Naturalisme (cinéma)
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Dans le domaine du cinéma, le naturalisme constitue un style particulier dont l’objectif central est de représenter la vie telle qu’elle est, de manière précise et complète, à travers une narration et une esthétique non artificielles. Ce style tend à éviter toute manipulation narrative ou toute stylisation, afin de préserver l’objectivité et la fidélité de la représentation de la vie.
Avant d’être repris par les cinéastes, le naturalisme s’est développé en Europe à la fin du XIXe siècle. « En peinture, comme en littérature, le naturalisme vise à capturer le quotidien sans embellissement, à explorer les milieux sociaux divers, et à illustrer la condition humaine telle qu’elle est, sans artifices[1] ».
Cette démarche esthétique est profondément marquée par les progrès scientifiques de l’époque, en particulier par les théories de l’évolution et de la sélection naturelle formulées par Charles Darwin. Dans les pratiques littéraires et artistiques, les créateurs en viennent ainsi à porter leur attention sur les conditions matérielles de la vie réelle, notamment sur la représentation des classes sociales les plus défavorisées.
Conceptions théoriques
Gilles Deleuze
Dans la théorie de Gilles Deleuze, partant de la nature de l’image et du temps philosophique, l’image naturaliste « renvoie simultanément à quatre coordonnées : le monde originaire et le milieu dérivé, les pulsions et les comportements[2] ». Elle élève l’environnement réel en un espace profond, chargé d’instincts, de désirs et de forces de mort. Ainsi, elle révèle les lois extrêmes de la société et de l’humanité, tout en faisant apparaître le déclin ou la répétition du temps. L’image naturaliste constitue ainsi une combinaison de réalisme et de surréalisme et représente un véritable diagnostic de la civilisation et du comportement humain :
« L’image naturaliste, l’image-pulsion, a en effet deux signes : les symptômes et les idoles ou fétiches. Les symptômes sont la présence des pulsions dans le monde dérivé, et les idoles ou fétiches, la représentation des morceaux… Le naturalisme a eu deux grands créateurs au cinéma, Stroheim et Buñuel. Chez eux, l’invention des mondes originaires peut apparaître sous des formes localisées très diverses, artificielles ou naturelles[2]. »
Andrew Sarris
Andrew Sarris, critique américain de cinéma, indique dans Film : The Illusion of Naturalism que le naturalisme n’est pas une « reproduction fidèle du réel », mais qu’il le conçoit plutôt comme une « impulsion historique » visant à faire paraître les films plus « réels » que ceux qui les ont précédés, en mobilisant des « incidents naturels et en utilisant des matériaux réels[3] », sans jamais pouvoir échapper entièrement à l’artifice :
« Godard s'immisce trop ostensiblement dans ses propres films pour être considéré comme le témoin fidèle de la réalité à la manière des frères Lumière, et pourtant il est trop impliqué politiquement dans le présent pour qu'on puisse le réduire à un styliste fantaisiste à la manière de Méliès… Les films de Godard représentent, consciemment ou non, seulement les efforts les plus récents du cinéma pour paraître plus “réels” que ce qui a été montré auparavant. Cette volonté de paraître réel peut être désignée sous le terme de naturalisme[3]. »
Robert Singer
Robert Singer, propose un développement théorique du cinéma naturaliste. Dans Beyond Realism : Naturalist Film in Theory and Practice, Singer considère le cinéma naturaliste comme une esthétique cinématographique qui dépasse le réalisme traditionnel. Cette esthétique ne cherche pas à reproduire fidèlement la réalité, mais envisage le film comme un outil d’observation et d’analyse du comportement humain, en plaçant l’expérience individuelle sous l’influence de facteurs multiples tels que la structure sociale, les conditions environnementales et l’hérédité biologique :
« Le film naturaliste dans les cultures internationales aborde des questions liées à la race, au genre et, surtout, aux systèmes sociaux fondés sur la classe, en tant que construction matérialiste et continue… Cependant, il ne s'agit pas du documentaire, et donc il ne reproduit ni le modèle “réel” scientifique darwinien ni le modèle socio-économique ou humaniste marxiste; la narration du film naturaliste conceptualise des idées, des déductions créatives, ainsi que des lectures historiques ou contemporaines “post” de Marx et Darwin, entre autres, pour produire un modèle amorphe[4]. »
Caractéristiques esthétiques
- Interprétation et acteurs : l’usage d’acteurs non professionnels ou l’improvisation est fréquent. Le réalisateur possède généralement un style d’auteur et les répétitions sont rares, ce qui permet aux acteurs de jouer de manière naturelle, comme s’ils n’étaient pas observés par la caméra. Les dialogues respectent le rythme du langage réel, et le jeu reste sobre et dépourvu de dramatisation[5].
- Photographie et esthétique visuelle : la caméra est souvent portée à la main, les plans longs et les montages rares. La durée des plans est étendue afin de maintenir la continuité visuelle. Les couleurs sont sobres, proches de ce que l’œil humain perçoit, évitant une manipulation émotionnelle par la couleur[5].
- Son et éclairage : l’accent est mis sur les sons d’ambiance et le son direct. L’éclairage utilise principalement la lumière naturelle ou les sources pratiques présentes dans le décor, simulant un éclairage réaliste en l’absence de caméra[6].
- Structure narrative : l’histoire se déploie lentement, souvent sans conclusion claire, évitant tout suspense artificiel ou structure dramatique prévisible. L’accent est mis sur la représentation du déroulement naturel de la vie[6].