Psychose (psychanalyse)
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En psychanalyse, la psychose, dont le terme est apparu d'abord dans la littérature psychiatrique de langue allemande au XIXe siècle (Feuchtersleben, 1845), désigne un groupe d'affections plus restreint que le domaine extrêmement étendu que le psychiatre a à connaître d'après la classification édifiée de toutes les maladies mentales. Si le concept de névrose fait partie intégrante du vocabulaire de la psychanalyse, celui de psychose n'arrive qu'en second lieu, issu du savoir psychiatrique. Au sein de ce champ plus restreint et selon les trois grandes distinctions établies entre les « perversions », les « névroses » et les « psychoses », c'est dans ce dernier groupe des « psychoses » que la psychanalyse cherche à définir la paranoïa et la schizophrénie d'une part, la mélancolie et manie d'autre part.

Le terme de psychose est dû en 1845 à Ernst von Feuchtersleben, qui l'introduit « au sens très global de “maladie de l'esprit” (Seelenkrankheit), alors que celui de névrose désignait “toutes ces affections étranges du sentiment ou du mouvement qui sont sans fièvre” (William Cullen, 1776), et dont certaines seulement se traduisaient par des troubles mentaux »[1]. Le terme s'étend dans les pays germanophones dans la seconde moitié du XIXe siècle, puis gagne la France[1]. Pierre Juillet poursuit : « De remarquables observateurs comme Emil Kraepelin et les grands cliniciens de l'école française dégagèrent les cadres principaux de ces états et, par là même, entreprirent leur épurement ». C'est ainsi que « se créa en particulier un couple d'opposition pertinente entre psychose et névrose »[1].
Selon Élisabeth Roudinesco et Michel Plon, le terme de « psychose » est destiné à remplacer celui de folie, pour « définir les maladies de l'âme dans une perspective psychiatrique »[2].
D'après Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis, l'apparition du terme au XIXe siècle « vient ponctuer une évolution qui a abouti à constituer un domaine autonome des maladies mentales »[3]: il s'agit alors de distinguer des « maladies du cerveau ou des nerfs, comme maladies du corps », en les distinguant aussi « de ce qu'une tradition philosophique millénaire considérait comme “maladies de l'âme” : l'erreur et le péché »[2]
En clinique psychiatrique, Laplanche et Pontalis considèrent (en 1967) que le concept de psychose « est pris le plus souvent dans une extension extrêmement large » : il comprend « toute une gamme de maladies mentales », soit organogénétiques (par exemple la paralysie générale), ou dont l'étiologie reste problématique (comme la schizophrénie)[3].
Le terme de psychose se répand au cours du XIXe siècle dans la littérature psychiatrique allemande « pour désigner les maladies mentales en général, la folie, l'aliénation ». C'est seulement à la fin du XIXe siècle que deux termes opposés se dégagent, en s'excluant l'un l'autre : névrose — psychose[3]. Le terme de psychose va désormais désigner des affections du ressort de l'aliéniste, à la « symptomatologie essentiellement psychique » (ce qui ne veut pas dire que les psychoses ne trouvent pas aussi leur cause dans le système nerveux comme les névroses)[3].
Par la suite, après avoir désigné l'ensemble des maladies mentales, le concept de psychose s'est restreint « aux trois grandes formes modernes de la folie : schizophrénie, paranoïa, psychose maniaco-dépressive »[2].
Le mot « psychose » apparaît en France en 1869[2].
De nos jours, étant donné le « très large accord en clinique psychiatrique, quelle que soit la diversité des écoles, sur les domaines respectifs de la psychose et de la névrose » (on peut se rapporter par exemple à l'Encyclopédie médico-chirurgicale (Psychiatrie) dirigée par Henri Ey), Laplanche et Pontalis pensent qu'il est très « difficile de déterminer le rôle qu'a pu jouer la psychanalyse dans [la] fixation des catégories nosographiques »[3]. Depuis Eugen Bleuler et l'école de Zurich, l'histoire de la psychanalyse est en effet « étroitement mêlée à l'évolution des idées psychiatriques »[3]. D'après Élisabeth Roudinesco et Michel Plon, « si le concept de névrose fait partie intégrante du vocabulaire de la psychanalyse, celui de psychose apparaît d'emblée comme une pièce rapportée, issue du savoir psychiatrique »[2].

Approche psychanalytique de la psychose
À la différence des névroses, où il y a conflit entre instances internes au psychisme (entre le ça et le moi), dans la psychose, selon Freud, le moi est en conflit avec le monde extérieur, conflit qui se traduit par des hallucinations et des délires, autrement dit une perte de réalité.
Freud
Contre Eugen Bleuler[4], Freud reprend en 1894 le concept de psychose à la psychiatrie de Emil Kraepelin[4] au sens de délire ou d’hallucination inconscients. Selon Roudinesco, Freud a conduit trois cures de psychotiques, mais qui ont tous été présentés comme des cas de névrose et sa seule analyse présentée en tant que telle comme un cas de psychose a été faite à partir de celle d’un livre, Mémoires d'un névropathe de Daniel Paul Schreber[4]. Au terme de ses recherches, Freud distingue la psychose de la névrose et de la perversion[5]. Freud élabore une première théorie de la psychose entre 1909 et 1911, à travers le concept de « clivage du moi », c'est-à-dire comme une opposition entre le moi et la réalité, et abandonne la notion de schizophrénie au profit de celle de paranoïa qui devient le « modèle structural de la psychose en général »[5]. Après sa nouvelle théorie du narcissisme (1914) élaborée dans le cadre de la seconde topique (1920), Freud définit la psychose « comme la reconstruction hallucinatoire dans laquelle le sujet est tourné uniquement vers lui-même, dans une situation sexuelle auto-érotique »[6], coupé du contact avec la réalité et privé du rapport aux autres[6]. Mais si Freud réintègre pour finir la notion de schizophrénie (rattachée par les symptômes à l’hystérie), il rejette tout de même l'idée de nosographie et pose une solution de continuité entre le normal et le pathologique (à l'image du rêve, par exemple, où tout sujet dit « normal » connaît des hallucinations)[6].

La seule étude que Freud publia comme un cas de psychose a été le commentaire d'un livre Mémoire d'un névropathe écrit par Daniel Paul Schreber[7]. Le cas du « Président Schreber » est présenté comme celui d'un sujet qui lutte contre son désir homosexuel en construisant un délire à propos d'un lien intime avec Dieu par l'entremise des rayons, etc. Plusieurs psychanalystes ont proposé l'idée qu'un autre cas étudié par Freud, celui de l'Homme aux loups, bien que publié comme exemple de névrose, pouvait être un cas de psychose[8],[9].
Situation de la psychose maniaco-dépressive
Selon le psychiatre et psychanalyste Vassilis Kapsambelis, « la situation de la pychose maniaco-dépressive, encore plus que celle des autres psychoses, reste remarquablement attachée, dans la pensée de Sigmund Freud, aux pathologies liées au narcissisme », et après l’introduction du narcissisme en 1914, « la psychose maniaco-dépressive fait partie, avec les autres états psychotiques, des « psychonévroses narcissiques »[10]. Aux yeux de Kapsambelis, les travaux de Karl Abraham, et de Melanie Klein, qui font suite aux textes de Métapsychologie (1915) et à Deuil et mélancolie (1917) de Sigmund Freud, représentent « une introduction indispensable à une compréhension métapsychologique des troubles de l’humeur[10]. Ces troubles mènent à l'élaboration théorique de la « psychose maniaco-dépressive » dans les termes de l'ancienne classification psychiatrique : ils ne sont pas que « thymiques », mais correspondent à une véritable « façon d’être » globale de la personnalité »[10].

Lacan
La psychose occupe une place importante dans la pensée de Jacques Lacan qui considère explicitement qu'elle peut être traitée par la cure psychanalytique[11],[12]. Lacan désigne à travers le concept de forclusion l'un des mécanismes spécifiques de la psychose d'après « lequel se produit un rejet d'un signifiant fondamental hors de l'univers symbolique du sujet »[13]. Le signifiant est alors dit forclos et n'est pas refoulé dans l’inconscient mais « fait retour sous une forme hallucinatoire dans le réel du sujet »[13].
C'est à partir du concept de la forclusion (allemand : Verwerfung) que Lacan construit « sa théorie de l'échec de la métaphore paternelle, à la base de tout procès psychotique »[14].
Alors que « chez Freud, la psychose sert d’introduction pour la pensée du développement du moi (narcissisme) », elle sert chez Lacan « d’introduction pour la nécessité de penser la question du sujet »[15]. Celle-ci, précise Christian Fierens, « s’explicitera dans une topologie mœbienne et une topologie borroméenne », dans le cadre d'un développement du « champ proprement psychanalytique de la réalité psychique, de l’hallucination et de l’objet a »[15].
Piera Aulagnier
Dans son article « Représentation, délire, histoire », où il est question de l'ouvrage La violence de l'interprétation — Du pictogramme à l'énoncé de Piera Aulagnier paru en 1975, Maurice Dayan considère que Castoriadis-Aulagnier y « formule les exigences qu'implique la simple ouverture de la pensée psychanalytique au champ de la psychose, ainsi que les conditions qui rendent possible l'avènement de la schizophrénie et de la paranoïa »[16]. Cela suppose une révision de la topique freudienne et de ses concepts associés[16] : même si elle s'inscrit de fait et à l'origine, comme le précise Dayan, au programme de la psychanalyse avec des textes de Freud comme Les psychonévroses de défense (1894) et les manuscrits G et H de (dans les Lettres à Fliess / La naissance de la psychanalyse), l'ouverture au champ de la psychose exige plus qu'un simple aménagement du cadre d'interprétation et d'explication « dans lequel sont venues s'insérer, depuis plusieurs décennies, les variétés connues de la névrose et de quelques rares structures perverses »[16].

