Albert Speer
architecte, haut responsable politique allemand et collaborateur d'Adolf Hitler (1905-1981)
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Albert Speer, né le à Mannheim (Empire allemand) et mort le à Londres (Royaume-Uni), est haut responsable politique allemand, architecte et ministre du Troisième Reich et proche d’Adolf Hitler.
| Albert Speer | ||
Albert Speer durant le procès de Nuremberg, en 1946. | ||
| Fonctions | ||
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| Ministre de l'Économie du Reich | ||
| – (21 jours) |
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| Président | Karl Dönitz | |
| Chancelier | Lutz Schwerin von Krosigk | |
| Gouvernement | Schwerin von Krosigk | |
| Prédécesseur | Walther Funk | |
| Successeur | Fin du régime | |
| Ministre de l'Armement et de la Production de guerre du Reich | ||
| – (3 ans, 3 mois et 15 jours) |
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| Chancelier | Adolf Hitler Joseph Goebbels Lutz Schwerin von Krosigk |
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| Gouvernement | Hitler Goebbels Schwerin von Krosigk |
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| Prédécesseur | Fritz Todt | |
| Successeur | Fin du régime | |
| Biographie | ||
| Nom de naissance | Berthold Konrad Hermann Albert Speer[1] | |
| Date de naissance | ||
| Lieu de naissance | Mannheim (Empire allemand) | |
| Date de décès | (à 76 ans) | |
| Lieu de décès | Londres (Royaume-Uni) | |
| Nationalité | Allemande | |
| Parti politique | NSDAP | |
| Conjoint | Margarete Weber (1905-1987) | |
| Enfants | 6, dont Albert Speer, Hilde Schramm et Margret Nissen | |
| Diplômé de | Université technique de Berlin Université technique de Munich Institut de technologie de Karlsruhe |
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| Profession | Architecte, auteur | |
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Speer rejoint le parti nazi en 1931 et entame une carrière politique et gouvernementale qui va durer quatorze ans. Ses qualités d'architecte le rendent influent dans le parti et il devient un proche d’Hitler. Ce dernier lui demande de concevoir et de réaliser plusieurs structures dont la nouvelle chancellerie du Reich et le champ Zeppelin (Zeppelinfeld) de Nuremberg, où se tenaient les rassemblements du parti. Speer prépare également des plans pour construire un nouveau Berlin avec d'immenses bâtiments, de larges avenues et un nouveau réseau de transport.
En 1942, il succède à Fritz Todt, mort accidentellement, au poste de ministre de l'Armement et des Munitions. En 1943, il devient ministre de la Défense et de la Production de guerre : entre 1944 et 1945, il y aura autant de morts au sein de l'armée allemande que pendant les cinq premières années de la guerre.
Après la mort d’Hitler, il est membre du gouvernement de Flensbourg du 2 au , date de son arrestation. Il fait partie des dignitaires nazis jugés à Nuremberg en 1946. Il échappe à la peine de mort et est condamné à vingt années de prison pour son rôle dans l'administration nazie et l'emploi de travailleurs forcés dont de la main-d’œuvre concentrationnaire. Il purge la totalité de sa peine, essentiellement à la prison de Spandau à Berlin-Ouest.
Après sa libération en 1966, Speer publie une autobiographie en deux parties Au cœur du Troisième Reich et Journal de Spandau. Elles connaissent un très grand succès éditorial mais sont contestées au niveau scientifique.
Il meurt d'une crise cardiaque en 1981 alors qu'il est en déplacement à Londres[2].
Biographie
Jeunesse
Selon Henry T. King, procureur à Nuremberg qui a écrit un ouvrage sur Speer, « l'amour et l'affection manquaient dans le foyer du jeune Speer[3] ».
À 14 ans, il s'inscrit à un club d'aviron, dont il aime l'esprit d'équipe (sans son aspect social), adorant aussi le ski, l'alpinisme et la randonnée. Il rejoint l'équipe de rugby de son école de Heidelberg, une activité rare en Allemagne[4].
Etudes
Speer veut devenir mathématicien, son père le persuade que s'il choisissait cette voie, il « mènerait une vie sans argent, sans influence et sans futur[5] ». Speer suit donc les pas de son père et de son grand-père et il étudie l'architecture[6].
Il commence ses études d'architecture à l'Institut de technologie de Karlsruhe, car l'hyperinflation de 1923 empêche ses parents de l'inscrire à une université plus prestigieuse[7].[source insuffisante] En 1924, lorsque la crise s'apaise, il entre à l'université technique de Munich « bien plus réputée »[8]. En 1925, il s'inscrit à l'université technique de Berlin, où il étudie sous la direction d'Heinrich Tessenow que Speer admire[9][source insuffisante]. Après avoir passé ses examens en 1927, il devient l'assistant de Tessenow, un honneur pour un jeune homme de 22 ans[10]. À ce poste, Speer remplace parfois Tessenow lors des cours et il poursuit ses études universitaires[11]. À Munich, puis à Berlin, Speer se lie à un autre étudiant de Tessenow, Rudolf Wolters, une amitié étroite qui durera plus de 50 ans [12] et sera brisée par le manque de gratitude de Speer envers son ami[13].
Vie sentimentale
Au milieu de l'année 1922, Speer courtise Margarete Weber (1905-1987). Cette relation est mal vue par la mère de Speer, qui considère que les Weber sont socialement inférieurs (le père de Weber est un artisan prospère qui emploie 50 ouvriers). Malgré cette opposition, les deux se marient à Berlin le , mais Margarete devra attendre sept ans avant d'être invitée chez sa belle-famille[14].
Ascension dans le Parti (1930-1934)

Albert Speer affirme qu'il était un jeune homme peu politisé lorsqu'il assista à un défilé nazi à Berlin en à l'invitation de certains de ses étudiants[15].
Dès le , il rejoint le Parti nazi et devient le membre no 474481[16],[17].
La première fonction de Speer au Parti est la direction de l'organe de transport automobile du Parti pour la banlieue berlinoise de Wannsee ; il est le seul nazi de la ville possédant une voiture[18][source insuffisante]. Speer dépend du chef du Parti pour l'ouest de Berlin, Karl Hanke, qui l'engage pour redécorer, gratuitement, la villa qu'il vient d'acquérir. Hanke est enthousiasmé par le résultat[19].[source insuffisante]
En 1931, Speer quitte son poste d'assistant de Tessenow, du fait des baisses de salaires et déménage à Mannheim, dans l'espoir d'obtenir du travail auprès des relations de son père. Le résultat est décevant et son père lui confie la gestion des propriétés de son frère aîné. En , Speer visite Berlin pour aider le Parti à la veille des élections au Reichstag et Hanke recommande le jeune architecte à Goebbels, pour participer à la rénovation du quartier-général du Parti à Berlin. À la fin des travaux, Speer retourne à Mannheim, où il reste jusqu'à ce que Hitler devienne chancelier en [20],[21].
Après la prise de pouvoir des nazis, Hanke rappelle Speer à Berlin. Goebbels, le nouveau ministre de la propagande, le charge de rénover le bâtiment de son ministère sur la Wilhelmplatz[22]. Speer conçoit également la préparation du à Berlin. Dans Au cœur du Troisième Reich, il écrit que, voyant la proposition initiale du défilé de Berlin sur le bureau de Hanke, il fait remarquer que le site ressemblerait à une fête de tir, le rassemblement d'un club de tir[23]. Hanke, devenu l'assistant de Goebbels[24], le met au défi de créer un meilleur projet. Comme Speer l'apprend plus tard, Hitler est ravi du concept de Speer (qui employait d'immenses bannières) même si Goebbels en récolte les lauriers. Tessenow est dédaigneux : « Vous pensez avoir créé quelque chose ? C'est tape-à-l'œil, voilà tout[23] ».
Speer est rapidement témoin des actions brutales du régime nazi. Peu après la consolidation de son pouvoir lors de la Nuit des Longs Couteaux le (que Speer euphémise dans son autobiographie sous le terme de « putsch de Röhm », même s'il évoque bien l'« assassinat de Röhm », le leader des SA), Hitler ordonne à Speer d'emmener des ouvriers dans le bâtiment abritant les bureaux du vice-chancelier Franz von Papen pour le transformer en un quartier-général de la sécurité. Alors que les bureaux sont toujours occupés par les fonctionnaires de von Papen, Speer et ses hommes entrent dans le bâtiment et trouvent une flaque de sang, vestige de l'assassinat récent de Herbert von Bose, assistant de von Papen et contributeur au discours de Marbourg. Speer racontera que la vue de ce sang n'a pas d'autre effet sur lui que de le pousser à quitter la pièce[25].
Les organisateurs du congrès de Nuremberg demandent à Speer de proposer des idées pour le rassemblement de 1933, ce qui le met en contact avec Hitler pour la première fois. Ni les organisateurs, ni Rudolf Hess ne souhaitent se décider sur les plans, alors Hess envoie Speer à l'appartement munichois d’Hitler pour obtenir son approbation[26]. Speer décrit dans son autobiographie la scène de leur rencontre : Hitler, en train de nettoyer un pistolet, l'aurait posé brièvement, jeté un coup d'œil rapide aux plans et les aurait approuvé sans même regarder le jeune architecte[27][13].Ce travail vaut à Speer son premier poste national en tant que « délégué pour la présentation artistique et technique des rassemblements et des défilés du Parti[28] ».
A l'automne 1933, il devient l'assistant de Paul Troost pour la rénovation de la Chancellerie. Selon son récit, il bénéficie cette fois-ci de l'attention d'Hitler qui l'aurait invité à déjeuner[29] et aurait manifesté un grand intérêt à son égard car à la recherche d'un architecte capable de réaliser ses rêves architecturaux pour la nouvelle Allemagne. Dès lors, ils deviennent proches. Les deux hommes se trouvent de nombreux points communs : Hitler parle de Speer comme d'un « esprit apparenté » pour lequel il nourrit « les sentiments humains les plus chaleureux[30] ». Le jeune architecte ambitieux est lui ébloui par l'ascension rapide du chancelier.
Sa proximité avec Hitler lui garantira la commande de nombreux projets émanant du gouvernement ou des plus hauts responsables du Parti[31]. Speer témoigne à Nuremberg : « J'ai appartenu à un cercle composé d'autres artistes et de son cabinet personnel. Si Hitler avait eu quelque ami que ce soit, j'aurais certainement été l'un de ses amis les plus proches[a] ». Il se considère lui-même comme [33]« un artiste de génie fourvoyé dans la politique. »
Premier architecte du Troisième Reich (1934-1939)

Speer devient le favori d’Hitler en 1934 suite à la mort de l’architecte préféré du Führer, Paul Ludwig Troost.
Hitler nomme le 30 janvier 1937 le cabinet privé d’architecture de Speer « Inspection générale des constructions pour la capitale du Reich (GBI en allemand). Speer devient donc officiellement inspecteur général pour les chantiers de Berlin[34], sous la supervision nominale de Hess[35].
Le rôle de Speer sera prépondérant dans le microcosme du troisième Reich [33]:
« Speer glisse discrètement sur le fait qu’il n’a pas été un simple « créateur » parmi d’autres qui ont profité des faveurs de l’inculte Hitler : il a été un dictateur à l’architecture, l’homme sans l’aval duquel rien ne se construisit en Allemagne pendant 10 ans ; il a été le mécène le plus puissant et le plus redouté de tous les artistes restés en Allemagne. (Sans Speer, par exemple, il n’y aurait pas eu d’Arno Breker). S’il se trouve que le mot « architecture » avait un « pouvoir magique » dans le IIIème Reich, c’est que l’idéologie du régime s’incarnait au mieux dans la pierre »
Nuremberg
L'un des premiers contrats de Speer, après la mort de Troost est le stade du Zeppelinfeld de Nuremberg, le Reichsparteitagsgelände, champ de parade immortalisé dans le film Le Triomphe de la volonté de Leni Riefenstahl. Cette immense structure peut accueillir 340 000 personnes[36]. Le dessin de la tribune reprend celui du grand autel de Pergame, mais à une échelle gigantesque[37]. Speer insiste pour que le plus grand nombre possible d'événements se déroule de nuit afin de renforcer l'importance des jeux de lumière[38] . Speer entoure le site de 130 projecteurs antiaériens pour créer une « cathédrale de lumière », ou comme cela a été décrit par l'ambassadeur britannique, Nevile Henderson, une « cathédrale de glace[39] ». Cette stratégie permet aussi de ne laisser apparaître que des silhouettes composant la foule[13]. Speer décrira le stade comme sa plus belle réalisation et la seule ayant passé l'épreuve du temps[39].
Théorie des ruines
Nuremberg doit être le site de nombreux autres bâtiments officiels nazis, dont la plupart ne seront jamais construits, comme le Deutsches Stadion, pouvant accueillir 400 000 spectateurs[36]. Speer accorde dès la conception des bâtiments une grande importance aux ruines qu'ils créeront avec le temps, concept dit de la « valeur des ruines » ou théorie des ruines. Selon le raisonnement de Speer, soutenu avec enthousiasme par Hitler, tous les nouveaux bâtiments doivent pouvoir laisser de belles ruines mille ans après leur construction. De tels vestiges seraient le témoignage de la grandeur du Troisième Reich tout comme celles de la Grèce antique et de la Rome antique sont des symboles de la puissance de ces civilisations[40]. Comme Hitler considère que les plans du stade olympique de Berlin en vue des Jeux olympiques d'été de 1936 proposés par Werner March sont trop modernes, Speer modifie le dessin, en ajoutant une façade de pierre[41]. Il fait aussi de nombreuse esquisses des ruines de ses futures constructions.
exposition universelle de Paris
Il conçoit le pavillon allemand faisant face à celui de l'Union soviétique pour l'Exposition universelle de 1937 à Paris. Apprenant, presque par hasard, que le bâtiment soviétique inclut deux statues colossales semblant sur le point de submerger le pavillon allemand, Speer modifie son dessin en incluant une imposante masse cubique surmontée d'un aigle, surplombant les personnages soviétiques et devant stopper leur avancée[42]. Les deux pavillons sont récompensés pour leur esthétique[43]. Speer reçoit également, des mains du chef des Jeunesses hitlériennes et futur compagnon de cellule à Spandau, Baldur von Schirach, la médaille d’honneur avec feuilles de chêne des Jeunesses hitlériennes[44].
Germania
En 1937, Hitler nomme Speer au poste d'« Inspecteur général de la construction pour la capitale du Reich (de)[b] avec le rang de sous-secrétaire d'état dans le gouvernement. La fonction lui donne une très forte influence sur le gouvernement de la ville de Berlin et il ne dépend que de Hitler[46]. Cela fait également de lui un membre du Reichstag, même si ce dernier n'a plus vraiment de pouvoirs[47]. Hitler ordonne à Speer de réaliser des plans pour construire un nouveau Berlin, rebaptisé Germania. Ces plans sont centrés sur un long boulevard de 5 km orienté du nord au sud que Speer dénomme la Prachtstrasse (« Avenue de la Splendeur »)[48] ou « Axe nord-sud »[49]. Au nord de l'avenue, Speer envisage de construire la Volkshalle, un immense espace de 100 000 m2[50], conçu pour les rassemblements du NSDAP, surmonté d'un dôme de 290 m de haut et suffisamment vaste pour accueillir 180 000 personnes. L'extrémité sud de l'avenue serait marquée par un arc de triomphe de 117 m de haut dont l'ouverture pourrait abriter l’Arc de triomphe de Paris, qui lui a servi de modèle[50]. Une partie des terrains nécessaires à la réalisation de la Grande Avenue devra être obtenue en détruisant certaines gares et en redessinant le réseau de transport ferroviaire[51]. Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en 1939 entraîne l'ajournement du projet et finalement son abandon[52]. Speer engage Wolters dans son équipe et lui confie la responsabilité de la Prachtstrasse[53]. Son père, en voyant la maquette de ce nouveau Berlin, lui aurait dit : « tu es devenu complètement fou »[54].
La nouvelle Chancellerie

En , Hitler demande à Speer de construire une nouvelle Chancellerie, sur le même site que le bâtiment existant, ajoutant qu'il en avait besoin impérativement pour la réception des diplomates pour le Nouvel An le , tâche colossale, car la Chancellerie existante continue de fonctionner. Il consulte ses assistants et accepte le projet.
Même si l'ancien bâtiment n'a pas été rasé avant avril, Speer parvient à achever la nouvelle Chancellerie en neuf mois, grâce à des milliers d'ouvriers travaillant jour et nuit. L'édifice comprend la « galerie des marbres » de 146 m de long, presque deux fois plus long que la galerie des Glaces du château de Versailles. Hitler, resté à l'écart du projet, est ébloui lors de son inauguration, deux jours avant la date prévue[55].
En récompense de son travail sur la Chancellerie, Speer reçoit le Symbole d'or du Parti nazi des mains de Hitler[56]. Tessenow est moins impressionné et suggère que Speer aurait dû consacrer neuf ans au projet[57]. La nouvelle chancellerie propose au visiteur le programme du Reich : les matériaux employés, marbre et mosaïque, évoquent le lien entre l'Empire romain et le Reich[58] ; les décors assurent aussi le lien entre la Rome d'Auguste et le Reich de Hitler, comme les couronnes de fleurs, évoquant les honneurs décernés à Auguste, qui ornent la résidence de Hitler, nouveau Pater Patriae[59]. Endommagée par la bataille de Berlin en 1945[60], la seconde Chancellerie sera finalement démantelée par les Soviétiques qui utilisent une partie des matériaux pour construire plusieurs mémoriaux à Berlin[61].
Le pogrom de la Nuit de Cristal a lieu lors des travaux de la Chancellerie. Speer n'en fait aucune mention dans la première version de Au cœur du Troisième Reich et c'est uniquement sur les conseils pressants de son éditeur, qu'il ajoutera un passage, dans lequel il décrit la vision depuis sa voiture des ruines de la synagogue centrale de Berlin[62].
Speer est soumis à une intense pression psychologique à cette période de sa vie. Il écrira plus tard :
« Peu après que Hitler m'eut confié mes premiers grands projets architecturaux, j'ai commencé à souffrir d'anxiété dans les longs tunnels, les avions ou les petites pièces. Mon cœur s'emballait, je perdais le souffle, le diaphragme semblait devenir de plus en plus lourd et j'avais l'impression que ma pression sanguine explosait… De l'anxiété au milieu de toute ma liberté et de mon pouvoir[c] »
Durant la guerre (1939-1942)

En 1939, Speer défend l'invasion de la Pologne et le conflit qui suit, même s'il convient que cela va repousser la réalisation de ses rêves architecturaux[64]. À la fin de sa vie, Speer, échangeant avec sa future biographe Gitta Sereny, expliquera comment il se sentait en 1939 : « Bien sûr que j'étais conscient que Hitler cherchait à obtenir la domination mondiale… À ce moment, je ne demandais rien de mieux. C'était le but central de tous mes bâtiments. Ils auraient été grotesques si Hitler était resté immobile en Allemagne. Tout ce que je voulais pour ce grand homme était de dominer le globe[65] ».
Speer place son département d'architecture à la disposition de la Wehrmacht. Lorsque Hitler proteste et dit que ce n'est pas à lui de décider de la manière dont ses ouvriers travailleraient, Speer l'ignore simplement[66].[réf. nécessaire]
Parmi les innovations de Speer figuraient des équipes rapides, chargées de construire des routes et de dégager les obstacles ; ces unités seront par la suite chargées de nettoyer les dégâts causés par les bombardements alliés[64].
En 1940, Staline, particulièrement impressionné par le travail de Speer, souhaitant rencontrer l'« architecte du Reich », propose à Speer de lui rendre visite à Moscou. Hitler, partagé entre l'amusement et la colère, ne l'autorise pas à se rendre en Union soviétique de peur que Staline le mette dans un « trou de rat » jusqu'à ce qu'un nouveau Moscou émerge[67]. Lorsque l'Allemagne envahit l'Union soviétique en 1941, Speer commence à douter, malgré les garanties de Hitler, que ses projets pour Berlin ne soient jamais réalisés[68].
Ministre de l'Armement
En 1942, il obtient le titre de "inspecteur général pour la reconstruction, les fortifications, l’eau et l’énergie" suite à la mort accidentelle le 8 février 1942 du ministre de l’armement Fritz Todt pour qui la guerre ne pouvait plus être gagnée sur le terrain en vertu des forces en présence, propos qui avait fortement contrarié le Führer[34]. L'Allemagne est en train d'essuyer de plus en plus de défaites militaires et les enjeux sont grands. Selon le compte-rendu d'une conférence au commandement suprême de la Wehrmacht en mars 1942, « seule, la parole de Speer compte aujourd'hui. Il peut intervenir dans tous les départements. Il surpasse déjà tous les départements…[69]. »

Même si Speer a un pouvoir immense, il reste soumis à Hitler. Les fonctionnaires nazis contournent parfois Speer pour obtenir des ordres directs du dictateur. Lorsque Speer ordonne l'arrêt des constructions d'avant-guerre, les gauleiters (chefs territoriaux nazis) obtiennent une exemption pour leurs bâtiments préférés[réf. souhaitée].
Au moment de la prise de fonction de Speer, l'économie allemande, à la différence de celle du Royaume-Uni, n'est pas entièrement consacrée à la production de guerre. Des biens de consommation sont toujours produits à un niveau comparable à celui d'avant-guerre. Pas moins de cinq « Autorités suprêmes » sont responsables de la production d'armement et l'une d'elles annonce, en novembre 1941, que les conditions ne permettent pas un accroissement de la production. Peu de femmes sont employées dans les usines, qui ne travaillaient pas par équipes. Peu après sa nomination, Speer se rend en soirée dans une usine d'armement de Berlin, mais celle-ci est déserte[70].
En 1943, les Alliés ont obtenu la suprématie aérienne au-dessus de l'Allemagne, et le bombardement des villes et des industries allemandes devient de plus en plus intense. La bataille de la Ruhr détruit une grande partie des usines.
résultat
Entre juillet 1944 et mai 1945, il y a autant de morts allemands au sein de l'armée allemande que pendant cinq ans auparavant, soit 250'000 personnes[71] :
« la résistance à outrance des armées allemandes a permis de perpétuer la Shoah et les crimes nazis »
organisation Todt
Dés l'été 1940, Speer supervise la construction des bunkers qui «fleurissent partout dans le Reich» : « Mais la planification initiale, qui a pour but de construire des refuges pour 200000 allemand en six mois, est irréaliste. Aussi les plans se succèdent sans jamais atteindre les objectifs au rythme voulu.» Il réalise les bunkers du nid d'aigle d'Hitler. Il supervise la construction du Mur de l'Atlantique. Il prend la tête de l'organisation en 1942 suite au décès de son fondateur.
Production de matériel de guerre

Speer centralise la gestion de la production de guerre dans son ministère. Les usines reçoivent une plus grande autonomie et chacune d'elles se concentre sur un produit unique[72]. Fermement soutenu par Hitler qui affirma « Speer, je signerai tout ce qui vient de vous[73] », il divise le secteur de l'armement suivant le système d'arme, avec des experts plutôt que des fonctionnaires pour superviser chaque département de production.
Selon Chapoutot, l’augmentation de la production créditée à Speer a eu lieu de février 1942 à 1944. Toutefois, il convient de remarquer que la croissance de 5,5 % ne faisait que couvrir les pertes essuyées par l’armée allemande, notamment sur le front Est et que les moyens financiers alloués par le Reich étaient bien au deçà de ceux des Alliés : 18 milliards contre 63 en 1943. Par ailleurs, si 5847 chars sortent des usines en 1944 et que le nombre d’avions, de navires et de submersibles double, au niveau stratégique cela est totalement vain. Les sous marins produits pour la Kriegsmarine sont systématiquement détruits par les alliés présents dans l’Atlantique avant qu’ils ne puissent tirer leurs torpilles[34]. Aussi, l’accélération du temps de construction des sous-marins de la Kriegsmarine d'un an à deux mois est totalement vaine. Enfin, tout le matériel fabriqué permet d'équiper 270 divisions alors que la Wehrmacht n'en compte plus que 150[74].
Chapoutot remarque que Speer articula «savoir-faire et faire savoir» en instituant un comité de liaison entre ses administrations et le ministère de la Propagande. Dans ses administrations, il créa des Rings, cercles. Ils regroupaient les différentes filières nécessaires à la production selon leurs affectations spécifiques, comme par exemple le transport des matières premières. Il mit en place pas moins de 250 institutions de contrôle et de dévolution des ressources qui officiaient entre le comité et les Rings[34]. Goebbels écrivit dans son journal en , « Speer est toujours en phase avec le Führer. Il est véritablement un génie de l'organisation[75] ». Speer est tellement efficace à ce poste qu'à la fin de l'année 1943, il est largement considéré dans l'élite nazie comme un possible successeur à Hitler[76].
emploi de travailleurs forcés
Speer dirigea son ministère en étroite collaboration avec Fritz Sauckel et Herbert Backe pour obtenir la main d’œuvre nécessaire à ses usines. Entre janvier 1942 et fin juin 1943, Fritz Sauckel, gauleiter de Thuringe nommé à ce poste le 21 mars 1942, lui envoya plus 2,8 millions de travailleurs forcés depuis les territoires occupés par l’Allemagne[34] et Herbert Backe gérait leur ravitaillement, afin d’éviter qu’ils décèdent avant de produire comme ce fut le cas pour les 2,5 millions de prisonniers soviétiques depuis 1941. Chapoutot estime que[34]
« Si les les progrès de la production sont indéniables, il faut se garder de les attribuer à celui qui se fit passer après la guerre, avec succès, pour un technocrate productiviste apolitique, échappant ainsi à une potence qu’il n’avait pas moins mérité que Sauckel. »
Selon Fest, Speer aurait préféré Hanke que Sauckel au poste de responsable de la main d'œuvre pour optimiser l'emploi des travailleurs allemands car des mesures moins brutales, comme par exemple l'emploi de travail féminin auraient été prises au détriment de celles appliquées par Sauckel, à savoir la déportation et l'exploitation des travailleurs d'Europe occupée[77]. Le , Speer visite le complexe souterrain de Mittelwerk fabriquant des fusées V2 avec de la main-d’œuvre concentrationnaire. Préoccupé par les malfaçons pouvant être causées par l'état désastreux des ouvriers[78] et la mortalité (5,7 % des ouvriers mouraient chaque mois), Speer ordonne l'amélioration des conditions de travail et la construction d'un camp en surface. La moitié des ouvriers succombe néanmoins avant la fin de la guerre.

menace de démission
Speer parle dans son autobiographie de complots qui auraient visé à affaiblir son pouvoir alors qu'il était en congé maladie suite à des complications, causées par un genou enflammé en janvier 1944 : Heinrich Himmler aurait essayé de l'éliminer en chargeant son médecin personnel, Karl Gebhardt, de le « soigner ». Des restructurations ont lieu en son absence. Un conflit éclate au sujet de l'affectation des ressources humaines. Speer envoie une lettre acerbe à Hitler, dans laquelle il présente sa démission. Jugeant Speer indispensable à l'effort de guerre, le maréchal Erhard Milch persuade Hitler d'essayer de faire changer d'avis son ministre. Hitler envoie Milch chez Speer avec un message qui ne règle pas le problème, mais il assure qu'il tient toujours Speer dans la même estime. Selon Milch, après avoir écouté le message, Speer explose : « Le Führer peut embrasser mon cul[79] ! ». Après un long échange, Milch persuade Speer de retirer sa démission, à la condition que ses pouvoirs soient restaurés[80]. Le , Speer rencontre Hitler, qui accepte que « tout resterait comme avant et que Speer resterait à la tête de toute la construction allemande[81] ».
Chute du Reich

Le nom de Speer figure sur la liste des membres d'un gouvernement non-hitlérien rédigée par un groupe de conspirateurs cherchant à assassiner Hitler. Son nom est cependant accompagné d'un point d'interrogation et du commentaire « à convaincre », ce qui lui sauvera vraisemblablement la vie, lors des larges purges qui ont suivi l'échec de l'attentat du [82]. Cependant, suspect aux yeux des Gauleiter qui tiennent leur congrès annuel à Posen en août 1944, son discours de deux heures se limite à un tableau exhaustif de la production de guerre du Reich ; en fait, lors de ce congrès, il ne rencontre pas l'adhésion du NSDAP, désormais soumis à l'influence grandissante de Bormann, de Goebbels et de Himmler[83].
Dans les mois qui suivent, et jusqu'au mois de novembre, Speer doit défendre le potentiel productif de l'industrie de l'armement, face à la politique de ratissage d'effectifs humains de Goebbels, nommé plénipotentiaire pour la guerre totale, une lutte d'influence entre les deux ministres faisant rage autour des affectations des ouvriers qualifiés[83]. Cette lutte d'influence avec le ministre de la propagande, dont les positions se nouent dans les jours qui précèdent l'attentat du 20 juillet, a pour enjeu le contrôle de l'ensemble des actions mises en place pour mener la guerre totale[84], conflit dont Speer sort largement perdant dès la réunion du cabinet du [85], malgré ses évaluations objectives des besoins de l'industrie de guerre[86]. Après une accalmie en août, le mois de septembre voit une recrudescence des rivalités entre les deux responsables nazis : Goebbels reprend, après les échecs de l'été, sa politique de ratissage des hommes, pour les envoyer au front, et compte, dans le conflit qui l'oppose à Speer, sur le soutien des cadres du NSDAP, Himmler, Robert Ley, Bormann et les responsables territoriaux, les Gauleiter[87]. Speer tente de défendre ses prérogatives devant Hitler, mais, preuve de la baisse de son influence, il se voit explicitement subordonné à Goebbels, dans le cadre de la guerre totale[87]. Cependant, durant l'automne, il regagne le terrain perdu, gain manifesté par le refus de Hitler de trancher systématiquement en faveur de Goebbels[88].
À partir du mois de septembre, il n'hésite pas, avec ses subordonnés, à se rendre dans les régions les plus directement menacées par l'avance alliée : il parcourt ainsi les Gaue rhénans durant sa tournée d'inspection qui se déroule du 10 au , revenant à Berlin avec un rapport objectif sur la situation politique et militaire dans la région[89]. Sa présence dans les régions les plus menacées l'incite à ordonner le maintien de la production, jusqu'au tout dernier moment[90].
En février 1945, Speer, qui a depuis longtemps réalisé que la guerre est perdue, travaille à approvisionner en nourriture et en ravitaillement, en prévision des temps difficiles à venir, les zones qui vont être occupées [91]. Depuis des mois, il tente de prendre ses distances avec Hitler[92] : opposé dès le départ à la politique de la terre brûlée, il s'oppose depuis les premières incursions alliées dans le Reich à la destruction des usines, pour permettre à la fois à la production de continuer le plus tard possible, puis de reprendre lors de l'éventuelle reconquête des territoires perdus[93]. Le , pour motiver son opposition au décret de terre brûlée, alors en préparation, il expose à Hitler la situation de l'économie de guerre allemande, annonçant son effondrement dans les deux mois qui suivent[94], et définit ce qu'il considère comme des objectifs militaires de nature à permettre au Reich de poursuivre la guerre : défendre le territoire allemand sur les rives de l'Oder et du Rhin, rapatrier les unités isolées dans les poches de la Baltique[94].
Rejetant ses conseils, Hitler ordonne, le , la mise en place d'une politique de la terre brûlée dans les zones occupées et en Allemagne[95]. L'ordre de Hitler empêche Speer d'intervenir, et ce dernier se rend à Berlin pour rencontrer Hitler, et lui dire que la guerre est perdue[96]. Hitler lui donne 24 heures pour reconsidérer sa position et lorsque les deux hommes se revoient le lendemain, Speer répond : « je suis entièrement derrière vous[97]. ». Il obtient cependant que la politique de terre brûlée soit placée sous la responsabilité de son ministère[98], ce que Hitler accepte, signant un ordre en ce sens. Dans les semaines qui suivent, Speer parvient à convaincre les généraux et les gauleiters des Gaue occidentaux du Reich[99] d'éviter les destructions d'installations et d'industries, nécessaires après la guerre[100].
Soutenu par les industriels avec lesquels, grâce à sa position, il a tissé des liens étroits[101], il défend l'idée de sauvegarder une infrastructure économique pour la reconstruction d'après-guerre[93] et s'oppose au sabotage des moyens de transport. Il obtient l'assentiment de Hitler à cette politique, en lui faisant espérer une reconquête des bassins industriels de la Ruhr et de la Silésie[102]. Au mois de mars 1945, lors d'une rencontre avec Goebbels, il lui annonce la perte de la guerre du point de vue économique, conséquence de la chute progressive de la production, qu'il anticipe pour la seconde moitié du mois d'avril[102].
Dans le même temps, il applique les consignes de Hitler relatives à l'évacuation des régions envahies, fixant les priorités dans les évacuations : d'abord les troupes, puis les approvisionnements, et enfin, si la chose est encore possible, les réfugiés[102].
À la fin du mois d'avril, Speer parvient à se rendre dans une zone relativement sûre, près de Hambourg, alors que le régime nazi s'effondre, mais il décide de rendre une dernière visite à Hitler à Berlin malgré les risques[103]. Au procès de Nuremberg il dira : « j'ai senti que c'était mon devoir de ne pas m'enfuir comme un lâche, mais de me tenir à nouveau devant lui[104]. ». Speer arrive au Führerbunker le . Hitler semble calme et quelque peu détaché, et les deux hommes ont une longue conversation où le dictateur, se montrant plutôt incohérent, défend ses actions et informe Speer de son intention de se suicider et de son souhait que son corps soit incinéré. Dans la version publiée de Au cœur du Troisième Reich, Speer affirme avoir confié à Hitler qu'il avait désobéi à son ordre de terre brûlée, avant d'assurer le Führer de sa loyauté, ce qui fait monter les larmes aux yeux du dictateur[103]. La biographe de Speer, Gitta Sereny, considère quant à elle : « Psychologiquement, il est possible que cela soit la manière dont il se souvienne de cette rencontre, car c'est ainsi qu'il aurait aimé se comporter et ainsi qu'il aurait aimé que Hitler réagisse. Mais le fait est que rien de cela ne s'est passé[105] ». Elle poursuit en notant que le brouillon original de ses mémoires ne contient pas la réaction larmoyante de Hitler et nie catégoriquement toute confession ou échange émotionnel comme cela avait été avancé par un magazine français[106].
Le lendemain, après un échange avec Eva Braun, Speer quitte le Führerbunker, Hitler se montrant distant avec lui. Il visite la Chancellerie endommagée une dernière fois, avant de quitter Berlin pour retourner à Hambourg[103]. Le , la veille de son suicide, Hitler dicte son testament politique dans lequel Speer est remplacé à son poste de ministre de l'Armement par son subordonné, Karl-Otto Saur[107].
Procès de Nuremberg

Après la mort de Hitler, Speer offre ses services au gouvernement de Flensburg dirigé par le successeur de Hitler, Karl Dönitz, et joue un rôle significatif dans cet éphémère régime. Le , avant que les services d'enquête sur les crimes de guerre ne s'intéressent à lui, l'officier américain Paul Nitze, de l'United States Strategic Bombing Survey (en) (USSBS, Bureau d'étude d'analyse des bombardements stratégiques des États-Unis) se saisit de Speer dans le château de Glücksburg[108].
L'USSBS lui demande s'il veut coopérer et fournir des informations sur l'organisation allemande en temps de guerre et les effets de la guerre aérienne. Speer accepte et, interrogé pendant une semaine, notamment par l'économiste John Kenneth Galbraith, il donne des informations sur un grand nombre de sujets. Le , deux semaines après la capitulation des troupes allemandes, les Britanniques arrêtent tous les membres du gouvernement de Flensburg, et mettent un terme à l'existence de l'Allemagne nazie[109].
Speer, d'abord interné avec d'autres officiels nazis à l'hôtel Palace à Mondorf-les-Bains[110], au Luxembourg, est transféré au château du Chesnay, près de Versailles, où sont regroupés des responsables et ingénieurs de l'armement allemand[110]. Il y est alors interrogé par des officiers américains du quartier-général allié installé à proximité, au Trianon Palace[110]. Lors de l'installation du quartier-général allié à Francfort, tous les prisonniers du Chesnay, dont Speer, sont transférés au château de Kransberg (en)[110]. En , Speer apprend qu'il sera jugé pour crimes de guerre et, quelques jours plus tard, il est transféré et incarcéré à Nuremberg[111]. Speer est inculpé pour les quatre chefs d'accusation possibles : participation à un complot, crimes contre la paix, crimes de guerre et crimes contre l'humanité[112].


Le juge Robert Jackson, de la Cour suprême des États-Unis, procureur en chef américain à Nuremberg, avance que « Speer participa à la planification et à l'application du programme de déportation des prisonniers de guerre et des travailleurs étrangers vers les industries de guerre allemandes et cela entraîna une augmentation de la production alors que les ouvriers mouraient de faim[113] ». L'avocat de Speer, Hans Flächsner, présente Speer comme un artiste projeté dans la vie politique, toujours resté à l'écart de l'idéologie, à qui Hitler avait promis qu'il pourrait revenir à l'architecture après la guerre[114]. Durant sa déposition, Speer accepte la responsabilité des crimes du régime nazi :
« Dans la vie politique, il y a une responsabilité de l'homme dans son propre secteur. Pour celle-là il est évidemment entièrement responsable. Mais au-delà de cela, il y a une responsabilité collective lorsqu'il a été l'un des dirigeants. Qui tenir pour responsable du cours des événements si ce ne sont les assistants les plus proches du chef de l'État[115] ? »
Spectateur du procès, le journaliste et auteur américain William L. Shirer, écrit que, comparé aux autres accusés, Speer « a fait l'impression la plus franche de tous et … durant le long procès parla honnêtement sans essayer d'esquiver sa responsabilité et sa culpabilité[116] ». Speer témoigne également qu'il avait envisagé de tuer Hitler au début de l'année 1945 en lâchant une bouteille de gaz toxique dans un tuyau de ventilation du bunker[117], mais qu'il en fut empêché par la présence d'un haut mur autour de l'entrée d'air[118]. Speer affirme que sa motivation était le désespoir quand il se rendit compte que Hitler voulait entraîner le peuple allemand dans sa chute[117]. Ce prétendu plan d'assassinat a été par la suite accueilli avec un certain scepticisme, et l'architecte rival de Speer, Hermann Giesler, se moqua du fait que « le second homme le plus puissant de l'État n'avait pas d'échelle[119] ».
Speer, reconnu coupable de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité, est acquitté pour les deux autres chefs d'accusation. Le , il est condamné à 20 ans de prison[120]. Alors que trois des huit juges (deux Soviétiques et un Américain) ont initialement demandé la peine de mort, les autres juges sont plus modérés et un compromis est trouvé « après deux jours de discussion et un marchandage féroce[121] ».
Le jugement du tribunal indique que :
« … dans la phase finale de la guerre, Speer fut l'une des seules personnes à avoir eu le courage de dire à Hitler que la guerre était perdue et à avoir pris des mesures pour éviter la destruction impitoyable des usines dans les territoires occupés et en Allemagne. Il appliqua son opposition au programme de terre brûlée de Hitler… en le sabotant délibérément malgré les risques considérables qu'il prenait[122]. »
Douze des 24 accusés sont condamnés à mort (par contumace pour Bormann), trois sont acquittés et sept sont condamnés à des peines de prison[120]. Ils restent dans leurs cellules à Nuremberg le temps que les Alliés décident où, et dans quelles conditions ils seront incarcérés[123].
Emprisonnement

Le , Speer et six autres prisonniers, tous anciens hauts responsables nazis, sont emmenés à Berlin sous bonne garde[124]. Les détenus furent transférés à la prison de Spandau, se trouvant dans le secteur britannique de ce qui devint par la suite Berlin-Ouest, où ils reçurent un numéro ; Speer était le numéro 5[125]. Les prisonniers étaient initialement gardés à l'isolement, sauf durant une heure par jour, et n'avaient pas le droit de parler entre eux ou avec les gardes[126]. Au fil du temps, ce régime strict fut assoupli, particulièrement lors des trois mois sur quatre, où les puissances occidentales (France, Grande-Bretagne, États-Unis) étaient chargées de la prison[127]. Speer se considérait comme un exclu parmi les autres prisonniers, du fait de sa prise de responsabilité à Nuremberg[128].
Speer essaya de rendre sa détention aussi productive que possible. Il écrivit : « Je suis obsédé par l'idée d'utiliser cette période de confinement pour écrire un livre d'une importance majeure… Cela pourrait signifier transformer la cellule de prison en l'antre d'un intellectuel[129] ». Les prisonniers n'avaient pas le droit d'écrire leurs mémoires et le courrier était limité et sévèrement censuré.
Néanmoins, grâce à l'offre d'un aide-soignant compréhensif, Speer parvint à envoyer ses écrits, qui finirent par représenter 20 000 feuilles, à Wolters. En 1954, Speer avait terminé de rédiger ses mémoires, qui devinrent la base de Au cœur du Troisième Reich et Wolters les organisa sous la forme de 1 100 pages dactylographiées[130]. Il fut également autorisé à envoyer des lettres et des instructions financières et à obtenir du papier et des lettres de l'extérieur[131]. Ses nombreuses lettres à ses enfants, toutes transmises secrètement, formèrent finalement la base du Journal de Spandau[132].
Une fois le brouillon de ses mémoires transmis clandestinement, Speer chercha un nouveau projet. Il en trouva un en réalisant ses exercices quotidiens consistant à marcher en cercles dans la cour de la prison. Mesurant son parcours avec soin, Speer entreprit de parcourir la distance entre Berlin et Heidelberg (dans le sud-ouest de l'Allemagne). Il poursuivit ensuite son idée à l'échelle du monde en visualisant les endroits qu'il « traversait » dans la cour de la prison. Speer commanda des livres de voyage et des ouvrages sur les pays qu'il imaginait traverser pour se représenter l'image la plus précise possible[133]. Mesurant méticuleusement chaque mètre parcouru et reportant les distances sur une carte du monde, il commença son parcours dans le nord de l'Allemagne, continua vers l'est en Sibérie, traversa le détroit de Béring avant de poursuivre vers le sud ; il acheva sa peine à 35 km au sud de Guadalajara au Mexique[134].
Speer consacra beaucoup de son temps et de son énergie à la lecture. Même si les prisonniers avaient quelques livres dans leurs affaires personnelles, la prison de Spandau n'avait pas de bibliothèque, donc les ouvrages étaient prêtés par la bibliothèque municipale de la ville[135]. À partir de 1952, les détenus furent également autorisés à commander des livres à la bibliothèque centrale de Berlin à Wilmersdorf[136].
Speer était un lecteur vorace et il lut 500 livres durant ses trois premières années de détention à Spandau[137]. Il lisait des romans, des journaux de voyage, des livres sur l'Égypte antique et des biographies de personnages historiques comme Lucas Cranach l'Ancien, Édouard Manet et Gengis Khan[136]. Speer appréciait également le jardin de la prison, où il pouvait travailler lorsqu'il souffrait de l'angoisse de la page blanche[138]. Il fut autorisé à construire un jardin ambitieux et transforma ce qu'il décrivit initialement comme une « étendue sauvage[139] » en ce que le commandant américain de la prison qualifia de « jardin d'Éden de Speer[140] ».
Les défenseurs de Speer ont continuellement fait campagne pour sa libération. Parmi ses partisans figurent Charles de Gaulle[141], le diplomate américain George Ball[141], l'ancien haut-commissaire américain John McCloy[142] et l'ancien procureur britannique à Nuremberg, Hartley Shawcross[142]. Willy Brandt, fervent défenseur de Speer[143], envoie des fleurs à sa fille le jour de sa libération[144] et met un terme aux procédures de dénazification contre lui[145], lesquelles auraient pu entraîner la confiscation de ses biens[146]. Une réduction de peine nécessite le consentement des quatre puissances occupantes, et les Soviétiques s'opposent fermement à tout mouvement en ce sens[142]. Speer réalise donc l'ensemble de sa peine et il est libéré, à minuit sonnant, le matin du [147].
Libération et fin de vie


Pour la libération de Speer, événement médiatique mondial, les journalistes se rassemblent dans les rues et dans le hall de l'hôtel de Berlin, où Speer va passer ses premières heures de liberté après 20 ans de détention[148]. Il parle peu et réserve ses commentaires pour un entretien avec le magazine Der Spiegel publié en dans lequel il assume à nouveau sa responsabilité personnelle dans les crimes du Troisième Reich[149]. Abandonnant son idée de revenir à l'architecture (deux associées possibles meurent peu avant sa libération[150]), il rassemble ses écrits rédigés à Spandau en deux livres autobiographiques et publie par la suite un troisième ouvrage sur Himmler et la SS.
Ses livres fournissent un point de vue unique et personnel sur les personnalités de la période nazie et sont des témoignages importants pour les historiens. Speer a été aidé dans la mise en forme de son travail par Joachim Fest et Wolf Jobst Siedler (en) de la maison d'édition Ullstein[151]. Speer a été incapable de renouer des liens avec ses enfants, même avec son fils aîné Albert, également devenu architecte. Selon sa fille, Hilde, « un par un mes frères et sœurs ont abandonné. Il n'y avait pas de communication[152] ». Sa deuxième fille, Magret, est photographe.
À la suite de la publication de ses livres à succès, Speer donne d'importantes sommes d'argent à des organisations caritatives juives. Selon Siedler, ces dons représentaient jusqu'à 80 % de ses droits d'auteur. Speer est resté un donateur anonyme par crainte de rejet et par peur d'être qualifié d'hypocrite[153].
Dès 1953, lorsque Wolters s'oppose fermement à ce que Speer qualifie Hitler de criminel dans ses mémoires, Speer prédit qu'il perdrait un « bon nombre d'amis[130] » lorsque ses écrits seraient publiés, ce qui est advenu, car, à la suite de la publication d'Au cœur du Troisième Reich, des amis proches comme Wolters et le sculpteur Arno Breker, se sont éloignés de lui. Hans Baur, le pilote personnel de Hitler, suggère que « Speer a dû prendre congé de sa raison[154] ». Wolters se demande si Speer ne « marchait pas à présent dans la vie dans un cilice, distribuant sa fortune aux victimes du national-socialisme, renonçant à toutes les vanités et les plaisirs de la vie et vivant de sauterelles et de miel sauvage[155] ».
Speer s'est rendu facilement accessible aux historiens et aux autres questionneurs[156]. Il réalise un long entretien pour le magazine Playboy de dans lequel il affirme « si je ne l'ai pas vu alors c'est parce que je ne voulais pas le voir[157] ». En , Speer réalise son premier voyage en Grande-Bretagne, sous un faux nom[156] pour être interviewé sur le programme Midweek de la BBC présenté par Ludovic Kennedy. À son arrivée, il est détenu durant près de huit heures à l'aéroport de Londres lorsque les services d'immigration découvrent sa véritable identité. Le secrétaire d'État à l'Intérieur Robert Carr autorise Speer à rester dans le pays pendant 48 heures[158].
Huit ans plus tard, alors qu'il se trouve à nouveau à Londres pour participer au programme Newsnight de la BBC, Speer est victime d'une crise cardiaque et meurt le [2]. Au moment de sa mort, il était avec une Anglaise d'origine allemande dont il s'était rapproché [159]. Speer a continué de s'interroger sur ses actions sous Hitler jusqu’à la fin de sa vie. Dans son dernier livre, L'Immoralité du pouvoir, il se demande, « Que se serait-il passé si Hitler m'avait demandé de prendre des décisions requérant la plus grande dureté ? …Jusqu'où serais-je allé ? … Si j'avais occupé une position différente, jusqu'à quel point j'aurais ordonné des atrocités si Hitler m'avait demandé de le faire[160] ? ». Il laisse ces questions sans réponses[160].
Héritage et controverses
La vision de Speer comme un « homme providentiel » non politisé est critiquée par l'historien britannique Adam Tooze de l'université Yale[161]. Dans son livre Le Salaire de la destruction publié en 2006, Tooze, poursuivant le travail de Gitta Sereny, avance que l'engagement de Speer dans la cause nazie est bien plus important que ce qu'il a rapporté[162],[163]. Tooze affirme de plus que la « mythologie » de Speer[d] (en partie nourrie par Speer[165]) n'a pas été assez critiquée et qu'elle a poussé de nombreux historiens à attribuer trop de crédits à Speer, notamment en ce qui concerne ses affirmations relatives à son action en tant que ministre de l'armement (accroissement de la production). Tooze invite à ne pas sous-estimer la fonction « hautement politique » du miracle de l'armement[e].
Chapoutot relève quant à lui l'aspect absurde des opérations menées dont le meilleur résultat était tout au plus de remplacer le matériel perdu dans un contexte où la suprématie des alliés était devenue évidente, ce que Todt avait par ailleurs annoncé à Hitler avant de mourir accidentellement[34].
Jean-Noël Orengo relève quant à lui l'importance des procédés narratifs à l’œuvre chez Speer, procédés qui lui auront valu une deuxième carrière en tant que star[13],[167]: « Un homme [Albert Speer] qui a donné une fiction de lui-même tellement forte, qu'une lutte va s'instaurer avec la vérité recherchée par les historiens. »
Héritage architectural

Il ne reste pas grand-chose des travaux architecturaux de Speer en dehors des plans et des photographies. Il n'existe plus aucun des bâtiments berlinois dessinés par Speer durant la période nazie ; une rangée de lampadaires doubles conçus par Speer existe encore le long de la Straße des 17. Juni[168]. La tribune du Zeppelinfeld à Nuremberg, bien qu'en partie démolie, peut toujours être visitée[169]. Le travail de Speer peut également être vu à Londres, où il a redessiné l'ambassade allemande au Royaume-Uni alors située au 7-9 Carlton House Terrace. Depuis 1967, elle accueille les bureaux de la Royal Society. Son travail, dépouillé de ses décorations nazies, existe encore en partie[pas clair][170].
Un autre héritage est l'Arbeitsstab für den Wiederaufbau bombenzerstörter Städte (de) (« Groupe de travail sur la reconstruction des villes détruites »), créé par Speer en décembre 1943 pour reconstruire les villes allemandes bombardées afin de les rendre plus vivables à l'ère automobile[171]. Présidé par son ami et collègue Wolters, le groupe de travail prit en compte une possible défaite militaire dans ses travaux[171]. Les recommandations de l'Arbeitsstab servirent de base aux projets de redéveloppement d'après-guerre et plusieurs membres du groupe devinrent des figures majeures de la reconstruction[171].
Actions envers les Juifs
Dans son autobiographie Au coeur du troisième Reich, Speer passe sous silence ce qui n'est pas à son avantage, en particulier les conséquences d'un mandat politique nazi. En tant qu'inspecteur général des bâtiments, Speer était responsable du Département central de la réimplantation[172]. À partir de 1939, le Département appliqua les lois de Nuremberg pour expulser les Juifs de leurs propriétés à Berlin afin de reloger les non-Juifs déplacés par les bombardements ou les reconstructions[172]. Au total 75 000 Juifs furent expulsés par ces mesures[173]. Speer était au courant de ces activités et suivait leur progression[174]. Au moins un mémo original de Speer à ce sujet existe encore[174] de même que la Chronique des activités du Département tenue par Wolters[175].
falsification de documents
À la suite de sa libération de Spandau, Speer présenta aux Archives fédérales allemandes une version éditée de la Chronique purgée à sa propre demande par Wolters de toute mention relative aux Juifs[176]. Lorsque David Irving découvrit les incohérences entre la Chronique éditée et d'autres documents, Wolters exposa la situation à Speer, qui répondit en suggérant que les pages en rapport de la Chronique originale devraient « cesser d'exister[177] ». Wolters ne détruisit pas le document original et autorisa son accès au doctorant en histoire Matthias Schmidt (de) (qui, après avoir obtenu son doctorat, développa sa thèse dans un livre, Albert Speer : la fin d'un mythe)[178]. Speer considéra les actions de Wolters comme une « trahison » et un « coup de poignard dans le dos[179] ». La version originale de la Chronique arriva aux Archives en 1983 après la mort de Wolters et de Speer[175].
Connaissance des crimes nazis
Speer affirma à Nuremberg et dans ses mémoires qu'il n'avait rien su de la Shoah. Dans Au cœur du Troisième Reich, son unique allusion aux crimes nazis est qu'au milieu de l'année 1944, Hanke, alors gauleiter de Basse-Silésie, lui aurait dit de ne jamais accepter une invitation à visiter un camp de concentration dans le gau voisin de Haute-Silésie, car il « y avait vu un spectacle qu'il n'avait pas le droit de décrire et qu'il n'était pas non plus capable de décrire[180] ».
La présence de Speer à la conférence des Gauleiter à Posen le 6 octobre 1943 est soumise à des conjectures suite à son déni. Ce jour-là, Himmler prononça un discours détaillant la Shoah en cours, aux dirigeants nazis. Himmler déclara, « Il a fallu prendre la grave décision de faire disparaître ce peuple de la terre… Dans les territoires que nous occupons, la question juive sera réglée à la fin de l'année[181] ». Speer est mentionné plusieurs fois dans le discours et Himmler semble s'adresser à lui directement[182]. Or, dans Au cœur du Troisième Reich, Speer évoque son propre discours aux dirigeants nazis (qui eut lieu plus tôt dans la journée), mais ne mentionne pas le discours de Himmler[183],[184].

En 1971, l'historien américain Erich Goldhagen (de), survivant de l'Holocauste, publia un article soutenant que Speer était présent lors du discours de Himmler. Selon Fest, dans sa biographie de Speer, « l'accusation de Goldhagen aurait certainement été plus convaincante[185] » s'il n'avait pas placé les supposées déclarations liant Speer à la Shoah entre guillemets, attribuées à Himmler, qu'il avait simplement inventées[185]. En réponse, après d'intenses recherches dans les Archives fédérales à Coblence, Speer dit qu'il avait quitté Posen vers midi (bien avant le discours de Himmler) pour rejoindre le quartier-général de Hitler à Rastenburg[185].
Mais, dans ses mémoires, publiés avant l'article de Goldhagen, Speer se souvenait que dans la soirée après la conférence, de nombreux dirigeants nazis étaient tellement ivres qu'il avait fallu les aider à monter dans le train spécial devant les emmener à une réunion avec Hitler[186]. L'un de ses biographes, Dan van der Vat, suggère que cela implique nécessairement qu'il était resté à Posen (Poznań) et qu'il avait donc entendu le discours de Himmler[187]. En réponse à l'article de Goldhagen, Speer avança qu'en écrivant son livre, il avait rapporté cet incident, le datant de 1943, alors qu'il avait eu lieu au congrès des Gauleiter de Posen en [188].
Le , le Daily Telegraph rapporta que des documents avaient été découverts montrant que Speer avait approuvé la fourniture de matériaux de construction pour l'agrandissement d'Auschwitz après que deux de ses assistants eurent visité le camp, un jour où près d'un millier de Juifs avaient été assassinés. Les documents portaient des annotations manuscrites attribuées à Speer. Sa biographe Gitta Sereny avance que, du fait de sa charge de travail, Speer n'était pas personnellement au courant de telles activités[189].
Le , The Guardian remet en cause l'image du bon nazi qu'a voulu se forger Albert Speer. Le journal divulgue une lettre écrite en 1971 par Speer à Hélène Jeanty, la veuve d'un chef de la résistance belge, devenue une amie de Speer, dans laquelle, en réponse à l'envoi par Hélène Jeanty de son livre La Peine de Vivre (1952), il admet avoir participé à la conférence de Posen et confirme y avoir entendu Himmler, chef de la SS et de la police, développer le concept de Solution finale[190]. Il confirme ainsi les accusations de Goldhagen en 1971, qu'il avait publiquement dénoncées. Dans ses entretiens (qui commencent en 1977) avec Gitta Sereny, il maintient néanmoins ne pas avoir été au courant de la solution finale. Le « combat avec la vérité » d'Albert Speer est surtout un combat (gagné jusqu'à sa mort) pour imposer sa vérité dans les médias.
Le débat sur la connaissance ou la complicité de Speer dans la Shoah en a fait un symbole pour ceux qui furent impliqués dans le régime nazi, mais n'ont pas pris (ou affirmèrent ne pas avoir pris) part activement aux atrocités du régime. Comme le réalisateur Heinrich Breloer l'a remarqué : « [Speer a offert] une opportunité à ceux qui ont pu dire : “Croyez-moi, je ne savais rien de la Shoah. Regardez l'ami du Führer, il n'en savait rien non plus”[189] ».
En 2022, le centre de documentation berlinois Topographie de la terreur a consacré une exposition à l'impact des livres de Speer en République fédérale d'Allemagne : « Albert Speer en République fédérale d'Allemagne. faire face au passé allemand », qui prouve grâce à des travaux historiques récents la connaissance par Speer des persécutions nazies et de la Shoah, montre le travail éditorial de Siedler pour « polir » et promouvoir les ouvrages de Speer, et reprend les conclusions de Breloer.
« Après avoir obtenu sa liberté, il a présenté avec succès sa légende au public. Il a affirmé qu'il n'était pas au courant des crimes nazis et, séduit par l'aura d'Hitler, s'était impliqué dans la guerre sans faute de sa part.
L'objectif de cette exposition du Centre de documentation est de savoir pourquoi la légende de Speer a trouvé une si grande résonance au sein de la République fédérale d'Allemagne pendant tant de décennies - même après que nombre de ses histoires aient été longtemps réfutées par la recherche historique. »
Publications
- Au cœur du Troisième Reich, Paris, Fayard, coll. « Pluriel », (ISBN 9782818500316, présentation en ligne).

- (Édition anglaise : (en) Inside the Third Reich (trad. de l'allemand par Richard et Clara Winston), New York - Toronto, Macmillan, (ISBN 9780297000150, LCCN 70119132).
Réimpression papier en 1997 par Simon & Schuster, (ISBN 9780684829494) - (Édition allemande originale: (de) Erinnerungen [Reminiscences], Berlin - Frankfurt am Main, Propyläen/Ullstein Verlag, (ISBN 9783548030265, OCLC 639475))
- (en) Spandau: The Secret Diaries (trad. Richard et Clara Winston), New York - Toronto, Macmillan, (ISBN 9780026128100).

- (Édition allemande originale: (de) Spandauer Tagebücher [Spandau Diaries], Berlin - Frankfurt am Main, Propyläen/Ullstein Verlag, (ISBN 9783549173169, OCLC 185306869))
- (en) Infiltration: How Heinrich Himmler Schemed to Build an SS Industrial Empire, Macmillan, (ISBN 9780026128001).
- (Édition allemande originale: (de) Der Sklavenstaat : meine Auseinandersetzungen mit der SS [The Slave State: My Battles with the SS], Deutsche Verlags-Anstalt, (ISBN 9783421060594, OCLC 7610230))
- (de) Karl Arndt, Georg F. Koch, Lars O. Larsson et Albert Speer (illustrations et préface), Albert Speer - Architektur : Arbeiten 1933-1942, Propyläen Verlag, (1re éd. 1978), 184 p. (ISBN 978-3549054468).
- (de) « Die Bürde werde ich nicht mehr los, SPIEGEL-Gespräch mit Albert Speer über Adolf Hitler und das Dritte Reich », Der Spiegel, no 46, , p. 48-62 (lire en ligne, consulté le ).
Dans les arts et la culture populaire
Filmographie
Cinéma
- 1955 : La Fin d'Hitler de Georg Wilhelm Pabst, joué par Erland Erlandsen (de).
- 2004 : La Chute d'Oliver Hirschbiegel, joué par Heino Ferch.
- 2005: Speer et Hitler, L'architecte du diable de Heinrich Breloer, joué par Sebastian Koch[191],[192].
- 2007 : Mon Führer : la Vraie Véritable Histoire d'Adolf Hitler de Dani Levy, joué par Stefan Kurt.
Littéraires
Roman
- Jean-Noël Orengo, Vous êtes l’amour malheureux du Führer, Grasset, , 272 p. (ISBN 978-2246831372)
Théâtrales
- 2015 : Speer Architettura e-é Potere, monologue théâtral du collectif Gli Eredi[193], joué par Ettore Nicoletti (it)[194]. et mis en scène par Benoît Félix-Lombard. Écrit par Kristian Fabbri[195] (architecte), le texte a reçu le prix Premio autori italiani – 2015 Premio Fondazione Teatro Carlo Terron – Sezione Monologhi[196].
Documentaires
- 1976 : L'Empreinte de la justice de Marcel Ophüls
- 1996 : Hitlers Helfer épisode Speer Der Architekt de Guido Knopp.
- 2005 : Speer et Hitler, l'architecte du diable de Heinrich Breloer.
- 2006 : Nuremberg: Nazis on Trial de Paul Bradshaw, Nigel Paterson et Michael Wadding.
- 2017 : Hitler et le cercle du mal de Vicky Matthews et Matthew Hinchcliffe.
- 2019 : Nazis : les visages du mal épisode Albert Speer de Mark Stevenson.
- 2020 :
- Speer Goes to Hollywood de Vanessa Lapa
- Nazis, la fabrique du mal épisode Albert Speer de Laurence Durkin.
- 2022 : Nuremberg, le procès des nazis épisode Albert Speer de Paul Bradshaw et Nigel Paterson Null.
- 2023 : Hitler et les ingénieurs du IIIe Reich épisode Albert Speer de Tom Williams.
- 2026 : Hitler et le cercle du Mal, 7/7 : Albert Speer, portrait d'un nazi idéal, Affaires sensibles, France Inter,