Leslie Kong
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| Naissance |
Kingston (Jamaïque) |
|---|---|
| Décès |
(à 37 ans) Kingston (Jamaïque) |
| Activité principale | Producteur, DJ Restaurateur |
| Genre musical | Reggae |
Leslie Kong, né le à Kingston, en Jamaïque, et mort le dans la même ville, est un producteur jamaïcain d'ascendance chinoise, actif dans les genres ska, rocksteady et reggae. Propriétaire du label Beverley's Records, il produit notamment Jimmy Cliff, Desmond Dekker, Bob Marley, Toots and the Maytals et The Pioneers.
Leslie Kong est l'un des trois frères d'une famille sino-jamaïcaine d'origine cantonaise établie à Kingston[1],[2].[note 1]. Ils appartiennent à cette classe de marchands en passe de devenir les piliers du commerce de détail kingstonien. Dès 1963, les Chinois détenaient un quasi-monopole sur le commerce en Jamaïque, contrôlant 90 % des magasins de produits non alimentaires et 95 % des supermarchés, tout en détenant d'importantes participations dans d'autres secteurs tels que les blanchisseries et les bureaux de paris[3]. Leslie grandit dans un environnement confortable et ses parents ont les moyens de l'envoyer au St. George's College, prestigieux lycée catholique pour garçon de tradition jésuite, réputé pour former l'élite de Kingston. Leslie grandit dans un milieu aisé et ses parents ont les moyens de l'inscrire au St. George's College, un prestigieux lycée catholique pour garçons de tradition jésuite, réputé pour former l'élite de Kingston.
Sa trajectoire s'inscrit dans celle de producteurs sino-jamaïcains qui ont contribué à façonner la musique jamaïcaine de l’ère du calypso jusqu’au reggae, aux côtés de Justin Yap et Vincent Chin[4]. Les commerces sino-jamaïcains, connus sous le nom de chiney shops, constituent par ailleurs des relais essentiels de diffusion musicale à travers le pays[5],[6]. L’activité commerciale de la famille Kong s’inscrit dans cette dynamique : elle est fondée en 1931 par Richard Phillip Kong, agent commercial et représentant de fabricants, sous l’enseigne Kong's Commercial Agencies, située West Street à Kingston[7],[8]. Elle est ensuite attestée dans le secteur de l’import-export à partir de 1946[9].[note 2]
Il a au moins trois frères aînés : Lloyd, surnommé « Fats », qui dirige l’établissement familial ; Cecil, en charge des activités immobilières ; et Leslie, qui supervise la production musicale[1]. La famille exploite un restaurant et salon de glaces situé au 135A Orange Street, à proximité de North Street, avec un bureau immobilier installé à l’arrière et à l’étage[1],[10]. L’établissement porte le nom de Beverley’s[note 3].
La famille Kong s'établit dans le quartier commercial du centre ville (downtown Kingston)[11]. Orange Street, surnommée Beat street ou Music Street est en passe de devenir l'artère musicale la plus importante de la Jamaïque voire des Caraïbes[12].
Carrière
Selon son propre témoignage, Derrick Morgan introduit Jimmy Cliff auprès de Leslie Kong à la fin de l'année 1961[13],[1]. Cliff, encore connu sous son nom de naissance James Chambers, avait déjà adopté son pseudonyme de scène, inspiré de Fats Domino, qu'il imitait lors de concours de chant scouts organisés près de Montego Bay[14]. Séduit par la chanson Dearest Beverley, Kong la juge toutefois trop lente pour le ska alors en vogue. Morgan propose alors d'enregistrer Hurricane Hattie sur le violent épisode cyclonique de 1961 et King of Kings[1].
Les répétitions ont lieu chez Drumbago, à Greenwich Farm, à l'angle de West Avenue et Seaview Avenue[13], tandis que les enregistrements se déroulent aux studios Federal[1]. Ces premières sessions produisent simultanément Be Still et She's Gone (Derrick Morgan), Darling Patricia (Owen Gray) ainsi que Hurricane Hattie et King of Kings (Jimmy Cliff), tous classés numéro un en Jamaïque[14].
Kong fonde alors le label Beverley's Records, reprenant le nom de son établissement. Il acquiert rapidement la réputation, rare à l'époque, de rémunérer équitablement ses artistes[15]. Bradley le considère comme le premier producteur sino-jamaïcain à s'impliquer directement dans le processus créatif et le qualifie de « producteur extérieur le plus immédiatement efficace de l'ère ska »[16]. Jimmy Cliff résume ainsi leur association : Kong « ne connaissait rien à l'industrie du disque hormis la vente de disques, mais il aimait ma musique. J'avais les chansons et lui avait l'argent »[17]. Cliff justifie par ailleurs sa fidélité au label par ses expériences négatives avec deux producteurs précédents qui ne l'avaient pas rémunéré[18],[15]. En 1962, Kong place simultanément sept productions dans le top 10 jamaïcain[19]. Derrick Morgan y joue un rôle informel de directeur artistique, auditionnant les artistes se présentant chez Beverley's, parmi lesquels Desmond Dekker et Toots and the Maytals[19].
Bob Marley enregistre chez Kong ses trois premiers titres — Terror, Judge Not et One Cup of Coffee — en 1962[19],[20].[note 4]
Période ska et rocksteady
Durant les années 1960, Kong enregistre un large éventail d'artistes de ska et de rocksteady, parmi lesquels Joe Higgs, Desmond Dekker, Toots and the Maytals, Derrick Morgan, John Holt, Stranger Cole, The Gaylads, Delroy Wilson et Peter Tosh[21]. Le premier titre ska de Desmond Dekker chez Beverley's est Honour Your Mother And Father, enregistré en 1963[15]. La même année, John Holt effectue ses débuts discographiques chez Kong avec Forever I'll Stay et I Cried a Tear[19]. Toots and the Maytals, refusés lors d'une audition chez Beverley's en 1961, reviennent sur le label en 1968[19]. Dans le début des années 1960, l’industrie musicale jamaïcaine devient le théâtre de tensions sociales profondes. La communauté sino-jamaïcaine domine le commerce de détail, tandis que la majorité afro-jamaïcaine cherche à préserver sa part de richesse et de pouvoir économique[16]. C’est dans ce contexte que Kong, un producteur sino-jamaïcain, entre dans le secteur musical, suscitant l’inquiétude de figures établies comme Prince Buster. Pour Buster, la musique est un moyen de maintenir la richesse au sein de la communauté noire, et il voit d’un mauvais œil l’implication d’un producteur chinois[16].
Le conflit se cristallise autour de Derrick Morgan. En 1962, Morgan quitte Buster pour créer son propre label, mais continue de travailler avec Kong. Buster estime alors que Morgan aurait repris une mélodie initialement enregistrée pour Kong et réagit en composant Black Head Chiney Man. Le titre ne se limite pas à un simple différend musical : ses paroles (« Do you prefer your chiney man to your fellow black man? […] To use you […] then refuse you ») dénoncent les tensions raciales et économiques provoquées par l’ascension des producteurs sino-jamaïcains[16],[15].
Morgan conteste l’accusation. Il affirme ne pas comprendre ce que Buster entend par « ses affaires », soulignant que Kong n’était qu’un producteur et n’avait aucun droit sur les mélodies[22]. Mais Buster persiste et enregistre également 30 Pieces of Silver / Judas Charmers Is Your Name, visant explicitement Morgan et Kong[23],[24]. Black Head Chiney Man est rapidement interdit par RJR pour son contenu jugé raciste et offensant envers Kong[22].
Ironiquement, Kong rémunérait ses artistes mieux que la plupart de ses concurrents, alors que le système des paiements forfaitaires sans royalties était la norme dans toute l’industrie jamaïcaine, quelle que soit l’origine du producteur[18],[25].
La querelle se transforme en véritable joute musicale. Morgan réplique avec Blazing Fire, puis continue avec No Raise, No Praise et Still Insist[23][22]. Buster répond par ses propres titres, et la riposte se poursuit avec les chansons de rude boys et de Judge Dread : Rudies Don't Fear (Morgan), Judge Dread (Buster), I'm the Ruler (Buster) et Walking Down Orange Street (Morgan)[26]. À travers cette série d’échanges, la musique devient le terrain d’une confrontation à la fois artistique, raciale et économique, révélant les fractures et rivalités au cœur de la Jamaïque des années 1960.
Parallèlement, le label connaît une professionnalisation croissante. La direction artistique des sessions est assurée par Drumbago pendant la période ska. Roland Alphonso, l'un des fondateurs des Skatalites, qui devient arrangeur attitré du label[27]. Alphonso constitue le groupe de session Beverley’s All Stars en recrutant le noyau du groupe rival Supersonics[27], tandis que Jackie Jackson, bassiste des sessions, se souvient qu’il rassemblait les musiciens le matin même des enregistrements aux studios West Indies Records (WIRL)[27]. Warwick Lyn, issu d’une famille sino-jamaïcaine de Kingston, assure pour sa part les fonctions d’ingénieur du son et de directeur artistique chez Beverley’s Records[20][6].
À partir de 1963, Kong amorce l’expansion commerciale du label en concluant un accord de distribution avec le sous-label jamaïcain d’Island Records, dirigé par Chris Blackwell[28], puis avec le label britannique Trojan Records vers la fin de la décennie[26].
Succès internationaux (1967–1970)
Grâce à la professionnalisation du label et à la qualité des musiciens et ingénieurs qu’il avait réunis, Kong commence à transformer Beverley’s en un acteur majeur de la musique jamaïcaine. Cette organisation solide lui permet de produire des titres capables de franchir les frontières et de toucher un public international. Cependant, le succès commercial se déploie dans un climat social tendu : la boutique Beverley’s est vandalisée lors des émeutes anti-chinoises qui secouent Kingston en 1965[29],[30]. Malgré ces obstacles, Kong obtient son premier hit international avec 007 (Shanty Town) de Desmond Dekker[31], suivi par le triomphe mondial de Israelites, qui atteint la première place des charts britanniques en et la neuvième aux États-Unis en juillet, avec plus de deux millions d’exemplaires vendus[26].
Fort de ses premiers succès internationaux avec Desmond Dekker, Kong consolide sa réputation de producteur visionnaire capable de transformer des talents locaux en stars mondiales. Cette notoriété attire de nouveaux artistes au label Beverley’s. Ainsi, les Pioneers rejoignent le label après un différend avec Joe Gibbs. Luddy Crooks raconte qu’il a croisé Leslie et Fats Kong sur Orange Street, qui les invitent aussitôt à enregistrer[32]. Leur premier titre pour Kong, Samfie Man, se hisse immédiatement au premier rang des charts jamaïcains[32].
Leur plus grand succès international, Long Shot Kick the Bucket, naît d’une suggestion improvisée de Kong. Ayant appris la mort du cheval Longshot, il demande aux Pioneers d’en faire une chanson sur-le-champ, dans l’arrière-boutique de Beverley’s où un piano est disponible[32]. Kong est toutefois absent lors de l’enregistrement, parti en Angleterre[32].[note 5]
Kong consolide sa position de producteur incontournable de la scène jamaïcaine, travaillant avec les artistes les plus influents du moment.Ainsi, Toots & The Maytals enregistrent pour lui des titres majeurs tels que Monkey Man et 54-46 That's My Number. Les Melodians produisent quant à eux Sweet Sensation et Rivers of Babylon. La sortie de ce dernier titre est initialement interdite par le gouvernement jamaïcain, ses références rastafariennes étant jugées subversives. Kong intervient publiquement pour défendre la chanson, soulignant qu’elle est adaptée d’un psaume biblique chanté de longue date par les chrétiens jamaïcains. L’interdiction est finalement levée et le titre atteint la première place des charts jamaïcains en trois semaines[33].
Parallèlement, Kong travaille de nouveau avec Bob Marley & The Wailers durant la période de l’early reggae (1968–1970)[26], confirmant sa capacité à accompagner et à promouvoir les figures majeures du mouvement reggae naissant.
Mort
Peu avant sa mort, Kong compila une sélection d'enregistrements des Wailers qu'il intitula The Best of the Wailers. Bunny Livingston protesta et s'opposa vivement à ce choix de titre, estimant qu'on ne pouvait désigner le « meilleur » d'un artiste qu'à la fin de sa carrière. Par cette remarque, il sous-entendait que, les trois Wailers étant encore jeunes et en bonne santé, Kong devait, lui, approcher de la fin de sa vie[34]. Ce raisonnement amusa Kong, qui maintint son titre et publia l'album comme prévu. Il fit également paraître, contre la volonté initiale des Wailers, trois singles issus des mêmes sessions : Soul Shakedown Party, Stop the Train et Soon Come, chacun accompagné de sa version en face B[34].
Leslie Kong meurt d'un infarctus du myocarde le , à l'âge de 37 ans, à son domicile du 34 Norbrook Acres Drive, Constant Spring, paroisse de St. Andrew[35]. Il apparaît à titre posthume dans le film The Harder They Come (1972), où ses productions, notamment Pressure Drop, Rivers of Babylon et Sweet and Dandy, dominent la bande originale[26]. Le personnage de l'assistant sino-jamaïcain du producteur Hilton dans le film pourrait constituer une allusion à Kong[36].
Son neveu Errol Kong, né en 1947, poursuit une carrière de chanteur de reggae[26]. Ses enfants s'installent au Canada, dans le contexte du mouvement migratoire qui voit une large partie de la communauté sino-jamaïcaine quitter l'île à partir de 1965 et surtout après l'élection de Michael Manley en 1972. En effet, entre 1972 et 1974, quelque quatorze mille Jamaïcains qualifiés émigrent vers les États-Unis et le Canada[37],[38].
Rivalité Prince Buster / Derrick Morgan
L’entrée de Kong dans l’industrie musicale intervient dans un contexte de tensions sociales entre la communauté sino-jamaïcaine, qui domine le commerce de détail, et la majorité afro-jamaïcaine[16]. Prince Buster considère la musique comme un moyen de préserver la richesse au sein de la communauté noire et voit d’un mauvais œil l’implication d’un producteur sino-jamaïcain[16].
Le conflit se cristallise autour d’une accusation musicale précise. Derrick Morgan enregistre Forward March pour Kong. Buster estime que le solo de saxophone joué par Headley Bennett sur ce titre imite un solo de Lester Sterling enregistré pour lui avec les Skatalites sur They Got to Come[22],[25]. Morgan conteste cette interprétation, affirmant qu’il ne comprend pas ce que Buster entendait par « ses affaires », Kong étant simplement un producteur chinois sans lien avec la propriété des mélodies[22]. En réponse, Buster enregistre Black Head Chiney Man et 30 Pieces of Silver / Judas Charmers Is Your Name, visant explicitement Morgan et Kong[23][24]. Le premier titre est interdit par RJR pour son contenu raciste, considéré comme une attaque directe contre Kong[22].
Le paradoxe est que Kong rémunérait ses artistes mieux que ses concurrents, alors que le système des paiements forfaitaires sans royalties était la norme dans l’ensemble de l’industrie jamaïcaine, quelle que soit l’origine du producteur[18],[25].
Morgan réplique avec plusieurs titres : Blazing Fire / Be Still I'm Your Superior, No Raise, No Praise et Still Insist[23][22]. La querelle se poursuit avec des chansons associées aux rude boys et à Judge Dread, Buster et Morgan se répondant tour à tour : Rudies Don't Fear (Morgan), Judge Dread (Buster), I'm the Ruler (Buster) et Walking Down Orange Street (Morgan)[26].
Anecdotes
- Leslie Kong apparaît dans le film The Harder They Come où on le voit superviser un enregistrement de Toots and The Maytals.
- Son magasin et son label sont nommés d'après le prénom de son épouse Beverley.[réf. nécessaire]
- C'est lui qui renomme James Chamber en Jimmy Cliff, jugeant que cela fait plus "américain". Il essaye d'en faire de même avec Bob Marley, créditant ses premiers disques à Bobby Martell, mais contrairement à Cliff, ce pseudonyme ne demeure pas.