Céramique de l'École de Nancy

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La céramique de l'École de Nancy est un des domaines d'activité et de production des artistes et industriels d'art nancéiens au cours des années 1880-1914 dans le style Art nouveau et le contexte artistique et économique florissant du Nancy de la Belle Époque.

À l'initiative d'Émile Gallé, qui pratiquait la céramique d'art depuis plus de vingt ans, ces artistes et industriels se sont regroupés en 1901 en association sous le nom d'École de Nancy[a].

Nécessitant le concours d'artisans particulièrement expérimentés dans la technique exigeante du grand feu, et trop soumise aux aléas dans sa réalisation, la céramique est restée relativement peu développée par rapport aux arts du verre et du cristal et à l'ébénisterie, l'architecture et la décoration d'intérieur de l'École de Nancy.

Bien que l'activité de céramiste d'Émile Gallé remonte à plusieurs années avant l'apparition en 1896 du terme « École de Nancy »[1] et soit déjà terminée au moment de la création en 1901 de l'association portant le même nom, le rôle prépondérant de ce maître, à la fois artiste et entrepreneur, est indissociable de la céramique de cette École et de tout le mouvement Art nouveau.

En 2004, cent ans après la mort de Gallé, François Le Tacon, grand connaisseur de la vie de l'artiste et de son œuvre[2],[3],[4],[5], pouvait écrire : « La céramique de Gallé est peu connue […] », tout en ajoutant : « C'est avec la céramique que Gallé a commencé à véritablement s'exercer dans le domaine de l'art, même si, simultanément, il a débuté dans la verrerie […]. Dans la faïence, plus encore que dans le bois et le verre, il a donné libre cours à son imagination débordante […] »[6].

Malgré cette originalité et cette inventivité, en ne pratiquant que la faïence, et même en y apportant beaucoup d'innovations techniques et artistiques[7], Gallé s'est coupé de la vogue croissante du grès dans l'art de la céramique, dont les frères Mougin se sont fait après lui une spécialité[8].

Bien avant de rassembler sous sa présidence les membres de l'Alliance provinciale des industries d'art, Émile Gallé, féru de botanique[9], ayant repris en 1877 l'entreprise de son père Charles Gallé rue de la Faïencerie à Nancy, crée des faïences en les décorant de fleurs et d'autres thèmes inspirés de la nature[10],[11],[12]. De 1879 à 1885, la faïencerie de Raon-l'Étape dirigée par Adelphe Muller (1833-1900) est le seul lieu de production de faïence de Gallé, en collaboration avec le peintre décorateur Paul Descelles et le chef d'atelier Eugène Herpin[13].

Reconnu comme principal inspirateur et chef de file de la céramique à Nancy[14] et même comme figure de proue de l'Art nouveau[15], son activité s'accroit et se modernise après l'ouverture en 1885 d'un nouvel atelier avenue de la Garenne à Nancy, pour lequel il recrute de nombreux ouvriers et une dizaine de peintres. Louis Hestaux, déjà responsable de l'atelier de dessin depuis 1876[16], Aimé Uriot et le jeune Paul Nicolas, qui y apprendra la verrerie, réalisent des décors ; Victor Prouvé, décorateur pour les Gallé dans sa jeunesse, est maintenant collaborateur à part entière et contribue à la création des œuvres comportant des figures humaines, telle que le bassin en faïence et terre cuite nationaliste avec tête de la France casquée et la légende « Qui vive ? France »[17],[18],[19],[20].

Récompensé par une médaille d'or pour la céramique à l'Exposition universelle de 1889, mais privilégiant la verrerie d'art, plus recherchée et rentable, Gallé abandonne la faïence dans la deuxième moitié des années 1890 ; il meurt en 1904, à 58 ans, deux ans après son père, sans que ses successeurs reprennent cette activité.

Des céramiques de Gallé se trouvent dans les musées du monde entier, et une petite partie au musée de l'École de Nancy[8],[12],[21]. En ne considérant que la quantité, sa production la plus importante reste celle des services de table, dont le plus beau est, de l'avis de François Le Tacon, le Service Floral dessiné par Louis Hestaux et exécuté en 1881 dans la faïencerie de Raon-l'Étape[22].

Amalric Walter céramiste

Amalric Walter, plat en faïence, c. 1900

Venu de Sèvres, Amalric Walter est surtout connu comme maître verrier ayant introduit la pâte de verre dans l'industrie du verre à Nancy[23]. Cependant, c'est en tant que céramiste qu'il a fait ses débuts artistiques. Après avoir été brièvement décorateur à la manufacture de porcelaine de Sèvres, il crée en 1893 un atelier de céramique, où il produit des vases et des plats en émaux polychromes à décor Art nouveau floral ou japonisant ; certains sont cosignés avec Félix Optat Milet [24]. Il obtient un diplôme d'honneur à l'Exposition universelle 1900 et une médaille d'or à l'Exposition internationale du Travail de 1901[23]. En 1903, aux salons de la Société nationale des beaux-arts et de la Société des artistes français, il expose toujours des céramiques, mais aussi ses premières pâtes de verre. C'est à cette occasion que les frères Auguste et Antonin Daum s'intéressent à son travail et le recrutent pour développer avec eux la pâte de verre, alors inconnue à Nancy. Les dix années suivantes seront celles de sa consécration comme créateur de pâtes de verre chez Daum. Après la guerre, il reprend dans son atelier de Nancy la céramique de ses débuts, en produisant jusqu'en 1930 des grès émaillés, toujours dans le style Art nouveau des années 1900[25].

Contemporaines à Sèvres de celles de Nancy, puis inspirées par l'Art nouveau de la capitale lorraine pour celles des années 1920, les céramiques du maître nancéien de la pâte de verre peuvent se rattacher au mouvement de l'École de Nancy. La production d’Almaric Walter est toujours restée artisanale, contrairement à celle de la plupart des autres artistes de l'École de Nancy ; dans ce sens, elle se rapproche de celle des frères Mougin[26].

Les frères Mougin

C'est dans les années 1880-1890, lorsque la céramique passe d'art dit mineur au rang d'œuvre d'art à part entière[27],[28], que l'argile grésante devient un matériau noble et un support artistique du plus grand intérêt[29]. Les frères Mougin, Nancéiens établis à Paris en 1898, se spécialisent dans la technique empirique et pleine d'aléas du grès flammé, avec autant d'essais malheureux que de réussites dues à de « beaux hasards ». Ils cuisent et émaillent les grès d'art du frère aîné sculpteur et modeleur Joseph Mougin, et quelques-uns de leurs amis Victor Prouvé et Ernest Wittmann, installés aussi à Paris à cette époque. Les Mougin reviennent à Nancy en 1906 pour entamer une fructueuse collaboration avec les artistes lorrains Louis Majorelle[30],[31], Ernest Bussière, Charles Arthur Muller (de) et Alfred Finot, et poursuivre celle commencée avec Ernest Wittmann[b] et Victor Prouvé[29],[32],[33] ; il faut y ajouter quelques petits objets usuels d'Henri Bergé et de Victor Guillaume[c]. Leurs réalisations sont remarquées dans plusieurs expositions à succès[34] et prisées par la clientèle bourgeoise de la Belle Époque. À partir de 1910, les modèles d'Art nouveau tardif des Mougin se dépouillent de tout décor, en mettant encore mieux en valeur leurs somptueux émaux de grand feu, et préfigurent leur évolution vers l'Art déco.

Les manufactures de Lunéville Saint-Clément et de Rambervillers

Alors que les Mougin, mus par le désir quasi sacerdotal de Joseph de se vouer à la céramique de grand feu, ont créé leur atelier de Nancy ex nihilo et avec peu de moyens, trois manufactures proches de Nancy, à Lunéville, Saint-Clément et Rambervillers, ont en revanche une histoire et une réputation remontant au XVIIIe siècle. Elles se distinguent par l'emploi d'émaux irisés et à reflets métalliques[35] issus des recherches de Maurice de Ravinel[36],[d] à Lunéville[37] et, à Rambervillers, de l'ingénieur Alphonse Cytère embauché en 1892 et assisté de Georges Retgen de 1893 à 1911[38].

Ces manufactures ont édité de nombreux artistes de l'École de Nancy, dont certaines œuvres sont visibles dans les collections du musée de l'École de Nancy[39],[40],[41].

Seuls le décorateur Auguste Majorelle[30], son fils Louis Majorelle[30],[31] et surtout Ernest Bussière sont les Lorrains ayant travaillé avec la Faïencerie de Lunéville-Saint-Clément de Keller et Guérin[37], tandis que beaucoup de faïences Art nouveau sont conçues en interne, non signées et dites parfois « dans le style de Bussière », par l'atelier de modelage et de peinture de la manufacture[42],[43].

À Rambervillers, commune située à 60 km kilomètres de Nancy en direction du sud des Vosges et restée française à 45 km de l'Empire allemand, l'industrie faïencière historique a été interrompue en 1866, et, en dehors de petits artisans locaux, c'est la Société anonyme des produits céramiques (SAPCR), spécialisée dans les tuyaux en grès vernissé pour l'écoulement des eaux[44], qui reste la seule à utiliser l'argile très pure de la vallée de la Mortagne tirée des argilières de Saint-Gorgon et Jeanménil. Le conseil d'administration et l'ingénieur-directeur Alphonse Cytère décident en 1903 d'ouvrir l'activité à la production industrielle de grès artistiques[e]. Ils font alors appel à plusieurs artistes réputés de l'Art nouveau en France, dont les Nancéiens Victor Prouvé, Eugène Vallin, Louis Majorelle[30], [31], Léopold Wolff, Henri Bergé, Jacques Gruber[45],[f], Eugène Gatelet, Alfred Finot, Albert Horel, Jules Cayette, Auguste Vautrin, Henri Suhner (1882-1959)[g], Robert Serrurier (1891-1956)[44] et Pierre-Roger Claudin. Le Nancéien Claudin, l'ingénieur céramiste spinalien René Jeandelle (1883-1935)[46] et le sculpteur modeleur alsacien Albert Schneider (1877-1954)[47]  le seul qui soit embauché et employé à temps plein dès 1904[44]  sont particulièrement actifs à Rambervillers[48],[49], sans que leurs modèles soient toujours signés dans les productions en série.

Objets

L'art pour tous

La démocratisation de l'art, idée chère à Émile Gallé, est partagée par le groupe L'Art dans Tout et l'ensemble des mouvements Art nouveau en Europe[50] ; « L'art partout, en tout, pour tous, voilà donc aussi la juste ambition de l'Art Nouveau… »[51]. Les marchands d'art privilégient plutôt les objets uniques ou en série très limitée, en visant la riche clientèle bourgeoise de la Belle Époque, et, selon leurs réseaux, quelques collectionneurs et conservateurs de musées ; en parlant plus spécifiquement de l'Art nouveau français, l'historienne des idées (c'est ainsi qu'elle se définit) Debora L. Silverman (en) a estimé que, plutôt que de chercher à démocratiser l'art, il tendait à l'aristocratiser[52]. Cependant, parallèlement à cette production élitiste, l'industrie du mobilier et des arts décoratifs entendait conquérir le marché des classes moyennes, voire ouvrières[53],[54]. Pour cela, en Lorraine comme ailleurs, les industriels de la céramique font appel aux artistes de l'Art nouveau, et ceux de Raon-l'Étape, Lunéville et Rambervillers plus particulièrement à l'École de Nancy pour leurs productions en grandes séries.

Inventaire

Dans une gamme de produits allant en qualité de l'œuvre d'art au simple bibelot en passant par les objets décoratifs ou utilitaires, constituée tout aussi bien de pièces uniques que de rééditions ou de production en grande série, on trouve vases, coupes, plats, assiettes, porte-couteau, saucières, bouteilles, cruches, pichets, aiguières, gourdes, services à bière, bocks, beurriers, crémiers, sucriers, salières, moutardiers, raviers, plateaux ramasse-miettes, vasques de table, pique-fleurs, jardinières, cache-pot, vases de jardin, bonbonnières, baguiers, presse-papiers, serre-livres, porte-pinceaux, encriers, vide-poche, sébiles, porte-lettre, cendriers, pots à tabac, pots à cigares, porte-allumettes, bougeoirs, chandeliers, cartels, pendules, thermomètres, porte-parapluie, éventails, pieds de lampe…, ainsi que des statuettes et des figurines de femmes et d'animaux.

Des matériaux fragiles

Produits par dizaines de milliers, tous ces objets, qu'ils soient en faïence commune ou fine, terre de pipe, grès, porcelaine, grès porcelanique, sont exposés à s'ébrécher voire se briser en cas de choc ; beaucoup ont terminé sous forme de débris non réparables. S'ils sont creux ou non spécialement conçus pour le bâtiment, et même dans cette éventualité, ils peuvent se détériorer en cas d'exposition prolongée en extérieur[55] ou de stockage dans de mauvaises conditions[56].

Céramique du bâtiment

En l'absence de producteurs de grès cérame à Nancy, les architectes font appel pour la décoration extérieure et intérieure des immeubles à des entreprises extérieures, comme celles d'Alphonse Cytère à Rambervillers, du parisien Alexandre Bigot et son usine à Mer, ou Gentil et Bourdet à Billancourt[57].

La Société anonyme des produits céramiques de Rambervillers présente sur ses catalogues des années 1900 tous ses grès flammés Art nouveau destinés à la décoration de façades et d'intérieurs[44] : carreaux en grès cérame, cabochons, rosaces, frises, métopes, carreaux de poêle. De Louis Majorelle, Jacques Gruber, Eugène Vallin ou anonymes, ils comportent des décors d'algues, nénuphar, eucalyptus, monnaie-du-pape, capucine, etc[58]. La firme commercialise aussi quatre modèles de cheminées signés Auguste Vautrin[59], Louis Majorelle et Eugène Vallin[38],[44],[59]. À Nancy, la cheminée au décor de chardons du bureau des bibliothécaires de l'actuel Goethe-Institut, no 39 rue de la Ravinelle et les cheminées des étages avec décor de fougères de la maison Weissenburger de Vallin viennent de Rambervillers[59]. Des carreaux à décor de Laser trilobum d'Eugène Vallin ornent l'ébrasement des cheminées du cabinet de travail de la maison Bergeret[60],[61] et de la salle des mariages de la mairie d'Euville[62]. La manufacture vosgienne réalise aussi à la fin des années 1900 l'encadrement en grès émaillé de la grande arche intérieure en métalline de la nouvelle entrée sud-est des Magasins Réunis[63].

En 1901, l'architecte parisien Henri Sauvage demande à son ami céramiste Alexandre Bigot de réaliser l'ensemble des grès flammés de la villa Majorelle[30], à savoir les ornements et les carreaux à motifs d'orchidées et de fuchsia des façades, les frises extérieures et intérieures, la balustrade et les limons des deux escaliers de la terrasse nord, les mitres des cheminées extérieures et la cheminée monumentale de l'espace salle à manger-fumoir[64].

Pour l'architecte Émile André, Bigot réalise dans les années 1901 à 1904 les cheminées intérieures des maisons jumelles Huot no 92-92 bis quai Claude-le-Lorrain et de la villa Les Roches no 6 rue des Brice dans le parc de Saurupt, les céramiques de la devanture du magasin Vaxelaire & Cie[65], les ornements de la façade de la villa Les Glycines[66], ainsi que la frise de fleurs de pavot et les carreaux de la façade de la Pharmacie Centrale d'Antoine Rosfelder (1872-1909) au no 12 rue de la Visitation. Bigot produit par ailleurs un modèle de cheminée de salon dû à Henri Gutton et Jacques Gruber[59],[45]. À Nancy, il est aussi l'auteur de la frise en fleurs de pavot de la graineterie Génin-Louis[67], et de la fleur de lys en grès émaillé blanc surmontant le monument funéraire de la jeune artiste-peintre Georgette Vierling (1873-1899)[68], épouse de Jules Rais. Ce monument érigé en 1901 au cimetière de Préville avec le concours de quatre artistes de l'Art nouveau[h] a inspiré à Clément-Janin en 1902 une page pleine d'admiration pour ce grand lys, qui, comme l'épitaphe en latin le renseigne, « est la raison même du monument »[69],[70]. L'édifice est cité comme premier monument funéraire Art nouveau à Nancy et exemple le plus représentatif de ce style dans ce type particulier d'architecture[71]. Ce cénotaphe est maintenant visible dans le jardin du musée de l'École de Nancy depuis 1969.

Parmi les nombreuses usines de céramique du département de la Seine, la firme Gentil & Bourdet de Billancourt semble avoir été privilégiée par les architectes nancéiens, probablement parce que son cofondateur François Eugène Bourdet (1874-1952) était originaire de Nancy et ancien élève de leur collègue Louis Charles Schuler (1852-1900). Gentil et Bourdet créent la rampe d'escalier et la frise décorative de la maison Victor Luc no 25 rue de Malzéville[72],[73] (architecte Jacques-René Hermant, 1903) et interviennent aussi pour la maison Weissenburger no 1 boulevard Charles-V (architecte Lucien Weissenburger, 1904), la maison Kempf no 40 cours Léopold (architectes Félicien César et Fernand César, 1904)[74], la maison Geschwindenhamer no 6 ter quai de la Bataille (architectes Henri Gutton et Joseph Hornecker, 1905)[75],[62] et la villa Les Roches no 6 rue des Brice (cabochons des piliers de la porte cochère)[76]. Ils reçoivent aussi des commandes municipales, pour Nancy Thermal et pour le Théâtre municipal, ce dernier étant à reconstruire après l'incendie de 1906 ; réalisées dans la période des années 1910 de transition vers l'Art déco, leurs mosaïques comportent moins d'éléments végétaux que l'Art nouveau. Dans la piscine ronde de Nancy Thermal, Gentil et Bourdet signent la grande balustrade circulaire avec des carreaux en camaïeu bleu vert, simples ou à décor en léger relief d'ammonites, et les deux fontaines avec claustras en rinceau de feuilles de lauriers et mascarons déversant l'eau dans des vasques recouvertes de mosaïques[62],[77] ; dans le pavillon en rotonde de la source Lanternier, ils font les mosaïques du sol et de l'intrados de la coupole[78]. Pour le nouveau théâtre municipal de Joseph Hornecker, ils réalisent les mosaïques des sols[79],[80],[81], tandis que les murs en carreaux de faïence du petit foyer dit « bar oriental », seule partie typiquement Art nouveau floral de l'édifice, seraient de la petite entreprise nancéienne Rigal et Schwartz[81]. On attribue aussi à Gentil & Bourdet la mosaïque dans le chevet de la chapelle funéraire Art nouveau de la famille des marbriers Étienne au cimetière de Préville (1906) ; le pavot y figure comme symbole du repos éternel[62].

Le musée de l'École de Nancy a en dépôt un décor en grès émaillé d'une salle de bain 1900 en style rocaille commandée par la marquise de Ganay, qui a plusieurs fois changé d'attribution au cours des décennies, mais ne vient pas de l'École de Nancy[82],[83]. Il comporte les classiques figures de l'Enfant chevauchant un dauphin et, moins fréquente, de la Naïade soufflant de l'eau par une conque.

Esthétique et influences

Toutes les caractéristiques de l'Art nouveau se retrouvent dans la céramique de l'École de Nancy : lignes courbes, asymétrie, arabesques, disparition de l'angle droit, stylisation, naturalisme, symbolisme, Orient[84], japonisme[5] (renforcé par la présence à Nancy de Tokuzō Takashima de 1885 à 1888[2],[84]), Antiquité, Égypte, Moyen Âge historique de Viollet-le-Duc, rococo

Thèmes

Lotharingisme

signature d'Émile Gallé avec croix de Lorraine
Émile Gallé, pot à tabac aux armes de Nancy

Sur la marque de ses céramiques, Émile Gallé accompagne souvent ses initiales d'une croix de Lorraine, et la fait aussi figurer sur des décors de vases et d'assiettes tudesques, de même que deux autres symboles de la Lorraine, le chardon et les alérions du blason de la Lorraine. Dans la capitale de la Lorraine, qui a accueilli en 1871-1873 une importante population d'Alsace et de Moselle, dont un grand nombre d'intellectuels, universitaires, médecins, artistes, artisans et industriels[85], la perte des territoires annexés puis cédés à l'Empire allemand engendre un fort courant nationaliste[86] et lotharingiste[87], illustré notamment par les "vases parlants"[j] d'Émile Gallé, ainsi que par sa coupe Qui vive ? France réalisée avec Victor Prouvé : on y voit une tête de femme en allégorie de la France portant un casque surmonté du coq gaulois[19]. Humaniste, Gallé est toujours prêt, avec son épouse alsacienne optante Henriette Grimm[88] et plusieurs amis, à s'engager en politique et soutenir de grandes causes nationales et internationales[89], dont celle du capitaine alsacien Dreyfus[90]. Cet aspect patriotique[91] et alsacien-lorrain reste néanmoins très secondaire par rapport aux thèmes fondamentaux de l'Art nouveau que sont la nature et son émanation la femme.

Nature

En céramique comme dans les autres arts décoratifs de l'École de Nancy, la place de la nature est largement prépondérante[84],[92], que ce soit pour la flore, avec d'innombrables espèces de fleurs et plantes, ou pour la faune, où l'on relève papillons, libellules, sauterelles, scarabée, oiseaux, carpe coï, batraciens, etc.

La jardinière Sauterelles de Jules Cayette[41], première œuvre signée par cet artiste alors âgé de 23 ans, a été récompensée par un 1er prix au concours de l'École de Nancy de [93] ; éditée par Alphonse Cytère à Rambervillers en 1909[94], elle a été rééditée plusieurs fois jusqu'à la fin des années 1920 dans plusieurs coloris d'émail.

Femme

Forme et décor sont deux composantes de la céramique où la femme peut être présente : statuette en ronde-bosse, assez rare, partie en relief d'un objet, plus fréquente, ou illustration dans le décor. Dans le monde exclusivement masculin de la céramique Art nouveau, où la très rare représentation du mâle n'existe qu'en faune ou satyre auprès d'une nymphe, la femme est très présente, dans cette « panféminisation obsessionnelle » relevée par Claude Quiguer[95] ; les figurations vont de la muse mise sur un piédestal à la courtisane vendant ses charmes, en passant par la simple entité créée par la nature, à mille lieues du péché originel, comparable en pureté et beauté à un papillon ou une orchidée. Dans la plupart des cas, les poses sont érotiques, alanguies et lascives, et la nudité voluptueuse, avec parfois quelques accessoires vestimentaires pouvant convenir aux adeptes du fétichisme sexuel. Transposition corporelle de l'arabesque de l'Art nouveau, la fréquente cambrure dorsale, avec rejet de la tête et des membres en arrière, expose largement la poitrine en la projetant en avant ; en revanche, le mont du pubis est gommé de la carte anatomique, « une constante dans la représentation idéalisée vénusienne »[96] ; de la tête, parfois escamotée, on ne voit souvent qu'une longue chevelure, et du visage, des yeux fermés. C'est une vision mâle de la féminité[96], un monde où la femme ornement et outil décoratif[97] est là pour répondre aux fantasmes de l'imaginaire masculin[98]. Seuls quelques décors de Gallé[99] et quelques statuettes d'Ernest Wittmann[b] éditées par les Mougin[k],[96],[100] ou de René Jeandelle à Rambervillers[l] échappent à la vision misogyne généralisée de l'époque, que les artistes de Nancy partagent, ou, en tout cas, n'envisagent pas de dénoncer[98]. L'affiche du Salon des Artistes Français de 1901, signée du professeur et futur membre de l'Institut Gabriel Ferrier, donne une idée de la vision masculine de la femme à cette époque. Cette même année 1901, Gallé avait introduit dans les statuts de l'association "École de Nancy" un alinéa précisant que « Les dames sont admises à faire partie de l'Association aux divers titres », mais sa démarche féministe ne va pas plus loin. Quant à Henriette Gallé, « elle n'aimait pas se mettre en avant et savait ce que sa condition féminine lui imposait dans la société bourgeoise nancéienne de la fin du XIXe siècle »[88]. « Art nouveau, peut-être… Femme nouvelle, pas encore… »[101].

La femme et la nature

Nature-femme ou femme-nature, la femme est vue comme une émanation de la nature[98],[95] ; parente pas très éloignée des fleurs animées du Nancéien J.J. Grandville, la femme-fleur est particulièrement présente chez les artistes de l'École de Nancy[98], et on voit aussi quelques sirènes, alors que la créature séductrice, perverse ou vampirisante du décadentisme est quasiment absente. Joseph Mougin et Victor Prouvé fournissent les plus beaux exemples de femme-fleur en céramique.

Danseuses et tanagras

Loïe Fuller, fleur papillon, 1897

La célèbre danseuse Loïe Fuller a vu son image largement exploitée par les artistes visuels de la Belle Époque[102]. Sa gloire était telle qu'Henri Sauvage, futur architecte de la villa Majorelle à Nancy, fut chargé de lui ériger un pavillon à l'Exposition universelle 1900. Bien qu'elle ne se soit jamais produite à Nancy, Loïe Fuller a inspiré les membres de l'École, Émile Gallé en tête[98],[103],[104]. Joseph Mougin lui dédie sa statuette Danseuse Loïe. À Rambervillers, René Jeandelle est l'auteur d'une jardinière Loïe Fuller (1905)[44] et d'une paire de vases Loïe Fuller (1906)[105],[35] en hommage à la fameuse égérie de la Belle Époque.

La danse est aussi l'inspiratrice de la statuette Karysta[m] et de la décoration anaglyptique du grand vase Danseuses (1905) de Joseph Mougin, du vase Trois femmes/La Danse d'Alfred Finot et de la statuette Danseuse de Charles Arthur Muller (de).

Inspirées ou copiées de la sculpture grecque antique, de nombreuses figurines de tanagras sont éditées par les frères Mougin sur plusieurs modèles de Joseph Mougin, Charles Arthur Muller (sa Danseuse) et Victor Prouvé (Tanagra Coup de vent)[96].

Érotisme

Encore plus présent que les voiles cachant le corps de Loïe Fuller et les tanagras drapées dans leurs tuniques ou vêtues d'un chiton parfois en mode panneggio bagnato moulant, le corps sans voiles est le thème féminin favori des céramistes de l'Art nouveau, domaine où se distinguent les Nancéiens Ernest Bussière, Alfred Finot et Joseph Mougin. L'analogie entre la ligne courbe typique de l'Art nouveau et les courbes du corps féminin a été maintes fois soulignée[95],[106],[107]. Comme le rappelle Ghislaine Wood, « l'érotisme, alors symbole de la modernité, est l'un des traits fondamentaux du style Art nouveau, particulièrement sensible dans les sculptures ou dans les objets décoratifs de petites dimensions s'intégrant facilement aux intérieurs de la classe moyenne »[108] ; bibelots, pieds de lampe, accessoires de bureau, etc., « il n'est pas d'objet que l'Art nouveau n'ait fait femme »[95].

Parmi la trentaine d'œuvres recensée d'Ernest Bussière éditées par Keller et Guérin à Lunéville en faïence fine de petit feu[37], faisant pour certaines partie des céramiques les plus originales de l'École de Nancy[109], la grande buire (116 cm) Mélancolie d'automne (1896), au catalogue des magasins Majorelle de Paris et de province, est sa pièce maîtresse, dont un exemplaire est visible au musée des Beaux-Arts de Nancy. Influencée par le spleen baudelairien, entre symbolisme et subversion, elle fait figurer deux femmes nues alanguies ou en sommeil sur un tapis de feuilles et au pied d'un arbre mort[110]. Ailleurs, c'est le culte de Bacchus qui inspire le vase Vigne vierge de 1902[111],[41], avec son col étreint par une femme nue sculptée en ronde-bosse et sa couronne en tête de satyre[112]. Avec leur long col et leur base arrondie, ces vases ceints de femmes dénudées peuvent être vus comme des symboles phalliques ; on pourrait le dire aussi de La cruche cassée, vase de René Jeandelle couronné d'un mascaron déversant un liquide[113],[n]. Pour Alphonse Cytère, Bussière donne un sujet de métope en bas-relief avec une odalisque se regardant dans un miroir à main[114]. Dans cette manufacture de Rambervillers, c'est surtout René Jeandelle qui est chargé des figures féminines : en nudité, on lui doit notamment le vase Le sommeil, le vide-poche Dormeuse (1906) et l'encrier La Source[115].

Joseph Mougin, le frère aîné sculpteur-modeleur, réalise la série de statuettes ΚΟΧΛΙΣ sur le thème de la courtisane grecque, dont Le Baiser en hommage à Rodin (1906-1914), ainsi que beaucoup d'autres objets comportant des nudités féminines dans des poses érotiques : Courtisane au mur[116] d'après Pierre Louÿs[o], Cléopâtre, Byzance-Messaline[117], la coupe Ronde de femmes, le surtout de table Ondines, le cendrier Naïade au coquillage, le vide-poche La Vérité, la paire de vases-bouteilles Syrène et Nymphe, le vase Femme-fleur, un pichet et la cruche Algues dont les anses sont des corps de femme nue, etc[96],[118],[119].

Comme les frères Mougin, qui éditent plus d'une vingtaine de ses œuvres[96], Alfred Finot recourt fréquemment à la nudité, notamment avec la jardinière La Vague, le cendrier Feuilles mortes, l'encrier Rêverie, le vase Trois femmes [41] et ses variantes, Nymphe et faune (ou La Tentation, 1900)[116], la gourde La Soif (ou La Source, 1904) et ses variantes, dont le motif a été repris pour un baguier en pâte de verre d'Amalric Walter[120], et plusieurs objets avec des naïades.

Deux paires de vases de Finot, Le Blé et La Vigne, édités par la Grande Tuilerie Émile Muller d'Ivry[121],[55] pour Eugène Corbin[56] et Charles Masson[p], appartiennent maintenant au musée de l'École de Nancy, mais sont trop abîmés pour être exposés ; la paire La Vigne évoque un couple se livrant à un amour lesbien[122].

Alors qu'ils abondent dans ses dessins et ses peintures, les nus féminins de Victor Prouvé sont très rares en céramique. Le seul exemple connu est la statuette en biscuit de porcelaine La Fille-Fleur ou Floramye (Mougin Paris, 1902)[123],[32], éditée également en bronze par E. Gruet Jeune[q] (Paris) et en pâte de verre par Amalric Walter chez Daum. « Son corps nu semble jaillir d'une corolle, sa cambrure reprenant celle d'une tige. Elle paraît retenir sa chevelure de son bras droit, emportée par un vent imaginaire et la transformant en calice floral. »[124].

Expositions

Du XIXe au XXIe siècle : engouement, désaffection et réhabilitation

Voir aussi

Notes et références

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