Richard Cœur de Lion
roi d'Angleterre de 1189 à 1199
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Richard Ier dit Cœur de Lion (en anglais : Richard the Lionheart), né le au palais de Beaumont à Oxford, et mort le au siège du château de Châlus-Chabrol, est roi d'Angleterre, duc de Normandie, comte du Maine et comte d'Anjou de 1189 à sa mort, et duc d'Aquitaine et comte de Poitiers dès 1171 ou 1172.
| Richard Ier | |
Un des deux gisants de Richard Cœur de Lion : celui de l'abbaye de Fontevraud. | |
| Titre | |
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| Roi d’Angleterre, duc de Normandie, comte d'Anjou, du Maine et de Touraine | |
| – (9 ans, 7 mois et 3 jours) |
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| Couronnement | en l'abbaye de Westminster |
| Prédécesseur | Henri II |
| Successeur | Jean |
| Duc d'Aquitaine | |
| – (26 ans, 9 mois et 26 jours) |
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| Avec | Aliénor (1137-1204) Henri II (1152-1189) |
| Prédécesseur | Aliénor et Henri II |
| Successeur | Aliénor et Jean |
| Biographie | |
| Dynastie | Plantagenêt |
| Date de naissance | |
| Lieu de naissance | Palais de Beaumont (Oxford, Angleterre) |
| Date de décès | (à 41 ans) |
| Lieu de décès | Châlus (Limousin, France) |
| Sépulture | Abbaye de Fontevraud |
| Père | Henri II |
| Mère | Aliénor d'Aquitaine |
| Conjoint | Bérengère de Navarre |
| Enfants | Philippe de Cognac (illégitime) |
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| Monarques d'Angleterre | |
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Fils d’Henri II et d’Aliénor d'Aquitaine, élevé en Angleterre et en Anjou, Richard réside plus tard dans le duché d'Aquitaine. Il est solennellement intronisé comte de Poitiers et duc d’Aquitaine en 1171 ou 1172, à l'âge de quatorze ans. Après la mort de son frère aîné Henri le Jeune en 1183, il devient héritier présomptif de la couronne d’Angleterre, mais aussi de l'Anjou, de la Normandie et du Maine. À la mort de son père en 1189, il est couronné roi d'Angleterre et hérite des terres qui constituent l'Empire Plantagenêt. Pendant son règne, qui dure dix ans, il ne séjourne pas plus d'une année dans le royaume d’Angleterre.
Il dirige avec Philippe Auguste la troisième croisade, au cours de laquelle il effectue la conquête de l'île de Chypre et contribue à la prise de Saint-Jean-d'Acre. Il remporte deux victoires décisives contre Saladin, à Arsouf et à Jaffa, mais ne parvient pas à lui reprendre Jérusalem. Capturé à son retour par le duc Léopold d'Autriche, qui le livre à l'empereur Henri VI, il est libéré un an plus tard contre une rançon colossale. Il combat ensuite le roi de France, Philippe Auguste, son ancien compagnon de croisade, afin de récupérer les territoires occupés pendant son absence. Il meurt en 1199 des suites d'une blessure reçue lors du siège du château de Châlus-Chabrol.
En son temps, il est considéré comme un héros, et souvent décrit comme tel dans la littérature. Sa réputation de bravoure lui vaut le surnom de « Cœur de Lion ». Redoutable chef de guerre, il fait également construire une série de châteaux dont il dirige lui-même les travaux. Poète, on connaît de lui deux compositions en langue d'oc et en langue d'oïl. Sa vie a inspiré de nombreux récits légendaires et fabuleux.
Biographie
Famille et enfance

Richard naît le , probablement au palais de Beaumont à Oxford en Angleterre[1],[2]. Il est confié à une nourrice du nom de Hodierna[3]. Troisième fils d’Henri II d'Angleterre et d'Aliénor d'Aquitaine, Richard n’est pas destiné à succéder à son père. On ne sait rien de son éducation[4]. Richard passe ses premières années en Angleterre, auprès de sa mère. Début , Henri II, qui séjourne en Normandie, fait venir à Rouen Aliénor et Richard. Aliénor s'installe ensuite à Angers avec ses enfants[5]. En 1168, conformément à la coutume qui veut que le deuxième fils hérite du patrimoine maternel[6], Richard est pressenti par Henri pour succéder à Aliénor à la tête du duché d'Aquitaine, avec le titre de comte de Poitiers[7]. En cela, Henri II se plie également à la volonté de son épouse, dont Richard semble avoir été le fils préféré[8]. C'est Aliénor qui dispense au jeune Richard, pendant les cinq années suivantes, sa formation dans l'art de gouverner les hommes[3]. Dès 1168, le jeune garçon grandit à Poitiers[9],[10] dans une atmosphère de poésie courtoise, s'exerce à l'équitation, au maniement des armes et à la chasse[11]. Richard parle le français d'oïl de son père dans sa vie quotidienne et pratique la langue d'oc de sa mère, les deux langues étant parlées à la cour de Poitiers[12] (ainsi que le poitevin-saintongeais)[13]. Il connaît le latin mais n'apprendra jamais l'anglais de son temps, qui n'est pas en usage à la cour d'Angleterre. Les élites s'expriment alors en latin et en anglo-normand[14].
Fiançailles avec Aélis de France
Le (à l'Épiphanie) 1169[15],[16], lors de la rencontre de Montmirail, Richard prête hommage au roi de France pour l'Aquitaine et il est fiancé à Aélis de France, fille du roi Louis VII le Jeune[17],[18],[19]. Henri II la fait venir à sa cour de manière à pouvoir prendre possession des terres constituant sa dot : le comté d'Aumale et le comté d'Eu. Par le traité de Montlouis en 1174, Henri II renouvelle la promesse du mariage. Mais, selon une rumeur de Giraud de Barri, peu après la mort de sa maitresse Rosemonde Clifford, en 1176, Henri II l'aurait remplacée dans son lit par la jeune Aélis de France, âgée de seize ans, et aurait retardé le mariage[20]. En 1177, le pape Alexandre III intervient pour le sommer, sous peine d'excommunication, de procéder au mariage convenu. Le Berry devait être la dot de l'épousée. Henri renouvelle sa promesse en puis à l'époque du Carême de 1186, mais ne la tient toujours pas. Entretemps, Aélis aurait donné la vie à un fils, la rumeur voulant qu'il soit l'enfant d'Henri II[21],[22]. Après la mort d'Henri II le , Richard fait venir Aélis à Rouen en . Mais en 1191, en Sicile peu de temps avant l'arrivée de Bérengère de Navarre, qu'il choisit finalement d'épouser à la place d'Aélis, il avertit le roi de France Philippe Auguste qu'il ne saurait prendre sa sœur comme femme en raison du déshonneur dont il l'accuse. Roger de Hoveden, historien sérieux peu enclin aux ragots, rapporte les propos de Richard : « Je ne rejette pas ta sœur ; mais il m'est impossible de l'épouser, car mon père a couché avec elle et a engendré d'elle un fils. »[23],[24]
Duc d'Aquitaine et comte de Poitou

Dès 1169, Richard qui réside auprès de sa mère en Aquitaine, est associé aux actes émis par la duchesse. Aliénor emploie alors la formule « Moi et mon fils Richard » dans plus de la moitié de ses chartes[25],[26]. Le , le frère aîné de Richard, Henri le Jeune, est couronné roi d’Angleterre du vivant de son père. Il est ainsi dénommé pour le différencier de son père, puisqu’il ne règne pas encore. En , Henri II tombe gravement malade et procède alors à une « donation-partage » entérinant les dispositions antérieures. Richard reçoit l'Aquitaine. En 1171, Aliénor et Richard parcourent l'Aquitaine, où, lors d'une « tournée de réconciliation », ils annulent les confiscations et les sanctions établies par Henri II. Ils posent la première pierre du monastère Saint-Augustin de Limoges. Richard, ayant atteint la majorité légale de quatorze ans, est solennellement investi du comté de Poitou et intronisé duc d'Aquitaine en [27] ou en [6], lors de deux cérémonies d'investiture à Saint-Hilaire de Poitiers, puis peu après, dans la cathédrale Saint-Étienne de Limoges[28],[29],[30]. Richard reçoit à Poitiers des mains de l'archevêque de Bordeaux et de l'évêque de Poitiers la lance et la bannière, symboles du pouvoir ducal, puis à Limoges l'anneau sacré de sainte Valérie, patronne de l'Aquitaine[31]. Geoffroy de Vigeois note dans sa chronique : « Le roi Henri a transmis à Richard, par la volonté de sa mère Aliénor, le duché d'Aquitaine ». Henri II continue toutefois à porter le titre de duc d'Aquitaine jusqu'à la fin de son règne, et du vivant de son père on désigne Richard sous le titre de comte de Poitou[6].
Révolte de 1173-1174
En , à l'occasion des fiançailles de Jean avec l'héritière de Maurienne, Alix de Savoie, Henri attribue à Jean les châteaux de Chinon, Loudun et Mirebeau, qu'Henri le Jeune pense lui appartenir en propre, suscitant le mécontentement de son aîné[32],[33],[34]. Richard, à qui Aliénor a remis son duché, se voit relégué en troisième position, malgré les investitures solennelles, lorsque le comte de Toulouse prête hommage à Henri II puis à Henri le Jeune, à Limoges le , pour une terre qu'Aliénor estime relever de son duché[35],[24]. Le , Henri le Jeune se révolte contre son père, le roi Henri II, et s'enfuit à la cour de son beau-père, le roi de France[36]. Il est soutenu par ses frères Richard et Geoffroy II de Bretagne, ainsi que par les principaux barons du Poitou et de l’Aquitaine[37]. Déjà dotés de fiefs par leur père, les fils d’Henri II espèrent le remplacer effectivement au pouvoir, poussés en cela par leur mère, Aliénor d'Aquitaine[38]. Elle incite Richard à rejoindre le roi de France à Paris où il est fait chevalier par ce dernier[39]. Avec l’appui du comte Philippe de Flandre, les fils d’Henri II lancent une offensive en Normandie en [40]. Le roi d’Angleterre réagit promptement et reprend une à une les forteresses normandes. En , Aliénor est reconnue et arrêtée alors qu'elle s'enfuit vers la cour de France et est livrée à son mari. Elle est tout d'abord placée sous bonne garde au château de Chinon[41], prélude à une captivité de plus de quinze ans en Angleterre, en résidence très surveillée dans la forteresse royale d'Old Sarum (Salisbury), et dans divers autres châteaux : « C'est en Angleterre, dans la tour de Salisbury, que le roi enferma sa conjointe, la propre mère de ses enfants, par peur qu'elle récidive dans une conspiration », note Geoffroy de Vigeois[42]. Richard continue seul la lutte en Aquitaine[43]. Le , une trêve est conclue, à Gisors, entre les deux rois. Mais à cette date, contrairement à ses frères, Richard résiste encore en Poitou[44],[45]. Henri II gagne ensuite le Poitou avec une armée composée de mercenaires brabançons. Assiégé à Saintes, puis retranché au château de Taillebourg, Richard est contraint de se rendre ; il implore le pardon de son père, à Poitiers, le [46],[47],[48]. Ses deux frères l’imitent quelques jours plus tard, rétablissant la paix entre Henri II et ses fils[46].
Pacification de l'Aquitaine
Le , la paix est signée à Montlouis, en terre angevine, entre Henri II et ses fils. Richard reçoit deux « domaines convenables », des châteaux non fortifiées dans le Poitou, et perçoit la moitié des revenus du comté[49],[50],[46]. En , il part, à la demande d'Henri II, « pacifier » l'Aquitaine révoltée[51], semblant agir comme simple mandataire de son père dans son propre duché[52],[53]. Dans les faits, Henri donne à Richard le plein contrôle des forces armées du duché, dont il reçoit le gouvernement[54] ; mais si Richard remplit un rôle de « vice-roi »[55], il doit néanmoins exécuter les ordres de son père et lui envoyer des rapports, comme l'atteste Roger de Hoveden[56],[19]. En 1175, Richard reprend tour à tour Agen, Aixe, puis Limoges[57]. Les rebelles sont vaincus et sévèrement châtiés. Tandis que son frère aîné s'illustre dans les tournois, Richard gagne lors de ces combats le surnom de « Cœur de Lion » que l'Histoire lui conservera[58]. En 1176, Henri le Jeune et Richard escortent leur sœur Jeanne jusqu’à Saint-Gilles-du-Gard, où elle rejoint son futur époux, le roi Guillaume II de Sicile[59]. Au début de l’année 1177, Richard lance une nouvelle expédition destinée à sécuriser les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle ; il s’empare successivement de Dax et de Bayonne. Il rentre ensuite à Poitiers et renvoie les mercenaires brabançons que lui avait confiés son père[60],[61]. À la fin de l'année 1177, Richard est à la cour de son père Henri II à Angers, en compagnie de ses frères. En 1179, lors d'une nouvelle campagne destinée à châtier les seigneurs rebelles Geoffroy IV de Rancon et Vulgrin d'Angoulême, Richard s'empare en trois jours du château de Taillebourg, une forteresse jugée imprenable. Richard démontre à cette occasion son ardeur au combat et sa bravoure, se portant à l'avant de ses troupes, lors de l'assaut final contre les défenseurs[62],[63]. En , il assiste au couronnement du roi Philippe II de France à Reims ; il lui rend également hommage pour le duché d'Aquitaine[64].
En 1182-1183, Richard poursuit la lutte contre les barons rebelles, et doit faire face à une coalition armée par les seigneurs de Limoges, Angoulême, Ventadour et Turenne, bientôt ralliés par le comte de Périgord. Richard ravage alors le Limousin et fait montre d'une brutalité envers les barons révoltés dont quelques chroniqueurs se sont fait l'écho. Roger de Hoveden, dans une première version, retouchée après l'avènement de Richard sur le trône d'Angleterre, relate ainsi : « Car il enlevait de force les épouses, les filles et les parentes des hommes libres, et il en faisait ses concubines; et lorsqu'il avait éteint en elles ses ardeurs libidineuses, il les livrait à ses milites en guise de courtisanes. » Cette brutalité sert bientôt de prétexte à Henri le Jeune, jaloux de l'autonomie de son cadet, pour soutenir les seigneurs aquitains dans leur révolte. Lorsqu'Henri II, pour apaiser son aîné, tente de lui obtenir l'hommage de ses frères, Richard s'y refuse catégoriquement à moins que l'Aquitaine, provenant de sa mère, ne lui soit reconnue « en pleine légitimité ». Henri le Jeune s'y oppose et les luttes reprennent, envenimées par le nouveau roi de France, Philippe Auguste, ravi d'y voir l'opportunité de semer la division chez ses adversaires[65]. Richard, en grande difficulté et menacé en Aquitaine, doit bientôt faire appel à son père qui a des raisons de craindre pour sa vie. Mais Henri le Jeune est bientôt à court d'argent, malgré les mercenaires envoyés par son beau-frère Philippe Auguste. En , Henri le Jeune, pressé par les troupes de son père et de Richard, tombe gravement malade[66].
Héritier de l'Empire Plantagenêt

La mort d'Henri le Jeune, le , à Martel, met fin à la rébellion. Richard devient l'héritier désigné mais est peu désireux d'endosser le rôle de roi présomptif privé de tout pouvoir et n'envisage absolument pas de renoncer à « son » Aquitaine. Or il est bien dans les projets d'Henri II de l'en évincer au profit de Jean[67]. Henri convoque ses deux fils, le , en Normandie. Richard refuse ce remaniement et regagne le Poitou prêt à défendre son héritage maternel. Ses frères Geoffroy et Jean s'allient alors contre lui et commencent à ravager le Poitou. Richard engage, à partir de 1184, un chef mercenaire, le fidèle Mercadier[68],[69]. L'année 1184 voit la reprise des hostilités entre les fils. Henri les convoque alors en Angleterre, à l'automne 1184 et les réconcilie avant Noël. Aliénor, présente à Westminster à la demande de son mari, tient un rôle manifeste dans leur réconciliation et l'accord de paix qui en découle. La paix ne dure guère car peu après Noël Richard reprend aussitôt les armes contre son frère Geoffroy. Henri fait alors venir Aliénor en Normandie, la rétablit (en apparence) dans ses États et exige de Richard qu'il remette l'Aquitaine à sa mère. Roger de Hoveden raconte l'événement : « …celui-ci- (le roi) ordonna de sommer son fils Richard de rendre sans délai à sa mère la reine Aliénor tout le Poitou et ce qui en dépend, parce que c'était son héritage… Lorsqu'il prit connaissance du message de son père, Richard acquiesça aux sages conseils de ses amis : il déposa les armes et revint à son père en toute docilité… »[70],[71]. Plusieurs chartes ratifient un accord qui ne tient cependant pas longtemps. Geoffroy, probablement poussé par le roi de France, persiste à réclamer une partie de l'Anjou, ce qui ferait de lui presque l'égal de Richard. Geoffroy meurt brutalement en , des suites de blessures reçues lors d'un tournoi. En les escarmouches reprennent avec le roi de France[72]. Cependant Richard, qui a servi de médiateur entre son père et le roi de France, permet d'obtenir une trêve de deux ans, s'attirant par la même occasion les bonnes grâces de Philippe Auguste. Il se rend peu après à la cour de France, où il tisse des liens d'affection avec le roi de France. Ce rapprochement, qui est aussi la marque d'une nouvelle alliance politique, inquiète le vieux roi. Les chroniqueurs rapportent qu'« ils mangent à la même table et que même la nuit ne les sépare pas ». Philippe informe Richard que son père projette de marier Aélis à Jean, et de l'évincer au profit de son cadet[73],[74]. Richard fait finalement hommage à son père, non sans s'être au préalable emparé de son trésor et avoir fortifié ses châteaux du Poitou[73].

Philippe Auguste soutient alors le comte Raymond de Toulouse, dont Richard tente d'annexer les terres[75]. En , Philippe Auguste affronte à nouveau Henri, recevant cette fois le soutien militaire de Richard. Ce dernier reprend les hostilités contre son propre père, qu'il combat victorieusement dans la vallée de la Loire. Jean sans Terre participe également à ce complot[76]. Le , Richard, qui est cette fois aux côtés de son père, capture le chevalier Guillaume II des Barres[77]. Le , une entrevue est organisée, à Bonsmoulins en Normandie, entre le roi d’Angleterre et le roi de France. Richard demande alors à son père de le désigner clairement comme son héritier et de lui remettre enfin Aélis. Devant l'attitude évasive d'Henri, Richard tourne ostensiblement le dos à son père et prononce l’hommage lige au roi Philippe Auguste pour l’ensemble de ses domaines continentaux, ce qui correspond à une déclaration de guerre à l'encontre de son père[78],[79]. Richard passe ensuite les festivités de Noël à Paris en compagnie de Philippe. Richard s’oppose à son père parce qu'il lui reproche d'avoir partagé le lit de la princesse Aélis, avec laquelle il devait se marier. Henri, voulant éviter un incident diplomatique, ne confesse pas son erreur de conduite. Richard, décidé à se rendre en Terre sainte, demande également à son père de laisser son frère Jean partir avec lui ; il craint en effet qu’Henri ne profite de son absence pour faire couronner son fils cadet à sa place[80]. La guerre reprend au printemps 1189 et une nouvelle entrevue est fixée entre les deux rois, cette fois à Colombiers. Aucun accord n’est trouvé et le , Henri II, totalement défait, est contraint de reconnaître Richard comme son seul héritier, au traité d'Azay-le-Rideau. Transporté à Chinon, le vieux roi Henri, abandonné de tous, meurt deux jours plus tard, le [81],[76].
Accession au trône d’Angleterre

Après avoir assisté aux funérailles de son père à Fontevraud, Richard gagne la Normandie où, le , il est ceint de l’épée ducale par l’archevêque de Rouen Gautier de Coutances. Le , il rencontre Philippe Auguste qui lui réclame, sans succès, le Vexin normand et le château de Gisors[82],[83]. Richard s’embarque peu après pour l’Angleterre à Barfleur, en compagnie de son frère Jean, et débarque à Portsmouth. Il retrouve sa mère Aliénor, libérée au préalable par Guillaume le Maréchal, ce dernier fidèle du vieux roi qui vient de se mettre à son service[84],[85], et se rend à Westminster où il doit être couronné. D’après le chroniqueur Benoît de Peterborough, « le royaume tout entier se réjouit de l’arrivée du duc[86] ». Richard est oint et couronné roi d’Angleterre, le , en l’abbaye de Westminster, des mains de l’archevêque de Cantorbéry, Baudouin de Forde. Les premières mesures du roi sont consacrées à la préparation de son expédition en Terre sainte[87],[88],[89],[90],[19].
Le jour même du couronnement, la ville de Londres est le théâtre de violentes émeutes anti-juives. Tandis que Richard participe à un banquet organisé en son honneur, une délégation juive venue porter des présents au roi est violemment repoussée par la foule, ou par les gardes. C'est alors qu'une rumeur, affirmant que le roi a ordonné l'extermination des juifs, se répand parmi la populace de Londres. La foule se rue aussitôt sur les maisons des juifs et les saccagent, ou bien y mettent le feu. Richard dépêche son grand justicier, Ranulf de Glanville, afin de mettre fin aux massacres, mais celui-ci se montre incapable de calmer la foule déchaînée. Les émeutes font une trentaine de victimes, tuées ou brûlées[91]. Au cours de l'hiver 1189-1190, d'autres massacres ont lieu dans toute l'Angleterre, notamment à York, où se trouve l'une des communautés juives les plus prospères. Environ cent cinquante juifs trouvent la mort après un assaut mené par les émeutiers contre le château. Les mesures prises par Richard pour châtier les émeutiers sont quasiment sans effet, les autorités publiques étant en majeure partie du côté des assaillants. Par ailleurs les nobles ayant participé aux pogroms se sont déjà croisés, et sont donc placés sous la protection de l'Église. Si trois émeutiers sont bien pendus, c'est pour s'en être pris à des biens appartenant à des chrétiens, rapporte Matthieu Paris[92],[93].
Fiançailles avec Bérengère de Navarre
À la fin de l'année 1189, Richard, qui n'a pas encore de descendance légitime, doit organiser son union. Dès 1185, il a envisagé d'épouser Bérengère, la fille du roi de Navarre, Sanche VI, rencontrée à la cour de son père. Le trouvère Ambroise évoque l'attirance de Richard pour Bérengère : « le roi l'avait beaucoup aimée depuis qu'il était comte de Poitiers : son désir la convoitait ! » L'intérêt stratégique de cette alliance est évident, car elle peut apporter à Richard un soutien contre le comte de Toulouse, les vicomtes de Béarn et les barons gascons, souvent rebelles[94]. Richard se rend, début puis en , à La Réole et à la frontière de la Navarre pour rencontrer la noblesse gasconne et son futur beau-père, afin de discuter des termes du mariage[95],[96]. Aliénor ne peut qu'approuver cette union qui est évoquée lors du conseil de famille tenu à Nonancourt, en Normandie, en [97]. La rupture de ses fiançailles, longues de vingt et un ans, avec Aélis est entérinée[98],[99],[100],[101].
La troisième croisade
Préparatifs

Peu après son accession au trône, Richard désigne sa mère Aliénor comme régente en son absence et lui octroie des ressources financières considérables. Pour gouverner avec elle en Angleterre, il lui associe une sorte de « conseil de régence » : Hugues du Puiset, évêque de Durham, et surtout, après la mort de Guillaume de Mandeville, Guillaume de Longchamp, évêque d'Ely, son chancelier et grand justicier du royaume[102],[103],[88],[104]. Afin de lever des fonds pour la croisade, il recourt à la vente massive d'offices. Le chroniqueur Benoît de Peterborough note amèrement que « tout lui [est] vendable, aussi bien puissance, domination, comtés, vicomtés, châteaux, villes, butins et autres choses semblables[105] ». Grâce au produit de ces ventes, Richard acquiert un immense trésor en argent : il augmente également les taxes et dépense la majeure partie du trésor de son père. Il rassemble et emprunte autant d’argent qu’il le peut, libérant par exemple le roi d’Écosse Guillaume le Lion de son hommage en échange de dix mille marcs d'esterlins[106], et vendant nombre de charges officielles et autres droits sur des terres. Par ailleurs, c’est grâce aux réformes importantes de son père en matière de législation et de justice qu’il lui est possible de quitter l’Angleterre pour une longue période. Pour s'assurer de l'allégeance de Jean sans Terre dont il se défie, Richard lui confie le comté de Mortain ainsi que des terres dans le Lancashire, les Cornouailles, le Devon, le Dorset et le Somerset[107]. Il autorise aussi son mariage, le , avec la riche Isabelle de Gloucester[108],[109]. Richard conserve toutefois le contrôle des principaux châteaux de ces comtés pour l'empêcher d'acquérir trop de pouvoir, car déjà à cette période il envisage de désigner son neveu Arthur, comme son héritier au trône[110]. En 1190, Jean doit promettre de ne pas se rendre en Angleterre pendant les trois années suivantes. Cette mesure sera néanmoins levée à la demande d'Aliénor[111],[112],[113]. Richard désigne par ailleurs, avec l'accord d'Aliénor, son neveu Otton IV de Brunswick, comme son héritier pour le comté de Poitou et le duché d'Aquitaine[114],[115].
Richard craint que Philippe Auguste n’usurpe ses territoires en son absence ; le roi de France a les mêmes craintes vis-à-vis de son rival anglais, aussi les deux rois partent ensemble pour la Palestine[116]. Ils s'engagent à défendre les territoires l'un de l'autre pendant qu'ils seront à la croisade[117]. Richard gagne Douvres et débarque en France en . Il est reçu à Calais par le comte Philippe de Flandre, et apprend peu de temps après la mort sans héritier de son beau-frère Guillaume II de Sicile. Richard rencontre à nouveau le roi de France au gué de Saint-Rémy-sur-Avre, pour arrêter les détails de l'expédition. Ils se jurent une alliance mutuelle, et s'engagent avec leurs vassaux respectifs à ne pas mener d'hostilités pendant la durée de leur pèlerinage[118]. Le départ des croisés a lieu le à Vézelay, à l'issue d'une cérémonie solennelle[119].
Le , Richard s'embarque à Marseille pour la troisième croisade ; sa flotte est confiée à Robert de Sablé, vassal du comté du Maine et futur grand maître de l'ordre du Temple[120]. En Angleterre, les relations de Guillaume Longchamp avec les frères de Richard, Jean et Geoffroy sont cependant difficiles[121],[122].
Au cours de l'été 1190, tandis que Philippe Auguste gagne directement Messine où il débarque le , Richard rejoint la Sicile en longeant par bateau la côte italienne : il fait étape à Nice, Savone, Gênes, Pise, Ostie puis Salerne[123],[124]. À Mileto, accompagné d'un seul chevalier, il s'empare d'un oiseau de proie appartenant à un villageois ; il est aussitôt attaqué par tous les habitants du village et doit utiliser son épée pour pouvoir leur échapper[125]. Il atteint finalement Messine en grande pompe le [124]. Son arrivée contraste avec le débarquement plus modeste de Philippe[124].
Passage de la croisade par la Sicile

Les vents contraires empêchent les deux rois de gagner la Terre sainte ; Richard et Philippe sont contraints de passer l’hiver en Sicile[126]. Le royaume normand de Sicile traverse une grave crise de succession depuis la mort du roi Guillaume II de Sicile sans héritier direct[124]. Le pape Clément III, hostile aux Hohenstaufen, apporte son soutien au cousin du roi, Tancrède de Lecce, aux dépens de l'héritière désignée, Constance de Hauteville, femme de l'empereur Henri VI[124]. Couronné roi de Sicile en , Tancrède est soutenu par la majeure partie des barons de Sicile et d’Apulie, qui refusent d’être gouvernés par un souverain allemand[127].
Lors de son accession au trône, Tancrède a emprisonné la reine Jeanne, veuve de Guillaume et sœur de Richard, et lui a confisqué les biens dont elle a hérité du roi de Sicile. Dès son arrivée, Richard réclame la libération de sa sœur et la remise de son douaire[124]. Pendant ce temps, la présence des deux armées étrangères cause des troubles parmi la population de Messine, exaspérée par le comportement des soldats[128]. Grecs, musulmans et Lombards sont agacés par l’attitude des croisés, qui agissent en Sicile comme en terrain conquis[129].
Le , Richard occupe le monastère de Saint-Sauveur afin de faire pression sur Tancrède ; des rixes éclatent peu après entre les soldats anglais et la population de Messine. En représailles à l’attaque d’un campement aquitain par les habitants de la ville, Richard prend Messine d'assaut le [130]. Il ordonne l’érection d’un château sur les hauteurs de la ville, qu’il nomme « Mate-Grifons ». La ville est ensuite remise aux Templiers et Hospitaliers. Un accord est rapidement trouvé avec Tancrède et un traité de paix est ratifié le . Selon ce traité, la reine Jeanne reçoit vingt mille onces d’or en dédommagement de son douaire ; Richard reçoit une somme équivalente et un mariage est projeté entre son neveu Arthur, âgé de trois ans, et la fille de Tancrède ; Arthur de Bretagne est par ailleurs désigné héritier de Richard, si le roi meurt sans descendance[131],[132]. Le traité ébranle les relations entre l’Angleterre et le Saint-Empire et provoque la révolte de Jean sans Terre, qui espère succéder à Richard à la place de son neveu. En , Richard et Philippe signent un nouveau traité d'alliance, autorisant Richard à épouser Bérengère de Navarre à la place d'Aélis contre le versement de dix mille marcs d'argent et la remise de Gisors. Richard doit également prêter hommage pour la Bretagne armoricaine[133],[134]. Un autre mariage est également évité à Messine. Philippe Auguste, veuf depuis un an, aurait manifesté un vif intérêt pour Jeanne. Roger de Hoveden rapporte que « le roi de France montrait alors un visage si réjoui que le peuple disait qu'il allait l'épouser ». Richard, totalement opposé à cette union, envoie prestement sa sœur dans un couvent jusqu'au départ de Philippe[22],[135].
Le , Aliénor et Bérengère débarquent à Messine, en compagnie de Richard, venu accueillir sa mère et sa fiancée à Reggio. Aliénor repart le , laissant Bérengère sous la garde de Jeanne jusqu'au mariage. À Messine, Richard et Aliénor s'entretiennent sur la situation très critique du gouvernement de l'Angleterre et la crise qui l'agite. Richard entend utiliser son demi-frère Geoffroy et exige que ce dernier soit consacré archevêque d'York, afin de contrecarrer les pouvoirs rivaux d'Hugues du Puiset et de Guillaume de Longchamp, et les agissements de Jean[136],[137]. Lors de son séjour en Sicile, Richard rend également visite au moine Joachim de Flore, qui prophétise la déroute des infidèles en Terre sainte[138],[19].
Conquête de Chypre

L'armée de Richard, forte de 200 navires et 17 000 soldats, prend la mer le [19]. Richard s'arrête sur l’île byzantine de Rhodes pour éviter une tempête. Il la quitte en mai mais une nouvelle tempête amène sa flotte à Chypre, où trois de ses navires s'échouent. L'attitude hostile du prince Isaac Doukas Comnène provoque, le , le débarquement de la flotte de Richard dans le port de Limassol, qui est prise d'assaut[19],[139]. Le , Richard y célèbre son mariage avec Bérengère de Navarre, qui est couronnée reine d'Angleterre par l'évêque de Blois[140],[19]. La sœur de Richard, Jeanne, l’a suivi depuis la Sicile et assiste à la cérémonie. Le mariage ne produit pas d’héritier et les opinions divergent sur l’entente entre les époux. Bérengère sera absente de la cérémonie d'ostension de la couronne, à Winchester en 1194[141],[142]. Elle ne posera en effet jamais le pied en Angleterre durant le règne de son mari[143].
Après une vaine tentative de pourparlers avec Isaac, Richard entreprend la conquête de l'île. Il est renforcé par un contingent en provenance de Saint-Jean-d'Acre mené par Guy de Lusignan[19]. Les quelques Latins de l’île se joignent à lui ainsi que les Grecs, révoltés par les sept années du joug tyrannique d’Isaac[144]. Après avoir été défait à Kolossi, à l'ouest de Limassol, Isaac réorganise sa défense à Trémithoussia, sur la route menant à la capitale Nicosie, où se livre une bataille décisive le . Nicosie est prise mais Isaac poursuit la résistance[144]. Une armée commandée par Guy de Lusignan prend alors le port de Cérines et capture la femme et la fille d'Isaac[144]. Ce dernier capitule et se rend à Richard, qui devient le nouveau maître de Chypre[144]. Le butin est considérable. Richard installe des garnisons latines et impose un lourd tribut aux Grecs en échange du maintien de leurs coutumes[144].
Avant son départ pour Saint-Jean-d'Acre, Richard confie l'île de Chypre à ses lieutenants Richard de Canville et Robert de Thurnham[145]. L'île devient une base d’approvisionnement destinée à la croisade. Le , un groupe de Chypriotes fidèles à l’empereur se révolte, mais ce mouvement est maté par Robert de Thurnham[146]. Au bout de quelques semaines, Richard décide de vendre l'île à son ami Robert de Sablé, le grand-maître de l'ordre du Temple, pour cent mille ducats. Les Templiers y installent pendant quelques années leur première base en Orient avant de la vendre à Guy de Lusignan[147].
La rapide conquête de Chypre, mettant en évidence de réelles capacités stratégiques, rehausse le prestige de Richard aux yeux de ses contemporains. Elle a aussi un impact très important sur l'Orient latin[148]. D'un côté, l'île, pleine de ressources, devient un centre de ravitaillement assuré pour la Terre sainte et une escale sûre pour les armadas italiennes[149]. D'un autre côté, elle participe au déclin de l'Orient latin en attirant les colons européens et barons syriens[Note 1].
Reconquête de la Terre sainte

Richard débarque à Saint-Jean-d'Acre le , presque deux mois après Philippe Auguste[139]. La ville, assiégée depuis deux ans par les Francs, eux-mêmes encerclés par l'armée de Saladin, commence à être à bout. L'arrivée du roi Richard, à la fois fabuleux combattant et tacticien, renforce considérablement le moral des croisés[150]. À la suite des assauts répétés menés par les Français et les Anglais au début du mois de juillet, les habitants de la ville entament rapidement des pourparlers de reddition. La ville capitule le . Les habitants sont considérés comme prisonniers de guerre ; ils peuvent toutefois se racheter contre la restitution de prisonniers chrétiens, le paiement d'une rançon de 200 000 dinars d'or, et la remise de la Vraie Croix. Le lendemain, les croisés font leur entrée dans Saint-Jean-d'Acre[151].
Dans la querelle de succession qui oppose Guy de Lusignan à Conrad de Montferrat, Richard se range du côté de Guy, son vassal en Poitou. Les rois croisés parviennent à un accord selon lequel Guy conserve la couronne de Jérusalem jusqu'à sa mort, après quoi celle-ci sera confiée à la descendance de Conrad et d'Isabelle de Jérusalem[152],[153]. Le , le roi de France accompagne Conrad à Tyr puis s'embarque pour Brindisi, laissant en Terre sainte un contingent mené par le duc Hugues de Bourgogne[154]. Richard prend dès lors le commandement de l'armée franco-anglaise. Le , il fait exécuter 2 700 prisonniers musulmans, avec femmes et enfants, en raison du retard pris par Saladin pour satisfaire les termes de la capitulation de Saint-Jean-d'Acre[155],[156], mais aussi pour des motifs d'ordre stratégique et pour répondre aux massacres de prisonniers chrétiens par Saladin[Note 2]. À la suite de cette exécution de masse le conflit entre chrétiens et musulmans se durcit et « l'on se massacre avec un entrain accru », comme le souligne le chroniqueur arabe Bahâ ad-Dîn[157]. Richard se lance alors dans la conquête du littoral palestinien[158].

Avant de prendre la direction de Jérusalem, l'armée de Richard se donne pour objectif la ville de Jaffa, un port proche de la Ville sainte. Les chevaliers, les fantassins ainsi que les bagages légers prennent la route du littoral ; les engins de siège et les bagages lourds sont quant à eux transportés par mer pour être débarqués à Jaffa[156]. Harcelé par les troupes de Saladin sur son flanc droit, mais protégé par la flotte croisée sur son flanc gauche, Richard dirige son armée vers le sud le long du littoral[159]. Malgré quelques escarmouches, les troupes franques progressent en bon ordre jusqu'aux environs d'Arsouf[160]. C'est sur ce terrain dégagé et vaste, favorable à l'action de ses archers montés, que Saladin décide d'engager le combat avec les Francs. Avec l'appui de renforts turcomans, Saladin engage la bataille d'Arsouf le dans une position stratégique très favorable : les croisés sont encerclés, adossés à la mer. Richard ne perd pas son calme et tente une habile manœuvre d'encerclement pour écraser totalement l'armée adverse[161]. Mais un hospitalier et un chevalier anglais chargent pour la gloire, entraînant avec eux quelques autres chevaliers. Richard doit alors charger avec toute la cavalerie pour éviter une désorganisation potentiellement fatale[161]. Après de durs combats, les croisés remportent la victoire. Celle-ci n'est cependant pas complète ; elle ne conduit qu'à disperser et repousser l'armée ennemie, Richard n'ayant pu réaliser le mouvement tournant qui lui aurait permis une victoire décisive. Elle renforce néanmoins le moral des croisés, peu après la capture de Saint-Jean-d'Acre, et diminue le prestige de Saladin auprès de ses troupes[162].

Saladin est contraint de se retirer à Ramla, sur la route de Jérusalem, d'où il guette les prochains mouvements des croisés[162]. Richard poursuit son avancée jusqu'à Jaffa mais marque un temps d'arrêt de deux mois pour reconstruire les fortifications de la ville et faire reposer ses hommes[162],[163]. L'armée de Saladin reste une menace pour les croisés et Richard refuse de s'aventurer plus avant[164]. Le sultan en profite pour renforcer les défenses de Jérusalem et raser la ville d'Ascalon[164]. Saladin mène contre les Francs une politique de la terre brûlée afin de les empêcher définitivement de reprendre pied et de s'établir à l'intérieur du pays[163]. Richard demeure néanmoins confiant en ses chances de reprendre la ville de Jérusalem ; dans une lettre datée du , il écrit : « Sachez qu'avec l'aide de Dieu, vingt jours après Noël [c'est-à-dire à la mi-janvier 1192], nous espérons prendre Jérusalem et le Sépulcre du Seigneur, ensuite nous regagnerons notre pays. »[165]
Richard et Saladin entament des pourparlers en vue d'une trêve[166]. Le roi d'Angleterre exige dans un premier temps la restitution de Jérusalem et de l'ensemble du territoire à l'ouest du Jourdain, ainsi que la Vraie Croix[166]. Après avoir essuyé un refus, Richard propose un mariage entre sa sœur Jeanne et le frère de Saladin, Al-Adel, ainsi que la restitution des villes côtières récemment conquises[166],[167]. Le , Richard participe à un banquet organisé par Al-Adel à Lydda[166]. En parallèle, des négociations sont menées entre Saladin et Conrad de Montferrat, par l'entremise de Renaud de Sidon[166],[167]. Durant cette période, les combats entre les deux armées sont sporadiques ; Richard échappe néanmoins de justesse à une embuscade alors qu'il se livre à la fauconnerie[168].

Le , l'armée de Richard gagne Ramla, préalablement rasée et vidée de ses habitants par Saladin[169],[170]. Richard passe Noël à Latroun puis gagne la forteresse de Betenoble, à une vingtaine de kilomètres de Jérusalem[170]. Les barons syriens et les maîtres du Temple et de l'Hôpital lui déconseillent néanmoins de mener un assaut contre la Ville sainte[170]. La saison est mauvaise et ces derniers savent qu'ils ne pourront tenir Jérusalem une fois tous les croisés repartis[Note 3].
« Ils disaient que même si la cité était prise, ce serait une entreprise fort périlleuse si elle n'était pas aussitôt peuplée de gens qui y demeurassent car les croisés, tous autant qu'ils étaient, dès qu'ils auraient fait leur pèlerinage, retourneraient dans leur pays, chacun chez soi, et une fois dispersés, la terre serait perdue à nouveau[171]. »
— Ambroise, Estoire de la guerre sainte.

Le , Richard et les restes de son armée retournent à Ascalon, où ils demeurent près de quatre mois pour en reconstruire les fortifications[172],[173]. Conrad refuse de lui venir en aide, tandis que le contingent français se replie à Saint-Jean-d'Acre[172]. En difficulté financièrement, et à la tête d'une armée affaiblie, Richard entame de nouvelles négociations de paix avec Saladin[174]. Afin de mettre définitivement un terme à la querelle entre Guy de Lusignan et Conrad de Montferrat, il convoque une assemblée de barons à Ascalon et invite ces derniers à se choisir un chef. Tous désignent le marquis de Montferrat et supplient Richard de l'établir comme roi[175]. Richard envoie donc son neveu Henri de Champagne en ambassade à Tyr pour confier à Conrad le royaume de Jérusalem[176]. Alors qu'il prépare la cérémonie de couronnement, ce dernier est subitement assassiné le par deux ismaëliens[176]. Pour ne pas laisser le royaume sans roi, sa veuve Isabelle est remariée quelques jours plus tard, le , à Henri de Champagne[177],[178].
Le , Richard s'empare de la forteresse de Daron[177]. Il est renforcé peu après par les troupes françaises d'Henri de Champagne, qui l'enjoignent d'attaquer à nouveau Jérusalem[179]. Richard reçoit au même moment de mauvaises nouvelles en provenance d'Angleterre : Jean, soutenu par des barons anglais et la complicité de Philippe Auguste, complote afin de s'emparer du royaume. Richard informe ses proches de son intention de quitter la Palestine[180]. Il ne s'engage qu'à contrecœur dans cette nouvelle campagne[179]. Après un séjour d'un mois à Betenoble et plusieurs escarmouches entre croisés et musulmans, Richard renonce et ordonne la retraite[181].
Le , Richard est à Saint-Jean-d'Acre et prépare une nouvelle opération en direction de Beyrouth[182]. Plus au sud, Saladin en profite pour attaquer Jaffa par surprise. Après cinq jours de siège et de bombardements, la ville cède et les Francs sont contraints de se replier vers la citadelle. Une barque est envoyée à Acre pour annoncer l'événement. Le , la citadelle est sur le point de céder lorsque Richard débarque avec une petite armée ainsi que l'appui de navires pisans et génois. Les troupes musulmanes sont repoussées et l'armée de Saladin prend la fuite jusqu'à Yazour[183]. Les 4 et , une contre-offensive musulmane est de nouveau écrasée et Saladin est contraint de se replier vers Jérusalem[184]. Les deux hommes débutent alors des pourparlers de paix qui se poursuivent pendant un mois. Le , Richard signe avec Saladin le traité de Jaffa, une trêve de « trois ans, trois mois, trois jours et trois heures » autorisant les pèlerins chrétiens (y compris les croisés actuels en qualité de pèlerins sans armes) à visiter les Lieux saints sans avoir à payer de taxes ou droits, ni à subir de vexations[185]. Richard fait également libérer les prisonniers chrétiens, notamment Guillaume de Préaux. Il refuse cependant de se rendre à Jérusalem, puisqu'il « n'a pu l'arracher des mains de ses ennemis »[186]. Richard finit par rembarquer à Saint-Jean-d'Acre le , en direction de l'Angleterre[187],[188].
Capture de Richard en Autriche

Le mauvais temps contraint d'abord Richard à faire escale sur l'île de Corfou, possession de l'Empire byzantin[188]. Afin d'éviter d'être capturé, il se déguise en marchand puis monte à bord d'un bateau pirate qui le dépose près de Zara[189]. Richard poursuit son voyage par voie terrestre à travers la Carinthie et l'Autriche, dans le but de rejoindre les terres de son beau-frère Henri le Lion[188]. Le , il est reconnu et arrêté alors qu'il effectue une halte dans une auberge de Vienne[190]. Il est amené devant le duc Léopold d'Autriche, son ennemi depuis qu'il l'a humilié à Acre[191] ; le duc le fait étroitement garder, nuit et jour, par des chevaliers en armes, mais il n'est pas mis aux fers[192]. Après un séjour de trois mois au château de Dürnstein, Richard est livré à l’empereur Henri VI contre la somme de soixante-quinze mille marcs d’argent[193] ; il est ensuite détenu au château de Trifels[194].

En , Richard est conduit devant la diète d’empire à Spire pour y être jugé[19]. Il est de nouveau accusé d'avoir fait assassiner Conrad de Montferrat, et de trahison envers la Terre sainte ; calomnies dont Richard « avec impétuosité et habileté se disculpe victorieusement »[195],[19]. L'empereur fixe la rançon de Richard à cent cinquante mille marcs d’argent du poids de Cologne, soit 34 tonnes de ce métal[196]. Bien que les conditions de sa captivité ne soient pas strictes, il est frustré par l’impossibilité de voyager librement. De cet emprisonnement est tirée la légende de Blondel de Nesle, relatée au XIIIe siècle dans les Récits d'un ménestrel de Reims[197],[198],[199]. En raison de la protection canonique accordée par l'Église aux croisés, le pape Célestin III excommunie le duc Léopold et menace d'interdit l'empereur Henri VI. Philippe Auguste est de même menacé d'interdit s'il vient à envahir les terres du roi d'Angleterre[200],[201]. Le roi de France s'empare néanmoins de la forteresse de Gisors en [202].
Aliénor d'Aquitaine parvient à faire libérer Richard, le , contre le versement de cent mille marcs d’argent et la remise de plusieurs otages. Richard est par ailleurs contraint de devenir le vassal de l’empereur, avec le devoir de payer un tribut de cinq mille livres sterling par an[203]. Richard et Aliénor gagnent ensuite Cologne, puis Anvers. Ayant appris la libération de Richard, Philippe Auguste aurait envoyé un message à Jean sans Terre : « Prenez garde, le diable est lâché[204]. »
Guerre contre Philippe Auguste

Le 10[205] ou [143], Richard débarque au port de Sandwich, en compagnie d'Aliénor, et retrouve l'Angleterre, où il reçoit un bon accueil[206]. Le dimanche , Richard procède à un nouveau couronnement, plus exactement à une cérémonie solennelle d'ostension de la couronne[207], dans la cathédrale de Winchester. Aliénor, qu'il tient à honorer et à remercier pour son action, se tient dans le chœur, face à Richard. Bérengère, vraisemblablement restée sur le continent, n'est pas mentionnée par les chroniqueurs[142],[208],[207],[143]. Durant son absence, Jean sans Terre s'est allié au roi de France afin de récupérer les terres de son frère. Richard reprend immédiatement à son frère les forteresses de Nottingham et de Tickhill[209]. Décidé à reprendre les territoires cédés par son frère au roi Philippe Auguste, Richard s'embarque à Portsmouth avec Aliénor et cingle vers la Normandie le [207]. Il confie le gouvernement du royaume à l'archevêque Hubert Gautier[19] et ne reviendra plus en Angleterre[208],[19].
Richard débarque à Barfleur, où il est accueilli avec enthousiasme par les Normands, puis gagne Lisieux[210]. Il reçoit alors le ralliement de son frère Jean sans Terre, à qui il accorde son indulgence : « N'ayez crainte, Jean, vous êtes un enfant. Vous avez été en mauvaise garde. Ceux qui vous ont conseillé le paieront[211]. » Richard se met ensuite en route pour Verneuil-sur-Avre, assiégée par Philippe Auguste. Richard campe à L'Aigle, non loin de Verneuil. Le roi de France, sentant qu'il ne pourra pas faire face à Richard, profite des fêtes de la Pentecôte pour lever le siège le , abandonnant une partie de son camp et de son approvisionnement. Richard entre triomphalement à Verneuil le [212]. Dès lors, Richard a pour dessein de reprendre le contrôle des forteresses objet du traité signé en janvier entre Philippe et Jean, ou d'en empêcher la prise, car tous les gouverneurs n'ont pas accepté les clauses de ce traité. Il descend sur l'Anjou.
Le roi Philippe Auguste, après avoir abandonné le siège de Verneuil le , se dirige vers Évreux d'où il chasse Jean et saccage la ville, sans même épargner l'église Saint-Taurin[213]. Et tandis qu'il assiège et détruit le château de Fontaine puis Châteaudun, à la mi-juin, les troupes de Richard, aidées des contingents navarrais du frère de Bérengère, Sanche de Navarre, encerclent Loches et investissent le château sans grand succès. Richard, pour sa part, se trouve à Tours le , où il impose amendes et confiscations aux bourgeois et aux chanoines ralliés au roi de France. Le il rejoint ses troupes à Loches. La ville est prise d'assaut dès le lendemain. Cette prise est une grande victoire en raison de sa position stratégique. Richard peut alors en peu de temps pacifier la région et la rallier à lui[214].
Philippe talonne Richard le long de la Loire afin de réduire sa liberté de manœuvre. Les deux rois se rejoignent le , près de Vendôme. Le , tandis que Richard provoque son adversaire au combat à Fréteval, Philippe s'enfuit avec son armée[19]. Richard engage la poursuite, laissant le reste de ses troupes sous le commandement de Guillaume le Maréchal. À l'approche de Richard, le roi de France abandonne ses bagages et se réfugie dans une église. Richard, le croyant devant lui, le pourchasse, aidé par Mercadier qui lui fournit une nouvelle monture. Selon Jean Flori, « Richard a, ce jour-là, réellement l'intention de tuer Philippe ou pour le moins de le faire prisonnier[215] ». Il ne parvient pas à capturer son rival, mais s'empare de son camp, de son trésor et de ses archives. La perte du sceau royal et de nombreuses chartes et documents fiscaux et domaniaux, à Fréteval, serait à l'origine de la création des Archives royales[Note 4]. Cette bataille permet à Richard et à ses armées de prendre un ascendant certain ; il poursuit la pacification de l'Aquitaine, et soumet les barons révoltés[216]. Dans une note à Hubert Gautier en date du , Richard résume ainsi les précédents combats :
« Sachez que, par la grâce de Dieu qui en toutes choses soutient le droit, nous nous sommes emparés de Taillebourg, de Marcillac et de tout le territoire de Geoffroi de Rancon ; aussi la ville d'Angoulême, Châteauneuf-sur-Charente, Montignac, Lachaise, tous les autres châteaux et tout le territoire du comte d'Angoulême ; nous avons capturé la ville et la citadelle d'Angoulême en une seule soirée ; nous avons pris en tout 300 chevaliers et 40 000 soldats. »
— Roger de Hoveden, Chronica magistri, 3.256–7[19].
Richard et Philippe signent une trêve, dite de Tillières-sur-Avre, le ; celle-ci, favorable au roi de France puisqu'elle préserve le statu quo, se maintient jusqu'en . Le mois suivant, des pourparlers de paix s'engagent à nouveau ; en gage d'un accord de paix, Aélis est rendue à son frère qui la marie aussitôt à Guillaume II de Ponthieu[217]. Les négociations prennent fin à la suite de la destruction du château de Vaudreuil par Philippe. Richard gagne le Berry où il récupère le terrain conquis et s'empare d'Issoudun. En novembre, les opérations militaires se succèdent en Normandie et en Berry ; en décembre, une nouvelle trêve est signée[218].
En , Richard et Philippe signent un traité de paix, à Louviers, favorable au roi d'Angleterre[219],[19]. Richard cède Gisors et le Vexin normand à Philippe, qui lui abandonne les différentes conquêtes qu'il a faites en Normandie et ses prétentions sur le Berry et l'Auvergne. Quelques mois après le traité, la guerre reprend en Normandie, et c'est là que serait intervenu un épisode semi-légendaire, décrit par Guillaume le Breton dans sa Philippide[220] : Richard assiège le château de Gaillon, défendu par Lambert Cadoc. Du haut de la tour, Cadoc repère Richard et le blesse d'un trait d’arbalète ; le trait atteint le roi au genou et tue son cheval[19],[221]. Ironiquement, c'est Richard lui-même qui avait recruté Lambert Cadoc au Pays de Galles ainsi que d'autres mercenaires gallois, afin de combattre le roi de France, mais une partie de ces Gallois, dont Lambert Cadoc, poussés par leur haine des Normands et des Saxons, ont fait défection et rejoint l'autre camp[222].
Après une courte trêve, la guerre reprend à l'été 1196. Le roi d'Angleterre envahit la partie du Vexin sous contrôle français. Battu devant Aumale, Richard fait construire une série de châteaux, dont Château-Gaillard, aux Andelys, dont il dirige lui-même les travaux[223]. Il ordonne également la construction des châteaux de Radepont dans la vallée de l’Andelle, Montfort-sur-Risle dans la vallée de la Risle, Orival sur la roche Fouet surplombant la Seine en amont de Rouen au-dessus d’Elbeuf, et fait améliorer le château de Moulineaux surplombant la Seine en aval de Rouen. En parallèle, Richard sécurise son flanc sud en mariant sa sœur Jeanne avec le comte Raymond VI de Toulouse[224]. Il parvient également à soustraire deux puissants alliés de Philippe, qui passent dans le camp anglais : Baudouin de Flandre et Renaud de Boulogne[225]. Les deux comtes deviennent, comme l'affirme l’Histoire de Guillaume le Maréchal, « les hommes et fidèles du roi d’Angleterre[224]. »
En , à l'occasion de la mort de l'empereur Henri VI, Richard est pressenti par les princes allemands pour lui succéder. Le roi d'Angleterre repousse cette proposition mais soutient la candidature de son neveu, Otton de Brunswick, fils d'Henri le Lion et de sa sœur aînée Mathilde d'Angleterre. L'année précédente, Richard avait par ailleurs remis à Otton le comté de Poitou[226]. Le roi d'Angleterre mène en parallèle une vaste offensive diplomatique, et tisse des liens d'amitié avec plusieurs princes européens : Dietrich de Hollande, Henri de Limbourg, Henri de Brabant, et Adolphe d'Altena[227].

La guerre reprend au printemps 1197, avec la capture de l'évêque Philippe de Dreux par les troupes de Mercadier. Philippe est contraint d'affronter Baudouin de Flandre devant Arras, tandis que Richard lance une offensive en Auvergne. Le roi d'Angleterre remporte de nouveaux succès diplomatiques en ralliant à lui des vassaux de Philippe : les comtes Hugues de Saint-Pol, Baudouin de Guînes, Geoffroy du Perche et Louis de Blois[228]. En , Richard bat une première fois Philippe Auguste entre Gamaches et Vernon, puis une deuxième fois le 27 lors de la bataille de Gisors[229]. Le , les deux rois signent une trêve de cinq ans favorable à Richard[229].
Mort de Richard à Châlus

Fort de ses réussites, Richard décide de soumettre l'aristocratie aquitaine. En , une nouvelle révolte du comte d'Angoulême l'oblige à mener ses armées en Limousin[230]. Le , Richard rejoint Mercadier au siège du château de Châlus-Chabrol[231], possession du vicomte Adémar V de Limoges, dont il est venu châtier la révolte et prendre les châteaux[232]. Le 26, le roi est atteint à l'épaule par un carreau d'arbalète[19]. L'auteur du tir n'est pas identifié avec certitude, les récits des chroniqueurs divergeant sur ce point. Roger de Hoveden, dans un récit très romancé, accuse le chevalier Bertrand de Gourdon, qui aurait été ensuite écorché par Mercadier, mais qui vit pourtant toujours en 1231, comme le démontre l'abbé Arbellot[233]. De façon beaucoup plus certaine selon Jean Flori, Mathieu Paris, Raoul de Diceto et Bernard Itier (dans une note marginale de la Chronique de Geoffroy de Vigeois) ainsi que Roger de Wendover évoquent un petit noble local, Pierre Basile[234]. Gervais de Canterbury est l'un des rares chroniqueurs à rendre Jean Sabraz responsable de la mort du roi. Guillaume le Breton, dans un récit qui tient plus du mythe que de l'histoire mentionne un certain Dudon[235],[236]. Le carreau est retiré mais la gangrène s'installe. Les chroniqueurs s'accordent sur le fait que Richard fait venir l'auteur du trait mortel, lui accorde son pardon et demande qu'il soit épargné[237]. Richard meurt onze jours plus tard, le , au château de Châlus qui est tombé entre-temps. Aliénor se trouve à son chevet, arrivée à temps pour assister aux derniers instants de son fils. Sur son lit de mort, Richard désigne son frère Jean pour lui succéder sur le trône d'Angleterre et à la tête de l'Empire Plantagenêt[234],[238],[239],[240]. Archétype du roi chevalier aux yeux de ses contemporains, Richard est mort « en prince désireux de faire régner l'ordre féodal dans ses domaines »[241].

Le corps de Richard est inhumé en l’abbaye de Fontevraud, le (dimanche des Rameaux), avec les honneurs royaux, par l'évêque de Lincoln[243]. Aliénor commande alors un gisant polychrome, daté d'environ 1200 par les historiens de l'art et les archéologues[244]. Son cœur embaumé est enfermé dans un reliquaire et enterré dans un tombeau, surmonté plus tard d'un gisant à son effigie, en la cathédrale de Rouen, et ses entrailles sont déposées en l'église du château de Châlus-Chabrol[245]. Cette partition du corps (dilaceratio corporis, « division du corps » en cœur, entrailles et ossements) avec des sépultures multiples est une pratique initiée au milieu du XIe siècle par les chevaliers et souverains du royaume d'Angleterre et du Saint-Empire romain germanique morts en croisade ou loin du lieu de sépulture qu'ils avaient choisi[246].
Selon le chroniqueur Roger de Hoveden, Philippe de Cognac, fils illégitime supposé de Richard, aurait vengé la mort de son père en assassinant Adémar de Limoges[247],[248],[249].
Le , Jean sans Terre est intronisé duc de Normandie et, le , il reçoit la couronne d'Angleterre à Westminster. Les barons d'Anjou, du Maine et de Touraine le rejettent initialement, lui préférant Arthur de Bretagne, le neveu de Richard et de Jean. Mais le choix de Jean convient à l'aristocratie anglo-normande et il doit beaucoup à l'influence d'Aliénor, qui redoute l'ingérence du roi Philippe Auguste[250],[251]. Le règne de Jean voit le délitement de l'Empire Plantagenêt, après la commise des fiefs continentaux prononcée par le roi de France, en [252],[253]. En , Philippe Auguste s'empare de Château-Gaillard et achève la conquête du duché de Normandie[254].
Autour de Richard
Héritage
Richard est accusé par ses contemporains de faire peu pour l’Angleterre, qu'il semble considérer uniquement comme une source de revenus pour financer son expédition en Terre sainte[255]. Cette situation se reproduit à son retour, lorsqu'il s'agit de financer la guerre contre Philippe Auguste ; Raoul de Coggeshall note qu'« aucune époque ni aucun récit historique ne relate l'histoire d'un roi qui ait exigé et pris autant d'argent à son royaume que celui-ci l'a extorqué et amassé dans les cinq années qui suivirent son retour de captivité »[19]. Les chroniqueurs, souvent ecclésiastiques, jugent défavorablement le règne de Richard en fonction de sa politique financière, qu'ils estiment trop lourde sur l'Église[256]. Les registres semblent toutefois suggérer que ses sujets anglais ont été relativement épargnés, en comparaison de ses sujets normands. La levée de telles sommes témoigne par ailleurs d'une administration particulièrement efficace[19].
Lors de la nomination de ses principaux ministres, Richard choisit généralement les hommes les plus compétents, comme Robert de Thurnham en Anjou, Geoffroi de la Celle en Aquitaine et Guillaume Fitzralph en Normandie. En Angleterre, Richard désigne Hubert Walter, l'un de ses ministres les plus brillants, pour administrer le royaume en son absence[19]. C'est aussi Richard qui, malgré les pressions ecclésiastiques, persuade l'archevêque de rester en fonction jusqu'en 1198. C'est enfin le roi qui, lorsque Hubert abandonne sa charge de justicier, trouve un remplaçant tout aussi compétent pour lui succéder : Geoffroy Fitz Peter. Richard n'éprouve aucune difficulté à gouverner depuis l'étranger. Il intervient fréquemment dans les affaires civiles et ecclésiastiques de l'Angleterre, et ne néglige jamais ses devoirs de souverain. Des plaideurs anglais viennent ainsi lui rendre visite afin de demander justice durant les séjours de Richard en Sicile et en captivité[19].
Après son accession au trône en 1189, Richard favorise l'intégration des Poitevins dans les cercles de la cour. C'est son chancelier en Poitou, Guillaume Longchamp, issu d'une famille de chevaliers, qui prend la tête du gouvernement anglais en son absence de 1189 à 1191. Son origine modeste est toutefois considérée de manière négative par la noblesse anglaise, qui accuse le chancelier d'être le « petit-fils d'un paysan ». La carrière de Guillaume est caractéristique de ces « hommes nouveaux » recrutés par les Plantagenêts pour administrer leur royaume[257]. Vers la fin de son règne, le gouvernement de Richard se militarise : les soldats constituent la majeure partie de l'entourage royal ; ce phénomène se poursuivra sous le règne de Jean sans Terre[258].
Les médiévistes, en grande majorité, acceptent désormais de reconnaître le règne de Richard comme « une période essentielle dans l'affirmation ou la transformation des structures administratives et financières des domaines Plantagenêt ». Et c'est notamment en raison de ses nombreuses absences motivées par la guerre, que Richard a pérennisé et poursuivi « la mise en place d'une machine administrative très efficace », initiée par son père[259].
De son vivant, Richard est reconnu comme un soldat infatigable et un chevalier d'une grande valeur. Ses contemporains reconnaissent en lui un porte-flambeau et un champion des valeurs de la chevalerie[260]. De fait, Richard est une parfaite illustration des vertus chevaleresques mises en avant dans l'idéologie Plantagenêt : prouesse, largesse et courtoisie[261]. Ces vertus trouvent leur accomplissement en Terre sainte, où il agit en véritable « soldat du Christ »[262]. Après sa mort, cette renommée lui assure l'image d'un guerrier-héros légendaire, digne des récits les plus fabuleux[197],[263]. Conscient de l'utilité d'une telle réputation, Richard glorifie ses propres exploits dans des lettres destinées à une large diffusion. Il s'associe au monde littéraire, comme lorsqu'il quitte Vézelay à cheval en brandissant l'épée Excalibur. Il est aussi un pragmatique : en Sicile, il échange l'épée du roi Arthur contre quatre navires de transport et quinze galères[19].
Richard ne séjourne sans doute pas plus d'une année en Angleterre, sur les dix de son règne. Mais cette image traditionnelle, véhiculée par les historiens anglais qui veulent voir en Richard un « mauvais roi peu préoccupé du gouvernement de son royaume et soucieux avant tout d'aventures chevaleresques », est combattue par les médiévistes Jean Flori et John Gillingham[264]. « Roi chevalier, il n'en était pas moins un monarque de valeur. »[265]
Caractère et réputation

Les Anglais l’appellent Richard I ou Richard the Lionheart ; les Français Richard Cœur de Lion ; et les Sarrasins l'appellent Melek-Ric ou Malek al-Inklitar (roi d'Angleterre)[266].
Richard reçoit également de Bertran de Born le surnom de Oc e no[Note 5] en raison de son impulsivité et sa tendance à changer rapidement d'humeur[267]. Sa vie est marquée par de nombreux retournements de conduite, et par la prise soudaine de résolutions contraires. Après avoir mené de nombreuses actions contre son père, il part en guerre avec la même résolution contre ses anciens partisans. Il tient probablement ce trait de caractère de son père Henri II, qui était également impulsif et violent[268]. Pour John Gillingham, le surnom Oc e no renvoie au contraire à la détermination de Richard et à son esprit de décision[269].
La réputation de courage et de vaillance qui lui valut le surnom de Cœur de Lion est apparue très tôt, sans doute dès la troisième croisade. Ambroise, dont l’Estoire de la guerre sainte fut rédigée du vivant de Richard, raconte les faits d'armes du « preuz reis, le quor de lion »[270],[271]. Ce surnom apparaît également dans une notice nécrologique rédigée par le chroniqueur Bernard Itier[271]. Le troubadour Gaucelm Faidit, qui fut l'un de ses compagnons de croisade, décrit dans le détail les exploits de Richard en Terre sainte ; dans une de ses chansons, il affirme que ni Charlemagne ni Arthur n'auraient pu rivaliser avec Richard[272]. Plus d'un demi-siècle plus tard, la réputation de Richard est encore vivace en Terre sainte ; ainsi Jean de Joinville :
« Le roi Richard fit tant d'exploits outre-mer la fois où il y fut que, quand les chevaux des Sarrasins avaient peur de quelque buisson, leurs maîtres leur disaient : “Crois-tu, faisaient-ils à leurs chevaux, que ce soit le roi Richard d'Angleterre ?” Et quand les enfants des Sarrasines criaient, elles leur disaient : “Tais-toi, tais-toi, ou j'irai chercher le roi Richard, qui te tuera !” »
— Jean de Joinville, Vie de Saint Louis, 558[273].
Cette réputation de bravoure est partagée par les sources musulmanes. Selon Ibn al-Athîr, un historien arabe du XIIIe siècle, Richard fut « l'homme le plus remarquable de son temps par sa bravoure, sa ruse, son activité, sa patience. À cause de lui les Musulmans furent éprouvés par une calamité qui n'avait pas sa pareille[274]. » Bahā' ad-Dīn, le biographe de Saladin, décrit également Richard comme « un homme très puissant, de grand courage et de cœur élevé ». Il note aussi que le roi d'Angleterre fut « inférieur au roi de France par son royaume et par son rang », mais « supérieur en richesses, plus fameux et plus preux dans la bataille[275] ».
Chevalier et poète
Richard est un mécène, protecteur des troubadours et trouvères de son entourage, car il a plus que ses frères d'immenses ressources matérielles à sa disposition. Élevé à la cour de Poitiers, auprès de sa mère, il montre un goût prononcé pour la chose littéraire[276]. Il est également poète[19],[277]. Il est lui-même intéressé par l'écriture et la musique. Son jongleur attitré, le trouvère Ambroise, souligne la capacité d'improvisation de Richard, lorsque celui-ci répond par sirventès interposés aux critiques acerbes d'Henri de Bourgogne, à Jaffa[278]. On attribue à Richard deux poèmes qui nous sont parvenus. Le premier est un sirventès adressé à Robert IV Dauphin d'Auvergne (Dalfi d'Alvernha) en langue d’oc (ou tout au moins en ancien français avec des mots et tournures occitans[279]) , Dalfin je us voill desrenier, le second est une complainte (dite rotrouenge) en langue d'oïl, Ja nus homs pris[277],[280]. Pour Martin Aurell, au vu des dernières recherches de Charmaine Lee[281], et contrairement à ce qu'affirmait Pierre Bec[282], nous savons maintenant que cette chanson a été écrite en langue d'oïl, et la tradition manuscrite le prouve[283],[284]. Richard compose cette chanson dédiée à sa « comtesse-sœur », Marie de Champagne, durant sa captivité en Allemagne. Selon Jean Flori cette complainte « fournit à la postérité une nouvelle image de cet homme aux talents multiples, roi, chevalier, poète et troubadour »[285] ; mais également « trouvère » (poète de langue d'oïl), si l'on s'appuie sur les travaux de Charmaine Lee[281] :
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Ja nuls hom pres (en langue d'oc) : |
Ja Nus Hons Pris (en langue d’oil) : |
Traduction en français moderne : |
Culte du roi Arthur
Sous le règne de Richard la figure mythique du roi Arthur est transformée en un culte. C'est d'ailleurs en 1191 que les reliques d’Arthur et de Guenièvre sont découvertes dans l'abbaye de Glastonbury. L'implication des Plantagenêts dans cette découverte n'est pas avérée, mais elle est très probable[289]. Cette découverte permet de lier la dynastie des Plantagenêts avec la figure du roi Arthur, et d'utiliser ce prestigieux personnage littéraire comme un parent spirituel[290]. Jouant sur cette filiation légendaire, Richard offre à Tancrède de Lecce, à l'occasion de l'accord final de à Catane, l'épée mythique du roi Arthur, Caliburn (Excalibur)[133],[Note 6].
Robin des Bois
La légende de Robin des Bois, d'abord située sous le règne d'Édouard II (vers 1322), est déplacée pour la première fois par John Major en 1521, pour la situer au règne de Richard Ier[291]. En outre, il n'y a pas de certitude historique sur Robin, qui peut avoir vécu au XIIe siècle, au XIIIe ou XIVe siècle. C'est donc bien plus tard qu’est établi un lien entre les deux hommes, en affirmant que le but poursuivi par Robin est de restaurer Richard sur le trône usurpé par le prince Jean lors de la captivité de Richard, entre 1192 et 1194, alors qu'en réalité Richard n'avait guère plus de soutien populaire en Angleterre que son frère Jean[292].
Sexualité
L’amitié entre Philippe Auguste et Richard, qui se connaissaient depuis l'enfance, a parfois été assimilée à une relation homosexuelle, notamment par l'historien britannique John Harvey, en 1948[293]. Pour l'historien britannique John Gillingham, biographe de Richard Cœur de Lion, cette idée d'un roi homosexuel, apparue au XXe siècle, s'appuie sur des interprétations anachroniques des éléments connus[19]. Pour lui, la sexualité de Richard ne peut être établie avec certitude[19]. William E. Burgwinkle reconnait qu'il n'y a pas de preuves formelles de son homosexualité, bien qu'il soutienne cette thèse[294].
Certains chroniqueurs du XIIe siècle, notamment Benoît de Peterborough, parlent d'« amour » entre les deux jeunes hommes qu'étaient alors Richard et Philippe Auguste, et soulignent qu'ils partageaient le même lit[295].
Quoi qu'il en soit, ses contemporains le supposent hétérosexuel[19]. L'historien Jean Flori, pas plus que le médiéviste Martin Aurell, n'adhère à la thèse d'un roi homosexuel[267]. Pour lui, conclure à une relation homosexuelle relève d'une interprétation trop « moderne » du terme « amour » et il ajoute que partager la même assiette et le même lit, comme le relate Roger de Hoveden en 1187, « n'avait pas alors la connotation sensuelle qu'on peut y déceler aujourd'hui ». C'est en réalité une démonstration éminemment politique de confiance mutuelle et la preuve d'une alliance stratégique, un « pacte militaire », qui en vient d'ailleurs à inquiéter Henri II [296],[297],[298]. Toutefois, sur la base des récits des pénitences de Richard en 1191 et 1195 pour un péché d'ordre sexuel, peut-être le « péché de Sodome », Jean Flori conclut à la probabilité d'une bisexualité[299].
À 34 ans, Richard épouse Bérengère de Navarre. Le couple se voit très rarement et ce mariage est avant tout un mariage de convenance, bien que le trouvère Ambroise, proche de Richard, mentionne que celui-ci aime Bérengère depuis qu'il est comte de Poitiers[300],[301]. D'après le chroniqueur contemporain Roger de Hoveden, après l'avertissement d'un ermite et étant tombé subitement malade, en 1195, Richard fait pénitence pour s'être éloigné de sa femme et se réconcilie charnellement avec elle[302],[303]. Le mariage est cependant un « échec sentimental » et ne produira pas d'héritier[304].
Le chroniqueur contemporain Benoît de Peterborough accuse aussi Richard de viols sur des femmes du peuple[305]. Selon le chroniqueur Walter de Guisborough, Richard exige qu'on lui amène des femmes, alors qu'il approche de sa fin. Pour Jean Flori, Richard semble avoir été « avant tout, comme son père et comme ses aïeux, un jouisseur. »[306]
Descendance
Richard a un fils illégitime, Philippe de Cognac (mort après 1201)[19], avec une maîtresse inconnue, « dans sa jeunesse en Aquitaine ». Il lui donne la main d'Amélie, « héritière de Cognac, alors sous sa tutelle »[249].