Inuit Tungavingat Nunamini
From Wikipedia, the free encyclopedia
ᐃᓄᐃᑦ ᑐᒐᕕᒐᑦ ᓄᓇᒥᓂ
| Fondation |
1975 |
|---|---|
| Origine |
Signature de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois |
| Sigle |
ITN |
|---|---|
| Surnom |
Les Inuit Dissidents |
| Zone d'activité | |
| Type | |
| Forme juridique |
Association |
| Domaine d'activité |
Activisme politique et juridique |
| Financement |
Coopératives du Nord Québécois |
| Siège | |
| Pays |
Nunavik |
| Personnes clés |
Taamusi Qumaq ; Harry Tulugak ; Paulusie Sivuak ; Davidee Mark ; Elyassie Sallualuk ; Johnny Uitangak ; Georges Filotas ; Yves Michaud (salarié d'ITN)[1] |
|---|---|
| Organisme affilié | |
| Idéologie |
Auto-détermination |
Inuit Tungavingat Nunamini (ITN ; en syllabique : ᐃᓄᐃᑦ ᑐᒐᕕᒐᑦ ᓄᓇᒥᓂ[2],[3]) ou « les Inuit dissidents », est une association formée en 1976 par des Inuit du Nouveau-Québec pour s'opposer à la Convention de la Baie James et du Nord québécois. Le mouvement des Inuit dissidents est influencé par le mouvement coopératif, et principalement localisé dans trois villages de l'actuel Nunavik : Puvirnituq, Ivujivik, Salluit.
ITN conteste la Convention de la Baie-James, ainsi que les institutions qui en découlent, de diverses manières. Ses membres refusent l'extinction des droits autochtones sur leur territoire, le principe même d'une cession de leur territoire, et l'organisation politique qui découle de la signature de la Convention. Ce mouvement a eu une influence durable sur la politique au Nunavik, notamment dans la promotion de l'auto-détermination.
1971-1975 : du projet de la Baie-James à l'entrée en dissidence
En 1971, Robert Bourassa, premier ministre du Québec, annonce un grand projet d'aménagement hydroélectrique autour de la Baie-James. Des négociations se déroulent avec les représentants des peuples autochtones concernés par ce projet ; en , des communautés inuit du Nunavik apprennent incidemment qu'une entente de principe a été conclue le mois précédent entre les gouvernements du Québec et du Canada, le Grand Conseil des Cris, la Northern Québec Inuit Association, Hydro-Québec, la Société de développement de la baie James et la Société d’énergie de la baie James. Les habitants de Puvirnituq, Ivujivik, et une partie de ceux de Salluit dénoncent alors cette entente[4]. Ils estiment ne pas avoir été assez informés de l'enjeu des négociations, et ne pas avoir compris le mandat de négociation qu'ils ont signé au profit de la Northern Quebec Inuit Association[5] (ce mandat n'était pas traduit en inuktitut, et les Inuit l'auraient signé en pensant qu'ils ne faisaient que soutenir les revendications des Cris qui s'opposaient à la construction d'un barrage[6]).
Ces opposants à l'entente de principe retirent leur mandat de négociation le [6]. En 1976, ils appellent à boycotter le référendum de ratification de la Convention de la Baie-James et du Nord Québécois[6],[7] ; seuls 15% des Inuit dissidents participent alors au vote, qui est approuvé par 95,8% des votants[8]. Dès lors, les opposants font entendre leur opposition en se qualifiant de Dissidents (Naammasanngituit), puis adoptent le nom Inuuqatigiit Tungavingat Nunamini, puis Inuit Tungavingat Nunamini[9] (« ceux qui se tiennent debout sur leurs terres »[10]). Les Inuit dissidents représentent environ 30% de la population du Nouveau-Québec[11].
1975 - années 1980 : la lutte des Dissidents contre la Convention et les institutions qu'elle met en place
Au moment de la négociation et de la signature de la Convention, le conflit entre les signataires et les dissidents est à son comble, et il s'incarne dans l'opposition entre ITN et la Northern Quebec Inuit Association (NQIA, une association ethnique créée en 1971 pour représenter les Inuit du Québec, financée par le gouvernement fédéral, et qui négocie la Convention de la Baie James)[12]. Cette fracture représente, d'après Caroline Hervé, « un véritable traumatisme collectif que les Nunavimmiut ont encore de la peine à se remémorer » en 2014[13].
Dans les décennies qui suivent la signature de la Convention de la Baie-James, les Dissidents s'opposent à sa mise en place, ainsi qu'aux structures politiques et économiques qui découlent de cette convention. Ils mobilisent pour cela divers outils d'action : ITN attaque en justice les organisations qui ont négocié la Convention, et la Convention elle-même[14] ; ses membres participent à des auditions parlementaires, et obtiennent le soutien d'autres figures autochtones de l'Arctique canadien, qui s'identifient à l'idée de ne refuser la cession des droits autochtones sur leurs terres[9] ; ils mènent des opérations médiatiques pour faire connaître leur opposition de l'opinion publique[6], publient des brochures d'information détaillant leurs positions[2], et obtiennent un siège consultatif au bureau de l'Inuit Tapirisat of Canada[15].
L'un des buts affichés du mouvement est d'obtenir la création d'un gouvernement régional[12], plutôt que d'être administré par des organisations créées par la Convention de la Baie-James. Les Dissidents s'opposent et boycottent systématiquement ces organisations : société Makivik ; administration régionale Kativik ; commission scolaire Kativik ; etc[7]. Ainsi que le formule un membre d'ITN, les Dissidents refusent que les questions de développement soient pris en charge par « une structure qui vient du Sud »[16] (ici la Commission Scolaire Kativik), quelles que soient les propositions concrètes qu'elle formule.
La crise scolaire à Puvirnituq et Ivujivik
À partir de 1978, ITN poursuit notamment ainsi la dissidence dans le domaine scolaire, en refusant d’intégrer la Commission Scolaire Kativik chargée d'organiser la scolarisation des jeunes Inuit : c'est la « crise scolaire » du Nunavik[16]. Après avoir obtenu un moratoire d'un an sur cette intégration[17], les parents dissidents refusent d'envoyer leurs enfants à l'école, afin de revendiquer un projet d'école alternatif, plus autonome tourné vers la construction d'une communauté inuit forte et fière. À Puvirnituq et Ivujivik, les Dissidents organisent eux-mêmes les services éducatifs en demandant à des membres de la communauté de prendre en charge l'enseignement (à la fois dans des disciplines classiques et sur des sujets propres aux communautés Inuit)[18]. Les conflits autour des questions scolaires se poursuivent jusqu'au milieu des années 1980 ; pendant plusieurs années, de jeunes Inuit dans les villages dissidents sont déscolarisés, faute d'accord entre la commission Kativik, ITN, et le ministère de l'Éducation[6].
Vers un apaisement du conflit entre ITN et les organisations issues de la Convention
Alors que la Convention de la Baie-James prévoit que les communautés inuit répartissent leurs terres en trois catégories (I, II et III) avant deux ans, les Inuit dissidents à Puvirnituq et Ivujivik refusent de procéder à cette catégorisation territoriale. Le gouvernement provincial menace alors de les sélectionner à leur place[9].
A Ivujivik, le maintien du refus de la Convention de la Baie-James fait l'objet de débats récurrents. En 1989, un référendum est organisé dans cette communauté, et les résultats montrent qu'un certain nombre de résidents, bien qu'en minorité, sont désormais favorables à la signature. En 2006, un second référendum sur le même sujet montre cette fois qu'une claire majorité se dégage en faveur de la Convention. Le village entame alors des discussions avec Makivik pour sélectionner les terres de catégories I et II, et rejoint officiellement la Convention en 2015, 38 ans après sa mise en place[19]. Dès lors, Puvirnituq reste la seule communauté officiellement dissidente[20]. En 2003, Jean-Jacques Simard fait le constat qu'« avec le temps, les Dissidents se résign[ent] graduellement, en pratique sinon en principe, au cadre institutionnel mis en place par la Convention »[10]. En 2018, Makivik, qui a succédé à la Northern Quebec Inuit Association, procède à une reconnaissance officielle d'ITN et de son action pour les droits des Inuit ; ce geste est interprété par la presse comme un accord de « paix » qui met fin à plusieurs décennies de conflit[21].

L'héritage politique du mouvement dissident
En 1983-1984, un groupe d'Inuit réunissant des représentants de Makivik et d'ITN interviennent devant une commission parlementaire sur la question des droits autochtones au Québec. ITN met alors à l'agenda la question d'un gouvernement autonome, en s'adressant à René Lévesque, qui accepte d'en négocier à condition que ITN et Makivik collaborent sur le sujet[1]. Dans les négociations qui s'ensuivent, la société Makivik et les Dissidents dépassent leurs différends pour négocier en vue d'une proposition commune[22]. Néanmoins, lors de ces négociations, l'opposition entre signataires de la Convention de la Baie-James et dissidents se rejoue[23] dans une opposition entre « organisations »[24] et coopératives. Ces dernières défendent l'idée d'une assemblée constituante, élue au suffrage universel, pour mettre sur pied un projet de gouvernement régional ; les autres parties souhaitent que cette assemblée regroupe les responsables des différentes organisations existantes. C'est finalement la première option qui est retenue, mais 5 des 6 personnes élues à l'assemblée constituantes sont issues du parti des organisations[25].
L'assemblée constituante adopte le nom de Comité constitutionnel du Nunavik et entérine le nom de Nunavik au lieu de Nouveau-Québec[7]. Ce comité entreprend de négocier avec le gouvernement québécois ; le projet connaît plusieurs coups d'arrêt et plusieurs relances, mais le processus finit par aboutir à la signature d'une entente de principe sur le gouvernement régional du Nunavik en 2007[26]. Pour l'anthropologue Louis-Jacques Dorais, cet accord est un héritage de la dissidence, qui a ouvert la voie aux négociations dont il est l'aboutissement[27]. C'est aussi l'analyse qu'en fait l'un des négociateurs et ancien porte-parole des dissidents, Harry Tulugak, qui souligne que ce projet est celui d'un gouvernement territorial et non ethnique, ce qui correspond aux revendications historiques d'ITN face à la Northern Quebec Inuit Association[28].
50 après la signature de la Convention, Puvirnituq est la seule communauté du Nunavik qui reste explicitement dissidente. Pour certains acteurs historiques de la dissidence, elle incarne l'héritage d'ITN, et représente un futur prometteur à l'heure où le Nunavik est confronté à de nombreux problèmes de développement[20].

