Désespérer Billancourt
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L'aphorisme « désespérer Billancourt » ou « faire désespérer Billancourt » est apparu en 1913 pour désigner une politique sociale provoquant un durcissement des grèves.
Il trouve son origine dans la longue grève de 1913 aux usines Renault. La direction de l'entreprise refuse en effet la moindre concession à la généralisation des méthodes fordistes. La grève dure deux mois et s'étend à d'autres entreprises. Le scénario se répète en 1936, débouchant sur les congés payés lors du Front populaire, puis sur un relèvement de 35 % du salaire minimum en Mai 68[1]. La plus grande usine de France[1], qui a obtenu la quatrième semaine de congés payés treize ans avant les autres, est devenue une référence pour le mouvement social. Le dirigeant syndical modéré André Bergeron devient alors célèbre par un aphorisme proche[2],[3],[4], préconisant de ménager la classe ouvrière grâce à un peu de « grain à moudre ».
Le sens social des événements des années 1910 ou des années 1930 se modifie au fil des décennies. C'est toujours pour parler de social en France qu'un patron de média l'utilise à la radio en 1973. L'aphorisme devient ensuite « ne pas désespérer Billancourt » en 1975 dans une revue libérale fondée par Patrick Devedjian, pour parler de la réaction d'intellectuels communistes en 1945-1947, aux révélations de Victor Kravchenko sur l'URSS, puis à l'approche des législatives de 1978, « veut-on désespérer Billancourt? », sous la plume d'un ministre accusant en quelques mots la gauche, d'avoir, « jadis », « tenté de dissimuler » le goulag soviétique, les deux fois sans incriminer Jean-Paul Sartre. Seule la revue libérale de Patrick Devedjian, désormais en concurrence avec une autre fondée par Raymond Aron, s'y risque brièvement en 1979, Le Monde dénonçant immédiatement une « citation tronquée ».
Parallèlement, le « faire désespérer » d'origine, au sens de sous-estimer les attentes sociales en France, continue à être utilisé dans le même sens qu'en 1913, en particulier dans les débats de 1980-1985 sur la pertinence de l'union de la gauche.
Trois décennies après la mort de Jean-Paul Sartre, l'aphorisme, « il ne faut pas désespérer Billancourt » devient une citation apocryphe, qui lui est attribuée plusieurs fois de suite, sur la base d'une interprétation erronée de sa pièce de théâtre Nekrassov, satire du maccartysme, présentée en 1955 en pleine déstalinisation. L'aphorisme se transforme en 2015 en « Il faut désespérer Billancourt », dans le but de conforter l'imputation au philosophe, pour affirmer la contestation d'une bien-pensance qui lui est ainsi attribuée par erreur. Dans les années 2010 et 2020, il fait florès dans les polémiques sur l'Islam ou les banlieues, alors que l'usine de Billancourt a fermé depuis 1992.
Deux mois d'un conflit qui finit par faire tache d'huile
Selon l'historienne Aimée Moutet, le refus de négocier qui a causé la longue grève démarrée début 1913 à l'usine de Renault-Billancourt et entraîne celles d'autres usines automobiles de la Seine, dans d'autres entreprises a été causée par la mise en place brutale d'une organisation du travail venue des États-Unis, basée sur le chronométrage du travail[5].
L'organisation scientifique du travail (OST) ou taylorisme, visant à fournir le rendement maximum dans les usines par le chronométrage du travail, venait d'être définie par un livre de l'ingénieur américain Frederick Winslow Taylor, traduit en France en 1911, préfacé par le directeur de la Revue de la Métallurgie. En chez Renault, il concerne un quart des 4 000 ouvriers de l'usine de Boulogne-Billancourt, qui au début de l'année suivante se mettent en grève contre son introduction dans d'autres ateliers.
Un comité de grève, élu le , est présidé par Lucien Nectoux[6]. Une première grève contre le Système Taylor avait eu lieu à Lyon chez Berliet, en 1912. Chez Renault, la direction refuse d'emblée la négociation, tente d'embaucher ailleurs des salariés de substitution, puis fait expulser le Comité de grève installé dans la coopérative de consommation « l'Union de Billancourt ».
Le conflit dure deux mois. Le refus de négocier et son extension à d'autres constructeurs sont à l'origine de l'expression[7],[8],[9]. Selon Aimée Moutet, historienne, « c’est à la grève de 1913 chez Renault » qu'elle remonte[10]. Les jours de grève symboliques, du au sont soutenus par « un vaste mouvement national de solidarité »[11]. Et deux grèves similaires ont lieu la même année, chez deux autres constructeurs automobiles, chez de Dietrich, à Argenteuil, les 2 et , et Brasier, à Ivry, du 3 au 19 décembr[10].
En 1936, 1947, 1952, 1968, Billancourt reste l'épicentre social français
L'usine de Billancourt confirme ensuite son statut d'épicentre politique et social de la France au XXe siècle. Le ministre de l’Industrie Michel Maurice-Bokanowski lancera même le à l'Assemblée nationale : « il n’est pas exagéré de dire que, lorsque Renault éternue, toute la France tressaille »[12], formule reprise en 1969 par le livre d'enquête à forte couverture médiatique[12], « La forteresse ouvrière »[13], du journaliste de l'ORTF Jacques Frémontier. Jusqu'aux années 1980, photographies, reportages mais aussi propagande syndicale diffusent une « identité collective des ouvriers » en forme de « force tranquille », vantant à une large « opinion publique » leur « caractère pacifique et responsable », selon l'historien Alain Viguier[12], y compris au moment de la guerre d'Algérie et de l'union de la gauche.
Une locomotive du Front populaire et des congés payés
Durant les années 1930, quand débute la « stabilisation des bassins industriels » comme Billancourt, puis dans les deux décennies suivantes qui la voit se poursuivre, les intellectuels « placent leurs espoirs de transformation » politique et sociale en France« sur le mouvement ouvrier » et ne veulent pas faire « désespérer Billancourt »[14]. Le , les 9 morts et 200 blessés de l'explosion d'une chaudière dans l'usine, massivement dénoncés par la presse de gauche, symbolisent, après les coups de grisou miniers, le tribut de la France ouvrière à l'industrialisation[12]. Après la victoire du Front populaire aux législatives, des grèves éclatent, d'abord dans des usines d’aviation[15] du Havre, le jour même, chez Breguet pour la réintégration de deux militants licenciés le , la police échouant à déloger les grévistes occupant l'usine[16]. Mais c'est une autre vague de grèves beaucoup plus importante, qui déferle le , quand les 30 000 ouvriers de Renault à Billancourt débraient, atelier par atelier[17]. Ils entraînent dans leur sillage plusieurs dizaines d’usines. Le , avant veille de la formation du gouvernement Blum[18], des millions d'ouvriers sont à l'arrêt, encouragés aussi par les 600 000 manifestants du en souvenir de la Semaine sanglante de la Commune de Paris. C'est à Billancourt que filmographie et reportages dans la presse fixent la mémoire de l'événement[12]: bals au son de l'accordéon trio de jazz au franc succès, mélomanes ouvriers amenant leurs instruments[19], et profusion de photos d'ouvriers juchés sur les hauts murs de l'usine ou sur le pont enjambant la Seine[12]. Le PCF totalise 7 000 adhérents dès 1937, cinquante fois plus que les 120 de [12], à l'usine de Billancourt, figure emblématique de son nouvel enracinement ouvrier[12].
L'assemblée générale très suivie de Mai 68
Profusion d'images aussi en Mai 68. Temps fort, l'assemblée générale du au matin à Billancourt devant les caméras : les accords de Grenelle, arrachés dans la nuit, avec une hausse de 35 % du salaire minimum (SMIG)[12], sont présentés par Georges Séguy, secrétaire général de la CGT, face à des milliers d'ouvriers, dans un discours très factuel[12]. Les dirigeants syndicaux, « informés de la détermination des ouvriers à poursuivre la grève, se gardent d’appeler à la reprise du travail »[12]. Huées et sifflent désapprouvent « le refus par le CNPF du paiement intégral des jours de grève »[12], la poursuite de la grève est votée. L'ORTF a retransmis, la France pense que la grève va durer en juin. Mais trois jours après, De Gaulle annonce la dissolution de l'Assemblée nationale pour des législatives où la droite triomphe grâce à ces généreux accords de Grenelle.
Le relèvement de 35 % du salaire minimum concernait surtout les ouvriers de province. Même relevé, il reste au-dessous du plus bas salaire de Billancourt[12], où la quatrième semaine de congés payés existe déjà depuis une douzaine d'années[12], car prévu dans l'accord signé avec les syndicats dès 1955. Cet accord avait aussi relevé les salaires et créé un système de retraite complémentaire garantissant 90 % du salaire d’activité, un paiement des jours fériés chômés, et des indemnités maladie et accidents du travail complémentaires[12]. Un accord historique, salué dès par le gaulliste et futur gaulliste Jacques Chaban-Delmas, alors en campagne électorale à Bordeaux, comme « une date capitale dans l’histoire » de France, comme « la fin de la condition prolétarienne »[20]. Il fut aussi la cause de la grève de chez Peugeot pour avoir aussi la 4e semaine[12], qui deviendra légale en 1968.
Le , Billancourt est une des dernières usines à voter la reprise du travail, lors d'une autre assemblée générale « très tendue »[12], les jeunes qui veulent continuer le combat partant dans des échauffourées avec Aimé Halbeher[12], leader local d'une CGT soupçonnée de préparer déjà les législatives des 23 et 30 juin[12].
En avril 1947, la « bataille de la production » s'enraie
À la Libération de 1944, Renault est nationalisée en 1946[21], comme les mines de charbon, deux lieux stratégiques sur le front de la bataille de la production, face aux pénuries de charbons et moyens de transport, générant des coupures de courant incessantes, qui empêchent l'industrie de répondre à la soif de reconstruction du pays d'où une flambée des prix. Le cinéaste Yves Allégret s'est vu alors reprocher par le PCF de « désespérer Billancourt » car il ne « participe à la glorification de la classe ouvrière », selon les mémoires de Simone Signoret épousée 1948 et qui le quitta en pour l'acteur communiste Yves Montand[22],[23]
Le ministre du Travail est Ambroise Croizat, ex-secrétaire général de la Fédération des métaux CGT[21] et le PCF monte aux législatives de novembre 1946 à 28,26 %. Les communistes appellent depuis 1945 à se retrousser les manches, par des journées à rallonge de la bataille de la production lancée dès . Du coup, il ne « perçoivent pas les insatisfactions ouvrières que son application suscite », et l'épuisement ouvrier à « l'origine de la grève d'avril 1947 à Renault Billancourt », prétexte à exclure le PCF du gouvernement, ce qui marque l'entrée de la France dans la guerre froide et génère une nouvelle grande vague de grèves longues dans les mines à la fin 1947 puis la grève des mineurs de 1948, deux épisodes aggravant les pénuries de charbon et d'électricité.
Le départ de la grève à Billancourt a surpris, car imprévue par le PCF. La Confédération générale du travail (CGT), qui revendique 17 000 adhérents[24], plus de la moitié de l'usine, avec 90 % des suffrages chez les ouvriers et employés aux élections professionnelles de 1946[21] s'y oppose aussi d'abord, d'autant qu'elle a de bons rapports avec patron Pierre Lefaucheux a de bonnes relations avec la CGT, investie dans la « bataille de la production »[21]. L'épisode « apporte une nouvelle pierre à la mythologie Renault, celle d'une usine capable d'ébranler un gouvernement, anticipant de quelques années le succès de l'aphorisme quand Billancourt éternue, la France s'enrhume », selon les historiens[12].
Billancourt, lieu de résistance aux guerres coloniales
Trois ans après, à l'aube des années 1950 qui voient une très forte croissance du marché automobile[12], « Billancourt est la seule usine de carrosserie montage » de Renault[12], qui délocalise à Flins en et Cléon en 1958.
Grève de 1950 pour les salaires et la paix en Indochine
En 1950 démarre la grève la plus longue, quatre semaines, et la plus unanime[12] qu'ait connue Billancourt. C'est la plus grande de son histoire après celle de 1968[12]. Le , 50 % des ouvriers débrayent à la suite de la loi du sur la liberté de négociation entre syndicats et patrons[12]. L'augmentation de 5 % proposée est jugée « très insuffisante », les usines Renault sont le à l'épicentre[12], suivies par Ford Poissy, SIMCA Nanterre et Peugeot[12], puis le conflit de la métallurgie parisienne « s’étend aux régions »[12]. C'est aussi une grève « pour la paix » alors que les dockers sont déjà mobilisés depuis Noël contre la guerre d'Indochine[12]. Inquiet, le gouvernement ordonne « l’évacuation de Billancourt », occupée, par une « mobilisation massive des forces de l’ordre »[12]. Renault Licencie 4 délégués et 16 seize militants CGT mais ne frappe pas la CFTC, « pourtant très impliquée dans le mouvement », qui dénonce « une manœuvre de division »[12]. Pas abattue, la CGT fait grève ensuite dès 1952 pour dénoncer l’emprisonnement du leader algérien Messali Hadj[12].
Grève de 1952 contre les emprisonnements jugés maccartystes
Une grève nationale est lancée par la CGT le pour obtenir les libérations de plusieurs dirigeants communistes dont le numéro deux du parti Jacques Duclos et le rédacteur en chef André Stil, placés en prison pendant plusieurs semaines, après les manifestations du contre la guerre de Corée, qui a « bravé les interdits ministériels »[25]. La grève est un échec[25]. Le à Billancourt, avec l’aide du syndicat indépendant[25], les chefs d’atelier ont mis sur pied, dans la nuit, des groupes mobiles qui obligent les cégétistes à « battre en retraite »[25], en raison d'importantes forces de police à proximité[25]. La demande de report de l’élection du comité d’entreprise est repoussée[25]. La CGT y chute de 10,8 points, est éliminée du deuxième collège[25].
Ensuite, « les sanctions pleuvent »[25]: dans les arsenaux 511 mises à pied, des milliers de suspensions à la SNCF, tandis qu'à Renault-Billancourt, la direction licencie 165 militants, dont 50 délégués du personnel[25]. À la fin de l’été 1952, plus de 160 personnes sont inculpées d’atteinte à la sûreté intérieure de l ’État et douze militants CGT sont écroués à Toulon, présenté comme le point de départ d'un « complot »[25].
Le nombre annuel de débrayages culmine ensuite à 97, l'année de la grève d'août 1953[12], démarrée chez les cheminots et fonctionnaires[12]. Billancourt hésite à les suivre puis s'y joint au dernier moment[12]. Le travail reprend quand deux dirigeants nationaux de la CGT sortent de prison[25].
Motion de la section CGT contre la guerre d'Algérie
Au début de la guerre d'Algérie, « les premières affirmations du droit à l’indépendance » se font par le vote d'une motion à la section CGT de Billancourt en , année où le nombre d’articles « s’intéressant aux ouvriers algériens (...) chute très fortement » dans Le Peuple, journal de la CGT. Le relais est pris début 1956 par les étudiants, appelés du contingent à la guerre d'Algérie : « près de 76 manifestations, actions d’entrave au départ sont recensées », par des blocages de train[26],[27].
Billancourt devient au même moment un pilier de l'exportation. La Dauphine modèle présenté fin au New York Motor Show, montée sur les chaînes de Billancourt par des algériens, voyage sur la Seine jusqu' au port du Havre, qui a ouvert des vastes parcs à voitures[28]. En 1959, environ 25 % de la production de Dauphine, est vendu aux USA, Renault achetant plusieurs bateaux construits aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale, pour les troupes de débarquement[28], via sa Compagnie d'Affrètement et de Transport (CAT)[28].
Sur la période 1954-1975, Billancourt est l’usine française où travaillent le plus grand nombre d’Algériens[29]. Dès le début des années 1950[29], le recours à une main-d’œuvre coloniale joue un rôle structurel « dans la croissance de l’entreprise » et pas « pas seulement depuis la fin des années 1960, comme le voudrait la doxa » dominante des années 1980[29]. La revendication de l'indépendance algérienne, à Renault-Billancourt, « ne scinde pas strictement les ouvriers entre Algériens et Français »[29], puis la grève de mai-juin 1968 voit l’émergence d’une “plate-forme de combat des ouvriers immigrés”[29], qui se revendiquent comme “ouvriers de France”, mais les grèves d'OS du début des années 1970 voient elles une rupture avec les syndicats[29]
Années 1960, Billancourt place forte du combat anti-OAS et de l'Union de la gauche
Dans les deux dernières années de la guerre d'Algérie (1960-1962), « Billancourt occupe une place éminente » selon l'historien Alain Viguier. Au lendemain du putsch des généraux d'Alger du , 25 000 ouvriers de Billancourt participent au meeting appelant à « l'action contre le fascisme », selon L'Humanité, et « plus de 10000 » lors de « la révolte suscitée par les neuf morts de Charonne » le .
Trois ans après, en , 250 militants de l’usine de Billancourt, en grande majorité communistes ou cégétistes[12], signent une déclaration commune qui exige de « tout faire pour parvenir à un programme commun ou à une plate-forme commune, et avoir un candidat commun de la gauche »[12], recevant un large écho de la presse communiste[12]. Il y a aussi « parmi eux quelques socialistes » et 40 syndicalistes CFTC[12]. Trois mois après, le , le PCF apporte son soutien à la candidature de François Mitterrand, qui le s’adresse à 10 000 salariés environ de Billancourt, « depuis le toit terrasse du local syndical » CGT. Les participants votent alors, à main levée, « par acclamation une résolution appelant à l’unité » de la gauche.
François Mitterrand reviendra à Billancourt en 1978 dans un contexte très différent, quatre jours avant les législative de mars, pour s'adresser à nouveau à la « classe ouvrière », devant cette fois 2 000 salariés[30], alors que PS et PCF sont divisés depuis six mois[30]. Cette fois, il est au sol, devant l'usine[30] et plus sur le toit du local syndical comme treize ans avantC[12], dans une relative « cohue »[30], notée par le reporter de TF2 Bruno Masure, qui attribue la citation par erreur à Jean-Paul Sartre[30].
Le lien contesté avec la pièce de théâtre de Sartre
Une citation et une thématique absentes des deux visites de Sartre à Billancourt
L'essayiste libéral Guy Sorman affirme en 2016 que Jean-Paul Sartre voulait cacher le Goulag en URSS pour « ne pas désespérer Billancourt »[31], puis reconnaît en 2021 s'être trompé, en racontant avoir accompagné Sartre en Mai 68 à Billancourt, où ils auraient reçu une « volée de boulons » des ouvriers[32]. Le reportage de l'AFP le ne les cite pas: seuls des représentants de l'UNEF et de l'UEC acceptés devant l'usine par la CGT, syndicat majoritaire, selon l'AFP, qui relate qu'étudiants et jeunes ouvriers discutent plutôt « dans les cafés »[33]. Les deux visites de Sartre à Billancourt datent de 1970 et 1972, les deux fois très brèves, destinées aux médias, et réduites à un thème précis : des abus qu'il juge liberticides. En , debout sur un tonneau de la terrasse d'un café, en face de l'usine, filmé par l'ORTF pour le journal de 20 heures[34], il ne parle qu'une trentaine de secondes et exclusivement du procès d'Alain Geismar, selon lui purement politique: Geismar ayant agi pour les ouvriers c'est à eux seuls de le juger[34]. Le philosophe avait accepté de prendre la défense de son groupe maoïste, à la demande insistante de Jeannette Colombel, belle-mère d'André Glucksmann, autre dirigeant du groupe. Sartre ce jour-là « découvrait la classe ouvrière », selon Marin Karmitz, futur fondateur des cinéma MK2, présent avec lui[35].
Sartre revient à Billancourt le , cette fois dans l'usine, caché dans une camionnette[35], pour distribuer des tracts dénonçant le licenciement de deux militants, selon lui abusif. Il file ensuite au commissariat se plaindre d'avoir été expulsé par des vigiles brutaux[36], qui ont frappé les autres militants, bref incident relaté dans Le Monde du surlendemain, dix jours avant le meurtre de Pierre Overney, par un autre vigile de Renault, qui plaide immédiatement dans les médias la légitime défense. Cette thèse est sérieusement contestée par des photos de l'Agence de presse Libération, cofondée par Sartre, qui donne l'année suivante naissance au quotidien éponyme[35].
Une citation et une thématique absentes de la pièce
Sartre n'est pas l'auteur de la formule[37],[38],[39],[40], qui est une déformation et une manipulation[41],[42]. En la déformant en « Il ne faut pas désespérer Billancourt », on « fera souvent dire » à cette expression « le contraire de ce que Sartre voulait signifier », selon l'universitaire Michel Wieviorka, car lui disait au contraire qu'il « fallait avoir le courage de dire la vérité sur l'Union soviétique et le communisme »[43]. L'universitaire dément la théorie voulant que Sartre l'ait utilisée dans Nekrassov, sa comédie satirique sortie en 1955, au sens de taire ou dissimuler les crimes du communisme, pour « ne pas désespérer ». L'expression fait bien référence, selon les historiens, à une grève survenue en France, en 1913[10], quatre ans avant 1917, date de la première révolution communiste de l'histoire. C'est une « citation apocryphe » et un malentendu, selon Michèle Ressi, chercheur au CNRS et auteur de "L'Histoire en citations" à travers 1200 auteurs cités[44].
En 308 pages, seules deux répliques, de Nekrassov évoquent la situation en URSS, au tableau II, scène 7. Ce n'est ni dans la bouche du héros, Arsène Lupin déguisé en dissident, ni dans celle du vrai dissident, qui n'a qu'un rôle mineur. Charles Mouton, président du journal, reproche au rédacteur en chef Jules Palotin une photo diffusée par l'AFP témoignant des longues files d'attente des magasins en URSS. Il lui reproche, dans l'esprit satirique de la pièce, de ne pas avoir coupé le bas de la photo et la réponse joue aussi sur l'ironie mordante, présente du début à la fin de la pièce, dans chaque personnage et chaque situation:
- Charles Mouton: l'autre jour je vois votre photo, « ménagères soviétiques faisant la queue devant un magasin d'alimentation » et j'ai la stupeur de constater que certaines de ces femmes sourient, que toutes portent des souliers Des souliers à Moscou! Il s'agissait évidemment d'une photo de propagande soviétique que vous avez prise par erreur pour une photo de l'AFP. Des souliers! Mais bon dieu de bois, il fallait au moins leur couper les pieds! Des sourires! En URSS! Des sourires ![45].
- Jules Palotin: je ne pouvais pas leur couper la tête.
Juste après, le contexte de ces deux répliques est affirmé, Charles Mouton reprochant surtout à Palotin un manque de sensationnalisme. Sartre fait au passage allusion à la contribution de Viatcheslav Molotov au contexte géopolitique de détente est-ouest.
- Charles Mouton: Votre journal est mou ! Tiède ! Fade! Larmoyant ! Hier encore, vous avez parlé de la paix ![46].
- Jules Palotin: Non !
- Charles Mouton: Si, à la une !
- Jules Palotin: « ce n’est pas moi, c’est Molotov, je n’ai fait que reproduire son discours [46].
Victime d'un purge de Staline aux débuts de la guerre froide en 1949-1953, Viatcheslav Molotov avait retrouvé après sa mort son poste de ministre des Affaires étrangères de l'URSS, pour mettre en œuvre la de détente est-ouest voulue par Khrouchtchev jusqu'en 1955 ne s'opposant à lui qu'après la réconciliation USS-Yougoslavie de , en jugeant aussi que la déstalinisation va trop loin.
Tout le reste de la pièce est centré sur une dénonciation du maccarthysme à la française, Sartre ayant dans la première version du projet voulu écrire sur le maccarthysme américain, avant de préférer s'inspirer aussi du contexte politique français très particulier du début de 1954.
La très courte (quelques lignes) scène 8 du tableau 5 se termine par Georges, tournant en rond en solitaire, en répétant plusieurs fois « Désespérons Billancourt! », aphorisme cité « à tort et à travers », souvent sans connaître la source ni avoir lu la pièce[47]. Il le fait en chantonnant pour tromper son anxiété, car il vient, lors de la scène précédente, de promettre à Véronique une jeune journaliste qui l'a séduit, mais mis sur le gril, pour jouer de sa fierté, de sauver deux confrères communistes qui risquent la prison en raison des déclarations qu'un journal lui a attribuées, les présentant comme des complices du plan d'invasion de la France par l'URSS. Sartre fait référence aux deux longs séjours en prison d'André Stil, rédacteur en chef de L'Humanité, en 1952 et 1963, pour ses éditoriaux contre la guerre d'Indochine[48].
Georges n'est ni un militant, ni un intellectuel, ni un soviétique. C'est Georges, le héros de la pièce, l'Arsène Lupin des années 1950, un escroc français qui improvise un déguisement en dissident soviétique pour échapper à la prison. Ne connaissant rien à l'URSS et ne parlant pas russe, il s'en sort en inventant un faux plan d'invasion de la France par l'URSS et une « liste des futurs fusillés », véritable refrain de la pièce, qui devient un « club des futurs fusillés », et permet de faire rire le public, car il en joue pour rebondir d'une situation burlesque à l'autre.
Dans la scène 7 du tableau V Georges[49] reçoit Véronique, sûr de lui, confortablement installé à l'hôtel Georges V. La jeune femme vient dans un seul but, d'abord dissimulé : sauver Maistre et Duval, journalistes communistes, passibles de cour martiale pour complicité avec le plan soviétique d'invasion de la France, depuis que Soir à Paris a fait dire à Georges qu'il les connaît. Elle sait le caractère de Georges : pour qu'il accepte de démentir publiquement, il faut le mettre en condition, poser des jalons, ce qui s'étend sur une dizaine de pages. D'abord par la méthode de la douche écossaise, en rappelant qu'elle travaille pour un « journal progressiste » [50], qui pourrait... révéler l'imposture du faux Nekrassov[51]. Puis elle le rassure, pas question de "publier son vrai nom": "nous manquons de preuves et on ne nous croirait pas" [52]. Puis elle l'inquiète à nouveau[53] :
- Véronique : je suis venue te dire que tu es une ordure[53].
- Georges : laisse les grands mots. Tous les matins L'Humanité me traite de rat visqueux[53].
- Véronique : c’est un tort[53].
- Georges : j’aime te l’entendre dire[53].
- Véronique : tu n’es pas un rat visqueux, tu es une ordure[53].
- Georges : ah, tu m’agaces [53]!
Avant d'accuser Georges de dénonciation calomnieuse, elle doit encore piquer son orgueil, en lui montrant qu'il n'est plus l'Arsène Lupin brillant d'hier, n'exerce même plus une profession libérale, mais exécute juste des basses besognes. Elle ne cherche pas à l'apitoyer ou polémiquer, car il excelle dans la répartie, juste à montrer que c'est son statut social à lui qui n'est plus ce qu'il croyait. La tirade « Il ne faut pas désespérer les pauvres » n'apparaît jamais dans la pièce, contrairement à ce qui sera allégué des décennies plus tard. Véronique amène juste Georges à une réalité : ce sont les riches qui le « paient pour désespérer les pauvres », lui qui était persuadé de se jouer d'eux, en artiste de l'escroquerie[54]. Elle veut qu'il retrouve une fierté en mordant la main qui le nourrit, l'appelant explicitement à être « méchant ». Le mot Billancourt n'a servi à la jeune femme qu'à piquer la fierté masculine, lui tendant un miroir où il apparait à la fois pas drôle et déconnecté des réalités[55], pour le pousser à sauter lui-même dans le convoi des « sauveurs de journalistes », avec une fébrilité qui irradiera la mini-scène d'après, où il tente en solitaire de retrouver ses esprits en chantonnant « désespérons Billancourt ! ». L'issue victorieuse se dessine quand il réplique : « Le Bien et le Mal je prends tout sur moi : je suis responsable de tout »[56], permettant à Véronique d'abattre sa carte maitresse : le journal du jour, où c'est bien lui qui apparait en misérable délateur. C'est gagné : dans la foulée, il jure qu'il exigera que le journal démentisse[57]
- Véronique : Tu crois vraiment duper les riches ?[54]
- Georges : Qui paie mes notes de tailleurs et d'hôtel ? Qui paie ma Jaguar ?
- Véronique : Pourquoi paient-ils ?
- Georges : Parce que je leur vends mes salades.
- Véronique : Pourquoi te les achètent-ils ?
- Georges : Ma foi, cela les regarde. Je n'en sais rien.
- Véronique Ils te les achètent pour les refiler aux pauvres.
- Georges : Aux pauvres ? Qui est-ce qui pense aux pauvres ?
- Véronique : les lecteurs de Soir à Paris, les prends-tu pour des millionnaires ? (tirant le journal de son sac). Nekrassov déclare "l'ouvrier russe est le plus malheureux de la terre". Tu as dit cela ?
- Georges : Oui.
- Véronique : Pour qui l'as-tu dit ? Pour les pauvres ou pour les riches ?
- Georges : Est-ce que je sais? Pour personne. C'est une plaisanterie sans conséquence[55].
- Véronique : Ici au milieu des roses. De toutes façons, au Georges V, personne n'a jamais vu d'ouvriers. Mais sais-tu ce que cela veut dire à Billancourt ?
Un peu plus loin[55], elle asticote à nouveau son orgueil:
- Véronique : On t'a bien eu, mon pauvre Georges!
- Georges : Moi ?
- Véronique : Parbleu, tu croyais voler l'argent des riches mais tu le gagnes. Avec quelle hauteur, l'autre nuit, tu as refusé l'emploi que je te proposais, "moi travailler!". Et bien ! Tu as des employeurs à présent, et qui te font travailler dur.
- Georges : Ce n'est pas vrai ![58]
- Véronique : Allons, allons, tu sais très bien qu'on te paie pour désespérer les pauvres.
- Georges : Écoute...
La manœuvre réussit. Peu à peu déstabilisé, Georges s'énervant, veut prouver qu'il n'est pas une marionnette, déclare qu'il a vraiment envie de « détruire le communisme en Occident » et finit par lancer : « Quant à tes ouvriers, qu’ils soient de Billancourt ou de Moscou je les… »[56],[59].
- Véronique : tu vois, tu vois Georges que tu commences à devenir méchant[56].
- Georges : bon ou méchant je m’en moque, le Bien et le Mal je prends tout sur moi : je suis responsable de tout.
- Véronique (lui montrant un article de «Soir à Paris ») : Même de cet article ?[56]
- Georges : bien entendu. De quoi s’agit-il (il lit). « M Nekrassov déclare qu’il connaît parfaitement Robert Duval et Charles Maistre ». Je n’ai jamais rien dit de pareil.
- Véronique : je m’en en doutais, c’est même pour cela que je suis venu te voir.
- Georges : Robert Duval, Charles Maistre, jamais entendu ces noms-là.
- Véronique : ce sont des journalistes de chez nous. Ils ont écrit contre le réarmement de l’Allemagne.
- Georges : après ?
- Véronique : on veut te faire dire que l’URSS les a payés[57].
- Georges : et si je le dis ?
- Véronique : ils sont déférés devant un tribunal militaire pour trahison.
- Georgee : sois tranquille, on ne m’arrachera pas un mot. Tu me crois ?[57]
- Véronique : je te crois. Mais prends garde : on ne se contente plus de tes mensonges ; on commence à t’en attribuer que tu n’as jamais fait.
- Georges : tu parles de cet entrefilet ? C’est un subalterne qui aurait fait du zèle. ; je lui ferai laver la tête. Je vois Jules tout à l’heure et je lui ordonnerais de publier un démenti…[57].
- Véronique : fais ce que tu peux.
- Georges : c’est tout ce que tu as à me dire.
- Véronique : c’est tout[57].
- Georges : bonsoir.
- Véronique : bonsoir (main sur le loquet de la porte). Je te souhaite de ne pas devenir trop méchant[60].
Georges Valera est ensuite confronté au personnage de Demidoff, un vrai transfuge soviétique, réfugié depuis des années à Paris, qui le démasque car il avait en URSS connu le vrai Nekrassov. La DST le démasque aussi mais lui demande de continuer à dénoncer publiquement les deux journalistes communistes, le menaçant de torture s'il refuse, autre satire très agressive du maccarthysme à la française, thème central de la pièce. Mais Demidoff n'a plus peur de rien quand il a bu, mettant la pagaille, ce qui permet aux deux héros, Véronique et Georges, de s'échapper plusieurs fois.
Les critiques contre de la pièce de théâtre Nekrassov
Aucun des articles critiquant en 1955 Nekrassov, n'accuse Sartre de plaider la dissimulation des crimes politiques en URSS. Comme la pièce, les reprochent concernent la France, menacée par un plan d'invasion soviétique, risque que Sartre ne devrait pas se moquer, quand il choisit comme thème central la pièce. Elle « peut être très légitimement jugée dangereuse et même toxique, car elle tend à porter au compte d'une hystérie publicitaire ou d'un maccarthisme imbécile, les inquiétudes trop légitimes que nous pouvons entretenir quant au destin des pays libres », écrit ainsi dès ses premières représentations Gabriel Marcel [61]. Le même reproche sera fait un demi-siècle plus tard par la spécialiste de la Russie Cécile Vaissié[62]. « Peut-il traiter avec un ton aussi léger et moqueur de problèmes, politiques et humains, aussi graves que la défection de hauts fonctionnaires et leurs révélations sur les crimes commis par les dirigeants soviétiques »[62], y écrit-elle, mais en jouant sur la confusion des dates, pour laisser entendre, sans l'écrire, que le thème de Nekrassov serait l'affaire Kravchenko et « ridiculisait les opposants à l’URSS »[62] dans une « tentative pour donner un second souffle » aux attaques que l’URSS avait « commandité contre Kravtchenko ». En réalité, reconverti dans la prospection minière au fond du Pérou, Kravchenko a en 1954 disparu de toute actualité, après être devenu antimaccartyste depuis 1950 et subi les dernières menaces soviétiques en 1950.
Autres inexactitudes de cet article de 2021, « Jules Palotin semble inspiré par Pierre Lazareff »[62], simple infox de L'Aurore du début 1955 effacée dès la première représentation, et une rédaction de la pièce « après » le premier voyage de Sartre en URSS de , alors que ce fut principalement en 1953, dans sa première version, pour dénoncer le maccartysme américain, puis réécrit début 1954 pour recentrer la dénonciation sur l'élection partielle de mars 1954 en France, plusieurs mois avant de partir en URSS. "Les caractéristiques matériel (papiers, tracés) et les ressemblances pour le contenu intellectuel et certaines formulation" indiquent plutôt une "rédaction rapide", entre celle de Kean et le second semestre 1953, période de textualisation de son autobiographe, selon le critique littéraire Pierre-Marc de Biasi[63]. L'idée a selon lui probablement émergé en lors du voyage à Venise de Sartre, marqué par sa colère contre l'emprisonnement prolongé d'André Stil et Jacques Duclos, qui bouleverse toutes ses priorités d'écrivain[63],[64] désormais obsédé par le maccartysme. Les historiens se basent sur les deux manuscrits retrouvés à la Bibliothèque nationale par Michel Contat, l'un de 36 pages, issu d'un dossier sur la pièce Nekrassov, et l'autre de 33 pages, oublié chez Jean Cau, et dans laquelle la mention "Scénario sur MacCarthy" apparait, ainsi que des feuillets sur l'"affaire Abraham Feller": le principal conseiller juridique du dirigeant norvégien Trygve Lie a été poussé au suicide, le , par les "enquêtes sur la subversion communiste à l'ONU", en pleine montée du maccartysme. Marcel Péju y a consacré un article dans Les Temps modernes de [65]: le Maccartysme triomphant déborde alors des États-Unis, en visant des fonctionnaires d'organisations internationales d'autres nationalités. La première version de la pièce a une intrigue se déroulant à New-York vers 1952 et personnage principal a le même nom, le même employeur et les mêmes soucis qu'Abraham Feller[63].