Matérialisme trans

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Le matérialisme trans désigne un courant de pensée qui analyse la transidentité à partir des outils conceptuels du féminisme matérialiste français. Cette approche met l'accent sur les conditions matérielles d'existence des personnes trans (accès aux soins, position dans les rapports de classe et de race, effets économiques et sociaux de la transition) et propose d'analyser celle-ci comme une trajectoire sociale inscrite dans les rapports sociaux de sexe[1].

Filiation avec le féminisme matérialiste

Le matérialisme trans s'inscrit dans la continuité du féminisme matérialiste, courant théorique développé en France à partir des années 1970 autour de figures telles que Christine Delphy, Colette Guillaumin, Nicole-Claude Mathieu et Monique Wittig. Ce courant se caractérise par l'application d'une méthode d'analyse inspirée du matérialisme historique de Karl Marx aux rapports entre les sexes, en les conceptualisant comme des rapports de classe[2].

Les féministes matérialistes considèrent que les catégories « homme » et « femme » ne sont pas des données biologiques naturelles mais des positions sociales au sein d'un rapport de domination. Christine Delphy formule notamment la thèse selon laquelle « le genre précède le sexe » : c'est la division sociale du travail entre les sexes qui produit la signification attribuée aux différences corporelles, et non l'inverse[3].

Émergence d'une application aux questions trans

À partir des années 2010 émerge en France un courant qui entreprend d'appliquer cette grille d'analyse aux expériences des personnes trans. Ce mouvement se développe d'abord dans des espaces militants (fanzines, blogs, réseaux sociaux) avant de se formaliser dans le champ académique[4].

En , une journée d'études intitulée « Matérialismes trans » est organisée à l'École normale supérieure de Lyon par Pauline Clochec et Noémie Grunenwald. Les actes de ce colloque sont publiés en 2021 dans un ouvrage collectif du même nom, qui rassemble des contributions de plusieurs chercheurs et chercheuses, dont Emmanuel Beaubatie, Philippa Arpin, Karl Ponthieux Stern et João Gabriel[5].

Concepts et méthode

La transitude comme condition sociale

Le matérialisme trans mobilise le concept de transitude (équivalent du terme anglais transness) pour désigner le fait d'être trans ou l'état d'être trans[6]. Plutôt que de définir la transitude comme une identité intérieure ou une donnée psychologique à diagnostiquer, cette approche l'appréhende comme une trajectoire sociale et corporelle, c'est-à-dire comme un ensemble de pratiques concrètes de passage d'un sexe à un autre[7].

Pauline Clochec précise que si l'on doit parler d'identité, c'est au sens d'une appartenance collective plutôt que d'un ressenti individuel, ce qu'elle rapproche d'une forme de « conscience de classe » de sexe impliquant la lutte pour des conditions d'existence[8].

Le concept de transfuge de sexe

Le concept de transfuge de sexe, développé notamment par le sociologue Emmanuel Beaubatie, constitue un apport central du matérialisme trans. Par analogie avec le concept de transfuge de classe issu de la sociologie bourdieusienne, il permet d'analyser les transitions de genre comme des formes de mobilité sociale[9].

Dans cette perspective, les classes de sexe sont conçues comme hiérarchisées et séparées par une frontière sociale. Le passage d'une classe à l'autre s'accompagne de conséquences matérielles et subjectives : les hommes trans connaissent généralement une forme d'ascension sociale (accès aux privilèges de la masculinité), tandis que les femmes trans font l'expérience d'un déclassement (perte de ces privilèges et exposition aux discriminations sexistes)[10].

Emmanuel Beaubatie montre toutefois que ce schéma général est modulé par d'autres variables sociales (classe, race, âge, capital culturel). Les parcours trans sont ainsi profondément hétérogènes, et le rapport aux normes de genre varie selon les ressources dont disposent les personnes[9].

Rapport aux savoirs médicaux

Un axe de réflexion du matérialisme trans concerne le rapport entre savoirs trans et savoirs médicaux. Pauline Clochec analyse notamment la « rivalité » entre deux prétentions à l'expertise sur la question des traitements hormonaux de substitution (THS). Elle inscrit cette tension dans le cadre théorique de Colette Guillaumin sur l'appropriation du corps, en montrant comment l'accès aux soins de transition est inégalement distribué selon les groupes sociaux[8].

Cette analyse conduit à défendre le principe du consentement éclairé comme alternative au modèle du diagnostic psychiatrique dans l'accompagnement des transitions[7].

Positionnements théoriques

Rapport au féminisme matérialiste

Le matérialisme trans entretient un rapport à la fois d'héritage et de prolongement critique avec le féminisme matérialiste. Il en reprend les concepts fondamentaux (rapports sociaux de sexe, classe de sexe, appropriation) tout en les appliquant à un objet que les fondatrices du courant n'avaient pas directement théorisé.

Emmanuel Beaubatie prolonge la thèse de Christine Delphy (« le genre précède le sexe ») en l'appliquant aux parcours trans : c'est parce que les classes de sexe existent comme positions sociales hiérarchisées que le passage de l'une à l'autre est possible et produit des effets concrets (accès ou perte de privilèges, changement de traitement social). La transition n'est donc pas le résultat d'une nature sexuée préexistante mais une mobilité au sein d'un rapport social[1].

Le matérialisme trans se distingue de certains courants du féminisme radical qui adoptent des positions essentialistes sur la différence des sexes et refusent de reconnaître les femmes trans comme des femmes. Il s'oppose à toute naturalisation du sexe qui servirait à légitimer l'exclusion des personnes trans des catégories sexuées[5].

Rapport à la théorie queer

L'ouvrage Matérialismes trans se présente explicitement comme proposant un « paradigme matérialiste alternatif au paradigme queer »[11]. Si les deux approches partagent une critique de l'essentialisme et de la naturalisation des catégories de sexe, elles divergent sur plusieurs points d'analyse.

Pauline Clochec critique ce qu'elle identifie comme une conception « subjectiviste » de l'identité de genre dans certains travaux queer, qui conduirait selon elle à « éluder la question de l'oppression du sexe féminin », c'est-à-dire de la classe des femmes[11]. Elle reproche à cette approche de penser le genre non plus comme un « système historique de domination » à abolir, mais comme « un ensemble d'identités psychologiques qui appartiendraient aux individus »[1]. Philippa Arpin, dans sa contribution à l'ouvrage collectif, propose également une analyse critique des travaux de Judith Butler[12].

Emmanuel Beaubatie, pour sa part, observe que les effets de subversion du genre parfois associés aux transitions ne sont ni universels ni essentiels à l'expérience trans : ils varient selon le capital économique et culturel des personnes. La capacité à revendiquer une posture subversive vis-à-vis des normes de genre apparaît ainsi comme socialement située[9].

Critiques et discussions

Le matérialisme trans a fait l'objet de plusieurs discussions critiques.

Certains commentateurs marxistes reprochent à ce courant de reprendre les concepts du matérialisme historique sans en conserver la centralité de la classe ouvrière et des rapports de production capitalistes[13].

Par ailleurs, la critique adressée à la théorie queer a été discutée dans la littérature académique. Plusieurs commentateurs estiment que l'opposition entre matérialisme et théorie queer est durcie artificiellement. Selon une analyse publiée aux Éditions de la Sorbonne, « l'étiquette de "poststructuralisme" durcit inutilement l'opposition entre matérialisme et théorie queer », et il convient d'« envisager les ressources matérialistes du queer »[14]. D'autres travaux relèvent des convergences théoriques entre Christine Delphy et Judith Butler : toutes deux ont soutenu que la différence des sexes n'est pas un donné naturel précédant le genre mais est elle-même informée par celui-ci[15]. La notion de performativité chez Butler ne désigne pas l'identité comme donnée intérieure préexistante, mais comme effet d'une répétition d'actes et de normes : « il n'y a pas d'identité préexistante à l'aune de laquelle jauger un acte ou un attribut »[16].

Enfin, la transposition du concept de « transfuge de classe » aux parcours trans soulève des questions quant aux limites de l'analogie entre mobilité sociale et changement de sexe, les deux phénomènes n'impliquant pas les mêmes mécanismes ni les mêmes temporalités[10].

Réception et développements

Réception académique

La publication en 2021 de Transfuges de sexe d'Emmanuel Beaubatie, issu d'une thèse de doctorat soutenue à l'EHESS en 2017, marque l'entrée du matérialisme trans dans le champ académique français. L'ouvrage est rapidement devenu une référence dans les études trans en France et a fait l'objet de nombreuses recensions dans des revues de sciences sociales[10].

En 2023, Pauline Clochec publie Après l'identité : transitude et féminisme, qui rassemble quatre conférences données entre 2018 et 2021. Cet ouvrage approfondit la proposition d'un décentrement de la transitude par rapport au concept d'identité de genre, en l'articulant à la revendication féministe d'autonomie corporelle[7].

Enjeux contemporains

Le matérialisme trans s'inscrit dans les débats contemporains sur l'articulation entre luttes trans et luttes féministes. Ses promotrices revendiquent une approche qui permettrait de dépasser l'opposition entre perspectives « identitaires » et « matérialistes » en recentrant l'analyse sur les conditions concrètes d'existence plutôt que sur les questions de définition identitaire[8].

Cette perspective conduit à penser les luttes trans comme partie intégrante des luttes féministes contre le système patriarcal, dans la mesure où toutes deux s'opposent à la naturalisation des catégories de sexe et à l'appropriation des corps[7].

Bibliographie

Notes et références

Voir aussi

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