Jehan du Pré
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Jehan du Pré (ou Jehan Du Pré ou Jean Dupré), né vers 1500-1505 à Les Barthes (Tarn-et-Garonne) et mort en 1573 à Les Junies (Lot), est un gentilhomme quercynois, à la fois homme d'armes et poète, actif dans la première moitié du XVIe siècle. Après une brève carrière militaire au service de François Ier, cet héritier de la seigneurie des Barthes achète la seigneurie des Jugnies où il se retire. Bien que son œuvre poétique se résume à un unique ouvrage, Le Palais des nobles dames (1534), celui-ci s'impose comme un important témoignage sur l'Humanisme de cour. Dédié à Marguerite de Navarre, ce texte offre un éclairage précieux sur la culture aristocratique et l'évolution de la condition féminine à la Renaissance.

Selon l'historienne Françoise Auricoste, la vie de Jehan du Pré est particulièrement mal connue. Né probablement entre 1500 et 1505 aux Barthes, il est le fils — ou le neveu — de Pons du Pré, seigneur des Barthes et de Blauzac près de Moissac, et d'Antoinette de Garnel. Lors du partage successoral, Jehan hérite de la seigneurie des Barthes, tandis que son frère aîné présumé, Pierre, reçoit celle de Blauzac. Après avoir accompli ses humanités à Toulouse, il rejoint l'armée royale en qualité de gentilhomme, répondant à la convocation du ban[1].
Son court mais intense parcours de soldat au service de la Couronne peut être retracé grâce aux détails qu'il livre dans son poème. Il participe notamment aux Guerres d’Italie sous le commandement direct de François Ier. Sa carrière militaire est marquée par la défaite de Pavie, le , au cours de laquelle il est capturé en même temps que le roi. Sa libération est rendue possible grâce au paiement d’une rançon par la régente Louise de Savoie.
Après avoir recouvré la liberté, il rejoint la cour à Lyon. En , il est affecté à l'escorte de la princesse Marguerite d’Angoulême, qui entreprend un voyage vers Madrid pour négocier la libération de son frère prisonnier de Charles Quint. Placé sous les ordres de son compatriote quercinois Galliot de Genouillac, Jehan du Pré participe à cette expédition éprouvante qui mène la suite princière d'Aigues-Mortes à Palamos, par voie maritime puis à Madrid par une marche forcée à travers l'Espagne. Il accompagne de nouveau la princesse lors de son retour en France à la fin du mois de , via Fontarabie et le Pays basque[2].
De retour en Quercy, il fait l'acquisition en 1526 du château et la seigneurie des Junies auprès de la veuve de Raymond de Morlon. Ce nouvel ancrage le rapproche de son ami et compatriote, le poète Hugues Salel (1504-1553), établi à Cazals, avec lequel il évolue dans les cercles littéraires toulousains. Après la publication de son ouvrage en 1534, Jehan du Pré semble s'effacer de la scène publique, n'apparaissant plus qu'en 1558 lors de la convocation du ban et de l’arrière-ban du Quercy à Cahors. À cette occasion, le lieutenant du sénéchal le nomme capitaine et conducteur de la troupe dont la montre générale se fait à Moissac le carême de la même année, signe du prestige dont il jouit encore dans sa province[3].
Il contracte un mariage tardif en 1566 avec Jacquette de Lyon de Vidounet et s'éteint sans postérité peu après avoir dicté son testament, le . Sa veuve finira ses jours au monastère des Feuillantines à Montesquieu-Volvestre en 1597[1].
L'œuvre littéraire : Le Palais des nobles dames

L'ouvrage s'inscrit au cœur de la Querelle des honnestes femmes, conçu comme une riposte directe aux écrits misogynes de l'époque, et singulièrement aux Controverses des sexes masculin et féminin (1534) du Toulousain Gratien Du Pont qui dénigrait la cause féminine. Jehan du Pré puise son inspiration dans l'admiration qu'il voue à Marguerite d'Angoulême. Ayant pu observer de près la finesse diplomatique et le génie littéraire de la princesse lors de leurs voyages, il voit en elle l'archétype de la protectrice des arts et des lettres. C'est tout naturellement qu'il dédie son unique œuvre, Le Palais des nobles dames, publiée à Lyon en , à celle qui est alors devenue reine de Navarre par son union avec Henri d'Albret[4].
Le livre, composé de 128 folios, comprend trois parties. La première porte comme titre ou incipit Le palais des nobles dames, auquel a treze parcelles ou chambres principales; en chascune desquelles sont declarees plusieurs histoires, tant grecques, hebraicques, latines, que françoyses. Ensemble fictions et couleurs poeticques concernans les vertus et louanges des dames. Nouvellement compose en rithme françoyse, par noble Jehan Du Pre, seigneur des Bartes et des Janyhes en Quercy. Adresse a tres illustre et tres haulte princesse madame Marguerite de France, Royne de Navarre, Duchesse D'Alençon, seur du tres chrestien roy Françoys, a present regnant.
La seconde partie « Le Jardin » est un recueil de rondeaux et ballades dont un éloge de Louise de Savoie, de Marguerite de Navarre et de la reine Eléonore de Habsbourg.

À la suite du recueil est reliée la première œuvre poétique de son ami Hugues Salel, jamais rééditée, consistant en dialogue versifié sur le thème de l'amour entre les dieux Jupiter et Cupidon. On lui a parfois attribué la rédaction ou l'impression du recueil[5].
L'ensemble est orné d'une vingtaine de xylographies soignées, réhaussées de couleurs peintes à la main. Leur étude a permis à Brenda Dunn-Lardeau d'identifier l'imprimeur comme étant le lyonnais Pierre de Sainte-Lucie, qui venait d'épouser Claude Carcan, veuve de l'imprimeur Claude Nourry[6].
Structure et symbolique
Le poème adopte le genre littéraire du songe, un procédé narratif très prisé à l'époque. Le narrateur y est guidé par une figure allégorique, la Noblesse féminine, qui l’introduit dans un palais idéal. À l'intérieur, des femmes illustres de toutes les époques sont réparties dans treize espaces distincts, classées selon les vertus ou les exploits qui leur ont assuré l'immortalité.
L'ouvrage se donne pour mission explicite de célébrer « les vertus et louanges de ces dames ». Derrière cet éloge se dessine un hommage subtil à sa protectrice, Marguerite de Navarre, que le poète pare de toutes les perfections féminines jusqu'à l'identifier à son idéal. Mais au-delà de la célébration courtoise, Jehan du Pré se fait le promoteur de valeurs pacifiques. Ayant mal vécu le désastre de Pavie, il se distingue de la noblesse de son temps en soutenant que la gloire issue de la recherche de la paix surpasse de loin l'honneur conquis par les faits d'armes.
Ce livret s'inscrit dans le courant des recueils de femmes illustres, influencés par le De claris mulieribus de Boccace. Si Jehan du Pré puise largement dans le répertoire classique (sources bibliques, mythologie grecque et latine, chroniques françaises), il s'en distingue par l'inclusion d'une figure légendaire, Dame Carcas, héroïne de Carcassonne, et de figures contemporaines qu'il a côtoyé. En faisant figurer Louise de Savoie, Éléonore de Habsbourg et Marguerite de Navarre aux côtés des héroïnes de l'Antiquité, l'auteur souligne la continuité de l'excellence féminine et ancre son poème dans la réalité politique de son temps. Par cette démarche, Du Pré livre un ouvrage pré-féministe qui témoigne de l'influence des femmes de lettres et de pouvoir au sein de la cour de France[2].
Postérité et historiographie

Malgré l'intérêt de son œuvre, Jehan du Pré tombe rapidement dans l'oubli. Au début du XVIIe siècle, le chroniqueur Guyon de Maleville omet de l'inclure dans son panthéon des poètes quercinois, aux côtés de Clément Marot, Olivier de Magny, François de Vernassal ou Hugues Salel[1].
Paradoxalement, c'est loin de chez lui à Carcassonne que sa mémoire s'enracine. L'historien Guillaume Besse s'appuie sur son texte — première source écrite de la Légende de Dame Carcas — pour rédiger son Histoire des comtes de Carcassonne (1645)[7]. Cette empreinte littéraire semble avoir marqué la cité dès 1538 : lors de la venue de Marguerite de Navarre, l'accueil solennel et la statue érigée en son honneur l'assimilaient déjà, suivant l'imaginaire du poète, à Dame Carcas, figure protectrice de la ville[8].
Passé l'âge classique, Le Palais des nobles dames devient un trésor pour bibliophiles, trônant dans les collections de la marquise de Pompadour, de l'architecte Eugène Viollet-Le-Duc ou de la famille Rothschild. Ce qui fait dire à Pierre Gustave Brunet que « Le Palais des nobles Dames occupe dans l'estime des amateurs un rang fort distingué parmi ces livres fort rares que personne ne lit qu'on ne réimprimera jamais et que les bibliomanes payent fort cher »[9].
Il faut finalement attendre le dernier quart du XXe siècle pour que les chercheurs redonnent à Jehan du Pré et son œuvre leur véritable place dans l'histoire et la littérature de la Renaissance.