Art néolithique
type d'art et son histoire
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L'art néolithique est celui des premières sociétés agricoles et pastorales, ou seulement pastorales. Il apparaît au Moyen-Orient dès 10 000 avant l’ère commune (AEC). Ces cultures néolithiques ne connaissent ni la métallurgie (bronze, fer), ni l'organisation étatique. Cet art englobe des peintures et gravures rupestres, sur roche à l'air libre, des objets en pierre polie, ainsi que des céramiques (poteries et statuettes) qui apportent un éclairage précieux sur la vie au sein de ces cultures[N 1].




Contrairement aux végétaux, très rarement figurés, les animaux sont un thème majeur. Toutefois, la grande nouveauté réside dans la place accordée à la figure humaine — hommes, femmes et enfants —, désormais représentée dans l'art rupestre sur des parois rocheuses en plein air et non plus au fond des grottes, comme c'était le cas dans l'art pariétal paléolithique[1]. L’image de l'être humain y apparaît rarement naturaliste : elle est le plus souvent simplifiée, stylisée[N 2] ou évoquée par des formes symboliques inventées. Parallèlement, les compositions abstraites et les motifs géométriques répétés atteignent une grande complexité, notamment sur la vaisselle de céramique en terre cuite. Cette dernière impose d'ailleurs une contrainte à l'artiste : adapter son décor de surface à une forme tridimensionnelle.
Avec la poterie en terre cuite, l'inventivité des Néolithiques dans le choix des formes et des décors devient un marqueur essentiel pour identifier, définir et dater ces différentes cultures[2]. Cette période est également marquée par l'émergence de nouvelles techniques, au premier rang desquelles figure le polissage des pierres (parfois précieuses comme le jade), l’art du textile, mais aussi avec le développement de l'architecture monumentale et le travail de la terre cuite, qui apparaissent à des moments différents selon les régions.
L'ensemble des objets transportables, mobiles — bijoux, outils décorés, céramiques et statuettes en terre cuite ou en pierre — compose ce qu'on appelle l'« art mobilier » néolithique, tandis que la roche sculptée ou gravée en place constitue les pétroglyphes.
Sur le plan symbolique, les statuettes féminines, abondantes dans presque tous les foyers néolithiques, sont nettement plus nombreuses que les représentations masculines, à l'inverse de ce que l'on observait au Paléolithique ; le sens de cette prédominance demeure une énigme. Tout aussi mystérieuses, les figures hybrides mi-humaines, mi-animales (dites thérianthropes) sont associées par de nombreux archéologues à des pratiques chamaniques, un sujet qui fait encore débat aujourd'hui[3].
Cet article n'a pas prétention à l'exhaustivité mais propose un panorama mondial des manifestations artistiques néolithiques, en accordant une place plus importante au Moyen-Orient, sur les sites les plus anciens, et à l'Europe en raison de l'abondance des recherches qui y ont été menées.
Cadre temporel
Les cultures néolithiques émergent après la période froide et sèche du Paléolithique au début de l'Holocène, marqué par un net réchauffement climatique entre le Xe et le VIIIe millénaire. L'augmentation des précipitations réduit alors les zones désertiques, des conditions favorables au développement des chasseurs-cueilleurs mésolithiques. Par la suite, les variations climatiques locales ont encouragé le passage à une économie de production agricole, propre au Néolithique. Après plusieurs millénaires, certaines cultures néolithiques — dites chalcolithiques — développent une métallurgie à petite échelle de l'or, de l'argent et du cuivre.
Au-delà du Néolithique, plusieurs sociétés maîtrisent la technologie du bronze (Âge du bronze) puis celle du fer (Âge du fer), tandis que d'autres passent directement du Mésolithique à l’Âge du bronze ou à la métallurgie du fer avec agriculture et pastoralisme. C'est à cette époque que de grandes cités émergent, donnant naissance aux premiers États. D'autres cultures néolithiques conservent leur mode de vie inchangé, tandis que certains groupes mésolithiques de chasseurs-cueilleurs perpétuent leurs traditions adaptées à leur environnement. Ces deux comportements se poursuivent parfois jusqu'à l'arrivée des colonisateurs occidentaux au XVe siècle de notre ère.
Pierres polies
Également appelé « âge de la pierre polie », le Néolithique se caractérise par deux outils emblématiques : la hache et l’herminette, qui succèdent au biface du Paléolithique. Bien que la pierre polie s’étende à divers objets, la majorité de l'outillage reste taillée[4]. Mais haches et herminettes, après avoir été préformées par enlèvement d'éclats, sont soigneusement polies pour offrir un tranchant optimal. Leurs lignes épurées répondent parfaitement aux besoins du travail du bois, devenu essentiel dans une société désormais sédentaire aux habitats fixes[5].
Les haches étaient emmanchées ou utilisées directement comme hachettes. Emmanchées, elles servaient aussi à combattre. Tandis que la hache permet d'abattre et de couper, l'herminette emmanchée sert davantage à écorcer, façonner et sculpter le bois. Les roches utilisées étaient sélectionnées selon leur dureté et leur usage final. En Europe, les artisans travaillaient aussi bien des matériaux plus ou moins locaux (schiste, silex, diorite, amphibolite, éclogite) que des roches précieuses ( jaspe, jadéite) qui faisaient l'objet d'échanges sur de longues distances.
Toutes n'avaient pas une vocation utilitaire : certaines pièces, de grande taille, ne portaient aucune trace d'usage. Véritables objets de prestige, celles-ci témoignaient du statut social de leur possesseur, alimentaient les réseaux de troc ou faisaient office de dépôts rituels enfouis sous terre. Elles dépassaient ainsi la simple fonction d'outil pour devenir des symboles de pouvoir, d'échange et de mémoire[6].
L'esthétique de ces pierres impressionne par la précision de leurs formes et la tension de leurs courbes, conçues pour l'efficacité. On observe néanmoins une grande variété typologique. Les lames exceptionnellement longues, impropres au travail, constituaient de véritables biens de valeur réservés à l'élite. Enfin, le polissage poussé des roches dures révélait leur éclat lumineux, parfois presque métallique. Associé à la couleur, à la dureté et à la rareté de la pierre comme le jade, ce jeu avec la lumière renforçait la préciosité de l'objet[7].
Les perles en pierres de couleurs, souvent multicolores, sont délicatement percées et portées autant par des hommes, des femmes et des enfants, mais pas par tous.
Art néolithique et société
- L’art, signe de hiérarchies et porteur de nouvelles images des femmes. Ici, en Europe
- Herminette. Jaspe poli, Largeur 2,8 ; longueur 7,6 ; épaisseur 2,1 cm. 5300-4800. Néolithique ancien. Belgique. Musée gallo-romain de Tongres.
- Trois anneaux-disques en jadéitite des Alpes, polis. Tertre funéraire du Bréhan, 4500-3600. Musée de Préhistoire de Carnac.
- Parure. Os et nacre. Aulnay-aux-Planches. Néolithique récent. Musée d’Épernay.
- Statue-menhir féminine, baudrier et poinçon. Mas-Capelier, Aveyron, IIIe millénaire. Musée d'archéologie nationale[10].
Deux phénomènes sociaux majeurs sont bien visibles dans l'art néolithique et ils se constituent plus ou moins partout : c’est l’apparition de hiérarchies et d'une multitude d’images de la femme.
Signes de hiérarchies

Au Néolithique, le nombre de tombes augmente considérablement, qu’elles soient individuelles ou collectives[12]Dès le Paléolithique, le traitement accordé aux morts prévoyait déjà pour certains le dépôt d'objets destinés à les accompagner. Il s'agissait invariablement de pièces plus ou moins précieuses, façonnées avec une grande maîtrise[13].
En Europe et au Moyen-Orient, avec l'apparition des premiers cimetières néolithiques[14], seule une minorité de la population est inhumée avec ce mobilier funéraire. Dans ces ensembles, la majorité des défunts — plus ou moins éloignés du centre de la nécropole — ne possède aucun objet. Il faut toutefois noter que les matières organiques et putrescibles (végétaux, cuirs ou textiles) ont totalement disparu. Si les signes de distinction genrée n’apparaissent pas dans les phases les plus anciennes au Moyen-Orient et dans les Balkans, ils émergent après 5000 av. J.-C. : les femmes sont alors associées exclusivement à de la parure, tandis que les hommes reçoivent à la fois parures et outils [15].
En Chine, au sein de la culture de Majiayao (phase Majiayao, v. 3500-2700 av. J.-C.), une relative égalité entre les genres semble prévaloir, bien que les dépôts diffèrent : les hommes sont enterrés avec des instruments liés au labour et aux travaux des champs, tandis que les femmes le sont avec des outils de filage et des poteries. Plus tard, au cours de la phase Machang de cette même culture (v. 2500-1800 av. J.-C.), une unique tombe au milieu d'autres semblables pouvait contenir jusqu'à 85 céramiques, peintes de motifs complexes : un indicateur manifeste de l’émergence d'inégalités sociales[16].
Des matériaux très rares, importés de loin comme le jaspe ou le jade, se retrouvent dans quelques sépultures masculines sous la forme de haches ou d’herminettes d’exception, fortement valorisées socialement. Leur présence presque exclusive dans ces tombes d’hommes témoigne du statut probablement supérieur des groupes patriarcaux au Néolithique[17].
La perfection formelle de certaines herminettes — conçues dans une roche particulièrement dure à travailler mais se prêtant idéalement au polissage — et leur état impeccable au moment du dépôt témoignent de la valeur attribuée à ces pièces autant que du statut du défunt. Elles traduisent également la parfaite maîtrise technique et la vision d'ensemble de leurs artisans, du choix du matériau brut jusqu'à la pièce polie vouée à l'usage funéraire[N 3].
Les parures funéraires participent elles aussi à ces distinctions sociales. Au Néolithique ancien, plus précisément durant la période du Rubané (v. 5500-4700 av. J.-C.) en Champagne [N 4], les ornements portés par certains hommes, femmes[N 5]et enfants étaient souvent composés de coquillages nacrés, souvent de couleurs. Les plus luxueux provenaient de Méditerranée ou de la côte atlantique — située à plus de 300 kmde là et encore occupée par des populations mésolithiques. Il pouvait s'agir de natices, de pourpres petite pierre ou de bivalves (coques) du genre Cyclocardia. À ces coquillages importés s'ajoutaient des matériaux locaux d'une grande rareté, comme des canines (ou craches) de cerf, mais aussi plus simplement du calcaire, des coquillages de rivière (moules d’eau douce) ou des fossiles locaux. Dans ce contexte, seuls 20 % des hommes, 22 % des enfants et 25 % des femmes emportaient des parures dans leur tombe[18].
Des dispositifs funéraires mégalithiques — apparus en Europe autour de 4000 — témoignent chaque fois de la capacité de ces élites à mobiliser la main-d'œuvre de toute une région[19]. Les objets exceptionnels accumulés dans leurs sépultures constituent la marque tangible d’une richesse et d’un pouvoir considérables, qui tranchent avec le dénuement quasi total des autres défunts.
Le contenu tout comme la monumentalité de la tombe signalent donc, dès le Néolithique, le statut du défunt. En France, les tertres géants de Carnac[N 6]et leur mobilier funéraire en sont particulièrement exemplaires[N 7]. L'étude de ce matériel archéologique révèle que des chefferies — des organisations au sein desquelles les dirigeants exercent un véritable pouvoir politique fondé sur la coercition — ont pu émerger indépendamment des conflits armés de l’Âge du bronze ou du fer[20].
C’est ainsi tantôt un travail collectif gigantesque, tantôt un matériau exotique ou encore une prouesse technique qui confèrent leur valeur symbolique à ces insignes de prestige hiérarchisés. On recherchait alors des roches monumentales pour édifier les sépultures, et des matériaux rares d'origine étrangère pour garnir les dépôts funéraires. Ces matières rares sous-entendent l'existence de réseaux d'échange à longue distance s'étendant sur plusieurs milliers de kilomètres. Les couleurs jouaient également un rôle essentiel, qu'il s'agisse des pierres polies (disques, haches... parfois en jadéitite[N 8]) ou des coquillages exotiques dont les pigments ont aujourd'hui disparu. Enfin, des études récentes montrent que la valeur de ces objets d'art tenait aussi à une véritable maîtrise technologique : à l'image des grandes lames de silex mesurant jusqu'à 45 cm. de long, dont la taille nécessitait l'emploi d'un appareillage adapté capable d'exercer une pression de 400 kg/cm²[21].
Images de femmes

Hypogée de Hal Saflieni. VIe millénaire.
Malte, Musée national d'archéologie
La découverte d'un très grand nombre de statuettes féminines au Néolithique — le plus souvent en contexte domestique ou parmi les déchets ménagers, et plus rarement en milieu funéraire[22] — a suscité de multiples interprétations[23],[24].
Si certains archéologues et philosophes y ont vu, sans preuve formelle, l'évocation d'une « Déesse Mère » ou un symbole de « fertilité », ils ont également parfois interprété certains ensembles architecturaux monumentaux comme des « sanctuaires » propres à de supposées « sociétés matriarcales du passé »[25]. À l'inverse, d'autres chercheurs privilégient une approche plus prudente : ils préfèrent parler de « figurines (ou statuettes) féminines stéatopyges » et de « bâtiments spéciaux », voire de « salles collectives polyvalentes », sans y associer la notion de culte a prori[26].

La sculpture connaît alors un développement précoce et original : pratiquement toutes les cultures néolithiques — à la rare exception de la Chine et de la Corée — voient apparaître des figurines féminines. Façonnées en terre cuite, en pierre, en os ou en ivoire, elles s'avèrent bien plus nombreuses que les représentations masculines. En revanche, les hommes sont représentés beaucoup plus fréquemment que les femmes dans l’art pariétal.
La majorité de ces statuettes figure des femmes enceintes ou plus ou moins obèses. Presque systématiquement stylisées, elles ne sont que très rarement naturalistes. Souvent dotées de hanches larges, ces figures posent leurs mains sur leurs seins ou sur leur ventre bombé. Selon Claudine Cohen, il est possible qu'il s'agisse d'amulettes destinées à protéger la grossesse ou de talismans portés par des femmes désirant enfanter[N 10]. De fait, dès cette période reculée, les spécialistes observent une croissance démographique portée par une natalité particulièrement dynamique.
Malgré l'image que donnent ces statuettes, l’étude des squelettes montre qu’au moins au début du Néolithique le poids et la taille des femmes sont les plus faibles de toute la Préhistoire. Toujours au début du Néolithique, une étude portant sur les groupes de culture rubanée de l'Ouest (de l’Alsace au Bassin parisien) le régime alimentaire, pourtant peu différencié, montre plus de féculents pour les femmes et plus de viande pour certains hommes[27]. Les femmes auraient eu une consommation insuffisante de viande et de lait[28]. Comparée à celle des chasseurs-cueilleurs, la taille des hommes a moins diminué que celle des femmes[29]. Le couple de Gulmenitsa (4500-4200), qui se tient par l'épaule[N 11], représente un couple hétérosexuel et leur donne la même taille[30]. Enfin, partout où cela a été mesuré, le squelette des femmes porte les indices d’un travail répétitif à la meule à bras : pour préparer les aliments végétaux, comme les céréales cultivées. Les statuettes ne le montrent pas, non plus.
La tombe conserve des signes de distinction par la présence ou l'absence d'objets de valeur, un phénomène observé en Europe à partir d’environ 6000 AEC. Dans le cadre de la culture du Rubané, l'abondance des données permet d'analyser le mobilier funéraire. L'étude des parures et des herminettes sert à comparer le statut des femmes entre elles et par rapport aux hommes, eux-mêmes porteurs d'ornements[N 12],[31]. Pour l’Europe du VIIe millénaire, les données indiquent une concentration de la richesse et du pouvoir au sein d'un groupe masculin restreint[32]. Quelques femmes sont toutefois accompagnées d’objets associés à la sphère masculine, comme des herminettes en matériaux rares ou des biens de prestige, ce qui suggère un statut de dominantes pour ces exceptions.
Dans quelques cas, sur des statuettes, le sexe est indiscernable ou, peut-être, intersexe[33].
Proche-Orient
Anatolie
Un climat changeant. Au début de l'Holocène où se développe le premier Néolithique (PPNA et PPNB) la région bénéficie d'un climat globalement humide mais soumis à des fluctuations occasionnelles et un net refroidissement vers 8200. Ces variations environnementales modifient localement le couvert végétal, la disponibilité des ressources en eau et les conditions d'implantation humaine[34].

Le site de Göbekli Tepe (environ 9300-7500 av. J.-C.) qui n'était pas habité mais un lieu de réunion, situé dans la commune de Şanlıurfa en Anatolie du Sud-Est, et celui de Karahan Tepe (9800-8000 av. J.-C.), habités pendant 1500 ans, parmi d’autres sites plus petits, marquent les débuts du Néolithique précéramique A (PPNA)[35].

Ces chantiers archéologiques, implantés sur des collines ont dégagé des espaces communs et des habitations sur des remblais, et des structures spéciales reposant sur la roche mère. Au début la vie en commun est centrale, l'habitat sert d’abris. Lorsque la vie se centre sur l'habitation, les espaces ouverts en deviennent des extensions. Les espaces construits sont élevés en adobe et en calcaire local. Leur couverture s'appuyait sur les murs et sur des piliers monolithiques en forme de T. L'accès à ces édifices s'effectuait par les toits et par d’étroits passages[36].
À Karahan Tepe, les archéologues ont mis au jour une structure spéciale à plan centré, élaborée en plusieurs phases, dont le diamètre a atteint 28 puis 30 mètres. Utilisée pendant près d’un siècle comme lieu de rassemblement au Néolithique précéramique B (PPNB), elle abrite des banquettes, dix-huit piliers périphériques, deux piliers centraux dominants et des sculptures en haut-relief[37]. La coexistence de bâtiments communautaires, d'habitations et de petites huttes correspondent à une communauté de chasseurs-cueilleurs ayant des activités collectives et une production probable à très petite échelle de plantes sauvages. Il faudra en effet des siècles pour obtenir une amélioration des plantes, seulement décelable au PPNB.
Göbekli Tepe, complexe d'une ampleur bien supérieure, doit sa renommée à la profusion de ses monolithes calcaire sculptés en haut et bas-relief. Ces piliers offrent des représentations naturalistes de la faune sauvage, tandis que la figure humaine y apparaît de façon plus stylisée.
Dans l'imagerie anthropomorphe de ces sites, les figures masculines prédominent nettement. Le directeur des fouilles, Necmi Karul, émet l'hypothèse que les représentations féminines étaient façonnées dans des matériaux organiques qui ne se sont pas conservés[37]. La faune demeure toutefois le sujet privilégié : le vautour, charognard associé aux pratiques d'inhumation céleste, y côtoie le renard et le gibier de troupeau, notamment la gazelle.
Extrait directement du substrat calcaire local, certains monolithes en T évoquent une figure humaine. Un de ces piliers, au bâtiment AZ de Karahan Tepe, porte un visage réduit au plan vertical du front jusqu'à l’arcade sourcilière et à la barre verticale du nez sur le plan verticaldu visage[38]. Le corps humain est évoqué, sur certains piliers, par de longs bras repliés en bas relief dans la largeur du pilier et des mains dans son épaisseur. À l'instar de Nevalı Çori au PPNB, des statues et statuettes ont été découvertes au sein de ces « bâtiments spéciaux ». Ces espaces communautaires semi-souterrains se distinguent des structures d'habitation plus modestes, qui en sont dépourvues[39],[40].
À Çayönü, au PPNB, l’architecture passe par plusieurs phases : de plan circulaire à plan rectangulaire avec fondations en pierre et plusieurs pièces ensuite[41]. Les deux zones prospectées de Çatal Höyük (7100-6000, Anatolie centrale) révèlent un habitat dense composé de structures contiguës en adobe, où la circulation s'effectuait également par les toits[N 15]. Les bâtiments subissaient une condamnation rituelle : réduits en hauteur puis comblés, ils servaient de fondations aux nouvelles constructions. L'aménagement intérieur comportait des murets, des banquettes, des fosses et des foyers. Au niveau VIa, plusieurs parois se parent de peintures et de bas-reliefs. Une scène monumentale y figure un aurochs géant encerclé par une foule vêtue de peaux de félins tachetés ; elle est vue soit comme une chasse collective, soit comme un rituel sacrificiel[42].

En 1951, les premiers fouilleurs ont qualifié un tiers de ces structures de « sanctuaires » en raison de l'omniprésence de bucranes et de cornes noyées dans le plâtre [43]. L'archéologue Rémi Hadad privilégie une autre interprétation. Selon lui, la puissance visuelle des lieux découle de l'imbrication étroite entre sphère domestique et cosmologie exubérante, matérialisée par les peintures murales, les trophées, l'inhumation des défunts dans le sol des habitations et la destruction rituelle finale des édifices[44].
La céramique apparaît brutalement sur le site aux alentours de 7000 av. J.-C. Parallèlement, la statuaire modelée en argile, taillée en calcaire, marbre, albâtre, schiste ou roche volcanique livre diverses figurations féminines. Parmi elles figure, en terre cuite, la célèbre « Femme trônant accoudée sur des fauves », exhumée dans un coffre à grains et représentée en cours d'accouchement[N 17]. Si cette stylisation stéatopyge demeure énigmatique[45], l'imagerie plastique reste très largement dominée par les animaux : sur plus de 2 200 figurines découvertes, moins de 5 % représentent des femmes[46].
- Göbekli Tepe en 2011. Volumes circulaires /piliers monolithiques en "T" (9600-8500) et rectangulaires (8500-7700).
- Plaque, os gravé et peint. Chèvres des montagnes en train de brouter. Larg. 4 cm. Körtik Tepe, v. 9350[N 18].
- Nevalı Çori. Pilier-totem (PPNA ?), calcaire. Proposition de reconstitution d'après Klaus Schmidt. Musée de Şanlıurfa[47].
- Peinture murale. Figures humaines et aurochs. 6000-5500. Çatal Höyük. Musée des civilisations anatoliennes, Ankara.
- Femme assise entre deux fauves (ajouts modernes en argile claire[48]). Terre cuite. 6000-5500. Çatal Höyük. MACA.
- Figures tachetées, femmes et léopards. Çatalhöyük (sanctuaire domestique n° 10). 6000-5500. À g. calcaire brun, H 10,5 ; à dr : calcaire bleu, H 12 cm. MACA.
- Sceaux ou tampons à imprimer sur la peau ou le tissu. Terre cuite. Çatalhöyük (?) 6000-5500. MACA.
Levant
Le plâtre dans l’architecture et la sculpture : Dès l'Épipaléolithique moyen (15000-12500 av. J.-C.), les populations du Levant maîtrisent la technologie nécessaire à la calcination du gypse pour produire du plâtre. D'abord employé comme adhésif, ses usages se diversifient au Néolithique précéramique B (PPNB): dans l'architecture, la décoration et les pratiques rituelles, notamment à travers le modelage de statuettes.
Vers 8000, le modelage en chaux ou en plâtre supplante progressivement la taille de la pierre. Le site d'Ain Ghazal le prouve avec la découverte d'une trentaine de statues mesurant jusqu'à un mètre de hauteur, confectionnées en plâtre sur une armature de roseaux. Ces figures bi-sexuées, retouchées à la peinture et ornées de bitume incrusté pour les yeux, ont fait l'objet d'un enfouissement rituel soigneux.
Les crânes de quelques défunts ont été recouverts de plâtre modelé, rehaussé de pigments et doté d'yeux en coquillage. Ils ont été mis au jour à Ain Ghazal, Abou Gosh, tell Ramad (en), Jéricho et Kfar-Hahoresh. En Anatolie, les sites de Nevalı Çori et Çayönü témoignent aussi du surmodelage de crânes[49].
Ces néolithiques du Levant réalisaient aussi des masques en pierre polie, comme à Hébron et dans la grotte de Nahal Hemar. Ces faces presque plates, percées sur les bords indiquent qu'elles étaient portées comme masques[50].
- Masque d'adulte. Levant sud, v. 8000-7000. Calcaire poli, H. 17,8 cm. Musée Bible et Terre Sainte.
- Statue. Plâtre. Néolithique précéramique B récent, 6700-6500. Ain Ghazal. Musée de Jordanie (en), Amman.
- Poteries nues et à décor incisé du Néolithique céramique ou tardif, Yarmoukien v. 6400-5800, Musée d'Israël.
- Vase en forme de lièvre. Terre cuite. Deir Ez-Zor, v. 6400-5900. Musée de Deir ez-Zor, Syrie.
- Statuette féminine. Ivoire. H. 12 cm. Beersheba. 4500-4200. Chalcolithique. Musée d'Israël.
- Statuette d'homme. Os. Chalcolithique, 4500-3500. Musée d'Israël.

Les statuettes d'animaux abondent au Levant durant cette période. La tête de gazelle de Tell Abu Hureyra (vers 6800–6500), exécutée dans un style très naturaliste, témoigne du rôle de la chasse au sein d'une société pourtant déjà productrice de céréales. La surexploitation de ce gibier a toutefois contraint les générations suivantes, entre 6500 et 6000, à se tourner vers l'élevage de chèvres et de moutons.
Terre cuite : C'est vers 6400-5800 que la poterie se généralise dans le Levant sud, au Yarmoukien. D'abord strictement utilitaires, ces récipients dépourvus de recherche esthétique s'ornent progressivement d'incisions sommaires. Les premières céramiques émergent ainsi au Proche-Orient après la mise en place complète des autres marqueurs du processus de néolithisation[52].
Sculpture : L'usage de la terre cuite favorise également l'apparition de statuettes féminines modelées en boulettes d'argile, aux yeux « en grain de café », typiques de la culture de Shaar Hagolan (site premier du Yarmoukien). La sculpture pêut être aussi minimale : ce sont des galets, à peine incisés ou /et percés qui évoquent très vaguement des humains[53].
Au Chalcolithique (4500–3500), l'emploi de l'ivoire d'hippopotame permet une sculpture plus virtuose et naturaliste, portée par des populations évoluant dans un milieu écologique favorable comme à Beer-Sheva. En témoigne la statuette d'une femme enceinte aux proportions réalistes qui bien qu'acéphale, devait avoir un visage plat, sans le moindre signe d'une bouche, comme le visage de l’homme du Musée d'Israël[54].

Tampons : La région produit alors des sceaux ou des tampons d'argile et de pierre, attestés sur les sites syriens de Ras Shamra et Bouqras : des motifs géométriques sont gravés en creux sur de toutes petites pierres plates. Si ces objets peuvent faire office de sceaux de propriété, ou pour la peinture corporelle comme marqueur d'appartenance communautaire, voire pour l'impression sur textiles[55]. Tissus syrien, dès 7600-7300: [56].
Mésopotamie et Haute Mésopotamie. Plateau iranien


Musée national d'Iran.
La statuette féminine de Tappeh Sarab au Musée national d'Iran, curieusement stylisée vers 7000-6100, appartient à une culture néolithique au Zagros central iranien. L'image féminine, comme ailleurs dans ces sociétés néolithiques, prend une forme stylisée où les parties du corps sont réinventées.
Ici on a retenu ces solutions : des seins très volumineux se dressent sur un buste court mais qui déborde sur une bande de tissus, striée d'incisions, tandis que le bas du corps se résume à deux cônes galbés. Le cou très long et la tête quasiment disparue ne forment plus qu'une tige terminée par deux ébauches de pointes pour les yeux[57].
Cette culture du Zagros central constitue un relais de l’extension du Néolithique vers le Plateau central iranien, puis vers l'est jusqu'au Pakistan actuel — où le site de Merhgarh livre également des statuettes stylisées — et jusqu'en Asie centrale. Le motif de la femme stylisée - en terre cuite de 10 à 20 centimètres de haut - y est réinventé chaque fois.
L'association de ces figurations à un « culte de le Déesse Mère » ou à des rituels de fertilité fait désormais l'objet de réserves majeures au sein de la communauté scientifique, faute de données archéologiques probantes[58].
Sur le plateau iranien, la production céramique fait preuve d'un haut niveau d'abstraction. Le décors peint d’un certain bol (6200 - 5300) du Musée national d'Iran se résume à la répétition d’une ligne droite, placée obliquement qui se courbe ainsi à la surface du bol. Du même musée, le décor figuratif d'une grande jarre (5200-4800) joue aussi de la répétition mais de motifs figuratifs, cette fois-ci. Ils pourraient représenter deux bandes de filets qui piègent les chèvres sauvages que l’on voit courir les unes derrière les autres, comme une frise décorative.
Ces cultures néolithiques du Moyen-Orient ont su travailler diverses pierres que l'on peut polir parfaitement pour en faire les éléments d'une petite vaisselle de pierre aux fonctions les plus diverses. Dans la culture de Sawwan, à Tell es-Sawwan en Irak, Mésopotamie centrale, ces petits pots sont des objets de prestige qui circulent alors sur de longues distances[59].
Ce soin particulier apporté au travail des pierres tendres, de petite taille - autour de 10 cm de diamètre - s'observe sur un petit vase d’albâtre du musée du Louvre. Découvert dans la région du Moyen-Euphrate et daté d'environ 6300 AEC cet objet provient du site syrien de Bouqras. Sa présence atteste l'existence de flux d'échanges suivis entre la Mésopotamie et le Levant du Nord-Est. Ces circulations étaient alors favorisées par un temps doux et humide, localement et temporairement, qui transformait les zones arides en une steppe franchissable[60].
En Haute Mésopotamie (ou Djézireh), Tell Hassuna est un petit site, d'environ 200 par 150 mètres du VIe millénaire : un village d'agriculteurs-éleveurs dont la fouille a révélé divers récipients et poteries. Certaines d’entre elles, après 6000, sont de grande qualité. Les dessins y produisent de puissants effets de mouvement comme sur le plat aux oiseaux du Musée national d'Irak, mais aussi sur un plat à décor d'échassiers attrapant des poissons[61]. Cette vaisselle participe à ce vaste réseau d'échanges au Moyen-Orient, et à un ensemble de lieux de production qui diffèrent par leur technologie céramique mais qui partagent certains aspects de leur décoration.
La céramique d'Hassuna est soigneusement peinte au pinceau, d'une couleur noire, qui vire parfois au rougeâtre à la cuisson, appliquée sur un engobe clair. Cette culture est contemporaine de la culture de Samarra (6150-5900) et précède la culture de Halaf, néolithiques elles aussi[62].
- Vase, albâtre ; colliers, perles façonnées. Tell es-Sawwan, culture de Samarra. v. 6000-5800. Musée national d'Irak[63].
- Plat, motifs abstraits, oiseaux, flèches peints en noir sur blanc. Tell Hassuna (en), Irak. culture de Samarra, VIe mil. Musée d'Irak, Bagdad.
- Visage. Col d'un vase de Tell Hassuna. Culture de Samarra, v. 5000. Musée d'Irak.
- Figurine féminine. Tell es-Sawwan, culture de Samarra. Irak. Culture de Samarra, 6000-5800. Albâtre, œil en coquillage, bitume. Musée d'Irak.
- Femme assise. Terre cuite modelée, peinte, H. 16,7 cm. Culture de Halaf, Syrie du Nord, v. 5500. MRAH de Belgique[N 20].
- Statuette. Figure féminine peinte. Terre cuite. Ur, Irak, v. 4000, culture d'Obeid. Musée national d'Irak.
À la fin du Néolithique, les chefferies se multiplient en Mésopotamie. La culture d'Obeid s’est développée vers 5300-4500/4300 en basse-Mésopotamie. Lorsque cette région perd son caractère marécageux la céramique est moins raffinée mais on rencontre de petites statuettes féminines à silhouette élancée, munies d'un haut « bonnet », aux yeux incisés en « grain de café » et présentant un décor incisé, pastillé et peint.
Les cultures de Samarra et d'Obeid développent donc d'intenses réseaux d'échanges à longue distance portant sur la vaisselle miniature, la céramique peinte mais aussi l'obsidienne[64], tandis que le Levant connaît une phase de stagnation relative. L'architecture samarrienne marque alors une mutation spectaculaire : Tell es-Sawwan livre les toutes premières très grandes constructions pluricellulaires de 10 à 15 pièces, édifiées en briques crues moulées et standardisées. L'organisation spatiale en enfilade semble y reprendre celle de Bouqras, situé bien plus au Nord-ouest sur l'un des deux grands axes de communication en Mésopotamie.
L'accumulation de ces innovations techniques et spatiales, issues d'échanges interrégionaux soutenus, préfigure directement la transition vers la civilisation urbaine.
Europe
Art mobilier
Vue d'ensemble
En Europe, l'art mobilier néolithique, souvent tardif, associe de nombreux éléments ornementaux et cérémoniels à une vaste gamme de productions céramiques. Les poteries utilitaires comme les pièces d'apparat intègrent des techniques décoratives élaborées telles que l'impression, l'incision, le polissage ou le lustrage.[65],[66].

Ces objets d’art nous sont principalement parvenus jusqu’à nous grâce à leur contexte funéraire. Certaines sépultures abritent en effet des ensembles variés comprenant objets utilisés dans les activités quotidiennes et souvent décorés, biens de prestige et parures. L'analyse typologique de ces dépôts selon le sexe des défunts révèle une différenciation sociale marquée, traduisant l'émergence d'une domination masculine au Néolithique. Si la céramique se retrouve dans les tombes d'hommes et de femmes, l'outillage en pierre taillée ou polie figure quasi exclusivement dans les tombes d'hommes. Ces tombes protègent parfois des pièces où la matière, étonnante, a été choisie et travaillée avec le plus grand soin : c'est le cas, en France, de la hache de Manzat, en sillimanite.. Elles protègent également des pierres taillées, façonnés manifestement avec art, par des « maîtres-tailleurs » dans des matières « nobles ».
Ainsi, en France, les grandes lames en silex taillé de la Grand-Pressigny, en constituent le plus bel exemple à la fin du Néolithique, entre 3000 et 2400. Débitées dans de grands blocs de silex homogène – qui n'existent que dans quelques régions en Europe – elles ont été diffusées sur des centaines de kilomètres avant d'être, parfois, retouchées et emmanchées sous forme de poignards[67].
L’une de ces lames a même fait l'objet d'une remarquable retouche par pression dite « en écharpe »[N 21], après polissage, ce qui donne à cette lame cintrée une remarquable décoration en ondes obliques. Dans ce cas on perçoit une intention esthétique évidente : faire un « chef-d'œuvre »[68].
À la même époque, l'émergence d'élites masculines à l'échelle européenne s'accompagne de la diffusion de haches d'apparat en jade[63]. Seulement une vingtaine de sites sont connus sur la planète, et en Europe le principal site, celui du mont Viso dans les Alpes, se trouve dans un vallon entre 1 800 m et 3 300 m d’altitude[69].
Certaines haches polies en jade atteignent des dimensions exceptionnelles allant jusqu'à 40 centimètres. La difficulté de fabrication de ces pièces renforçait leur valeur symbolique[70]. Objets de prestige par excellence, tous ces insignes de pouvoir matérialisent l'accentuation des inégalités sociales au sein des communautés du Néolithique récent.
- Culture de Firkitepe (en), Néolithique initial v. 6500-6000, avec statuette d'animal. Musée archéologique d'Istambul.
- Grandes haches polies sans trace d'usure, Morbihan. 15-28 cm, fin du Ve millénaire. Jade et néphrite des Alpes. MHA, Vannes[71],[72].
- Disque décoratif, D 12,6 cm. Or de Transdanubie. Probablement Cepin, Osijek, nord Croatie 4500-4000
Landesmuseum Württemberg.
Cuivre et or: À la fin du Néolithique apparaissent les premiers objets ornementaux en cuivre natif ou en or natif martelé : cette période, le Chalcolithique est considéré comme la fin du Néolithique. Dans ce contexte, la phase VI de la culture de Gumelnița-Kodjadermen-Karanovo, phase finale, voit l’apparition en Europe de l’Est et sur deux siècles d’une société très hiérarchisée, dominée par quelques hommes. Leurs sépultures à la nécropole de Varna offre une considérable accumulation d’or martelé, signe manifeste de leur pouvoir.
À partir du milieu du Ve millénaire, les objets en cuivre et en or jouèrent aussi un rôle de plus en plus important dans le bassin des Carpates. Parmi les bijoux typiques figurent les disques d'or de type Stollhof, du nom d'un trésor découvert près de Vienne. Ces disques sont constitués d'une fine feuille d'or et présentent trois bossages disposés en triangle, ainsi que de fines décorations poinçonnées sur les bords. Les deux doubles perforations latérales suggèrent que ces disques étaient probablement cousus sur des vêtements[73].
Textiles. Bien attestées en Europe au Néolithique moyen, les pesons (dès le Néolithique ancien, notamment en Hongrie) et les fusaïoles indiquent que l’on y fabriquait des textiles[74]. Des étoffes cordées[75] ont été utilisées comme des biens ordinaires et destinées à des usages variés. L’art du tissage semble, en Europe, apparaître au Néolithique moyen. Élaboré sur de petites surfaces en fibres de lin, il permet probablement, de montrer à des occasions particulières ou de faire circuler de petits accessoires vestimentaires considérés comme des biens d’exception. Par contre, au Néolithique final, on peut distinguer un réel essor du tissage, qui pourrait peut-être avoir abouti à la confection de vêtements[76].
Céramique
La céramique permet d'identifier chaque culture (en fonction des formes et de la décoration imprimée, gravée ou peinte). En Europe un art abstrait géométrique multiplie sur ces céramiques des dessins, parfois simples, parfois très complexes et parfaitement maîtrisés dans l'espace contraignant tridimensionnel du vase. On peut citer, en Europe, deux cultures définies par leurs céramiques :
- la culture rubanée, que l’on trouve d'abord en Thessalie et Macédoine dès 5800-5300 à la céramique soigneusement lustrée, souvent peinte en rouge sur beige, puis au cœur du continent - du Bassin parisien aux Carpates - de 5500 à 4700 et dont la décoration est alors gravée avec des motifs géométriques. La plupart de ces derniers décors a la forme de rubans aux courbures sinueuses. Elle se poursuit avec la culture de la céramique décorée au poinçon qui enrichit les solutions décoratives avec un poinçon, entre 4900 et 4400 en Europe centrale et du sud - comme, par exemple, cette coupe, en Tchéquie.
- la culture de la céramique cardiale, au VIe : céramique imprimée de certaines régions donnant sur de la Méditerranée et l’Adriatique. Elle porte des décors par impressions, réalisées avec un coquillage, la coque.
Dans le sud-est de l'Europe, comme la culture de Cucuteni-Trypillia et la Culture de Dimini, la céramique peinte domine et montre la parfaite maitrise d'un art abstrait géométrique complexe à la fin du Néolithique.
- Pot servant de mesure. H. 19 cm. Céramique rubanée. Eilsleben, Néolithique ancien, v. 5500. Landesmuseum für Vorgeschichte, Halle[N 23].
- Vase à suspendre. Céramique cardiale. H. 34 cm. VI-e mil. Musée de la préhistoire de Valence, Espagne.
- Vase à grains, enduit au graphite, peint en blanc. Culture de Gumelnița-Kodjadermen-Karanovo
Ve mil. Chalcolithique - Néolithique final. Stara Zagora, Bulgarie. - Jarre de type Šárka, v. 4700. Prague-Liboc. Transition entre la céramique rubanée et la culture de la céramique décorée au poinçon. Musée de la ville de Prague.
- Vase à suspendre en trois points ; cuisson réductrice[79]. Belloy-sur-Somme. Culture de Cerny
v. 4500. Musée de Picardie. - Céramiques, au centre Vénus de Hluboké Mašůvky, 4850-3650. Culture de Lengyel, Silésie, et Culture des vases à entonnoir v. 4200−2800. Pologne.
- Gobelet double. Céramique peinte Cucuteni-Trypillia de Bilche-Zolote, Plateau de Podolie, Ukraine.
- Figure anthropomorphe peinte: Vase peint en noir sur blanc. Cucuteni-Tripyllia. Musée national d’histoire de Moldavie. Moldavie.
- Vase de la Culture des vases à entonnoir v. 4200−2800. Trouvé dans une tombe à couloir en Scanie, Suède.
- Vase peint. Culture de Cucuteni-Trypillia, Chalcolithique - Néolithique final 3800-3550. Ukraine. MNH Roumanie.
- Vase polychrome. Culture de Dimini, Magnésie, Grèce. Néolithique tardif ou final, v. 3300. MNArch Athènes.
- Vase à suspendre. Décor gravé. Culture de Peu-Richard (Groupes du Néolithique en France), Diconche à Saintes
3400-2900. - Vase de Skarpsalling, H. 19,5 cm. Culture des vases à entonnoir. Danemark, 3200. Musée national du Danemark, Copenhague.
Sculpture
- « Scène de culte » : statuettes et mobilier. Terre cuite peinte, figurines d'env. 5,7 cm. Site d'Ovčarovo-Gorata
Ve mil. Musée de Targovichté, Bulgarie[80]. - Une « déesse de fertilité » gravée. Terre cuite, H. 15 cm env. Culture de Cucuteni-Trypillia. Piatra Neamț Museum. Roumanie.
- Femme. Stèle de Moncigoli I, type A, 2800-2400. Statues-menhirs de la Lunigiana. Italie.
La sculpture s'épanouit très tôt en Europe orientale. Dès les phases anciennes du Néolithique, des figurines féminines et masculines en terre cuite ou en pierre émergent au sein de la plupart des cultures régionales. Des pièces remarquables proviennent ainsi deà Khirokitia[83] dans le Néolithique précéramique de Chypre, à Sésklo et Dimíni, en Grèce, et surtout, dans les cultures de Vinča, en Serbie, de Cucuteni-Trypillia et de Hamangia en Roumanie.
Au sein de la culture de Hamangia (vers 5000–4600 av. J.-C.), le célèbre couple de figurines en posture méditative ne constituait pas une paire à l'origine. Le corpus régional compte d'ailleurs d'autres figures dites « penseuses »[84]. L’homme est assis sur un tabouret, la femme n’en a pas[85]. Cette dissymétrie liée au siège se retrouve dans d'autres contextes archéologiques notamment, en Amérique du Sud chez les Taironas, de culture chalcolithique vers 1100-1600 EC[86].
Des ensembles d'artefacts d'Europe du Sud-Est, autrefois qualifiés de « scènes de culte », associent des statuettes féminines, un bestiaire varié et du mobilier miniature parfois disposés dans des maquettes d'édifices. Leur fonction exacte reste débattue. À Dikili Tash, l'analyse privilégie le soin apporté au décor peint des statuettes[87]. Dans la culture de culture de Cucuteni-Trypillia, aussi bien en Roumanie qu'en Ukraine, la plastique féminine se caractérise par une tête cônique et un corps strié, « tatoué ».
- Vase peint. Jeune cerf, daguet. Néolithique ancien, culture de Karanovo I, v. 6000. Mus. Archéo. Plovdiv, Bulgarie.
- « Masque » néolithique, culture de Vinča, vers 5000. Terre cuite polie et incisée. Pristina, Musée du Kosovo.
- Statuette de bélier, Culture de Jordanów. Terre cuite. Jordanów Śląski, Silésie, Pologne v. 3500-2500, groupe sud du TRB. Arsenal municipal de Wrocław[N 24].
La fin du Néolithique voit l'émergence des statues-menhirs, principalement associées à des figurations armées, comme dans le Midi de la France, au musée Fenaille, ou le Nord de l’Italie, au Castello del Piagnaro à Pontremoli. Quelques stèles féminines sont toutefois recensées, à l'instar de la Dame de Saint-Sernin et de celle de la Lunigiana. Liées au statues-menhirs du groupe rouergat entre le IVe et le IIIe millénaire, elles gardaient des sépultures mégalithiques. Riches en détails vestimentaires et en armement, elles subissent une mutilation ou une décapitation rituelle à la période suivante[88].
Les statues-menhirs du groupe rouergat, auquel appartient la Dame de Saint-Sernin, étaient placées à proximité de tombes mégalithiques dont elles paraissent assurer la garde. Datées entre le IVe et le IIIe millénaire, ces personnages voient leurs attributs s’enrichir d’une profusion de motifs géométriques évoquant les vêtements et les armes de l’époque, dont les poignanrds de cuivre que l’on retrouve dans les tombes. Elles finissent brisées, décapitées, comme perdant leur statut à l’époque suivante[88].
Art rupestre : Levant espagnol
Faute d'arguments incontestables, l'art du Levant espagnol n'est attribuable ni aux Mésolithiques ni aux Néolithiques[89]. Certaines représentations rupestres mettent en scène des animaux domestiques (à Cogul notamment) et certains objets figurés (faucilles) permettent de supposer que ces peintures-là ont entre 8 000 et 5 000 ans. La collecte de plantes, dont les graminées, ayant pu se faire avant ou pendant leur culture.
Il s’agit de peintures murales qui apparaissent dans les falaises rocheuses et les abris-sous-roche peu profonds en montagne et dans les zones escarpées des provinces méditerranéennes espagnoles, depuis Lérida jusqu'en Andalousie ; les sites de Cogull, Alpera et Barranco de la Valltorta peuvent être mentionnés, parmi tant d'autres.
Aucun art mobilier ne semble associé à ces peintures rupestres, réalisées avec des pigments naturels broyés et dilués dans des matières grasses animales. On y voit des humains et leurs activités quotidiennes (avec le bétail, lors de la chasse, des danses) ou même des scènes de guerres.
Les styles sont très spontanés : les personnages ont des attitudes expressives, vivantes et forment des scènes dynamiques et animées. Les personnages sont représentés par des silhouettes stylisées et d’une seule couleur (rouge ou noir) ou même d'un simple trait.
- Scène de chasse du barranc de la Valltorta, Province de Castellón. Relevé H. Obermaier et P. Wernert (1919).
- Combat d’archers. Dans un abri de Morella, Province de Castellón. Relevé : Eduardo Hernández-Pacheco (1924).
- Personnages féminins, une figure dite "ithyphallique" et des animaux. Abri de Cogul (Province de Lérida). Relevé : Henri Breuil (1935).
- Détail de la même scène : couple de femmes avec des chèvres et des cerfs.
- Archer levantin. (Albocàsser, Province de Castellón).
- Copie d'une scène du Pla de Petracos (es) (Castell de Castells). VIe millénaire.
Musée archéologique d'Alicante.
Exceptionnellement, dans l'art schématique ibérique de la région d'Alicante, on trouve une figure anthropomorphe aux bras levés qui fait la célébrité d'une paroi du Pla de Petracos (Alicante). Or une figure similaire se trouve sur un vase de la céramique cardiale de la Cova de l'Or (Alicante)[90]. Ce qui permet de dater, à peu près, la peinture rupestre en question du VIe millénaire. Georges Sauvet fait remarquer, à ce propos, les contacts probables entre Mésolithiques et Néolithiques et souligne que ces images, peintes ou gravées, permettaient de fournir des éléments d'identification et de différenciation aux membres de ces communautés : ici néolithiques, mais ailleurs ce pourrait être l'œuvre de Mésolithiques, de plus en plus refoulés par les nouveaux arrivants, très envahissants[91].
Mégalithes
Le phénomène mégalithique pourrait être considéré comme la première manifestation architecturale monumentale en Europe. Sa naissance paraît avoir lieu à la fin du Ve millénaire dans plusieurs foyers simultanés le long de la façade atlantique, depuis Huelva en Espagne, jusqu'aux Shetland en Écosse, au Royaume-Uni, et au Jutland au Danemark.
Chronologiquement, le mégalithisme perdure bien au-delà de la phase néolithique, pendant l'âge du bronze, notamment dans le nord. Il s’accompagne alors d’une évolution des procédés de construction.
Au Néolithique moyen, autour de 4600, au sud-est du Bassin parisien et en Basse-Normandie, les longs tumulus de la culture de Cerny - des enclos étroits et allongés jusqu'à près de 300 m de long - sont les premières manifestations de ces structures funéraires monumentales mégalithiques.
Peut-être un peu plus tard, les monuments souvent gigantesques autour du golfe du Morbihan - dont, à Carnac, le tumulus Saint-Michel et celui du Mané er Hroëk à Locmariaquer - constituent « la première architecture pérenne de l'histoire de l'humanité »[92].
On y avait déposé des quantités d'objets dont certains exceptionnels : haches polies, voir sur-polies, anneaux en jade, perles et pendentifs en variscite qui signalent la captation de richesses immenses par les élites de ces confins du monde terrestre, face à un océan sans fin. Ce déploiement irrationnel de richesses semble avoir asséché tout désir semblable chez les élites de l'intérieur[93].
Un mégalithe peut être défini comme une construction en pierres de grandes dimensions. Si la typologie se diversifie au cours des périodes postérieures, au Néolithique, il existe essentiellement quatre types de monuments mégalithiques :
- le menhir, qui consiste en une grande pierre brute dressée à la verticale, isolée ;
- l'alignement, qui correspond à une association de plusieurs menhir en lignes ;
- le cromlech, qui correspond à l'association de plusieurs menhir en cercles ; ces cercles de pierre connaissent un développement important durant les Âges des métaux dans les îles Britanniques, où ils reçoivent le nom de henges ;
- le dolmen, tombe mégalithique collective composée d'au moins une chambre funéraire couverte à l’origine par un tumulus, qui a le plus souvent disparu depuis. Ce schéma est le plus commun, mais il existe de nombreuses variantes plus complexes ou plus simples. La chambre funéraire abritait généralement les restes de nombreux cadavres avec leur mobilier funéraire.
- Menhir, Dol-de-Bretagne, Ille-et-Vilaine.
- Alignement, quadrilatère du Manio, Carnac.
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La décoration des mégalithes est généralement géométrique même si certains présentent aussi des figures schématiques. Trois régions principales ont livré ce type de monument décoré : la Bretagne (cairn de Barnenez et dolmens de Mané-Kerioned par exemple), l'Irlande (Newgrange ou Loughcrew (en), entre autres) et le Nord-Ouest de la péninsule Ibérique (Antelas et Padrão au Portugal[94], Granja de Toriñuelo (es) et le dolmen de Soto en Espagne).
Les premières phases décoratives sont généralement abstraites (courbes, cupules…) gravées ou peintes. Avec le temps apparaissent des formes schématiques identifiables (armes, anthropomorphes, zoomorphes…). Ces décorations paraissent être néolithiques même si, dans certaines représentations, il est possible de reconnaître des objets métalliques. Ce qui signifie que ces monuments ont été longtemps utilisés, dans des cultures du bronze ou du fer.

Les pétroglyphes atlantiques sont associés aux monuments mégalithiques, dans les zones rocheuses de la façade atlantique, depuis l'embouchure du Tage, au Portugal, jusqu'aux Orcades au Royaume-Uni en passant par la Galice, la France et l'Irlande. Les motifs semblent les mêmes : motifs curvilignes, méandres, cupules, spirales, labyrinthes, carrés… Les représentations anthropomorphes ou zoomorphes sont peu nombreuses.
L’apogée de cet art correspond toutefois au IIe millénaire, c'est-à-dire à l’âge du bronze. Il n'est, en effet, pas rare de rencontrer des réalisations semblables bien plus tard, comme avec les henges britanniques jusqu'au cours de l'âge du bronze.
- Pétroglyphes de la façade atlantique européenne
- Pétroglyphes de Mogor, Marín (Pontevedra).
- Le même site, mais ailleurs.
- Reconstitution de la chambre funéraire à couloir de Gavrinis.
- Cairn de Gavrinis. Vue rapprochée montrant le traitement d'un angle.
Autres pratiques
Certains gestes rituels du néolithique, mais aussi auparavant, ont pu laisser des traces qui ne s'incarnent pas dans des objets mais dans des matières colorées : les cultures néolithiques du rubané - en Europe, de 5 500 à 4 700 - ont ainsi fait usage d'une couleur, le rouge, dans le rituel funéraire, quel que soit l'âge ou le genre du défunt.
Cette pratique prolonge une pratique, constante au Mésolithique et au Paléolithique européen : faire intervenir dans le rituel funéraire la couleur rouge (cristaux hématite ou réduits en poudre d’ocre rouge). Cette couleur aurait pu être répandue sur le défunt ou sur des objets qui l'accompagnaient, ou bien encore déposée dans des poches en matière périssable, comme du cuir.
Les Néolithiques ont donc continué à répartir sur certaines tombes la couleur pure, en abondance ou parcimonieusement, réduite en poudre ou même sous sa forme virtuelle de nodules non réduits en poudre. Ce geste, étendre la couleur peut donc être vu comme un geste artistique significatif, d'autant plus que certaines tombes n'en ont pas bénéficié[95].
Afrique
Art rupestre en Afrique
Afrique : L'art rupestre est une source essentielle pour se représenter la vie des néolithiques, au plus près de leurs activités, de leurs objets et de leur environnement animalier. Le Sahara offre la plus abondante source d'art rupestre au monde[96].

Régions. En Afrique, de très nombreuses régions abritent diverses écoles d'art rupestre[97] et qui offrent chacune plusieurs styles. Elles ne sont pas souvent de culture néolithique, l’agriculture avec usage du fer s’étant rapidement généralisée, comme au Togo et au Bénin par exemple[98]. Certaines réalisations datent seulement de quelques siècles, par des cultures Bantoues utilisant le fer, et caractérisées par des signes géométriques[99]. Du Nord au Sud, on rencontre : les écoles pastorales sahariennes (dont le style des Têtes Rondes), les écoles pastorales de la Corne de l'Afrique, les écoles géométriques de l'Afrique du Centre et de l’Ouest, les écoles pastorales de la Corne de l'Afrique, les écoles Sandawe (Tanzanie) et des Grands Lacs, les écoles de peuples de chasseur collecteurs Twa dans la région des Grands Lacs, et San au Sud (avec les écoles géométriques non-San)[100].
Sahara

Les habitants du « Sahara vert » - au cours de la période humide africaine - d'abord chasseurs-collecteurs, au cours des Xe et IXe millénaires cuisent déjà les graminées récoltées, dans des vases en céramique décorée par impression au peigne[101]. Ce sont ensuite des cultures néolithiques de pasteurs qui pratiquent l'élevage de bovins et de caprins. La céramique précédente est poursuivie avec art[102].
Sahara central, datations: Si l'on ne prend que le Sahara central[N 26] deux groupes de datations ont été émis par les chercheurs, des dates "hautes", depuis le Pléistocène ou depuis la charnière Pléistocène-Holocène[103], et pour d'autres, aux dates "basses", pour lesquels toutes les peintures et gravures sont de culture néolithique ou postérieures[104]. Des milliers de peintures et gravures rupestres que révèle actuellement le traitement de l'image numérique sont ainsi datées, selon ce dernier groupe, dont Alfred Muzzolini et Jean-Loïc Le Quellec, depuis 6000-5 500 ans avant notre ère jusqu'au premier siècle de notre ère[N 27].
Certaines peintures sont parfois associées à des inscriptions en tifinagh dites « inscriptions libyco-berbères » en libyque, langue attestée dès le XIIe siècle AEC[105]. Les traces peintes de leurs passages, souvent superposées au fil des millénaires sur les parois rocheuses, posent de nombreux problèmes de datation aux archéologues ; mais ce ne sont pas les seuls indices qu'ils ont laissés :
- En effet, les peintures rupestres, les gravures, ainsi que des objets (outils de chasse, meules, outils de travail - silex taillés ou polis, grattoirs, racloirs, couteaux et perçoirs témoignent de nombreuses activités humaines au Néolithique, telles que la confection d'objets en céramique, la taille du silex, la chasse, l'élevage de bovins, alors que des animaux sauvages sont représentés eux aussi.
- Les bétyles : On trouve surtout des bétyles[N 28] à Tan Khadija (Tassili n'Ajjer) : ce sont des pierres dressées, de petite taille. Certains furent découverts par Henri Lhote (1969). L’un d’entre eux[106], H. 65 cm, gravé, à Tarahamt, Tassili de l'Immidir, entre Tamanrasset et In-Salah, dans le Parc National du Hoggar : présente une silhouette d'homme debout, les deux bras en l'air, légèrement pliés.
- Les statuettes : en ronde bosse et en roche dure (basalte, diorite, dolérite, aplite) de Tisnar et d'Anou-Oua-Lelioua [107], de l'erg d'Admer, généralement zoomorphes : béliers, lièvres, antilopes, gazelle ou parfois anthropomorphes. Elles sont conservées au musée national du Bardo ou au Musée de l'Homme[108].
Peintures et gravures du Sahara vert
Les gravures sont réalisées à la pointe (un trait fin), ou au trait large et poli ; dans ce cas, après un premier tracé par une série de trous, puis par un polissage très long.
Les peintures sont des dessins peints sur la surface rocheuse, d'un trait ferme, sans retouche. Dans le style d'Eheren (ou Iheren), le trait fin peut détailler les figures, les accessoires et jouer de lavis qui détachent un plan derrière un autre. Dans tous les cas, les caractères du lieu, les fractures dans la roche peuvent être intégrées à l'espace suggéré par la scène.
Enfin, les plus récentes gravures (avec chars et chameaux) ont été réalisées par piquetage[109].
- Tassili-n'-Ajjer
- Autruches. Peinture, aplat. Style d'Eheren.
- Bovin. Gravure polie. Oued Djerat (proche d'Illizi).
- Grand bouc, deux chiens et deux hommes. Peinture, aplat. Période du cheval.
- Messak Settafet, Tadrart Acacus
- Animaux affrontés. Gravure polie. Wadi Methkandoush. Style du Messak. Libye.
- Scène de la vie d’un petit groupe. Peinture, aplat et trait. Tadrart Acacus.
- Girafe atteinte (par un pieu ?). Peinture au trait, rouge et blanc. Tadrart Acacus.
- Scène de bataille. Peinture au trait. Tadrart Acacus.
- Hoggar, Atlas saharien, Égypte, Somaliland
- Antilopes. Gravures polies. Style de Tazina. Région d'El Bayadh, Atlas saharien, Algérie.
- Deux bovins conduits par une personne. Peinture. Dans l'Amazerog, Hoggar, Algérie.
- Grande assemblée et bêtes géantes sans tête. Peinture, aplat. Grotte des Bêtes. Égypte.
- Vache et personnage.
3 couleurs, aplat. Laas Geel, Dhubato, Somaliland. IIIe millénaire. École pastorale de la Corne de l'Afrique[111].
Égypte
- Statuette féminine. Os et peinture noire. H. 8,7 cm. Badari ou Nagada I, v. 4500-3600. Louvre.
Une forte période de sécheresse vers 4500 aurait poussé des populations de l’actuel désert occidental, encore habitées mais en cours de désertification, vers la vallée du Nil et à acquérir un mode de vie sédentaire. Les objets dits tasiens (de Der Tasa) en seraient le signe. Le site de Badari, voisin de Der Tasa en Moyenne-Égypte, en aurait été influencé[112]. Badari produisait une céramique rouge soigneusement polie, cuite retournée dans les cendres, ce qui donne à cette partie un beau noir profond. Mais ce procédé existait déjà dans ces marges désertiques, comme à Nabta Playa.
Pour la culture prédynastique de Nagada en Haute-Égypte, la vaisselle, essentiellement en terre cuite, constitue l'essentiel du mobilier funéraire et peut recueillir des offrandes alimentaires, réelles ou fictives. Mais elle n'est pas représentative, pour autant, de la batterie de vaisselle domestique.
- 2 statues d'hommes barbus. Nagada I, 3800-3500. Schiste, brèche, H. 31,4 cm et 50cm. Musée des Confluences.
- Statuette féminine. Os de crocodile, H. 12 cm. Nagada I, 3800-3500. Louvre.
- Statuette féminine aux bras levés.
Nagada IIa, v. 3500-3400
Céram. peinte H. 29,2 cm
Musée de Brooklyn.
Le bol personnel du défunt pouvait être placé à côté de sa tête ou à portée de main, comme la faucille de silex l'était pour le paysan.
Les vases en céramique décorée, dont ceux à décor de bateau funéraires[N 30] et ceux à anses ondulées, étaient plutôt réservés aux pratiques funéraires. Certains ayant servi à recevoir l'offrande, d'autres, seulement en tant que vase et pour ce qu'il représentait[114].
Au cours de la phase Nagada IIa, la célèbre statuette de femme qui semble danser appartient à un type, presque toujours brisé, dont la fonction reste une énigme[115], bien que l'on ait remarqué des figures semblables sur le bateau du mort, sur certains vases peints[N 31].
On peut noter aussi quelques objets d'art comme :
- Un de ces bols (le bol du Met) qui a des pieds pour se déplacer.
- Un grand nombre de vases funéraires à décor de bateau. Le bateau est déjà associé au voyage au-delà de la mort, comme sur un des vases funéraire, de Nagada II au Met.
Le plus ancien cimetière néolithique africain en 2011, sur un site voisin de Kerma, au Soudan, conservait la tombe d'un enfant qui portait un bracelet en os d'hippopotame et un collier en perles d'os et d'amazonite[N 32].
Afrique de l'Ouest, Afrique Centrale, du Sud et de l'Est
L'agropastoralisme s'est répandu en Afrique centrale et du sud au premier millénaire avant l'ère commune. En Afrique de l'Ouest les trois complexes néolithiques sont Dhar Tichitt, dans le sud de la Mauritanie, Kintampo, au Ghana et Gajiganna, dans le nord-est du Nigeria, dont la poterie est décorée selon les techniques d'incision, de gravure et de bande de berceau (RSW), ainsi que d'impressions de nattes.
La culture Nok (v. 1500 - v. 100 ou 100 EC), des cultivateurs de mil et de haricot, ont pratiqué la poterie dès le Nok ancien : autour de 1500-1000. Cette culture est célèbre pour ses sculptures en terre cuite. Or les premières sculptures en céramique apparaissent vers 900 AEC et la technologie du fer vers 800 AEC. Il y a donc des sculptures Nok néolithiques pendant cette courte période.
En effet dès la fin du premier millénaire avant l'ère commune la technologie du fer - donc après le Néolithique - était déjà connue au nord de l’équateur.
À propos de l'art rupestre sud-africain et d'Afrique centrale, le British Museum regrette qu'il y ait une absence flagrante de chronologies régionales sécurisées. Quant à l'art des peuples d'agriculteurs de parlé Bantou, il présente certaines gravures rupestres à Thaba Sione (Afrique du Sud) mais elles sont datées de l'Âge du fer[116].
De même, en 2026 des résultats obtenus au Kenya, prouvent que les peintures rupestres de Kakapel ont été réalisées sur plus de 10 000 ans et en partie par un peuple pratiquant l'agropastoralisme, mais celui-ci s’est avéré dater de l'âge du fer tardif, entre 1200 et 300 AEC[117].
Pakistan, Asie centrale
Pakistan
Le site néolithique de Mehrgarh est situé au Baloutchistan pakistanais, dans la plaine de Kachi, près de la passe de Bolan, à l'ouest de la vallée de l'Indus. Selon les dernières études, l'occupation néolithique initiale n'aurait débuté que vers 5000, et aurait duré seulement deux à cinq siècles.
Parmi les vestiges, datés par le radiocarbone, les figurines présentent des similarités avec des productions provenant de sites néolithiques et chalcolithiques, également datés d’environ 5000 et situés à l’ouest notamment en Iran, tout comme les espèces animales et végétales domestiquées à Mehrgarh[118].
- Figurine féminine de la Période VII (photo C. Jarrige); après 4900/4400 env[119]. Mehrgarh. Baloutchistan pakistanais.
- Statuette féminine. Terre cuite, H. 9,5 cm. Mehrgarh; après 4900/4400 env[120]. Musée Barbier-Mueller.
Asie centrale
Dans l'environnement particulièrement contrasté du centre de l'Asie centrale, au Néolithique local (Xe-IIIe millénaires), les échanges - de biens artistiques, en particulier - mettent en jeu des objets en silex et les techniques pour les produire mais aussi des motifs et des thèmes décoratifs sur céramique, voire des figurines féminines.
- 2 statuettes. Terre cuite, H. env. 15 cm. Turkménistan du sud, Asie Centrale. Altyn-depe néolithique final, 3900-3000 env[121].
- Figurines céramique, Néolithique final 3900-3000. Chariot, perles et sceaux: Âge du bronze 2500-1000. Altyn-depe 4900-1000, culture de Namazga, sud Turkménistan[122] National Museum, Ashgabat.
- Bovin sur une ligne. Sceau cylindrique (serpentine ?) et son empreinte. Sarazm. Tadjikistan. Vers 3500-3000. Chalcolithique[123].
Ces échanges se font entre des populations de chasseurs-pêcheurs-éleveurs, comme la culture de Kel'teminar - culture d'Ouzbékistan, en partie nomade - et des populations plus ou moins éloignées, jusqu'en Iran : des agriculteurs sédentaires dans les oasis du Turkménistan - comme l’ensemble Anau-Namazga III-IV[124].
L'existence de ces témoins visibles attestent donc l'existence d'échanges, mais pas uniquement. En effet il ne s'agit pas, ici, de transfert d'objets mais de leur imitation - comme les figurines d'Altyn-depe et celles de Kel'teminar - et de leur réappropriation : l'objet ou le motif est réinterprété pour être intégré à l'autre culture, réceptrice[125]. Il en résulte un phénomène d'hybridation culturelle[126].
Ainsi telle technique utilisée initialement aura été abandonnée pour une autre tout en produisant un objet ou un décor similaire, mais avec un écart très net : une réinvention[127]. Le monde des agriculteurs sédentaires prépare, alors, l'émergence de grandes civilisations urbaines, interculturelles, du bassin de l'Oxus, tandis que celui des pasteurs évoluera vers le monde complexe « des steppes », à l'âge du bronze[128].
En Asie orientale du Nord la fabrication de la poterie a précédé l'agriculture de plusieurs millénaires. Son origine reste incertaine[129].
Extrême-Orient
Chine


Culture de Xinglongwa, 6200-5400[131]. China Arch. Museum.
Le Néolithique en Chine ne ressemble pas à ce qui s'est passé au Proche Orient et en Europe ; il est un peu moins ancien. Par-contre les tout premiers usages de la poterie datent de la fin du Paléolithique (v. 16000-12000 AEC : Yuchanyan, avec un décor cordé) ; pour les chasseurs-collecteurs les déplacements ne favorisaient pas la conservation de ces poteries modelées et fragiles car cuites à basse température[132].
Ensuite, au début de l'Holocène (9700-7000 AEC) chaud et humide les ressources étaient abondantes. Des chasseurs-cueilleurs d'alors ont réduit leurs déplacements. Avec la première expérience d'exploitation du millet sur le site de Nanzhuangtou des fragments de céramique portent des motifs de festons. La néolithisation, avec les premières cultures, commence vers 7000[133].
Les premiers usages du riz sauvage apparaisent dans la culture de Shangshan (9000-6000), dans la région de Shanghai. Les bassins en céramique, à fond plat, que les habitants montent au colombin sont typiques de leurs créations, essentiellement utilitaires.
Peu après, leurs voisins, les habitants de Kuahuqiao, ont domestiqué la culture du riz ; une production encore très réduite. Or, certains vases de terre cuite de cette culture manifestent un tel raffinement pour l'époque qu'ils auraient servi à contenir une boisson de riz fermenté (huangjiu) pour les fêtes, et que le riz était réservé à produire cette boisson très valorisée[134] : cela semble bien prouvé sur le site de Jiahu. Par ailleurs, des lignes en relief régulières sont visibles sur certains types de vases, suggérant un façonnage sur des tours à rotation lente. D'après les expériences, les céramiques de Kuahuqiao étaient cuites à des températures relativement basses, entre 750 °C et 850 °C[135].
Les premiers objets en jade - de couleur, et parmi les plus anciens au monde - sont des bijoux, des anneaux d’oreille réalisés au sein de la culture de Xinglongwa (Mongolie-Intérieure)[136]. C'est une société de tout premiers agriculteurs (leur régime comportait 85% de plantes : millet, maïs et sorgho) qui ne présente aucun signe de hiérarchie. Les maisons, toutes semblables, sont plus ou moins alignées en rangs très serrés derrière un fossé[133].
Les premiers objets laqués (culture de Hemudu, v. 5200-4200, au Néolithique moyen) sont des objets utilitaires ; on s'en sert alors pour protéger le bois : le premier objet laqué est un bol (v. 5000). Un objet en ivoire de cette culture, semble évoquer une figure emblématique de la culture chinoise : taillé en forme de pagaie et orné d'éléments multiples dont la partie supérieure comporte des yeux et un bec, ce curieux objet ressemble à un oiseau-hybride, ce qui nous évoque la tradition du "phénix", le Fenghuang, dans la culture chinoise ultérieure.
Des céramiques aux formes variées, pratiques et solides montées sur un tour à rotation lente, la tournette, apparaissent au Néolithique moyen avec la culture de Yangshao. Les coupes et bassins du Yangshao moyen - de la phase Miaodigou, v. 4000-3500 - sont soigneusement peintes en noir, éventuellement sur engobe, avec des motifs naturalistes - comme des fleurs - ou non figuratifs.
- Chine
- Chaudron à fond courbe, décor par impression. Néolithique chinois, Kuahuqiao 6000-5000. Musée du site.
- Ivoire en forme de "pagaie-phénix ».Culture de Hemudu, 5200-4200. Découvert à Yuyao. Zhejiang. Musée national de Chine.
- Bouteille peinte, à suspendre : trous pour la corde. Culture de Yangshao ancien, 5000-4000. Musée de l'histoire du Shaanxi.
- Urne funéraire peinte[137]: cigogne, poisson et hache de pierre. Culture de Yangshao moyen, phase Miaodigou (3900-3000), Henan. H. 47 cm. Musée national de Chine[138].
- Grand récipient à puiser l'eau[N 33]. Terre cuite peinte, H. 70 cm. env. Shaanxi. Yangshao final - déb. Majiayao. IVe mill. Museum Rietberg.
- Femme enceinte. Terre cuite fragmentaire, H. 7,8 cm. Niuheliang, culture de Hongshan v. 3500. Musée national de Chine.
- Bassin au groupe qui danse en ligne. Témoignage de rituels festifs ? Chine, Culture de Majiayao, phase Majiayao 3500-2700. Musée National de Chine.
- « Dragon-cochon ». Pendentif, jade blanc. Culture de Hongshan 4700-2900. Musée provincial du Liaoning.
Les motifs non naturalistes sur céramique se multiplient à cette époque. Mais un naturalisme stylisé apparaît dans le décor du bord interne d'un vase avec des lignes de ce qui pourrait être des danseuses[139].
Le naturalisme peut prendre aussi un aspect très stylisé avec cette bouteille peinte, du Yangshao Ancien, recouverte de son "gobelet" - mais soudé à elle - avec un genre de visage tatoué divisé verticalement en deux. Le travail, ici pourrait évoquer un tatouage, mais ailleurs il peut être apparemment abstrait : jouant seulement sur la tension entre lignes souples et aplats noirs, comme sur la bouteille du Shaanxi, au Musée Rietberg. Cette céramique peinte est particulièrement visible dans la culture de Banpo (dès 4500-4000), sur le moyen Fleuve Jaune, à 10 km à l'est de Xi'an[140].
La statuette représentant une femme enceinte appartient à un ensemble de figurines féminines découvertes en fragments dans les sépultures de l'élite et dans des fosses sur le site de Niuheliang (v. 3650-3150) appartenant à la culture de Hongshan (v. 4500-3000), en Mongolie Intérieure. Dans cette culture, les villages et leurs cimetières étaient séparés des centres cérémoniels[N 34].
À Niuheliang un espace est désigné comme « temple de la Déesse » en raison de deux structures semi enterrées - la plus grande, de 18,4 m x 6,9 m - qui contenaient des sculptures fragmentaires humaines et animales (griffes et dragons-cochons). Les sculptures humaines, de la taille humaine à trois fois cette taille, correspondent à 7 personnages, un seul fragment - une poitrine - indiquant une figure féminine. Une trouvaille singulière a été remarquée : un visage d'argile à taille humaine et dont les yeux sont deux boules de jade vert[141].
- Chine
- Présentoir dou, cuit en réduction[N 35]. Culture de Liangzhu 3300-2000, Zhejiang. Musée national de Chine.
- Inhumation sous le jade avec céramiques. Culture de Liangzhu. 3300-2000. Musée de Shanghai.
- Cong dit « le roi de tous les cong », jade blanc H. 8 cm. Culture de Liangzhu, v. 3000. Musée de Shanghai[N 36].
- Dessin d'une figure relevée sur ce célèbre cong du Musée de Shanghai[142].

Le Néolithique final voit se transformer les rituels pratiqués par les élites au Shandong, la vaisselle suit : ainsi un nouveau type de céramique, noire, lustrée et extrêmement fine, la céramique « coquille d'œuf » de la culture de Longshan, vers 2000-1800, utilisée en contexte rituel[144]. Elle aurait été fabriquée à partir d'une argile noire uniforme, non dégraissée. Les pièces étaient tournées séparément sur un tour rapide avant d'être assemblées, grattées, polies, lustrées.
Cette céramique exceptionnelle, qui peut atteindre seulement un demi centimètre d’épaisseur, offre une grande variété de formes. Les pieds étaient creux et larges pour une prise en main aisée, et ornés de motifs ajourés. Le long rebord évasé de la coupe permettait de refroidir rapidement le vin chaud avant de le déguster[145].
Au cours du Néolithique final, la forte hiérarchisation de la société se manifeste dans la région de Shanghai et au nord-est de Pékin par le grand nombre d'objets de jade, travaillés à la perfection et déposés dans les tombes. Le travail de la pierre polie appliqué au jade produit, comme en Europe ou ailleurs dans les sociétés néolithiques, des objets de luxe qui indiquent un monde qui se hiérarchise.
Ces objets sont ici déposés en nombre sur les défunts, surtout dans la culture de Liangzhu, au Néolithique final, avec des formes énigmatiques dont le disque bi et le tube cong. Deux autres objets taillés ou gravés dans le jade, « le cochon-dragon » et « l'homme-animal » distinguent les élites de la culture de Hongshan (4700-2900, au nord-est de Pékin) de ceux de la culture de Liangzhu (3300-2000, vers Shanghai).
À l'extrême ouest une culture entre en contact avec l’Ouest. À l'entrée du corridor du Hexi, la culture de Qijia bénéficie de contacts avec les pasteurs nomades d’Eurasie de la culture d'Andronovo. Ceux-ci apportent de nouvelles céréales : le blé et l'orge d'Asie centrale. Ils apportent aussi la technologie du bronze (outils et ornements) à la Chine qui l'ignore[146]. Inversement l'usage du jade pour les élites transite par le peuple Qijia jusqu'à Tianshanbeilu, à l'Est du Xinjiang. C'est un peuple de passeurs que le petit vase à deux pieds pourrait évoquer.
Corée
La néolithisation en Corée correspond à un processus au cours de la période de la céramique Jeulmun. L'état actuel (en 2025) des recherches sur le Néolithique de la Corée, montre que l'agriculture n'y a joué, jusqu'à la fin de la période, qu'un rôle très secondaire. Mais elle est bien apparue au cours de cette période. La néolithisation de la Corée s'est poursuivie au cours de la période de la céramique Mumun : au Mumun ancien et classique, avant l'âge du bronze du Mumun récent. Aucune hiérarchie ne fragmentait initialement cette société. La céramique existait déjà au Mésolithique, d'ailleurs apparue en Corée même, sans apport extérieur : la poterie de type Kosan-ni ou archaïque et sans décor. Au Néolithique c’est encore une poterie montée au colombin[147].
- Jarre à décor appliqué, H. 45 cm. Néolithique ancien, v. 5000-4000. Busan, côte sud-est. M.N. Corée.
- Bol à haut col, poli et décor aux doigts, 5200-4400. Néolithique ancien. Site: Janghang, île de Gadeokdo, Busan. M.N. Corée.
- Jarre. Style classique Jeulmun, décor incisé et impressions. Amsa-dong, Néolithique coréen moyen, 4000-3000. M.N. Corée.
- Vase à suspendre, décor incisé. H. env. 13 cm. Période Jeulmun. Daegu. Musée national de Daegu.

vers 5000 AEC.
Musée national de Corée.
Dans cet univers, souvent de bord de mer ou de cours d'eau où une agriculture est peu visible, et sur des amas coquillier sans rivalité hiérarchique, les ornements du corps sont d'une grande simplicité : une très grosse patelle dont on n'aura gardé que la base circulaire sur deux centimètres fera ainsi office de bracelet, une petite pierre polie et percée peut devenir un pendentif élégant, une coquille Saint-Jacques percée de trois trous devient un personnage qui crie: un petit masque.

Les pétroglyphes de Bangudae se trouvent dans la vallée du Tae-hwa qui coule vers la Mer de l'Est, dans la région d'Ulsan. Ces 200 figures, ont été gravées dans le grès depuis le Mésolithique, vers 7000 avant l'ère commune, jusqu'à l'époque des Trois royaumes de Corée, vers 300-400 de l'ère commune.
Du Néolithique on a pu identifier des baleines et leurs baleineaux, poissons et tortues, divers animaux terrestres aussi, comme des cervidés et des carnivores, dont un tigre, et enfin des êtres humains, presque toujours représentés de profil. Quatre styles sont superposés. Le style B, qui a gravé les cétacés mais aussi des filets et des scènes de chasse à la baleine, couvre 65% de l'ensemble[149],[150]. Les graveurs de l'époque ont pratiqué divers types de piquetages, dont certains à cupules irrégulières définissant un espace qui est ensuite martelé, ce qui produit un effet d'aplat, tandis que d'autres, à cupules très serrées produisent un trait de contour net.
La période de la céramique Mumun est clairement néolithique avec des cultures intensives. Elle ne présente les premiers objets de bronze qu'en fin de période. La céramique Mumun témoigne d'un effort technologique net qui produit une céramique plus résistante et moins poreuse. Le décor est aussi plus simple mais parfois d'une maîtrise remarquable, comme pour cette grande jarre du Mumun moyen où de simples bandes se distinguent par leur seule couleur sur une forme - non tournée - parfaitement lisse et polie.
La céramique Mumun apparaît sous des formes plus standadisées qu'auparavant et avec des caractères régionaux plus marqués[151]. Les décors, comme les formes des poteries varient d'une région à l'autre et au fil du temps mais restent simples avec des décors d'une grande économie de moyens.
Trois types de décor se succèdent. Au Néolithique ancien, vers 5000-4000 et surtout sur la côte sud-est, vers Busan, ce sont des décors en reliefs appliqués : sur la poterie lissée des bandes étant appliquées et collées au doigt, et, sur les côtes sud, par impression des doigts. Vers 5000, on rencontre vers Osan-ri, là aussi, une ou deux lignes de points près de la lèvre, au poinçon, et par incision et poinçon une forme géométrique sur la panse. Enfin, au Néolithique récent, vers 4000-3000, ce sont des décors gravés, ou au peigne dans la région de Séoul[152].
Japon

La statuette du Dogū à lunettes de neige est l'un des derniers témoins d'une énigmatique pratique, à l'époque Jōmon, qui disparaît ensuite, au Yayoi Ancien. Les figurines Dogū - en terre cuite et approximativement entre 15 et 20 cm. de haut (quelques-unes jusqu'à 45 cm.) - sont majoritairement féminines, mais très curieusement stylisées, et pour certaines ne possèdent pas d'indice de genre ou de sexe, en l'état actuel de nos connaissances.
Ces figurines ont presque toujours été brisées (rituellement (?) puis enterrées, parfois au centre du village, parfois à l'intérieur des habitations et à proximité d'un lieu identifié comme un "autel". Elles ont été - sauf dans les îles du sud-ouest, l'archipel Okinawa - modelées dans tout le Japon, et au début de l'époque Jōmon, surtout depuis le centre (Chūbu) et au nord ainsi qu'à l'est de Honshu. Peu nombreuses au début de l'époque Jōmon elles ont surtout été produites au Jomon Moyen mais restaient encore présentes au Jomon tardif, sous des formes encore plus singulières s'il était possible, comme le Dogū de Kamegaoka, aux "lunettes de neige". Les Dogū restent une énigme.
C'est à cette extrême fin de la période Jōmon, aux Xe – IXe siècles dans la région de Itazuke, Kyushu, qu'apparaissent les premières formes d'agriculture : des rizières inondées. Cette pratique agricole est clairement importée depuis la Corée, par des Coréens de la période Mumun immigrés. La culture du riz qui progresse ne touche ensuite la totalité de Honshu qu'aux IVe – IIe siècles[154]. La Néolithisation s'accompagne de nouvelles pratiques artistiques : les Dogū disparaissent donc, la poterie qui avait beaucoup régressé fusionne la tradition coréenne avec certaines traditions Jōmon.
La céramique se transforme radicalement, en particulier dans la préfecture de Saga sur l'île de Kyushu, face à la Corée, et dans la Région du Kansai (ou Kinki) voisine. C'est manifestement une culture néolithique typique. Les poteries, qu'elles soient utilitaires ou déposées dans les tombes montrent la persistance de formes importées de la Corée de l'époque Mumun initiale ou moyenne et de leur interprétation éventuelle locale.
Une petite amulette ou perle en forme de croc, le Magatama, une forme survivante de la fin de l'époque Jōmon, et un collier de perles en verre bleu d'importation[155] et en jaspe bleu-vert, sont des indices de la présence de nouvelles élites locales, qui se distinguent des simples agriculteurs.
Avec ces produits on trouve aussi les premières armes en bronze, d’importation : ces îles entrent dans leur âge du Bronze et les outils agricoles en fer du site de Yoshinogari du Yayoi Moyen témoignent des premiers signes d’un Âge du fer japonais[156]. Cette époque sera suivie de la période Kofun avec la construction de l'État.
- Récipients en terre cuite. Période Yayoi ancienne, IVe – IIIe siècle. site d'Imagawa, nord de Kyushu. Musée national de Kyushu.
- Jarre à col. Yayoi ancien, IVe – IIIe siècle, site de Karako-Kagi, préfecture de Nara. Période Yayoi ancienne, IVe – IIIe siècle.
- Jarre en cône cintré. Période Yayoi ancienne, IVe – IIIe siècle. Kyushu ou Kinki. Musée national de Tokyo.
- Perles de verre et de jaspe. Site de Yoshinogari avant 400-IIe siècle AEC. Yayoi moyen. Musée du site.
Pour l'essentiel des phases archaïques et anciennes cette période continue de se passer de métal. Celui-ci semble avair été importé après les Ve – IVe siècles en petites quantités et façonné sur place, pour l'outillage agricole en fer et pour quelques objets en bronze - comme les cloches rituelles dotaku - ou des objets de prestige, plus tardifs, au tout début de l'âge du Bronze au Japon[157].
Taïwan, Asie du Sud-Est et Pacifique


L'explosion démographique, produite par les cultures du riz et du millet en Chine rencontre, entre 3200 et 3000, une terrible vague de froid sec, celle qui met un terme au Sahara vert. Cet épisode repousse la mousson sur Taïwan. Des cultivateurs de riz et de langue austronésienne quittent alors la Chine[159].
Certains quittent le continent pour Taïwan et vers le Pacifique en passant par l'Indonésie. D'autres vont longer la côte ou suivre les cours d'eau qui se dirigent vers l'Asie du Sud-Est, mais certains d’entre eux partiront aussi vers le Pacifique.
Le mouvement vers l'Asie du Sud-Est [160] prouve que, selon la génétique, ces cultivateurs de langues austronésiennes sont reliés aux sites de Weidun et Songze chinois, et sans liens avec les chasseurs cueilleurs locaux. L'art de la céramique les a accompagnés[161].
Un plat du site de Ban Non Wat (en) (Thaïlande centrale, depuis 1700) est singulièrement décoré de trois spirales : elles convergent vers trois centres. Si l'un d'eux évoque clairement un œil on pourrait interpréter ce dessin comme l'évocation d'un visage. On rencontre aussi des motifs dérivés de la spirale sur les vases de Tha Kae[162].
Les céramiques peintes à Khok Phanom Di (2000-1500) [163] témoignent d'un soin et d'une maîtrise manifestes par leurs formes et le tracé de décors épurés, précis. Ces vases ont été enterrés avec leurs galets à polir et des tampons pour l'estampage[164].
L'étude comparée des formes et des décors de la poterie néolithique rencontrée sur la côte depuis le Vietnam, la Thaïlande et les Philippines montre de nombreuses similitudes qui indiquent des réseaux de communication dans toute cette région[165]. Parallèlement, les cultures du millet et du riz ont atteint le Myanmar depuis le Yunnan et le Sichuan : les objets présentent des affinités stylistiques avec ceux de la culture de Majiayao, à l’est du Gansu[166].
L’autre groupe de migration quitte l’île de Taïwan et a favorisé la dispersion dans le Pacifique de la technologie de la céramique estampée, avec la domestication du porc, du chien et du poulet : tous phénomènes que l'on a pu constater dans l'archipel Bismarck (au N-E de la Nouvelle-Guinée) avec la culture Lapita.
En effet, arrivés sur Taïwan, après 3550, les migrants de la culture de Dapenkeng cultivent le riz. Dans la migration suivante, plus au Sud, ils atteignent le nord des Philippines autour de 2000[167]. La culture du riz sera abandonnée en cours de route car inadaptée aux nouveaux climats.
Les traces du Néolithique d'Asie du Sud-Est et de Taïwan ne sont antérieures que de quelques siècles à celles de Lapita. Lapita, le premier Néolithique du Pacifique, n'est visible qu'en Nouvelle Guinée avec la domestication du taro et de la banane. Cette culture est renommée pour ses poteries décorées sur une céramique à engobe rouge[168].
La migration depuis Taïwan jusqu'en Nouvelle Guinée s'est effectuée en quelques siècles seulement[169]. Cependant le monde Lapita est complexe, influencé par des origines diverses et des apports nombreux ; c'est ce que révèlent les différentes formes de céramique Lapita[170].
La céramique Lapita lorsqu’elle est décorée est très étrange : elle ne peut pas aller au feu ni contenir de l’eau et elle est fragile. C’est un marqueur essentiel des mouvements de ces populations[171]. Lorsqu’elle ne présente aucun décor, ce sont des pots et des jarres utilitaires. Quant au décor, il est incisé, estampé à l’aide de coquillages et en grande partie pointillé par des outils à dents, comme des peignes sur des bols, des tasses, des supports de vases et aussi parfois sur des jarres de grandes dimensions. Le visage, interprété comme l’image d’un ancêtre, est toujours de face. Le décor contient des motifs géométriques et des visages représentés de face. Ces décors auraient servi de marqueurs de groupes. Comme à Taïwan au Néolithique les poteries ont pu contenir des restes humains. Ici, plusieurs d’entre elles proviennent d’îles éloignées du lieu d'inhumation. Les tombes referment aussi des bijoux, taillés dans des coquillages en forme de cônes[172]
Cette technique, « pointillée », bien que très difficile à réaliser a permis une infinité de décors différents. Les archéologues ont remarqué que si la poterie utilitaire était bien arrivée avec les populations austronésiennes depuis l'Asie du Sud-Est on n’y trouvait pas de céramique à décor estampé à cette époque, mais à Taïwan au Néolithique final. Des liens se seraient établis entre les habitants des Philippines - qui pratiquaient le décor pointillé avant l'arrivée des colons - et les futurs Lapita, en passant par les îles Mariannes. L'usage du pointillé et ses décors élaborés joua un rôle majeur dans les rituels qui ont forgé l'identité des Lapita, ces très nombreux groupes dispersés, d'origines géographiques et génétiques diverses[168],[173].
L'intégration des nouveaux venus aurait été associée aux prestigieuses langues de la famille austronésienne et à des objets de grande valeur symbolique[174]). Les objets taillés dans les coquillages, beaucoup plus variés que ceux en pierre et en céramique, avec des techniques dissemblables et des formes différentes, les Lapita semblent leur avoir accordé aussi une valeur particulière, comme à des objets précieux[175].
- Assiette Lapita à décor pointillé anthropomorphe, retrouvée intacte, utilisée comme couvercle et placée sur un pot caréné contenant un crâne humain. Vers 1000 AEC. Centre culturel de Vanuatu, Port Vila[176],[177].
Encore une fois les objets auxquels on attachait une valeur certaine permettent de nous représenter les circuits d'échanges entre les cultures néolithiques, souvent très éloignées les unes des autres. Ces Néolithiques n'étaient pas seulement des éleveurs et des agriculteurs, ils étaient aussi des voyageurs, à pied ou en bateau, sans aucune route. Les austronésiens ont poursuivi leur progression vers l'Est dans le Pacifique.
Amériques
L'Amérique, depuis les premiers développements de l'agriculture jusqu'au premier contact avec les européens, est restée une partie du monde où les humains ont continué la chasse et la collecte mais avec, pour certains, des formes d'agriculture, la semi-sédentarité ou la sédentarité et même un urbanisme, parfois[180]. Ces cultures manifestent, ensuite, une hiérarchisation puis l'apparition de caciques, mais elles n'ont connu ni le bronze ni le fer ni la roue. Certaines de ces cultures ont ainsi perduré jusqu'à la colonisation d'autres évoluant vers des formes d'États[181].
Mésoamérique
C'est dans le Bassin de Mexico qu'apparaît la plus ancienne figurine de Mésoamérique, et c'est encore une figure féminine. Dans ce bassin, des communautés s'étaient fixées, et vers 2500 elles avaient pris la forme de véritables et nombreux villages d'agriculteurs. La figurine de Zohapilco (Tlapacoya) est en terre cuite, mesure 5 cm. de haut et est datée de 2300 AEC. Très stylisée, verticale, elle représente une femme enceinte. Le sculpteur a fait cinq petits trous dans l'argile fraîche, un pour son nombril et quatre pour deux paires d'yeux[182].
Les premières céramiques mésoaméricaines (datées vers 1900-1700) sont de petits vases à parois fines de la culture Mokaya, pré-olmèque : sur la face Pacifique de l'isthme de Tehuantepec et sur la côte Pacifique du Chiapas[183]. Il a été démontré qu'elles sont la copie en miniature de récipients utilitaires en calebasse, alors que l’on ne faisait pas de céramique utilitaire à cette époque[184],[185]. Ces céramiques fantaisie auraient pu être utilisées à l’occasion de festins[186].
Vers 1700-1400 les Mokaya produisirent des récipients utilitaires en forme de calebasse, un type appelé tecomates. Les céramiques pratiquées depuis la côte Pacifique jusqu’à la côte Atlantique partagent, d’ailleurs, la même tradition, la tradition céramique dite « Locona »[187]. Ces récipients en forme de calebasse, nombreux dans la culture Olmèque (1500-500), sont appelés tecomates.
- Céramiques Mokaya, phases Locona et Ocos, 1700-1400, à particules réfléchissantes Tuxtla Gutiérrez, Chiapas.
- Figurines féminines nues. Céramique engobée peinte. Tlatilco 1300-1000. M.N.Anthropologie, Mexico.
- Pécari (chassé). Flacon, céramique. Culture de Tlatilco Bassin de Mexico. 1300-1000. M.N.Anthropologie, Mexico.
- Coyote et ses petits. Plateau central mexicain préclassique. M.N.Anthropologie, Mexico.
- Statuette féminine nue. H. 17 cm. Olmèque. 1200-900. Met.
En Mésoamérique les archéologues sont confrontés à l’existence d’une quantité quasi inépuisable de figurines qui ressemblent à des êtres humains, de toutes les époques, et dont les significations restent difficiles à établir. Les figurines de danseurs, acrobates et chamans supposent néanmoins qu'il y avait des fêtes ou des cérémonies collectives au sein de ces sociétés[189].
Sur le haut plateau central et le centre nord du Mexique, dans la culture Chupícuaro (entre 800 AEC et le début de notre ère) ces figurines sont trouvées en majorité fragmentées dans des contextes domestiques. Les corps féminins y sont, d'abord, toujours nus, les corps d'hommes portant au moins un cache-sexe. Toujours dans cette région - à Tlatilco, par exemple - les vêtements n'apparaissent que sur certaines statuettes d'homme porteurs de "masques" ou en train de ce qui semble être une transformation au cours d'un processus chamanique.
Ensuite, vers le début de notre ère, les femmes et les hommes cacheront le bas de leur corps par des jupes ou des cache-sexe. Les statuettes féminines porteront alors de nombreuses parures. Dans ce contexte l’archéologue Brigitte Faugère tente de trouver des liens entre la conception que l'on se faisait de la femme et la représentation de son corps, à cette époque charnière : au moment où les élites manifestent leur pouvoir dans la construction de cités monumentales[190].
Auparavant, vers 1500, mais dans les des basses-terres du Tabasco, le site des tout débuts de la culture olmèque, à El Manatí, dont le niveau Manatí A (1600-1500) révèle une culture de chasseurs-pêcheurs-jardiniers sédentarisés mais non cultivateurs au sens strict[N 38] aux rituels tournés vers l'eau : de nombreux récipients en céramique avaient été brisés dans le lit d'une source. Dans ce contexte écologique l'eau était particulièrement abondante et faisait la richesse du site.
Ces premiers Olmèques y ont jeté des bustes en bois - enterrés et enveloppés dans des nattes - datés vers 1200, des haches de jadéite polie et des perles de jade, mais aussi des balles de caoutchouc qui laissent supposer la pratique du jeu de balle à cette époque ancienne. La présence de jade poli indique aussi que cette société de chasseurs-pêcheurs-jardiniers était déjà une société à élites vers 1200[191].
- Tecomate: petit bol en forme de calebasse. Olmèque, XIIe–IXe s. Terre cuite. H. 7,9 cm. Metropolitan Museum of Art.
- Vase à anse-étrier. Tlatilco. 1100 - 800. National Museum of the American Indian, NY.
- Statuette féminine, H. 31 cm. Terre cuite à engobe. 600 AEC-200 EC. Chupicuaro. Musée du quai Branly.
On trouve des tecomates en milieu Olmèque, comme celui du Metropolitan Museum of Art, daté 1250–800, provenant de San Lorenzo ou La Venta. Ce bol est un objet exceptionnel, il a été monté sans tour dans une argile similaire au kaolin et poli[193].
L'émergence d'élites, capables de mobiliser la main-d'œuvre nécessaire à des travaux importants semble évidente en pays Olmèque à San Lorenzo (Veracruz) pour l'aménagement du site, occupé dès 1500. Les célèbres tête colossales sont sculptées entre 1250 et 1150 ; ces mégalithes ont été réalisés par la première société des Amériques aussi hiérarchisée. Cette culture de villages est passée rapidement à la culture des cités Olmèques comme celle de La Venta (de 1000 à 600/400).
Amérique du Sud
- Figurine intersexe (?) Terre cuite modelée, incisée, piquetée. H 10,2 cm. Culture Valdivia, Équateur, v.2200-2000. Met[195].
- Tête coupée qui pleure, bouche expressive surcreusée. Bas relief. Cerro Sechín (Rio Casma) Pérou, v. 1800.
En Amérique du Sud, la poterie est d'abord une invention de chasseurs-cueilleurs amazoniens, vers 5600-5000, en Amazonie inférieure, à la confluence de l'Amazone avec le Tapajós[196].
Avant que la céramique n'apparaisse ailleurs en Amérique du Sud, la culture néolithique de Valdivia sur la côte de l'Équateur produisit des figurines sculptées, incisées dans la pierre vers 3300-3000. Ensuite les premières figurines en argile crue ont été modelées sur le site néolithique de Caral, dans une vallée proche de la côte, au centre du Pérou[N 39] et dans les autres sites de cette culture comme Aspero, autour de 2600-2000.
La petite agglomération de Caral est occupée aussi entre 2600 et 2000. Elle possède alors, déjà, des pyramides en pierre et en terre, et un « amphithéâtre » ou place circulaire : c’est le plus ancien phénomène urbain des Amériques et l'un des plus anciens du monde[197].
À proximité de Caral, à El Molino - période formative (2200-1500) - on a découvert en 2017 une maquette (1 × 1,2 × 0,20 m) démontrant la présence d'une réflexion sur un projet urbain, sa planification[N 40].
Les sites cérémoniels monumentaux de Cerro Sechín - à 90 m d'altitude sur la côte Pacifique - présentent, vers 1800[198],une architecture complexe[199]ornée des grands bas-reliefs incisés et même de reliefs en stuc, polychromes. L'un de ces murs extérieurs est couvert, sur chaque pierre d'une multitude de têtes, membres et viscères coupés. Une seule sculpture montre un visage de cette souffrance terrible. Cette accumulation sinistre n'est interrompue que par des exécuteurs vus de profill, visiblement armés de haches en pierre polie. Ces formes architecturales et graphiques offrent des similitudes évidentes avec celles de la culture de Chavin, 1 000 ans plus tard et 3 000 m plus haut, quasiment à la verticale au-dessus[198].
- Vase à anse-étrier jaguar, cactus hallucinogène. Céramique et pigments. Chavín, Pérou, 900-300. De Young Museum.
- Vase à étrier à figure d'oiseau. Cupisnique I. Musée Larco, Lima.
- Vase à étrier. Passage de l'homme au jaguar et autres animaux. H. 24,3 cm. Cupisnique IV, v.300-200. Musée Larco. Lima[N 41].
Dans les vallées côtières du Pérou, caractérisées par des oasis soigneusement irriguées, la céramique s'implante entre 2000 et 1000 av. J.-C [N 43]. Peu après, la culture de Cupisnique façonne une céramique d'une remarquable maîtrise plastique. L'aridité littorale, engendrée par le courant de Humboldt et l'effet d'ombre pluviométrique des Andes, crée un contraste environnemental extrême avec le bassin amazonien.
Les interactions entre ces écosystèmes complémentaires favorisent l'émergence de la culture de Chavin (apogée entre 900 et 500 av. J.-C.), établie au carrefour stratégique des voies de transhumance à plus de 3 000 mètres d'altitude. Au centre du temple de Chavín de Huántar, le Lanzón — un monolithe sculpté de plus de 4 m de haut — arbore un décor gravé associant attributs félins et motifs thérianthropes. La forme générale de la stèle évoque la bêche traditionnelle andine, suggérant un culte agraire.
La transformation chamanique en jaguar et le thème du thérianthrope caractérisent l'imagerie andine et mésoaméricaine, comme l'illustrent les vases à anse-étrier de Cupisnique. Plus au nord, la statuaire en céramique de la culture Tumaco-La Tolita (500 av. J.-C. – 300 apr. J.-C.) témoigne du rituel des têtes-trophées[201]. Parallèlement, la diffusion de la métallurgie de l'or et du tumbaga depuis le foyer colombien le long de la mer des Caraïbes et du Pacifique témoigne d'un vaste réseau d'échanges interrégionaux entre sociétés en voie de hiérarchisation.
Sur le littoral méridional péruvien, les chefferies de Paracas (700 av. J.-C. – 100 apr. J.-C.) puis de Nazca (100 av. J.-C. – 600 apr. J.-C.) se sont développées successivement sur ce territoire d'environ 50 × 60 km, nécessitant un subtil contrôle de l'irrigation. L'hyperaridité du milieu a favorisé la conservation de certains défunts, entités vénérées sous forme d'un paquet surdimensionné (fardo). Ces personnages importants disposés en position fœtale, étaient enveloppés de manteaux (mantos) en coton ou en laine de camélidé, ornés de motifs anthropo-zoomorphes tissés, brodés ou tricotés[[N 44].
Les centres cérémoniels Nazca en adobe comme Cahuachi intégraient le pouvoir politique, religieux et économique en articulant différents étages écologiques[N 45] : dans ce paysage sacré, les géoglyphes traçaient des lignes d'interconnexion entre ces édifices monumentaux et les espaces rituels du désert[202].
- Femme assise. Poporo en tumbaga. Peuple Qimbaya 400 AEC. Pueblo Rico, Risaralda. Musée de l'or, Bogota.
- Décor anthropo-zoomorphe. Manto de momie, nécropole de Paracas, v. 250-100 AEC, poils de camélidé. Université George Washington.
- Être appartenant à une procession. H. 70 cm, drap coton peint. 170 AEC-70 EC. Nazca. Cleveland Museum of Art.
- Lézard (L. 188 m) et arbre. Géoglyphes de Nazca. Culture Nazca, 100-600. Pérou. (Route Panaméricaine Sud).
Au nord de la Colombie, face Caraïbe dans une végétation équatoriale, la stabilisation des pentes des terrains agricoles en terrasses circulaires, mais aussi de routes et sentiers, s'est faite au moyen de terrassements considérables en pierres sèches comme à Ciudad Perdida (1100-1200) mais aussi dans 250 villages des pentes de la Sierra Nevada de Santa Marta, habitées par les Taironas depuis le Ve siècle[203].
La puissance des chefs Taironas de la Colombie s'affichait par le port de bijoux en or, rutilants (H. env. 10 cm) : souvent avec le motif du rapace d'abord à une seule tête avant l'an 1000, puis bicéphale et tricéphale. Ce savoir-faire a pu circuler le long des côtes caraïbes jusqu'au Costa Rica puis en pays Maya et au-delà.
L'orfèvrerie constitue un vecteur privilégié du pouvoir politique, comme le démontre le poporo en or (H. 23,5 cm.) de la culture Quimbaya (500 av. J.-C. – 700 apr. J.-C.), exhumé dans la moyenne vallée du Río Cauca et conservé au Musée de l'or de Bogota[204]. Ce vase rituel anthropomorphe, inspiré de la forme d'une calebasse, atteste une maîtrise accomplie de la fonte à la cire perdue sur noyau, caractérisée par la régularité géométrique de ses volumes sphériques.
- Urne funéraire. H 38,5 cm. Culture Marajoara, style Joanes peint. 400-800 EC. Embouchure de l'Amazone, Brésil. Collection H. Droit.
- Grand bol. Céramique, décor peint et incisé. Culture Marajoara, Brésil, 700-1100. AMNH.
- Cache sexe féminin de jeune fille. Céramique peinte. Culture Marajoara 400-1400. Musée, Université fédérale, Rio de Janeiro.
- Terrasses des Taironas. Ciudad Perdida, 1100-1200, pentes de la Sierra Nevada de Santa Marta, Colombie.
- Pendentif Taïrona. Chaman à 2 sceptres, ornement nasal, coiffure à 2 toucans. Or à la cire perdue. H. 12,7 cm. XIIe – XVe siècle, Colombie. MQB.
L'Amazonie a été occupée par des populations nombreuses maîtrisant la céramique (comme au site de Taperinha) et pratiquant la culture de tubercules, dont le manioc dès 6000 AEC[205],[206].
Près de l'embouchure de l'Amazone, la culture tropicale Marajoara, après 400 EC, utilisait des objets de céramique peinte qui fonctionnaient comme des signes de distinction sociale et culturelle entre élites émergentes, avec des caciques à leur tête. Elles ont été découvertes exclusivement dans des tumuli cérémoniels à urnes, réservés à l'élite.
Les motifs abstraits se mêlent souvent à des motifs naturalistes très stylisés. L'analyse de ces témoins archéologiques offre la possibilité d'une étude sur ces élites inhumées en fonction de leur genre et de leur âge. Ainsi, pour un enfant de l'élite, des perles en pierre de valeur provenaient d'échanges éloignés. Par ailleurs, la plus grande richesse décorative de certaines urnes, avec une diversité de symboles évoquant des thèmes tels que la mort, la fertilité, la maternité et la renaissance, et contenant des pagnes/cache-sexes et des ossements féminins, tout ceci suggère l'importance des femmes ou des principes féminins dans les relations avec le surnaturel et les ancêtres[207].
Ces pagnes/cache-sexes, objets funéraires, peuvent ne présenter aucun décor, juste un engobe rouge vif et sont polis, mais d'autres présentent des peintures complexes en rouge et noir sur engobe blanc. L'étude prouve que les non décorés, « simples », témoignent d’un statut social élevé et non le contraire dans ces sociétés[208].
Amérique centrale, Colombie
L'Amérique centrale précolombienne est composée des Honduras, Salvador, Nicaragua, Costa Rica et Panama. Avec la Colombie cet ensemble constitue l’Aire intermédiaire [209]. L'Amérique centrale est au contact de la Mésoamérique sur une petite partie : l'aire culturelle Maya puis Aztèque a pu recouvrir, en effet, la partie ouest du Honduras ainsi que la côte pacifique, depuis le Salvador jusqu'au nord du Costa Rica. Le reste de l'Amérique centrale et les Caraïbes précolombiennes ont été occupé par des Chibchas (de langue chibchane) depuis la Colombie et même le Vénézuéla[210].
La néolithisation se manifeste d’abord au Panama (7600-4400) par la culture du maïs, venu du Mexique, et du manioc venu d'Amazonie, du cacao venu du Pérou et d'autres plantes, avec l'outillage adapté à l'agriculture[211].
Ces peuples sont des sociétés tribales partiellement sédentaires. Des caciques occupaient le pouvoir à l'arrivée des Espagnols[212].
La céramique fait son apparition vers 2500[213]. Se trouvant entre la Mésoamérique et l'Amérique du Sud, l'Amérique centrale et les Caraïbes reçoivent des deux côtés et transmettent. À propos de la céramique, les premières céramiques apparaissent en Colombie du nord, sur la façade Atlantique, sur le site de San Jacinto (3900-3300) et ensuite au Panama, sur le site de Monagrillo (en) (céramique datée 2880-2460)[214].
Dans l'aire sous influence mésoaméricaine, au Nord de l’Amérique centrale, le Museo Nacional de Nicaragua conserve plus d'une soixantaine de types de décors différents[N 46]. L'influence Maya se manifeste en particulier dans la céramique de la région du golfe de Nicoya ou Grande Nicoya, autour du IXe siècle EC) dans un style qui évoque le dessin maya.
Les Olmèques et les Mayas ont travaillé le jade et les pierres vertes depuis 1000 AEC. Des objets olmèques et épi-olmèques ont ainsi voyagé jusqu'au Costa Rica. Ils ont été ensuite réutilisés et retravaillés après 500 AEC : on leur a donné la forme très stylisée d'« oiseaux » ou « oiseaux-haches ». Un de ces pendentifs, daté vers 500 AEC, a été découvert associé à une inhumation secondaire accompagnée de présents (site de La Regla, Grande Nicoya, extrémité sud de l'aire culturelle mésoaméricaine). Or son style très épuré est semblable à un objet de même type découvert dans la tombe d'un chef Maya (daté vers 300 AEC) à Tak'alik Ab'aj, au Guatemala, à des centaines de kilomètres de là[215]. La circulation des objets d’arts et des styles montre encore une fois les réseaux de communication à longue distance dans les cultures néolithiques.
- Vase siffleur, type Usulután négatif. Museo El Ceibo, Ometepe, Nicaragua[N 47].
- Statuette, type bichrome en zone. H 24 cm. Péninsule de Nicoya, Grande Nicoya. 300 AEC- 500 EC. Musée National du Costa Rica[217].
- Encensoir à crocodile. Grande Nicoya. 800-1200. Costa Rica. H. 49,5 cm. Musée du quai Branly[N 48].
- Jarre à tête de jaguar et bras humains. H v. 35 cm. Grande Nicoya, 750-900[219],[N 49]. Dayton Art Institute.
Statues : Au Nicaragua central, sur la zone frontière de l'ère d'influence mésoaméricaine, on compte de nombreuses sculptures en bas-relief sur des pierres dressées, une partie enfouie dans le sol, en général environ 2 m. de haut. Le basalte, dont celui extrait d'orgues volcaniques, très dur à travailler, et l'andésite présentent de faibles reliefs anthropomorphes ; le basalte est souvent laissé comme il se présente, des colonnes à cinq ou six pans. Celles sculptées, de style Chontales à El Gavilán (vers 800 EC[220]), hautes et étroites, étaient disposées autour ou sur des plateformes.
Au Nicaragua central - mais de manière plus visible en raison d’un travail plus en relief sur le lac Nicaragua, dans l'île Zapatera (800-1350) - ces statues mettent souvent en scène un groupe de deux figures, un humain (homme ou femme) portant un animal ou se transformant en un animal : reptile, singe ou félin. Sur l’île de Zapatera ce sont des humains-oiseaux de proie ou humains-crocodiles. Ces sculptures de styles Zapatera et Chontales sont interprétés comme signes de liens entre l’humain et l’animal, souvent montré comme un processus en cours, ce qui est généralement supposé représenter une pratique chamanique[221]. Or ce motif du porteur et du porté, à nouveau sous forme de grandes statues, se retrouve aussi à Barriles (en), au Panama.
- Jarre double. Décor anthropomorphe. Panama. El Indio 200-500. Tonosi polychrome. Musée du Quai Branly[N 50].
- Coupe sur pied. Chaman (dans une image miroir) en vol magique sous forme de chauve-souris. D. 27,7 cm. Région de Grande Coclé (en). Panama v. 600-800. Walters Art Museum[222].
- Petit "cadre de miroir" aux traits de chauve-souris et de crocodile. VIIIe – XIe siècle. Coclé Panama. Or à la cire perdue, H 9,4 cm. Gravure 1937[N 52].
- Coupe polychrome sur pied. Style Macaracas. Région de Grande Coclé, période V, 850-1000
D. env 27 cm. LACMA. - Pendentif à personnage. Côte Caraïbes centrales de Grande Chiriquí. 500-1500. Alliage d'or. 6,4 × 3,8 × 1,6 cm. Met[223].
Par ailleurs, en Amérique centrale, le metate - à l'origine une meule dormante (partie plate d'une meule à grains) - est devenu un objet rituel. Dans la région des sphères de pierre, à Barriles, Grande Chiriquí (Costa Rica - Panama) cet objet est porté par quatre personnages/félins à mi-corps[224]. Sur le ‘’metate‘’ du Met. Les sphères de pierre de cette région sont encore une énigme.

Au centre de l'Amérique centrale, la présence insolite de centaines de sphères taillées dans la pierre, reste une totale énigme. Une étude poussée de l'archéologie régionale tente de comprendre la présence de ces sphères, de toutes dimensions - jusqu'à 2 m de diamètre - et disposées sur une vaste zone : dans la région du Diquis, zone culturelle de Grande Chiriqui, au sud du Costa Rica, face au Pacifique.
Colombie et Équateur - Amérique centrale : La métallurgie de l'or, du platine et du tumbaga (alliage d'or et de cuivre), consiste longtemps en un simple simple martelage[226]. Elle est originaire de sociétés à chefferies déjà très structurées, à gros villages, en Colombie-Équateur (côte Pacifique à La Tolita Tumaco (v. 350 AEC - 350 EC)[227]).
Des liens à longue distance entre Colombie-Équateur et Amérique centrale ont existé : des procédés et des motifs ont été transmis depuis les Quimbayas au nord de la Colombie jusqu'au Costa Rica : ainsi ce pendentif en or de type quimbaya découvert sur la côte caribéenne centrale du Costa Rica. Les premiers bijoux en or, obtenus par moulage à la cire perdue, sont apparus au Panama en 130 EC puis au Costa Rica vers 400 - à Guápiles sur la façade caraïbe - avant d'atteindre, vers 1300 le site Maya de Naco - nord-ouest Honduras - puis le Mexique[228].
Caraïbes
- Vers 200 AEC - 1000 EC
- Vase cérémoniel peint en blanc et rouge, motifs symétriques.
D. 10 cm. Culture de Saladero, Hacienda Grande de Loíza. 300-500.
Porto Rico[230]. - Tampons pour empreintes corporelles. Céramique. Vers 1000-1500. Caraïbes. Musée Edgar Clerc.
Amazonie - Caraïbes : De premiers groupes de chasseurs-cueilleurs ont été décelés à Cuba et Hispaniola, datés vers 4000. Ces premiers habitants sont restés dans les îles. Sur le continent, vers 6000 AEC des peuples de chasseurs-cueilleurs des bassins de l'Amazone et de l'Orénoque ont commencé à manipuler et domestiquer des plantes. Vers 2600-2000 des sociétés paysannes et qui pratiquaient la céramique, vivaient sur le moyen Orénoque. Puis, au début de notre ère, des peuples que l'on appelle Barrancas se répandent jusqu'à l'Océan Atlantique. Enfin, vers 500 EC, une population encore plus nombreuse, Arauqui, s'y installe : ce sont des horticulteurs-terrassiers expérimentés ; ils cultivent intensément sur champs surélevés.
Aux Antilles, vers 400/300 AEC les poteries de la culture de La Hueca se distinguent par des modelages de têtes d’animaux et de motifs non-figuratifs, en relief. Les Saladero s'installent aux Antilles au cours des derniers siècles avant notre ère. Ils cultivent le manioc et la patate douce, d'autres tubercules et du maïs. Leur céramique est souvent peinte en blanc et incisée sur fond rouge avec des figures modelées sur les bords : des adornos. Coquillages et coraux leur servent d'outils et de parures[232].
Entre 300 et 500 ce sont des Barrancas qui atteignent les Petites Antilles, avec des décors modelés et incisés complexes sur leurs céramiques. À Porto Rico et dans le nord des Petites Antilles le style Huesca, avec des adornos zoomorphes, présente des affinités avec le Costa Rica de cette époque : cela pose bien des questions aux archéologues[233].
Les autochtones des Antilles se peignaient régulièrement le corps comme leurs voisins d'Amazonie. Ils utilisaient des graines de roucouyer pour le rouge et de génipayer pour le noir, à l’aide de tampons en céramique aux signes non-figuratifs.
Figurine zoomorphe. Terre cuite. Culture Taïno. Haïti. .
Musée des Amériques d'AuchBol inhalateur à cohoba, rituel chamanique. Céramique Taïno. Reproduction: Musée Edgar-Clerc, La Guadeloupe. .
Original: République Dominicaine[N 53]Siège cérémoniel duho. Culture Taïno[234] (d'origine Arawak), v. 1300. Bois dur de guayacan, L. 43,2 cm. Saint-Domingue. British Museum[235] .Deminan Caracaracol, héros des Caraïbes. République Dominicaine 1200–1500 Céramique, H. 41 cm. .
NM American Indian[236]
L'art de la céramique et des jardins atteint l'est de Cuba, la Jamaïque et les Bahamas aux VIIe – VIIIe siècles. La rencontre des Saladero et des premiers peuples autochtones se manifeste par de nouvelles céramiques, Ostiones, rouge et rose intense[237].
Ce moment correspond à un accroissement de la population qui occupe l'intérieur des grandes îles, depuis Hispaniola et Porto Rico puis Cuba Est, la Jamaïque et jusqu'aux Bahamas. Ces villages grossissent, prennent la forme de chefferies de cultivateurs qui pratiquent le jeu de balle, avec de fortes différences locales. Le terme « taïno » s'applique à ces communautés, « mais la définition, les caractéristiques et la répartition des dits Taïnos est largement remise en cause aujourd'hui »[238]. L'exposition en 1994 au Petit Palais de l’art des Taïnos est considérée comme un prélude à la naissance du musée du quai Branly-Jacques Chirac. Une seconde exposition en 2024, en hommage à cet évènement, s’intitulait « Taïnos et Kalinagos des Antilles »[239].
Amérique du Nord
Bien que les calebasses aient été peut-être cultivées vers 10 000, c'est vers 7500-1000 que les premiers indices de culture apparaissent à l'est et vers 2100-1000 au sud-ouest de l'Amérique du Nord. On élève alors de grands tumuli en Louisiane, au Missisipi et en Floride. Ces peuples de l'Est produisent leurs premières terre cuites vers 2500, avec des décors au poinçon vers 2000, au moment où, au sud-ouest de l'Amérique du Nord (Oasis America, dont une partie du nord-ouest du Mexique), on cuisait les premières céramiques dans des villages d’agriculteurs[240].
De grands terrassements ont marqué la Période sylvicole (Woodland period), 1000 AEC-1000 EC, au nord-est des États-Unis actuels au cours de la quelle on a pu passer d'une économie de chasse-cueillette-horticulture à une agriculture intensive (avec les peuples Hopewell (en), vers 500-1000 EC).
Le peuple Adena, 500 AEC-100 EC, peuple précurseur de la culture Hopewell, a édifié Biggs Site : en forme de tertre pointu (H. 2,4 ; D. 12 m), entouré d'un fossé rempli d'eau, et cerné par un remblai circulaire. Un passage permettait d'atteindre le tertre central. Les Adenas pratiquaient aussi la destruction rituelle d'objets de valeur : ainsi une protection de gorge (gorgerin) sculptée dans l'ardoise[N 55] a été brisée rituellement au Maryland, dans un endroit très éloigné de leur territoire habituel, l'Ohio.
Quant à la pipe Adena représentant un jeune homme au sommet de sa forme physique, c'est un objet unique, extrait d'un dépôt funéraire. Les proportions, comme souvent dans l'art néolithique, réduisent les jambes - ici repliées - et augmentent le volume de la tête. Fumer du tabac et utiliser la pipe sont alors intimement liés aux croyances religieuses et aux pratiques rituelles essentielles des Amérindiens. Le tabac sacré était ici brûlé dans un bol placé entre les pieds du personnage. La fumée circulait dans un tube à l'intérieur du corps jusqu'à l'embout buccal situé au sommet de sa tête[241].
Le tumulus du Grand serpent (Période sylvicole) a une forme énigmatique peut-être en fonction de représentations mythologiques ou religieuses, et sa relation à des phénomènes astronomiques semble probable ; il aurait pu être aussi un observatoire.
En effet deux évènements invitent à penser que son édification, datée de 1070, aurait été une réaction à deux évènements astronomiques exceptionnels. D'une part, la lumière de la supernova qui a produit la nébuleuse du Crabe a d'abord atteint la Terre en 1054 et est restée visible, même pendant la journée, pendant deux semaines ; d'autre part, l'apparence la plus brillante jamais enregistrée de la comète de Halley a été enregistrée par les astronomes chinois en 1066. Enfin, des études indiquent que deux points de Serpent Mound sont alignées avec le coucher de soleil du solstice d'été : en regardant à travers les mâchoires ouvertes du serpent et à travers l'ovale, en forme d'œuf de serpent[242].
Ensuite, vers 1400, les grandes chefferies disparaissent. Les peuples reviennent alors à une organisation tribale jusqu'à l'arrivée des colons européens[243].
Cleveland Museum of Art[N 56]
Au sud-ouest des États-Unis, dans « l'Oasisamérique », plusieurs peuples se sont accommodés de ces terres semi-désertiques. Les Hohokams pratiquaient une irrigation et ont cultivé le maïs. Ils produisaient aussi des céramiques peintes.
Ces Hohocams faisaient aussi des parures avec des coquillages provenant de la côte Pacifique du Mexique[246].
Sur le plateau du Colorado, très peu arrosé, les Indiens Pueblo ancestraux (autrefois: Anasazis[247]) ont obtenu maïs, haricots et courge grâce à l'irrigation. Ils pratiquaient aussi la vannerie avec art, savoir-faire dont ils avaient hérité des Culture des Basketmakers (en) (1500 AEC-750 EC), leurs ancêtres.
Les Pueblo ancestraux ont d'ailleurs eu la chance d'avoir certaines de leurs vanneries très bien conservées dans ce milieu sec. Il semble qu'ils aient transposé ces motifs, complètement repensés, en peignant leurs céramiques[248].
Ils ont occupé leurs villages jusqu'en jusqu'en 1300 - dont ceux de Mesa Verde (212 km2)?. Ce sont des pueblos’’, des villages composés de maisons en grès et en adobe, avec des appartements, des étuves et des magasins. Dans les falaises de Mesa Verde ils édifièrent leurs cliff dwellings, des habitations troglodytiques ainsi qu'au Canyon de Chelly dans des espaces naturels spectaculaires. Ces ensembles architecturaux les protégeaient d'éventuels agresseurs, les futurs Navahos. Cette rivalité est apparue dans un contexte de changements climatiques rapides[249].
Leurs poteries présentent des compositions géométriques décoratives. Vers 1000-1300, époque Pueblo II, elles manifestent la maîtrise de structures très complexes ou, au contraire, remarquablement épurées, au trait noir. Ce sont des formes semblables, nombreuses ou rares, mais qui se répondent harmonieusement sur les courbes de l’objet en volume.

Parler d'« art néolithique » : une histoire
Concernant les cultures étudiées principalement par l'archéologie, la seule ressource dont on dispose est les objets qu’elles ont réalisé et en particulier ceux que des archéologues préfèrent nommer « objets non utilitaires » qui rassemblent "objets d'art et de parure"[251]. Toutes ces productions, spectaculaires ou non, avaient des fonctions, transmettaient des valeurs, étaient des signes dans ces sociétés ; l'architecture en fait partie. Quelques moments jalonnent cette histoire.
En 1888 la découverte dans le Rouergue d'une « antiquité curieuse », selon son découvreur - la future Dame de Saint-Sernin - n'est reconnue comme « statue-menhir » qu'en 1900 et présentée à l'Exposition universelle, puis déposée au Musée de Sculpture comparée[252].
En 1927 l'anthropologue Franz Boas, avec « Primitive Art » (L'art primitif), porte sa réflexion sur la notion de « culture » où il intégrait à son étude des objets archéologiques, dont ceux des Amériques et néolithiques comme ceux des Pueblos anciens. Il fait ainsi remarquer que « les jugements sur la perfection technique d'une forme sont essentiellement des jugements esthétiques. Il n'est guère possible de dire objectivement où passe la frontière entre formes artistiques et formes pré-artistiques, parce qu'il est impossible de déterminer avec précision où commencent les attitudes esthétiques »[253].
Il a fallu, ensuite, la convergence d'archéologues et d'ethnologues avec des artistes - dont les surréalistes - et des éditeurs aidés de photographes, pour que l'on puisse parler d'art : qu'il s'agisse de formes paléolithiques et néolithiques ou d'autres arts.
Depuis les années 1919-39 la distinction entre objet et objet d’art, document et œuvre d'art est au centre de nombreuses réflexions. C’est l’époque où archéologues et ethnologues ont redonné toute leur place aux objets du quotidien, considérés comme aussi importants que des objets de rituels[254].
Entre 1905 et 1960 les artistes occidentaux modernes, en relation avec archéologues et ethnologues, étaient attentifs aux solutions trouvées par les sociétés non occidentales ou anciennes, depuis le Néolithique et le Paléolithique. Les revues d'art de l'époque s'en sont fait rapidement l'écho[255]. Ainsi, l'éditeur de la revue Cahiers d'art, Christian Zervos, consacra une partie de plusieurs ouvrages novateurs aux arts du Néolithique du bassin méditerranéen au cours des années 1930 à 1960. Même s'ils étaient très éloignés des connaissances scientifiques disponibles, ses ouvrages, très illustrés, ont pris une part certaine à la révision des valeurs esthétiques au XXe siècle[256].