Dans les années 1960-1962, l'irruption en France de la vague dite yéyé pose un défi au PCF, qui voit s'effilocher les restes du magistère intellectuel dont il avait disposé avant 1956. Avec le rock puis le twist s'impose une culture juvénile porteuse de valeurs aux antipodes du communisme: individualisme consommateur, hédonisme permissif, idéologie «copains» niant les rapports de classes au profit d'un unanimisme générationnel.
Faute de pouvoir contrer le mouvement, le PCF, sur une idée de Roland Leroy, choisit de l'accompagner. La décision est arrêtée en par le bureau politique du parti de publier une revue mensuelle calquée sur la formule de SLC, mais censée diffuser les mots d'ordre communistes auprès des jeunes polarisés par la culture yéyé[2] (le mensuel catholique Rallye jeunesse effectue un virage similaire au même moment).
NGF procède formellement de la fusion des quatre périodiques de la Jeunesse communiste: l'hebdomadaire militant Avant-garde créé en 1920, le bimestriel parisien Avenir, et les mensuels Avant-garde rurale et Filles de France[4]. Dans son titre même, NGF rompt avec la règle de séparation des sexes qu'appliquait auparavant le PCF[5].
Entre Marx et Pepsi-Cola
Le n°1 du nouveau mensuel paraît pour le . Le directeur de la publication est un homme d'appareil, Paul Mercieca. Le premier directeur de la rédaction est Robert Lechêne, par ailleurs un des principaux rédacteurs de L'Humanité-Dimanche. Dans l'équipe initiale on relève le nom de Claude Angeli[6], qui sera dès l'année suivante exclu du PCF (il sera plus tard rédacteur en chef du Canard enchaîné).
Les seules différences sont davantage d'attention accordée aux problèmes sociaux, un ton laudateur quand il est question des pays communistes et plus critique quant aux États-Unis, et une plus grande place donnée à l'astronautique et aux champions sportifs[8], deux domaines aptes à fournir des «héros positifs», et où le bloc soviétique fait bonne figure.
NGF s'astreint à une qualité rédactionnelle plus adulte, se distancie de la tonalité paternaliste de SLC, informe davantage sur la chanson traditionnelle à texte (Jacques Brel, Georges Brassens, Georges Chelon), un secteur où le PCF conserve des partisans (Jean Ferrat) ou des compagnons de route (Leny Escudero). Le magazine affiche aussi son indépendance vis-à-vis du capitalisme discographique (alors que SLC, à travers la programmation de l'émission éponyme à Europe 1, y est forcément soumis), et se permet par exemple, dans son n° 30 de , de titrer un article de cette question provocatrice: «Johnny est-il démodé?».
Controverses
Commercialement, NGF est un succès, du moins les premiers mois. Des foules d'adolescents l'achètent en kiosque comme ils auraient choisi SLC. Le magazine atteint une diffusion estimée à quelque 100 000 exemplaires, qui va au-delà de l'audience des jeunesses communistes. Seulement, la diffusion est forte en kiosque, tandis que la "diff'" militante s'effondre[9]. Beaucoup de jeunes militants renâclent devant un succédané de SLC qu'ils jugent trop faiblement politisé, dans lequel ils ne se reconnaissent pas[10].
NGF offre à ces protestataires un exutoire contrôlé à travers son courrier des lecteurs, mais les éléments les plus doctrinaires, qui généralement sont aussi les plus actifs, entrent en dissidence. D'où nombre de démissions et exclusions. Ces déçus ne vont pas tarder à gonfler les rangs des groupuscules trotskistes, et plus tard maoïstes, qui sont en voie d'apparition dans les années 1965-1966 et qui donneront le ton en mai 68. Parmi eux, Daniel Bensaïd qui, quarante ans plus tard, fulminait encore contre «l'apolitisme neuneu et faussement branché» de NGF[11].
Évolution
Au départ, le magazine est au diapason de la nouvelle "culture jeune", tout en cherchant à sensibiliser les lecteurs à des questions politiques (chômage, absence d'infrastructures publiques de loisirs, exploitation des vedettes…)[12]. Le journal se saisit d'événements emblématiques de la culture yéyé, par exemple après la «folle nuit de la Nation» du : NGF ne rate pas l'occasion de dénoncer l'«incompétence» des organisateurs (les concurrents de SLC) tout en les accusant d'avoir partie liée avec le pouvoir gaulliste pour discréditer les jeunes aux yeux du pays, et même de les exciter à la violence[13], et mise ainsi sur une "réception présumée politique" des événements[14].
En 1964 et 1965 NGF diffuse deux albums de compilation d'airs de danse (Surprise-Party n° 1 et 2), publiés par la maison de disques d'obédience communiste Le Chant du Monde. NGF participe également, de concert avec L'Humanité-Dimanche, à l'organisation du concours «Les Relais de la chanson française»[15]), dont les lauréats sont également enregistrés sur des 33 tours réalisés par Le Chant du Monde.
Vers fin 1965 le ton change. Si les chanteurs, acteurs ou sportifs continuent à camper sur la couverture du mensuel, des slogans politiques y deviennent plus présents. La mise en ballottage du général de Gaulle à la présidentielle de décembre 1965 montre que son emprise sur le pays est moins solide qu'on croyait. Parallèlement montent en puissance les campagnes à propos de la guerre du Viêt Nam, attisées par la compétition de l'ultra-gauche, tandis qu'à la suite de Bob Dylan et Joan Baez la mode va devenir au protest song. Le grand écart entre marxisme et musique pop commence alors à se resserrer.
De 1966 à 1968, le contenu de NGF devient de plus en plus politique. Le mensuel fera même sa une sur «les crimes américains au Viêt Nam», et sort en un «Spécial URSS» pour fêter les 50 ans de la révolution d'octobre. Cela ne semble pas avoir accru son audience mais plutôt exacerbé les contradictions qui le minaient.
L'organe militant Avant-garde est réactivé, la parenthèse yéyé se referme.
Notes et références
↑«Au début des années 60, 47% des jeunes de milieux ouvriers écoutent «Salut les Copains», et seulement 31% des enfants de cadres et professions libérales», cité par Bertrand Le Gendre, 1962, l'année prodigieuse, Denoël, 2012.
↑Fabien Marion, "Nous les garçons et les filles", un révélateur des contradictions du mouvement de la jeunesse communiste de France, Université de Provence, 2007; Philippe Buton, «Nous les Garçons et les Filles ou le cheval de Troie communiste», in Taveaux- Grandpierre, Karine et Beurier, Joëlle (dir.), Le Photojournalisme des années 1930 à nos jours, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2014, p. 109-120; Jean-Pierre Bernard, Le Paris communiste des jeunes – Paris rouge 1944-1964 , éd. Champ Vallon, Seyssel, 1991.
↑Michaël Attali et Evelyne Combeau-Mari, Le Sport dans la presse communiste, Presses universitaires de Rennes, 2014.
↑Jedediah Sklower, «Un “organisateur collectif”: la presse et la gouvernementalité militante jeunes communistes en France», 20 & 21. Revue d'histoire, no155, 2022/3, p. 117-134, en ligne.
↑Fabien Marion, "Nous les garçons et les filles", un révélateur des contradictions du mouvement de la jeunesse communiste de France, Université de Provence, 2007; Jedediah Sklower, Le Gouvernement des sens. Militantisme jeune communiste, médias et musiques populaires (1955-1981), thèse de doctorat, université Sorbonne Nouvelle, 2020
↑Daniel Bensaïd, Une lente impatience, éd. Stock, 2004.
↑Jedediah Sklower, «Une propagande dialogique? La presse jeune communiste et la culture jeune dans les années 1960», Sociétés & Représentations, n° 56, 2023/2, p.273-294, en ligne
↑Robert Lechêne, Le Traquenard de la Nation in NGF n° 3, juillet-août 1963.
↑Frédérique Matonti, «Nous les Garçons et les Filles. Un cas limite de réception présumée politique», in Isabelle Charpentier [dir.], Comment sont reçues les œuvres. Actualités des recherches en sociologie de la réception et des publics, Paris, Créaphis, 2006, p. 153-163.
↑Jedediah Sklower, «Aggiornamento culturel et culture de masse dans la Jeunesse communiste. Les Relais de la chanson française (1958-1970)», Revue d'histoire moderne et contemporaine, no 71, 2024, p. 123-155, en ligne.
↑Jedediah Sklower, «Une propagande dialogique? La presse jeune communiste et la culture jeune dans les années 1960», Sociétés & Représentations, n° 56, 2023/2, p.273-294, en ligne.
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Bibliographie
Philippe Buton, «Nous les Garçons et les Filles ou le cheval de Troie communiste», in Taveaux- Grandpierre, Karine et Beurier, Joëlle (dir.), Le Photojournalisme des années 1930 à nos jours, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2014, p. 109-120.
Jean-Marc Lemonnier, «Nous, les garçons et les filles (1963-1969). Revue jeune et valeurs sportives traditionnelles», dans Michaël Attali, Évelyne Combeau-Mari (dir.), Le sport dans la presse communiste, Rennes, Presses universitaires de Rennes, (EAN9782753528246, lire en ligne), p.249-260.
Fabien Marion, Nous les garçons et les filles. Un révélateur des contradictions du Mouvement de la jeunesse communiste de France, M1, université de Provence, 2007, 62 p.
Frédérique Matonti, «Nous les Garçons et les Filles. Un cas limite de réception présumée politique», in Isabelle Charpentier [dir.], Comment sont reçues les œuvres. Actualités des recherches en sociologie de la réception et des publics, Paris, Créaphis, 2006, p. 153-163.
Jean-Philippe Pénasse, «Mike Jagger et les camarades», Rue Descartes, no60, 2008, p. 94-105, en ligne.
Guillaume Quashie-Vauclin, Les Organisations de jeunesse communistes en France. 1945-1968, M1, université Paris-I, 2007, 147 p.
Guillaume Roubaud-Quashie, Les jeunes communistes en France (1944 - fin des années 1970): les mutations d'une expérience politique en milieux juvéniles et populaires, thèse de doctorat, université Panthéon-Sorbonne, 2020.
Jedediah Sklower, Le Gouvernement des sens. Militantisme jeune communiste, médias et musiques populaires (1955-1981), thèse de doctorat, université Sorbonne Nouvelle, 2020, 852 p.
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