Stewart Menzies
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| Stewart Menzies | ||
Sir Stewart Menzies en 1953 (National Portrait Gallery). | ||
| Surnom | « C » | |
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| Nom de naissance | Stewart Graham Menzies | |
| Naissance | Londres |
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| Décès | (à 78 ans) Londres |
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| Allégeance | ||
| Arme | ||
| Formation | Collège d'Eton | |
| Unité | Life Guards | |
| Grade | Major général | |
| Années de service | 1909 – 1952 | |
| Commandement | Secret Intelligence Service | |
| Conflits | Première Guerre mondiale Seconde Guerre mondiale |
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| Faits d'armes | Première bataille d'Ypres Deuxième bataille d'Ypres |
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| Distinctions | Chevalier commandeur de l'Ordre du Bain Chevalier commandeur de Saint-Michel et Saint-Georges |
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Sir Stewart Menzies (1890-1968) est un général britannique, chef (« C ») du Secret Intelligence Service pendant la Seconde Guerre mondiale et le début de la guerre froide.
Officier des Life Guards, il combattit sur le saillant d'Ypres puis dirigea le contre-espionnage du Corps expéditionnaire britannique lors de la Première Guerre mondiale.
Il rejoignit en 1920 le Secret Intelligence Service (MI6), dont il prit le contrôle en 1939. Maître espion de Winston Churchill durant la Seconde Guerre mondiale, il supervisa la source « Ultra » qui apporta un avantage stratégique décisif aux Alliés.
Sous sa gouvernance, le MI6 fut infiltré par un agent double soviétique, Kim Philby, l'un des « Cinq de Cambridge ».
Origines familiales
Stewart Graham Menzies[1], né le 30 janvier 1890 à Grosvenor Square, à Londres, était le fils de John Graham Menzies (1861-1911) et de Susannah Wilson (1864-1943), tous les deux issus de familles très riches.
Son grand-père paternel, Graham Menzies[2] (1820-1880), avait fait fortune en Écosse dans l'industrie du whisky en formant un cartel. Il possédait de nombreuses distilleries, dont la Caledonian à Édimbourg, la plus importante d'Europe. Ses établissements produisaient des millions de litres d'alcool chaque année. Avec son argent, Graham Menzies acheta un domaine voisin du château de Balmoral – résidence écossaise de la reine Victoria –, pour s'intégrer à la société aristocratique. Fieffé franc-maçon et rosicrucien, il ne fut jamais anobli par la reine, à cause d'une condamnation pour fraude fiscale[3].
Son grand-père maternel, Arthur Wilson (1836-1909), frère cadet du baron Nunburnholme, était un magnat du transport maritime. Son domaine dans le Yorkshire, fréquenté par le prince de Galles, fut le décor du scandale royal du baccara.
Selon une fausse rumeur qui circula dans la société victorienne, Stewart Menzies aurait été le fils bâtard du prince de Galles[4], devenu Édouard VII en 1901.
Alcoolique, surnommé Hellfire Jack (« Jack du feu de l'enfer »), son père dilapida sa fortune dans le jeu, les paris et les spéculations boursières. En 1904, il tenta vainement de se faire élire à la Chambre des communes. Il mourut de la tuberculose en 1911, ne laissant aucun héritage à ses trois fils, Keith, Stewart et Ian[3].
Éducation
Après cinq années à Ludgrove School, Stewart Menzies fut admis en 1903 au collège d'Eton, berceau de l'establishment. Il y côtoya notamment Archibald Sinclair (secrétaire d'État à l'Air pendant la Seconde Guerre mondiale) et Ronald Knox, le frère de Dilly Knox (futur acteur du déchiffrement des communications allemandes).
Bon élève – des prix de français et d'allemand lui furent décernés[5] –, Menzies excellait dans tous les types de sports, se distinguant en particulier au Wall game (un mystérieux jeu de ballon pratiqué uniquement à Eton), au steeple-chase ainsi qu'à la chasse au renard. En 1908, il devint secrétaire général du Pop, le boys' club le plus sélectif de l'école[6].
Débuts dans l'Armée
À sa sortie d'Eton, il rejoignit les Grenadier Guards en 1909, puis l'année suivante les Life Guards, le plus prestigieux régiment de l'Armée britannique.
Quand son père mourut, sa mère Susan se remaria avec George Holford, écuyer de feu Édouard VII[5]. La cérémonie fut célébrée en présence de la famille royale. Cette alliance éleva Menzies dans les plus hautes sphères de la société britannique. Il servit comme garde du corps pendant le couronnement de George V[3].
Au printemps 1913, en pleine guerre balkanique, il accompagna le prince Alexandre de Teck à Athènes, pour assister aux funérailles de Georges Ier, assassiné par un anarchiste[7].
Première Guerre mondiale
Son régiment était en garnison au château de Windsor quand l'Empire britannique déclara la guerre à l'Empire allemand, le 4 août 1914. Il fut incorporé à la division de cavalerie du général Byng et débarqua à Bruges le 10 octobre.

Ypres
À leur arrivée à Ypres, les Life Guards reçurent l'ordre de défendre une crête à proximité de Zandvoorde. Le 29 octobre, la zone fut attaquée par un régiment d'infanterie bavarois, dans lequel se trouvait un certain Adolf Hitler.
Le lendemain matin, les tranchées occupées par les Life Guards furent bombardées en continu pendant plus d'une heure par la « Grosse Bertha ». Quand l'artillerie cessa enfin, l'infanterie allemande déferla sur les Britanniques. La crête de Zandvoorde fut abandonnée. On compta parmi les victimes Hugh Grosvenor (héritier du duc de Westminster) et Lord Wosley (héritier du comte de Yarborough).
L'empereur Guillaume II était présent sur le front : il voulait s'emparer au plus vite du saillant d'Ypres, pour que des troupes pussent être libérées et transférées vers le front russe.
Les multiples assauts allemands ne parvinrent pas à briser les lignes britanniques. Le 6 novembre, les Life Guards chargèrent héroïquement et reprirent Zandvoorde, au prix d'une nouvelle hécatombe dans leurs rangs. Ils furent retirés du front le lendemain. La première bataille d'Ypres touchait à sa fin.
Menzies fut promu capitaine le 14 novembre. Sa conduite exemplaire pendant la charge lui valut la médaille de l'Ordre du Service distingué. Il fut décoré le 2 décembre par le roi George V[8].
Son régiment fut reconstitué et rappelé sur le front en février 1915. Les Allemands déclenchèrent la deuxième bataille d'Ypres le 22 avril, avec une attaque au dichlore. Cette arme chimique permit de battre en brèche les lignes françaises sur plus de six kilomètres.
Trois semaines plus tard, les Life Guards étaient une nouvelle fois au coeur des combats, à Hooge. Les 12 et 13 mai, plus de la moitié du régiment – 150 hommes sur 280 – furent tués, blessés ou portés disparus. Menzies assuma quelque temps le commandement, son supérieur étant tombé sur le champ de bataille.
Le 25 mai, il subit une attaque au gaz, alors que les troupes ne disposaient pas encore de masques (les smoke helmets). Il inhala un peu du poison et parvint à éviter l'asphyxie grâce à une compresse imbibée d'urine. Son régiment survécut plus tard à une seconde attaque chimique, cette fois grâce aux masques livrés entre temps[3].
L'entrée dans les services secrets
Pendant ces mois passés sur le front, le capitaine Menzies commença à s'intéresser aux questions de renseignement.
À Noël 1915, il quitta son régiment et intégra le Grand Quartier général (GQG) du Corps expéditionnaire britannique, installé à Saint-Omer. Le nouveau commandant en chef, Douglas Haig, un ami de son beau-père, le nomma à la tête du contre-espionnage, malgré son inexpérience dans le domaine (il avait alors vingt-six ans). Il fut placé sous la tutelle du général Charteris, le responsable du renseignement au GQG.

La stratégie offensive du général Haig déboucha sur des gains minimaux, au prix de pertes désastreuses, notamment pendant la bataille de la Somme. Selon James Marshall-Cornwall, chargé d'évaluer les forces et les intentions allemandes, le général Charteris avait la fâcheuse tendance de dissimuler les mauvaises nouvelles à son supérieur. Il aurait même trafiqué les estimations de l'ordre de bataille de l'ennemi. Tout cela faisait croire au commandant en chef que l'Armée allemande se trouvait au bord de l'effondrement, l'encourageant dans ses offensives répétées.
En novembre 1917, Menzies se rendit à Londres lors d'une permission. Il aurait alors parlé au comte de Derby, ministre de la Guerre, de l'histoire des rapports falsifiés. À son retour en France, The Times – le plus influent journal du pays – publia un article mettant en cause Charteris de manière à peine voilée[9]. Le maréchal Haig, cédant aux pressions, se choisit un nouvel adjoint chargé du renseignement.
Au Grand Quartier général, Menzies était assisté par quatre officiers et une trentaine de commis, qui travaillaient au fichage systématique des espions suspectés, ainsi que des pacifistes, des socialistes, ou encore des théosophes.
Pour contrôler la population et assurer la sécurité de l'Armée, il s'entoura de dizaines de policiers, dont des détectives de Scotland Yard. Un laissez-passer était nécessaire pour pénétrer la zone du front comme pour en sortir ; les journalistes y étaient soumis à la loi martiale ; les hôtels et les trains étaient surveillés. Les incarcérations se faisaient sur simple suspicion (son service procéda à trois arrestations au sein même du GQG, pour des soupçons de trahison).
Sur la période 1917-1918, trois maîtres espions allemands furent capturés, ainsi que des centaines d'agents avérés ou présumés[3].
Après l'entrée en guerre des États-Unis, Menzies contribua à une opération de désinformation, qui consistait à exagérer largement l'ampleur des renforts venus d'outre-Atlantique, pour démoraliser les Allemands.
Fin octobre 1917, un incident ternit sa réputation auprès des Américains. Durant la bataille de Passchendaele, un général de l'US Army, James Franklin Bell, voulut visiter la zone de combat. Son chauffeur n'avait pas les papiers adéquats et passa pour un espion. Le général Bell fut bloqué sur place pendant deux jours, avant que les hommes de Menzies ne comprissent leur erreur[10].
Pendant ces trois années au GQG, il se rapprocha de Mansfield Smith-Cumming, chef (« C ») du Secret Service Bureau. Après la Révolution bolchévique, il détecta « une organisation russe nébuleuse » active à Paris : c'était le service de renseignement extérieur de la Tchéka.
La conférence de la paix
« C » lui demanda de se présenter à Paris le 2 janvier 1919, auprès de Basil Thomson, le responsable de la sécurité de la délégation britannique à la conférence de la paix. Le major Menzies y fit la connaissance du colonel Ralph Van Deman, responsable du renseignement américain. Les deux hommes s'accordèrent sur la nécessité d'une coopération accrue face à la menace du communisme international (à l'ennemi boche avait succédé l'ennemi bolchévique). Sa mission à Paris dura trois mois, puis Claude Dansey le remplaça.
Secret Intelligence Service
À son retour à Londres, en mars 1919, Stewart Menzies fut promu lieutenant-colonel. Winston Churchill, alors ministre de la Guerre, le nomma au War Office comme responsable de l'espionnage à l'étranger. Churchill restructura le renseignement militaire : le service dirigé par « C », auquel Menzies fut rattaché, prit le nom de Secret Intelligence Service (SIS) en 1920[5].
Aux yeux du monde extérieur, Menzies passait toujours pour un membre des Life Guards fréquentant les cercles mondains. Il chassait avec le duc de Beaufort et fut admis au sein du White's (le plus ancien gentlemen's club de la capitale).
Guerre civile russe
Fin 1919, il séjourna à Mourmansk et à Arkhangelsk, au nord du cercle arctique, afin d'organiser le service secret du gouvernement fantoche de Nikolaï Tchaïkovski. Il fut assisté pendant cette mission par Charles Rhys, le fils de Lord Dynevor[3].
Après la fin de l'intervention militaire en Russie, des négociations se déroulèrent à Londres. Les pourparlers débouchèrent sur la reconnaissance de la République socialiste soviétique – à condition qu'elle interrompît sa propagande anti-impérialiste contre la Grande-Bretagne. Or le déchiffrement des communications soviétiques par la Government Code and Cypher School (GC&CS) révéla rapidement que les opérations subversives s'intensifiaient. Il aurait notamment été question de fournir des armes au prolétariat anglais.
La lettre de Zinoviev
À la mort de Mansfield Smith-Cumming, Hugh Sinclair lui succéda aux commandes du SIS. Menzies devint son bras droit, en liaison avec l'Armée de terre.
En décembre 1923, la coalition formée par le Labour et le Parti libéral arriva en tête aux élections générales. Le premier gouvernement travailliste de l'histoire fut formé sous l'égide de Ramsay MacDonald. Poussé par son aile gauche, le Premier ministre entama des négociations avec l'Union Soviétique en vue d'un partenariat commercial, s'attirant les foudres du Parti conservateur. La coalition au pouvoir s'effrita et de nouvelles élections furent organisées à l'automne 1924.
Pour influencer le vote, des Russes blancs diffusèrent un document forgé. Cette fausse lettre était prétendument signée par Grigori Zinoviev, dirigeant du Komintern. S'adressant au Parti communiste de Grande-Bretagne, l'auteur se réjouissait de l'accord commercial conclu avec les travaillistes, qui allait faciliter la propagation du léninisme et l'affaiblissement de l'Empire colonial.
Stewart Menzies transmit la « lettre de Zinoviev » au Daily Mail[11],[12]. Le journal la publia le 25 octobre 1924, quatre jours avant le scrutin : un scandale de grande ampleur éclata. La « peur des rouges » contribua à l'écrasante victoire électorale des conservateurs. Le nouveau Premier ministre, Stanley Baldwin, refusa de ratifier le traité commercial avec l'URSS.
Les préparatifs de la guerre
Promu colonel à l'été 1932, Stewart Menzies fut confirmé par l'amiral Hugh Sinclair dans son rôle d'adjoint en liaison avec l'Armée de terre. La liaison avec la Royal Air Force était assurée par Frederick Winterbotham. Le SIS formait la 6e section du renseignement du bureau de la Guerre (MI6).
Après l'accession au pouvoir d'Adolf Hitler, l'Allemagne lança un vaste programme de réarmement et redevint la principale menace. Menzies aurait rencontré plusieurs fois Carl Friedrich Goerdeler, qui se présentait comme l'émissaire d'un groupe de militaires allemands voulant éviter la guerre. Ce cercle, qui conspirait pour renverser le Führer, comprenait notamment l'amiral Canaris (chef de l'Abwehr) et son adjoint le colonel Oster, ainsi que le général Beck (chef d'état-major adjoint de l'Armée de terre) et son successeur Franz Halder[13].
À l'été 1939, l'amiral Sinclair, malade d'un cancer, fut hospitalisé. Menzies lui succéda de facto en tant que chef (« C »).
Pour coordonner toute la communauté du renseignement, un organe central – le Joint Intelligence Committee – fut institué sous la présidence de Victor Cavendish-Bentinck. Menzies y siégea jusqu'à la fin de sa carrière.
Les effectifs du service augmentèrent massivement à partir de 1939. Les critères de recrutement de ses prédécesseurs furent maintenus autant que possible : les principaux agents devaient être indépendants financièrement (pour éviter que l'appât du gain fût un motif de trahison).
Seconde Guerre mondiale
Enigma
Les communications de la Wehrmacht étaient cryptées au moyen d'Enigma, une machine estimée indéchiffrable (des milliards de milliards de milliards de combinaisons étaient possibles). Le Biuro Szyfrów polonais et la section du chiffre française s'étaient penchés sur le problème tout au long de la décennie.
Le 16 août 1939, à la gare de Londres-Victoria, le commandant Gustave Bertrand, accompagné de Wilfred Dunderdale – chef de la station parisienne du MI6 –, remit à Stewart Menzies un exemplaire d'Enigma avec la documentation afférente. Tout cela fut ensuite confié au capitaine Alastair Denniston, commandant opérationnel de la GC&CS[3], qui venait d’emménager à Bletchley Park, un domaine du Buckinghamshire acheté par l'amiral Sinclair.
L'incident de Venlo
Le 1er septembre 1939, une semaine après la signature du Pacte germano-soviétique, Hitler envahit la Pologne. En vertu de l'alliance militaire anglo-polonaise, le Royaume-Uni déclara la guerre à l'Allemagne le 3 septembre. Néanmoins, le Premier ministre Neville Chamberlain espérait encore éviter les combats.
À la demande de Menzies, deux agents du MI6 stationnés en Hollande, Richard Henry Stevens et Sigismund Payne Best, nouèrent des contacts avec des militaires allemands qui prétendaient conspirer pour renverser le Führer. Leurs interlocuteurs, qu'ils rencontrèrent à sept reprises, travaillaient en réalité pour les services nazis : l'un d'eux était Walter Schellenberg, le directeur du contre-espionnage.
Le 8 novembre 1939, Hitler échappa de justesse à une tentative d'assassinat à Munich. La propagande nazie s'empressa d'accuser les Britanniques d'avoir commandité l'attentat. Schallenberg, qui avait rendez-vous le lendemain avec les deux agents du MI6, reçut un appel d'Himmler – chef de la SS –, qui lui ordonna de les kidnapper.
Quand Stevens et Best se présentèrent à Venlo, à la frontière germano-néerlandaise, ils furent capturés par une escouade commandée par Alfred Naujocks. Interrogés à Berlin par la Gestapo, ils renseignèrent leurs ravisseurs sur le fonctionnement et l'organigramme du MI6. Les noms de tous les chefs de stations en Europe, ainsi que celui de Menzies, furent livrés. L'incident de Venlo servit de casus belli pour l'invasion des Pays-Bas au printemps suivant.
Ce désastre, qui mit en péril tout l'édifice du renseignement britannique sur le continent, advint au moment où le Cabinet devait choisir le nouveau « C ». L'amiral Sinclair, mort le 4 novembre, avait désigné Menzies comme le plus apte à lui succéder. Au sein du gouvernement, le principal opposant à sa nomination était Winston Churchill, alors à la tête de l'amirauté, qui lui eût préféré l'amiral Godfrey[14].
Lord Halifax, patron du Foreign Office dont dépendait le MI6, confirma Menzies à son poste le 28 novembre. Il se rendit au palais de Buckingham pour un entretien avec George VI.
Ses prérogatives, plus ou moins exclusives, comprenaient le renseignement à l'étranger, les opérations d'agents doubles, de sabotage et de subversion, la reconnaissance aérienne, le décryptage des communications de l'ennemi et leur transmission au gouvernement, la sécurité des communications britanniques, ainsi que le conseil au Premier ministre concernant les capacités et les intentions de l'ennemi.
Hormis tout ce qui concernait Ultra – chasse gardée de Menzies –, l’autorité fut exercée pendant la guerre par son adjoint, l'homme de l'ombre Claude Dansey (« Z »)[15].
Le MI6 échoua à prédire l'invasion du Danemark et de la Norvège d'avril 1940. Un mois plus tard, quand les Allemands lancèrent la campagne de France, le Premier ministre Neville Chamberlain démissionna et fut remplacé par Winston Churchill, après que Lord Halifax eut refusé le poste.
« Boniface »
Fin mai 1940, alors que l'Armée française s'effondrait, un « miracle » se produisit à Bletchley Park. S'engouffrant dans une faille ouverte par la négligence des opérateurs d'Enigma[16], les cryptanalystes britanniques commencèrent à déchiffrer les communications de la Luftwaffe. La GC&CS et le SIS prirent immédiatement en charge la traduction et l'interprétation des signaux, qui influencèrent Churchill dans sa décision de rapatrier au plus vite les soldats britanniques[17], l'issue de la bataille de France paraissant inévitable[3].
Pour discuter de la traduction et de la distribution des messages déchiffrés, « C » convoqua une réunion le 5 juin. C'était le jour de la Saint Boniface – moine d'origine anglo-saxonne, apôtre des Germains au début du Moyen-Âge –, si bien que Stewart Menzies trouva amusant d'attribuer la source à « Boniface ». Ce nom de code, que Winston Churchill utilisa jusqu'à la fin de la guerre, fut bientôt remplacé par « Hydro », puis par « Ultra ».
« C » nomma Frederick Winterbotham comme responsable de la distribution de cette source particulièrement vulnérable, qui reposait entièrement sur l'espoir que les failles des communications allemandes ne fussent pas corrigées. Toutes les précautions furent prises pour que l'existence d'Ultra restât inconnue de l'ennemi. En vertu de l'Official Secrets Act, les membres du personnel de Bletchley Park risquaient la peine de mort s'ils brisaient le silence.
Dès qu'il le pouvait, Menzies apportait lui-même, en main propre, les signaux à Churchill. L'antagonisme entre les deux hommes se transforma progressivement en une complicité scellée par le secret de « Boniface »[18].
La bataille d'Angleterre
À la mi-juillet 1940, un message décrypté à Bletchley révéla les grandes lignes de l'opération Seelöwe, le plan d'invasion des îles britanniques. Quelques jours plus tard fut intercepté un message du maréchal Göring, qui ordonnait à la Luftwaffe d'anéantir la Royal Air Force par tous les moyens, le plus rapidement possible. L'opération, qui débuta le 13 août – « le Jour de l'Aigle » –, cibla les aérodromes pour forcer les chasseurs anglais à la confrontation. Grâce à « Boniface », Hugh Dowding (chef du RAF Fighter Command) et son adjoint Keith Park réussirent à minimiser les dégâts.
La source Ultra, bien que son exploitation fût encore limitée, procura un avantage stratégique majeur dans la bataille d'Angleterre. En octobre, les Allemands renoncèrent à leur plan d'invasion, tout en continuant de bombarder Londres et d'autres villes.
Pendant toute la période du Blitz, « C », sollicité à toute heure par Churchill, multiplia les nuits blanches. Il apportait chaque matin une valise contenant une sélection des messages Ultra les plus importants. Le Premier ministre le recevait souvent alité, parfois même depuis sa baignoire. Ils eurent près de 1 500 réunions pendant la Seconde Guerre mondiale[3].
Pour soutenir les mouvements de résistance sur le continent, Churchill créa le Special Operations Executive (SOE), un service distinct du MI6 – au grand regret de Menzies, qui eût préféré garder le contrôle sur les opérations clandestines[3].
Action This Day
À Bletchley Park, de nouvelles clefs d'Enigma furent progressivement percées à jour. Ultra commençait à devenir pleinement opérationnel : des dizaines de milliers de signaux étaient décodés chaque mois. À l'automne 1941, quatre cryptographes – Alan Turing, Hugh Alexander, William Gordon Welchman et Stuart Milner-Barry – écrivirent à Churchill pour se plaindre d'un manque de personnel persistant malgré leurs demandes répétées.
Après avoir lu leur lettre, le Premier ministre y ajouta en rouge la mention Action This Day, ordonnant que l'on fît immédiatement le nécessaire. « C », furieux, reprocha aux auteurs de la lettre d'avoir outrepassé leur hiérarchie. Le 18 novembre, il signala à Churchill que toutes les mesures avaient été prises pour que les besoins de Bletchley fussent satisfaits[19],[20]. Peu après, Alastair Denniston fut remplacé à la tête de Bletchley Park par Edward Travis. Les effectifs du centre atteignirent autour de dix mille personnes en 1944.
Selon Victor Cavendish-Bentinck (chef du Joint Intelligence Committee pendant la guerre), Stewart Menzies « n’était pas un homme très intelligent » et n'aurait pas conservé son poste sans le succès de Bletchley Park[3].
L'apport d'Ultra dans la guerre
Bletchley déchiffrait les communications de la Heer, de la Kriegsmarine, de la Luftwaffe, de l'Abwehr, de la SS, etc. Les messages entre Hitler et le maréchal Keitel – chef de l'Oberkommando der Wehrmacht – étaient décodés, comme ceux du général Rommel en Afrique du Nord et du maréchal Kesselring en Méditerranée.
Quand l'opération Barbarossa fut déclenchée, à l'été 1941, Churchill demanda à « C » de faire parvenir à Staline les renseignements Ultra les plus susceptibles d'aider les Soviétiques à contenir l'invasion allemande – tout en maintenant comme priorité le secret de la source[21].
Dans les jours précédant l'attaque de Pearl Harbor, il transmit aux Américains une série de signaux japonais déchiffrés, qui laissaient présager l'imminence du lancement des hostilités. Après leur entrée dans le conflit, les Américains furent briefés sur Ultra, soit directement par Churchill dans le cas du général Eisenhower, soit par Menzies ou Winterbotham. Ils durent accepter les règles de sécurité : les messages devaient être brûlés après leur lecture, et les rares généraux dans la confidence ne devaient jamais prendre le risque d'être capturés. En principe, Ultra ne pouvait pas être utilisé dans les situations où la seule explication possible, pour les Allemands, eût été un déchiffrement d'Enigma[3].
La source fut aussi exploitée par l'amirauté dans la bataille de l'Atlantique, face aux sous-marins allemands. Ce fut certainement là que le déchiffrage d'Enigma s'avéra le plus décisif : le passage des navires marchands et de leurs escorteurs, puis des troupes américaines, était vital pour l'effort de guerre.
À l'été 1942, la Kriegsmarine modifia son code et reprit l'avantage dans la bataille de l'Atlantique pendant quelques mois – jusqu'à ce que Bletchley parvînt à déchiffrer de nouveau les canaux allemands[22]. Fin 1943, l'amiral Dönitz, contraint de reconnaître sa défaite, retira ses forces de l'Atlantique.
Jusqu'à la capitulation du Reich, Ultra fut une composante essentielle de la stratégie alliée. La source permit d'identifier les points faibles de l'ennemi, de suivre ses pertes et d'anticiper ses mouvements. Le général Eisenhower la qualifia de « décisive » dans les remerciements qu'il adressa à Menzies[23].
Relations avec les services français
Le 1er juillet 1940, Menzies rencontra le général de Gaulle, qui fonda le Bureau central de renseignements et d'action (BCRA), le service secret de la France libre placé sous la direction du colonel Passy. Parallèlement, à Vichy, « C » garda le contact avec Louis Rivet, l'ancien chef du 2e bureau. Le MI6 reçut notamment de la France occupée les rapports du PC Cadix de Gustave Bertrand et des retranscriptions de la source K[3].
Au moment du débarquement en Afrique du Nord, « C » misa sur le général Giraud[24], qui lui paraissait plus à même que le général de Gaulle d'obtenir le ralliement de l'Armée d'armistice. Selon Winterbotham, Menzies était présent à Alger le jour de l'assassinat de l'amiral Darlan. Il dînait à proximité du lieu du crime avec Louis Rivet et Georges Ronin. Quand la nouvelle leur fut annoncée, « ils n'y prêtèrent aucune attention[25] ».
Relations avec les services américains
Après l'entrée en guerre des États-Unis[26], le MI6 et le SOE se coordonnèrent avec l'OSS, agence fondée par Franklin Delano Roosevelt, qui en confia la direction à Bill Donovan. Malgré la « relation spéciale » unissant les deux pays, les Américains s'agacèrent des réticences de leur allié à partager pleinement la source Ultra, tandis que les Britanniques reprochèrent aux agents de l'OSS d'être des amateurs « jouant aux cowboys et aux indiens[27] », craignant qu’ils nuisissent au bon déroulement des opérations clandestines.
Par ailleurs, ils redoutaient que les Américains desservissent les intérêts de l'Empire, par leur soutien à des mouvements anticoloniaux dans la guerre contre le Japon[3].
En 1940, Menzies avait nommé William Stephenson à la tête de la British Security Coordination, une agence opérant sur le territoire américain à des fins de propagande et de renseignement[3]. Cette succursale du MI6 était dans le viseur de J. Edgar Hoover, patron du FBI.
Guerre froide
Après la victoire, Stewart Menzies – élevé au grade de major général[5] – joua un rôle important dans l'Opération Backfire, qui visait à développer un programme de missiles balistiques à partir des technologies nazies[28].
Le service absorba le SOE, mais perdit le contrôle de la GC&CS : la section cryptologique devint une entité indépendante, le Government Communications Headquarters (GCHQ). La surveillance à l’intérieur du territoire britannique, y compris dans les colonies, relevait du domaine du MI5.
Il dut composer avec le gouvernement travailliste de Clement Attlee, qui réduisit drastiquement les budgets alloués au renseignement (le Royaume-Uni était complètement ruiné au sortir de la guerre). Pour pallier ces restrictions du trésor et financer ses opérations clandestines, le SIS puisa dans un fonds secret[29].
« C » positionna ses pions en Allemagne et en Autriche, désormais traversées par le « rideau de fer ». Il œuvra en liaison avec la Central Intelligence Agency (CIA), créée par les Américains en 1947, et conduisit des opérations en Yougoslavie et en Albanie.
Pour lutter contre l'immigration illégale en Palestine mandataire, où les Britanniques étaient la cible du terrorisme sioniste, il ordonna le sabotage des navires de réfugiés dans les ports de la Méditerranée[30].
Le MI6 fut aussi déployé en Malaisie à partir de 1948, quand débuta l'insurrection communiste[31],[28].
L'une des dernières actions du général Menzies à la tête du service fut d'envoyer Montague Woodhouse en mission à Téhéran, pour préparer le renversement de Mohammad Mossadegh, qui avait nationalisé l'Anglo-Persian Oil Company. Le coup d'État fut mené conjointement avec la CIA (opération Ajax).
Dernières années
Le 30 juin 1952, « C » envoya un message à toutes les stations du SIS pour annoncer son départ en retraite, après quarante-trois ans de service dans l'Armée britannique, dont trente-sept comme officier de renseignement. Son successeur à la tête de l'organisation fut le général John Sinclair.
L'année précédente, un officier du MI6 recruté pendant la guerre, Kim Philby – alors stationné à Washington en liaison avec la CIA –, avait été rappelé à Londres : de forts soupçons de collusion avec les services soviétiques pesaient sur lui. « C » croyait en sa loyauté et le défendit lors de l'enquête du MI5. Les soupçons se confirmèrent en 1962, après la défection d'Anatoli Golitsyne, et Kim Philby s'enfuit en URSS. Stewart Menzies fut très affecté par la trahison de ce « scélérat[32] ». Il en fit des cauchemars[3].
Accusé d’avoir manqué de discernement, ses méthodes furent mises en cause. Le principal critère de recrutement de ses prédécesseurs consistait à vérifier que les candidats fussent des officiers de bonne naissance. Tout en conservant ces préférences élitistes, « C » recruta des milliers d'agents pendant la guerre, dont beaucoup de civils passés par les universités. Kim Philby, informateur du NKVD, sut gagner sa confiance et gravir les échelons jusqu’à Washington[33].
Après son départ du SIS, il vécut dans son domaine à côté de Luckington, village du Wiltshire. Il continua de chasser avec le duc de Beaufort, jusqu'à ce qu'une grave chute de cheval le privât de cette activité. Il mourut Londres le 29 mai 1968, à l'âge de soixante-dix-huit ans.
En 1987, le journaliste Anthony Cave Brown lui consacra une biographie très profuse[34], plutôt complaisante et truffée d'erreurs[35].
Vie privée
Le 29 novembre 1918, en l'église Saint-Martin-des-Champs (Cité de Westminster), il épousa Lady Avice Sackville (1897-1985), fille du comte De La Warr et de Lady Muriel Brassey (fille du comte Brassey).
On lui apprit rapidement que sa belle-mère était fichée parmi les soutiens au mouvement indépendantiste indien, sans que cela n'eût de conséquence pour la suite de sa carrière. Le couple, sans enfant, divorça en 1931 – sa femme l'ayant quitté pour un autre homme.

En 1932, il se remaria avec Pamela Beckett[36] (1903-1951), fille de Rupert Beckett, directeur de la Westminster Bank, et de Muriel Paget (nièce du marquis d'Anglesey). Ils eurent une fille, Fiona, née en 1934. Pamela Menzies souffrait de troubles des conduites alimentaires, qui s'aggravèrent pendant la guerre.
En 1952, il épousa en troisièmes noces Audrey Latham (1899-1985), la fille d'un baronnet.
D'après son biographe Anthony Cave Brown, il eut une liaison avec l'une de ses secrétaires, Miss Jones, qui commit une tentative de suicide après son départ en retraite[3].
Dans la fiction
Littérature
- Control, le personnage de John le Carré, chef du « Circus » dans L'Espion qui venait du froid (1963), serait partiellement inspiré de Stewart Menzies[37].
Bande dessinée
- Dans L'Année du phénix (2008) – cinquième tome de la bande dessinée Tigresse Blanche –, l'héroïne de la série, Alix, est traquée par le service secret de « C ».
- Menzies apparaît brièvement dans Le Bâton de Plutarque (2014), vingt-troisième album de Blake et Mortimer.
Cinéma
- Dans le film The Imitation Game (2014), Stewart Menzies est joué par l'acteur Mark Strong. Le scénario s'éloigne largement de la réalité historique, comme souvent dans les productions hollywoodiennes[38],[39].