Henry Fielding

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Alias
Captain Hercules Vinegar, Sir Alexander Drawcansir, Knt. Censor of Great Britain
Naissance
Sharpham Park, Somerset, Drapeau de l'Angleterre Angleterre
Décès (à 47 ans)
Lisbonne, Drapeau du Portugal Portugal
Activité principale
Henry Fielding
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Henry Fielding.
Alias
Captain Hercules Vinegar, Sir Alexander Drawcansir, Knt. Censor of Great Britain
Naissance
Sharpham Park, Somerset, Drapeau de l'Angleterre Angleterre
Décès (à 47 ans)
Lisbonne, Drapeau du Portugal Portugal
Activité principale
Auteur
Genres
Théâtre, roman parodique, Roman picaresque, satire sociale et morale, essai, pamphlet polémique, journal

Œuvres principales

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Henry Fielding, né le à Sharpham Park près de Glastonbury, dans le Somerset (Angleterre), et mort le à Lisbonne, est un dramaturge, poète, essayiste et romancier anglais.

Fielding fréquente le Collège d'Eton puis l'université de Leyde aux Pays-Bas comme étudiant en lettres. Pendant de longues années, il se consacre au théâtre et ses pièces font bientôt de lui l'un des dramaturges les plus célèbres de la capitale britannique. C'est seulement en 1741 qu'il entre en fiction avec Shamela, parodie du très populaire Paméla ou la Vertu récompensée (1740-1741) de Richardson, puis avec Joseph Andrews.

L'ironie est souveraine chez Fielding, en harmonie avec l'époque, l'âge d'or du genre. Ce style bien particulier, parfois appelé « oblique », vise autant l'auteur que son narrateur, ses lecteurs et ses personnages. Tous les procédés techniques sont utilisés selon une savante rhétorique qu'appuie une solide érudition classique, encore que des erreurs de citations soient parfois commises, mais à dessein, pour mieux taquiner le lecteur inattentif quelques chapitres plus loin.

Il existe de multiples facettes à la personnalité de Fielding, à sa carrière, à son œuvre. Personnage important dans le Londres de la première moitié du XVIIIe siècle, tant par ses activités de magistrat que par ses publications, il n'a vécu que quarante-sept ans, a connu la misère et la gloire, le bonheur et le deuil, la calomnie et le panégyrique. Il a été attaqué, vilipendé, censuré et encensé, mais il a vécu avec la certitude qu'il serait reconnu par la postérité en tant qu'écrivain, comme cela a été effectivement le cas : Walter Scott l'a appelé « le père du roman anglais » (« the father of the English novel ») et son meilleur livre, Tom Jones, figure parmi les chefs-d'œuvre de la littérature britannique.

Adolescence et jeune maturité

Son père, Edmund Fielding, est lieutenant-colonel dans l'armée de la reine Anne et a servi avec honneur pendant les guerres contre la France[1]. Sa mère, Sarah, est la fille de Sir Henry Gould, l'un des meilleurs juristes de son temps. C'est au manoir de Sir Henry, Sharpham Park dans le Somerset, qu'est né Fielding le . Henry est suivi de Catherine, Ursula, Anne (décédée à trois ans), Sarah, Beatrice et Edmund. Peu avant sa mort en 1710, Sir Henry Gould achète une importante ferme dans le village de East Stour, comté de Dorset, où les enfants Fielding vivent leur première enfance[1].

En 1718, juste avant le onzième anniversaire de Fielding, sa mère meurt et à peine un an plus tard, Edmund Fielding se remarie. La rumeur, qui veut que les enfants soient maltraités, incite Lady Gould à en réclamer la garde[2], ce qui lui est accordé au bout de deux années d'une âpre procédure[2].

Henry, garçon fougueux désormais en tête à tête avec deux vieilles femmes, Lady Gould et sa sœur qui ont déménagé à Salisbury, ne semble pas avoir contesté la décision du tribunal[2]. Il est élève à Eton College, ce qui lui convient à en juger par ses essais de traduction d'Aristophane et de Lucien, et aussi par la solidité des amitiés qu'il y lie avec George Lyttelton, Charles Hanbury Williams et William Pitt l'Ancien[3]. Les vacances se passent à Salisbury, petite ville de 8 000 habitants. La gentry locale a plusieurs enfants du même âge que les jeunes Fielding et des rencontres se font avec James Harris, futur auteur d'un traité grammatical, et Arthur Collier avec lequel Fielding a plus tard quelques déboires financiers[3]. L'été de 1725 voit l'adolescent errer d'une ville à l'autre, à Lyme Regis en particulier, où Fielding crée un scandale en tentant d'enlever une de ses cousines éloignées aussi riche que belle, Sarah Andrews (peut-être modèle partiel de Sophia Western dans Tom Jones), puis Londres en 1726, où il est accusé d'avoir violenté une domestique de son père[3].

panorama couleur : Tamise rectiligne, pont au milieu, quartiers géométriquement des deux cotés, nombre d'embarcations.
Vue de Londres depuis l'Est en 1751, par T. Bowles.

Il lui faut choisir une profession, car les Gould ne vivent pas dans l'opulence et Edmund, qui a assuré les frais de scolarité et verse toujours une petite rente, perd beaucoup au jeu. De plus, sa deuxième épouse, décédée depuis peu, lui a donné six autres fils[4].

Désormais fixé à Londres en 1727[4], Fielding opte pour l'écriture[5]. Sa première publication est un pamphlet avec deux poèmes, intitulé Le Couronnement, Poème et Ode à l'anniversaire (The Coronation, A Poem, and an Ode on the Birthday)[6],[5]. Puis, il fait une entrée réussie au théâtre avec Love in Several Masques[7],[5]. Bientôt cependant, regrettant de n'avoir pas terminé ses études, il s'inscrit à l'université hollandaise de Leyde (Leiden) où il reste dix-huit mois[8], puis s'en revient à la scène londonienne[5].

Il a trouvé une petite salle où donner sa deuxième pièce The Temple Beau en 1731. La troisième, The Author's Farce, est jouée au théâtre du petit Haymarket sous la signature de Scriblerus Secundus, ce qui aligne l'auteur sur les satiristes Swift, Pope et Gay, qui ont fondé cette association. Fielding séduit le public avec des adaptations de Molière et des pièces satirico-comiques comme Tom Pouce et La Tragédie des tragédies qui sont jouées dans la rue pour les foires ou les fêtes[5].

Fielding collabore avec des acteurs célèbres comme James Quinn ou Kitty Clive, mais aussi l'écrivain James Ralph et surtout le peintre William Hogarth auquel il voue une grande admiration[9]. Sa personnalité s'impose parmi les cercles intellectuels. James Harris écrit en 1750 dans une biographie inédite : « Son génie était perçant, vivant, docile, capable de sérieux comme de ridicule ; ses passions étaient véhémentes et allaient vite jusqu'à l'excès. De sa personne, il était fort, imposant, capable de gros efforts ; son visage manquait de beauté mais l'œil était pénétrant, particulièrement à chacune de ses saillies d'esprit ou de colère[10],[CCom 1]. » Son premier biographe officiel, Arthur Murphy, tout en insistant sur le physique imposant et robuste de cet homme qui mesure plus de six pieds[N 1], et louant son esprit, sa gaieté et sa bonne humeur, son tempérament « fait pour les réjouissances »[CCom 2], regrette qu'il se soit « lancé sans retenue dans une carrière de dissipation »[11],[CCom 3] — dissipation, précise-t-il, qui comprend vraisemblablement des escapades sexuelles[12].

De fait, Fielding aime trop le tabac, l'alcool et la bonne chère[13].

La vie conjugale et la reconversion

Depuis la fin des années 1720, Fielding écrit des poèmes d'amour à une certaine Celia de Salisbury[12], sans doute Charlotte Craddock qu'il épouse clandestinement en 1734 près de Bath[14],[15]. Plus tard, il écrit qu'elle est « celle qui m'apporte le robuste réconfort de ma vie »[16],[C 1],[12].

Jeune femme élancée en robe blanche, jouant comme sur les flots avec une corde à sauter sur fond vaporeux.
Sophia Western, vue par J. C. Stadler et Piercy Roberts, d'après Adam Buck en 1880.

L'héroïne de Tom Jones, Sophia Western, doit, de son propre aveu, beaucoup à Charlotte Craddock : « […] par-dessus tout, elle ressemblait à celle dont l'image ne sortira jamais de mon cœur, et si tu te souviens d'elle, mon ami, tu auras alors une juste idée de Sophia »[17], et son portrait donne l'impression, écrit Gerould, que Charlotte a posé pour son mari[18].

Charlotte a apporté une dot très importante pour l'époque[19], encore arrondie par l'héritage de sa mère décédée en 1735. Fielding lui-même gagne beaucoup d'argent avec ses pièces auxquelles il ne travaille pas beaucoup[20]. Qu'il ait été dépensier est évident, tant est rapidement gaspillée la petite fortune de son épouse[12], alors que les naissances se succèdent et que la pauvreté guette la famille[12].

En 1737, le Stage Licensing Act, qui soumet chaque pièce à la censure du lord-chambellan, met fin à sa carrière de dramaturge. Cette réaction politique est considérée comme une manœuvre ad hominem, les principales cibles étant John Gay et Henry Fielding, dont les pièces comiques, par exemple la série de divertissements Pasquin, visent en priorité le premier ministre Robert Walpole[21].

Les comptes de Fielding se trouvent vite à sec et il est contraint de prendre une décision draconienne : à trente ans, il redevient étudiant et se tourne vers le droit. James Harris rapporte que Fielding travaille « comme une bête » (like a drudge) pour assimiler le corpus des lois et de la jurisprudence. En 1740, il reçoit son diplôme de magistrat et est aussitôt chargé, en qualité de barrister, du « circuit-ouest », s'étendant de Salisbury à Bath (où il rencontre son ami Ralph Allen), mais ses émoluments restent maigres et c'est grâce à ses activités de journaliste politique, surtout pour son magazine The Champion, fondé en 1739, qu'il réussit à ne pas sombrer dans la pauvreté. Walpole reste la cible de choix, sape poursuivie dans des pamphlets pour la plupart anonymes[22]. Fielding traduit aussi une biographie du roi de Suède Charles XII et revient brièvement à la scène avec Miss Lucy à la ville[23] en collaboration avec David Garrick.

Première fiction et décès de Charlotte

Vers 1740, il s'essaie à la fiction en prose, encouragé par l'immense succès de Pamela de Richardson, qu'il parodie aussitôt avec Shamela (1741). Cet ouvrage est bientôt suivi par Joseph Andrews (1742), récit « à la manière de Cervantès », lui aussi parodique mais œuvre autonome en soi. Puis vient Jonathan Wild le Grand publié avec un recueil de poèmes, des pièces et des essais publiés dans trois volumes de Miscellanies en 1743[24]. Dans la préface aux Miscellanies, Fielding fait quelques confidences concernant sa vie privée : corps perclus de goutte, perte d'un enfant, maladie de son épouse, difficultés d'argent[25].

noir et blanc, avec détails de l'édition, petite correction manuscrite.
Page-titre du roman de Sarah Fielding.

Charlotte meurt en , et le chagrin de Fielding est tel que ses amis craignent qu'il n'en perde la raison. Il se rapproche de sa troisième sœur, Sarah Fielding, auteur en 1744 des Aventures de David Simple auquel il a prêté la main[26], comme il le fera pour le deuxième opus, Familiar Letters between the Principal Characters in 'David Simple' and Some Others (1747)[27]. Pendant toute cette douloureuse période, James Harris, son ami grammairien, se tient très près de Fielding qui poursuit sa carrière judiciaire et de journaliste politique. L'époque est trouble : Charles Edward, alias Bonnie Prince Charlie, a débarqué en Écosse en 1745 pour renverser le régime en faveur de son père avec l'aide des Français, et sa marche vers le sud le conduit jusqu'au cœur des Midlands où il est arrêté à la bataille de Culloden. Fielding publie nombre d'articles en faveur du régime dans The True Patriot[28] et The Jacobite's Journal[29]. Robert Walpole, avec qui Fielding a fait la paix après son pamphlet The Opposition[30], est mort en 1745 après s'être enfin retiré, et nombre d'amis de Fielding sont aux commandes de l'État[27].

En , Fielding épouse Mary Daniel, la domestique de Charlotte, déjà enceinte de six mois, qui lui donne cinq enfants pendant les six années de leur union. Il l'évoque plus tard avec affection[31],[32], mais le mariage fait scandale. Horace Walpole, le plus jeune fils de l'ancien premier ministre, par exemple, commet un méchant petit épigramme à peine voilé[33]. Pour augmenter ses revenus, Fielding s'occupe d'un spectacle de marionnettes, mais vers 1748, Lyttleton lui vient en aide et il est nommé juge de paix pour Westminster, puis le Middlesex. En 1749 paraît Histoire de Tom Jones, enfant trouvé commencé au milieu des années 1740 et dédicacé à son vieil ami[34].

Le juge de paix

Gravure extraite d'un ouvrage de 1904.
Le tribunal du 4 Bow Street (Rowlandson et Pugin, 1808).

Dans le petit monde de l'intelligentsia londonienne, Fielding est alors un personnage important mais non sans ennemis, qui mettent à profit sa nomination pour l'accabler, d'autant que Tom Jones connaît un succès sans précédent. Le jeune Tobias Smollett (1721–1771), en particulier, écrit dans Peregrine Pickle (1751), en l'accusant d'être un marchand de justice[35],[34].

Les juges de paix sont chargés de faire prévaloir la loi, de lutter contre l'alcoolisme[36], d'enquêter sur les actes de délinquance et de veiller à l'ordre public, charges considérées comme peu gratifiantes[37] car bénévoles, leur seule rémunération provenant de pots-de-vin dits « émoluments divers » (fees of various kinds), ce qui attise convoitise et suspicion. L'attaque de Smollett est injuste : Fielding refuse toujours la moindre forme de corruption et se consacre à sa tâche avec intégrité et talent[34],[38]. Son mérite principal consiste à former une unité de huit policiers intègres, « les hommes de Mr Fielding », embryon de la Metropolitan Police[36]. Fielding rédige aussi des pamphlets proposant des réformes sur la délinquance et la pauvreté, mais leurs préconisations ne peuvent être mises en œuvre en raison de la chute du gouvernement[34].

Ses transactions avec les politiciens en place lui attirent de nombreuses critiques, mais il existe un consensus pour assurer que son action s'est avérée bénéfique[39]. Pourtant, son jugement n'est pas toujours infaillible : en témoignent deux affaires retentissantes, celle de Bosavern Penlez en 1749 et celle d'Elizabeth Canning en 1753[40].

Portrait au crayon d'une jeune femme vue de face, en robe claire et bonnet.
Elizabeth Canning, vers 1820.

La première s'avère tragique : trois marins en goguette victimes de vols dans un bordel, devant le refus du propriétaire de les indemniser, ameutent leurs camarades ; l'endroit est mis à sac et incendié. Les jours suivants, une foule incontrôlée parcourt les rues en menaçant de détruire toutes les maisons de tolérance et autres édifices. Fielding prend l'affaire en main dès son retour à Londres et requiert la force armée pour réprimer les troubles. Nombre de manifestants et de pillards sont arrêtés, parmi lesquels le jeune perruquier Bosavern Penlez (ou Penley), trouvé ivre et en possession d'étoffes pour femmes fourrées sous sa chemise. Fielding ordonne son procès ; le tribunal le déclare coupable, or le vol est alors passible de la peine de mort. Dès que le public apprend le verdict, une campagne de protestation est mise en œuvre pour que sa peine soit suspendue et commuée[41]. En vain : Penlez est pendu en compagnie de quatorze autres condamnés à Tyburn[42] le [40].

Fielding devient alors la cible de critiques si acerbes que pour se justifier, il fait paraître un pamphlet sur l'affaire : A true State of the Case of Bosavern Penley, who suffered on account of the late Riot in the Strand[43],[44],[45]. Bosavern Penlez devient vite une légende : des poèmes sont écrits sur lui, presque tous chantant son martyre[46].

Dans la seconde, une servante de dix-huit ans, Elizabeth Canning, disparaît le pendant presque un mois. Lorsqu'elle revient chez sa mère dans la Cité de Londres, elle est amaigrie. Un mandat d'arrêt est émis contre Susannah Wells, la femme qui occupait la maison dans laquelle elle a été séquestrée. Elizabeth identifie Mary Squires comme l'un de ses ravisseurs. D'autres arrestations suivent, plusieurs dépositions sont enregistrées. Susannah Wells et Mary Squires sont déclarées coupables, Mary Squires inculpée de vol, donc passible de la peine de mort.

Au cours de cette affaire et de ses multiples rebondissements, Fielding prend aussitôt le témoignage sous serment d'Elizabeth, laquelle l'impressionne par sa modestie et ses bonnes manières. Il adresse donc un avertissement aux Wells et fait interpeller Virtue Hall, fille de Mary Squires, et Judith Natus, présente dans la maison au moment des faits, les Squires ayant pris la fuite[47]. Bien qu'il se dise fier de son équité en matière de rendu de justice, en interrogeant Virtue Hall, Fielding exerce sur elle une sorte de chantage à la peur[48]. Les témoignages de Virtue Hall et d'Elizabeth Canning se recoupant, il se préoccupe des autres protagonistes de l'affaire[49] puis, croyant en avoir terminé, quitte Londres. À son retour, il apprend que plusieurs noble lords ont tenté de le joindre[50]. En fait, l'affaire a basculé : de nouveaux témoignages, des confrontations exonèreraient les accusées. En particulier, le témoignage de Virtue Hall est contesté : intimidée lorsqu'elle comparaissait devant Fielding, elle aurait été poussée par l'insistance du magistrat à dire ce qu'il voulait entendre[51]. Du coup, Elizabeth Canning se retrouve sur le banc des accusés, soupçonnée de parjure par le juge de première instance et lord-maire de Londres, Crisp Gascoyne, persuadé que le verdict est infondé.

Dessin en noir et blanc. À droite, jeune femme debout à la barre d'un tribunal, face aux juges et avocats en perruque.
Dessin d'époque montrant Elizabeth Canning lors de son procès.

Fielding se voit mis à mal par la presse, en particulier The London Daily Advertiser[52]. Il réagit en faisant amener la jeune femme chez lui à Bow Street pour obtenir d'elle la vérité. Satisfait de sa version des faits, il rédige sur le champ la Déclaration éclairée de l'affaire Elizabeth Canning dans laquelle il loue sa vertu et attaque ses détracteurs. La réplique est immédiate, John Hill ridiculisant ce pamphlet en des termes virulents[53]. À ce stade des polémiques, Fielding cesse de prendre part aux débats[54]. Finalement, Elizabeth Canning sera condamnée à un mois de prison et à sept années de déportation pénale en Amérique britannique[55].

Les dernières années

Fielding s'est constamment efforcé de renflouer ses finances. En 1749, il crée avec son frère le Universal Register Office, à la fois bureau de recrutement, agence immobilière, magasin d'antiquités et organisme de conseil en placements, qui trouve sa place au sein de l'éphémère The Covent-Garden Journal. Il n'a que quarante-trois ans, mais abattu par des deuils répétés, exténué par des tâches qui lui sont de plus en plus pénibles, miné par la goutte, l'asthme, la jaunisse et ce qu'on appelle alors la dropsie, sa santé s'est délabrée[16]. Après le rude hiver de 1753, il décide de partir au soleil, transmet sa charge à son frère John et s'embarque le pour Lisbonne[56]. La traversée est rude, car il est quasi impotent, doit être hissé à bord avec un treuil et, à l'arrivée, descendu à terre de la même façon ; sa seule distraction aura été, outre la rédaction de la première partie de son récit du voyage, de réaliser pendant le voyage un portrait du commandant et de son épouse[56].

À Lisbonne, Fielding n'a plus de forces et s'éteint le . Il repose au cimetière anglais[57]. Son dernier opus, Le Journal d'un voyage de Londres à Lisbonne, chronique à la fois humoristique et pathétique racontant son odyssée maritime alors que son corps est en décomposition, paraît en 1755 à titre posthume[56].

La production théâtrale

La production théâtrale de Fielding peut être classée en deux périodes, l'une allant de 1727 à 1732, la plus féconde, puis une autre de 1732 à 1737, de plus en plus politique, avec en particulier The Historical Register de 1736.

Les premières pièces

1727-1728

Love in Several Masques L'Amour sous plusieurs masques ») date du et ne fut jouée que quatre soirées[58]. Don Quixote in England Don Quichotte en Angleterre »), classée comme deuxième pièce n'a été terminée et produite qu'en 1734[59]. The Wedding Day Le Jour du mariage »), commencée à Leyde s'est vue refusée et n'a été publiée et mise en scène qu'en 1743 par David Garrick[59].

1729–1730

The Temple Beau Le Dandy du temple »), quatrième pièce, a été écrite d' à [60]. D'abord rejetée[61], elle a été montée dans une nouvelle salle et jouée pendant treize soirées[62]. The Author's Farce and the Pleasures of the Town La Farce de l'auteur, ou Les Plaisirs de la ville »), cinquième pièce, est interprétée en avec succès ; son troisième acte est un spectacle de marionnettes moquant le théâtre et la communauté littéraire. Elle introduit le personnage d'auteur Harry Luckless et est signée Scriblerus Secundus[63]. La sixième pièce, Tom Thumb Tom Pouce »), a été ajoutée à la neuvième représentation de The Author's Farce le , puis incorporée à d'autres productions, enfin transformée en The Tragedy of Tragedies la Tragédie des tragédies »)[64]. L'édition imprimée comporte notes, préfaces et prologues, annotations diverses, etc.[65]. La septième pièce, Rape upon Rape; or, The Justice Caught in His Own Trap Viol après viol, ou la justice prise à son propre piège »), comédie en cinq actes, est jouée le et reprise pendant huit soirées ; renommée ensuite The Coffee-House Politician le Politicien du café »), elle s'est vue constamment réadaptée pour suivre l'actualité politique[66].

1731

Frontispice. Deux reines géantes, l'une levant un chandelier, dominent un homme minuscule.
Frontistpiece de The Tragedy of Tragedies par Hogarth.

The Tragedy of Tragedies La Tragédie des tragédies ») a été jouée pour la première fois le  ; sa satire porte sur la langue et le style tragiques[67]. The Letter Writers Or, a New Way to Keep a Wife at Home Les Correspondants, ou Nouvelle manière de garder une femme chez soi »), neuvième pièce, un semi-échec[68], a été remplacée le par The Welsh Opera L'Opéra gallois »)[69]. Cette dixième pièce a eu une belle carrière, puis s'est vue transformée en The Grub-Street Opera L'Opéra de Grub-Street ») après une répétition en [70]. Il est vraisemblable que la nouvelle version n'a jamais été jouée en raison d'une intervention gouvernementale[71], car, outre sa satire du théâtre, elle brocarde le gouvernement tout comme l'opposition[72].

1732

Frontispice de l'édition de 1719.
Le Médecin malgré lui, Sganarelle face à Valère et Lucas (acte I, scène 5), gravure de 1719.

Après son retour au théâtre royal de Drury Lane, Fielding écrit The Lottery La Loterie »), donnée le avec Cato Caton ») d'Addison. Satire de la Loterie, la pièce est reprise quinze fois, puis remaniée en février pour quatorze autres représentations. Rejouée chaque année jusqu'en 1740 et même après 1783, elle compte parmi les plus populaires de Fielding[73]. Treizième pièce, The Modern Husband Le Mari moderne ») est jouée le et reste à l'affiche treize soirées de suite ; malgré une intrigue assez pauvre, Fielding y dénonce les abus de la loi sur l'adultère[74]. The Old Debauchees Les vieux débauchés »), d'abord intitulée The Despairing Debauchee Le Débauché au désespoir »), a été jouée avec The Covent-Garden Tragedy La Tragédie de Covent-Garden ») le  ; reprise six fois, elle est ensuite associée à The Mock Doctor Le Faux docteur »)[75]. Elle s'inspire de l'affaire Catherine Cadière et du procès du Père Girard, ce jésuite accusé d'avoir fait usage de magie pour séduire la jeune fille et abuser d'elle[76]. Bien que The Covent-Garden Tragedy ait été jouée avec The Old Debauchees, elle ne connaît pas le succès escompté et est vite abandonnée[77]. La seizième pièce de Fielding, The Mock Doctor Le Pseudo-médecin »), remplace vite The Covent-Garden Tragedy comme compagne de The Old Debauchees. C'est une adaptation du Médecin malgré lui de Molière[78] : il s'agit d'une affaire de dupes, la jeune héroïne simulant une perte de la parole pour éviter l'homme auquel on veut la marier tandis que le médecin qui la soigne est lui aussi un simulateur[79]. Jouée avec succès le , elle est révisée en fin d'année[80].

1733

Une autre pièce adaptée de Molière est donnée à Drury Lane : The Miser (adaptation de l'Avare) avec la jeune Kitty Clive dans le rôle de la soubrette Lappett. La même année Fielding compose pour compléter cette pièce Deborah: or A Wife for You All, un opéra-ballade destiné à mettre en valeur la voix de Kitty ; cette œuvre, considérée en son temps comme l'une des meilleures écrites par Fielding pour la scène n'a cependant pas été publiée et est aujourd'hui perdue[81].

Les dernières pièces

De 1736 à 1737, Fielding s'est détourné de l'humour de ses débuts et s'en prend avec virulence aux structures hégémoniques du théâtre et au gouvernement[82]. Trois pièces, en particulier, attirent la vindicte officielle : The Historical Register for the Year 1736 Registre historique de l'année 1736 ») suite de scènes raillant un groupe de politiciens aux décisions arbitraires, Eurydice Hiss'd Eurydice sifflée ») ajoutant à la critique, et The Rump Le Croupion »), satire amère et mordante non signée, anonymement remise à un acteur irlandais qui, au vu de son contenu sulfureux, la transmet à Walpole, ce qui précipite la loi sur la censure de 1737[83].

Gravure de 1811. On peut voir l'arrière du théâtre avec ses coulisses et l'entrée des artistes.
Le Théâtre de Drury Lane en 1809, avant sa destruction par un incendie

Caractéristiques du théâtre de Fielding

L'élaboration, puis le vote et l'application d'une loi sur la censure visant le théâtre, ont été motivés essentiellement par l'influence sans cesse grandissante des pièces de Fielding, qui traitaient tous les sujets en privilégiant la satire et l'ironie au détriment du gouvernement et singulièrement de son premier ministre Robert Walpole[21]. Cette mesure cause un tort considérable au jeune dramaturge ; elle témoigne aussi, par sa seule existence, de la qualité de son corpus théâtral, tant sur les plans littéraire que politique : un ensemble médiocre serait en effet passé inaperçu et n'aurait en aucune façon pu susciter semblable réaction de la part des plus hautes autorités de l'État.

Une mesure ad hominem

Le Stage Licencing Act de 1737 a été interprété comme une mesure ad hominem destinée à abattre un homme seul[84] : en effet, c'est bien Fielding qui a grandement contribué à l'irritation gouvernementale. James Harris le laisse entendre lorsqu'il décrit son théâtre : « scènes de fantaisie et d'humour allégoriques, images de la vie, de l'extravagance et de la nature, l'humour à des sommets inimaginables, où se mêlent à l'occasion un mélange de sarcasme et de satire personnelle, concernant nos gouvernants et leurs mesures »[85],[86],[CCom 4]. James Harris pense à la série Pasquin et à The Historical Register for the Year 1736, mais même dans des pièces plus précoces, des esprits partisans se sont évertués à décoder des allusions incendiaires[87].

Castelet bariolé avec deux marionnettes à gaine.
Théâtre de marionnettes de Punch et Judy.

Selon cette optique, les pièces de Fielding auraient été des œuvres d'apprentissage, de peu d'importance au regard de la fiction romanesque, prototypes des procédés scéniques et de l'habileté dramatique qu'elle déploie[88]. Tel n'était pas l'avis de Fielding qui a longtemps fait de sporadiques tentatives pour retourner à la scène, y compris avec un spectacle de marionnettes[89].

La vitalité du théâtre de Fielding

Ses pièces, en effet, dépassent de loin le simple aspect politico-satirique et représentent la force dominante du théâtre en Angleterre pendant sa plus originale décennie[88] : de 1727 à 1737, vingt-neuf opus touchant à tous les genres, y compris l'opéra-ballade, réaction à la prééminence de l'opéra italien sur les scènes d'alors, la pantomime burlesque (mock pantomime), la pièce dite « de répétition » (rehearsal play)[88]. Selon R. D. Hume, Fielding a dominé la scène londonienne de 1728 à 1737 comme jamais depuis le règne de Dryden[90],[88].

Page de titre en noir et blanc.
Page-titre de The Author's Farce datée de 1730 (MDCCXXX), avec une citation de Juvénal.

Son expertise professionnelle se manifeste aussi dans l'exploitation exhaustive des ressources offertes par le théâtre, ce qui a incité G. B. Shaw à le comparer à Shakespeare[91]. Capable de toutes les métamorphoses, il adapte son style aux différents publics, ne rédigeant souvent que de brefs canevas destinés à s'enrichir de répétition en répétition au gré des improvisations[92].

Une attitude frondeuse, mais aussi opportuniste

Au départ, Fielding se présente avec modestie comme « Mr FIELDING »[93]. Peu après son retour de l'université de Leyde, MR FIELDING s'efface et « Scriblerus Secundus », parfois associé à « Mr Luckless » (« M. Pas de chance », dans The Author's Farce), prennent le relais en mars 1730[94] avec une approche satirique digne de Pope, Swift et Gay[95]. Deux pièces représentent au mieux l'ambivalence de la satire fieldienne pendant cette phase « scriblérienne », Tom Thumb Tom Pouce ») d' et son extrapolation The Tragedy of Tragedies La Tragédie des tragédies ») de mars 1731 : un style pompeusement tragique pour ridiculiser la grandiloquence du genre, associé au nonsense et au burlesque, bouffonnerie encore accentuée dans le texte écrit par de multiples annotations jetées par diverses « persona » de Fielding à la manière de Pope dans Dunciad Variorum (1729)[96].

Lors de la saison 1730-1731, Fielding cesse de se référer au Scriblerus Club[97] et se rapproche du pouvoir, dédiant The Modern Husband Le Mari moderne ») au Premier Ministre[97]. Il signe de son nom[97] et annonce son intention de se consacrer à la comédie sérieuse et morale[97]. C'est aussi l'époque des adaptations de Molière avec The Mock Doctor (Le Médecin malgré lui), The Miser (L'Avare), donnés en 1732 et 1733[98]. Pourtant, les pièces qui suivent (The Old Debauchees, The Covent-Garden Tragedy) font ouvertement fi de la bienséance, avec le lupanar en décor, des prostituées et des voyous comme personnages[98].

En est jouée Don Quichotte en Angleterre par « L'Auteur » qui clame son exigence de liberté[99] et lance ses saillies satiriques aussi bien contre le pouvoir que l'opposition. L'avènement le [100],[101] de Pasquin; A Dramatic Satire On The Times, signée « Henry Fielding, Esq. »[102], prélude à deux saisons où l'imagination se débride[103], avec un nouveau genre, la répétition de la pièce à l'intérieur de la pièce, reprise d'une formule à succès illustrée en 1671 par La Répétition (The Rehearsal)[104].

Première cible, le théâtre : Tumble-Down Dick; or Phaeton in the Suds[105] réécrit de façon burlesque une pantomime à succès, The Fall of Phaeton; or Harlequin, a Captive La Chute de Phaéton, ou Harlequin captif ») de Pritchard[106]. Suivent sous un autre pseudonyme, The Great Mogul Le Grand Moghol »)[107], des parodies de John Rich : The Historical Register for the Year 1736 évoque « la platitude, la flagornerie, l'hypocrisie, les fausses promesses, le travail de sape » du monde de la scène[108],[C 2]; d'où les railleries ironiques adressées aux gérants et à leurs méthodes[109].

Deuxième cible, la corruption politique et les abus du pouvoir : les pièces accablent de leur satire une société vouée aux transactions commerciales[92],[110], et la farce du pouvoir[111],[109]. Le dictateur de Drury Lane, Theophilus Cibber, fils de Colley Cibber[112], n'est que la miniature du maître du théâtre politique de Westminster ; une « Dédicace au public » enfonce le clou[109], et Fielding programme des pièces résolument opposées au régime telles que l'anonyme A Rehearsal of Kings Répétition de rois ») () et même Polly de John Gay, suite de L'Opéra du gueux, interdit depuis 1729. Il est probable qu'il a lui-même écrit The Golden Rump Le Croupion doré »), cette farce séditieuse que Walpole utilise comme dernier prétexte pour faire passer sa loi sur la censure[113].

Conclusion

Même si Fielding ne fut pas seul à précipiter le Stage Licensing Act de 1737[114], chaque théâtre, à l'exception de Covent Garden, se faisant de plus en plus critique à l'égard du pouvoir[113], sa carrière de dramaturge s'arrête net[113]. Selon Colley Cibber, Fielding « a mis le feu à sa propre scène et, par ses écrits, provoqué une loi du Parlement pour finir de la démolir »[115],[CCom 5]. Table rase qui, après un passage météorique ayant révolutionné le genre théâtral, crée d'un coup l'espace le plus fécond pour son œuvre, l'écriture romanesque, celle qu'a surtout retenue la postérité[116].

La carrière journalistique de Fielding

Résumé chronologique
DateStatutJournaux
1738Étudiant en droit à Middle TempleCommon Sense
1739-1740Entrée au bareau en Champion
1745-1746Shamela, Joseph Andrews, Jonathan WildTrue Patriot
1747-1748Second mariage, Histoire de Tom Jones, enfant trouvé circule en privéThe Jacobite Journal
1752janvier-novembreThe Covent-Garden Journal

Entre 1730 et 1752, Fielding collabore à différents périodiques. Goldgar retient le Champion (1739-1740), le True Patriot (1745-1746), le Jacobite Journal (1747-1748) et le The Covent-Garden Journal (1752)[117]. Il en est d'autres, mais leur identité précise et la participation de Fielding restent sujettes à caution malgré les certitudes affichées par Battestin[118].

Le Champion

Bien que Fielding soit le principal collaborateur du Champion, il n'en détient que 2/16e des parts, les principaux actionnaires étant principalement des libraires[119] très investis dans l'opposition à Robert Walpole[120], privilégiant le mélange entre humour et piques politiques qui lui convient tout à fait[121],[122]. Avec lui, ce parti-pris se fait plus accusateur et les ventes grimpent d'autant. Walpole devient « Robin Brass » ou « Son Honneur » ou encore « Boyaux » (Guts), et Fielding, bien que prétendant ne pas vraiment avoir la fibre politicienne[123], brocarde goulûment les pertes navales ou les ministres corrompus, ou encore le déclin des belles-lettres dû à l'indifférence gouvernementale[122]. Pour lui, il s'agit de rester du côté des gens d'esprit plutôt que de celui de « Bob, l'ennemi du poète » (Bob, the poet's foe)[124], c'est-à-dire du Premier Ministre[125]. Après son intégration au barreau le , sa participation au journal diminue[126] et son attitude envers Walpole s'assouplit. Sa collaboration au Champion semble avoir cessé le , peut-être, selon Ribble, contre versement d'argent[127].

La brève vie du True Patriot (« Vrai Patriote »)

Fielding ne revient à la presse que le avec le True Patriot Vrai Patriote »)[128]. Au départ, il s'amuse à dissimuler son identité, ce qui laisse cours aux supputations ; mais les colonnes se concentrant sur la rébellion jacobite, le magazine peine à retrouver le brillant du Champion[128]. Malgré ses efforts et quelques éclaircies, l'humeur reste sombre aux dépens des saillies humoristiques[129]. À mi-chemin dans le numéro 14[130], Fielding se révèle pour se défendre de l'accusation de partialité : il n'est pas un écrivain politique, écrit-il, surtout que le pouvoir n'éprouve que mépris pour les gens de lettres et que leur opinion lui est totalement indifférente[129].

D'ailleurs, après le 17e numéro, la colonne dite « Actualités de la Grande-Bretagne » se consacre à de très sérieux essais patriotiques, pour la plupart de Ralph Allen, Fielding se limitant à des éditoriaux sans inspiration : sur la mode des jupons à crinoline, faisant le panégyrique de la famille royale, etc. Ainsi prend fin l'éphémère existence de ce journal resté peu glorieux[129].

The Jacobite Journal

« Le Journal jacobite » (The Jacobite's journal By John Trott-Plaid, Esq;) est lancé le sous la forme d'un hebdomadaire de quatre pages avec un éditorial substantiel et des rubriques dévolues aux affaires étrangères et à l'actualité nationale, parfois enrichies de commentaires satiriques. Selon Ribble, le gouvernement de Pelham verse des fonds à Fielding et achète plusieurs milliers d'exemplaires chaque semaine[131], ce qui expliquerait que la feuille soit la seule à prendre sa défense[132]. Le contributeur principal s'identifie comme John Trott-Plaid, jacobite, pose qui l'autorise à stigmatiser les opposants au pouvoir[133], mais dont l'ironie reste lourde et forcée[134]. Autre procédé utilisé, la pseudo-pédanterie d'essais érudits expliquant, à la manière de l'évhémérisme pratiqué par l'abbé Antoine Banier[135], les mythes et mystères du jacobitisme, efforts laborieux pour associer politique et humour.

Après le numéro 17, Fielding abandonne l'ironie pour disserter sur l'actualité dans des essais documentés et tient à jour son « Tribunal de la critique » (Court of Criticism) qui dispense éloge et blâme aux hommes de lettres[136]. Assez tôt identifié comme l'auteur de cet organe de propagande ministérielle, il est l'objet d'une vaste campagne injurieuse par la presse d'opposition. Il réagit en accusant ses détracteurs d'illettrisme et de diffamation, puis conclut avec une indulgence ironique que dans un pays où la production littéraire n'est pas encouragée, la tentation est grande pour l'homme affamé d'assaisonner son propos de calomnie afin de remplir son estomac[137],[136]. Peu après, le , le Jacobite's Journal cesse de paraître[138].

The Covent-Garden Journal

The Covent-Garden Journal a été fondé le 4 janvier 1752, presque entièrement financé et écrit par Fielding sous le pseudonyme de Sir Alexander Drawcansir, Knt. Censor of Great Britain Sir Alexander Drawcansir, Chevalier, censeur de la Grande-Bretagne »). C'est une revue littéraire sans attaches politiques mais à vocation commerciale, d'abord destinée à promouvoir le Universal Register Office fondé par Fielding et son demi-frère John. Elle comprend quatre pages, un article de fond ou une lettre, puis une petite colonne consacrée à Covent Garden, relayant avec malice les affaires judiciaires traitées par Fielding et s'efforçant de donner de lui l'image d'un bon juge de paix. À l'occasion, elle sert de tribune éditoriale pour discuter de délinquance et de criminologie. S'ajoute dans dix-sept des soixante-douze numéros une page intitulée Court of Censorial Enquiry[139]. Le rôle de censeur que Fielding réserve à sa colonne Covent Garden couvre bientôt toute l'actualité sociale et intellectuelle, parfois par de substantiels essais, par exemple sur la loi sur l'adultère ou l'affaire de la parricide Mary Blandy (1751)[140], ou encore une nouvelle loi destinée à la suppression des maisons de tolérance (bawdy houses)[139]. Les éditoriaux se focalisent, avec une ironie à la Swift, sur des problèmes de sociologie morale, pauvreté, liberté et « loi de la populace » (mob rule), etc.[141],[142] ; la colonne intitulée Court La Cour ») se préoccupe surtout de littérature et de théâtre, mais ne s'étend que sur environ un tiers de l'espace du journal[139].

Au centre deux hommes débattent, un troisième essaie de les départager sous le regard de trois femmes.
Les Conjurés (1753) ; au centre Fielding (à gauche) et John Hill (à droite).
Gravure reproduite dans un ouvrage de 1913.
John Hill.

Les onze mois de cette publication sont secoués de controverses souvent très rudes, chacune provoquée par une initiative de Fielding. La première controverse est celle de la « Guerre du papier » de 1752-1753, déclenchée dès le premier numéro par une violente attaque contre « les écrivaillons des armées de Grub Street »[143],[C 3] et destinée en principe au seul John Hill mais qui heurte bien des auteurs. La bataille qui s'ensuit devient générale et reste l'un des événements marquants de la vie littéraire de l'époque. Hill répond par une parodie, mais Smollett lance un pamphlet vengeur dans lequel Fielding se voit traité de cerveau dérangé[144], accusé de vol, de plagiat, de lubricité[145], surtout envers sa seconde épouse Mary Daniels, ancienne servante de sa première femme[146]. Lassé par le tour personnel de la polémique, Fielding abandonne la partie après cinq numéros, mais la guerre continue sans lui jusqu'en 1753[147].

Une autre affaire retentissante est celle dite de « Meanwell », née d'un jugement prononcé par Fielding en 1749 et qui fait naître une rumeur selon laquelle il est payé pour défendre des bordels ; trois années plus tard, une lettre émanant d'un certain Humphry Meanwell[148] présente certaines objections à la loi dite Disorderly House Act (25 Geo. II, c. 36)[149] censée supprimer les maisons closes et chasser les prostituées du territoire de la Grande-Bretagne[150], puis pose la question de savoir si « L'Hôpital des enfants trouvés » (Foundling Hospital) n'est pas destiné à recueillir les fruits des amours illicites des grands du royaume[148],[C 4]. Le public ne tarde pas à soupçonner Fielding d'en être l'auteur, d'autant qu'il la publie le dans la colonne Covent Garden[151] et y revient peu après avec un commentaire très favorable[152], laissant entendre, selon Battestin, qu'il n'est pas insensible au sort des prostituées[153].

Après cette deuxième guerre, le périodique se préoccupe de sujets d'actualité consensuels, mais sur le même ton ironiquement acerbe et sarcastique[154]. Fielding reste cependant d'humeur sombre et se sent malade. Dans le numéro 72 du [154] il annonce qu'il n'a plus le cœur de « poursuivre plus longtemps »[154],[C 5] et The Covent-Garden Journal cesse de paraître. Mais Fielding continue de le corriger et l'amender jusqu'à la fin de ses jours[155], sans doute ayant pris très à cœur sa mission de « Lord Censeur de la Grande-Bretagne » (Knight Censor of Great-Britain)[156], et considérant que ses efforts en ce domaine valent d'être mis à la disposition de la postérité[157],[155].

La carrière de romancier de Fielding

Place et influence de Henry Fielding dans la littérature

Annexes

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