Iliade
épopée de la Grèce antique attribuée à Homère
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L'Iliade (en grec ancien Ἰλιάς / Iliás, en grec moderne Ιλιάδα / Iliáda) est une épopée de la Grèce antique attribuée à l'aède Homère. Ce nom provient de la périphrase « le poème d'Ilion » (ἡ Ἰλιάς ποίησις / hē Iliás poíēsis), Ilion (Ἴλιον / Ílion) étant l'autre nom de la ville de Troie.
| Iliade | ||||||||
Achille sacrifiant à Zeus, manuscrit de l'Iliade de la Bibliothèque Ambrosienne de Milan (Ve siècle). | ||||||||
| Auteur | Homère | |||||||
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| Pays | Grèce antique | |||||||
| Genre | Épopée mythologique | |||||||
| Version originale | ||||||||
| Langue | Grec ancien | |||||||
| Titre | Ἰλιάς | |||||||
| Lieu de parution | Grèce antique | |||||||
| Date de parution | VIIIe siècle av. J.-C. | |||||||
| Ouvrages du cycle | Cycle troyen | |||||||
| Chronologie | ||||||||
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L'Iliade est composée de 15 693 hexamètres dactyliques et, depuis l'époque hellénistique au moins, divisée en vingt-quatre chants. Le texte a probablement été composé vers 750-700 av. J.-C., mais il est possible que sa mise par écrit soit plus tardive. Dans l'Antiquité, cette épopée faisait partie d'un cycle épique, le cycle troyen, mais seules l'Iliade et l'Odyssée en ont été conservées.
L'épopée se déroule pendant la guerre de Troie dans laquelle s'affrontent les Achéens venus de toute la Grèce et les Troyens et leurs alliés, chaque camp étant soutenu par diverses divinités comme Athéna, Poséidon ou Apollon. L'Iliade détaille les événements survenus pendant quelques semaines de la dixième et dernière année de la guerre. Achille, le meilleur guerrier de l'armée achéenne, se querelle avec le roi Agamemnon, chef des Achéens, qui l'a outragé après lui avoir pris sa captive Briséis. Cela le plonge dans une grande colère (mênis), qui est le thème dominant de l'épopée. Achille décide de se retirer du combat, avec l'appui de Zeus, ce qui menace de retourner le sort de la guerre en faveur des Troyens, galvanisés par Hector, un de leurs princes et leur meilleur guerrier. Il autorise son ami Patrocle à prendre ses armes et à aller au combat, mais il est tué par Hector. Cela redirige la colère d'Achille contre Hector et provoque le retour du premier au combat, ce qui fait basculer le sort des armes en faveur des Achéens. Le récit culmine lors du duel durant lequel Achille met à mort Hector. La colère d'Achille n'est apaisée qu'après une discussion émouvante avec Priam, roi de Troie et père d'Hector, venu récupérer le corps de son fils. L'épopée se clôt sur les funérailles d'Hector.
L'Iliade forme, avec l'Odyssée, l'une des deux grandes épopées fondatrices de la littérature grecque antique, et plus largement de la littérature occidentale. C'est une des œuvres littéraires les plus influentes au monde, qui a inspiré un nombre considérable d'écrivains et d'artistes au cours des siècles, de manière directe ou plus diffuse, en particulier dans les récits guerriers et tragiques.
Composition
Homère et la question homérique

La tradition antique attribuait l’Iliade, comme l’Odyssée, à un poète nommé Homère, qui selon la vision la plus répandue aurait été un aède aveugle, dont elle croyait fermement à l'existence, sans pour autant disposer de plus d'éléments sur sa vie. Les seules biographies qui ont été faites de lui sont trop tardives pour être crédibles, son lieu de naissance et sa généalogie sont débattus, ainsi que l'époque précise durant laquelle il aurait vécu. C'était quoi qu'il en soit une figure légendaire et admirée dans tout le monde grec en raison de la très grande estime dans laquelle étaient tenues les deux épopées qui lui étaient attribuées[1],[2],[3].
À partir de la fin du XVIIIe siècle et des travaux de Friedrich August Wolf, l'existence d'Homère et surtout l'attribution de l’Iliade et de l’Odyssée à un seul auteur ont sérieusement été discutées par les spécialistes de littérature et d'histoire antiques : c'est la « question homérique ». Pour certains, dits « analystes », les deux épopées ne sont pas des œuvres suffisamment cohérentes pour être attribuables à une même personne et à une même couche de rédaction. Elles ont été composées en réunissant plusieurs récits. D'autres, dits « unitaristes » (et aussi les « néo-analystes »), considèrent en revanche que les œuvres sont cohérentes et ont été, au moins pour l'essentiel, rédigées d'un seul tenant. La question s'est complexifiée par la prise en considération des origines orales de ces épopées, mises en avant par les travaux de Milman Parry. Elles ont été manifestement élaborées à partir d'une tradition épique plus ancienne circulant oralement, dans un contexte où l'oralité dominait. Mais cela n'empêche pas de reconnaître qu'elles ont pour l'essentiel été composées à une même époque par une même personne ou du moins par un même groupe de personnes, qu'il s'agisse d'un « Homère » historique ou non, notamment parce que leur langue est cohérente et datable d'une même époque (la seconde moitié du VIIIe siècle av. J.-C.). Cela n'exclut pas non plus des remaniements postérieurs, y compris l'ajout de passages, qui n'ont néanmoins pas modifié l'essentiel des œuvres. De nos jours, la majorité des homéristes tend donc plutôt à admettre l'unité globale de l'œuvre et sa forte cohérence, et attribue les quelques disparités et incohérences observables à la fois à la composition orale et à l'ambition du dessein narratif du ou des poète(s)[4],[5],[6],[7],[8].
Datation, contexte et dimension historique


Les épopées homériques ne semblant pas faire référence à des pratiques sociales postérieures à 750-700 av. J.-C.[9],[10],[11], la période des premières décennies du VIIe siècle av. J.-C. est généralement considérée comme la plus tardive possible pour leur composition. Selon l'opinion la plus courante, elles seraient datées de la période 750-700 av. J.-C., voire jusqu'en 675[9],[2],[12]. Certains considèrent qu'elles ont été élaborées plus tardivement, dans la seconde moitié du VIIe siècle av. J.-C. (au moins en 630 pour Martin West)[13].
L'élaboration de l’Iliade est donc située aux VIIIe – VIIe siècle av. J.-C., une période riche en changements (qui trouvent des échos dans l'épopée) dans le monde grec, nommée époque géométrique en raison du style de céramique le plus courant (vers 900-700 av. J.-C.). La région sort des « âges obscurs », qui ont suivi l'effondrement de la civilisation mycénienne, avec une disparition des organisations politiques complexes et un recul important dans le domaine technique, notamment la disparition de l'écriture (le linéaire B des Mycéniens), même si les interprétations catastrophistes de cette époque ont été nuancées[14]. Le VIIIe siècle av. J.-C. est une période de « renaissance » marquée par le début de la formation d'entités politiques d'un nouveau type, les cités, l'émergence d'une élite aristocratique, une plus grande ouverture au monde (début de la colonisation grecque), la constitution de sanctuaires panhelléniques (Olympie, Delphes, etc.), et l'élaboration de l'alphabet grec, donc une réapparition de l'écriture[15],[16]. La période qui s'ouvre alors est l'époque archaïque (vers 776-480 av. J.-C.), qui voit la formation de la civilisation grecque antique[17].
Qu’elles soient l’œuvre d'une ou plusieurs personnes, les épopées homériques ont souvent été analysées comme le reflet d'une époque donnée, que ce soit celle de leur composition ou bien une période antérieure : en analysant la culture matérielle et les pratiques sociales des personnages, il serait possible d'estimer un contexte précis auquel elles font référence. Les tentatives effectuées en ce sens se sont avérées vaines, car le monde de l'épopée est une création poétique qui n'a pas de réalité historique, au même titre que la langue dans laquelle elle est racontée. Le monde homérique est certes ancré dans son contexte probable de composition (la fin des âges obscurs et le début de l'époque archaïque) et conçu pour un auditoire de cette période en partageant ses références communes, mais il renvoie aussi à des périodes antérieures (puisqu'il est censé prendre place dans un passé lointain et qu'une guerre de Troie a peut-être bien eu lieu, certes probablement moins épique) en incorporant des souvenirs de l'époque mycénienne qui sont encore présents (quoique flous et remaniés), ce qui se traduit par la présence dans les épopées du souvenir de la grandeur passée de certaines cités (Mycènes et Troie) et d'éléments matériels anciens (notamment dans l'armement, comme le casque en défenses de sanglier appartenant à Ulysse, qui a des équivalents à l'époque mycénienne). Tout cela en laissant une grande part à l'invention poétique qui crée un monde artificiel et intemporel[18],[19],[20],[21],[7],[22]. Le rapport de l’Iliade à l'Histoire est en fin de compte complexe et pluriel : elle pourrait renvoyer à une guerre passée qui a eu lieu à la fin de l'âge du bronze, elle est souvent utilisée comme source pour expliquer son contexte direct de rédaction du début de l'époque archaïque (notamment les valeurs du milieu aristocratique archaïque, ou la vie politique et militaire conduisant à la formation de la cité), et peut aussi être mobilisée pour approcher la manière dont les anciens Grecs concevaient leur propre histoire ancienne, le passé « héroïque »[23].
L’Iliade et l’Odyssée
La question de savoir si l’Iliade a été composée par la ou les même(s) personne(s) que l’Odyssée est discutée. Les similitudes structurelles entre les deux épopées indiquent qu'elles pourraient être l’œuvre d'une même personne, comme le voulait la tradition antique. La différence de tonalité pourrait s'expliquer par un auteur différent, position défendue dès l'Antiquité par une minorité et qui a bon nombre de partisans à l'époque moderne. D'autres en revanche préfèrent envisager qu'il s'agisse du même auteur, mais à une période différente de sa vie[24],[25].
L’Odyssée est généralement considérée comme une œuvre postérieure à l’Iliade. Déjà au Ier siècle le Pseudo-Longin considérait l’Iliade comme l’œuvre du génial Homère au sommet de son art, alors que dans l’Odyssée il est plus âgé, toujours talentueux mais avec moins de ferveur (il le compare à un soleil couchant)[26]. Cette chronologie est généralement acceptée par la critique moderne. Elle se voit notamment par le fait que la première emploie plus de termes et de formules archaïques, et surtout parce que l’Odyssée semble avoir été conçue comme une suite ou une sorte d'épilogue à l’Iliade, en présentant les mêmes personnages mais sans aborder les mêmes épisodes, peut-être comme une manière de la compléter en évoquant la prise de Troie et les retours des vainqueurs[24],[27],[28],[29],[30],[25],[13].
En tout cas, la personne qui a composé l’Odyssée connaissait manifestement l’Iliade. Plusieurs de ses passages pourraient avoir été construits comme une réponse à des passages de sa prédécesseuse, avec plus largement une autre vision de l'héroïsme et de la condition humaine[31].
Origines et inspirations
Le cycle troyen
La question de savoir dans quelle matière orale a pu s'inspirer l'auteur de l’Iliade a permis de dégager plusieurs pistes. L’Iliade comme l’Odyssée s'inscrivent dans un cycle d'épopées proprement grecques qui ont pour thème central la guerre de Troie et ses suites. Les autres épopées du « cycle troyen » ont été composées et mises par écrit après les épopées homériques, sans doute en s'inspirant d'elles. Aucune n'est parvenue jusqu'à nos jours, seuls des résumés étant connus. Cela indique en tout cas qu'il existait un important réservoir de récits oraux mettant en scène des héros du passé, circulant durant les âges obscurs, dans lequel les compositeurs de ces épopées ont pu puiser[32],[33],[34].
La question de savoir si ces épopées ont un fondement historique, à savoir une guerre qui a effectivement conduit sous les murailles de Troie des gens venus de l'ouest du monde égéen et s'est soldée par la prise de cette dernière, est depuis longtemps débattue. Il n'y a aucune preuve décisive en ce sens. Mais, de la même manière que l'épopée médiévale de Roland s'inspire d'un événement historique qu'elle a considérablement remanié et magnifié, il est généralement admis que le cycle troyen s'inspire d'un conflit qui a bien eu lieu, plutôt vers la fin de l'époque mycénienne, mais qui était beaucoup moins grandiose que celui chanté à l'époque archaïque[35],[36],[37],[38].
Quoi qu'il en soit, la tradition mythologique grecque ignore le principe de récit « canonique » et laisse toujours une marge de manœuvre relativement large pour remanier les récits et inventer des épisodes. Homère a donc pu apporter de nouveaux éléments au cycle troyen, comme devaient le faire après lui bien d'autres poètes. Néanmoins l'audience originelle de l'Iliade connaissait déjà les personnages principaux, les causes et la trame générale du conflit, ce qui dispense le poète de les rappeler[39],[40]. Mais cela contraint aussi dans une certaine mesure sa créativité. Il ne peut pas modifier les contours de la tradition légendaire sur Troie et les événements majeurs sont inaltérables, et décrits ou annoncés dans l'Iliade : Hector doit être tué par Achille, ce dernier trouvera à son tour la mort sous les remparts de Troie, et après de dix ans de conflit les Achéens s'empareront de la cité[41]. Il peut en revanche innover en transposant des épisodes du cycle dans son épopée, en substituant des personnages : la mort de Patrocle semble renvoyer à celle, annoncée, d'Achille, dont il est en quelque sorte le substitut ; celles de Sarpédon et d'Hector rappellent la mort de Memnon, qui a lieu après les épisodes contés par l’Iliade, car comme le premier il est un demi-dieu qui meurt en défendant Troie, et comme le second il est tué par Achille après avoir tué un de ses proches compagnons (Antiloque)[42]. Il cherche sans doute aussi à surprendre son auditoire en narrant une situation inhabituelle, durant laquelle les Achéens subissent d'importants revers face aux Troyens alors que c'est habituellement l'inverse, jusqu'à se retrouver eux-mêmes assiégés par ceux dont ils sont venus prendre la ville[43].
Comparatismes
La comparaison avec d'autres mythologies indo-européennes a également été mise en avant[44]. Les épopées homériques sont par bien des aspects les descendantes d'une tradition épique qui présente des parallèles avec d'autres cultures indo-européennes, et ont donc manifestement une origine commune « proto-indo-européenne ». Cela ressort en particulier des comparaisons entre les épopées indiennes du Mahâbhârata et du Ramayana avec les thématiques brassées dans le cycle troyen[45],[46].
La civilisation grecque antique étant vue par bien des aspects comme une ramification des civilisations du Proche-Orient ancien et de l'Égypte antique, la question des relations entre les traditions mythologiques de ces pays « orientaux » et les épopées homériques fait l'objet de nombreux débats[47]. Les thématiques de l’Iliade s'apparentent notamment par bien des aspects à celles de l’Épopée de Gilgamesh : un protagoniste mi-homme mi-dieu, qui tombe dans une grande détresse quand il perd son ami le plus proche, et relève la tête quand il parvient à accepter l'inéluctabilité de sa mort[48]. Mais il n'y a aucun argument décisif sur ce point et le sujet reste débattu. Ces similitudes peuvent simplement refléter des traditions mythologiques et épiques communes, le monde égéen étant depuis longtemps en relation avec les pays orientaux (même si ces relations s'intensifient au début de l'époque archaïque et durant l'époque orientalisante), sans emprunt direct, d'autant plus que le ou les auteurs des épopées homériques ne semblent pas avoir une bonne connaissance des pays situés plus à l'est[49],[50],[45].
De l'oral à l'écrit
Traduction : « La coupe de Nestor est commode pour y boire, mais quiconque boira dans cette coupe sera aussitôt saisi par le désir d'Aphrodite à la belle couronne[53]. »
Les épopées grecques naissent dans un monde dominé par l'oralité où elles sont chantées en public par des aèdes, les bardes ou troubadours de l'époque, qui se produisent de préférence devant un public aristocratique au cours de banquets, qui ont une grande importance dans ce milieu, ou lors de funérailles. L’Odyssée décrit d'ailleurs à plusieurs reprises ce type de performance[54]. Les épopées ont alors une fonction de divertissement, mais elles servent aussi à célébrer les valeurs du milieu des élites et à légitimer leur pouvoir[55], tout en ayant une valeur exemplaire[56].
La période des compositions des épopées homériques est une période durant laquelle l'écriture est réintroduite dans le monde grec, permettant l'incorporation d'éléments écrits dans le monde grec. Ceux-ci sont très mal documentés, car peu d'écrits de cette période sont conservés, puisque les supports employés alors sont surtout périssables. Les quelques textes datables de cette époque, comme la « coupe de Nestor » de Pithécusses (qui semble faire référence à une coupe évoquée dans le chant XI de l’Iliade), indiquent que l'écriture est rapidement employée pour écrire des poèmes. Il pourrait même s'agir de sa principale raison d'être, certains allant jusqu'à imaginer que l'alphabet grec aurait été développé pour mettre par écrit les épopées homériques, mais cela reste conjectural[57],[58],[59],[60].
La question du passage de l'oral à l'écrit est en tout cas essentielle pour comprendre la genèse de l’Iliade et sa fixation en un récit unifié. Les travaux de Milman Parry dans les années 1920-1930, poursuivis par son disciple Albert Lord, ont mis en évidence le fait que les épopées homériques présentaient de nombreux éléments facilitant leur récitation à l'oral, comme l'emploi récurrent d'épithètes, de formules, de motifs et de scènes-types, pratique qu'il retrouve chez les bardes illettrés de la Yougoslavie de son temps[61],[62],[63]. C'est un système mis au point sur de nombreuses générations, dans un processus créatif continu. Les aèdes composent donc les chansons en même temps qu'ils les récitent en public, en puisant leurs sujets dans un ensemble de récits traditionnels (notamment ceux du cycle troyen) : ce sont des œuvres fluides, dont les sujets sont certes bien connus de leur public, mais qui n'existent pas sous une forme fixe[64],[65].
Reste à déterminer quand et comment les épopées homériques ont été couchées par écrit. Certains estiment que les épopées ont circulé à l'oral pendant longtemps, au plus tard jusqu'à la version athénienne de la seconde moitié du VIe siècle av. J.-C. (position défendue par Gregory Nagy). Mais la majorité des spécialistes envisage une mise par écrit rapide, peut-être du vivant du ou des poètes ayant composé l’Iliade et l’Odyssée. Cela est justifié notamment par l'ampleur considérable des deux œuvres et le contexte d'apparition de l'écriture. L'écriture se serait faite soit sous la dictée du ou des compositeur(s), ce qui en ferait un texte fondamentalement oral, ou bien de sa ou leur main(s) même(s), ce qui en ferait une œuvre écrite, mais dérivée d'une tradition orale. Dans tous les cas, l’Iliade se situerait à la charnière de l'oral et de l'écrit, durant une période de transition. Ce poème serait le produit final et la culmination d'une tradition orale, en même temps que le début d'une tradition écrite[66],[67],[68],[12].
Variantes et éditions
Bien qu'il soit généralement admis que l’Iliade a été composée vers la fin du VIIIe siècle av. J.-C., la version originale du texte n'est pas connue[69]. Les textes antiques sont des œuvres fluides ne circulant pas sous une forme stable, mais pouvaient faire l'objet de diverses modifications au gré des copies, des passages étant souvent remaniés voire ajoutés, ce qui leur donnait dans l'Antiquité un aspect protéiforme. Il est ainsi souvent estimé que le chant X est un ajout postérieur[16].
La plus ancienne tentative de donner une édition stable aux épopées homériques date de la fin du VIe siècle av. J.-C. et a lieu à Athènes. Les épopées étant déclamées par des rhapsodes lors de la fête des Grandes Panathénées, mais chacun donnant une variante différente, le tyran qui dirigeait alors la cité, Pisistrate (ou un membre de sa famille), aurait voulu qu'une seule version soit récitée, et aurait commandité un travail d'édition. C'est d'ailleurs la plus ancienne version écrite du texte dont on ait connaissance, mais elle n'est connue que par des citations qui font apparaître qu'elle est différente de celle qui nous est parvenue. Elle n'a pas supplanté les autres variantes, pas même à Athènes[70],[71],[72]. Mais par les citations de l'épopée présente dans les écrits des philosophes et des poètes de l'Athènes classique (Ve – IVe siècle av. J.-C.), dont Platon, il semble que le texte soit déjà plus ou moins celui qui est lu de nos jours[73].
Le travail d'édition décisif est l’œuvre des savants de la Bibliothèque d'Alexandrie des IIIe – IIe siècles av. J.-C., en particulier Zénodote, Aristophane de Byzance et Aristarque de Samothrace. Ils disposent de plusieurs versions de l’Iliade et procèdent à un important travail d'édition critique (accompagné de commentaires savants), impliquant le tri et la suppression des passages les plus suspects à leurs yeux de ne pas être des originaux. On leur doit aussi la division du texte en 24 chants. Ces versions « alexandrines », notamment l'édition d'Aristarque qui joue un rôle majeur, ont toujours fait l'objet de critiques. Il n'en existe pas de version intégrale. Après cela, même s'il n'y a pas de standardisation à proprement parler, les variantes semblent présenter moins de divergences qu'auparavant[74],[75],[76],[72],[77].
La coexistence de variantes durant l'époque médiévale est attestée par les différents manuscrits médiévaux connus datés du Xe (notamment Venetus A) au XIIIe siècle, qui dérivent de modèles différents. Des éditions par collation de variantes différentes sont effectuées dans les siècles suivants, une grande importance étant accordée aux lectures des érudits alexandrins, en premier lieu Aristarque, qui sont connues par des commentaires courts (scholies) figurant en marge des manuscrits médiévaux. La première édition imprimée, due à Démétrios Chalcondyle, date de 1488. Les éditions modernes peuvent s'appuyer une meilleure connaissance de la langue homérique, mais elles ne sont pas pour autant uniformes, car la lecture de certains passages est débattue, là encore en relation à l'héritage controversé des éditions alexandrines. Certaines s'appuient principalement sur les modèles médiévaux, d'autres intègrent des éléments issus de papyrus antiques redécouverts[78],[77]. En tout état de cause, le nombre de divergences entre les différents exemplaires postérieurs au IIe siècle av. J.-C. reste très limité (surtout au regard de l'ampleur du texte), ce qui permet aux spécialistes de disposer d'une base de travail fiable[79],[80].
- Folio 24r du manuscrit Venetus A, Xe siècle. Comme l'indique le titre en rouge au milieu de la page, il s'agit de la fin du premier chant et du début du second (ΙΛΙΑΔΟΣ B). Le texte du poème est accompagné d'au moins cinq types de scholies.
Intrigue
Résumé
Le chant I s'ouvre sur la dispute entre Achille et Agamemnon, car le second a pris au premier sa part d'honneur, la captive Briséis. Achille se retire des combats, et demande à sa mère, la déesse Thétis, d'obtenir de Zeus que les Achéens perdent tant qu'ils ne se sont pas excusés, ce qu'elle fait. Le chant II passe en revue les combattants achéens (catalogue des vaisseaux) puis troyens et alliés, et le combat s'engage. Le chant III est marqué par une trêve pour duel entre Pâris et Ménélas, interrompu par les dieux pour sauver le premier. Les combats reprennent à l'instigation des Olympiens (chant IV), s'ensuivent une série de batailles et de duels (aristie de Diomède aux chants V et VI)[81],[82].
Au chant VIII, les Troyens emmenés par Hector parviennent à enfoncer les lignes achéennes et à s'approcher dangereusement de leurs navires. Au chant IX, une ambassade achéennes tente d'obtenir le retour d'Achille, puis au chant X une attaque nocturne de Diomède et d'Ulysse élimine des alliés des Troyens. Le troisième jour de combat débute au chant XI, et la déroute achéenne se poursuit (avec au chant XIV la « tromperie de Zeus » par Héra pour le tenir à l'écart), jusqu'à ce que les Troyens tentent d'incendier les bateaux achéens (chant XV). Devant cette situation désespérée, Patrocle obtient d'Achille ses armes et part au combat. Après une série d'exploits, il est tué par Hector aidé d'Apollon (chant XVI)[83],[84].
Au chant XVII, Achille, avide de vengeance, décide de retourner au combat, même s'il sait que cela causera sa perte. Sa mère obtient qu'Héphaïstos lui forge de nouvelles armes. Il se réconcilie avec Agamemnon (chant XIX), et s'ouvre la quatrième journée de combat durant laquelle il dirige la contre-attaque achéenne et force les Troyens à se retrancher à nouveau derrière leurs murailles (chants XX et XXI). Son duel tant attendu avec Hector intervient au chant XXII, conclu par la mise à mort du prince troyen, avec l'appui d'Athéna. Au chant XXIII se déroulent les funérailles de Patrocle. Au chant XXIV, après avoir outragé le cadavre d'Hector pendant plusieurs jours, Achille, ému par l'intervention de Priam, sympathise avec celui-ci et lui restitue le corps de son fils. Le récit se conclut sur les funérailles d'Hector[85],[86].
Structure
L’Iliade est une épopée d'une ampleur considérable : 15 693 vers, donc quasiment 16 000, ce qui est plus que l’Odyssée (un peu plus de 12 000 vers), et surtout beaucoup plus que les autres épopées archaïques qui sont parvenues jusqu'à nous[87]. Au rythme d'une dizaine de lignes par minute, il est estimé qu'il faudrait environ 26 heures pour la réciter intégralement, donc au moins trois journées[88].
L'unité du récit
Dès l'Antiquité, Aristote avait mis en avant le fait que l’Iliade, comme l’Odyssée, était composée autour d'une unité d'action, tour de force qui explique pourquoi elles étaient selon lui supérieures aux autres épopées sur le cycle troyen[89] :
« c'est précisément sur ce point qu'Homère est un poète extraordinaire et sans égal. Alors même qu'elle a un début et une fin, il n'a pas entrepris de composer un poème sur la guerre de Troie dans sa totalité. En effet, son intrigue aurait été trop étendue pour être facilement embrassée du regard ; ou alors, avec une longueur plus modérée, elle aurait été trop compliquée à force de diversité. Bien plutôt, il en a sélectionné qu'une seule partie, et s'est servi du reste sous forme d'épisodes comme le catalogue des vaisseaux et de nombreux autres épisodes dont il parsème le poème. »
— Aristote (trad. P. Destrée), Poétique, 1459a, 30-35[90].
Cette épopée n'est pas à proprement parler un récit de la guerre de Troie mais plutôt un récit qui prend place durant celle-ci[91], puisqu'elle se focalise sur certains épisodes de la dernière année du conflit. Suivant ce qui est exposé dans ses premiers vers, c'est un récit de la colère du meilleur des guerriers impliqués dans le conflit, Achille, et de ses conséquences[92],[93],[94],[95]. Selon Paul Mazon :
« Que prétend nous conter l’Iliade ? Ne nous laissons pas abuser par son titre ; ce n’est pas la guerre de Troie. L’histoire de la prise d’Ilion enveloppe le sujet du poème ; elle lui sert de fond : elle ne fait pas le propos de l’auteur. Ce propos, il l’a clairement exposé au début de ce qui est aujourd’hui le Ier Chant de l’Iliade : c’est l’histoire d’une colère humaine, des conséquences qu’elle a entraînées, de l’apaisement dans lequel elle s’est éteinte. (…) Il n’est pas douteux qu’il y ait là une conception de génie. Colère, amitié, soif de vengeance sont sans doute thèmes courants dans l’épopée ; mais la combinaison de ces passions successives dans l’âme du même personnage, ainsi que les interventions divines qui en favorisent le développement, tout cela trahit un plan réfléchi, qui ne peut être dû qu’à un grand poète[96]. »
L'intrigue est concentrée sur un temps limité : elle ne couvre qu'une cinquantaine de jours d'un conflit de dix ans, l'essentiel du récit se déroulant sur cinq voire trois journées[97],[16]. Peu d'événements significatifs se produisent à l'échelle du conflit : la dispute d'Achille et d'Agamemnon, les morts de Sarpédon, de Patrocle et d'Hector[97]. Elle est également très concentrée dans l'espace : la ville de Troie, le campement des Achéens, et la plaine entre les deux qui sert de champ de bataille, auxquels il faut ajouter l'Olympe depuis laquelle les divinités assistent au spectacle[98],[16].
La narration est pour l'essentiel cohérente, ce qui plaide en faveur d'une composition unique. La seule anomalie manifeste est le chant X, dont la présence fait moins sens dans le récit général, et qui est donc souvent considéré comme un ajout postérieur[99],[100],[16]. Les scènes de combat occupent certes une grande partie du récit, mais elles sont entrecoupées de scènes entre les humains, dans le camp achéen ou à Troie, qui mettent plus l'accent sur les relations humaines, rehaussent les temps forts du récit et ses aspects tragiques, ainsi que de scènes situées dans le monde divin, qui ont des effets similaires, les décisions et actions divines étant essentielles pour l'évolution du récit. Sur ce point aussi, l'unité du récit et son dessein d'ensemble ne sont pas affectés[101].
Subdivisions et schémas d'ensemble
Dès l'Antiquité, au plus tard à l'époque hellénistique, l’Iliade comme l’Odyssée sont divisées en 24 chants ou livres, qui correspondent aux 24 lettres de l'alphabet grec. Leur longueur est inégale (de 424 vers au XIX à 909 vers au V[102]) et ce découpage, à plusieurs reprise arbitraire, pourrait être plus dicté par les besoins de la récitation orale du texte qu'une logique interne[99].
Le récit peut se découper en unités plus larges et cohérentes, qui renvoient peut-être aussi à la récitation orale, en sachant que l'épopée n'était pas forcément récitée intégralement, mais qu'on pouvait faire le choix de n'en déclamer qu'une partie, à condition qu'elle constitue un ensemble intelligible par lui-même[103]. Plusieurs analyses ont mis en avant une structure tripartite, qui pouvait permettre de faire une pause et de réciter l'intégralité de l'épopée sur trois jours[89], scandées par des décisions et des discours cruciaux d'Achille et de Zeus qui servent de pivots dans l'intrigue[104], même si elles ne s'accordent pas exactement sur les points de bascule : soit les chants 1-7, 8-17 et 18-24[105] ou 1 à 9, 9 à 18 et 19 à 24[16]. Les premiers chants servent notamment à récapituler et rejouer le début de la guerre de Troie (présentation des forces en présence, de l'origine du conflit, de l'impossibilité de la paix)[105],[16]. La seconde partie s'intéresse plus aux conséquences destructrices de la colère d'Achille et de son retrait, aux questions morales qu'elle pose, ce qui en fait une partie plus originale, spécifique à l’Iliade parmi la tradition épique[106]. La dernière partie porte à leur paroxysme les récits de mort et de destruction, annonçant aussi bien la mort d'Achille que la chute de Troie[107], avant de trouver une conclusion dans l'apaisement et la compassion[25].
Dans ses grandes lignes, son intrigue est relativement simple et répond à des schémas connus dans d'autres récits traditionnels : « le scénario de base est classique, souvent appelé “retrait – dévastation – retour”, dans lequel un héros se retire du combat (souvent à la suite d'une querelle avec son chef), le désastre s'abat ensuite sur ses compagnons, et finalement il revient et remporte la victoire[108]. »
Le récit suit aussi une construction « annulaire » dans laquelle le chant du début et celui de la fin se répondent, de manière symétrique[109], ou à l'envers[110] : « (le récit) commence au livre 1 par une intervention négative d'Apollon, le refus d'Agamemnon de rendre Chryséis à son père et deux visites de Thétis, d'abord sur terre lorsqu'elle est appelée par son fils, puis auprès de Zeus ; il se termine au livre 24 par une intervention positive d'Apollon, le retour du corps d'Hector à son père et deux visites de Thétis, d'abord sur l'Olympe lorsqu'elle est appelée par Zeus, puis auprès de son fils sur terre[111]. »
Élargissement
Cette relative simplicité se complexifie néanmoins quand on va dans les détails (bien que la narration de l’Iliade soit moins complexe que celle de l’Odyssée). Des digressions et des préfigurations élargissent considérablement le champ de l'intrigue, ajoutant divers épisodes secondaires, qui ne se déroulent pas durant la période couverte par le récit principal, notamment ceux liés au conflit troyen. Le catalogue des vaisseaux du chant II évoque l'origine des guerriers achéens et leur mobilisation initiale dans le port d'Aulis qui leur a servi de lieu de départ. Le chant III évoque l'union de Pâris et d'Hélène et l'outrage à Ménélas, cause du conflit. Le jugement de Pâris qui a ouvert la voie à cette union est également évoqué par des allusions. Diverses évocations prophétisent l'issue du conflit, notamment la mort d'Achille (préfigurée par celle de Patrocle et annoncée par Hector mourant) et la chute de Troie (symbolisée et préparée par la mort d'Hector, annoncée par plusieurs personnages)[112]. C'est par ces aspects que l’Iliade a aussi pu être vue comme un récit de toute la guerre de Troie[16],[113],[114]. Le poème sur Achille s'est imposé avec le temps comme le poème sur Troie/Ilion, ce qui explique qu'il ait reçu un titre renvoyant à cette cité et non à son protagoniste[115].
Cela est conforté par la « suite » de l’Iliade, l’Odyssée, qui prend le relais en évoquant les épisodes notables se déroulant à partir de la chute de Troie et jusqu'au retour d'Ulysse, le dernier des vainqueurs, dont le fameux épisode du cheval de Troie. Les deux épopées homériques combinées couvrent donc l'entièreté de la saga troyenne[116].
Invocation et prologue
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Μῆνιν ἄειδε, θεὰ, Πηληιάδεω Ἀχιλῆος |
Déesse chante-nous la colère d'Achille, de ce fils de Pélée, |
Cette colère d'Achille fils de Pélée, déesse, chante-là ! |
| οὐλομένην, ἣ μυρί’ Ἀχαιοῖς ἄλγε’ ἔθηκε, | colère détestable qui valut aux Argiens d'innombrables malheurs, | Je la maudis. Aux Achéens, elle imposa mille douleurs |
| πολλὰς δ’ ἰφθίμους ψυχὰς Ἄϊδι προΐαψεν | et jeta dans l'Hadès tant d'âmes de héros, | elle jeta dans l'Invisible tant d'âmes solides |
| ἡρώων, αὐτοὺς δὲ ἑλώρια τεῦχε κύνεσσιν | livrant leurs corps en proie aux oiseaux | de héros, et d'eux fit le butin des chiens |
| οἰωνοῖσί τε πᾶσι· Διὸς δ’ ἐτελείετο βουλή[N 1]· | comme aux chiens : ainsi s'accomplissait la volonté de Zeus. | et le repas des oiseaux. La décision de Zeus s'accomplissait. |
| (traduction Robert Flacelière)[117] | (traduction Pierre Judet de la Combe)[118] |
Cette invocation permet de présenter dès le début le thème central et le protagoniste du récit : la « colère », μῆνις / mênis (le premier mot de la version originale de l'épopée), du héros Achille, et sa dispute avec Agamemnon[92],[119],[120],[121].
Le récit commence alors que la guerre de Troie dure depuis bientôt dix ans. Elle oppose les Achéens venus de toute la Grèce, aux Troyens et à leurs alliés. Face à la cité fortifiée, les centaines de navires des assiégeants reposent sur la plage et leur servent de campement. Les Achéens ont affirmé leur supériorité militaire, mais les puissantes murailles de Troie restent infranchissables. Les Achéens conduits par Achille ont également attaqué d'autres régions de l'Asie mineure, où des cités alliées de Troie ont été détruites. C'est d'ailleurs le partage des captives prises dans ces cités qui est à l'origine de la querelle entre le meilleur guerrier achéen et le chef de l'expédition, Agamemnon, qui sert de point de départ à l'épopée homérique[122].
La colère et le retrait d'Achille

Au chant I, Agamemnon, le chef des Achéens, retient prisonnière Chryséis, la fille de Chrysès, un prêtre troyen d'Apollon. Ce dernier tente de convaincre Agamemnon de libérer sa fille, en lui proposant en échange une victoire contre les Troyens. Agamemnon refuse et le chasse. Le prêtre implore alors Apollon de faire périr les Achéens sous ses flèches, ce qu'il fait. Les flèches pleuvent et la peste se propage pendant neuf jours. Au dixième jour, le devin Calchas révèle la cause du mal, et Agamemnon accepte alors de libérer Chryséis, à condition que les Achéens lui offrent autre chose en échange. Achille s'indigne de la proposition, car les butins de guerre ont déjà été partagés, et Agamemnon s'était déjà taillé la part du lion. Agamemnon menace alors d'avoir en dédommagement Briséis, en la prenant à Achille dont elle était la captive.
Furieux et se sentant spolié, Achille décide de cesser de combattre avec ses Myrmidons aux côtés des Achéens et de rentrer chez lui. Pour se venger de l'affront d'Achille, Agamemnon décide finalement de bel et bien prendre Briséis en échange de Chryséis. Hors de lui, Achille aurait tué Agamemnon si Athéna n'était pas intervenue pour le calmer. L'agora est rompue, et Briséis sera finalement enlevée par les hommes d'Agamemnon, contre lesquels Achille ne veut pas se battre, car innocents. Se sentant humilié, il invoque sa mère, la Néréide Thétis, et lui demande d'influer sur Zeus pour que celui-ci donne la victoire aux Troyens. Elle obtient de Zeus la promesse d'une victoire troyenne. En parallèle, Chryséis a été rendue à son père, et de nombreux sacrifices ont été faits au nom d'Apollon. Chrysès conjure donc Apollon de faire cesser les afflictions dont sont victimes les Achéens.
« Zeus Père, si jamais, parmi les Immortels, j'ai pu parler, agir pour te rendre service, exauce ma prière. Honore mon enfant, que menace entre tous un précoce trépas. Voici que le seigneur du peuple Agamemnon vient de lui faire outrage : il a ravi sa part d'honneur et la détient, l'en ayant dépouillé. Toi du moins, Olympien, Zeus aux desseins prudents, montre-lui ton estime. Accorde la victoire aux Troyens, tant qu'Achille n'aura pas obtenu des Achéens plus grand honneur, plus grande gloire. »
— Homère (trad. R. Flacelière), Iliade, I, 503 à 510[123].
La reprise des combats
Au chant II, trompé dans son sommeil par un songe envoyé par Zeus, Agamemnon s'éveille certain de la victoire de ses troupes. Lors du conseil des chefs, il raconte précisément son rêve à quelques-uns de ses plus proches, puis, pour mettre à l'épreuve l'ensemble des troupes, feint de vouloir quitter le siège de Troie. Les guerriers préparent leur retour après neuf années de siège, mais Ulysse, roi d'Ithaque, parvient à les dissuader de partir. Les deux armées s'apprêtent à combattre et le narrateur détaille les forces en présence dans un passage traditionnellement appelé Catalogue des vaisseaux, qui est suivi du Catalogue des Troyens : les Achéens venus de toute la Grèce sur un grand nombre de vaisseaux feront face aux troupes des chefs troyens et de leurs alliés dardaniens, lyciens, phrygiens et thraces.

Le troyen Pâris, fils du roi Priam, saisi d'effroi à la vue de Ménélas, dont il a enlevé l'épouse, Hélène, événement qui est la cause du conflit. À la suite des durs reproches de son frère, le vaillant Hector, Pâris propose aux Achéens que Ménélas lui soit opposé en combat singulier, afin d'éviter une hécatombe à son peuple. Tandis que, du haut des remparts de Troie, Hélène énumère à Priam les chefs grecs, le pacte est conclu. Le duel s'engage et tourne rapidement à l'avantage de Ménélas, combattant expérimenté, au détriment du frêle et jeune Pâris. Mais celui-ci est sauvé d'une mort certaine par l'intervention divine d'Aphrodite, qui le soustrait au combat et le dépose dans Troie.
Sur l’Olympe, Zeus souhaite faire reconnaître la victoire de Ménélas, afin qu'une paix soit conclue, épargnant ainsi la ville. Mais Héra, qui souhaite ardemment la victoire des Achéens, demande à Athéna de pousser les Troyens à violer leurs serments de paix. Athéna convainc alors Pandare de décocher une flèche à Ménélas afin de briser la trêve, ce qui survient effectivement.
Pendant la revue de ses troupes, Agamemnon exhorte au combat les plus grands de ses chefs : Idoménée, les deux Ajax (Ajax fils de Télamon et Ajax fils d'Oïlée), Nestor, Ulysse et Diomède –, et les combats reprennent.
Dans la furie de la bataille, les Achéens galvanisés massacrent un grand nombre de Troyens. Diomède s'illustre en particulier, soutenu par Athéna, au cours d'une aristie, en tuant, entre autres, Pandare, et en blessant Énée et sa mère, la déesse Aphrodite, venue le secourir. Les dieux s'impliquent alors dans les combats : Apollon sauve Énée en le soustrayant au champ de bataille, puis exhorte son frère Arès à s'engager aux côtés des Troyens. Ces derniers se ressaisissent et Hector, enflammé par les paroles de Sarpédon, mène ses troupes au combat avec le soutien d'Arès. Inquiètes de ce retournement de situation, Héra et Athéna s'arment et apportent leur secours aux Achéens défaits par le dieu de la guerre, qui est à son tour blessé par Diomède, seul mortel à pouvoir apercevoir les dieux. Enfin, dieux et déesses remontent à l'Olympe porter leur discorde devant Zeus.

Le combat continue de faire rage, les meilleurs guerriers des deux camps s'affrontant mortellement. Cependant, après avoir évoqué les liens d'hospitalité qui unissaient naguère leurs ancêtres, Diomède et Glaucos le Lycien cessent leur duel et échangent des présents. Hector se retire du combat et regagne la ville. Là, il demande à Hécube, sa mère, de prier Athéna pour la victoire des Troyens. Les femmes rejoignent le temple de la déesse. Près des portes Scées, Hector fait ses adieux à son épouse, Andromaque, et à son tout jeune fils Astyanax. Il retrouve ensuite son frère Pâris et le convainc de rejoindre la bataille avec lui.
Cela dit, le lumineux Hector tendit la main vers son enfant
qui, dans un recul, cria et se pencha vers le sein
de la nourrice à la belle ceinture. La vue de son père l’effrayait.
Le bronze et les crins de cheval en panache lui faisaient peur,
terribles quand ils oscillaient au sommet du casque.
Le père et la mère souveraine éclatèrent de rire.
Le lumineux Hector enleva tout de suite le casque de sa tête
et le déposa à terre, tout brillant.
Puis il embrassa l’enfant chéri et le fit sauter dans ses mains.
— Homère (trad. P. Judet de La Combe), Iliade, VI, 466 à 474[124].
Guidé par les plans d'Apollon et d'Athéna, Hector provoque les chefs grecs en duel. C'est Ajax, fils de Télamon, qui est tiré au sort pour l'affronter. À la faveur de la nuit, le duel doit cesser sans qu'un vainqueur puisse être désigné, bien qu'Hector soit blessé. Les deux hommes, en signe d'estime et de respect, s'offrent de nombreux présents. Une trêve temporaire est décidée par les deux camps. Elle est mise à profit pour honorer les nombreux morts qui jonchent le champ de bataille. Les Achéens décident et mettent en œuvre la construction d'un fossé et d'un mur devant leurs navires tirés sur la plage.
L'ambassade à Achille et la Dolonie
Au petit jour, au début du chant VIII, Zeus exige des dieux qu'ils restent neutres. Depuis les sommets du mont Ida surplombant le champ de bataille, il pèse sur sa balance d'or les destinées des deux armées. Celle-ci penche en faveur des Troyens et de fait, dès la reprise des combats, ils prennent l'avantage grâce à la fougue d'Hector, qui pousse ses troupes vers le rivage et les remparts des Achéens. Athéna et Héra ne peuvent rester sans agir face au repli des Grecs. Elles désobéissent à Zeus en secourant ces derniers, mais sont rapidement et vertement rappelées à l'ordre. Quand la nuit tombe, pour ne pas perdre leur avantage, cinquante mille Troyens campent dans la plaine.
Dans le campement achéen, l'inquiétude est grande. Agamemnon évoque la possibilité d'abandonner le siège et de rentrer en Grèce, ce à quoi Ulysse et Nestor sont farouchement opposés. La solution serait de ramener Achille à la raison et de le convaincre de se joindre au combat. Agamemnon est prêt à s'excuser, à rendre Briséis et à couvrir Achille de présents, immédiatement et dans le futur par la promesse d'union avec l'une de ses filles et le don de plusieurs de ses cités en Argos. Il lui envoie Ulysse, Ajax et Phénix en ambassade afin de le convaincre. Achille reçoit dignement et écoute ses compagnons mais reste inflexible : il a l'intention de regagner sa patrie dès le lendemain — tout en évoquant la possibilité de demeurer sur place — et propose à Phénix de se joindre à lui. Ulysse et Ajax s'en retournent annoncer la mauvaise nouvelle à Agamemnon.

Afin de connaître les intentions des Troyens, le chef des Achéens, sur les conseils du sage Nestor, décide d'envoyer Diomède et Ulysse espionner leurs ennemis. Dans le camp adverse, Hector envoie Dolon en reconnaissance près du campement des Grecs. Mais Dolon est capturé par les deux espions achéens puis exécuté par Diomède après avoir livré des renseignements stratégiques et malgré ses suppliques. Poussant leur avantage, Ulysse et Diomède massacrent les Thraces, alliés des Troyens, et leur chef Rhésos, alors qu'ils sont endormis près du feu et ramènent leurs chevaux auprès des navires. Cet exploit ravive l'espoir d'une victoire prochaine parmi les Achéens. Cet épisode qui occupe le chant X, appelé la « Dolonie », d'après le nom de Dolon, pourrait être une insertion postérieure au récit, tant il s'apparente à un intermède sans lien direct avec l'intrigue principale.
La déroute des Achéens et la mort de Patrocle
Au matin, au chant XI, la bataille reprend, et sous la pression des exploits d'Agamemnon, les Troyens reculent jusqu'aux remparts de leur cité. Mais Zeus envoie sa messagère Iris assurer Hector de son soutien et lui indiquer de contre-attaquer dès qu'Agamemnon sera blessé, ce qui finit par survenir. Ulysse, Diomède, Machaon et Eurypyle sont touchés à leur tour et les Grecs se replient vers leurs tentes. Achille, inquiet de voir revenir tant de braves guerriers durement blessés, s'inquiète de la tournure que prennent les évènements et demande à Patrocle de s'en enquérir. Sur les conseils de son compagnon, il court s'informer auprès du vieux sage Nestor. Celui-ci l'incite à convaincre Achille de reprendre le combat. Mais Patrocle va porter secours à Eurypyle dans sa tente. Le moral des Achéens est de nouveau au plus bas.
Ayant poursuivi les fuyards dans la plaine, ce sont désormais les Troyens et leurs alliés qui assiègent leurs ennemis avec une grande force. Sous les violents assauts d'Asios, de Sarpédon et de Glaucos, les remparts vacillent, malgré la résistance héroïque des meilleurs combattants achéens. Enfin, Zeus accorde à Hector de franchir le large fossé à la tête de ses troupes et de fracasser les lourdes portes du campement. Les combattants troyens se ruent dans cette brèche. À l'intérieur des remparts, Hector fait rage, selon les desseins de Zeus.

Refusant la défaite imminente des Achéens et la mise à sac de leur camp et de leurs navires, Poséidon lui-même s'engage dans la bataille. Ainsi stimulés, Idoménée et Mérion, en furie, massacrent de nombreux Troyens, parmi lesquels Asios et son aurige Alcathoos. Les Troyens Énée, Pâris, Hélénos et Déiphobe s'illustrent également par leur bravoure et leurs ravages.
Malgré ces actes valeureux, les combattants troyens se replient temporairement sous une contre-attaque des Grecs. Mais, épaulés par Zeus, ils reprennent le dessus et recommencent à ravager le campement achéen. La situation est désespérée et Agamemnon propose à nouveau de sonner la retraite, mais Poséidon exhorte les Grecs, leur redonnant confiance. Héra détourne Zeus de la bataille grâce à un ruban avec lequel elle le séduit et le laisse endormi sur les cimes du Gargare après l'amour : cette scène fait partie de la Dios apatè (traduit par « tromperie de Zeus » ou encore « Zeus berné »). Zeus ainsi neutralisé, Poséidon peut désormais secourir efficacement les Achéens, qui mènent une contre-attaque rageuse et victorieuse, tuant de nombreux Troyens. Hector lui-même est blessé et doit être évacué par ses compagnons auprès du fleuve Scamandre.
Au début du chant XV, à son réveil, Zeus, furieux d'avoir été trompé par sa femme Héra, intime à Poséidon l'ordre de se tenir à l'écart de la lutte. Préoccupé par le sort d'Hector, il envoie à son chevet Apollon, qui a tôt fait de le guérir et l'inspirer. Le valeureux Troyen peut alors à nouveau semer la mort et la panique dans les rangs des Grecs. Patrocle, effrayé, quitte son ami Eurypyle pour accourir vers Achille. Malgré une résistance héroïque d'Ajax auprès des navires, les Achéens épuisés cèdent et Hector arrive jusqu'aux premiers rangs de nefs pour commencer à y mettre le feu.
Devant l'urgence de la situation, Achille autorise Patrocle à mener les Myrmidons au combat à condition qu'il se contente de repousser les assaillants sans chercher à prendre la cité de Troie. Ayant revêtu les armes divines qu'Achille lui a prêtées, Patrocle exhorte les Myrmidons. Il parvient à faire reculer les combattants troyens et tue Sarpédon que Zeus se résigne, attristé, à voir périr. Apollon est envoyé pour récupérer son corps sans vie et l'envoyer en Lycie, et pour donner à Hector de l'ardeur au combat. Grisé par ses succès, Patrocle désobéit à Achille et pousse sa contre-attaque jusqu'aux remparts de Troie tuant encore le conducteur du char d'Hector. Il est alors frappé dans le dos par Apollon, puis par Euphorbe, et achevé par le prince troyen.
« Et Patrocle, dompté par le coup de Phoebos et la lance d'Euphorbe, recule vers les siens pour éviter la mort. Mais aussitôt qu’Hector voit Patrocle au grand cœur se retirer, blessé par l'airain pénétrant, il traverse les rangs et s'approche de lui, puis, de sa javeline, il le frappe au bas-ventre et pousse à fond le bronze. Le preux tombe avec bruit, et l'armée achéenne en ressent un grand deuil. »
— Homère (trad. R. Flacelière), Iliade, XVI, 816 à 822[125].
S'engage alors une âpre bataille autour du corps de Patrocle, qui occupe le chant XVII : Hector et Énée tentent de s'en emparer ainsi que des chevaux d'Achille. Mais les Achéens, Ménélas et Ajax en particulier, défendent héroïquement la dépouille de leur compagnon. Hector parvient cependant à en arracher les armes d'Achille, son casque et son armure, dont il se revêt. Inspiré par Zeus, il repousse les combattants achéens vers les nefs, qui, soutenus par Mérion et les deux Ajax, finissent par emporter le corps de Patrocle dans leur campement.
Le retour d'Achille au combat et la mort d'Hector

Au début du chant XVIII, c'est à Antiloque que revient la lourde tâche d'informer Achille de la mort de son compagnon. Accablé de douleur, couvert de cendres et prostré à terre, Achille jure de le venger au plus vite. Sa mère Thétis lui demande de patienter une nuit, afin de permettre à Héphaïstos de lui forger de nouvelles armes. Le dieu boiteux se met au travail. Achille quitte sa tente et bondit hors du camp pour crier sa douleur et sa rage, et ses hurlements épouvantent les Troyens. De leur côté, ceux-ci tiennent conseil, et le sage Polydamas prodigue à Hector des conseils de prudence que ce dernier ignore. Son labeur achevé, Héphaïstos remet à Thétis un bouclier étincelant et magnifiquement orné, une cuirasse, un casque et des cnémides splendides pour Achille. La longue description des ornements du bouclier forgé par Héphaïstos constitue la première ekphrasis connue de la littérature.
Devant l'armée achéenne, Achille se réconcilie avec Agamemnon. En échange de sa bonne volonté, il reçoit comme prévu un grand nombre de présents, dont la belle Briséis, qu'Agamemnon jure n'avoir jamais possédée. En préparation de la bataille à venir, les guerriers se restaurent, mais Achille, voulant se consacrer uniquement à la vengeance de son compagnon, refuse toute nourriture. Équipé de ses nouvelles armes, il souhaite partir au combat sur le champ, malgré les avertissements de son cheval Xanthos qui lui promet une mort prochaine.
Au début du chant XX, Zeus convoque une assemblée des dieux durant laquelle il autorise chacun à intervenir à sa guise dans la bataille. Chacun choisit son camp et fourbit ses armes. Malgré l'épouvante des Troyens à la vue d'Achille, Énée s'élance vaillamment contre lui, inspiré par Apollon. Loin d'égaler Achille au combat, il est vaincu mais sauvé par Poséidon. Hector et Achille, parvenus à portée de voix, commencent à s'affronter, mais Apollon, inquiet pour la vie d'Hector, fait disparaître celui-ci du champ de bataille. Furieux, Achille fait un grand massacre parmi les Troyens affolés.
Sous les coups d'Achille, de nombreux combattants de Troie se jettent et périssent dans le fleuve Scamandre. Celui-ci est révolté d'être ainsi souillé du sang des guerriers, aidé du fleuve Simoïs, il combat farouchement Achille, manquant de le noyer. Héra envoie alors Héphaïstos, qui parvient à faire reculer le fleuve par un feu divin brûlant et évaporant ses eaux. Dans la bataille, Apollon dresse Agénor contre Achille, puis finit par prendre sa place, simule la fuite afin qu'Achille lui coure après, autorisant ainsi la retraite des Troyens qui s'engouffrent tous dans les portes de la cité.
Le chant XXII narre le duel tant attendu entre Achille et Hector. Ce dernier, malgré les supplications de ses parents, Priam et Hécube, s'est résolu à combattre Achille et l'attend seul, devant les remparts de Troie. Mais à la vue de son ennemi, il est épouvanté et dans un premier temps prend la fuite. Tandis qu'Achille poursuit Hector sur trois tours des murs de la cité, Zeus pèse sur sa balance d'or les destinées des deux guerriers : Hector est condamné. Athéna, déguisée, ramène Hector à la raison et le convainc d'affronter son destin et Achille. Le combat ne dure guère mais avant de mourir — frappé par la pique d'Achille au cou, au seul endroit où la cuirasse, qui fut celle du Peléide prise sur la dépouille de Patrocle, ne le protège pas —, Hector révèle à Achille qu'il périra sous le trait de son jeune frère Pâris. Le vainqueur se saisit de la dépouille de son ennemi qu'il attache à son char par les tendons des chevilles et traîne jusqu'aux vaisseaux grecs sous les yeux éplorés des Troyennes, parmi lesquelles Andromaque, l'épouse d'Hector.
« Au moment d'expirer, Hector, le preux au casque étincelant, répond :
HECTOR. - Ah ! je te connais bien, il suffit de te voir. Certes, je ne pouvais espérer te convaincre, car c'est un cœur de fer qui loge en ta poitrine. Mais prends garde qu'un jour je n'attire sur toi la colère des dieux : à ce moment Pâris et Phoebos Apollon, si vaillant que tu sois, te donneront la mort devant la porte Scée.
Il dit, et c'est la fin : le trépas l'enveloppe. Son âme, abandonnant ses membres, prend son vol et descend chez Hadès, déplorant son destin, quittant jeunesse et force. Ce preux est déjà mort, quand Achille lui dit :
ACHILLE. - Meurs ! Quant à mon trépas, moi, je le recevrai lorsque Zeus et les dieux voudront que je périsse. »
— Homère (trad. R. Flacelière), Iliade, XXII, 355 à 366[126].

Patrocle apparait en songe à son compagnon qui tente vainement de le saisir dans ses bras. Tous les Achéens se consacrent au deuil : de nombreux sacrifices sont consentis (moutons, bœufs, chevaux et douze jeunes Troyens sont immolés) et la dépouille du jeune homme est brûlée selon la tradition. Un tombeau est élevé, et les cendres et os de Patrocle sont recueillis en attendant d'être réunis avec ceux d'Achille. Ce dernier organise des jeux funèbres qu'il dote de nombreux prix. Ainsi les guerriers peuvent montrer leur valeur à la course de char, au pugilat, à la lutte, à la course à pied ou encore aux lancers.
L'apaisement d'Achille
Le chant XXIV apporte une conclusion au récit, par l'apaisement de la colère destructrice d'Achille. Il commence alors que celui-ci ne peut trouver le sommeil, sa vengeance ne lui ayant pas apporté le réconfort qu'il espérait. Pendant onze jours, il traîne chaque matin le corps d'Hector avec son char autour du tombeau de Patrocle. Mais les dieux, prenant en pitié la famille du Troyen, réprouvent son comportement et, par un procédé divin, conservent à la dépouille son bel aspect. Zeus exige de Thétis qu'elle aille convaincre son fils de rendre la dépouille à Priam. Ce dernier, protégé par Hermès, traverse en secret les lignes ennemies pour être reçu dans la tente d'Achille. Là, au nom de Pélée, il supplie le héros grec de lui rendre son fils en échange de présents. Achille, touché par la détresse du roi troyen, trouve enfin l'apaisement. Il lui propose le gîte et le couvert, leur conversation étant l'occasion d'une réflexion sur le sort des humains. Achille accepte également de retenir les troupes achéennes pendant douze jours, le temps pour les Troyens d'organiser des funérailles décentes à Hector. De retour à Troie, le corps du prince est présenté à la foule en larmes et de longues funérailles sont organisées.
Tous deux se souvenaient, l'un d'Hector tueur d'hommes,
et il pleurait continûment, roulé devant les pieds d'Achille,
tandis qu'Achille pleurait son père, et à d'autres moments aussi
Patrocle. Leurs gémissements s'étaient levés dans la maison.
Quand le divin Achille se fut rassasié de plainte
et que le désir en eut quitté sa poitrine et ses membres,
tout de suite, il se leva de son siège et, de la main, redressa le vieil homme,
pris de compassion pour sa tête grise et sa tempe grise.
— Homère (trad. P. Judet de La Combe), Iliade, XXVI, 509 à 516[127].
Style et narration
La réputation de l’Iliade doit beaucoup à la richesse du style « homérique », partagé avec l’Odyssée (même s'il y a des différences), qui mêle efficacité et ornementation. Il cherche à donner de la grandeur et du sublime à tous types d'actions, y compris les plus banales, et ce par différents procédés : l'emploi d'épithètes, de formules, et de différentes figures de style telles que la comparaison, la répétition, etc.[128],[129] Le monde irréel et imaginaire de l'épopée doit être raconté dans un style qui l'est tout autant, d'une manière qui tranche avec la façon de parler courante : « par ses traits extérieurs eux-mêmes, l'épopée a pour trait premier de rompre avec la réalité quotidienne[130]. »
Cette manière de raconter un récit doit manifestement beaucoup au milieu de l'oralité dont l’œuvre est le produit, dont le poète joue de différentes manières en les adaptant et les modifiant, mêlant tradition et innovation. Parmi les traits marquants du style homérique se trouve notamment la répétition, de formules, d'épithètes, de vers ou groupes de vers, de scènes-types, qui prend son origine dans le besoin qu'avaient les aèdes de s'appuyer sur des éléments « préfabriqués » pour faciliter leur récitation orale, et fait que le texte comprend de nombreux passages qui se retrouvent à l'identique ou presque en plusieurs endroits[131],[132]. Il est aussi marqué par l'élaboration, la complexification de l'intrigue de base par de nombreux discours, des digressions, diverses formes de préfigurations, et des descriptions développées, sans pour autant rompre son unité[133]. Il est également caractérisé depuis l'Antiquité par sa capacité à rendre vivantes les scènes narrées (enargeia), notamment par des descriptions et des comparaisons qui rendent les scènes plus captivantes[134].
Genre
L’Iliade est une épopée (du grec ancien epos, qui renvoie à l'idée de « parole », de « mots »), genre qui dans l'Antiquité se définit d'abord par sa métrique, les hexamètres dactyliques, et pour lequel elle sert de référence indépassable[135]. Dans son acception moderne, une épopée peut se définir comme « un poème grandiose, d'une envergure énorme, composé dans un style de langue à l'ancienne et superbement élevé, qui relate les accomplissements merveilleux des héros » (G. Nagy)[136].
Ces épopées sont issues d'une longue tradition orale et ont commencé à être mises par écrit à l'époque archaïque. Les autres poèmes épiques archaïques connus sont ceux d'Hésiode (Théogonie, Les Travaux et les Jours) ainsi que les Hymnes homériques, attribués par la tradition à Homère, mais plus tardifs. Bien d'autres épopées de cette époque ont été mises par écrit, notamment celles sur le cycle troyen (Chants cypriens, Éthiopide, Retours, etc.), mais aucune copie n'en a été préservée[137],[138].
L'Iliade est aussi par bien des aspects une œuvre tragique, dramatique, notamment par sa capacité à concentrer l'action sur quelques journées tout en créant du suspense en repoussant les moments décisifs le plus possible, en particulier le retour d'Achille au combat[139]. Déjà Platon voyait en Homère le premier poète tragique (République, 607a). Les spécialistes modernes voient également en l’Iliade un prototype des tragédies antiques, par son insistance sur les émotions que sont la peur et la pitié[140], donc par son contenu, mais aussi par sa forme en raison de l'importance des discours directs[141].
Langue et métrique
La langue des épopées homériques est une langue construite, artificielle, qui n'a jamais été parlée au quotidien, seulement par les poètes de la côte d'Asie mineure de l'époque homérique qui en sont manifestement à l'origine, lors de leurs performances, mais devait être comprise dans tout le monde grec. Elle repose essentiellement sur un dialecte du grec parlé dans cette partie du monde grec, l'ionien, avec une influence significative des dialectes éoliens et des traces d'autres dialectes, certaines (surtout présentes dans les formules) sans doute très anciennes déjà à l'époque de leur composition (mycéniens ?), et d'autres plus récentes relevant du dialecte attique (probablement dues à la version athénienne du VIe siècle). Le vocabulaire comprend aussi un certain nombres de mots artificiels, manifestement construits pour l'occasion, et des mots uniques (hapax) attestés dans aucun autre texte grec. Cette langue est intimement liée à un type de versification, l'hexamètre dactylique, composé de vers de six pieds, chacun composé de deux syllabes longues et une brève (dactyle) ou deux longues (spondée). La nécessité de respecter cette métrique influence le choix des mots et des formules, et aussi des modifications internes (sur la longueur des voyelles)[142],[143],[144],[145].
Formules-types
Les travaux de Milman Parry et d'Albert Lord sur la composition orale des épopées ont mis en évidence le fait que les poètes ont a leur disposition des formules-types, des groupes de mots préfabriqués (mais modulables), qu'ils peuvent insérer à un endroit précis lors de la composition du texte à l'oral. Il s'agit notamment de noms propres accompagnés d'une épithète, en principe associée à une personne en particulier, comme « Achille aux pieds rapides » (podas okus), « Hector fils de Priam (ou Priamide) » et « Ulysse aux mille ruses » (polymètis), et aussi d'expressions (« il/elle dit cela », « dans son cœur », etc.). Ces formules sont manifestement choisies en fonction de leur longueur et de celle du vers à composer, pour respecter la métrique. Plusieurs séquences de mots se retrouvent ainsi à l'identique en plusieurs endroits du récit, ou presque, car les formules sont modulables. Le choix des mots parmi les différentes possibilités qui s'offrent au poète dans les variantes dialectales du grec de son temps semble aussi guidé par ce genre de considérations. Néanmoins, le choix d'une formule ou d'un mot n'est pas systématiquement le fruit de considérations métriques : ce système étant flexible, leur signification et leur élégance ont aussi dû rentrer en ligne de compte, donc l'effet qu'ils produisent sur l'auditoire. La place des passages sans formules est du reste plus importante qu'envisagée par Parry et Lord. Il convient donc là aussi de prendre en compte la liberté créative laissée au poète[146],[147],[148],[149]. Cela donne au poème un aspect répétitif, puisque plusieurs formules identiques, ou très similaires, se retrouvent en plusieurs passages. Cela permet aussi de retranscrire l'aspect répétitif du quotidien, mais aussi de faire un lien entre deux scènes, qui se font écho (la mort de Patrocle et celle d'Hector)[150].
Scènes typiques
La narration dans les épopées homériques est marquée par plusieurs scènes appelées « scènes-typiques » (ou « thèmes ») parce qu'elles se déroulent suivant une séquence similaire à plusieurs reprises, avec des mots et formules-clés qui reviennent, pour produire le même effet. Elles concernent quelque chose qui revient à plusieurs reprises dans les épopées : banquets, sacrifices aux dieux (suivant le modèle des précédents), batailles et duels, assemblées, supplications, réceptions/hospitalité, descriptions de rêves prémonitoires. Issues de la poésie orale, leur caractère préfabriqué doit permettre aux aèdes de les composer plus aisément lors de leurs performances, y compris en les remaniant. À partir d'une même séquence d'actes, ils peuvent ainsi en proposer des versions longues et d'autres abrégées, des versions subverties où la conclusion tourne mal, ou adapter un type de scène pour dire autre chose[151],[152],[153].
La scène d'armement est un type caractéristique de l'Iliade, qui revient à plusieurs endroits : Pâris au chant III, Agamemnon au XI, Patrocle au XVI, Achille au XIX, et aussi, sous forme abrégée, Teucros au chant XV. L'ordre reste identique : le guerrier s'équipe des jambarts, de la cuirasse, de l'épée, du bouclier, du casque, de la pique, puis les chevaux sont évoqués. Mais chaque scène est différente. Le poète peut ainsi choisir de s’appesantir sur un élément pour le décrire plus en détail (la cuirasse et le bouclier d'Agamemnon, la pique de Patrocle), ou bien de le traiter brièvement. Celle de Pâris est ironique en insistant sur sa beauté et non sa puissance, tandis que celle d'Achille fait éclater sa splendeur et sa force, annonçant ses exploits guerriers[152],[154].
Comparaisons
Les longues comparaisons, développées sur plusieurs vers, sont un autre des traits marquants du style homérique qui permet de donner une grandeur et une dramaturgie accrues aux événements. L’Iliade en contient autour de 180, en tout cas beaucoup plus que l’Odyssée, notamment pour les scènes de bataille. Un guerrier puissant sera ainsi comparé à un lion attaquant des proies, ou au dieu Arès ; la mort d'un combattant est comparée à la chute d'un arbre abattu. Dans l'ensemble elles sont variées, même si elles recourent à des motifs et formules similaires. De manière plus isolée, le poète recourt à des comparaisons plus développées, comme la comparaison entre les pierres jetées lors d'un combat avec des flocons (XII, 278-286) ou évocatrices, comme quand Patrocle implorant Achille est comparé à une jeune fille agrippant à sa mère (XVI, 7-10). Elles font aussi souvent référence à des actes quotidiens, notamment issus du monde agricole et domestique, ou de la vie animale, ce qui permet d'aborder des réalités autres que celles de la guerre dans laquelle s'inscrit le récit[146],[155],[156].
« On dirait un lion, qu'un pâtre, aux champs, veillant sur ses brebis laineuses, vient de blesser alors qu'il sautait dans l'enclos, - loin de tuer la bête, il excite sa force et, renonçant soudain à la lutte, il se cache au fond de son abri ; le troupeau, laissé seul, est frappé d'épouvante ; les brebis, sur le sol, s'agglomèrent par tas, tandis que le lion bondit, plein de fureur, hors du profond enclos : semblable est la fureur du puissant Diomède quand il va de nouveau se mêler aux Troyens. »
— Homère (trad. R. Flacelière), Iliade, V, 136 à 143[157].
« Comme on voit les flocons de neige tomber dru, l'un de ces jours d'hiver où Zeus prudent se met à neiger pour montrer aux hommes tous les traits dont disposent ses mains, - il apaise les vents et déverse sans fin la neige, qui bientôt recouvre le sommet des plus hautes montagnes, les pentes des coteaux, les plaines diaprées et les fertiles champs que les hommes cultivent ; la neige tombe aussi sur la mer blanchissante, sur les ports, sur les côtes ; seule peut l'arrêter la houle qui déferle, mais tout le reste en est couvert, enveloppé, lorsque Zeus précipite en flocons ce déluge : ainsi, des deux côtés, les pierres volent dru, que se lancent les uns aux autres les Troyens et les guerriers argiens, et sur tout le rempart s'élève un grand fracas. »
— Homère (trad. R. Flacelière), Iliade, XII, 278 à 288[158].
Discours et narrateurs
Le poète est inspiré par les Muses, grâce auxquelles il peut décrire avec assurance des événements qui ont eu lieu dans un passé lointain ; il les invoque à plusieurs reprises dans le récit afin qu'elles lui transmettent la vérité, de façon élaborée au début du Catalogue des vaisseaux (II, 484-493), puis de manière plus brève (par exemple II, 761-762, XI, 218-220, XIV, 508-510), voire implicite (V, 703-704). C'est donc un narrateur fiable, grâce à cette inspiration divine, qui agit également sur sa créativité poétique[159],[160].
La narration des épopées homériques est surtout marquée par l'importance du discours direct, qui constitue plus de 45 % de l’Iliade, et même 81 % du chant IX narrant l'ambassade auprès d'Achille. Les discours sont de plusieurs types, puisqu'on trouve des dialogues comme des monologues, des anecdotes plus ou moins développées, des messages, des provocations et des encouragements avant un combat, des lamentations, des prières, des supplications. Cela permet la multiplication des narrateurs, puisque de nombreux personnages, majeurs ou mineurs, prennent la parole. Le poète présente ainsi leur point de vue par leur propre voix, créant un lien émotionnel plus fort entre eux et les auditeurs/lecteurs de l'épopée. Ces paroles sont formulées dans un style propre qui se distingue de celui du reste de la narration, plus expressif et critique, sans doute plus proche du langage parlé. Ils impliquent un échange entre celui qui parle et celui ou ceux qui entend(ent)[161],[162].
Le poète est donc discret et en retrait. Il préfère montrer plutôt que dire les choses, transmettant les émotions et interprétations de manière implicite[163]. Il explique et commente peu, donne rarement son avis, préférant laisser les personnages de l'épopée parler, et surtout son auditoire juger et faire le lien entre les événements. Il peut néanmoins parfois émettre un jugement sur les personnages et leurs actions, notamment quand il blâme Achille pour les sacrifices humains qu'il voue à Patrocle sur son tombeau (XXIII, 175-177)[164]. Quand un personnage développe dans un discours une réflexion morale générale, notamment dans le chant XXIV lorsque Achille évoque les deux jarres dont dispose Zeus, dispensant bienfaits et malheurs, il n'est donc pas évident de déterminer si le poète parle à travers lui ou pas[165].
Digressions et récits secondaires
Le poète introduit de nombreuses digressions tout au long de son récit, procédé couramment employé dans les épopées homériques, créant des enchâssements de récits. Il y a donc en quelque sorte un jeu permanent entre un macro-récit et un ensemble de micro-récits plus ou moins longs[166]. Souvent exposées dans des discours, il peut s'agir d'histoires passées des personnages ou de leurs ancêtres, de mythes édifiants, de généalogies, de catalogues, etc. Plusieurs histoires permettent notamment de revenir sur les premières années de la guerre de Troie. Elles entraînent une pause du récit principal, souvent aux moments les plus intenses, pour développer un récit secondaire qui apporte des informations complétant le récit principal. Elles ne peuvent donc être considérées comme des ajouts postérieurs au récit ou de simples intermèdes distrayants, déconnectés du récit principal, mais au contraire elles renforcent celui-ci, en particulier aux moments où son intensité dramatique est à son comble, avant le retour d'Achille au combat[167]. La plus longue digression de l'épopée, dans le chant IX (524-605), est un discours de Phénix à Achille sur la colère du guerrier Méléagre, qui a entraîné des malheurs pour sa cité jusqu'à son retour au combat pour sauver les siens de la destruction, servant donc de mise en abyme de l'action principale de l'Iliade[168],[169]. De l'autre côté, plusieurs récits brefs relatent la biographie de combattants secondaires (et de leur famille) juste avant le moment de leur mort, renvoyant aux aspects destructeurs de la guerre et des exploits des héros sur le champ de bataille[170].
Compositions circulaires
La composition circulaire ou en anneaux (ring composition) est une structure récurrente suivant laquelle sont construite les histoires secondaires rapportées dans des digressions, notamment au sein de discours. Elle est nommée ainsi parce que des éléments sont exposés dans une séquence au début du récit (A, B, C) puis dans l'ordre inverse à la fin (C, B, A) comme un anneau qui encadre le récit : une idée évoquée en introduction sera donc à nouveau abordée en conclusion. C'est une manière de commencer puis de conclure un récit de manière efficace et évocatrice, notamment afin de garantir que le message soit plus clair. Ainsi le discours autobiographique de Nestor au chant VII commence par ses exploits de jeunesse (132-133), puis se termine par un retour sur le thème de la jeunesse, quand il se lamente de ne plus pouvoir agir comme par le passé (157)[171],[172],[173].
Le principe de composition circulaire peut également être étendu à l'intégralité du récit de l'Iliade, comme cela a été évoqué plus haut, notamment entre le chant I et le chant XXIV qui comportent des éléments se répondant : le rôle déterminant d'Apollon, les entrevues entre Thétis et Zeus, les deux pères qui viennent chercher leur enfant avec des succès opposés, Agamemnon rejetant la supplique de Chrysès alors qu'Achille accepte celle de Priam[174],[110],[16].
Vivacité et descriptions
D'une manière générale, Homère ne recourt pas à des descriptions détaillées pour rendre ses scènes vivantes (energeia), il recourt plutôt à des détails évocateurs, par exemple en rendant la beauté d'Hélène par l'admiration qu'elle suscite chez les Anciens de Troie (III, 156-160), ou aux comparaisons plus ou moins développées[163].
Le poète fait une entorse à ses habitudes dans un passage fameux de l'Iliade, la longue et méticuleuse description du bouclier d'Achille, confectionné par Héphaïstos, amené à servir de modèle pour les descriptions littéraires développées et précises (ekphrasis). Elle décrit certes une scène guerrière, mais, comme les comparaisons, elle permet aussi de sortir du contexte martial de l'épopée pour aborder des situations plus pacifiques, renvoyant au quotidien ordinaire des gens de l'époque, comme la vie agricole, les chants et musiques accompagnant les fêtes, et aussi la vie animale[163],[175],[176]. Les talents descriptifs du poète se voient aussi dans le Catalogue des vaisseaux, où il décrit les combattants achéens par leur lieu d'origine, en les regroupant de manière spatiale[177].
La manière avec laquelle Homère décrit les scènes de combat a également été célébrée, par sa capacité à faire voir et ressentir les combats, des commentateurs modernes traçant un parallèle avec les techniques cinématographiques. Il décrit les scènes comme s'il prenait place au milieu des affrontements, du point de vue des combattants Achéens (faisant face aux murailles de Troie). Il peut aussi bien de prendre du recul pour balayer le champ de bataille, que « zoomer » pour plonger au cœur de l'action, décrire des duels et jusqu'à l'impact des armes sur les corps[178].
Personnages de l'Iliade
Dans son récit, Homère cite un grand nombre de héros de chaque camp, mais les Dieux et autres divinités sont également présents et influents.
L'Iliade comprend de très nombreux personnages, mais, en raison de sa nature de récit de guerre, leur profil est peu diversifié, puisqu'il s'agit en majorité de personnages masculins dans la force de l'âge, des guerriers, pour la plupart issus du milieu aristocratique. Cela contraste avec l'Odyssée qui propose une galerie de personnage plus diversifiée[179]. Le choix du poète d'introduire des scènes à Troie permet néanmoins d'aborder aussi la situations des non-combattants en temps de guerre, en introduisant des figures d'hommes et de femmes âgés, d'épouses et d'enfants, ce qui questionne aussi les relations familiales. Les personnages sont issus des traditions sur la guerre de Troie, ont des généalogies et des origines géographiques précises exposées dans les différents catalogues. Les principaux sont déjà connus de l'auditoire d'Homère, que ce soit dieux ou les héros. Ces derniers sont des êtres mortels, mais « surhumains » car largement plus forts que les humains de l'époque d'Homère, appartenant à un passé révolu, ayant pour la plupart une ascendance divine plus ou moins lointaine[180]. Homère a néanmoins probablement inventé, ou du moins réinventé, un certain nombre d'entre eux pour les besoins de son récit, surtout parmi les personnages secondaires, et propose par moment des généalogies qui s'écartent de la tradition dominante (pour Aphrodite, Sarpédon).
Les personnages d'Homère correspondent à un rôle social, une fonction qui les définit en grande partie : Agamemnon incarne la figure royale, Achille et Diomède les guerriers accomplis. Mais ils ont aussi leurs propres traits psychologiques et moraux qui font leur individualité : Agamemnon est arrogant et a un complexe de supériorité, Achille véhément et ombrageux, la plupart des guerriers sont animés par une quête héroïque de la gloire, les Troyens sont plus prompts à l'insolence et à la lâcheté, Pâris est plus particulièrement décrit comme effronté et facile à intimider. Les contrastes entre les personnages, notamment certaines paires opposées (Agamemnon et Achille, Hector et Pâris, Hélène et Andromaque, Athéna et Aphrodite, etc.) met aussi en valeur leurs particularités individuelles. Le fait que les divinités influences grandement les actions humaines complexifie également l'intrigue et l'étude des motivations des personnages[181].

Achéens (Grecs)
- Achille, fils de Pélée et de Thétis, roi des Myrmidons
- Patrocle, compagnon d'Achille
- Agamemnon, roi de Mycènes, chef de l’expédition grecque.
- Ménélas, roi de Sparte et frère d'Agamemnon
- Hélène, épouse de Ménélas (à Troie)
- Ulysse, roi d’Ithaque
- Nestor, roi de Pylos
- Ajax fils d'Oïlée ou Ajax le petit, roi de Locride
- Ajax fils de Télamon, roi de Salamine
- Calchas, devin
- Diomède, fils de Tydée, roi d’Argos
- Idoménée, roi de Crète
- Phénix, fils d'Amyntor, éducateur d'Achille.
Achille
L'Iliade est le poème de la colère d'Achille, le plus fort des héros de la guerre de Troie, souvent surnommé le « meilleur des Achéens ». C'est un demi-dieu, fils de la déesse Thétis et du mortel Pélée, roi de Phthie[182]. L'épopée le présente comme un héros prééminent, plus beau, plus rapide, plus puissant, plus habile au combat que les autres, disposant des meilleures armes et des meilleurs chevaux, également plus éloquent[183].
Le rythme de l'intrigue suit celui de ses émotions[104], bien qu'il soit absent de l'action durant l'essentiel du récit[39]. Il est caractérisé par sa colère (mênis), sa détresse (achos, qui figure dans son nom), qui causent de nombreuses destructions, d'abord quand il se retire du champ de bataille après avoir vu son honneur blessé par Agamemnon, obtenant de Zeus que ses alliés perdent jusqu'à ce que les torts soient réparés, puis quand il revient pour venger Patrocle, plongé dans une rage destructrice qui ravage les rangs ennemis. Son destin est celui d'une vie courte mais glorieuse, à la condition qu'il accepte de retourner au combat : ses accomplissements lui donneront une renommée éternelle, mais il mourra peu après[184]. L'Iliade est le chant de la gloire d'Achille, qui l'immortalise, comme un « lot de consolation » pour sa mort à venir et annoncée par l'épopée[185].
Ma mère me l'a dit, les déesse Thétis aux pieds d'argent,
doubles sont les destins qui me portent vers le terme de la mort.
Si je reste ici à combattre autour de la ville des Troyens,
mon retour n'existera plus, mais la gloire sera impérissable ;
si je rentre chez moi, vers la terre ancestrale bien-aimée,
la digne gloire aura été détruite et longue me sera
l'existence ; le terme de ma vie ne me touchera pas vite.
— Homère (trad. P. Judet de La Combe), Iliade, IX, 410 à 416[186].
Comme souvent chez Homère, les décisions divines et humaines vont de pair. Achille choisit son lot de vie courte mais glorieuse tout autant qu'il est planifié par les puissances divines. L'Iliade raconte sa prise de conscience et son choix, même s'il paraît à un moment s'écarter de ce chemin et médite sur la valeur de la vie, pense un temps à un retour dans son foyer, il revient inexorablement vers son sort, poussé en cela par sa colère et sa détresse ainsi que son sens de l'amitié. Selon L. Muellner, il faut plutôt considérer que son destin est tellement important qu'il est son trait de caractère le plus distinctif, ce qui fait son identité[187].
Achille évolue donc au fil du récit. C'est d'abord un personnage qui confine au divin par ses qualités exceptionnelles, mais qui est confronté au choix de sa mort, donc à son destin de mortel. Le récit se conclut par son acceptation de sa mortalité, donc de son humanité[188].
Patrocle
Achille est accompagné par de nombreux guerriers, les Myrmidons, qui sont eux aussi des combattants redoutables. Le plus important dans le récit est Patrocle, qui apparaît peu mais joue un rôle crucial. Ami d'enfance d'Achille, il est son second et son confident. Celui-ci l'affectionne beaucoup et est plongé dans la détresse par sa mort (la question de savoir si leur relation a des aspects homosexuels reste débattue). Ses qualités guerrières se voient durant son aristie, au cours laquelle il tue notamment le demi-dieu Sarpédon, avant d'être tué par Hector aidé d'Apollon. Il est aussi un personnage compatissant, ce qui est rare dans l'épopée, son retour au combat étant motivé par la volonté d'aider les Achéens en déroute et non par la quête de la gloire[189]. Il fonctionne comme un alter ego et un substitut d'Achille[190]. Sa mort peut être vue comme une réplique et donc une préfiguration de celle d'Achille, que l'Iliade ne raconte pas[191] ; il est d'ailleurs pleuré comme un fils par Thétis, et son tombeau, érigé par Achille, est destiné à recevoir les restes de ce dernier[192].
Les autres chefs achéens
Agamemnon fils d'Atrée, roi de Mycènes (aussi Argos) est le commandant en chef de l'expédition achéenne, menée pour venger l'honneur de son frère cadet Ménélas. Son statut prééminent se voit par son épithète de « seigneur des hommes » (anax andron) et sa capacité à donner des ordres aux meilleurs guerriers achéens, à commencer par Achille, même si son autorité rencontre des limites. C'est certes un combattant redoutable, qui dispose de son aristie au chant XII, mais il n'est pas décrit comme un chef compétent : il est présenté comme un personnage impulsif, jaloux, borné, n'hésitant pas à insulter ses propres hommes et à bafouer leur honneur, prenant plusieurs mauvaises décisions, et ignorant les présages envoyés par les dieux. Il cause au début du récit la peste dans son propre camp, puis la colère et le retrait du combat de son meilleur guerrier, Achille quand il lui enlève sa captive Briséis. Il fonctionne comme une sorte de faire-valoir d'Achille, qui dispose de bien plus de qualités que lui et permet à l'armée achéenne de triompher malgré les errements de son commandant[193],[194].
Ménélas fils d'Atrée et frère cadet d'Agamemon, est devenu roi de Sparte après avoir épousé Hélène. L'enlèvement de cette dernière par Pâris est la cause de la guerre. C'est un guerrier courageux et volontaire, qui remporte son duel contre Pâris au chant III, et s'illustre encore au chant XVII au moment où il combat pour récupérer le corps de Patrocle. Mais il est aussi décrit sous un jour pathétique, celui d'un mari bafoué qui ne parvient pas à récupérer son épouse et à restaurer son honneur en tuant celui qui lui a prise, également d'un homme vulnérable, protégé par son frère aîné et moins fort que les principaux guerriers achéens. Il réapparaît dans l'Odyssée, à Sparte aux côtés de son épouse[195],[196].
Nestor fils de Nélée, roi de Pylos, est le plus âgé des chefs achéens, appartenant à la génération précédente des héros, mais pour autant il a tenu à participer à la guerre de Troie, en compagnie de ses fils Antiloque et Thrasymède. Ses qualités de combattant ressortent encore, même s'il se lamente de ne plus être aussi bon que par le passé. Sa parole est valorisée en raison de son expérience, et prodigue à plusieurs reprises des conseils aux plus jeunes guerriers, en se remémorant avec nostalgie son passé glorieux ; au chant XI, son discours est décisif pour inciter Patrocle à retourner au combat. Nestor survit à la guerre de Troie et se retrouve dans l'Odyssée[197],[198].
Diomède fils de Tydée est un autre des principaux guerriers achéens, qui a déjà participé à la fin des guerres du cycle thébain (épigones). Durant le retrait d'Achille, il devient un des principaux atouts de l'armée grecque. Sa valeur au combat se voit avant tout au chant V, qui contient son aristie. Avec l'aide de sa protectrice Athéna, il tue de nombreux guerriers troyens et même les divinités Aphrodite et Arès. Durant la Dolonie au chant X, il tue les guerriers thraces alliés aux Troyens, dont le roi Rhésos. Le retour d'Achille le relègue au second plan[199],[200].
Ajax fils de Télamon, ou Ajax le Grand pour le distinguer de son homonyme Ajax fils d'Oilée ou Ajax le Petit, et mettre en valeur sa grande taille, est l'autre principal guerrier achéen en l'absence d'Achille, doté d'une très grande force, qui lui permet notamment de porter un impressionnant bouclier. C'est aussi un leader qui sait haranguer les troupes et parlementer. Au chant VII, il est choisi par le sort pour affronter Hector en duel, qui parvient à le tenir en échec. Par la suite il s'illustre en défendant les navires lors de l'attaque troyenne des chants XIII et XIV, puis il joue un rôle essentiel, avec l'autre Ajax, pour récupérer le corps de Patrocle. Sa rivalité avec Ulysse, qui entrainera sa mort par la suite, apparaît lors des jeux funèbres de Patrocle[201],[202].
Ulysse fils de Laërte, roi d'Ithaque, terre pauvre qui ne lui permet que de mobiliser un contingent réduit, n'en est pas moins un des principaux chefs achéens. C'est certes un combattant de valeur, mais pas autant que les autres et il n'a pas droit à une aristie ou à un duel épique. Il est plus mis en avant pour son éloquence et son intelligence, même si son sens de la ruse ne transparaît pas dans l'Iliade (alors qu'il sera essentiel pour la prise de Troie). Il joue un rôle de médiateur entre Agamemnon et Achille, et conduit le raid nocturne de la Dolonie, aux côtés de Diomède. Ses aspects héroïques, portés par son astuce et sa persévérance, seront plus mis en avant dans l'épopée dont il est le héros, l'Odyssée[203],[204].
Troyens
- Priam, roi de Troie
- Hécube, femme de Priam, reine de Troie
- Hector, fils aîné de Priam
- Pâris, fils de Priam, séducteur d’Hélène
- Cassandre, fille de Priam, prêtresse
- Andromaque, femme d’Hector
- Énée, fils d’Anchise
- Sarpédon, chef des Lyciens
- Pylémène, chef des Paphlagoniens
- Pandare, un des généraux de Zélée
- Phorcys, un des généraux de Phrygie
- Glaucos, un des généraux de Lycie
- Laocoon, prêtre de Poséidon
Hector
Hector est sans doute le personnage le plus important de l'Iliade après Achille. Du moins c'est ainsi que les analyses postérieures l'ont considéré, jusqu'à l'époque moderne durant laquelle de nombreuses études lui ont été consacrées. Prince troyen, fils du roi Priam et de la reine Hécube, époux d'Andromaque et père d'Astyanax/Scamandrios, apprécié par Zeus en raison de sa grande piété, c'est le meilleur guerrier troyen, le seul en mesure de tenir tête aux meilleurs combattants achéens, exception faite d'Achille. Il n'en vainc cependant aucun, même s'il conduit les troupes troyennes quand elles assiègent le camp achéen, et qu'il porte le coup de grâce à Patrocle après qu'Apollon l'ait mis en déroute. Il ne manifeste pas de goût pour la guerre, il combat pour défendre sa cité, et est présenté comme un personnage bon et doux, y compris envers Hélène[205],[206].
Plutôt que de se contenter d'en faire un antagoniste à vaincre, Homère utilise Hector pour proposer une vision propre de l'héroïsme et de la guerre, lui offrant des scènes mémorables, qui suscitent l'empathie de l'auditoire et renvoient aux obligations familiales et sociales, généralement absentes chez les héros achéens. D'abord, au chant VI quand il rentre dans Troie et rencontre sa famille, dont une scène poignante avec son épouse et son fils sur les murailles. Ensuite au chant XXII, au moment de sa mort, quand ses pensées sont décrites, ce qui est inhabituel dans les épopées homériques, alors qu'il prend conscience de l'imminence de sa mort et se convainc d'y faire face après avoir hésité et envisagé de fuir[207],[208].
Hector est caractérisé par l’aidôs, la « honte », qui renvoie plus largement aux notions d'honneur et de respect, qui suscite en lui la crainte de ne pas être à la hauteur des attentes des siens, que ce soit sa famille ou ses concitoyens. Il est tiraillé entre son devoir envers les uns et les autres, celui de rester auprès de sa femme et de son fils, ou de se battre pour protéger sa cité assiégée, aussi entre les valeurs sociales et les valeurs héroïques, pour finalement choisir une mort glorieuse et mémorable[209],[25].
« À mes côtés je n'ai que le cruel trépas. Contre lui, nul refuge. Tel est, à mon égard, depuis longtemps sans doute le bon plaisir de Zeus et de son fils l'Archer, eux qui me protégeaient si volontiers naguère ! Me voici maintenant prisonnier du Destin. Non, je ne mourrai pas sans lutte ni sans gloire, ni sans un grand exploit dont le récit parvienne à la postérité. »
— Homère (trad. R. Flacelière), Iliade, XXII, 300 à 304[210].
La famille royale
Priam, le roi de Troie, est un homme âgé qui ne participe plus au combat, en confiant la direction à son fils Hector. Il est présenté comme un homme ayant vécu dans l'opulence, entouré de ses cinquante fils, dont dix-neuf par son épouse Hécube, mais ayant presque tout perdu à cause de la guerre, notamment la plupart de ses fils. Il est décrit par le poète comme un homme digne, traitant Hélène avec bonté, craignant pour la vie de ses fils encore vivants, et voyant la mort de celui qu'il préfère, Hector. Priam prend un rôle majeur dans le chant XXIV, quand il se rend à la tente d'Achille, guidé par le dieu Hermès et en dépit des risques qu'il encourt, pour le convaincre à lui restituer le cadavre de son fils, dans une des scènes les plus réputées de l'Iliade. Il parvient à émouvoir Achille, pris de compassion envers lui, ce qui offre une conclusion apaisée à l'épopée[211].
Hécube, la reine troyenne, incarne la figure de la mère endeuillée par la guerre. Elle a déjà perdu plusieurs fils, tués par Achille, et subit une nouvelle perte, celle d'Hector, qui la voit prononcer deux lamentations poignantes, aux chants XXII (alors qu'il part pour le combat fatidique) et XXIV (lors de ses funérailles)[212].
Andromaque, la femme d'Hector, est quant à elle l'image de la jeune épouse prise dans les malheurs de la guerre, figure émouvante par excellence : son pays a été ravagé par Achille, qui a tué son père et ses frères, et elle assiste impuissante à la mort de son mari, tué par le même homme. Elle dispose de plusieurs passages mémorables, liés au destin de son époux : leur conversation sur les murailles de Troie au chant VI est un des passages les plus célébrés de l'épopée, et ses lamentations lors de ses funérailles figurent également parmi les passages les plus émouvants. Elle exprime aussi ses angoisses quant au destin de son fils Astyanax, voué à être pris pour cible par des personnes souhaitant se venger d'Hector[213].
Pâris, aussi appelé Alexandre, fils de Priam et d'Hécube, est celui qui a causé le conflit après avoir séduit et enlevé Hélène avec l'appui d'Aphrodite (cf. jugement de Pâris). Le poète le décrit de manière négative, comme un très bel homme, peu viril, irresponsable et imbu de lui-même, ne soutenant pas la comparaison avec son frère aîné Hector, notamment quand il préfère passer son temps au lit avec son épouse plutôt que d'aller au combat. Ce n'est pas un combattant de premier rang, il ne doit sa survie sur le champ de bataille qu'à l'appui d'Aphrodite. Mais il sait infliger des blessures aux guerriers achéens grâce à son arc, arme jugée moins noble que la pique, car elle fait combattre à distance et non au corps-à-corps[214].
Hélène, fille de Zeus, plus belle femme du monde, est la cause du conflit, parce qu'elle a fui son époux Ménélas avec Pâris, sous l'emprise de la déesse Aphrodite. C'est une figure ambiguë, souvent décrite de manière négative par les autres, y compris dans le camp troyen, et par elle-même, en raison des malheurs qu'elle a causés. Elle bénéficie néanmoins de la sympathie de Priam et d'Hector, envers lequel elle exprime sa gratitude à la toute fin de l'Iliade. Les traditions postérieures auront des attitudes contrastées envers Hélène et sa culpabilité, certains prétendant que ce n'est que son fantôme qui est allé à Troie et que la vrai Hélène se trouvait ailleurs[215].
Énée, fils de la déesse Aphrodite et du mortel Anchise, est apparenté à la famille royale troyenne, et considéré comme l'un des principaux combattants du camp troyen. Néanmoins il ne s'illustre pas vraiment dans les divers combats auxquels il participe dans l'Iliade. Achille est sur le point de le mettre à mort mais Poséidon intervient pour le sauver. En effet son destin n'est pas de mourir à Troie, mais de survivre et de perpétuer le lignage royal, ce qui fera l'objet de l'Énéide, principale épopée en latin[216].
D'autres membres de la famille royale troyenne apparaissent dans l'Iliade, de manière plus épisodique, comme les princes Hélénos et Déiphobe et la princesse Cassandre, ainsi que des membres de la noblesse troyenne comme Polydamas, qui seconde souvent Hector, Agénor, qui est un autre guerrier redoutable, et son père Anténor, qui est favorable avec la paix avec les Achéens.
Les alliés des Troyens
Les Troyens disposent de l'appui de guerriers venus de cités voisines et alliées d'Asie mineure, ainsi que de la région de l'Hellespont et la Thrace. Ils sont décrits dans le Catalogue des troyens du chant III. Au moment où commence l'Iliade, de nombreuses cités ont été ravagées par Achille et leur population tuée et asservie. C'est illustré par le cas de Briséis, la cause de la colère d'Achille, qui est selon la tradition grecque une ancienne reine d'une cité alliée de Troie, prise par le héros achéen qui a tué son époux avant d'en faire sa concubine. Elle est dès lors une figure complexe, mêlant les aspects de jeune femme belle et désirable, d'épouse, de veuve, de captive et de prise de guerre disputée[217].
Sarpédon, fils de Zeus et de Laodamie (Europe dans d'autres versions), est le chef des guerriers phrygiens, et le plus fort des alliés des Troyens au moment de l'Iliade. Ses principaux accomplissements sont de tuer Tlépolème, fils d'Héraclès, au chant V, et de mettre à bas le mur protégeant le camp achéen au chant XII. Il est tué par Patrocle au chant XVI, au grand dépit de son père, qui parvient au moins à obtenir que son corps soit ramené chez lui par les dieux Hypnos (le Sommeil) et Thanatos (la Mort). Sarpédon incarne le guerrier héroïque mû par l'espoir d'accomplissements glorieux, qu'il exprime dans un discours remarquable du chant XII (310-328), lors d'une discussion avec son cousin Glaucos, autre combattant lycien de grande valeur[218]. Dans un autre dialogue important, Glaucos fraternise avec Diomède parce qu'ils se rendent compte que leurs ancêtres étaient liés par des obligations d'hospitalité, qui s'appliquent aussi à eux, et ils renoncent à croiser le fer (VI, 119-236)[219].
Les autres alliés des Troyens jouant un rôle notable dans l'Iliade sont les Thraces, dirigés par le roi Rhésos, au chant X, quand ils sont attaqués de nuit et tués par Diomède alors qu'Ulysse dérobe leurs chevaux[220].
Divinités
- Zeus, roi des Dieux
- Poséidon, frère de Zeus et roi des océans, fils de Cronos et de Rhéa. Favorable aux Achéens.
- Héra, sœur et épouse de Zeus. Favorable aux Achéens.
- Apollon, fils de Zeus et de Léto. Favorable aux Troyens.
- Héphaïstos, fils de Zeus et d'Héra. Favorable aux Achéens.
- Athéna, fille de Zeus. Favorable aux Achéens.
- Aphrodite, fille de Zeus et de Dioné. Favorable aux Troyens.
- Thétis, mère d'Achille. Favorable aux Achéens.
- Hermès, fils de Zeus. Favorable aux Achéens.
- Scamandre, dieu fleuve.
- Arès, dieu de la guerre fils de Zeus et d'Héra. Favorable aux Troyens.
- Hypnos, le Sommeil
Les guerriers mineurs
L’Iliade regorge de guerriers dits « mineurs », des personnages secondaires qui apparaissent pour être tués par un des personnages principaux, l'écart de force étant considérable. Mais Homère ne connaît pas le concept de « soldat inconnu » (B. Graziosi) : les victimes sont toutes nommées (environ 170 Troyens et 50 Achéens). Si une partie d'entre eux est évoquée dans des listes, lorsqu'ils sont tués par un même guerrier, un bon nombre a droit à plus, sous la forme d'une mort développée sur plusieurs vers, qui peut être accompagnée d'une comparaison, voire d'une courte biographie aux accents pathétiques, qui évoque des aspects de leur vie, notamment leur famille, des éléments de leur passé, jusqu'au jour où ils trouvent la mort sous les murailles de Troie, interrompant ainsi leurs projets et plongeant leurs proches dans le désespoir. Le poète aborde ainsi le sort de jeunes mariés qui ont quitté leur épouse après leurs noces juste avant de partir pour la guerre et ne jamais revenir, de fils aimés par leurs parents, d'hôtes qui honoraient leurs invités, etc. Si le cas de Protésilas, le premier achéen tué au début du conflit (II, 698), est connu par d'autres récits, les autres sont probablement des inventions du poète. Ils ne sont donc pas de simples faire-valoir des héros qui les tuent : ils servent à rappeler les malheurs causés par la guerre, qui ont des conséquences bien au-delà des champs de bataille, le fait que chaque mort signifie la perte d'un individu spécifique, avec sa propre histoire, aux côtés des morts plus spectaculaires des principaux héros[221],[222].
Un cas particulier est Dolon, guerrier troyen de faible valeur, qui joue un rôle important dans le chant X, surnommé Dolonie d'après lui, mais peu honorable : envoyé espionner les Achéens, il est capturé par Diomède et Ulysse, leur indique la localisation du camp des Thraces qu'ils ravagent ensuite, avant qu'ils ne le tuent contre leur promesse de le laisser vivre s'il parlait[223].
La place des personnages féminins
L'Iliade est un poème des hommes à la guerre, centré sur eux et leurs intérêts. Les femmes (et les enfants et les personnes âgées) sont définies avant tout par leurs relations avec les combattants : mère, épouse, captive[179]. Elles sont subordonnées aux hommes, mais ceux-ci peuvent leur accorder de l'importance pour des raisons affectives, matérielles ou symboliques, et entrer en compétition pour elles, la cause de la colère d'Achille étant la perte de sa captive Briséis, confisquée par Agamemnon. Elles sont en particulier appréciées par les hommes pour leur beauté et leurs talents de tisseuses, comme l'exprime Agamemnon quand il exprime son intérêt pour sa captive Chryséis (I, 115). Les captives du guerre, considérées comme une part de butin (geras ; elles ont été capturées par Achille après qu'il ait détruit leurs cités et tué les hommes de leur famille, cf. IX, 326-327) sont particulièrement appréciées par les guerriers en raison du prestige qu'elles leur confèrent : elles sont leur part d'honneur pour leurs accomplissements au combat et leur position sociale, leur rôle premier est de les servir, sans doute surtout sexuellement (IX, 658-668), mais les guerriers peuvent aussi développer de l'affection pour elles, comme cela semble être le cas d'Achille pour Briséis (IX, 340-344). Quand elle lui est enlevée, il se plaint certes en premier du fait qu'on lui enlève sa part de butin, mais aussi d'une femme qu'il affectionne. Les femmes troyennes, notamment Andromaque et Hécube, sont décrites dans un contexte domestique, elles restent au foyer, dans l'angoisse, pendant que les hommes de leur famille partent risquer leur vie au combat. Elles sont également renvoyées à leur rôle subordonné et domestique, quand Hector dit à son épouse de se consacrer au tissage et de laisser les hommes s'occuper des affaires militaires (VI, 490-492)[224]. Cela n'empêche pas au poète de faire entendre la voix de certaines de ces femmes, qui expriment leurs rapports aux guerriers et à la guerre en général, notamment Briséis dans sa lamentation sur Patrocle (XIX, 282-302), Andromaque en tant qu'épouse aimante d'Hector, que le poète présente comme à la fois forte et vulnérable, consciente du fait qu'à l'issue du conflit elle deviendra une captive d'un guerrier achéen après avoir vu son époux et son fils mourir (XXIV, 734-739). Hélène est la figure féminine la plus ambigüe, objet de désir en raison de sa grande beauté, mais également détestée car elle est vue comme la cause du conflit[225].
Postérité et réceptions
Réception de l'Iliade dans l'Antiquité
Avec l'Odyssée, l'Iliade est le texte majeur de la littérature grecque. Dans l’Antiquité, il était considéré comme la base indispensable de la bonne éducation, principalement celle des jeunes gens de bonne famille, ce qui faisait d’Homère, selon le mot de Socrate (qui déplorait son influence dans La République de Platon), l’« éducateur de la Grèce »[226],[227]. Les enfants devaient par exemple faire des dictées tirées de ses épopées, ou en apprendre par cœur des passages, ou encore répondre à des questions à leur sujet (les restes d'un questionnaire de ce genre ont été retrouvés sur un fragment de papyrus égyptien d'époque ptolémaïque)[228]. De nombreux poètes et artistes prennent l'Iliade pour modèle ou s'en inspirent. Dès l'époque archaïque, la Batrachomyomachia, Combat des grenouilles et des rats, que les Anciens attribuaient aussi à Homère, compose une parodie héroïcomique des combats épiques comme ceux de l'Iliade. Au Ve siècle, un dramaturge anonyme reprend dans la tragédie Rhésos l'histoire de Dolon, rapportée au chant X de l'Iliade.
À l'époque romaine, le poète latin Virgile prend Homère pour modèle dans la composition de son épopée, l'Énéide, qui relate le mythe des origines troyennes de Rome et glorifie indirectement Auguste. L'histoire prend la suite d'Homère sur plusieurs plans : sur le plan narratif, puisque le principal héros, Énée, est un prince troyen qui apparaît dans l'Iliade ; et sur le plan thématique, puisque la première moitié de l'Énéide relate un voyage en mer dans le style de l'Odyssée, tandis que la seconde moitié décrit les batailles menées par Énée pour s'établir dans le Latium, dans le style de l'Iliade[229].
Postérité de l'Iliade après l'Antiquité
L'Iliade, comme l'Odyssée, acquiert le statut de classique dès l'Antiquité gréco-romaine et exerce une influence durable sur la littérature et les arts en général.
Au XIVe siècle, une paraphrase byzantine en langue vernaculaire grecque, l'Iliade d'Hermoniakos, est composée par Constantin Hermoniakos, sur la commande du despote d'Épire Jean II Orsini (1323–1335) et de sa femme Anne Paléologue. Le poème se compose de 8 799 octasyllabes trochaïques[230],[231].
L’œuvre est traduite du grec en vers latins en deux temps, d'abord par Livius Andronicus qui traduit l'Odyssée durant le IIIe siècle av. J.-C. (Odussia) puis par Cnaeus Matius et Publius Baebius Italicus qui traduisent l'Iliade vers le début du Ier siècle av. J.-C. (Ilias Latina). L'Iliade et son auteur étaient étudiés dans les écoles. Aujourd'hui encore, elle inspire de nombreux artistes.
Littérature
Au Moyen Âge, la guerre de Troie est connue par le biais de l'Iliade, notamment grâce aux traductions latines de l'original grec. Mais l'Iliade ne raconte que quelques jours de la dixième année de la guerre. Le reste des événements avait été relaté à l'origine par les épopées du cycle troyen, mais celles-ci se sont perdues pendant l'Antiquité. En revanche, d'autres récits composés plus tard dans l'Antiquité sont encore connus au Moyen Âge (et sont parvenus jusqu'à nous), comme l'Histoire de la destruction de Troie attribuée à Darès le Phrygien et l'Éphéméride de la guerre de Troie attribuée à Dictys de Crète[232]. Vers 1165, Benoît de Sainte-Maure compose Le Roman de Troie qui relate l'ensemble des événements de la guerre de Troie (et ne se limite donc pas aux événements relatés par l'Iliade)[232]. En 1450-1452, Jacques Millet compose une pièce intitulée Histoire de la destruction de Troie la grande, composée de 30 000 vers, qui connaît un grand succès jusqu'au XVIe siècle[233].
L'Iliade continue à fournir de nombreux sujets aux poètes et aux dramaturges à la Renaissance. Certaines tragédies développent des sujets liés à la guerre de Troie mais qui décrivent les suites de la guerre, dans la lignée des tragiques antiques : c'est le cas par exemple de La Troade de Robert Garnier (1579). Mais d'autres s'inspirent directement de l'Iliade, comme Hector d'Antoine de Montchrestien (1604)[234].
En 1716, Marivaux publie un Homère travesti ou l'Iliade en vers burlesques qui est une parodie burlesque des événements de l'Iliade, où les guerriers sont ridicules et les combats bouffons ; Marivaux, ignorant le grec, n'a pas lu Homère dans le texte, mais a travaillé à partir d'une traduction française en douze chants par Houdar de La Motte[235].
En 1990, Derek Walcott publie Omeros, une réécriture de l'Iliade qui se déroule aux Caraïbes. En 2006, Alessandro Baricco en propose une réécriture intitulée Homère, Iliade : en supprimant les apparitions divines ainsi que les répétitions, en changeant de narrateur à chaque chapitre et en utilisant l'italien moderne, l'auteur veut débarrasser le récit de « tous les archaïsmes qui l'éloignent du cœur de son sujet »[236].
L'Iliade inspire aussi les auteurs des littératures de l'imaginaire. Dans Ilium (2003) et Olympos (2006), l'auteur américain Dan Simmons réalise une libre transposition de l'épopée homérique dans un univers de science-fiction qui se réfère aussi à d'autres classiques de la littérature.
Cinéma
Dès les débuts du cinéma, l'Iliade fait l'objet de nombreuses adaptations en péplums. Dès 1902, Georges Hatot tourne Le Jugement de Pâris. La première adaptation importante est celle de l'italien Giovanni Pastrone, qui use de grandioses décors (murailles assiégées, cheval en bois) sur plus de 600 mètres de pellicule.
Le deuxième âge d'or du péplum porte aussi un grand intérêt aux écrits d'Homère, et l'Iliade s'y voit adaptée de manière significative trois fois : Hélène de Troie de Robert Wise (1955), La Guerre de Troie de Giorgio Ferroni (1961), La Colère d’Achille de Mario Girolami (1962). Les films dépassent assez largement le cadre temporel originel du texte, prétendant parfois à une « préquelle », s'intéressant aux origines du conflit chez Robert Wise, ou en montrant plutôt le côté troyen chez Ferroni. Girolami, lui, s'efforcera de suivre le schéma canonique[237].
En 2004, Troie, réalisé par Wolfgang Petersen, relate l'ensemble de la guerre de Troie en accordant une place importante aux événements relatés par l'épopée homérique, mais en s'écartant parfois beaucoup du mythe antique.
En 2017, sort Troy The Odyssey réalisé par Tekin Girgin.
Télévision
En 2002, To Bart or not to Bart le 14e épisode de la saison 13 de la série télévisée d'animation Les Simpson met en scène l'Iliade.
En 2016, sort la série documentaire Les Grands Mythes dont la saison 2 et 3 raconte l'épopée d'Ulysse pour rentrer chez lui.
En 2018, la guerre de Troie a fait l'objet d'une série de huit épisodes diffusée sur la BBC et intitulée Troie : la Chute d'une cité[238].