moment de la guerre de 1870[1],[2]. Sa mère, Octavie Jeanne Boisson (1877-1964), est pianiste amateur, donne quelques cours de piano, chante dans les chœurs de la Société des concerts du Conservatoire et fait partie de l’orchestre de Cologne[1],[2],[3],[4],[5]. Le couple donne naissance en à une première fille, Agnès, qui quitte rapidement le domicile familial pour devenir « professeur de musique dans les écoles de Paris »[1].
Enfant, Elsa Barraine témoigne déjà d’une excellente oreille musicale[1],[2]. Elle grandit en écoutant son père jouer la musique de grands compositeurs, comme Beethoven ou Bach, et l’accompagne à l’Opéra où elle découvre la musique de Wagner, qui sera une révélation[1]. Elle ne va pas non plus à l’école, mais reçoit quand même des cours de français et de culture générale d’un voisin, car ses parents « ne lui demandent pas son avis pour l’envoyer au conservatoire »[6].

Elsa Barraine entre au Conservatoire de Paris en classe de solfège à l’âge de neuf ans, puis de piano chez Georges Falkenberg[6]. La jeune fille entre ensuite dans la classe d’harmonie de Jean Gallon, la classe de contrepoint et fugue de Georges Caussade et d’accompagnement au piano avec André Estyle[2]. En 1925, âgée de quinze ans, elle obtient un premier prix d’harmonie, suivi deux ans plus tard des premiers prix de fugue, de contrepoint et d’accompagnement[6]. À dix-sept ans et sur les conseils d’Henri Rabaud (directeur du conservatoire), elle intègre la classe de composition de Charles-Marie Widor puis de Paul Dukas, qui lui succède en 1928[2],[6]. Ce dernier est « l’une des grandes personnalités du monde musical au début du XXe siècle, admiré pour sa rigueur, sa vaste érudition littéraire, sa hauteur d’esprit »[3]. Elsa Barraine a alors comme collègues Yvonne Desportes, Tony Aubin, Maurice Duruflé, Claude Arrieu et Olivier Messiaen[3]. Elle et Messiaen deviendront amis et auront des contacts réguliers tout au long de leur vie. Elle suit également les cours de Dukas à l’École normale de musique pour les élèves étrangers, au cours desquels il évoque des sujets autres que la musique comme l’Histoire et la littérature[7].
La jeune femme qualifie les cours de Dukas de « très vivants et animés », « naturellement la musique bien sûr mais aussi c’était un cours d’Histoire, de philosophie, de métaphysique… »[3]. Elle voit dans son enseignement « une leçon constante d’art et de vie — noblesse de l’art, noblesse de l’artiste — et y décèle une exigence dans la recherche de soi-même »[7]. Bien qu’« intimidée par cette personnalité qu’elle admire », elle hérite de Dukas de véritables talents d’orchestratrice, même si elle n’ose pas lui présenter ses devoirs. Paul Dukas remarque également la personnalité et le talent de son élève[7]. Les deux se lieront alors d’amitié. Au cours de ses années avec Dukas, Elsa Barraine compose plusieurs pièces dont un Nocturne pour violon et piano (1928) ainsi qu’un premier Prélude et fugue pour orgue sur un chant israélite (1928)[2].
Prix de Rome

En 1928, « elle se hasarde » à concourir au prix de Rome où elle obtient un deuxième second Grand Prix pour sa cantate Héraclès à Delphes[3]. L’année suivante, elle remporte le Premier Grand Prix (22 voix sur 31) avec La Vierge guerrière, une trilogie sacrée sur Jeanne d'Arc d'après un texte d’Armand Foucher[3],[8]. Celle qu'on appelle aussi « La Pucelle d'Orléans » était parvenue, cinq siècles avant, le 8 mai 1429, à faire lever le siège mené par l'armée anglaise autour de cette ville. Le jury loue la jeune compositrice pour sa « haute qualité dans ses notations subtiles et ses élégances familières »[9]. La jeune femme explique avoir été « très surprise » de cette victoire car le sujet donné, décrivant la vie de Jeanne d'Arc, ne l’inspirait pas beaucoup et les autres concurrents « étaient très remarquablement doués. Enfin, la chance s’en étant mêlée, j’ai gagné cette grande partie »[5]. Elle devient la quatrième femme à remporter le Premier Prix de Rome[note 1],[3].
Elsa Barraine séjourne à la villa Médicis, à Rome, de à [10]. La compositrice n’aime pas la vie sur place, s’ennuie de Paris et de ses camarades du Conservatoire[10]. Elle n’apprécie également pas l’ambiance de l’établissement et voit d’un très mauvais œil le régime fasciste de Mussolini[3]. Elle s’occupe en lisant les ouvrages de la bibliothèque de la Villa et en recopiant un exemplaire de la Bhagavad-Gītā que Dukas lui a prêté — document qu’elle conservera toute sa vie[3]. Elle découvre aussi la peinture italienne et sympathise avec ses camarades d’arts plastiques[3]. Plusieurs de ses collègues viennent lui rendre visite comme René Guillou, Tony Aubin ou Yvonne Desportes[3]. En 1930, elle suit Dukas et le tient informé des répétitions et représentations de son opéra Ariane et Barbe-Bleue[10].
De son séjour naissent plusieurs œuvres, bien qu’elle déclare ne pas « travailler efficacement »[10], comme sa Symphonie n°1 (1931) ou un Thème et variations pour piano (1933). Ses œuvres Harald Harfagar (1929) et Trois esquisses symphoniques (1931) sont programmées par les concerts Straram, ce qui lui permet de revenir temporairement à Paris[10]. À plusieurs reprises la compositrice demande des congés afin de fuir la villa Médicis[10]. Sur les conseils de Dukas, elle compose pendant l’hiver 1931 Le roi Bossu, opéra comique en un acte sur un livret d’Albert Carré, qui est créé le à l’Opéra-Comique[10]. À la suite de l’antisémitisme montant en Italie sous Mussolini et en Allemagne sous Hitler, elle compose Pogromes, d’après un texte du poète André Spire, un poème symphonique qui reçoit un bon accueil et témoigne de sa crainte de ce qui peut arriver au peuple juif[8],[11]. Il s’agit d’une des premières œuvres de la compositrice qui témoigne d'« une sensibilité politique »[3]. Pogromes est suivi par plusieurs autres pièces dans la même lignée, dont Trois chansons hébraïques enfantines pour voix et piano (1936) et Quatre chants juifs (1937)[12].
Retour à Paris et actions dans la Résistance

De retour à Paris en 1934, elle retourne vivre chez ses parents avant de s’installer au no 45 rue de Lille[13]. Elsa Barraine est engagée comme pianiste accompagnatrice pour les chœurs Félix Raugel, puis obtient le poste de cheffe de chant à l’Orchestre national en 1935[13],[14]. Très affectée par le décès de Paul Dukas survenu le , elle compose l'année suivante, pour l'anniversaire de sa disparition, une œuvre pour piano appelée Tombeau de Paul Dukas[3],[12].
En 1938, à la suite des accords de Munich, elle adhère au Parti communiste — qui « porte un certain nombre de préoccupations sociales et humanistes »[12],[15]. Ce dernier « met l’accent sur le chant choral amateur et défend une éducation musicale pour tous »[12]. Son investissement au sein du parti consiste en des arrangements et des orchestrations de chants populaires, folkloriques et révolutionnaires de différents pays[16]. Elle recueille auprès d’autres musiciens des articles afin de rédiger des Chroniques qui servent à conseiller ses camarades amateurs au sein du parti[15]. En 1938, pressentant une guerre imminente, elle compose sa Symphonie n°2, dite « Voïna » (« La Guerre » en russe), qui est créée au Festival international de Londres en 1946 par l’Orchestre de la BBC sous la direction de Manuel Rosenthal[12],[15].
À la suite de la déclaration de la Seconde Guerre mondiale, Elsa Barraine déménage à Rennes pour poursuivre son travail de pianiste à la Radio[15]. En 1941, elle est renvoyée de son poste à cause de ses origines juives et revient à Paris où elle donne des cours de chant dans les écoles de la ville[3],[15],[16]. Pour subsister, elle donne des leçons d’harmonie à des particuliers et « accepte diverses activités musicales lucratives » comme faire répéter les danseuses de claquettes au Pigalle[15],[16]. La même année, son père est renvoyé de son poste à l’Opéra. Ce renvoi, pour motif antisémite, génère de nombreuses tensions entre eux[3],[17]. Désespéré par son licenciement, Mathieu Barraine meurt en [1],[3]. Depuis son quintette à vent Ouvrage de dame (1939), Elsa Barraine compose peu[16].
La compositrice fonde en avec Roger Désormière et Louis Durey le Front national de la résistance des musiciens français. Rattaché au mouvement de résistance du PCF, le Front national pour la libération et l'indépendance de la France, ce groupement rassemble majoritairement des compositeurs comme Henri Dutilleux, Manuel Rosenthal, Roland-Manuel, Francis Poulenc, Arthur Honegger ou Irène Joachim[16],[17],[18], ainsi que des musiciens. Les principaux objectifs de l'organisation, énumérés dans leur journal Musiciens d'aujourd'hui, qui s'engage contre la propagande nazie dans le domaine de la musique, consistent à organiser des concerts de musique française nouvelle et interdite, à soutenir les musiciens juifs en leur fournissant un refuge ou de l'argent, à organiser des manifestations anti-allemandes et anti-collaborationnistes, et à s'engager dans toutes les formes de rébellion musicale[19]. Barraine, Désormière et Durey publient ensemble un « manifeste pour la défense de la musique française et contre toute collaboration avec les nazis »[20]. Elsa Barraine « anime les réunions du groupe clandestin » et doit en rendre compte à l'agent de liaison Georges Dudach[16]. En , une quinzaine de musiciens rejoignent le parti. À la suite du décès de Dudach, mort fusillé au Mont-Valérien en , Elsa Barraine compose en son hommage le choral Avis (1944) sur un poème de Paul Éluard[16],[21].

La compositrice participe à de la contre-propagande musicale, en écrivant dans les journaux clandestins Musiciens d’aujourd’hui et Le musicien patriote[22]. Cette action dénonce « l’aryanisation » de la musique sous le régime de Vichy et se charge d’organiser des « concerts de « contrebande », l’enregistrement de musiques ou de poésies interdites ou l’insertion de symboles bien français dans certaines œuvres », ou de composer de la musique sur des poèmes de poètes interdits[22].
Début 1942, Elsa Barraine est engagée à l’Opéra-Comique, grâce à Roger Désormière, ce qui l’oblige à apprendre le répertoire de l’établissement[17]. En 1943, elle transmet de faux papiers à Louis Saguer, compositeur juif allemand poursuivi par la police de Vichy et qui vit en zone libre[17],[22].
Elle est arrêtée en 1942 par la milice de Vichy mais arrive à s'échapper grâce à l’aide d’un officier de police[21],[23]. La compositrice continue ses activités dans la résistance sous le pseudonyme de « Madame Catherine » et se fait écrire à une autre adresse. Dans ses appartements, Elsa Barraine continue d'organiser des réunions entre résistants. En 1944, prévenue in extremis par sa concierge, elle échappe à la Gestapo. Elle entre dans la clandestinité sous le nom de « Catherine Bonnard »[18],[22],[24], nom avec lequel elle signe sa composition Avis[3],[21],[25].
À l', à la suite de la libération de Paris, de nombreuses réunions sont organisées visant à réaliser un « plan d’avenir ». Soutenue par le Front national étudiant, une manifestation est organisée le « retraçant l’activité du FNE et un programme musical » qui associe un poète et un compositeur, dont Paul Éluard et Elsa Barraine[21]. La compositrice participe aussi aux enregistrements du Studio d’essai de Pierre Schaeffer destinés à préparer les programmes de la Radio de la Libération. Personnalité importante parmi les intellectuels communistes, elle écrit pour L'Humanité et pour Ce soir[18].
Après guerre et dernières activités
La fin de la guerre permet à Elsa Barraine de reprendre ses activités à l’Orchestre national pendant quelques années[21]. Elle devient aussi « directeur musical » pour Le Chant du monde, journal pour lequel elle a travaillé et pour qui elle doit lire des œuvres venant d’Europe centrale et de Russie[26],[27]. La compositrice en profite pour visiter des pays d'Europe comme la Pologne et l'Arménie en 1946. Elsa Barraine fait publier, à son retour, un article où elle vante les qualités de l'URSS, en particulier pour éduquer les enfants à la musique dès leur plus jeune âge, ce qui permet de « détecter les talents et de former de futurs amateurs »[3],[26].
Les compositions d’Elsa Barraine restent influencées par ses valeurs politiques et religieuses, comme notamment Song-Koï, Variations sur le Fleuve Rouge (1945), qui s’inspire de l'indépendance de l'Indochine[26],[27], ou la Suite juive (1951)[28]. Elle continue à composer des œuvres sur des textes d'Éluard, telle sa cantate Poésie ininterrompue[3],[26]. Inspirée par le manifeste de Prague en réaction au formalisme et à l'abstraction de « l'art bourgeois », elle fonde en 1949, de nouveau avec Durey et Désormière, l’Association française des musiciens progressistes[3],[27]. Cette organisation verra Charles Koechlin et Serge Nigg entrer dans ses rangs[28]. Elsa Barraine quitte le parti quelques mois plus tard car elle est en désaccord avec « la politique autocratique stalinienne »[29],[30].

La compositrice est nommée le par Claude Delvincourt au poste de professeur de déchiffrage au piano au conservatoire de Paris. Elle occupe le poste jusqu'au où elle succède à Olivier Messiaen, jusqu’en 1974, à la classe d'analyse, celui-ci l’ayant recommandée au directeur pour le remplacer[3],[28],[27]. Elle enseigne dans les années 1960 l’art de la fugue à la Schola Cantorum et participe à des jurys de composition et d’harmonie[28]. En parallèle à ses activités d'enseignement, elle compose plusieurs cantates, comme Les Paysans, et de nombreuses musiques de films[3],[31]. Elle collabore alors avec de nombreux réalisateurs comme Jean Grémillon, Louis Daquin, Jean-Paul Le Chanois, Charles Dullin, Jean Mercure, Jean-Louis Barrault ou Jacques Demy tout en imposant son univers musical[31].
La compositrice se passionne pour la culture et la philosophie chinoises, ce qui la pousse à apprendre la langue. Elle écrit Musique rituelle, une œuvre pour orgue et percussions, influencée par le Livre des morts tibétain et qui est créée à Lausanne en 1967[32]. Entre 1972 et 1974, elle exerce la fonction d’inspectrice à la direction de la musique du ministère de la Culture en charge des théâtres lyriques nationaux[3]. Puis, à la suite de son départ du Conservatoire de Paris en 1974, elle entreprend plusieurs voyages en Chine et en Russie. Elle essaye d’apprendre le russe afin de pouvoir traduire en français l’ouvrage de Victor Zaderatsky, La pensée polyphonique chez Stravinsky[32],[note 2].
En 1977, après plusieurs voyages en Russie où elle prend le transsibérien pour aller jusqu’en Chine, elle s’établit à Créteil pour se rapprocher d’un de ses élèves, Raffi Ourgandjan, avec qui elle entretient une relation d’amitié depuis plusieurs années[3],[33]. Elle déménage également à Strasbourg en 1997, lorsque celui-ci est nommé professeur d’orgue du conservatoire local. Dans ses dernières années, Elsa Barraine entretient de nombreuses correspondances, notamment avec Henri Dutilleux qui est parti vivre aux États-Unis[3],[33].
Sa santé ayant décliné bien avant son installation à Strasbourg, elle meurt dans une « indifférence quasi générale » le , à la suite de difficultés respiratoires dues à la pollution[33],[34]. Elsa Barraine est inhumée auprès de ses parents au cimetière du Montparnasse[33].
Style musical
Selon James Briscoe, dans son ouvrage New Historical Anthology of Music by Women, « la musique d'Elsa Barraine séduit ses auditeurs par l'indépendance contrapuntique de ses lignes, sa virtuosité et son intensité expressive, grâce à une dynamique motivique et rythmique »[35]. Il convient également de noter que grâce à ses études auprès de Dukas et à l'influence musicale de Claude Debussy, Barraine développe un sens aigu et efficace du timbre et de la couleur instrumentale, bien qu’elle témoigne « d’un style aussi peu académique et conventionnel que possible »[35],[36],[37]. Elle adopte les formes classiques tout en les faisant siennes, et utilise un langage harmonique entièrement tonal, à une exception notable près. Son œuvre de chambre Musique rituelle (1967) pour orgue, gongs et xylorimba est caractérisée par le sérialisme et s'inspire du Livre tibétain des morts[35].
Les auteurs du Norton/Grove Dictionary of Women Composers font remarquer ce qui suit[38] :
« Profondément sensible aux bouleversements considérables de son époque, Barraine est incapable de dissocier son processus créatif de ses préoccupations personnelles, humanistes, politiques et sociales. »
Dans toutes les œuvres d'Elsa Barraine, on retrouve une attention particulière portée à la condition humaine[36]. À l'instar de ses contemporains qui ont formé le groupe Jeune France, André Jolivet, Olivier Messiaen, Daniel-Lesur et Yves Baudrier, elle s'est efforcée de réintroduire l'humanisme dans la composition, un art devenant de plus en plus abstrait[35]. En 1949, à la suite de son investissement au sein de l’Association Française des Musiciens Progressistes elle déclare : « La grève des mineurs ou la lutte pour la paix, voilà qui peut intéresser à présent le musicien progressiste, et non de savoir s’il devra écrire en langage polytonal, atonal ou tonal »[27]. Si certaines de ses pièces abordent des questions sociales et politiques spécifiques, d'autres explorent une émotion ou un état psychologique particulier[35]. Parmi les premières, on peut citer Claudine à l'école (1950), son ballet inspiré du livre de Colette qui explore la sexualité féminine, ou son poème symphonique antifasciste Pogromes (1933)[35]. Dans les exemples de la seconde catégorie, on peut citer le quintette à vent à programme de Barraine, Ouvrage de Dame (1931 - éd. Albert J. Andraud, 1939). Le quintette comporte huit mouvements, le thème et sept variations qui portent le nom de femmes fictives aux personnalités différentes (« Angélique ; Berthe, aux sonorités dures ; Irène, sinueuse ; Barbe, fugato burlesque ; Sarah ; Isabeau de Bavière, avec son chapeau conique et son voile flottant ; Léocadie, vieille fille sentimentale du temps jadis »). Elle met clairement en évidence les différences de tempérament entre les sept femmes grâce à son talent pour la caractérisation et à son utilisation habile du timbre[35]. Avec sa Seconde Symphonie (1938), la compositrice se montre comme une « visionnaire » et témoigne d’une « élévation de pensée peu commune chez une artiste » puisqu'elle « annonce la Seconde Guerre mondiale à travers ses trois mouvements, la guerre, la mort puis la fin du cauchemar »[11],[39]. Pour reprendre les mots de James Briscoe, « Sa contribution à la musique est significative, et Elsa Barraine est une figure majeure qui attend d'être pleinement découverte par les interprètes et les critiques »[35].
Pédagogie

Elsa Barraine s’implique pleinement dans son rôle de professeur et beaucoup d’élèves voient en elle un « professeur inoubliable », dont l’enseignement est « assez peu formaliste »[40], comme le déclare Marie-Paule Siruguet, Raffi Ourgandjan et François Rossé[27],[28]. Barraine développe une pédagogie avec beaucoup d'exigence, autant pour ses élèves que pour elle[28]. La compositrice se donne pour mission de « leur faire connaître le plus de musique possible, que l’éventail soit très large » ; elle leur parle ainsi autant de la musique classique de Bach, Liszt, Beethoven, que de celle de contemporains comme Stravinsky, Bartók, Messiaen, Boulez ou des musiques venant du Tibet, de Bali ou d'Inde[3],[41]. Dans sa pédagogie elle cherche à « insuffler l’envie, la passion de découvrir, d’explorer l’univers musical sous toutes ses formes et quelle qu’en soit l’époque »[40]. Elsa Barraine s'efforce « de faire découvrir à ses élèves l’essence de la musique, de l’art, particulièrement soucieuse de respecter la personnalité de chacun de ses étudiants, tout en leur faisant entrevoir le rôle humaniste que peut jouer la musique dans la société »[3],[40]. Elle est également décrite comme « une détectrice de talent » et n’hésite pas à orienter ses élèves vers des disciplines musicales qu’ils n’auraient pas soupçonnées[40].
En 1952, elle succède à Jeanne Leleu à la classe de déchiffrage au piano où ses « cours de déchiffrage connaissent un regain de fréquentation »[3],[42]. Elle enseigne également la « lecture à vue, qui permet d’aborder et de découvrir une partition par le contact sonore avec la matière écrite »[42]. Conscient du dynamisme et de l’ouverture d’esprit dont elle fait preuve face à ses élèves, certains professeurs de piano du Conservatoire de Paris, comme Marcel Ciampi, lui envoient leurs élèves[42]. Elle fait alors travailler à ceux-ci des partitions autres que le répertoire romantique, notamment des pièces de compositeurs contemporains comme Mikrokosmos de Béla Bartók[42]. Pour ses élèves pianistes, elle compose un recueil d’exercices de déchiffrage à vue, La Boîte de Pandore (1954-1968) où, dans une première partie, elle aborde un certain nombre de difficultés techniques, comme les ornements, la lecture dans deux tons ou les mains croisées ; dans la seconde, elle aborde un certain nombre d’exercices rythmiques[31],[34],[42]. Elsa Barraine « s’amuse » également à écrire de courtes pièces basées sur les « anagrammes des noms de ses élèves de classe pendant toutes les années de son professorat »[41],[42]. Elle est également novatrice dans l’exercice de la réduction à vue de partition d’orchestre ou d’opéras, permettant à ses élèves pianistes de ne pas rester constamment confrontés à des pièces pour piano. La compositrice privilégie dans sa pédagogie « l’acquisition de réflexes de rapidité de lecture »[41].
Lorsqu’elle reprend la classe d'analyse d'Olivier Messiaen en 1969 — celui-ci ayant fortement insisté pour que ce soit Elsa Barraine qui lui succède —, elle cherche là aussi à montrer un grand éclectisme dans le choix des œuvres étudiées[41]. Au cours de ses années en tant que professeur d’analyse, Barraine imagine « plusieurs démarches pour relier l’analyse aux processus compositionnels »[43]. Elle fait également de nombreux rapprochements entre la musique ancienne comme le chant grégorien ou L'Orfeo de Monteverdi avec les œuvres de compositeurs comme Debussy[40],[43]. À l’instar de son maître Paul Dukas, Elsa Barraine ajoute de nombreuses informations musicologiques, littéraires, historiques, artistiques ou socio-politiques afin que ses élèves connaissent le plus de choses possibles sur les œuvres[3],[28],[44].
La compositrice n'hésite pas non plus à donner de nombreuses leçons privées à son domicile en dehors de ses cours au Conservatoire[3], ni à offrir de nombreuses « partitions de poches à ses élèves »[40]. Elsa Barraine consacre également beaucoup de temps à parfaire la culture de ses étudiants, les soutenant et les aidant dans leurs études à Paris[31]. C’est notamment le cas pour Raffi Ourgandjian, venu du Liban, et avec qui elle tisse une véritable relation d’amitié[3],[31].
Compositions

L’œuvre d'Elsa Barraine comporte un répertoire d’environ deux-cents pièces, composées entre 1920 et 1995, allant de la mélodie à la symphonie, en passant par des pièces pour piano, des musiques de film ou des cantates. Son répertoire est encore peu connu de nos jours[45].
Mélodies
- Ne jamais la voir, (1927)
- Pastourelle (1930)
- La lumière (1930)
- Il y a quelqu’un auquel je pense (1930)
- L’Offrande lyrique « Je ne réclamais rien de toi » (1930)
- Le Calme « Je me suis brûlée au soleil de son âme » (1931)
- Intérieur « Nous voici dans la partie du jardin » (1931)
- Quatre chants juifs, mezzo-soprano et piano (1937)
- Le Marché du monde (1946)
Musique de chambre
- Petite pièce, violon et piano (1920)
- Nocturne, violon et piano (1928)
- Nocturne, flûte et piano (1930)
- Pièce en quintette, quatuor à cordes et piano (1932)
- Fanfare, cor en fa et piano (1935)
- Crépuscules, cor d'harmonie et piano (1936)
- Élégie et ronde, flûte et piano (1936)
- Sérénade, clarinette et piano (1936)
- Lamento, trombone et piano (1937)
- Ouvrage de dame, quintette à vent (1939)
- Improvisation, saxophone et piano (1947)
- Variations pour percussion et piano (1950)
- Suite juive, violon et piano (1951)
- Fanfares de printemps, cornets à piston et piano (1954)
- Il y a trente ans mourait Rainer-Maria-Rilke, double quatuor, vibraphone et célesta (1956)
- Andante et Allegro, saxhorn en si bémol et piano (1958)
- Sonatine, trio d'anches (1960)
- Atmosphère, hautbois et dix instruments (1966)
- Chiens de paille, tuba et piano (1966)
- Musique rituelle, grand orgue, tam-tam et xylorimba (1966-1967)
- Variations, percussion et piano (1986)
Musique pour piano

- Premier morceau de sonatine (1924)
- 2e pièce (1929)
- La Nuit dans les chemins du rêve (1930)
- Prélude pour piano (1930)
- Nocturne (1932)
- Thème et variations (1932)
- Le Tendre Ronron (1935)
- Hommage à Paul Dukas (1936)
- Berceuse (1946)
- Marche du printemps sans amours (1946)
- Silence sur la ville (1946)
- Suite astrologique (1947)
- Six indicatifs pour la Radio 3 (1950)
- Lazare (1951)
- La Boîte de Pandore : 54 exercices de lecture et de rythme (1954 – 1968)
- Fantaisie, piano ou clavecin (1961)
Musique pour orgue
- Choral varié sur le choral « Vater unser im Himmelreich » (1927)
- Premier prélude et fugue sur un chant de prière israélite (1928)
- Deuxième prélude et fugue. Psaume CXVI (1929)
- Élévation (1959)
- Offertoire pour le temps de Noël (1961)
- Chant de mariage (1961)
- Reflets magyars (1961)
- Jam sol recedit igneus (1968)
Musique vocale
- Fugue du concours d’essai 1928 (1928)
- Ave Maria, pour trois voix et orgue (1936)
- Trois chansons enfantines hébraïques (Bialik), voix et piano (1935)
- Devant notre porte, chant populaire hongrois pour chœur et piano (1946)
- La Tragédie des bonnes intentions, chœur et ensemble instrumental (1957)
- Les Paysans, cantate pour chœur, quatre solistes, quintette à cordes et célesta (1958)
- De premier mai en premier mai, chœur à quatre voix mixtes (1979)
Musique symphonique
- Harald Harfagar, poème symphonique (1929)
- Symphonie no 1, orchestre (1931)
- Trois Esquisses, orchestre (1931)
- Fantaisie concertante, piano et orchestre (1933)
- Pogromes. Ouverture. Illustration symphonique d’après André Spire, poème symphonique (1933)
- Fête des colonies, orchestre (1937)
- Symphonie no 2, « Voina », orchestre (1938)
- Musique pour un film documentaire, orchestre (1944)
- Filatures, orchestre (1945)
- Marche héroïque, orchestre (1945)
- Stalingrad, orchestre (1945)
- Song-Koï, Variations sur le Fleuve Rouge, poème symphonique (1945)
- Hortense, couche-toi !, musique de scène pour orchestre réduit (1945-1950)
- Île de France, musique de film d’actualité, orchestre (1945)
- Le Roi Lear, musique de scène (1945)
- Mégarée, musique de scène, orchestre (1946)
- Le Mur, ballet, orchestre (1947)
- Les Indomptés, poème symphonique (1947)
- Suite astrologique, orchestre (1947)
- Communes, musique pour la radio (1947)
- Madame Bovary, musique de scène (1948)
- Coiffures, orchestre (1949)
- Brand, musique de scène (1949)
- Élisabeth d’Angleterre, musique de scène (1949)
- Anniversaire (La Berceuse irlandaise), orchestre (1950)
- Claudine à l'école, ballet d'après Colette (1950)
- La Chanson du mal aimé, ballet (1950)
- Hommage à Serge Prokofieff, piano et orchestre (1953)
- Musique funèbre pour la mise au tombeau du Titien, piano et orchestre (1953)
- Varsovie, musique de scène (1954)
- Trois ridicules, orchestre (1955)
- Penthésilée, musique de scène (1955)
- Danse paysanne, orchestre (1958)
- Le Bavard, mouvement pour orchestre (1958)
- Les jongleurs, orchestre (1959)
- Les Tziganes, orchestre (1959)
- Ouverture pour les Nuits de Sceaux, ouverture symphonique (1959)
- Petit mouvement perpétuel, orchestre (1962)
Musique symphonique avec voix
- Les Sœurs matinales, chœur pour voix de femmes et orchestre (1928)
- Héraclès à Delphes, cantate pour voix et orchestre (1928)
- La vierge guerrière, cantate pour voix et orchestre (1929)
- Je suis ici pour te chanter des chansons, pour voix et orchestre réduit (1930)
- Le Roi bossu, opéra-comique en un acte (1932)
- Chant des marionnettes, voix et orchestre (1935)
- Hymne à la lumière, voix et orchestre (1935)
- Avis, chœur d’hommes et orchestre (1944)
- Jeanne au poteau, chœur et orchestre (1948)
- Poésie ininterrompue, cantate pour trois voix et orchestre (1948)
- L'Homme sur terre, chœur mixte et orchestre (1949)
- Les Cinq plaies, cantate pour quatuor vocal, récitant et orchestre (1952)
- Cantate du Vendredi-Saint, chœur et orchestre (1955-1959)
- Christine, opéra bref pour solistes, chœur et orchestre (1959)
- Sa présence, voix et orchestre (1995)
Musique de film
- Le Charron de Georges Rouquier, court métrage (1943)
- De la Butte aux planches, film documentaire, orchestre (1946)
- Le joueur de flûte de Paul Grimault, dessin animé (1947)
- Impressions d'Alsace, film documentaire, orchestre (1947)
- Les Mains enchantées, film documentaire, orchestre (1947)
- La Flûte magique de Marcel Delannoy, orchestre (1947)
- Au cœur de l’orage de Jean-Paul Le Chanois, documentaire sur le maquis du Vercors, orchestre (1948)
- Le Printemps de la liberté de Jean Grémillon, orchestre (1948)
- Le Congrès mondial des partisans de la paix de Louis Daquin, court-métrage (1949)
- Pattes blanches de Jean Grémillon, orchestre (1949)
- Les mains enchantées de Jacques Berr, court-métrage (1952)
- De la butte aux planches de Jacques Berr, court-métrage (1952)
- Cœurs d'amour épris de Jean Aurel, court-métrage, orchestre (1952)
- Je sème à tout vent de Pierre Kast, court-métrage (1952)
- Le Sabotier du Val de Loire de Jacques Demy, court-métrage, orchestre (1955)
- Le Curé d'Ars de Jacques Demy, court-métrage sur la vie de Jean-Marie Vianney, orchestre (1959)
Récompenses et distinctions
- Premier prix de Rome en 1929 pour sa cantate La Vierge guerrière sur un poème d'Armand Foucher.
Décorations
Hommages
Depuis 2023, le patio situé au rez-de-chaussée du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris est renommé « Patio Elsa Barraine » en hommage à la compositrice qui a enseigné dans l'établissement de 1952 à 1974[46].
Discographie
- 2005. Musique française au féminin (Suite dans le style ancien pour clarinette) avec des œuvres de Claude Arrieu, Florentine Mulsant, Suzanne Giraud, Mel Bonis - Ensemble Latitudes (Triton TRI331136) (OCLC 492430169).
- 2010. Elsa Barraine: Musique rituelle, œuvres pour orgues, par Raffi Ourgandjian (orgue), Benoît Cambreling, Jean-Luc Rimey-Meill (percussions), Marcal Classics.
- 2014. Martelli - Milhaud - Barraine - Jolivet - Ravel, par l'Orchestre National de la RTF sous la direction de Jean Martinon.
- 2017. Confluence{s} de Benjamin Alunni, avec des œuvres de Darius Milhaud, Arthur Honegger, Graciane Finzi, Verdina Schlonski, Léon Algazi, Louis Aubert, Manuel Rosenthal, Maurice Ravel, Nicolas Bacri et Paul Martineau - Klarthe Records.
- 2024. Filiations, avec des œuvres de Nadia Boulanger et Henriette Puig-Roget - Label Présence compositrice.
- 2025. Barraine : Symphonies Nos. 1 & 2, par l'Orchestre symphonique de la WDR de Cologne sous la direction de Elena Schwarz, CPO 555 704-2, 2025 — Diapason d'or[47].
- 2025. Elsa Barraine - Musique rituelle, par Lucille Dollat (orgue), Florent Jodelet et François Vallet (percussions).
- 2026 : Elsa Barraine : Symphonies 1 & 2 « Voïna », Song-Koï, Variations sur le Fleuve Rouge, Les Tziganes, par l'Orchestre national de France sous la direction de Cristian Măcelaru.