Al-Khalʿ et al-Ḥafd
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Les sourates al-Khalʿ et al-Ḥafd sont deux textes arabes anciens. Considérés par certains auteurs musulmans anciens comme appartenant au Coran, ils auraient été exclus du canon coranique codifié, selon les récits traditionnel par le 3e calife Uthman ibn Affan. Ce processus d'inclusion ou d'exclusion de texte trouve des parallèles dans les débats ayant entouré d'autres sourates et montre l'existence d'autres recensions coraniques à côté de celle d'Uthman devenue canonique. Appartenant au genre de la prière, ces textes ont été conservés en usage dans les rituels plus longtemps que dans le Coran lui-même. Leur importance liturgique a ainsi permis leur conservation.
Étudiés depuis le XIXe siècle, ces textes sont considérés par les islamologues comme appartenant au corpus de textes coraniques, même s'ils ont été exclus de la forme canonisée. Elles illustrent le complexité du processus de rédaction du Coran, simplifié par les récits traditionnels.
Traductions
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[bi-smi llāhi l-raḥmāni l-raḥīm] |
Au nom d’Allah, le Bienfaiteur miséricordieux ! |
| 1 allāhumma innā nastaʿīnuka wa-nastaghfiruk | Ô mon Dieu ! de toi nous implorons aide et pardon ! |
| 2 wa-nuthnī ʿalayka wa-lā nakfuruk | Nous te louons. Nous ne te sommes pas infidèles. |
| 3 wa-nakhlaʿu wa-natruku man yafjuruk | Nous renions et laissons ceux qui te scandalisent |
| [bi-smi llāhi l-raḥmāni l-raḥīm] | Au nom d’Allah, le Bienfaiteur miséricordieux ! |
| 1 allāhumma ʾiyyāka naʿbud | Ô mon Dieu ! c’est toi que nous adorons |
| 2 wa-laka nuṣallī wa-nasjud | En ton honneur, nous prions et nous nous prosternons. |
| 3 wa-ilayka nasʿā wa-naḥfud | Vers toi nous allons et courons. |
| 4 narjū raḥmatak | Nous espérons ta miséricorde |
| 5 nakhshā ʿadhābak | Nous craignons ton tourment. |
| 6 inna ʿadhābaka bi-l-kuffāri mulḥiq | En vérité, Ton tourment doit atteindre les Infidèles. |
Remarques textuelles et stylistiques
Ces deux sourates sont des textes courts appartenant au genre des invocations. Celles-ci implorent Allah pour sa pitié et rejettent les non-croyants en affirmant que ceux-ci seront punis. Elles appartiennent au même genre -celui de la prière et, en particulier, des supplications (Du’a’)- que les trois autres sourates dont le statut coranique a été contesté (sourate 1, sourate 113 et sourate 114)[1].
Pour Crapon de Caprona, ces textes ressemblent stylistiquement à la sourate al-Fatiha. Pour l'auteur, « Sur le plan purement métrique, les deux prières ont incontestablement une allure coranique »[4]. Pour Sfar et Blachère, elles se distinguent de la Fatiha « par quelques nuances dans la langue et par l’allure un peu molle du style »[2].
Différents récits traditionnel
Un récit canonique
Selon le récit traditionnel, le calife Abū Bakr (r. 632-634) est le premier compilateur du Coran. Sur les conseils d'Umar[5] et craignant la disparition des témoins et mémorisateurs du Coran, il aurait chargé l'un des scribes de Mahomet, Zayd b. Ṯābit, de mettre par écrit sur des feuillets (Suhuf) les versets mémorisés. Ceux-ci auraient été remis au calife puis transmis à sa mort à sa fille Ḥafṣa, l'une des veuves de Mahomet[6].
Pour Gilliot, « les récits [au sujet de la collecte du Coran] comportent de nombreuses contradictions qui conduisent à se poser des questions sur la véracité de la version musulmane des faits »[7]. Ces récits traditionnels de la composition du Coran forment une histoire officielle « devenue quasiment un élément du dogme, au même titre que sa révélation divine »[8].Pour A.-L. de Prémare, « la version de Boukhari [de la collecte coranique] est débordée de toutes parts » puisqu'elle est contraire aux études paléographiques mais aussi aux autres récits anciens de la collecte coranique[9].
Les récits anciens autour de ces questions permettent de lire à la fois la réussite de l’entreprise califale mais aussi de voir l’existence de controverses autour de cette centralisation[1]. Pour Amir Moezzi, "malgré toutes les tentatives d’occulter les divergences de la part des auteurs « orthodoxes », l’examen des hésitations ou des contradictions que charrient les sources montre clairement que dès le départ un grand mouvement de protestation prit forme contre la version officielle du Coran."[10]. Ces récits comparent souvent le Coran d’Uthman à ceux qui le précédaient afin de mieux valoriser le premier[1]. Une part importante de ces comparaisons concerne cinq textes dont l’inclusion ou l’exclusion du texte coranique a été sujette à débat : la sourate al-Fatiha, les sourates al-Falaq et an-Nas et, enfin, les deux sourates al-Khalʿ et al-Ḥafd, toutes deux exclues du Coran dit « uthmanien »[1].
D’autres compilations...
Ces récits s’appuient sur des compilations coraniques anciennes attribuées à des compagnons de Mahomet. Il s’agit en particulier de celles d’ʿAbd Allāh b. Masʿūd et d’Ubayy b. Kaʿb. Le premier rejette ces cinq textes (mais inclut des phrases absentes de la version canonique[11]) et les second inclut ceux-ci dans le Coran et donc dans le corpus des textes révélés. Le texte uthmanien, lui, n’en conserve que trois sur cinq[1],[12]. D’autres récits d’exclusions de textes sont présents dans le monde chiite[13]. Un certain nombre de textes coraniques "manquants" sont ainsi connus et certains textes coraniques, comme la sourate Joseph, ne font pas consensus[10]. Des Corans différents ont circulé au moins pendant trois siècles et demi[10].
L’une des descriptions les plus connues du mushaf d’Ubayy est le Fihrist d’Ibn al-Nadīm qui cite un récit plus ancien. Dans celui-ci, Ibn Shādhān raconte comment, en visitant un village près de Bassora, il s’est vu montré un manuscrit coranique attribué à Ubayy. Il aurait alors noté l’ordre des sourates, leur titre et informe sur l’existence de deux sourates supplémentaires. D’autres descriptions plus anciennes sont connues[1]. Pour Sean Anthony, le nombre d’auteurs déclarant avoir vu ces sourates dans un mushaf d’Ubayy au VIIIe siècle est « considérable ». Muḥammad b. Isḥāq (d. 150/767) cite même une troisième sourate qu’il aurait vue dans une copie physique de l’ouvrage d’Ubayy : « Au nom de Dieu, le Miséricordieux, le Compatissant. Seigneur, personne ne peut enlever ce que vous donnez, et la prospérité, avec vous, n'accorde aucune faveur à l'homme prospère. Puissante est ta louange ! Accorde ton pardon et montre ta miséricorde, Dieu de vérité ! »[1].
Une unification politique
D’autres manuscrits de compagnons sont connus pour posséder ces sourates. C’est ainsi, pour Ibn Durays le cas du manuscrit d’Ibn ‘Abbas. Si certaines de ces mentions peuvent être des confusions, ce n’est pas le cas de toutes et elles illustrent la reconnaissance ancienne du statut de ces sourates dans un espace géographique étendu. Néanmoins, le pouvoir califal, en imposant sa version du Coran, a rendu illicite la récitation de ces sourates[1]. Pour François Déroche, « La constitution presque simultanée de recensions concurrentes, celles d'Ubayy ou d'Ibn Mas‘ûd par exemple, fait ressortir les enjeux de cette opération : les recueils sont des instruments de pouvoir ou d'opposition, associés à des groupes dont les intérêts divergent »[14]. Ainsi, il existe des récits d’exécutions de personnes n’ayant pas récité la version canonique du Coran[1].