Manifestations de ménagères

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Date 1940-1942
Lieu France
Manifestations de ménagères
Description de cette image, également commentée ci-après
Tracts appelant à des manifestations de ménagères distribués à Valenciennes[1].
Date 1940-1942
Lieu France

Les manifestations de ménagères sont des mouvements de protestation contre la pénurie et les restrictions pendant la Seconde Guerre mondiale dans la France occupée, réunissant essentiellement des femmes, alors que les rassemblements dans les rues sont interdits par l'Allemagne et le régime de Vichy.

Manifestant pacifiquement, souvent avec leurs enfants, elles réclament plus de nourriture ou de produits essentiels devant les préfectures ou les mairies. Ces mouvements ont surtout lieu de à puis de à , dans différents départements, principalement dans la région parisienne, le Nord, le Pas-de-Calais et le Midi méditerranéen, notamment là où le Parti communiste français est bien implanté.

En effet, si ces mouvements sont en partie une réaction spontanée face à une situation dramatique, ils sont aussi le résultat de l'activité mobilisatrice du Parti communiste. Ils doivent être compris comme une forme de résistance, spécifiquement féminine et liée au rôle de ménagère qui définit alors en grande partie les femmes.

Des femmes et des enfants

Alors qu'en pratique manifester dans la rue sous l'Occupation en France est interdit[2], près de 240 manifestations dites « de ménagères » contre les difficultés du ravitaillement ont été identifiées par l'historienne Danielle Tartakowsky[3],[4],[5]. Ce relevé est un minimum, le nombre réel de manifestations étant probablement supérieur[5],[6]. L'invention de l'expression « manifestation de ménagères » est contemporaine de ces protestations et montre qu'elles sont des actions nouvelles ou qu'elles sont présentées ainsi[4].

Au cours du XIXe siècle, le modèle de « la ménagère », qui tient son ménage avec ingéniosité, même quand elle occupe un emploi, s'est imposé aux femmes, à partir des villes[7]. La figure de la ménagère devient prégnante à partir de la fin du XVIIIe siècle. Selon le schéma classique qui s'impose et lui confie les rênes du ménage pendant que l'homme est à l'usine  même si elle se livre à de nombreux travaux (blanchissage, couture, garde d’enfants, livraisons) qui assurent un revenu  , elle doit entretenir la famille avec la paie du mari. Au XIXe siècle, les ménagères, femmes de la classe populaire, entretiennent leur maison, s'occupent de leurs enfants, préparent les repas, et parcourent les rues, du marché où elles achètent l'alimentation de leur famille, jusqu'au lavoir où elles lavent le linge tout en échangeant les nouvelles[8]. Pendant l'Occupation, les efforts pour assurer la survie face aux difficultés du quotidien, pour alimenter, habiller, chauffer la famille leur reviennent pour la plus grande part. Les queues sont peuplées de ménagères[9],[10].

Les manifestations de ménagères réunissent en très grande majorité des femmes, ce qui est une rupture par rapport à l'avant-guerre[11],[12]. Elles peuvent être quelques dizaines, parfois plus, jusqu'au millier[13],[14]. Le plus souvent, elles sont peu nombreuses, sauf à Sète, où, le , la participation peut être évaluée à 2 000 femmes[12]. Les manifestantes emmènent souvent leurs enfants avec elles[13],[11],[12],[15], parfois en grand nombre, comme à La Ciotat le où la manifestation réunit 300 femmes pour 100 enfants[13].

Les manifestantes sont surtout issues des milieux populaires, dont la vie quotidienne est la plus fragilisée par les pénuries[13],[4],[14]. Selon le préfet du Var, elles « appartiennent à la classe ouvrière — ce sont, en majorité, des femmes de mineurs, de petits cultivateurs, d'ouvriers du bâtiment »[13]. Les hommes apparaissent très peu dans ces cortèges, même si certains encouragent les femmes. Leur discrétion permet une mobilisation plus efficace et leur présence les aurait mis en danger[16].

Cortèges et revendications

Les cortèges se rendent devant la préfecture, la sous-préfecture ou la mairie[17],[15]. À Dunkerque, par exemple, selon le commissaire divisionnaire :

« le 17 avril 1941, vers 10 heures, 200 femmes environ […] se sont rendues devant la mairie de Dunkerque et ont réclamé […] la délivrance de cartes de pain supplémentaires. Éconduites, elles se sont rendues à la sous-préfecture, des abords de laquelle elles ont été refoulées par le service d’ordre […]. Les manifestantes sont ensuite revenues par petits groupes vers la mairie de Dunkerque […]. Rassemblées au nombre d’une centaine environ devant la mairie, elles ont réclamé des cartes de pain, des pommes de terre et des légumes secs. Dans l’après-midi, les manifestantes se sont de nouveau réunies devant la mairie et rendues à la sous-préfecture[18]. »

Les manifestantes envoient souvent une délégation de quelques personnes, quelquefois chargée de remettre une pétition, pour réclamer plus de nourriture, de charbon, ou d'autres produits de première nécessité. Les revendications exprimées sont immédiates et sont rarement explicitement du registre du politique[17],[12]. La délégation est parfois reçue par le maire, comme à Reims en ou le préfet, comme à Marseille en ou par d'autres responsables[17]. Les dialogues qui s'ensuivent sont menés dans le calme et les déléguées reçoivent des promesses, qui ont pour effet de disperser le rassemblement[19].

Flux, reflux et réponses des autorités

Deux moments particuliers

Carte de la France métropolitaine
Carte des manifestations de ménagères (1940-1942)[20].

Ces manifestations ont principalement lieu à deux moments, de à puis de à , à Paris et dans sa banlieue, mais aussi dans le Nord et le Pas-de-Calais, sur tout le littoral méditerranéen des Pyrénées-Orientales aux Alpes-Maritimes, dans le Doubs, le Calvados, le Morbihan et d'autres départements[20],[14],[5].

Même si certaines grandes villes sont touchées, les manifestations ont surtout lieu dans des villes de taille moyenne ou des petites villes, c'est-à-dire dans des sociétés de l'interconnaissance. Ces femmes manifestent sous le regard de personnes qui les connaissent, ce qui en dit long sur l'audace de la transgression[14].

Les premiers mouvements de protestation ont lieu en . À Carcassonne, à Béziers, à Marseille, des femmes réclament des pommes de terre devant les préfectures. Ces premières manifestations sont suivies d'une soixantaine d'autres jusqu'à l'été 1941, en zone occupée[4],[14],[5], surtout dans la région parisienne et dans le nord de la France[21]. Dans le département du Nord, plusieurs de ces manifestations sont liées à la grande grève des mineurs de [15]. De l'hiver suivant jusqu'en , les manifestations de femmes recommencent et se multiplient. Elles sont plus nombreuses, environ le double (130) et s'étendent dans plus de départements, une vingtaine[4],[14],[5], les points cruciaux étant cette fois situés dans le Sud méditerranéen[21].

Représentation graphique des manifestations
Chronologie des manifestations de ménagères pendant l'Occupation[22].
  • 1940
  • 1941
  • 1942
  • 1943
  • 1944

Les flux et reflux de manifestants s'inscrivent dans une logique saisonnière[23],[12]. Les hivers 1940-1941 et 1941-1942 sont rigoureux, ce qui accentue les souffrances[23]. Les manifestations sont nombreuses en hiver et au printemps, des périodes où les difficultés croissent et où la pénurie grandit en allant vers la soudure qui précède la prochaine récolte[12]. Ces manifestations ne provoquent pas de soulèvement d'ampleur : les autorités vichystes font quelques concessions, et la population, qui a faim, est épuisée et a peur de la répression[24].

Après l'année 1942, les manifestations de ménagères sont plus rares puisqu'on n'en dénombre qu'une quarantaine, d'abord de mai à puis dans la première moitié de l'année 1944. Elles s'intègrent à des mouvements plus larges qui agglomèrent d'autres revendications comme le refus du STO et elles cèdent le pas aux manifestations patriotiques, qui se multiplient à partir de . Certaines font partie de la préparation de la grève patriotique du [25],[26],[22],[27].

Une répression mesurée

Quand elles sont alertées d'une prochaine manifestation par des distributions de tracts, les autorités de Vichy essayent d'empêcher la tenue du rassemblement en déployant des policiers et des gendarmes, parfois avec succès comme à Froges en Isère le . Elles surveillent aussi les marchés. Selon le préfet de l'Hérault, « la présence de gardiens de la paix au moment des distributions ne peut, en effet, qu'inciter les ménagères à plus de calme »[28].

Le gouvernement de Vichy cherche à freiner le mouvement en interdisant la diffusion d'informations sur ces manifestations et en prévenant les maires qu'il n'y aura pas de distribution supplémentaire de vivres. Les autorités françaises n'osent cependant pas user de violence envers des cortèges de femmes[13],[29]. À Lanester, dans le Morbihan, un gradé de la gendarmerie l'avoue : « je n'ai pas cru devoir intervenir par la force contre des mères de famille, mais plutôt par la persuasion », ce qui ne l'empêche pas de procéder à quelques arrestations[13].

Dans certains cas, la police ou la gendarmerie tentent d'empêcher la progression de la manifestation et arrêtent les « meneuses »[12] ou les surveillent, comme les militantes Alphonsine Delanois ou Madeleine Porquet dans le Nord[30]. Malgré les menaces diffusées préventivement[28], les arrestations restent limitées à une faible proportion des manifestantes et les femmes arrêtées sont rapidement relâchées, une fois les identités relevées, même si quelques-unes sont condamnées et emprisonnées[31]. Après une manifestation d'une centaine de femmes à Rambervillers, dans les Vosges le , trois d'entre elles sont internées une dizaine de jours à la maison d'arrêt d'Épinal. D'autres sont arrêtées dans le Gard, l'Hérault ou à Lyon en 1942[32]. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, la répression menée par Vichy est plus brutale en zone occupée qu'en zone sud[29]. Si la répression envers les manifestantes est assez mesurée, celle frappant les organisateurs, ou supposés tels, communistes, est sans pitié, allant jusqu'à la peine capitale[33].

Les forces d'occupation allemandes, qui ne sont pas la cible principale des revendications, se sentent peu concernées. Les autorités allemandes répriment beaucoup moins les manifestations de ménagères que les manifestations patriotiques[29]. Elles considèrent que la répression des manifestations de ménagères relève du maintien de l'ordre, donc de la responsabilité du gouvernement de Vichy. Elles ne prévoient d'intervenir que si la police française ne semble pas pouvoir faire face seule. C'est le cas à Lorient le , où la gendarmerie allemande disperse un groupe de 350 personnes[34]. Néanmoins, les Allemands sont attentifs et leur appareil policier s'inquiète en particulier du rôle du Parti communiste dans l'organisation de ces manifestations[35].

Entre concessions et peur de la contagion

Les autorités de Vichy consentent parfois à distribuer des stocks alimentaires disponibles sur place ou à organiser des transferts d'une région à l'autre. Les préfets alertent régulièrement sur la situation dramatique du ravitaillement dans leur département[36].

Partie de page de journal sur deux colonnes.
Le ravitaillement dans l'Hérault et le Gard. Article dans Le Temps, . BNF, Gallica.

En , pour montrer sa sollicitude, le ministre de l'Économie Yves Bouthillier visite l'Hérault[36]. Au même moment, le ministère de l'Intérieur précise dans la presse les distributions supplémentaires consenties aux ménagères de l'Hérault et du Gard. Le journal Le Temps du en donne le détail. En , le préfet de la Seine annonce à ses supérieurs qu'il a fait distribuer des vivres à la suite des manifestations de femmes. Des distributions sont aussi organisées dans l'Hérault. À Rennes, une manifestation de ménagères conduit le maire à accepter tous les enfants dans les cantines scolaires[37].

Par crainte d'un effet d'entraînement, le préfet régional à Marseille donne des consignes à ses subordonnés « pour qu'ils ne cèdent pas ou tout au moins ne paraissent pas céder ainsi aux tentatives de chantage des manifestations de foule »[36]. Les préfets du Var et des Alpes-Maritimes rapportent que les ménagères disent « qu'il fallait manifester pour obtenir à manger »[37]. Le préfet du Doubs donne l'ordre aux maires de ne plus recevoir de délégations[12].

Le maire de Bandol, dans le Var, et la gendarmerie considèrent que la manifestation du est causée par les concessions faites ailleurs : « On a appris que l'Hérault venait d'obtenir un supplément de ration ce qui ne pouvait qu'entretenir une jalousie régionale et un sentiment de frustration à l'origine des manifestations nouvelles »[12]. Pour mobiliser, les organisateurs s'appuient en effet sur ce que les manifestantes ont obtenu ailleurs, comme à Lanester, où le tract distribué dans la nuit du 15 au explique :

« Ménagères […], nos enfants ont faim. À l'exemple des femmes du 20e arrondissement de Paris, des ménagères de Troyes, Belfort, Reims, qui à la suite de pétitions, ont obtenu une augmentation du ravitaillement, réclamons [plus de] pain. Pour que le blé français reste français, signons des listes de pétition, manifestons notre mécontentement devant les mairies[12]. »

Globalement, les promesses faites aux manifestants sont souvent tenues en 1940-1941 et plus difficilement en 1941-1942 parce que le gouvernement craint la contagion[12].

Archaïsme et résistance

Notes et références

Voir aussi

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