Primitivisme (histoire des idées)

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Le primitivisme (primitivisme chronologique et culturel), en histoire des idées, est l'attitude, constatée à travers les âges et particulièrement dans l'Antiquité, vis à vis d'un état de « nature », concept philosophique généralement opposé à celui de civilisation ; qui a au cours de son histoire, revêtu de nombreuses significations, souvent contradictoires, selon les contextes philosophiques. L'histoire du primitivisme a été le projet le plus ambitieux de l'histoire des idées aux États-Unis, initié par deux professeurs de philosophie de l'université Johns-Hopkins, Arthur Lovejoy et George Boas (en), et devant couvrir la période allant de l'Antiquité au XXe siècle.

Le primitivisme culturel particulièrement est « la conviction, chez les personnes vivant dans un contexte culturel relativement évolué et complexe, qu'une vie beaucoup plus simple et moins sophistiquée, à certains égards ou à tous égards, est plus souhaitable »[1]. En tant que philosophie de l'histoire, le primitivisme est la conviction que l'état originel de l'homme et de la société humaine était le meilleur[2]. Cette conviction, est probablement la conception préconçue la plus répandue concernant l'histoire terrestre passée, parmi les peuples occidentaux[3].

Outre Lovejoy et Boas, les auteurs suivants ont écrit sur le primitivisme : Jean-Jacques Rousseau (théorie de « l'homme naturel »), Paul Émile Dumont (1879-1968), William Foxwell Albright, Lois Whitney (en), Gilbert Chinard.

Primitivisme culturel

La popularité durable du concept d'une vie « conforme à la nature » tient en grande partie à la facilité avec laquelle le terme « nature » pouvait être interprété comme désignant tout ce que l'imagination jugeait le plus agréable.[4]; ce qui amène à qualifier cet « état de nature ». Le « primitivisme », terme qui recouvre plusieurs significations qui se recoupent, est une attitude généralement opposée au terme relatif de « civilisation ».

Depuis que les humains ont commencé à consigner leurs pensées, une division d'opinions persiste quant aux véritables valeurs de la « civilisation ». Dans un effort incessant pour résoudre le problème de la « vie la plus digne d'être vécue », les humains ont continué à chercher la réponse dans des directions opposées[4]. Certains ont accueilli avec espoir l'efficacité croissante des arts pratiques, le développement de compétences techniques accrues et l'élan grandissant d'une civilisation toujours plus complexe et mécanisée[4] ; d'autres ont considéré l'évolution de cette civilisation avec appréhension et ont aspiré à la liberté et aux vertus simples d'un mode de vie plus « naturel »[4]. Si la première attitude compte le plus grand nombre d'adeptes, la seconde, par la pensée d'hommes tels que Rousseau, a exercé une profonde influence sur les institutions politiques ainsi que sur la pensée littéraire et philosophique[4].

L'étude de cette seconde attitude, telle qu'elle s'est exprimée au fil des générations, a longtemps été un sujet de prédilection pour Arthur Lovejoy et George Boas (en) à partir des années 1930[4]. Dans Primitivism and Related Ideas in Antiquity de 1935[4], dans ses variantes grecque, latine et moderne, ces auteurs ont analysé le concept occidental de « nature » dans son rapport au primitivisme chronologique et/ou culturel et ont mis en lumière son caractère trompeur, le décrivant comme « l'un des facteurs les plus étranges, les plus puissants et les plus persistants de la pensée occidentale ». De cette confrontation avec les apparences trompeuses du concept occidental de nature est né une autre étude de Lovejoy : The Great Chain of Being: A Study of the History of an Idea (la « Grande Chaîne des Êtres ») [5],[6].

Lovejoy et Boas distinguent un « primitivisme chronologique » et un « primitivisme culturel » : dans le premier, « la réalisation des valeurs culturelles suprêmes est ancrée à l’origine de l’histoire », tandis que dans le second, elle est recherchée dans des cultures contemporaines plus fondamentales[5]. En relation avec le primitivisme, la notion de « nature »occupe une place centrale dans la réflexion de Lovejoy ; il s'efforce d'en élucider les différents aspects dans les domaine littéraire, esthétique, religieux et politique[4]. Le travail de Lovejoy et Boas, pour l’ensemble de l’histoire du monde occidental, devait se matérialiser sous formes d'une quadrilogie, mais la Seconde Guerre mondiale ayant interrompu leurs travaux, deux volumes seulement ont été produits[4],[5]:

  • le primitivisme de l'Antiquité ; A Documentary History of Primitivism and Related Ideas: Primitivism and related ideas in antiquity. , publié en 1935 ;
  • le primitivisme au Moyen Âge ; Primitivism and Related Ideas in the Middle Ages, publié en 1948 par Boas seul ;
  • le primitivisme à la Renaissance ;
  • le primitivisme aux XVIIe et XVIIIe siècles

Cette étude du « primitivisme » par Lovejoy et Boas a été le projet le plus vaste de l’histoire des idées aux États-Unis[5] ; elle est restée cependant, à bien des égards, fragmentaire ; au premier ouvrage sur l’Antiquité, le second sur le Moyen Âge, en 1948[7],[8], sont venus s'ajouter des articles et des ouvrages relatifs aux XVIIe et XVIIIe siècles[5]. Leur étude esquisse aussi les contours de la période s’étendant jusqu’au XXe siècle, caractérisant notamment une épistémologie romantique, une « théorie romantique de la connaissance »[5]. La distinction entre les deux primitivismes a également favorisé une approche comparative immédiate, avec des digressions sur les primitivismes en Inde par Paul Émile Dumont (1879-1968)[9] et Mésopotamie et Israël[10] par William Foxwell Albright. Les recherches de Lovejoy sur cet état de nature se retrouvent dans ses ouvrages « Nature as Aesthetic Norm »[11], « The First Gothic Revival and the Return to Nature »[12]; et dans Essays in the History of Ideas de 1948[13] ; et deux essais sur « le communisme de saint Ambroise » et « la nature comme norme chez Tertullien »[14].

Arthur O. Lovejoy (1873-1962) fut un philosophe, historien des idées et un intellectuel public de premier plan de la première moitié du XXe siècle. Il a fondé, en 1940, le Journal of the History of Ideas (en), revue académique trimestrielle à comité de lecture qui couvre l'histoire intellectuelle, l'histoire conceptuelle et l'histoire des idées, y compris l'histoire de la philosophie, de la littérature et des arts, des sciences naturelles et sociales, de la religion et de la pensée politique. Professeur de philosophie à l'université Johns Hopkins de 1910 à 1938, il continua d'écrire et de s'impliquer au sein du History of Ideas Club jusqu'à sa mort en 1962[15],[16].

Le primitivisme culturel « est l'insatisfaction des peuples civilisés à l'égard de la civilisation, ou de l'une de ses caractéristiques fondamentales »[1].« Il s'agit de la conviction, chez les personnes vivant dans un contexte culturel relativement évolué et complexe, qu'une vie beaucoup plus simple et moins sophistiquée, à certains égards ou à tous égards, est plus souhaitable »[1]. Le primitivisme est donc ici employé pour désigner diverses expressions du mécontentement humain face au présent, se manifestant souvent mais pas seulement par une nostalgie des conditions de vie antérieures, plus simples et meilleures [17]. Cette attitude, lorsqu'elle est combinée, comme cela a souvent été le cas, avec un primitivisme chronologique, se résume dans les paroles du Prédicateur, qui, dans l'histoire du judaïsme et du christianisme, semblent lui conférer une légitimité biblique indéniable : « Dieu a fait l'homme droit ; mais il s'est mis en route à la poursuite de nombreux projets.»[1]. Or, la « civilisation » est un terme relatif. « Pour les personnes vivant à n'importe quel stade de développement culturel, il est toujours possible d'imaginer une vie plus simple et, généralement, de citer d'autres personnes, passées ou présentes, dont la vie en est un exemple »[1]. Le primitivisme culturel a donc des racines profondes dans la nature humaine dès les débuts du processus de civilisation[18].

Le promoteur du primitivisme culturel a presque toujours cru que la vie plus simple dont il rêvait était, quelque part et à un moment donné, réellement vécue par des êtres humains. Lorsque les exemples qu'il cite sont conçus comme ayant existé au début de l'histoire, ou au début d'un cycle historique, le primitivisme culturel devient indiscernable d'une forme ou d'une autre de primitivisme chronologique (voir plus loin) ; « Une phase reculée, non pas primordiale, mais culturellement extrêmement primitive, de la société humaine est érigée en modèle. »[19].

Mais surtout, le modèle d'excellence et de bonheur humain prôné par le primitivisme culturel se trouve aussi dans le présent, dans le mode de vie des peuples que l'on a dits « primitifs », ou « sauvages »[19]. Ces incarnations contemporaines de cet idéal se rencontrent généralement parmi des peuples peu connus, vivant à une distance considérable, et que le « prédicateur » du primitivisme recommande comme modèles à suivre, ou dont la condition est enviable ; l’une des racines du primitivisme pourrait être commune à ce phénomène et à d’autres manifestations significatives dans l’histoire de la pensée et du sentiment : « le charme de l'étranger et de l'inconnu, le désir d'imaginer, voire de vivre, un mode de vie différent de l'existence trop familière telle qu'elle s'est présentée jusqu'ici à celui dont l'imagination ou l'action a été étouffée par le foyer. »[19].

Dans la mesure où l'amour de l'étrange et la révolte contre le familier constituent un élément du primitivisme culturel, qu'il soit ou non associé à une variété chronologique, les phénomènes relevés dans l'histoire du primitivisme sont connexe à l'« exotisme », et leur expression littéraire constitue une phase de la littérature d'évasion (en) [19]. Le primitivisme à la fois chronologique et culturel, a bénéficié des états d'âme caractéristiques de la jeunesse et de la vieillesse : le goût de l'étrange, le désir d'errer, en esprit sinon en corps, vers des contrées lointaines, loin de la routine quotidienne , est une impulsion qui se manifeste généralement avec le plus de force à l'adolescence et au début de l'âge adulte. Quant au « laudator temporis acti », il est traditionnellement dépeint comme un vieillard irrité[19], ou pour reprendre les mots d'Horace[20]: « temporiseur, sans confiance sans ressource en lui-même, se defiant de l’avenir, quinteux plaintif, vantant sans cesse le temps passé lorsqu’il étoit jeune ; prêchant, grondant tout ce qui est moins âgé que lui »[21].

L'homme civilisé, comparant le mode de vie de son époque à celui d'un peuple ou d'une ère moins civilisée, est invariablement arrivé à différentes conclusions qu'il formule en terme d'opposition[22]. L'existence des « hommes primitifs » est plus facile (ou plus difficile) parce qu'elle est (ou a été, en partie à tort, imaginée comme telle) plus simple ; elle est moins encombrée d'artifices que chez l'homme civilisé, et (comme on l'a supposé) d'une multitude de conventions restrictives. L'individu dans la société primitive a souvent été dépeint (par ceux qui ignorent notamment la complexité et la force terrible des tabous primitifs) comme relativement libre des contraintes du groupe social ; ses pulsions naturelles, ses émotions et ses modes d'expression plus libérés [22]:

  • Le « sauvage », qu'il soit « primitif » ou « contemporain », est apparu par rapport à l'image du « sauvage » plus répandue dans l'imaginaire collectif, comme un être jouissant d'un loisir infini[22]. Ainsi, le primitivisme culturel, qu'il relève d'une simple évasion imaginaire ou d'un idéal pratique, a souvent dû son attrait à la réticence des individus à accepter les contraintes morales en vigueur ; ou au rêve séduisant, voire à l'espoir, d'une vie sans travail ni effort physique ou intellectuel[22].
  • la vie de certain peuples dit primitifs est aussi plus difficile parce que « vie d'extrême pauvreté » selon les critères de la civilisation ; bien que le bonheur soit globalement plus élevé, il y a moins de « plaisirs » et moins de « biens » au sens économique du terme ; elle est caractérisée par un degré plus élevé de souffrances physiques. Historiquement on a supposé que le « sauvage » désirait moins et savait donc se contenter de peu ; « endurci par les épreuves, il les supportait avec courage et sérénité ». « Par conséquent, le primitivisme a été, tout au long de l'histoire, une tendance non moins marquée chez les prédicateurs d'une éthique du renoncement, de l'austérité et de l'autodiscipline ; chez les défenseurs de la pauvreté ; et chez ces moralistes hédonistes qui ont enseigné que le seul chemin sûr vers le bonheur pour l'homme réside dans la réduction de ses désirs à un minimum exigu et irréductible »[23].
  • la civilisation, en multipliant les biens, a accru le besoin de travailler pour les produire et contraint l'humanité à satisfaire ses besoins supposés par son propre travail, ou, de préférence, par celui de son voisin[23].

Entre l'esprit du primitivisme rigoureux décrit chez Lucrèce dans le Livre V du De rerum natura et l'idylle de l'Âge d'or chez Hésiode dans Les Travaux et les Jours, ou dans les Métamorphoses d'Ovide, il existe une profonde opposition[24]. Pour exprimer la distinction entre ces deux types de primitivisme culturel, Lovejoy et Boas a aussi introduit les expressions de primitivisme « doux » (soft primitivism) et primitivisme « dur » (hard primitivism) [24],[25].

Notion de nature

L'emploi du terme « nature » pour exprimer la norme des valeurs humaines, l'identification du « bien » à ce qui est « naturel » ou « conforme à la nature », ou à l'« état de nature », sont des facteurs importants de la pensée occidentale[26]. La popularité dont a joui si longtemps la conception d’une vie « conforme à la nature » tient en grande partie à la facilité avec laquelle on pouvait interpréter le terme « nature » comme désignant ce que l’imagination jugeait le plus agréable[4]. Dans l'antiquité, la rudesse de la vie des Esséniens et l'existence paisible des légendaires Hyperboréens, la rigueur morale des Stoïciens et la liberté totale des pulsions naturelles prônée et souvent pratiquée par les Cyniques : tous ces modes de vie étaient considérés par leurs adeptes comme une « vie conforme à la nature »[4].

L'éventail des connotations du mot « nature » englobe des conceptions distinctes, et souvent antithétiques les unes aux autres dans leurs implications ; et les auteurs avaient toujours tendance à glisser inconsciemment entre ses différents sens. « La connaissance de toute l'étendue de ses significations, et des processus de pensée – logiques, pseudo-logiques ou simplement associatifs – par lesquels un sens en engendre d'autres, ou s'y fond aisément, est une condition indispensable à toute lecture nuancée d'une grande partie de la littérature et de la philosophie classiques, médiévales et modernes. »[26]. Lovejoy et Boas identifient sept significations principales à l'« état de nature », qui, bien que souvent combinées par certains auteurs, peuvent néanmoins être distinguées. Il s'agit notamment de[27],[4] :

  • l'état originel des choses — l'homme tel que la nature l'a créé, avant sa « chute » vers le mal et la civilisation ;
  • l'état de nature technologique, où les arts pratiques et l'industrie n'avaient pas encore fait leur apparition — un état où l'homme primitif, avec ses désirs simples, était facilement et pleinement satisfait ;
  • l'état de nature économique, où il n'existait pas de propriété privée, et donc, comme le soutiennent ses défenseurs, aucune inimitié engendrée par la soif de richesse ni aucun travail superflu.
  • l'état de nature marital, avec une communauté d'épouses et d'enfants, et donc l'absence de crimes de luxure et de passion ;
  • l'état de nature diététique, supposé être un état de végétarisme (Empédocle, Porphyre[28]);
  • l'état de nature juridique, dans lequel la société n'avait ni n'avait besoin de gouvernement, ou tout au plus pas plus que le gouvernement « naturel » du clan ou de la famille ;
  • l'état de nature éthique, dans lequel la vie et les relations sociales étaient régies par les pulsions naturelles, sans l'aide ni la contrainte de la loi ni aucune notion de péché.

Le primitivisme « chronologique » et le primitivisme « culturel » n'étaient pas toujours distinguée par certains auteurs, car il y avait des avantages à promouvoir un modèle de la nature, non seulement comme théorie, mais aussi comme modèle mis en pratique[4]. Le passé légendaire ou les régions lointaines habitées par les Scythes et les Hyperboréens offraient des cadres idéaux pour situer ces hommes heureux qui jouissaient d'une vie à l'état de nature. L'un comme l'autre laissaient libre cours à l'imagination – une liberté que des connaissances plus précises en géographie et en vie primitive nous ont aujourd'hui retirée[4].

Non contents de vanter les vertus honnêtes que l'on supposait parfois présentes chez les gens simples de certaines régions isolées, les primitivistes les plus radicaux vont jusqu'à glorifier le « bon sauvage ». Mais si le « sauvage », à l'état naturel, vit mieux que l'homme civilisé et ses contraintes artificielles,« que dire, en toute logique, des animaux ? ». Peu nombreux sont ceux qui reconnurent volontiers la supériorité générale des animaux, qui ne se font pas la guerre entre eux et ne trichent ni ne complotent pour leur propre bien[4].

Primitivisme chronologique

Le primitivisme chronologique raisonne à partir d'un moment où l'humanité connaît ses conditions idéales. Deux catégories sont dégagées par Lovejoy et Boas: les « Théories finitistes » (Finitist theories) raisonnent à partir d'un moment fixe du passé plus ou moins identifiable ; à partir de celui-ci un processus peut être dégagé qui a ou non une fin ; donc deux catégories supplémentaires : les premières peuvent être qualifiées, de Théories « finitistes bilatérales », et les secondes de « Théories unilatérales et finitistes »[29] .

Les « Théories finitistes bilatérales », fréquentes supposent que l'histoire a un commencement et une fin[29] :

  • La « Théorie de l'ondulation » — « L'humanité, à long terme, ne devient ni meilleure ni pire, ni, en moyenne, plus heureuse ni plus malheureuse, même si elle peut, dans les conditions et les circonstances extérieures de son existence, subir de grands changements, et, concevablement, des changements dans une seule direction générale »[29].
  • La « Théorie du déclin » — le plus haut degré d'excellence ou de bonheur existe au commencement de l'histoire. Cette catégorie comporte cinq sous-rubriques : la « Théorie de la chute sans déclin subséquent » , la « Théorie de la dégénérescence progressive », la « Théorie du déclin et de la restauration future », la « Théorie du déclin en trois phases ». La « Théorie du déclin et de la restauration future » suppose que le meilleur moment est au début, la suite est marquée par un déclin qui pourra déboucher sur une restauration de la bonté ou du bonheur originels. Cette restauration peut être considérée comme le résultat soit — d'une intervention soudaine d'une puissance extérieure, comme dans le millénarisme chrétien ; soit — d'« une reconnaissance par le peuple de la supériorité de son mode de vie originel et, par conséquent, d'un retour volontaire à celui-ci ou à une version qui s'en rapproche étroitement ». Ce nouvel âge d'or ce termine par une catastrophe ou non, compatible avec la « Théorie finitiste unilatérale » ou la « Théorie infinitiste »[29].
  • La « Théorie de l'ascension », antithétique au primitivisme chronologique, suppose le pire est au début. Deux variantes sont possibles : la « théorie du progrès continu » la « Théorie du progrès et du déclin successifs » [29].

Les « Théories unilatérales finitistes » diffèrent des précédentes uniquement en ce qu'elles omettent l'hypothèse d'un terme futur[29].

Histoire du primitivisme

Antiquité

L'idée qu'Hésiode se faisait de l'Âge d'or était que la terre subvenait abondamment à tous les besoins de l'humanité ; tous les hommes vivaient dans la sagesse et la paix divines, à l'abri des passions et des complexités de la civilisation. À l'inverse, le récit de Lucrèce décrit avec force les premiers combats de l'homme primitif, sa lutte acharnée et inlassable pour la survie, son combat contre les bêtes féroces qui quelques fois le terrassent; différentes inventions naissent alors chez Lucrèce de la nécessité absolue et de l'expérience. Lorsque par la suite les sociétés pastorales furent établies, tout en étant encore à l'abri des grands maux de la vie civilisée, Lucrèce conformément à l'épicurisme fait de la condition du bonheur, la mise en retrait des soucis corrosifs qui accompagnent la poursuite et la possession des richesses (ataraxie). Lucrèce s'accorde alors avec Hésiode et la tradition de primitivisme chronologique, dans la mesure où il voit dans « l'invention de la richesse », « la cause de la chute de l'homme d'un état d'innocence et de bonheur relatifs »[30].

Les Cyniques et les Stoïciens furent les principaux défenseurs du primitivisme dans l'Antiquité, car ils voyaient chez l'homme primitif et certains peuples sauvages l'incarnation de la vertu qu'ils prônaient et la preuve que la pratique de ces vertus constituait véritablement la vie à l'état sauvage[24].

Il est généralement admis que les philosophes de la Grèce et de la Rome antiques dénigraient les activités économiques et l'accumulation de richesses matérielles (chrématistique), les considérant comme « moralement dangereuses » : liées à la satisfaction des désirs et des intérêts, « elles conduiraient inéluctablement à des passions et des actions contraires au bien » (pléonexie)[31]. Dans l'Antiquité, même les hédonistes avaient tendance à considérer que le désir de biens était incompatible avec l'obtention du bien. Le malheur était assimilé à l'état de désir insatisfait (amor sceleratus habendi, l'inconsidérée convoitise de possession) ; avoir des désirs dont la satisfaction n'est ni certaine ni facile, malgré toutes les vicissitudes de la vie, était l'essence même de l'irrationalité[23]. Ainsi, l'un des principaux postulats du primitivisme culturel dans l'antiquité « fut posé avec à peine moins d'insistance par la plupart des moralistes hédonistes de l'Antiquité que par leurs adversaires, même si ces derniers en tiraient moins souvent la pleine conséquence primitiviste »[23].

Le fait que la vie à l'état de nature soit reconnue comme misérable, brutale et brève n'implique pas qu'elle soit solitaire ou pénible. La simplicité engendre la paix et l'harmonie ; ses privations forgent chez l'homme une force d'âme qui le rend insensible à celles-ci ; et vivre toujours au niveau du strict nécessaire le préserve de la tyrannie des désirs superflus[32]. Les « hommes sauvages » comme on les retrouve dans la première humanité chez les héritiers de l'l'école ionienne et premièrement chez Démocrite (Cole 1967), puis chez Platon, Polybe, Vitruve, Diodore de Sicile et Lucrèce (Livre V du De rerum natura) , chez Juvénal[33], chez les Cyniques, chez Cicéron et même plus tard chez Voltaire d'autre part n'étaient guère plus que des animaux parmi les animaux, et obligés de se défendre contre les animaux prédateurs qu'ils mangeaient, ou par les quels ils étaient mangés; ils n'étaient pas exempts des infirmités de l'âge ; ces auteurs louaient la simplicité de leurs désirs et l'indifférence qui en découlait à l'égard des luxes et même des conforts de la vie civilisée.

La réflexion sur la richesse chez Démocrite dans la « première éthique philosophique consistante de l’Antiquité » conduit à une réévaluation des besoins et, par conséquent, du « rapport à la nature » , comme l'indique la comparaison avec les animaux: tandis que les êtres humains perdent généralement de vue les limites de leurs possibilités et de leurs besoins, les animaux qui éprouvent un besoin savent ce dont ils ont besoin[31].

Primitivism and Related Ideas in Antiquityde Lovejoy et Boas offre de nombreuses citations grecques et latines, accompagnées de traductions anglaises, de commentaires et d'analyses[8] ; il traite de « l'âge d'or » chez Hésiode et ses disciples, du culte de la vie simple chez les Cyniques et les Stoïciens, et de la réaction qu'il suscita, ainsi que de l'idée du « bon sauvage », réel et imaginaire, durant l'Antiquité[8].

Hésiode et Homère

Les hommes dans la mythologie ont créé des images d'eux-mêmes, source de pouvoir car fondées sur le divin, éclairant leur relation avec ce qui, bien plus tard, à l'âge de la raison, sera appelé « Nature ». Elles visaient à répondre souvent aux même question que l'on se pose aujourd'hui, notamment sur l'origine de la vie, et le pourquoi de la mort[34].

L'exemple le plus significatif et le plus ancien de « primitivisme chronologique » selon la terminologie de Lovejoy et Boas, est le mythe de l'Âge d'or, selon lequel la période la plus heureuse et la plus prospère de l'histoire de l'humanité se situe à ses débuts, avant d'être suivie du déclin et de la dégénérescence. Puisant ses racines dans la préhistoire, ce mythe trouve sa source littéraire dans les Travaux et les Jours d'Hésiode, où, parmi les cinq générations décrites, quatre se voient attribuer des épithètes métalliques. Réinterprété dans la quatrième Églogue de Virgile, il apparaît sous sa forme définitive et la plus influente dans les Métamorphoses d'Ovide (I, i, 89-150), où les cinq races d'hommes sont condensées en quatre âges familiers : l'Âge d'or, l'Âge d'argent, l'Âge d'airain et l'Âge de fer[35]. Les stades intermédiaires étant peu décrits, l'Âge d'or et l'Âge de fer présentent un contraste saisissant. À l'instar du Ciel et de l'Enfer, il s'agit de termes « dialectiques » plutôt que « positifs », car l'un ne peut être défini qu'en fonction de l'autre. Toute référence à l'Âge d'or devient, implicitement ou explicitement, une dénonciation du présent, l'Âge de fer.[35]. Bien que la plus ancienne version grecque du récit du déclin progressif de l'humanité se trouve chez Hésiode, Homère évoquait déjà un passé meilleur que le présent, ce qui deviendra chez Hésiode l'Âge des Héros[36].

Au temps de Cronos, chez Hésiode, les Olympiens créèrent une race à la peau dorée ; À l'instar des dieux, les hommes de cette race ne connaissaient ni souffrance, ni labeur, ni souci, ni vieillesse ; vivant paisiblement et sereinement des fruits d'une terre généreuse ; la mort les surprenait aussi facilement que le sommeil ; après la vie, les hommes devenaient des δαίμονος, esprits ou mânes, qui veillaient sur les vivants, invisibles. Tous les biens leur appartenaient, car la terre fertile produisait spontanément des fruits abondants et illimités[37]. Primitivisme doux (soft primitivism) : la vie de cette race était oisive, et festive. Hésiode présuppose que cette vie primordiale était la vie idéale ; mais cela ne signifie pas que, pour l'homme dans les conditions actuelles de son existence, à l'âge de fer, la simplicité soit préférable, ni qu'il faille se prononcer sur la question de savoir si l'introduction des arts et du travail intellectuel fut une bénédiction ou une malédiction pour les mortels dans ces conditions(Cole 1967, p. 28).

Le « primitivisme chronologique » d'Hésiode n'apparaît jamais dans l'Antiquité tardive, hormis sous le terme de « primitivisme culturel »(Cole 1967, p. 2).

L'univers des hommes de l'Âge d'or d'Hésiode, sous l'influence de Saturne ou de Cronos, était un univers facile, et les Hyperboréens mythique étaient généralement des sauvages doux ; d'autre part, les « bons sauvages » par excellence, dans le primitivisme tardif de la période classique, les Scythes et les Gètes (Horace[38] ou Ovide[39],[40]), puis les Germains dans (qui apparaissent dans le De Bello Gallico[41]), étaient des hommes rudes et robustes pour qui la « Nature » n'était pas une mère douce et indulgente[23].

Lucrèce

La conscience philosophique naît de la conscience mythique, sur laquelle les hommes ont commencé à réfléchir, réalisant que les mythes ne satisfaisaient plus leur besoin de comprendre[34]. Aux VIe et Ve siècles av. J.-C., dans le monde grec, apparurent les prémices d'une rationalisation de l'expérience: la philosophie, comme on l'appellera plus tard, proposa une nouvelle interprétation où l'influence encore vive des mythes devait se conjuguer à celle d'une raison qui s'affirmait de plus en plus comme autonome. On n'a pas congédié les dieux, on les a situés ailleurs, « au-delà »[34]. « Nulle part ailleurs [...], l'influence du rationalisme ionien sur la pensée grecque n'est plus frappante que dans le succès de son argument selon lequel les progrès technologiques de la civilisation sont d'origine relativement récente et que la vie humaine était autrefois bien plus simple et matériellement plus pauvre qu'elle ne l'est aujourd'hui. ». Ces conceptions restèrent pratiquement incontestées jusqu'au du début du IVe siècle lorsque la doctrine Judéo-chrétienne de la Chute a commencé à influencer les conceptions antiques de la préhistoire. Les primitivistes pourraient continuer, à l'instar d'Hésiode, à situer l'apogée du bonheur humain dans un passé lointain ; mais leur primitivisme est étroitement lié à une nostalgie d'une vie plus simple ; en cela, il diffère fondamentalement de l'idéalisation qu'Hésiode se faisait d'une époque qu'il jugeait supérieure, quoique tout aussi complexe et sophistiquée, à la sienne. Dans une perspective similaire, les tenants d'une vision cyclique de l'histoire pourraient croire, comme Homère, que les civilisations antérieures étaient plus splendides que la leur ; Mais l'Atlantide ou l'Athènes primitive qu'ils imaginent sont toujours séparées du monde actuel par un quelconque de cataclysme ; ainsi, l'humanité est réduite à la simple subsistance et doit progresser par étapes jusqu'au niveau minimal de civilisation dont elle jouit aujourd'hui[42].

Lucrèce rejette catégoriquement un primitivisme strictement chronologique ; pour lui, l’époque primitive n’était certainement pas un état de nature idéal : l’homme y était une bête misérable, sans liens sociaux ni même les rudiments de la morale, vivant dans la terreur des animaux plus grands qui l’entouraient. Son attitude envers le primitivisme culturel est plus nuancée[43]. Concernant la condition humaine au stade pastoral ou aux débuts de l'agriculture, alors que les groupes sociaux sont gouvernés par des chefs en vertu d'une supériorité naturelle, Lucrèce suggère que cette situation, si elle avait pu perdurer, aurait été la plus heureuse pour l'humanité ; les hommes sont alors préservés des grands maux à venir de la vie civilisée. Conformément aux principales traditions primitives, il ne considère pas non plus l’invention de la richesse comme la cause de la perte par l’homme d’un état d’innocence et de bonheur relatifs, bien qu’il identifie cette innovation désastreuse non pas à l’établissement de la propriété foncière privée, mais à l’introduction de la monnaie, rendue possible par les débuts de l’exploitation minière et de la métallurgie[43].

Thomas Cole (1933-2021) , élève de Karl Reinhardt, s'est intéressé à l'école ionienne, suggérant que les récits antiques grecs et romains, ou fragments de récits, relatifs au développement de la civilisation que l'on trouve chez Platon, Polybe, Vitruve, Diodore de Sicile et Lucrèce, pour ne citer que les principaux auteurs concernés, provenaient d'une source commune, établie au bout d'un long raisonnement comme étant une œuvre de Démocrite. Ces récits de la première humanité, souvent appelés « histoire de la civilisation », ou selon l'expression allemande de « Kulturgeschichte », constituent un sujet largement débattu dans l'Antiquité, et permettent à Cole de dégager une anthropologie grecque[44].

Ovide

La deuxième version la plus longue du « mythe des races » après celle d'Hésiode, occupe 61 vers au début des Métamorphoses d'Ovide. Parmi les échos de nombreux auteurs grecs et romains, l'influence d'Hésiode est particulièrement marquée dans le récit initial de la création du monde qui, à travers une narration en quatre étapes mettant en scène des races métalliques, se transforme en un récit de destruction divine. À la fin du poème, le mythe des races métalliques est brièvement évoqué à deux reprises dans un discours didactique de 400 vers attribué à Pythagore. Dans chaque contexte, Pythagore semble à la fois nier et affirmer la réalité d'un « âge d'or » perdu[45].

Moyen-Âge

La Seconde Guerre mondiale ayant entraîné la suppression du second volume consacré au Moyen Âge, celui-ci a été remplacé par une contribution plus modeste de Georges Boas en 1948, « Primitivism and Related Ideas in the Middle Ages », dont la mise en page originale fut toutefois conservée[8]. Hormis Philon et Maïmonide, ce volume traite exclusivement d'auteurs chrétiens, depuis Théophile et Tertullien au IIe siècle jusqu'à Abélard, saint Bernard et Hugues de Saint-Victor au XIIe siècle[8].

Renaissance

Le primitivisme s'est également exprimé dans les courants intellectuels de la Renaissance, tendance, largement issue de la pensée classique, demeuré vague et mal défini. Souvent inspiré par des conceptions de la vie telle qu'elle fut vécue à l'origine sur Terre ou par des récits de la survivance d'un bonheur primitif dans des contrées reculées, l'idéalisme primitiviste proposait de renoncer aux commodités de la civilisation, tant dans la vie publique que privée[17]. Cette philosophie de l'évasion fut renforcée par son association avec les traditions de l'Âge d'or, du paradis terrestre et de l'Arcadie pastorale, abondamment et diversement exposées dans la littérature de la Renaissance[17]. Dès les origines de la littérature grecque, on constate que les récits de voyage étaient souvent utilisés comme arguments contre la corruption de la société, et ce courant de primitivisme, qui traverse même le Moyen Âge, s'amplifie et déborde dès que la découverte de nouvelles terres au début du XVIIe siècle apporte de nouvelles armes aux détracteurs de la civilisation.

En Angleterre à l'époque romantique a vu déferler une vague de « primitivisme » dans sa littérature et son art : encore une fois l'insatisfaction du présent a conduit à une glorification du passé, explorant et philosophant toujours à travers la figure du « bon sauvage », mais cherchant aussi l'idéal dans son passé. Cette manière d'entrevoir le passé, ou de le revisiter de manière idéalisée, est déjà présent chez Edmund Spenser, La Reine des fées de 1590[46]. Chez Spencer une réflexion plus profonde sur le rapport de l'humanité aux formes inférieures, a mené à la croyance en la bonté et la moralité essentielles de la nature, considérées comme plus pures que celles nourries par la civilisation[17]. Cette conviction, modifiée par sa perception du côté sinistre, incita Spenser à s'attarder sur les scènes où l'homme et la nature sont considérés comme soumis à une seule loi ; elle éveilla sa sympathie pour le doux sauvage, qui semble représenter la transition antérieure de la bête à l'homme, et pour les bêtes elles-mêmes gouvernées par des instincts bienveillants[17].

Les Dialogues du baron de La Hontan

Les Dialogues du baron de La Hontan, récit de voyage au Canada de 1704, font une critique radicale de la civilisation européenne ainsi que de plusieurs dogmes religieux. Gilbert Chinard dans son édition des Dialogues du baron de La Hontan, a versé un volume supplémentaire au dossier du primitivisme[47].

El Criticón de Baltasar Gracián

Une comparaison entre la description d'Ovide et les allusions mythologiques du Criticón de Baltasar Gracián révèle beaucoup de choses sur l'idéologie de Gracián[35].

XVIIIe siècle

Les idées sur le primitivisme ont connu aussi leur expressions particulières aux XVIIe siècle, XVIIIe siècle, et XIXe siècle, alimentées par les angoisses causées par les changements rapides qui ont accompagné les révolutions scientifiques et industrielles[48].

Le retour à la nature, sous une forme ou une autre, a été le programme de ceux qui aspiraient à s'affranchir des contraintes morales établies ou de ceux qui déploraient le laxisme moral d'une société de luxe. Les moralistes chrétiens même, ont parfois désigné le « bon sauvage » comme un meilleur exemple des vertus évangéliques que ceux que l'on trouvait souvent parmi ceux qui avaient été élevés dans la tradition chrétienne et disposaient de la grâce divine. Tout au long de l'histoire occidentale, le primitivisme culturel a été la forme la plus fréquemment adoptée par le communisme et l'égalitarisme. La thèse selon laquelle l'homme s'est éloigné de l'ordre « naturel » avec l'introduction de la propriété privée des terres et l'apparition des inégalités économiques qui en ont découlé est l'un des éléments les plus anciens et les plus persistants des expressions littéraires du primitivisme. La distinction entre les sources, les diverses affiliations doctrinales et les manifestations protéiformes du primitivisme, tant culturel que chronologique, constitue une vaste entreprise[49].

Au XVIIIe siècle, et plus particulièrement dans sa seconde moitié, le primitivisme connut à la fois son apogée et une crise. Jamais auparavant les manifestations du primitivisme culturel n'avaient été aussi nombreuses en littérature, liées à l'essor de l'imprimerie et de l'édition[49]. Jamais auparavant, à l'époque moderne, l'éloge de la vie simple n'avait été prononcé avec autant d'éloquence et une conviction aussi émouvante que par Rousseau ; et jamais auparavant des modèles aussi séduisants du « bon sauvage » et de la vie en harmonie avec la nature n'avaient été disponibles pour les partisans du primitivisme qu'après les voyages d'exploration français et britanniques chez les peuples polynésiens dans les années 1760 et 1770[50] (C’est Adam, le premier homme selon les religions abrahamiques, que les premiers explorateurs espèrent trouver lorsqu’ils arrivent sur des îles semblables à un Éden ; ce sont toujours l'une ou l'autre des épopées cosmogoniques qui les accompagnent lorsqu'ils prennent possession des terres nouvelles[51]).

Le primitivisme culturel était aussi manifestement en contradiction avec les nouveaux développements économiques de l'époque. L'expansion du commerce britannique, la croissance de grandes zones industrielles, le début du transfert du centre des intérêts économiques, et du siège du pouvoir économique puis politique, de l'agriculture à l'industrie mécanisée – tout cela était hostile ,comme le regard ironique de Mandeville l'avait déjà prophétiquement perçu, à ces « vertus » traditionnelles qui s'exprimaient le plus pleinement dans l'idéal d'une vie simple, en accord avec la nature[3]. « L'éthique de la limitation des désirs, la doctrine de l'effet corrupteur nécessaire du luxe, l'antique dénonciation de l'amor sceleratus habendi, n'étaient pas seulement contraires aux intérêts des classes en pleine expansion dont la fortune était liée aux tendances que les primitivistes dénonçaient ; elles étaient également en conflit avec une nouvelle forme, essentiellement économique, de fierté nationale, voire de piété. » Le commerce, notamment dans la littérature augustéenne anglaise, devint, plus fréquemment qu'à aucune autre époque, le thème des effusions lyriques des poètes. La civilisation industrielle, avec sa complexité, sa laboriosité, ses laideurs esthétiques et l'intensification des inégalités économiques qu'il engendrait, conférait cependant parfois un attrait accru à la vision primitiviste de la vie à l'état de nature[3].

Généralisations

La « civilisation » est un terme relatif. Pour les peuples vivant à n'importe quel stade de développement culturel, il est toujours possible de concevoir un stade plus simple et, généralement, de désigner d'autres peuples, passés ou présents, dont la vie incarne ce stade plus simple[52].

Le mot « primitivisme » est polysémique et englobe des notions distinctes mais qui se recoupent : la notion la plus connue est associées au arts visuels : ce primitivisme implique « l'appréciation et l'imitation de produits et de pratiques culturelles perçus comme « primitifs », ou à un stade antérieur d'une échelle supposée commune de développement humain »[48][53] ; une autre plus rare est associée à la littérature[54].

Critique

La pierre angulaire du projet de Lovejoy et Boas était leur propre foi dans le progrès, « l'idée de progrès », en l'occurrence un évolutionnisme assumé qui constituait leur critère analytique et n'a jamais été remis en question. La logique du « primitivisme » dans toutes ses variantes n'était, pour Lovejoy et Boas rien d'autre que l'antithèse de toute histoire du progrès[5]. Ce présupposé a pu conduire à des conclusions erronées concernant le XVIIIe siècle, ou des appréciation trompeuses pour les XIXe siècle et XXe siècle[5]. Lovejoy a débatu sur le primitivisme de Rousseau dans The Supposed Primitivism of Rousseau's « Discourse on Inequality » [55].

Notes

Références

Bibliographie

Liens externes

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