Jubé de la cathédrale de Strasbourg
From Wikipedia, the free encyclopedia
| Type | |
|---|---|
| Construction |
Milieu du XIIIe siècle |
| Restauration |
À partir du XIXe siècle |
| Démolition |
1682 |
| Localisation |
|---|
| Coordonnées |
|---|
Le jubé de la cathédrale de Strasbourg est un monument gothique construit vers le milieu du XIIIe siècle pour séparer le chœur et la nef. Il est démoli en 1682 lorsque la cathédrale, protestante depuis le XVIe siècle, est rendue au culte catholique et adaptée aux idées de la Contre-Réforme, qui proscrit ce type de mobilier. Des fragments et une partie de sa statuaire sont progressivement redécouverts au XIXe et XXe siècles, ce qui permet d’en reconstituer deux travées à la fin des années 1930 au sein du musée de l’Œuvre Notre-Dame, où il est exposé depuis.
Des descriptions écrites et des représentations graphiques du jubé ont survécu, permettant d'en saisir le programme iconographique, plutôt unique pour la France du XIIIe siècle. Possédant un style artistique semblable à la cathédrale Notre-Dame de Reims, le jubé présentait du côté de la nef les statues des apôtres et des évangélistes, ainsi que des représentations des œuvres de miséricorde et du Jugement dernier. Du côté du chœur, le mur était orné de représentations issues de l'Ancien Testament et deux escaliers permettaient d'accéder à la tribune.
Rôle

Durant le Moyen Âge, le jubé est une galerie fermée qui séparait la nef, accessible aux fidèles, du chœur, réservé à l'évêque et aux chanoines. L'Eucharistie était vécue par le peuple uniquement par l'ouïe et l'odorat. À la fin du Moyen Âge, cette situation d'exclusion des pratiques liturgiques est de moins en moins appréciée par les fidèles qui réclament une modification du système. Lors du concile de Trente, au milieu du XVIe siècle, l'Église catholique ordonne la suppression des jubés[1].
En complément de leur rôle de séparation, les jubés offraient au prédicateur un lieu surélevé d'où il pouvait lire les Saintes Écritures et prêcher[2]. Le jubé de Strasbourg, en raison de son iconographie, insistait sur le rôle de l'Église, en montrant les apôtres comme des modèles pour les fidèles[3].
Le jubé strasbourgeois remplissait un rôle esthétique, en plus de son rôle liturgique. Sa présence permettait de cacher la différence de niveau entre la nef et le chœur mais aussi d'occulter les parties basses des piles occidentales de la croisée du transept roman[2]. De plus, le jubé assurait une coupure nette entre deux styles architecturaux différents : le style roman et le style gothique[4]. Esthétiquement, ce jubé différait d'autres jubés français, qui présentaient une lourde balustrade et une unique porte au centre. En ce sens, le jubé de la cathédrale de Strasbourg s'apparente à une variante germanique[5].
Construction et datation
Les détails de la construction du jubé — tels que la date de construction ou le maître d'œuvre — sont inconnus. La date de la construction du jubé est au cœur des débats sur la datation de la nef[6] car son existence présuppose l'érection des piles, donc le début des travaux de la nef et sa chronologie[7]. Hans Reinhardt a, par ailleurs, démontré, en examinant les dessins et des gravures représentant le jubé, que la nef est solidaire des formes architecturales du jubé[8].

La première mention du jubé remonte à un document de 1261 : l'évêque Walter de Geroldseck dépose une plainte contre le conseil de la ville qui s'était arrogé le droit de donner « asyle » sous le jubé. Ce privilège était indissociable de l'autel de la Ville, plus tard situé sous le jubé, et avait été validé en 1252 par le cardinal-légat Hugues de Saint-Cher[9]. Selon Peter Kurmann, la construction du jubé s'inscrit dans le renouvellement du chœur et du transept, à l'instar des autres grandes églises du Saint-Empire romain germanique de la fin du XIIe siècle et du début du XIIIe siècle. Il permettait de cacher la surélévation du chœur[note 1]. Kurmann en déduit également qu'un jubé roman existait avant 1260, en raison de son important rôle liturgique[10].
Le style du jubé gothique utilise le style de la cathédrale Notre-Dame de Reims, plus particulièrement de sa façade occidentale, ce qui permet de fixer approximativement une date minimale pour sa construction. En utilisant un vidimus d', Peter Kurmann démontre que l'érection de la façade n'avait pas encore commencé avant 1255 ; donc, il date le jubé aux environs de 1260[11]. Cette chronologie concorde avec celle de Willibald Sauerländer : il estime que la construction de la façade rémoise a eu lieu vers 1250 et celle du jubé vers 1261[8]. Pour Jean Wirth, ce document ne permet pas de tirer de telles conclusions ; il estime la construction de la façade vers 1240. Il propose donc de dater le jubé au plus tôt vers 1247, et au plus tard vers 1251, afin de pouvoir accueillir l'autel de la ville en 1252[12]. Son estimation est cohérente avec la chronologie de la construction de la nef par Hans Reinhardt en 1937. Wirth considère qu'elle a débuté vers 1235-1240 et s'est achevé en 1275, ce qui aurait permis de construire le jubé en 1250[13],[note 2].
Yves Gallet remet en doute la chronologie établie par Reinhardt et l'ajuste pour suivre l'évolution des connaissances sur l'architecture gothique en France. Il préfère estimer le début de la construction de la nef vers 1245-1250[14] ; le chantier aurait été interrompu en raison d'un conflit avec l'évêque puis repris en 1263[note 3]. Cette chronologie obtient l'approbation de Marc Carel Schurr (de)[15] et est en accord avec la datation de la façade de Reims de Kurmann[16]. Selon cette hypothèse, également soutenue par Paul Williamson, la construction du jubé date au plus tôt de 1255-1260 et au plus tard de 1265-1270[6]. Selon Gallet, le document de 1252, octroyant des privilèges à la Ville, ne permet pas de définir l'emplacement de l'autel et n'atteste pas de l'existence du jubé gothique[6].

En 1987, Peter Kurmann propose l'hypothèse d'un jubé roman datant de 1240 et précédant le jubé gothique, malgré l'absence de vestiges. Il suppose que le jubé roman existait pendant la préparation du jubé gothique et que c'est ce jubé qui est mentionné dans les documents de 1261 et de 1264. Il présume également que le programme iconographique du jubé roman aurait pu inspirer celui du jubé gothique[11]. Il avance notamment le fait que les bas-reliefs du sacrifice d'Isaac et de la reine de Saba, présents sur le revers du jubé, ne possèdent pas le style artistique rémois. De plus, le bas-relief représentant la Reine de Saba se rapproche du style du portail Sud, édifié vers 1225 ; celui du sacrifice d'Isaac est proche du style de 1230 ; ces styles auraient pu perdurer plusieurs années dans la cathédrale, s'il n'y a pas eu de nouveaux sculpteurs[7].
En ce qui concerne le maître du jubé, plusieurs hypothèses ont été avancées. Georges Delahache attribue le jubé à Werlinus de Nordelahe[17] dont le nom a été retrouvé sur une inscription du XIIIe siècle dans le cloître[note 4] et peut être rapproché du maître Wernlinus mentionné dans un registre datant de 1257[note 5],[18]. Dès 1777, la paternité du jubé et du pilier des Anges est attribuée à Erwin de Steinbach, bien qu'il soit né vers 1244[19]. Pour Hans Haug, le programme iconographique du jubé a été imaginé par Albert le Grand ; mais, en soulignant qu'il était à Strasbourg de 1244 à 1245, c'est-à-dire avant la construction du jubé, Barbara Chabrowe reporte la conception théologique du jubé sur son disciple Ulrich de Strasbourg[20],[21].
Destruction
De 1520 à 1529, Strasbourg se convertit au protestantisme de tendance luthérienne[22]. De cette manière, le jubé de la cathédrale échappe à la destruction ordonnée par le concile de Trente en 1563, dans le cadre de la Contre-Réforme. Les protestants auraient préféré intégrer le jubé à leur culte plutôt que d'engager des frais pour le détruire. En 1681, Strasbourg est intégrée au royaume de France lors des conquêtes de Louis XIV ; la cathédrale est rendue au culte catholique qui abat le jubé l'année suivante[1]. La même année, les catholiques détruisent le maître-autel de Nicolas de Haguenau, la chapelle de la Vierge d'Erwin de Steinbach, et les vitraux de la chapelle Saint Laurent et du chœur[23]. L’évêque Guillaume-Egon de Fürstenberg ordonne la démolition du jubé afin d'entreprendre l'extension du chœur et mettre à jour les ornementations de la cathédrale[18] ; à sa demande, les statues sont soigneusement déposées par l'architecte de la démolition, Jean Georges Heckler[note 6], dans le but de les réemployer plus tard à un autre endroit de la cathédrale[4]. L'évêque autorise également Heckler à utiliser la pierre du jubé, dont il se sert comme remblai lors de l'aménagement du nouveau chœur[24].
Redécouverte
Les premiers éléments du jubé sont redécouverts entre 1843 et 1853, lors des travaux de réaménagement du chœur. Gustave Klotz découvre des fragments de l'architecture et des sculptures du jubé, en abaissant le niveau du sol qui avait été surélevé au XVIIe siècle[3] par Jean Georges Heckler. En 1893, dix statues sont découvertes par Johann Knauth dans les pinacles des escaliers de la tour octogonale de la cathédrale[note 7]. Il les met à l'abri dans les collections de la Maison de l'Œuvre Notre-Dame. En 1903, Knauth dessine une reconstitution du jubé. Sa reconstitution se heurte à une incertitude au niveau des supports des statues dont aucune trace n'avait été trouvée[note 8]. La découverte d'un cul-de-lampe d'un des apôtres a permis d'établir avec certitude l'inclinaison des gables, puis l'espacement des statues et l'angle des pignons[4]. Les restes du trône épiscopal, qui se trouvait derrière le jubé, sont trouvés dans le dépôt du musée de l'Œuvre Notre-Dame[25].
Lorsque Hans Haug agrandit le musée de l'Œuvre Notre-Dame en 1937 en lui ajoutant l'hôtel du Cerf, il dispose de suffisamment d’espace pour envisager une reconstitution, au moins partielle, du jubé. Ainsi, deux travées sont construites entre 1937 et 1939, à l'aide des dessins et des gravures de Johann Arhardt, datant du XVIIe siècle, avec des éléments neufs pour la majeure partie de l’architecture[note 9], mais en réemployant la statuaire d’origine et certains fragments retrouvés[note 10]. En 1949, la statue de la Vierge, qui trônait au centre du jubé, est retrouvée dans les collections du Metropolitan Museum of Art[27]. Selon Haug, des fragments ont été trouvés enterrés dans un jardin aux alentours de Strasbourg[24].
En 2001, à l'occasion d'une exposition sur l'iconoclasme, la statue de la Vierge et la reconstitution du jubé sont réunies[28]. Du au , le musée de l'Œuvre Notre-Dame dévoile l'exposition « Le numérique à l'Œuvre ». Elle présente les pièces du musée à l'aide des outils numériques, en respectant les aspects scientifiques et historiques des œuvres[29]. Le sacrifice d'Isaac, présent au dos du jubé, retrouve sa polychromie d'origine[30], et le jubé est reconstitué en 3D dans un environnement en réalité virtuelle, incluant la Vierge présente à New York[31]. Selon Stéphane Potier, architecte et co-directeur d'Inventive Studio, les technologies utilisées pour mettre en valeur les œuvres dépendaient des contraintes physiques des œuvres. Par exemple, la taille du bas-relief du sacrifice d'Isaac permettait d'utiliser la réalité augmentée pour lui rendre sa polychromie, les dimensions des travées du jubé ont obligé le studio à utiliser la réalité virtuelle[32].
Description
Aspect général

Le jubé se présentait comme une galerie : la partie vers la nef était composée de sept arcades en tiers-point, supportées par des piles composées d'un faisceau de quatre colonnettes. Les arcades impaires étaient décorées de deux arcs trilobés, reposant sur une colonnette au centre, et surmontés d'un quatre-feuilles. Les arcades paires étaient décorées de deux redents. Du côté sud, ces décorations ont été supprimées avant 1630, mais les amorces des quatre-feuilles dans les arcades impaires sont encore visibles[33]. Les arcades étaient surmontées de gables dont les rampants étaient décorés de crochets. Au sommet du jubé, se trouvait une balustrade qui alternait une paire de quadrilobes ajournés avec une dalle contenant une petite niche, formée par un arc en plein cintre, et qui encadrait le fleuron du gable situé juste en dessous[34].
À l'intérieur du jubé, les sept baies s'ouvraient sur autant de petites travées voûtées de croisées d'ogives qui s'appuyaient sur un mur plein de l'autre côté. Ce mur de fond s'ouvrait sur la troisième et cinquième travée pour donner accès au chœur[33]. L'accès au sommet du jubé se faisait par des escaliers, en colimaçon dans des tourelles selon Louis Schneegans et droits à quarts tournants selon Johann Arhardt. Trois sièges en pierre se trouvaient entre les escaliers, celui du milieu étant plus élevé, et formaient un trône épiscopal. Au sommet, les prêtres disposaient de lutrins pour lire les évangiles. Le jubé mesurait 5,10 m du côté de la nef et 3,80 m du côté du chœur, la crypte obligeant une différence de niveau entre ces deux lieux[35]. En 1415, une grande croix en argent est installée face à la nef[18].
Polychromie
Le jubé a fait partie de la campagne de polychromie totale du chœur en 1483. L'ensemble statuaire a été recouvert d'une couche de préparation blanche de plomb avant l'application des couleurs. La chasuble de la statue du diacre présente des traces dorées sous des traces bleues. La peau est rose pâle et les cheveux blancs. La barbe noire de l'un des apôtres laisse penser que les couleurs des cheveux variaient selon l'âge des personnages. Les dais des statues sont bleus et rouges. Les statues récupérées par Arntz à la fin du XIXe siècle ont perdu quasiment toutes leurs couleurs, soumises aux intempéries pendant près de deux cents ans[36]. Leur état de conservation laisse d'ailleurs supposer que les statues ont fait l'objet d'une restauration[37]. Les cannelures sont peintes en rouge et les murs derrière les apôtres en bleu[18].
Sur la Vierge, conservée à New York, six repeints sont visibles, en plus de la polychromie originale. À l'origine, sa chair est rose, les cabochons du manteau et la couronne sont dorés avec des glacis rouges et verts, et le voile est blanc. Ses chaussures sont noires depuis le cinquième repeint. Son manteau est doré et sa robe, d'abord avec un glacis rouge, est devenu bleue au troisième ou quatrième repeint (effectué vers le XVIIIe siècle)[36].
Statues et bas-reliefs
Au sommet du jubé, une statue de Samson faisait face à une statue d'Erwin de Steinbach levant les yeux vers le ciel[38]. La statue d'un diacre figure également parmi les statues retrouvées. Johann Knauth souligne que le bas de son dos est orné de feuillages : cette statue n'était donc pas devant un mur ou dans une niche. Il ajoute que le livre dans ses mains est un ajout tardif[18]. Cette statue, probablement posée sur une plateforme, aurait pu servir de lutrin, comme à la cathédrale de Naumbourg[34].
Statues de l'avers

Sur l'avers du jubé, du côté de la nef, sont disposées plusieurs statues, représentant les apôtres et les évangélistes, entre les gables au-dessus des colonnettes. Au niveau des écoinçons, chaque statue est encadrée d'angelots, tenant une couronne dans la main[34]. Chaque statue est posée sur un cul-de-lampe qui se termine par un animal à la base[39] et est couverte par un dais[40]. Les statues des apôtres mesurent entre 135 et 145 cm[41]. Sur les statues retrouvées, les attributs des saints ont disparu, ce qui rend difficile l'identification des personnages[note 11]. Au centre du jubé, la série des apôtres est interrompue par les statues de la Vierge Marie et de Jean le Baptiste, encadrés par un gable représentant le Christ[34]. Pierre se situe à gauche de la Vierge et Paul à droite de Jean le Baptiste[39].
La série des statues continue sur les côtés du jubé. Deux apôtres et les quatre évangélistes occupent des champs de pignons, et non des piliers comme sur le reste de l'avers[39]. Les saints Marc et Luc se trouvent du côté Nord, Matthieu et Jean du côté Sud[42]. La statue de Jean tient un stylet dans sa main droite et un livre dans sa main gauche, à ses pieds se trouve l'aigle[note 12]. À sa droite, Matthieu tient le premier chapitre des Évangiles[39].
La statue de la Vierge, au centre du jubé, représente la Vierge Marie couronnée tenant une rose dans la main gauche et portant son enfant Jésus de la main droite. Deux angelots soulèvent son voile. Son dais est plus riche et plus imposant que celui des apôtres. Le dessin d'Arhardt montre une grande agrafe sur sa poitrine, à l'instar de saint Jean[43]. La Vierge et l'enfant s'échangent un fruit sur lequel est posé un oiseau[44].
Œuvres de miséricorde
Entre les statues d'apôtres, sur les tympans des gables, sont représentées les œuvres de miséricorde ; chacune est surmontée d'un buste du Christ tenant un phylactère. Le tympan central montre le Christ-Juge entourés d'anges et tenant les instruments de la Passion[34]. Ce gable central représente le Jugement dernier, réduit à la déisis[42].
Du côté de la nef, on retrouve six des sept œuvres de miséricorde. En partant de la gauche, deux personnes déposent un mort dans un cercueil porté par deux autres personnages. Au sommet de cette scène, le phylactère porte l'inscription Mortuus sepelitur[trad 1]. À côté, un géôlier rend visite à un prisonnier dans un cachot, entouré d'hommes aux pieds et mains attachés, sous l'inscription Incarceratus solatur[trad 2]. Enfin, sur le troisième tympan, à gauche du Jugement dernier, se trouvent des orphelins et des veuves, de part et d'autre des colonnettes. Ce tympan possède deux particularités : il est le seul, avec le Jugement dernier, à avoir une figure complète tenant le ruban (les figures des autres tympans étant seulement des bustes) et le seul à avoir deux inscriptions (Orphanus nutritur[trad 3] et Vidua tuitur[trad 4])[45].
Sur la partie droite du jubé, en partant du tympan du Jugement dernier, deux personnes offrent un bol rempli à des enfants assis, sous la phrase Esuriens cibatur[trad 5]. À côté, un homme emmène un autre à l'auberge, avec l'inscription Hospes collegitor[trad 6]. Le dernier panneau représente deux personnes versant de l'eau dans un bol pour le donner à deux autres, situées plus bas, avec la mention Sitiens potentatur[trad 7],[45].
La dernière œuvre de miséricorde se trouve sur les deux tympans latéraux. Du côté Nord, deux personnes tendent des chaussures à deux autres figures en contre-bas avec la mention Nudipes calcetur[trad 8]. De l'autre côté, du côté Sud, un homme nu offre sa tunique à un autre homme nu, sous l'inscription Nudus vestitur[trad 9]. Deux autres personnages tiennent des épées[45].
Revers du jubé

De l'autre côté du jubé, face au chœur, se trouvent des bas-reliefs et des statues. La description faite par Jean Georges Heckler relève d'une certaine interprétation ; elle est discutée par Robert Will. Sur la droite, en partant du centre se trouve la statue d'une femme couronnée portant une ceinture, puis un homme, que Heckler estime être le Christ, et enfin le sacrifice d'Abraham. De l'autre côté, sur la gauche, le bas-relief présente successivement un roi au sceptre brisé, saint Paul portant sur son épaule le Saint-Esprit sous la forme d'une colombe, puis Moïse et le Buisson ardent[38].
Selon Heckler, la femme couronnée et le roi au sceptre brisé pourraient représenter respectivement Ecclesia et Synagoga, où Synagoga est répudiée par le Christ. Robert Will propose une interprétation où tous les personnages sont issus de l'Ancien Testament. Il y voit plutôt la Reine de Saba et le roi Salomon, dont le sceptre aurait pu être brisé en raison d'un accident. Cette interprétation est corroborée par l'inscription DEUS CONSTITUIT TE JUDICEM UT FACIAS JUSTITIAM[trad 10], qui fait écho aux paroles de la Reine dans le Premier Livre des Rois (DEUS CONSTITUIT TE JUDICEM UT FACIAS JUSTICAM). Et la figure du Christ pourrait être celle du prophète Jérémie se lamentant sur le sort de Jérusalem. Enfin, pour saint Paul et la colombe, Will rappelle que l'oiseau est un attribut fréquent du roi David et du prophète Élisée. En l'absence d'une couronne, Robert Will penche pour le prophète[46]. Ainsi, en partant de la description de Heckler, Robert Will conclut que le revers du jubé possédait des bas-reliefs représentant des personnages et des scènes de l'Ancien Testament : Moïse et le Buisson ardent, Élisée, le roi Salomon, la Reine de Saba, Jérémie, et le sacrifice d'Abraham[47].
Lors de la redécouverte des statues par Johann Knauth, un bas-relief représentant le sacrifice d'Abraham et entreposé au musée de l'Œuvre Notre-Dame a été attribué au revers du jubé. De même, en 1926, Max Hasak (de) attribue au jubé une statue, plus tard dénommée Petite Ecclesia, et découverte en 1850 dans la tour Nord par Louis Schneegans. En 1942, Fridtjof Zschokke détermine que cette statue représente une Reine de Saba, en la comparant avec l'un des vitraux du transept et en soulignant l'absence d'attributs d'Ecclesia[note 13]. Robert Will en conclut que cette statue pourrait être celle du revers du jubé (hypothèse corroborée par l'orientation vers la gauche et la taille de 128 cm)[47]. Les différences des styles et de datation des fragments attribués au revers du jubé permettent à Robert Will d'émettre l'hypothèse que ces éléments ont été réemployés et qu'ils servaient à autre chose avant, et avance l'idée d'un jubé antérieur[49].
Identification des statues disparues

En 1949, le conservateur du MET James J. Rorimer identifie une statue récemment acquise pour The Cloisters, représentant la Vierge : il estime qu'elle appartient au jubé. Il arrive à remonter sa trace jusqu'à Sarrebourg, non loin de Saverne où se trouvait le château des prince-évêques au XVIIIe siècle[1], avant la vente de la statue en Angleterre[4]. Son appartenance au jubé est établie en comparant les styles, les matériaux utilisés (grès à meules très fin avec peu de phyllites)[36], et la taille de 168 cm, proche des dimensions des apôtres. Depuis son retrait du jubé, la statue de la Vierge a perdu l'Enfant Jésus et le rosier, sa main gauche a disparu et son socle a été refait (ce qui est le cas pour certains apôtres également)[43].
Une statue d'apôtre présentée dans The Burlington Magazine en est attribuée au jubé par Hans Wentzel (de) mais cette hypothèse est mise en doute par Hans Reinhardt[43]. Cette statue faisait partie de la collection de Sydney Burney (en), puis a appartenu au musée d'Art de Toledo ; elle est également attribuée au jubé par Rudolf Meyer Riefstahl (en) : sa taille (145 cm) et son matériau (grès rouge sombre) sont similaires aux autres statues d'apôtres du jubé. Léon Pressouyre souligne, en revanche, que son style artistique contraste fortement avec celui du jubé[50].
En 2020, Philipp Zitzlsperger (de) affirme que les apôtres n'étaient pas initialement destinés au jubé, notamment en observant leur taille et l'espacement prévu. Il estime qu'à leur place, auraient dû se trouver les Vierges folles et les Vierges sages du portail occidental : il remarque qu'elles sont plus petites que les autres statues du portail mais font la bonne taille pour le jubé[note 14], qu'elles présentent des similitudes stylistiques avec la Vierge de New York, et que d'autres jubés les utilisaient dans leur iconographie[note 15]. Son hypothèse va à l'encontre du consensus qui veut que les Vierges ont été créées pour la façade[51].
Autels

Le jubé accueillait plusieurs autels sous la galerie. L'autel de la Ville, mentionné dès 1252 et qui accorde au conseil municipal le droit de donner « asyle » aux persécutés, est également l'autel matutinal (où est donnée la première messe de la journée)[33] et dédié au culte marial. Un acte de 1325 permet de localiser l'autel matutinal[52] : il était situé entre l'autel de saint Nicolas à droite, fondé en 1296 par l'ammestre Nicolas Zorn et un second autel dédié à la Vierge à gauche, fondé en 1264 et plus tard voué à Florent de Strasbourg[33]. Cet autre autel marial, fondé par Heinrich Wehelin pour stimuler la fabrique de la cathédrale, a reçu tellement d'offrandes qu'une chapelle a été construite par Erwin de Steinbach devant le jubé et y accueillit la statue de la Vierge[note 16]. L'autel de saint Nicolas est mentionné en 1383 comme étant sous le patronage des saints Timothée et Symphorien[52]. Un autel offert en 1338 par l'ammestre Nicolas Schneider et sa femme Anna était situé tout à droite, vers le chœur, à côté de la colonne, et dédié à saint Jacques[54]. Un autre autel, situé côté Sud et établi à la fin du XIIIe siècle, était sous le vocable des saints Pierre et Paul[55]. Un autel comportant une statue de sainte Anne est mentionné en 1338[56]. Enfin, trois autels se trouvaient au sommet de la galerie du jubé[38].
Traditionnellement, les jubés présentent un « autel de la Croix », dont la fonction et le sens restent incertains. Il n'existe aucune mention d'un tel autel à Strasbourg[37], mais il pourrait s'agir de l'autel matutinal, qui ne dépend pas de l'évêque mais du pape[57]. Normalement, l'autel de la Croix se trouve derrière le maître-autel, qui n'a été fondé qu'en 1321 à Strasbourg, et au centre du jubé. En France, les jubé comportent une porte centrale au lieu des deux portes des jubés allemands, ce qui exclut un autel de la Croix[58].
Dans la monographie de la nef publiée en 2023 par la Société des amis de la cathédrale de Strasbourg, Reinhard Köpf s'appuie sur plusieurs documents datant du XIIIe au XVe siècle pour donner une liste détaillées des autels, de leurs patronages et de leurs positions. Il identifie cinq autels dans la galerie (saint Florentin, sainte Marie, l'autel matutinal, saint Nicolas, et saint Hagen) et quatre sur la balustrade (sainte Anne, saint Jacques le Majeur, saints Martin et Blaise, et saints Arbogast et Josse)[59]. Il rappelle également que le nombre d'autels est difficile à estimer en l'absence des mentions de fondation ou de consécration[60]. Il suppose de plus que les patronages des autels pourraient être en lien avec les statues voisines, à l'instar de la statue de la Vierge entourée des autels mariaux[61].
Inspiration

L'art du jubé gothique a été rapproché de l'art rémois, et plus précisément de la façade de la cathédrale Notre-Dame de Reims. Dès 1931, Hans Haug souligne la parenté du jubé avec l'église abbatiale Saint-Nicaise : il observe la succession de pignons et l'alternance de baies ornées de remplages (reposant sur des colonnettes) et de baies ouvertes[62]. En 1951, Hans Reinhardt met en évidence que les sculptures du jubé dérivent de la cathédrale de Reims : il compare l'un des apôtres du jubé à un ange de l'archivolte du portail gauche de la façade de Reims ou encore il met en relation l'apôtre chauve du jubé et l'un des disciples présents lors de l'arrestation de Jésus dans l'archivolte du portail de la Passion[63]. L'inspiration rémoise du jubé permet de dater sa date de construction : le , les fondations de la façade occidentale de la cathédrale de Reims n'ont pas encore été jetées ; la conclusion est que le jubé gothique aurait été construit vers 1260. S'il avait été construit avant, alors le jubé aurait précédé, et donc inspiré, la façade de Reims : cela va à l'encontre des connaissances sur la diffusion de la sculpture gothique en France[11],[note 17].
Deux raisons pourraient expliquer l'apparition du style rémois dans le chantier de la cathédrale de Strasbourg. D'un côté, les sculpteurs rémois pourraient être partis travailler sur le jubé à Strasbourg. De l'autre côté, les sculpteurs strasbourgeois auraient pu s'inspirer de l'art rémois[note 18]. En affirmant que les peintures et les gravures du XIIIe siècle n'étaient pas assez précises, Peter Kurmann suppose que des modèles réduits ont pu être transportés jusqu'à Strasbourg[65]. Jean Wirth remet en cause cette idée : de tels modèles ne permettent pas de transmettre suffisamment de détails et il est compliqué d'appréhender le style rémois sans avoir participé à l'édification de la cathédrale de Reims. Il suppose que l'équipe chargée du jubé a quitté le chantier, car l'art rémois est absent du reste de la cathédrale Notre-Dame de Strasbourg[66]. Hans Reinhardt, également en raison de cette absence, en déduit que les artisans locaux n'ont pas été formés pour ce style : il conclut que le maître du jubé de Strasbourg est également un maître de Reims[67]. Pour Wirth, la disparité stylistique entre l'avers du jubé et le reste de la cathédrale prouve que les sculpteurs locaux ont été intégrés tardivement au projet, ou bien que le revers a été construit avant l'arrivée des artisans formés au style rémois[66].
Certaines similitudes artisitiques avec la Sainte-Chapelle de Paris ont aussi été remarquées. Par exemple, l'alignement des apôtres sur des culs-de-lampes et abrités par des dais se retrouve sur le jubé strasbourgeois et dans la chapelle parisienne[62]. En 1967, Barbara Chabrowe estime que le jubé a été conçu par des assistants ayant travaillé sur ce lieu et rejette l'hypothèse rémoise[44]. De plus, Jan Schirmer affirme, en comparant les jubés du XIIIe siècle, que le maitre d'œuvre devait connaître les tendances architecturales parisiennes de l'époque[68]. Ces ressemblances avec la Sainte-Chapelle s'expliquent par le fait que la cathédrale de Reims s'en inspire[69].
D'un point de vue architectural, le jubé de la cathédrale de Strasbourg pourrait être inspiré de celui de la cathédrale Notre-Dame de Chartres[70].
Iconographie
Le programme iconographique du jubé de la cathédrale de Strasbourg est assez unique pour son époque. Certains éléments sont fréquents pour des jubés : la présence des apôtres (qu'on retrouve à Naumbourg et à Bourges) ou encore du Jugement dernier (déjà présent sur le jubé de la cathédrale de Mayence)[note 19]. À l'inverse, l'enfance du Christ et la Passion, représentés sur de nombreux jubés du XIIIe siècle en France et en Allemagne, n'apparaît pas sur le jubé strasbourgeois. De plus, les œuvres de miséricorde n'apparaissent pas dans l'art français et, bien qu'on les trouve dans les portails de la cathédrale de Bâle et l'abbaye de Petershausen[42], sont absentes des autres jubés[71]. De même, la Vierge à la rose ne relève pas de l'iconographie de l'art français et ne trouve d'antécédent qu'à Straubing[9]. Robert Will constate également que les représentations contemporaines de l'Ancien Testament en Italie et en Allemagne ornent les chaires et les ambons plutôt que les jubés. Il suppose donc que les statues et bas-reliefs du revers étaient destinées à ce genre de mobilier[5]. Pour Reinhard Köpf, les statues des apôtres rappelaient aux chanoines leur rôle apostolique[61].
En 1965, Barbara Chabrowe soutient un mémoire de master à l'université Columbia sur l'iconographie du jubé[72]. Elle rapproche le nombre des œuvres de miséricorde avec la représentation du Jugement dernier : selon Albert Le Grand, le Jugement dernier clôt les sept périodes de l'histoire humaine. Elle met en évidence que le nombre d'apôtres sur le jubé multiplié par le nombre de prophètes donne le nombre de générations entre Adam et Jésus-Christ[21],[note 20]. James J. Rorimer fut le premier à supposer que le jubé représentait l'arbre de Jessé. Enfin, Chabrowe souligne que la Vierge au rosier, qui ne prend de l'ampleur qu'à la seconde moitié du XIIIe siècle, porte un fruit qui pourrait représenter le fruit défendu et que l'oiseau qui est posé dessus pourrait représenter la rédemption (la colombe est aussi un symbole du Saint-Esprit)[73].

