Histoire du nickel en Nouvelle-Calédonie
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L'histoire du nickel en Nouvelle-Calédonie débute au XIXe siècle avec la découverte, en 1864, par l'ingénieur Jules Garnier, de gisements riches en hydrosilicates de nickel dans le sud de la Grande Terre. À partir de 1873, les premières extractions industrielles de ce minerai, nommé garniérite en son honneur, marquent le début d'une véritable « ruée vers le nickel », entraînant la création en 1880 de la Société Le Nickel (SLN), bientôt soutenue par la Banque Rothschild et appelée à dominer la production mondiale pendant plusieurs décennies.
Au fil des crises, des innovations métallurgiques et de la concurrence canadienne, l'industrie calédonienne se restructure et s'intègre à l'économie mondiale. Elle repose d'abord sur une main-d'œuvre pénale de Métropole et « engagée » venue d'Asie, avant de devenir, au XXe siècle, le principal moteur du développement territorial. Le boom du nickel des années 1960-1970, stimulé par la demande internationale et l'effort de guerre américain au Vietnam, provoque une période d'expansion sans précédent, suivie de chocs économiques et de profonds déséquilibres sociaux.
Depuis les Accords de Matignon (1988) puis de Nouméa (1998), la gouvernance de cette ressource stratégique est au cœur des enjeux politiques et du rééquilibrage économique entre les provinces, avec la création de nouvelles usines (Koniambo dans le Nord, Goro (en) dans le Sud) visant à mieux redistribuer les bénéfices de cette manne. Aujourd'hui, face à une concurrence internationale accrue (notamment d'Indonésie et des Philippines) et à des défis structurels, le nickel reste le pilier de l'économie calédonienne et un élément central de son identité.
Découverte et premières exploitations

La France annexe la Nouvelle-Calédonie en 1853 afin d'y installer une colonie pénitentiaire, le bagne. Dans un contexte de forte croissance industrielle incitant à la recherche de nouvelles ressources minières dans l'Empire colonial, le ministère de la Marine et des Colonies nomme en 1863 l'ingénieur Jules Garnier, diplômé de l'École des mines de Saint-Étienne, à la tête du service des mines de la colonie. Sa mission est de recenser les ressources géologiques et minières, les espoirs portant d'abord sur le charbon et l'or[1],[2]. Peu après son débarquement le [3] à Nouméa (alors appelée Port-de-France[2]), il étudie les gisements de houille situés près de la ville, dont la marine souhaite assurer le ravitaillement de ses navires de guerre. Face aux difficultés d'exploitation de ce charbon, il parcourt l'île à la recherche de gisements aurifères[2],[1] et c'est au cours de ce périple qu'il remarque, en 1864, sur les bords de la rivière Dumbéa[4], dans le sud-ouest de la Grande Terre[5], des amas d'une « mystérieuse roche verte »[6]. L'analyse de ces échantillons par un minéralogiste américain confirme qu'il s'agit d'hydrosilicates de nickel et de magnésie[2].
À cette époque, le nickel, dont l'isolement remonte aux travaux du chimiste suédois Axel Fredrik Cronstedt en 1751, est encore peu utilisé dans l'industrie, principalement pour la fabrication de certaines pièces de monnaie et le plaquage des métaux. Cependant, ses propriétés de résistance à la corrosion et à l'oxydation le désignent pour des applications prometteuses dans la chimie ou l'industrie électrique naissante, dans le contexte de la révolution industrielle[2],[1]. Le minerai calédonien intéresse ainsi les sidérurgistes et les ingénieurs d'armement, qui valorisent son rôle dans le renforcement des aciers[7], et le minéralogiste australien William Branwhite Clarke (révérend anglican et géologue de la Nouvelle-Galles du Sud) invente le terme de « garniérite » en l'honneur de son découvreur[8],[9]. De retour en France en 1866, Jules Garnier est décoré de la Légion d'honneur, mais il attend dix ans avant de s'intéresser à nouveau à la Nouvelle-Calédonie. Entre-temps, face à l'afflux de centaines de prospecteurs, notamment australiens, attirés par l'or, l'administration coloniale envoie Charles-Émile Heurteau pour organiser l'activité minière. Il dote l'île d'un régime minier spécifique qui permet un développement rapide des concessions[1].

L'exploitation du nickel débute véritablement en 1873, lorsque le colon Pierre Coste découvre le premier filon au « Mont d'or » près de Nouméa, où le sous-sol contient 14 % de nickel. Cette découverte déclenche une « ruée vers le nickel »[5],[6]. À la fin de l'année, le colon et négociant d'origine australienne, John Higginson, dépose une des premières demandes de concession. S'associant avec le mineur Jean-Louis Hubert Hanckar, il constitue un important domaine minier en procédant à des déclarations de mines en divers points de la colonie, notamment à Houaïlou, Canala et Thio[1],[10],[7]. Dès 1875, la Nouvelle-Calédonie compte 85 concessions de nickel couvrant 4 662 hectares[1]. Les méthodes d'extraction sont rudimentaires : les ouvriers cassent la roche au pic, à la pioche ou au marteau, trient manuellement les échantillons les plus riches et les transportent à dos d'homme ou à cheval[5]. La première expédition majeure de minerai, confiée au trois-mâts Le Buffon, quitte Nouméa avec cinq cents tonneaux de minerai, dont le rendement à la fusion est estimé entre 12 et 15 % de métal pur. Cette cargaison, d'une valeur estimée à au moins sept cent mille francs, est destinée au Havre. Avec des coûts d'extraction de cinq cents à six cents francs la tonne et un prix de vente de mille deux cent cinquante francs, les profits escomptés pour les investisseurs sont significatifs[11]. Il est utilisé, entre autres, en orfèvrerie pour la fabrication de couverts en maillechort par la maison Christofle[12].
En 1876, avec 2 000 tonnes exportées, la colonie fournit la totalité de la production mondiale[6] (et restera le premier producteur et exportateur mondial de ce « nouvel or vert » jusqu'en 1895, dépassé par le nickel canadien[7]). Le , à Paris, l'Académie des sciences prend acte de la note de Jules Garnier intitulée Le minerai de nickel de la Nouvelle-Calédonie, ou garniérite[5],[12],[13]. La même année, celui-ci dépose un brevet pour le « traitement par voie sèche des minerais nickélifères calédoniens », s'associant à John Higginson pour l'appliquer, et décrit le principe innovant du ferronickel, un alliage de fer et de nickel très résistant qui présente des propriétés avantageuses pour la sidérurgie. Après avoir convaincu l'industriel Henri Marbeau, ils fondent avec lui une fonderie à Septèmes (Bouches-du-Rhône) en 1877. Le de la même année, Marbeau crée la « Société française anonyme pour le traitement des minerais de nickel, cobalt, cuivre et autres (systèmes Jules Garnier) » pour affiner les fontes importées de Nouvelle-Calédonie[10],[2].
Parallèlement, le , John Higginson ouvre sa propre fonderie à Pointe Chaleix, près de Nouméa, sous la raison sociale « J. Higginson et Cᵉ », en réponse à l'échec de la valorisation des minerais oxydés calédoniens dans les usines étrangères[14],[5]. Dès sa mise en service, elle produit 4 000 tonnes de mattes[5] contenant jusqu'à 60 % de nickel[12]. D'autres entrepreneurs disposant de capitaux importants s'intéressent aussi au nickel, comme Louis Ballande, qui diversifie ses activités maritimes en investissant dans une mine à Kouaoua dès 1878[6]. La même année, l'État encourage le développement de cette industrie par l'envoi sur place de condamnés dans le cadre du contrat de la « balade »[15] grâce auquel Higginson obtient un avantage significatif avec une main-d'œuvre de 200 bagnards mis à disposition par l'administration pénitentiaire[2]. Le nickel est alors considéré comme crucial pour la Nouvelle-Calédonie, au point qu'un échec commercial pourrait entraîner la ruine économique de la colonie ou du moins sa mise en sommeil pour un temps[11].
Fondation de la Société Le Nickel et crise
En 1880, lassés de leur guerre commerciale et confrontés à des difficultés financières, Jules Garnier, John Higginson et Henri Marbeau décident de s'allier en une entité unique[1],[2]. La Société « Le Nickel » (SLN) est ainsi fondée le par Adolphe Basset, Henry Marbeau (représentant les intérêts de Jules Garnier), John Higginson, Jean-Baptiste Brey et Albert Rodrigues-Pimentel. Le capital initial s'élève à 6 250 000 francs. Basset et Marbeau apportent l'actif de leur société, les brevets Garnier, une moitié de la Société J. Higginson & Cᵉ et l'usine de Septèmes. De son côté, Higginson apporte l'actif de la Société Higginson, Hanckar & Cᵉ, lequel comprend des mines, des demandes de concessions, des parts dans diverses régions, l'autre moitié de J. Higginson & Cᵉ et les droits d'exploitation de la Compagnie des Mines de nickel de Bel-Air. Le siège social est fixé à Paris, une succursale étant établie à Nouméa. Le premier conseil d'administration est composé de Charles Hébert à la présidence, Henry Marbeau comme vice-président et administrateur-délégué pour l'Europe, et John Higginson comme administrateur-délégué pour la Nouvelle-Calédonie[10].
Portée par la demande en aciers au nickel dans un contexte de course aux armements pour les blindages de navires et les projectiles, la production mondiale est multipliée par soixante entre 1875 et 1913, passant d'environ 500 tonnes à 32 700 tonnes[16]. La société construit une usine à Thio, dont la supervision depuis la France est confiée à Jules Garnier qui organise l'expédition du matériel et des pièces détachées depuis le port de Bordeaux. Parallèlement, John Higginson parvient à associer la famille Rothschild à l'entreprise[1]. Dotée de deux hauts fourneaux, l'usine de Pointe Chaleix devient la principale unité de production de l'île, produisant plus de 3 500 tonnes de fonte de nickel entre 1880 et 1885. La création de la Société Le Nickel marque les véritables débuts de l'exploitation industrielle du nickel en Nouvelle-Calédonie[1]. Ses premières années sont marquées par une forte activité industrielle et une prospérité passagère en Nouvelle-Calédonie. La production se développe rapidement, et le capital est augmenté à 8 500 000 francs en 1883[17].
Une crise minière sévit en 1883, l'écoulement de la production en Europe devient difficile, les stocks s'accumulent et le prix du nickel s'effondre, passant de 30 à 6 francs le kilo. La société se restructure alors en profondeur. La Banque Rothschild consent des avances[17] et en prend le contrôle total la même année avant d'en faire la société mère de l'ensemble de ses filiales minières[1], ce qui constitue un relais d'influence essentiel dans ses relations avec les pouvoirs publics[2]. Un groupe d'industriels écossais entre aussi au capital en apportant la fonderie de Kirkintilloch[17]. La société adopte des méthodes inspirées de la métallurgie du cuivre et acquiert des fonderies en Europe[16], comme les usines d'Erdington près de Birmingham[17] et surtout à Iserlohn, dans la Ruhr, où Theodor Fleitmann (de) lui cède son usine ainsi que les droits d'utilisation de son procédé fiable pour le traitement des garniérites[7]. Cette nouvelle méthode de fabrication par sulfuration et réduction remplace le procédé de Garnier, entraînant la fermeture définitive des usines de Nouméa et de Septèmes. Une nouvelle usine de fusion et d'affinage est installée au Havre en 1885, et une usine éphémère est aussi créée à Thio[18].

La position de la SLN devient hégémonique, dépassant 70 % de la production mondiale à la fin des années 1880[16], avant d'être concurrencée par l'émergence, à partir de 1884, des minerais sulfurés canadiens de la région de Sudbury. Le développement de procédés techniques adaptés, comme le procédé Orford et le procédé au nickel carbonyle par Ludwig Mond, permet aux opérateurs nord-américains de s'imposer face au minerai oxydé calédonien[16]. La SLN installe une nouvelle usine à Ouroué près de Thio en 1889, mais son emplacement mal choisi et la pénurie de main-d'œuvre qualifiée[7], ainsi que des difficultés techniques et la concurrence canadienne[6], conduisent à son arrêt au bout de deux ans[7]. L'exploitation en Nouvelle-Calédonie devient exclusivement minière[19], et la SLN décide de centraliser l'expédition de ses minerais vers le port du Havre et ses usines britanniques[7] (également pour garantir l'approvisionnement en cas de conflit). Cette nouvelle organisation crée un cycle de production long et multi-localisé, marqué par l'extrême étirement géographique entre les mines calédoniennes et les usines européennes. Le transport des minerais, qui dure de deux à quatre mois par mer, représente une contrainte majeure[16]. Jusque dans les années 1920[7], ce transport repose essentiellement sur des voiliers aux contrats à taux avantageux[20], les vapeurs étant handicapés par leur forte consommation de charbon[6]. Les voyages vers l'Europe sont longs et irréguliers, et la navigation côtière est périlleuse : le lagon, aux passes dangereuses, devient le cimetière de dizaines de navires[7]. Des naufrages, comme celui de La Joliette en 1909, rappellent les risques permanents de cette activité[6].
En 1896, pour amortir ses pertes, la société réduit son capital de moitié, à 6 360 000 francs, marquant la fin de cette période difficile. Parallèlement, des tensions au conseil d'administration entraînent le départ de figures historiques comme Charles Hébert, Henry Marbeau et John Higginson[18]. Après une période de violente concurrence et de guerre des prix, le marché s'organise à partir de 1901 grâce à une convention de partage entre les sociétés nord-américaines, Mond Nickel Company (en) et la SLN, qui stabilise les prix et répartit les zones d'influence. La regroupement des sociétés nord-américaines au sein de l'International Nickel Company (Inco) en 1902 consacre le déplacement du centre de gravité de l'industrie du nickel vers l'Amérique du Nord[16]. La même année, la maison de commerce bordelaise Ballande entre également sur le marché du nickel calédonien en créant, elle aussi, une filière minière et métallurgique[7].
La question de la main-d'œuvre

Dès ses débuts, l'industrie minière néo-calédonienne est confrontée à une pénurie chronique de main-d'œuvre. Les colons français sont peu nombreux[5] et jugés trop onéreux[7] et les Kanak, pour qui le sous-sol est la demeure des ancêtres, se montrent réticents à travailler pour un salaire[5]. Ils sont employés à d'autres tâches, comme le transport[7]. Pour pallier ce manque, les compagnies minières, et notamment la Société Le Nickel, ont systématiquement recours à une main-d'œuvre extérieure[5]. Grâce à ses atouts comme le soutien de la Banque Rothschild et des domaines miniers richement pourvus, elle résout ce problème par l'affectation de condamnés aux travaux des mines via des « contrats de chair humaine »[16] à un prix dérisoire (jusqu'au départ du dernier forçat en 1900[7]). Par la suite, des milliers d'ouvriers, appelés les « engagés », viennent d'Asie[12] : les Tonkinois à partir de 1881[5], les Néo-Hébridais (actuel Vanuatu) à partir de 1882 dans le cadre du blackbirding, une pratique de recrutement coercitive, un premier recrutement de 166 Chinois en 1882 via une agence de Singapour[7], les ouvriers japonais à Thio à partir de 1892[5] (au total, 5 575 Japonais arrivent en Nouvelle-Calédonie entre 1892 et 1919[7]) via la Nippon Yusen Kaisha[20], et les Javanais à partir de 1896[5]. La colonie compte jusqu'à 14 535 engagés asiatiques en 1923, représentant trois mineurs sur quatre[5]. Tous ces travailleurs, soumis à des conditions juridiques inférieures et à une forte discipline, permettent à la SLN de maintenir des coûts d'exploitation bas[16] (ces contrats d'engagés ne disparaîtront qu'en 1946). Par ces importants mouvements migratoires qu’elle génère, l'industrie minière forge en grande partie la riche diversité ethnique de la population calédonienne d'aujourd'hui[5].
Les conditions de vie et de travail sont extrêmement difficiles. Les logements sommaires et insalubres, les accidents fréquents et une mortalité très élevée, notamment parmi les travailleurs néo-hébridais décimés par la tuberculose et la dysenterie, caractérisent le quotidien minier. Une stricte hiérarchie ethnique structure les rémunérations : les travailleurs européens libres gagnent entre 7 et 8 francs par jour, les libérés entre 5,50 et 7,50 francs, les Japonais entre 4,75 et 5,25 francs, et les Tonkinois ou Annamites seulement entre 2,50 et 3 francs. Seuls les travailleurs japonais parviennent, après négociation entre les gouvernements français et japonais, à obtenir un statut équivalent à celui des Européens. L'isolement des villages miniers, décrits comme des campements précaires[12] (tels que le Plateau à Thio ou Paagoumène[6]), renforce l'emprise des employeurs[12]. Les tentatives de syndicalisation, comme le Syndicat mixte des travailleurs calédoniens créé en 1902, peinent à s'imposer, et les revendications sociales sont surtout portées par la gauche parlementaire et les Églises[6].
Prospérité d'avant-guerre

De 1898 à 1902, la Société Le Nickel connaît une période de croissance et de stabilité financière, son capital passant de 10 000 000 de francs à 15 000 000. Portée par une politique commerciale active, elle signe un contrat d'exclusivité avec le Steel Manufacturers Nickel Syndicate pour fournir du nickel à ses membres, ainsi qu'avec l'Anglo-French Nickel Company, dont la SLN obtient une participation au capital, pour son usine de Swansea. Des aciéries anglaises deviennent également actionnaires de la SLN. Parallèlement, le remplacement des monnaies de billon par des pièces de nickel conduit à un accord avec l'Administration des Monnaies française, confiant à la société la fourniture du métal nécessaire. Les résultats financiers sont solides : à partir de 1900, la société enregistre des bénéfices constants chaque année, atteignant parfois plus de 50 % du capital. Elle finance ainsi ses installations, rembourse un emprunt, constitue des réserves et verse des dividendes croissants. Cette stabilité commerciale lui permet de surmonter la dépression économique de 1906-1907 et la concurrence canadienne et calédonienne, notamment celle des Établissements Ballande[21]. Elle passe également des contrats avec des petits mineurs locaux pour compléter sa production et agrandit son usine de Kirkintilloch[22].
La transformation du nickel reprend de manière permanente en Nouvelle-Calédonie avec l'établissement d'une usine de fusion à Doniambo en 1910 par la Société des Hauts Fourneaux d'André Ballande[6] (de même qu'à Nouméa, à Duffel en Belgique, et aux États-Unis[23]. À Thio, la SLN concentre ses investissements sur les installations de transport, se dotant d'un ensemble moderne pour le stockage et le chargement, et modernise progressivement ses infrastructures en installant des téléphériques et en prolongeant des voies ferrées, mais ces équipements restent vulnérables[16], comme en lorsqu'un minéralier est drossé contre la jetée, rendant cette dernière inutilisable et contraignant la SLN à reprendre le chargement par chalands[7]. En 1908, la décision est prise de relancer la fusion du minerai en Nouvelle-Calédonie et une fonderie est construite à Thio en 1912[22]. La filière du nickel, devenue vitale pour l'économie de l'archipel, emploie plus de 30 % de la population active en 1913 et stimule les échanges via les ports de Nouméa et de Thio[6].
Avant la Première Guerre mondiale, la transformation par pyrométallurgie s'impose pour l'enrichissement primaire, tandis que l'affinage final, réalisé hors du territoire, utilise l'hydrométallurgie. Les premiers fours, des cubilots, sont remplacés par des water-jackets (en), puis par des convertisseurs Bessemer en 1917, permettant de produire des mattes à 75 % de nickel. L'énergie provient d'abord du charbon importé d'Australie mais des tentatives pour développer l'hydroélectricité ont lieu, comme à Tao en 1910, puis à Yaté où un barrage est construit à partir de 1927. La société des Mines nickélifères et du Mont Do réunies, à capitaux allemands, est active jusqu'en 1914[6].
Première Guerre mondiale et entre-deux-guerres

Pendant la Première Guerre mondiale, malgré des difficultés passagères, la SLN maintient une production accélérée pour la défense nationale. Le conflit entraîne des difficultés d'approvisionnement, de main-d'œuvre et de transport, ainsi que l'instauration d'un contrôle gouvernemental des matières premières, auxquelles s'ajoute l'usure du matériel. Dans l'immédiat après-guerre, la SLN doit faire face à un marché perturbé par l'arrêt des commandes militaires et la liquidation des stocks étatiques, tandis que la concurrence canadienne s'intensifie. Malgré une situation financière saine, ses installations techniques, devenues obsolètes, nécessitent une modernisation complète. La Société se tourne vers le procédé de fusion au four électrique, étudié depuis 1915. Après la mort de Lucien Bernheim en 1919, le projet initial d'installation dans les Pyrénées est abandonné au profit du site de Yaté, en Nouvelle-Calédonie, où l'entreprise acquiert le contrôle de la Société « Le Chrome » pour bénéficier de sa concession hydraulique. Elle y construit une centrale électrique et une usine électro-métallurgique, achevées en 1926-1927. Parallèlement, la SLN augmente son capital à 20 millions de francs en 1919 et émet un emprunt obligataire en 1921[24].
La période est marquée par une forte instabilité économique et monétaire, avec une crise sévère du nickel qui dure plusieurs années. La concurrence s'intensifie, obligeant la SLN à céder des parts de marché au Royaume-Uni et à fermer ses usines britanniques de Kirkintilloch et Erdington dès 1919, tout en réduisant la production au Havre. En Nouvelle-Calédonie, elle doit gérer des difficultés de main-d'œuvre, en remplaçant les travailleurs japonais par des Annamites, et la hausse des coûts due à la dépréciation du franc. Une politique de compression des dépenses est mise en œuvre, avec la concentration des services à Thio et l'abandon des mines non rentables. Les résultats financiers sont médiocres, avec des pertes continues de 1921 à 1923, suivies d'une timide reprise[25]. Pour le transport maritime vers l'Europe, les navires à vapeur puis diesel remplacent définitivement les voiliers durant l'entre-deux-guerres, ce qui raccourcit et régularise la durée du cycle de production[7].

Après son arrivée au conseil d'administration en 1927, Étienne du Castel prône la fusion des exploitations de la SLN avec celles des Hauts Fourneaux de Nouméa. Après de longues négociations, la société Calédonickel est créée le , détenue à parts égales par les deux entités. Dotée d'un capital de 10 millions de francs, elle reçoit la jouissance de tous les actifs miniers et industriels. Sous la direction de Charles Guéneau, un programme de rationalisation est lancé : concentration du traitement sur les usines de Doniambo (Nouvelle-Calédonie) et du Havre[26], mise en commun des exploitations avec la Société Ballande[5], et la représentation commerciale est confiée au Comptoir de Représentations industrielles minières et commerciales (CRIMEC). Les effets sont immédiats : les dépenses baissent et des bénéfices sont réalisés dès la première année[27].
De 1932 à 1937, Calédonickel modernise les installations, ouvre de nouvelles mines et améliore les infrastructures. Les résultats progressent régulièrement, permettant à la SLN de rouvrir l'ère des dividendes en 1932 et de rembourser une partie de la valeur nominale de ses actions. En 1937, elle absorbe complètement la Société Caledonia[28],[7]. Sous la présidence de du Castel et la direction générale de Guéneau, la Société connaît une forte croissance et déploie une intense activité technique (nouveaux centres miniers, prospection, modernisation de la flotte et des usines). Le capital est porté à 187 millions de francs en 1938, puis à 224,4 millions en 1939 après une distribution de réserves. Les bénéfices explosent : ils triplent et demi en 1939 par rapport à 1936, clôturant cette période de restructuration sur une excellente santé financière[29]. La Société minière de l'Océanie, à capitaux japonais, exporte encore 60 000 tonnes de minerai en 1940[6].
Seconde Guerre mondiale
Pendant la Seconde Guerre mondiale, en France occupée, l'usine du Havre de la SLN est d'abord arrêtée, puis reprend une activité réduite sous contrôle allemand. La direction disperse les stocks pour éviter leur saisie et maintient le personnel en poste afin de le soustraire aux réquisitions du Service du travail obligatoire (STO). L'usine cesse définitivement son activité en , faute de combustible et d'électricité. En Nouvelle-Calédonie, ralliée à la France libre, la succursale est privée de ses débouchés traditionnels. Elle négocie un accord financier avec l'Australie et, grâce à l'intervention de Henry Dewez, vend sa production de mattes à l'International Nickel Company et au gouvernement américain pour l'effort de guerre allié. Cette période est marquée par de lourdes difficultés : la perte des navires Notou et Cagou, des tensions sociales avec les travailleurs indochinois et javanais[30] qui quittent massivement le territoire[7], et une baisse de la production minière. Malgré une activité maintenue à l'usine de Doniambo, les comptes sont déficitaires de 1941 à 1946[31].
À la fin du conflit, la société se trouve dans une situation très difficile. Ses installations, notamment à Doniambo, sont obsolètes et usées[32], la main-d'œuvre qualifiée manque et la demande s'effondre[33]. Les approvisionnements sont perturbés par des grèves en Australie et les transports sont désorganisés. Le gouvernement américain dénonce les accords d'achat, contraignant la société à stocker ses mattes. Les problèmes de main-d'œuvre persistent, avec des départs massifs de personnel. Face à cette crise, la société envisage une modernisation complète, incluant une mécanisation[32], fondée sur l'emploi d'engins automobiles[7], pour réduire sa dépendance à une main-d'œuvre instable et l'exploitation des ressources hydrauliques de Yaté pour sécuriser son approvisionnement énergétique. Dès 1946, des études sont lancées. Ces projets, dont le coût excède les capacités financières de l'entreprise, nécessitent des capitaux considérables, obtenus par une augmentation de capital en 1947 et un emprunt de 800 millions de francs auprès du Crédit national, ainsi qu'une coopération avec le territoire de la Nouvelle-Calédonie. Les perspectives restent toutefois favorables en raison de la demande mondiale croissante en nickel[31].
Territoire d'outre-mer (1946-2003)
Les Trente Glorieuses et le boom du nickel
Portée par les besoins en aciers inoxydables et de haute qualité, la demande de nickel connaît une croissance spectaculaire, de l'ordre de 7 % par an entre 1950 et 1980. La SLN anticipe cette tendance et adopte une stratégie axée sur la production de ferronickel destiné directement aux aciéristes, favorisée par l'adoption du procédé AOD (argon-oxygen decarbonisation), tout en modernisant la filière du métal pur. Cette orientation stratégique consacre une intégration verticale, de la mine à la métallurgie, et limite à terme l'exportation directe de minerai brut, qui était jusqu'alors largement destinée à l'industrie japonaise. En quinze ans, la capacité de production totale quintuple[33],[7].
La période de 1963 à 1972 est particulièrement prospère grâce à l'explosion de la demande mondiale, stimulée notamment par l'effort de guerre américain au Vietnam[5] et une longue grève dans les mines de la société canadienne Inco[7]. Les cours s'envolent, entraînant une forte expansion de l'industrie : l'usine de la SLN à Doniambo s'agrandit[34] (avec des fours Elkem et une centrale électrique de 60 MW[33]) et de nouveaux centres miniers sont ouverts[34]. Durant ce « boom du nickel », la production de minerai passe de 2,5 à 7,7 millions de tonnes entre 1965 et 1971, le Japon et les États-Unis en étant les premiers clients. Cette période d'euphorie économique attire environ 35 000 immigrants[5]. En 1969, l'État français déclare le nickel métal stratégique et renforce son contrôle sur la recherche minière[34]. À la fin des années 1960, la SLN emploie alors un tiers de la population de l'île[15].

Un second bond en avant, réalisé en partenariat avec Kaiser Aluminum, aboutit dans les années 1970 à la construction de trois fours Demag de 32 MW et d'une centrale de 160 MW, portant la production à 71 000 tonnes de nickel en 1975. Parallèlement, la SLN diversifie ses procédés. Elle développe le grenaillage, une technique de solidification du ferronickel en granules, et met au point un procédé hydrométallurgique pour traiter les mattes. Ce dernier est implémenté dans une nouvelle usine à Sandouville (métropole), spécialisée dans la production de nickels de très haute qualité et de sels de grande pureté. Alors que les connaissances géologiques semblaient suffisantes pour l'augmentation initiale de la production, la mécanisation entraîne une baisse progressive mais significative des teneurs du minerai extrait. Un important programme de reconnaissance par sondages est alors entrepris, conduisant à la découverte d'extensions majeures sous couverture latéritique. Le gisement de Méa-Kouaoua, découvert en 1974, devient ainsi un pilier de l'approvisionnement[33].
Les équipements évoluent également, passant des excavatrices à câble aux pelles hydrauliques, avec une augmentation notable de la taille des tombereaus. Le triage du minerai est également mécanisé avec le « tritout », une première étape d'enrichissement avant l'avènement de procédés minéralurgiques plus sophistiqués. Pour le transport des minerais, la SLN utilise et combine différents moyens : camionnage, téléphériques, convoyeurs rectilignes (comme à Népoui) et convoyeurs curvilignes (une première mondiale à Méa). Bien plus tard, un système de transport hydraulique sous forme de pulpe est également mis en œuvre. La SLN arme ou affrète également des minéraliers spécialement adaptés aux contraintes locales[33].
Fin de la période euphorique
Le marché se retourne brutalement entre 1971 et 1974[33], aggravé par le choc pétrolier de 1973, qui freine l'économie mondiale, ainsi que par la dévaluation du dollar (monnaie d'échange du nickel) et l'émergence d'une concurrence agressive de nouveaux producteurs comme les Philippines et l'Indonésie[5]. Ces à-coups de la demande sont en partie amortis par les petits mineurs dont le nombre, qui culmine à une soixantaine aux plus beaux jours du boom du nickel, redescend au-dessous de 20 en 1972[7]. Du côté social, la communauté kanak, souvent confrontée à un accès inégal à l'emploi qualifié et à des disparités éducatives, n'a pas bénéficié de la croissance dans les mêmes proportions que les populations d'origine européenne[5]. Les travailleurs kanak, licenciés, regagnent en nombre leurs tribus, tandis qu'une partie des Métropolitains décide de s'installer durablement, modifiant durablement l'équilibre démographique et politique du territoire[34].
Ce retournement des cours du nickel met la SLN en proie à de grandes difficultés à partir de la fin des années 1970. Le groupe qu'elle formait avec d'autres sociétés minières et métallurgiques de la Banque Rothschild est restructuré par l'État en plusieurs étapes, à commencer par les lois Billotte de 1969, pour sauver ce secteur considéré comme stratégique, pour des raisons militaires mais surtout pour l'importance du nickel dans les aciers inoxydables[7]. En 1974, les Rothschild cède la SLN à l'État[7],[1]. Une restructuration aboutit cette même année à la création de la Société Métallurgique Le Nickel, avec l'entrée de la SNPA (Société Nationale des Pétroles d'Aquitaine) au capital[33].
Accords politiques et rééquilibrage économique
Les événements violents des années 1980 mettent temporairement les enjeux économiques au second plan, mais ceux-ci resurgissent avec la signature des accords de Matignon en 1988, qui instaurent un rééquilibrage entre les trois provinces. En 1990, la Sofinor, créée par la province Nord, acquiert la Société minière du Sud Pacifique (SMSP), qui devient le premier exportateur calédonien de minerai de nickel[34]. Le thème de la « richesse volée », qui considère que la richesse du nickel ne profiterait qu'imparfaitement aux Calédoniens, est très présent. Mi-1996, le FLNKS érige en préalable aux discussions sur l'avenir du territoire la réaffectation de certains gisements au profit d'un projet d'usine dans le nord de l'île[15]. Au début des années 1980, dans un contexte de nationalisations, une nouvelle restructuration financière avec l'aide de l'État et conduite par l'ERAP donne naissance à Eramet[33].
L'accord de Bercy, signé le , conditionne l'attribution du massif du Koniambo à la SMSP à la réalisation d'études de faisabilité, à la décision de construire une usine dans le Nord et à un programme d'investissements de 100 millions de dollars américains avant 2007[34]. Il organise un échange de gisements et fixe une clause suspensive conditionnant le transfert définitif du massif de Koniambo à la réalisation effective de l'usine avant le . La résolution de ce « préalable minier » permet la signature des accords de Nouméa en 1998[15]. Le siège de la SLN est transféré dans cette même ville[7]. Par ailleurs, le , la création de la Société territoriale calédonienne de participation et d'investissement (STCPI) permet de détenir les intérêts publics dans le capital d'Eramet et de la SLN. Celui de la SLN se répartit désormais entre Eramet (60 %), la STCPI (30 %) et Nisshin Steel (10 %)[34]. Son actionnaire majoritaire demeure donc Eramet mais les trois provinces de la Nouvelle-Calédonie détiennent 34 % de son capital via une structure publique créée ad hoc[7].
