Contre Pison

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Contre Pison (en latin: In Pisonem) est un discours prononcé par Cicéron devant le Sénat romain en 55 av. J.-C.. Il y règle ses comptes avec les anciens complices de Clodius Pulcher qui ont causé son exil et la destruction de sa maison, en particulier les consuls élus en 59 av. J.-C. : Lucius Calpurnius Pison et Aulus Gabinius. Cicéron invective violemment son adversaire, issu de la prestigieuse famille des Calpurnii, en le présentant comme une brute débauchée, un demi-barbare que la philosophie épicurienne n'a fait que corrompre davantage, un gouverneur malfaisant qui a causé la ruine de ses provinces et de son armée. Ces accusations ne débouchent pourtant sur aucune condamnation et n'empêcheront pas Pison de poursuivre un cursus honorum des plus respectables.

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Contre Pison
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Contexte

En 63, Cicéron, consul, déjoue la conjuration de Catilina. Sous son autorité, des complices, citoyens romains, sont exécutés sans jugement.

En 59[1], Jules César, consul, se prépare à sa mission en Gaule. Il sera absent de Rome pour des années[note 1] et se méfie de Cicéron dont l'influence pourrait défaire les mesures qu'il a prises. Ses tentatives de compromis échouent. Il décide donc de faire tomber Cicéron et charge son homme de main Clodius Pulcher, tribun de la Plèbe désigné pour 58, de la tâche. Ce dernier voue une haine féroce envers Cicéron depuis plusieurs années[note 2].

Clodius ressort l'affaire des exécutions illégales[note 3] de 63 dès son entrée en charge, ce qui aboutit au vote de l'exil en mars 58. Le consul Lucius Pison détient les faisceaux[note 4] en ce mois de mars, c'est donc lui qui organise le vote. Finalement, Cicéron sera rappelé d'exil en août 57.

Dès son retour[2], il n'a de cesse de se venger de ceux qu'il estime responsables de son malheur, en particulier des deux consuls de 58, Gabinius et Pison. Ceux-ci sont alors en charge (proconsulat) de provinces : la Syrie pour Gabinius et la Macédoine pour Pison, à laquelle ce dernier obtient d'ajouter l'Achaïe (Grèce péninsulaire) avec Athènes. Cicéron, par le discours Sur les provinces consulaires, demande au Sénat de casser leurs mandats. Concernant Pison, cela aboutit en 55 : il est de retour à Rome, sans doute à l'été.

Circonstances et contenu

De retour à Rome, Pison présente sa défense devant le sénat[3]. L'In Pisonem est la réponse de Cicéron à ce discours.

Il est difficile de trouver un plan cohérent. Selon Pierre Grimal, « la composition du discours est difficilement saisissable ». Il essaye néanmoins de repérer les points d'articulation et le positionnement des loci à ce discours, soit que Cicéron se laisse aller à son inspiration du moment, soit qu'il réponde, point par point, au discours de Pison, soit, probablement, un mélange des deux[4].

Cicéron et ses démons

Tout au long du discours, Cicéron revient sur les deux ennemis qu'il a combattus : Catilina et Clodius, qu'il décrit pareillement sous les traits de la bête féroce et du monstre. Il oppose la figure civique du bon consul, Cicéron lui-même, qui a sauvé la République des griffes de Catilina, et celle du mauvais consul, Pison, qui a livré la cité aux bandes de Clodius. Grâce à l'inaction coupable de Pison, le démagogue Clodius a pu terroriser les honnêtes gens, réduire les pouvoirs des censeurs et abolir les lois Aelia et Fufia qui permettaient aux prêtres, membres de l'élite, d'empêcher la tenue des comices et le vote de lois populaires en invoquant des augures défavorables. Pison n'a pas été porté au consulat par ses mérites mais par la plèbe urbaine des collegia et il a obtenu une province en aidant Clodius à piétiner les lois civiles et religieuses que Cicéron, au contraire, a aidé à restaurer. Continuant le parallèle, Cicéron oppose son retour triomphal d'exil, par le vote du Sénat et sous les acclamations des honnêtes citoyens venus de toute l'Italie, au retour piteux de Pison, qui rentre dans un silence honteux, sans présenter son rapport et à qui personne ne songe à voter le moindre triomphe : ce proconsul de mauvais aloi a seulement pu se faire proclamer imperator par ses soldats dans des conditions frauduleuses[5].

Pison, une brute indigne des magistratures romaines

Fauve menaçant, fresque de la villa des Papyrus à Herculanum qui a peut-être appartenu à Pison.

Ce discours est une succession d'injures et d'invectives envers Pison. Entre autres, dans la traduction de Pierre Grimal (CUF) : 9: bustum rei publicae, sépulcre de la République - 12: caenum, immonde [6] - 19: putidae carnis, viande puante, eiecto cadavere, cadavre de fosse commune, maiali, porc - 27: lutulente caeso, porc fangeux. Cicéron pose en exemple sa propre carrière et à sa personnalité exemplaire en les opposant à la médiocrité et à la bassesse de celles de Pison. Ainsi, voici comment Cicéron présente leurs élections respectives aux charges : à Pison, qui se targuait d'avoir parcouru le cursus honorum sans subir d'échec (il avait chaque fois été élu à sa première candidature), Cicéron réplique que c'est à lui qu'il faut attribuer ce mérite car, lui, Cicéron, c'est sa personne, sa vertu qui ont été élues, tandis que Pison masquait sa bassesse et fut élu uniquement grâce au prestige de sa gens (grande famille) et de ses ancêtres : « Tu t'es glissé jusqu'aux honneurs, grâce à l'appui d'images enfumées. auxquelles, en toi, rien ne ressemble que le teint (…) Toutes mes charges m'ont été accordées par le peuple romain à titre personnel (...) Pison a été élu édile par le peuple romain, oui, mais pas le Pison que tu es. La préture, de même, fut accordée à tes ancêtres (§ 1-2, trad. Grimal). »

Le ius imaginum octroyait à certaines familles nobles illustres le droit de conserver des masques de cire (imago) de leurs ancêtres, qu'elles pouvaient sortir dans certaines processions (funérailles d'un membre). C'était le cas pour les Calpurnii. Ces masques noircissaient avec le temps d'où l'adjectif "enfumées" (fumosarum). Et plus une famille présentait d'images noircies, plus elle montrait son importance et son ancienneté. Homo novus sans ancêtres prestigieux, Cicéron n'en pouvait présenter aucune.

Analysant l'In Pisonem et d'autres textes, Ph. Le Doze renvoie au modèle wébérien du pouvoir charismatique : le pouvoir tient sa légitimité du rayonnement émanant de la personne elle-même, de l'allégeance et du dévouement qu'elle suscite grâce à sa valeur, ses dons, ses qualités exceptionnelles. Ce charisme se nommait auctoritas et dignitas en latin[7],[8]. La compétition électorale se jouait donc homme contre homme, loin de tout programme politique concret, et dénigrer l'autre était à la base de l'argumentation[9].

L'injure se double de mythologie quand Cicéron compare le règne des mauvais consuls, Gabinius et Pison, au festin des Lapithes et des Centaures, une fête marquée par l'ivrognerie, la luxure débridée et finalement le combat sanglant : en assignant à Pison la figure du Centaure, il poursuit sa déshumanisation. Il l'interpelle plusieurs fois par son agnomen maternel, Calventius, dénonçant son origine barbare par une famille de Celtes d'Italie[10].

Un sous-épicurien disciple dévoyé de Philodème de Gadara

Parmi les multiples injures adressées à Pison, on notera la référence fréquente aux cochons, invective usuelle envers les épicuriens (les « pourceaux d'Épicure »), école philosophique dont les Pisons étaient des partisans notoires. Cicéron y ajoute la raillerie de l'obsession du ventre, typiquement porcine elle aussi : au paragraphe 41, ille gurges, ce goinfre, belluo, ce glouton, natus abdomini suo, né pour son ventre. Cicéron dépeint Pison comme un épicurien de bas étage, éduqué dans une porcherie : « Epicure noster ex hara producto non ex schola, « Notre Épicure sorti d'une soue non d'une école » (& 37, trad. Grimal) ». Aux paragraphes 68 à 72, Cicéron fait longuement référence - sans le nommer - au philosophe et poète épicurien, renommé à l'époque, Philodème de Gadara. C'était un familier de Pison qui l'avait pris sous sa protection. Cicéron, ici, n'attaque pas Philodème, qu'il respectait et appréciait par ailleurs[A 1]. Il le plaint plutôt d'avoir un élève aussi médiocre et vil :

« Cela, même les Grecs qui te sont chers, ces amis du plaisir, le disent - si seulement tu les avais écoutés comme ils auraient dû l'être! Jamais tu ne te serais laissé plonger dans un tel gouffre de turpitude. Mais tu les écoutes à l'étable, tu les écoutes dans la débauche, tu les écoutes en mangeant et en buvant (& 42, trad. P. Grimal). »

Un gouverneur de province désastreux

Carte anachronique de la Macédoine et des tribus thraces avant la conquête romaine.

Cicéron dresse en même temps un bilan très noir de l'action de Pison en tant que gouverneur de province. Comme Verrès en Sicile, il a pillé bon nombre d'œuvres d'art. Il a exercé sa débauche sur des vierges de Byzance, touché des pots-de-vin des cités grecques pour les dispenser de payer leurs dettes aux banquiers et négociants romains tout en exerçant à son propre avantage un monopole sur le commerce des céréales au point de réduire à la misère des clans montagnards comme les Dolopes et les Agréens qui, en retour, vont piller les cités de Stratos, Naupacte et Conope (en), provoqué un conflit contre les peuples thraces des Dardaniens, des Besses et des Denthelètes qui à leur tour envahissent la Macédoine, coupent la route stratégique de Byzance à Dyrrachium et menacent les murs de Thessalonique[11]. Pison fait exécuter l'ambassadeur des Besses, en principe alliés du peuple romain, à la demande d'un nouvel allié, le roi des Astae[12]. À la fin de sa campagne, en traversant la Macédoine, Pison doit se cacher pour échapper à une mutinerie de ses soldats furieux qui, faute de pouvoir mettre la main sur lui, mettent en pièces la statue « parfaitement ressemblante » qu'il s'était fait ériger[13].

Statue du général romain Marcus Nonius Balbus, Herculanum, Ier siècle av. J.-C.

L'historien Pierre Grimal pense que les mesures militaires et fiscales exceptionnelles prises par Pison, comprenant la levée de quatre légions, ne s'expliquent pas uniquement par la cupidité et l'incompétence de Pison, comme Cicéron le laisse entendre, mais par la menace bien réelle que fait peser Burebista, roi de Dacie, dont l'empire est alors en pleine expansion sur le cours inférieur du Danube. Si menace il y avait, les mesures de Pison ont suffi pour la dissiper : ses troupes ont pu marcher jusqu'au sanctuaire de Zeus Zbelsurdus, près de l'actuelle Sofia, le mettre au pillage et en revenir sans obstacle pour acclamer Pison du titre glorieux d'imperator. Après quoi, malgré la fin prématurée de son mandat au mois de juin, Pison a pu licencier la plus grande partie de ses troupes[14].

La campagne de Pison en Thrace s'inscrit dans un contexte local troublé. Les Astae, mentionnés par Polybe et Strabon et peut-être identiques aux Mélinophages (en) de Xénophon, habitaient sur les rives de la mer Noire autour de la ville de Bizyè (actuelle Vize en Bulgarie). Ils pratiquaient le pillage des épaves et ont pu occuper la ville côtière de Salmydesse. Leur situation après le milieu du IIe siècle av. J.-C. est mal connue et leur identification avec les Astices mentionnés par Pline l'Ancien est incertaine[15]. Les Besses, tantôt comme alliés de Mithridate Eupator, tantôt à la tête de diverses coalitions de tribus thraces, ont combattu à plusieurs reprises les généraux romains : Marcus Minucius Rufus vers 106-100 av. J.-C., Lucullus en 72, Caius Octavius en 60, et Pison en 57 av. J.-C.[16]

Pique finale : une indulgence méprisante

De façon inattendue, Cicéron conclut ce torrent d'invectives en disant qu'il appliquerait volontiers à Pison le supplice infamant de la crucifixion mais ne réclame contre lui pas d'autre peine que les tourments de sa conscience, comme celle d'Oreste poursuivi par les Furies. Il justifie ce retournement par des raisons philosophiques mais il est plus probable qu'il veut ménager Pompée et César qui cherchent à rallier Pison à leurs partis respectifs[17].

Selon John Richard Dugan, Cicéron est empêché de tenir un vrai discours judiciaire contre Pison car celui-ci est sous haute protection comme beau-père de César. L'orateur énumère les lois romaines violées par Pison (chap. 50 et 90) et ses multiples transgressions morales (ch. 83-94) mais conclut à l'absence de condamnation (chap. 82)[18]. À défaut d'une accusation en bonne et due forme, l'orateur se rabat sur un discours épidictique qui fonctionne comme une parodie du discours d'éloge, d'un style satirique volontairement bas, à l'inverse des formules de louange qu'il avait multipliées, par exemple, dans le Pro Archia : Cicéron dépeint Pison comme un homme dépravé, stupide, sans éloquence, trompant la foule par son air grave et réservé mais faisant honte à son précepteur Philodème, à son nom car « Pison a été élu par le peuple romain mais pas ce Pison [que tu es] », à ses ancêtres qui ne sont pour lui que de vaines images et non des exemples à suivre[19]. Le discours de Cicéron vise moins à relater des faits réels qu'à prononcer une damnatio memoriae, une destruction de l'image posthume de Pison et, par contraste, une glorification pour la postérité de Cicéron lui-même[20].

Efficacité de l'In Pisonem

Il ne semble pas que les attaques haineuses de Cicéron aient pu nuire grandement à Lucius Calpurnius Pison puisqu'il ne fut pas condamné pour la gestion de sa province. Et quatre ans plus tard, en 51, ses pairs sénateurs l’élurent à la Censure, qu'il ne demandait d'ailleurs pas. C'était là le (rare) couronnement d'une carrière reconnue brillante et la preuve que son crédit (auctoritas) était unanimement reconnu.

Critique du discours

Plusieurs éditeurs français de Cicéron, Joseph-Victor Leclerc en 1826, Charles du Rozoir en 1840, jugent sévèrement le style de ce discours : pour l'un, « les gens de goût condamneront ici quelques injures basses et grossières, qui leur sembleront indignes de Cicéron et du sénat ». Pour l'autre, « tout ce discours, sauf quelques passages d'une ironie fine, est un tissu d'invectives que, dans nos sociétés modernes, un homme de la lie du peuple rougirait d'adresser à son égal », alors que, selon du Rozoir, « Pison est de la première noblesse de la République[21] ».

Bibliographie

  • John Richard Dugan, Making a New Man : Ciceronian Self-fashioning in the Rhetorical Works, Oxford University, , 26-27 p. (ISBN 978-0199267804, lire en ligne)
  • Pierre Grimal, « Le contenu historique du Contre Pison », Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, no 1, , p. 95-107 (lire en ligne)
  • Pierre Grimal, Cicéron, Fayard, (ISBN 978-2213017860).
  • Yasmina Benfehrat, Cives Epicurei. Les épicuriens et l'idée de monarchie à Rome et en Italie de Sylla à Octave, Bruxelles, Latomus, , 369 p. (ISBN 2-87031-233-4), chapitre IV: Pison ou les devoirs d'un Romain, p. 173-232
  • Philippe Le Doze, « Les idéologies à Rome : les modalités du discours politique de Cicéron à Auguste », Revue historique, vol. 654, no 2, , p. 259-289 (lire en ligne)
  • Yves Roman, Cicéron, Fayard, , 430 p. (ISBN 978-2-213-70522-4).
  • Olivia Merli, « Clodius in 58: A Reading of Cicero's In Pisonem », Zetesis, nos 40/1, , p. 71-79 (lire en ligne)

Éditions

Notes et références

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