Voyages de Christophe Colomb
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Entre 1492 et 1504, l'explorateur et navigateur italien Christophe Colomb mène quatre expéditions maritimes transatlantiques au nom des rois catholiques d'Espagne, à destination des Caraïbes, de l'Amérique centrale et de l'Amérique du Sud. Ces voyages, nommés ici voyages de Christophe Colomb, permettent aux Européens de découvrir le « Nouveau Monde ». C'est une avancée majeure dans la période connue en Europe sous le nom d'Âge des grandes découvertes, qui voit la colonisation européenne des Amériques, un échange biologique important (« l'échange colombien ») et le développement du commerce transatlantique. Ces événements, dont les effets et les conséquences se font encore sentir aujourd'hui, sont souvent considérés comme le point de départ de l'époque moderne.
Né dans la république de Gênes, Colomb est un navigateur qui cherche une route maritime vers l'ouest, vers l'Inde, la Chine, le Japon et les îles aux Épices (Moluques), considérées comme la source est-asiatique des épices et autres précieuses marchandises orientales, accessibles uniquement par des routes terrestres difficiles. Colomb s'inspire en partie de l'explorateur italien du XIIIe siècle, Marco Polo, dans son ambition d'explorer l'Asie. Sa conviction initiale d'avoir atteint les « Indes » a donné le nom d'« Antilles » aux Bahamas et aux autres îles des Caraïbes.
À l'époque des voyages de Christophe Colomb, les Amériques sont peuplées d'Amérindiens, et Colomb participe plus tard aux débuts de la conquête espagnole des Amériques. Il meurt en 1506, et l'année suivante, le Nouveau Monde est nommé « Amérique » en l'honneur d'Amerigo Vespucci, qui avait compris qu'il s'agissait d'une terre unique. La recherche d'une route maritime vers l'Asie par l'ouest s'achève en 1521, lorsque l'expédition de Magellan (circumnavigation Magellan-Elcano) traverse l'océan Pacifique et atteint l'Asie du Sud-Est, avant de retourner en Europe et de réaliser le premier tour du monde.
Plans de navigation

De nombreux Européens de l'époque de Christophe Colomb pensent qu'un seul océan, ininterrompu, entoure l'Europe, l'Asie et l'Afrique, bien que des explorateurs vikings ont colonisé des régions d'Amérique du Nord, à commencer par le Groenland vers 986[1]. Les Vikings maintiennent une présence en Amérique du Nord pendant des siècles, mais les contacts entre leurs colonies nord-américaines et l'Europe ont quasiment cessé au début du XVe siècle[2],[3].
Jusqu'au milieu du XVe siècle, l'Europe bénéficie d'un passage terrestre sûr vers la Chine et l'Inde — sources de produits précieux tels que la soie, les épices et les opiacés — sous l'hégémonie de l'Empire mongol et sa Pax Mongolica. Avec la chute de Constantinople qui passe aux mains de l'Empire ottoman en 1453, les pays européens cherchent à concurrencer la Route de la soie, dominée par les « Empires de la poudre à canon », en développant les voyages maritimes afin d'explorer et d'établir de nouvelles routes commerciales.
Le Portugal est la principale puissance européenne intéressée par l'établissement de routes commerciales outre-mer. Le royaume voisin de Castille, l'un des royaumes prédécesseurs de l'Espagne actuelle, est plus lent à explorer l'océan Atlantique en raison des vastes territoires qu'il a dû reconquérir sur les Maures lors de la Reconquista. Cette situation demeure inchangée jusqu'à la fin du XVe siècle, après l'union dynastique par le mariage de la reine Isabelle la Catholique et du roi Ferdinand le Catholique (connus sous le nom de Rois catholiques d'Espagne) en 1469, et l'achèvement de la Reconquista en 1492, lorsque les souverains conquièrent le royaume maure de Grenade, qui fournissait à la Castille des produits africains sous forme de tribut. Le jeune empire espagnol décide de financer l'expédition de Christophe Colomb dans l'espoir de découvrir de nouvelles routes commerciales et de contourner le monopole que le Portugal impose sur l'Afrique et l'océan Indien grâce à la bulle pontificale Aeterni regis de 1481.

Face à la nécessité d'une nouvelle route vers l'Asie, Christophe Colomb et son frère Bartolomeo élaborent, dans les années 1480, un plan pour atteindre les « Indes » (alors perçues comme englobant approximativement toute l'Asie du Sud et de l'Est) en naviguant directement vers l'ouest à travers ce qui est considéré comme l'unique « océan », l'océan Atlantique. Vers 1481, le cosmographe florentin Paolo Toscanelli envoi à Colomb une carte représentant cet itinéraire, sans autre terre émergée que l'île mythique d'Antillia[1]. En 1484, sur l'île de La Gomera, dans l'archipel des Canaries, alors en pleine conquête castillane, Colomb apprend de certains habitants d'El Hierro l'existence supposée d'un archipel à l'ouest[4].
L'idée reçue selon laquelle Colomb aurait eu des difficultés à obtenir le soutien nécessaire à son projet parce que les Européens croyaient que la Terre était plate trouve son origine dans une campagne menée au XVIIe siècle par les protestants contre le catholicisme[5]. Cette conception est popularisée par des ouvrages tels que la biographie de Christophe Colomb par Washington Irving en 1828[6]. La connaissance de la « sphéricité » de la Terre est en réalité largement répandue, étant l'opinion générale de la science grecque antique[7] et gagnant en popularité tout au long du Moyen Âge (par exemple, Bède le Vénérable l'évoque dans son De temporum ratione (en) vers 725[8]). La navigation maritime primitive de l'époque de Colomb repose à la fois sur les étoiles et sur la courbure de la Terre[9],[10].
Estimations du diamètre de la Terre et de la distance parcourue

Ératosthène (qui suppose trois variables qu'il n'a pas pu prouvées : la distance du Soleil, le parallélisme des rayons lumineux et la sphéricité de la Terre) mesure le diamètre de la Terre avec une bonne précision au IIe siècle av. J.-C.[12], et la méthode de calcul de ce diamètre à l'aide d'un astrolabe est connue des savants et des navigateurs[9]. Là où Colomb s'écarte de l'opinion généralement admise à son époque, c'est dans son hypothèse erronée d'un diamètre terrestre considérablement plus petit, affirmant que l'Asie est facilement accessible en naviguant vers l'ouest à travers l'Atlantique. La plupart des savants acceptent l'évaluation correcte de Claude Ptolémée selon laquelle les « terres émergées » (pour les Européens de l'époque, comprenant l'Eurasie et l'Afrique) occupent 180 degrés de la sphère terrestre, et rejetent l'affirmation de Colomb selon laquelle la Terre est beaucoup plus petite et que l'Asie ne se situe qu'à quelques milliers de milles nautiques à l'ouest de l'Europe[13].

Colomb se fie aux calculs erronés de Marinos de Tyr, qui situe la masse terrestre à 225 degrés, ne laissant que 135 degrés d'eau[14],[13]. De plus, Colomb sous-estime le calcul d'Al-Farghani de la longueur d'un degré, interprétant les écrits de l'astronome arabe comme s'il avait utilisé le mille italien (environ 1 480 mètres) plutôt que le mille arabe (environ 1 830 mètres). Al-Farghani calcule que la longueur d'un degré est de 56 2⁄3 milles arabes (66,2 milles nautiques)[13]. Colomb estime donc la taille de la Terre à environ 75 % du calcul d'Ératosthène et la distance des îles Canaries au Japon à 2 400 milles nautiques (environ 23 % du chiffre réel)[15].
Alizés
Un autre élément crucial des voyages de Christophe Colomb sont les alizés[16]. Il prévoit de naviguer d'abord jusqu'aux îles Canaries avant de poursuivre sa route vers l'ouest en exploitant l'alizé du nord-est[17]. Une partie du retour en Espagne l'obligerait à remonter le vent, une technique de navigation nécessitant d'adapter l'allure (loffer), et pour laquelle la progression est quasi nulle[18]. Pour mener à bien ce voyage de retour, Colomb doit suivre la courbe des alizés vers le nord-est jusqu'aux latitudes moyennes de l'Atlantique Nord, où il peut capter les vents d'ouest soufflant vers l'est en direction des côtes d'Europe occidentale[19].
Cette technique de navigation transatlantique semble avoir été exploitée en premier lieu par les Portugais, qui la désignent alors sous le nom de volta do mar (« tournant de la mer »). Cependant, la connaissance qu'a Colomb des régimes de vents atlantiques est encore imparfaite lors de son premier voyage. En naviguant directement vers l'ouest depuis les îles Canaries pendant la saison des cyclone tropicaux, en contournant les soi-disant latitudes des chevaux du milieu de l'Atlantique, Colomb risque soit d'être immobilisé par le calme plat, soit de tomber sur un cyclone tropical, deux choses qu'il évitera toutefois par chance[20].
Financement
Vers 1484, le roi Jean II du Portugal soumet la proposition de Christophe Colomb à ses experts, qui la rejettent, estimant que l'estimation de la distance à parcourir, soit 2 400 milles nautiques, est environ quatre fois trop faible ; ce qui s'avéra exact[21].
En 1486, Colomb est reçu en audience par les Rois catholiques d'Espagne et présente ses plans à Isabelle. Celle-ci les confie à un comité, qui conclut que Colomb a largement sous-estimé la distance jusqu'en Asie. Jugeant l'idée irréalisable, les membres du comité conseillent aux monarques de ne pas soutenir l'expédition. Afin d'empêcher Colomb de proposer son projet ailleurs, et peut-être aussi pour se ménager des options, les Rois Catholiques lui accordent une allocation d'environ 14 000 maravédis pour l'année, soit l'équivalent du salaire annuel d'un marin[22].
En 1488, Colomb s'adresse de nouveau à la cour du Portugal et reçoit une nouvelle invitation à être reçu en audience par Jean II. Cette tentative s'avère à nouveau infructueuse, notamment parce que peu de temps après, Bartolomeu Dias retourne au Portugal suite à un contournement réussi de la pointe sud de l'Afrique. Maîtrisant désormais une route maritime orientale, le Portugal n'est plus intéressé par l'ouverture d'une route commerciale occidentale vers l'Asie à travers des mers inconnues[23].
En mai 1489, Isabelle envoi à Colomb 10 000 maravédis supplémentaires. La même année, les Rois Catholiques lui remettent une lettre ordonnant à toutes les villes et tous les villages sous leur domination de lui fournir gratuitement le gîte et le couvert[24].
Alors que les troupes de la reine Isabelle approchent de la victoire sur le royaume maure de Grenade, Colomb est convoqué à la cour d'Espagne pour de nouvelles discussions[25]. Il patiente au camp du roi Ferdinand II jusqu'en janvier 1492, date à laquelle les monarques conquièrent Grenade. Un conseil dirigé par le confesseur d'Isabelle, Hernando de Talavera, juge improbable la proposition de Colomb d'atteindre les Indes. Colomb est déjà parti pour la France lorsque Ferdinand intervient[note 1], envoyant d'abord Talavera et l'évêque Diego de Deza plaider auprès de la reine[26]. Isabelle est finalement convaincue par le clerc du roi, Louis de Santangel, qui affirme que Colomb risque de répandre ses idées ailleurs et propose de l'aider à trouver le financement[note 2]. Isabelle envoi alors un garde royal chercher Colomb, qui avait parcouru plusieurs kilomètres en direction de Cordoue[26].
Capitulations et dispositions royales

Les Capitulations de Santa Fe sont signées le dans la ville de Santa Fe, dans la province de Grenade[28]. Dans celles-ci, il est promis à Colomb le titre à vie et héréditaire d'« Amiral de la mer Océane » et sa nomination comme vice-roi et gouverneur des territoires nouvellement revendiqués et colonisés pour la Couronne ; il recevrait également 10 % de tous les revenus de ces nouvelles terres à perpétuité s'il réussit[29]. Il a aussi l'autorité de régler les différends relatifs aux richesses, et le droit de contribuer à hauteur d'un huitième à l'expédition en échange d'un huitième des profits réalisés[30]. En outre, il a le droit de nommer trois personnes, parmi lesquelles les souverains pourraient choisir l'une d'entre elles, pour tout poste dans ces nouveaux territoires. Les conditions sont exceptionnellement généreuses, mais, comme son fils l'écrit plus tard, les monarques ne sont pas certains de son retour.
Parmi les diverses dispositions royales et chartes accordées à Colomb pour la réalisation de son projet, l'une est adressée à certains habitants de la ville de Palos (Palos de la Frontera) en raison d'une sanction qui leur est imposée par le conseil royal[31]. La disposition royale est lue le , aux portes de l'église Saint-Georges, en présence de Christophe Colomb, du frère Juan Pérez (en) et des autorités locales. Dans cet ordre royal, ces habitants sont chargés de mettre à la disposition de Colomb deux caravelles entièrement armées et équipées[32],[33].
Une autre disposition royale générale, accordée à Colomb par les Rois Catholiques, impose aux villes des côtes andalouses de lui fournir assistance pour sa quête. En vertu de cette dernière disposition, il impose un embargo à deux navires à Moguer, en présence du notaire Alonso Pardo, navires qui seraient par la suite abandonnés[34],[35],[36],[37]. À Palos, Colomb impose également un embargo à des navires en utilisant la disposition susmentionnée, selon le témoignage d'un certain Hernández Colmenero[38] et, apparemment, il tente également de le faire dans la ville voisine de Huelva, selon le témoignage d'un certain Pedro Ortiz[39]. Il ne parvient toutefois pas à recruter l'équipage nécessaire à l'entreprise. Les monarques émettent alors, le 20 juin à Guadalupe, une autorisation adressée à la ville de Palos et une commission à la ville de Moguer afin qu'elles se conforment aux dispositions royales antérieures.
Navires et équipages
Navires
Palos est contraint, en vertu de la disposition royale, de fournir deux caravelles entièrement équipées[40], qui sont finalement la Pinta (le nom de ce navire est perdu, donc son nom usuel se traduit littéralement par « La Peinte ») et la Niña (il s'agit là aussi d'un surnom, littéralement par « La Petite fille », son nom officiel étant Santa Clara), choisies par Martín Alonso Pinzón, comme l'indiquent de nombreux témoignages dans les procès menés par la famille de Colomb pour faire valoir leurs droits, les Pleitos colombinos. La Santa María est la caraque qui sert de navire amiral. La Santa María appartient à Juan de la Cosa, originaire peut-être de Santoña, en Cantabrie, mais résidant à El Puerto de Santa María.
Les marins de la région ne sont pas tenus par la disposition royale[41] et ne sont pas disposés à participer à une expédition avec un inconnu, comme Colomb l'est pour eux[42]. Quelle que soit la crédibilité des idées de Colomb, les habitants de Palos et des environs n'auraient guère soutenu le Génois s'il n'avait pas été accompagné d'un navigateur respecté dans la ville[43]. Face à l'opposition des habitants et des marins, Colomb a recours à l'une des dispositions édictées par les monarques, qui lui permet de recruter des marins parmi les prisonniers. Il ne recrute que quatre condamnés, un meurtrier et les trois amis de ce dernier qui l'avaient aidé à s'évader de prison[44].
Dans ces circonstances, et grâce à l'aide des Franciscains du monastère de La Rábida et d'un vieux marin respecté de la région nommé Pero Vázquez de la Frontera[45], Colomb rencontre Martín Alonso Pinzón[46], un riche armateur et personnalité de la région grâce à ses nombreux voyages dans l'océan Atlantique et la mer Méditerranée, au cours desquels il a amassé fortune et renommée[47]. Outre l'encouragement et l'influence de ces amitiés, l'aîné des frères Pinzón est peut-être également convaincu par la proposition que, selon le témoignage d'un certain Alonso Gallego, Colomb fait à Martín Alonso : « […] Monsieur Martin Alonso, partons en voyage, et si […] Dieu nous révèle le pays, je vous promets par la couronne royale de vous accompagner comme un frère […] »[48].
Quoi qu'il en soit, à partir de ce moment, Martín Alonso lance une dynamique campagne en faveur de ce projet. Il rejette les navires que Colomb avait mis sous embargo, et commande deux nouveaux navires[34],[36], la Pinta et la Niña, car, dit-on, il sait qu'ils sont très rapides et adaptés à la navigation, puisqu'il en a déjà utilisé un[49],[50],[35]. Selon Bartolomé de las Casas, Pinzón prête également à Colomb, sur ses biens personnels, un demi-million de maravédis, soit un tiers des dépenses en espèces de l'expédition[51]. Martín Alonso convainc ses frères Francisco et Vicente, ainsi que les frères Niño, une importante famille de marins de Moguer et propriétaires de la caravelle la Niña, grâce à qui il parvient à recruter tous les marins nécessaires à l'entreprise : des hommes de Palos, de Moguer, de Huelva, du reste du district[34] et même d'ailleurs, désormais prêts à se risquer sur ce voyage, car la présence de Martín Alonso Pinzón, de ses frères et de la famille Niño à la tête de la flotte est une garantie pour les hommes de la région[52],[53].
Grâce à cela, le 23 juin, le registre d'enrôlement[note 3] est ouvert à Palos et les marins nécessaires sont librement recrutés. Il est probable que, comme le déclare le père Ortega dans son ouvrage[54], il n'y a pas assez de temps pour que l'ordre des monarques (le pouvoir et la commission adressés à Palos et à Moguer voisin) arrive dans les trois jours, en raison de la distance à parcourir de Guadalupe à Palos, ce qui, compte tenu des événements qui se sont déjà produits, les aurait rendus inutiles.
Équipages

La liste des membres d'équipage du premier voyage de découverte de 1492 fait débat, car l'effectif complet qui participe à ce premier voyage de découverte n'est pas connu avec exactitude, à l'exception des noms les plus connus : outre Christophe Colomb lui-même, il y a les frères Pinzón (Martín Alonso Pinzón est capitaine de la Pinta, Vicente Yáñez Pinzón est capitaine de la Niña et Francisco Martín Pinzón est quartier-maître ou pilote de la Pinta) et les frères Niño (Pedro Alonso Niño est pilote et Juan Niño quartier-maître et propriétaire de la Niña).
Aux alentours de 1892, année du quatrième centenaire, divers historiens, tels que Cesáreo Fernández Duro (en)[55], Nicolás Tenorio Cerero[56] et Henry Vignaud[57], ainsi que la duchesse d'Albe qui publie en 1902 la copie de 1498 du registre d'embarquement fournissent quarante nouveaux noms. La liste qui, à ce jour, est considérée comme la plus fiable[58] est celle d'Alice Gould[59] grâce à son étude exhaustive des sources documentaires originales provenant des archives d'État espagnoles. Cette liste comprend 87 membres d'équipage identifiés avec certitude et 19 dont l'identité est incertaine. Le père Ángel Ortega, franciscain du monastère de La Rábida, cité à plusieurs reprises par Alice Gould dans son ouvrage[60], mène également une étude approfondie des membres d'équipage de ce voyage[61], se concentrant toutefois sur les marins de la région proche.
Expéditions
Premier voyage (1492-1493)

Pour son voyage vers l'ouest, afin de trouver une route plus courte vers l'Orient, Christophe Colomb et son équipage prirent les trois navires. Le matin du , Colomb quitte le port de Palos (en), descend le río Tinto et gagne l'océan Atlantique[62].
Trois jours après le départ, le , le gouvernail de la Pinta se brise[63]. Martín Alonso Pinzón soupçonne d'un sabotage les propriétaires du navire car ils craignent de poursuivre le voyage. L'équipage parvient à sécuriser le gouvernail avec des cordes jusqu'à leur arrivée aux îles Canaries, le 9 août[64]. Le gouvernail de la Pinta est remplacé à la Grande Canarie, et le 2 septembre, les navires se retrouvent à La Gomera où les voiles latines de la Niña sont remplacées par des voiles carrées standard[65]. Les dernières provisions sont rassemblées, et le 6 septembre, les navires quittent San Sebastián de la Gomera[65],[62] pour ce qui va devenir une traversée de l'Atlantique vers l'ouest qui durera cinq semaines.
Comme le décrit Bartolomé de las Casas dans le résumé de son journal, lors de son voyage aller, Christophe Colomb consigne deux séries de distances : l'une exprimée dans son système de mesure habituel, l'autre en lieues maritimes portugaises, utilisées par son équipage. Las Casas interprète d'abord qu'il s'agit pour Colomb d'indiquer des distances les plus courtes à son équipage pour les rassurer quant à un éloignement trop important de l'Espagne, mais Oliver Dunn et James Kelley affirment qu'il s'agit d'un mauvaise interprétation.
Le , Colomb constate que l'aiguille de sa boussole ne pointe plus vers l'étoile polaire. Il est pensé un temps que Colomb avait découvert la déclinaison magnétique, mais il est démontré par la suite que ce phénomène est déjà connu, tant en Europe qu'en Chine[66].
Premier débarquement en Amérique
Après 29 jours sans apercevoir de terre, le , l'équipage aperçoit d'immenses volées d'oiseaux dont certains sont capturés par les marins et identifiés comme des oiseaux « des champs » (probablement des individus des espèces Courlis esquimau et Pluvier bronzé). Colomb change de cap pour suivre leur vol[67].

Le 10 octobre, Colomb réprime une mutinerie de marins qui veulent abandonner les recherches et rentrer en Espagne[68]. Le lendemain, ils voient plusieurs objets flottant à la surface, ce qui leur fait croire que la terre est proche[69]. Colomb met le cap à l'ouest et navigue toute la nuit, de nombreux marins cherchant à apercevoir la terre. Vers 22 h le 11 octobre, Colomb croit apercevoir une lumière « semblable à une petite bougie de cire qui montait et descendait »[70],[note 4]. Quatre heures plus tard, la terre est aperçue par un marin nommé Rodrigo de Triana (également connu sous le nom de Juan Rodríguez Bermejo) à bord de la Pinta[71],[72]. Triana alerte immédiatement le reste de l'équipage par un cri, et le capitaine du navire, Martín Alonso Pinzón, confirme l'observation de la terre et averti Colomb en tirant un coup de feu[72],[72]. Colomb affirme plus tard avoir été le premier à apercevoir la terre, obtenant ainsi la récompense annuelle promise de 10 000 maravédis[73].
Ils débarquent le matin du 12 octobre. Colomb descend à terre avec son équipage, portant un pavillon royal. Le récit du voyage ne précise pas davantage l'image et Colomb est souvent représenté avec la bannière royale de Castille. Cependant, ce pavillon est celui des Rois Catholiques, arborant les armoiries de Castille et d'Aragon, et, à partir de la prise de Grenade, une grenade figure également dans sa partie inférieure. Ses deux capitaines l'accompagnent avec deux pavillons portant une croix verte et les lettres F et Y, en l'honneur de Ferdinand et Isabelle, les Rois catholiques d'Espagne. Colomb pense se trouver aux Indes, mais il est en réalité dans l'archipel d'un nouveau continent.
Là, ils entrent en contact avec les populations autochtones, impressionnées de voir des hommes blancs barbus, armés d'armes en métal et naviguant sur d'énormes navires, allant jusqu'à leur demander s'ils viennent du ciel[74]. Colomb échange des objets de peu de valeur avec les autochtones et s'intéresse aux petites quantités d'or que certains portent. Colomb nomme l'île « San Salvador » ; son nom autochtone étant Guanahani[75]. L'île San Salvador actuelle aux Bahamas est considérée comme la plus probable[76],[note 5].

Colomb est notamment frappé par les cicatrices que les Indiens arborent sur leur corps. Il les montre du doigt et leur demande ce que cela signifie. Ils répondent qu'ils s'agit des traces d'un conflit avec des Indiens d'îles voisines et qu'ils se sont défendus. Colomb interprète cependant que leurs ravisseurs venaient en réalité du continent[77]. Colomb écrit à propos de cela dans son journal, à la date du : « Beaucoup d'hommes que j'ai vus ont des cicatrices sur le corps, et lorsque je leur ai fait des signes pour savoir comment cela s'était produit, ils m'ont indiqué que des gens d'autres îles voisines venaient à San Salvador pour les capturer ; ils se défendent du mieux qu-ils peuvent. Je crois que des gens du continent viennent ici pour les réduire en esclavage. Ils devraient faire de bons et habiles serviteurs, car ils répètent très vite tout ce que nous leur disons. Je pense qu'il est très facile de les convertir au christianisme, car ils ne semblent pas avoir de religion. Si Dieu le veut, j'en emmènerai six à Vos Altesses à mon départ, afin qu'ils apprennent notre langue »[78].
Colomb nomme les Amérindiens « Indios » (mot espagnol signifiant « Indiens »)[79],[80], croyant à tort avoir atteint les Indes orientales[81]. Les îles des Caraïbes sont appelées les « Antilles » à cause de cette erreur. Colomb rencontre d'abord les peuples des Lucayens, les Taïnos et les Arawaks. Remarquant leurs ornements d'oreilles en or, il fait prisonniers certains Arawaks et exige qu'ils le guident jusqu'à la source d'origine de l'or[82]. Colomb constate que leurs armes et tactiques militaires primitives rendent les autochtones vulnérables à une conquête facile[83]. Colomb observe également les populations et leur mode de vie.
Exploration des Antilles
Depuis San Salvador, ils poursuivent leur voyage à travers les Bahamas et découvrent une petite île que Colomb nomme Santa María de la Concepción (l'actuelle Rum Cay selon Samuel Morison, ou Samana Cay selon des études plus récentes[84]), ainsi qu'une autre petite île qu'il baptise Fernandina (l'actuelle Long Island) en l'honneur du roi Ferdinand. Quelques jours plus tard, il découvre une autre île qu'il nomma Isabela (l'actuelle Crooked Island) en l'honneur de la reine Isabelle. Ils mettent ensuite le cap sur la côte est d'une grande île qu'ils nomment Juana (l'actuelle Cuba), où ils débarquent le . Colomb explore la côte nord-est de cette île. En 1515, le nom de Juana est remplacé par Fernandina, car il n'est pas jugé convenable que le nom du roi Ferdinand serve pour une île aussi petite[85].

Ils longent lentement les côtes cubaines, sans commercer en raison de l'interdiction formelle de Colomb. Le 2 novembre, Colomb envoi quatre hommes explorer l'intérieur des terres : deux Européens et deux Indiens. Pendant l'attente, Colomb mesure la latitude à l'aide de son quadrant et, selon Las Casas, obtient une valeur de 42° nord, ce qui, en réalité, est impossible à observer depuis Cuba[86]. Le 12 novembre, les explorateurs reviennent et Colomb hésite pendant une semaine sur la direction à prendre ensuite, également désorienté par une autre mesure de latitude qui donne à nouveau 42°[87].
Le 21 novembre, Martín Alonso Pinzón, à bord de la Pinta, se sépare de Christophe Colomb et met le cap à l'est, vers une île que les Indiens nomment Babeque. Les raisons de cette séparation sont inconnues. De Las Casas et Fernand Colomb affirment que Pinzón part « par cupidité »[88] tandis que Fernández Duro avance l'hypothèse d'un incident de navigation[89]. Jesús Varela Marcos, quant à lui, pense que Pinzón et ses hommes sont exaspérés par l'autoritarisme et le manque de professionnalisme marin de Colomb[90]. Selon ce dernier, Pinzón a simplement suivi la route déjà tracée vers Babeque. L'itinéraire exact de Pinzón reste également incertain. Le Journal de Las Casas rapporte qu'il obtient une importante quantité d'or. Fernand Colomb, qui tente de minimiser les découvertes de Pinzón car elles portent atteinte aux droits de son père, écrit qu'il s'est simplement rendu à Babeque, puis de là à Hispaniola. Selon Varela Marcos, plusieurs indices laissent penser qu'après avoir traversé Babeque, Pinzón fait voile vers la Jamaïque et, de là, contourne Hispaniola par l'est[90]. D'après Gregory McIntosh, Pinzón découvre sept îles correspondant aujourd'hui aux Bahamas et aux îles Turques-et-Caïques, puis mettent le cap au sud[91].
Colomb continue de naviguer le long des côtes de Cuba vers l'est et, le 5 ou le 6 décembre, aperçoit l'extrémité ouest d'une grande île qu'il nomme Hispaniola[92]. Le même jour, Colomb explore la côte nord-ouest d'Hispaniola, en actuel Haïti. Il nomme San Nicolás un petit golfe en forme de port, car il est découvert le jour de la fête de ce saint. Il navigue vers l'est le long de la côte nord de l'île, où il découvre l'île de la Tortue, et tout au long du voyage, il enquête, avec l'aide de guides autochtones, sur l'origine de l'or. Naviguant à l'est de l'île, il découvre un cap qu'il nomme Cabo Santo et, plus à l'est encore, le , il aperçoit une grande montagne s'avançant dans la mer comme une île, qu'il nomme Monte Cristi et qui donne aujourd'hui son nom à toute cette région de l'île.
Colomb établit le contact, par l'intermédiaire de plusieurs émissaires, avec Guacanagaríx, l'un des caciques autochtones d'Hispaniola. Le jour de Noël, le , la Santa María s'échoue sur un banc de sable, fait naufrage et doit être abandonnée. Le cacique aide Colomb à secourir l'équipage et la cargaison[93]. Colomb rencontre Guacanagaríx en personne et le cacique lui offre des présents, dont un coffret d'or, et ils conviennent que les Espagnols protégeraient sa tribu contre celle cannibale d'un autre cacique nommé Caonabo. En contrepartie, avant son départ, Colomb établit sur l'île un campement nommé La Navidad avec 39 hommes, entouré d'une palissade et construit avec les restes de la Santa María[94],[95]. La construction de ce fort débute le [96]. Il laisse sur place le groupe d'hommes, dont l'interprète Luis de Torres[97][note 6]. Colomb continue de longer la côte nord d'Hispaniola avec un seul navire, jusqu'à sa rencontre avec Pinzón et la Pinta le 6 janvier.

Entre-temps, la Pinta a également atteint la côte nord d'Hispaniola, plus à l'est que Colomb. Lex explorateurs découvrent une zone assimilable à un port à l'embouchure d'un fleuve qu'ils nomment en l'honneur de Martín Alonso[98], lequel est rebaptisé plus tard Río de Gracia par Colomb et aujourd'hui la baie de Luperón[91]. Selon Las Casas, ils y obtiennent beaucoup d'or par troc avec les autochtones. La nouvelle de l'arrivée de Pinzón parvient à Guacanagaríx le 27 décembre, qui la communique à Colomb. Le cacique envoie une pirogue en reconnaissance, à bord de laquelle Colomb embarque un de ses hommes, mais ils ne trouvent pas la Pinta. Pinzón, de son côté, apprend également des autochtones le naufrage de Colomb survenu quelques jours auparavant et décide de s'y rendre[91]. Le 6 janvier, il arrive enfin à l'endroit où se trouve la Niña de Colomb. Les deux capitaines s'entretiennent et il semble que Colomb pardonne à Pinzón de s'être séparé de son navire[99], bien que selon son journal, ce pardon n'est qu'apparent[100]. Quoi qu'il en soit, la nouvelle de la découverte d'or réjouit Colomb, qui commente plus tard auprès des monarques la providence divine d'avoir fait naufrage à cet endroit. L'un des aspects les plus intéressants du voyage pour l'amiral est la découverte, sur l'île, d'une région que les autochtones appellent Cibao, nom qui, pour Colomb, ressemble à Cipango, le nom donné au Japon à l'époque[101].
Les relations avec les populations autochtones sont généralement pacifiques, caractérisées par la curiosité, les échanges de cadeaux et la coopération. Le , Christophe Colomb fait sa dernière escale de ce voyage en Amérique, dans la baie de Rincón, à l'extrémité orientale de la péninsule de Samaná, au nord-est d'Hispaniola. Il y rencontre les Ciguayos, les seuls autochtones à opposer une résistance farouche durant ce premier voyage[102]. Les Ciguayos refusent de céder aux Espagnols le nombre d'arcs et de flèches que Colomb réclame et lors d'un affrontement qui s'ensuit, deux Ciguayos sont blessés[103]. En raison de l'utilisation des flèches par les Ciguayos, Colomb nomme cette baie la baie des Flèches (en)[104].
Quatre autochtones ayant embarqué à bord de la Niña dans la péninsule de Samaná parlent à Colomb de ce qui est probablement l'île de Carib, supposément peuplée de Caraïbes cannibales, ainsi que de Matinino, une île habitée uniquement par des femmes, que Colomb associe à une île de l'océan Indien décrite par Marco Polo[105].
Premier retour
Le , le voyage de retour commence[106]. Sur le chemin du retour vers l'Espagne, la Niña et la Pinta essuient la plus violente tempête de leur périple et, dans la nuit du 13 février, et perdent tout contact entre elles. Tout l'équipage de la Niña fait le vœu, s'ils sont épargnés, d'effectuer un pèlerinage à une église consacrée à Marie (« Notre-Dame ») la plus proche, quel que soit l'endroit où ils atteindraient la terre ferme.
Le matin du 15 février, la terre est aperçue. Colomb croit qu'ils approchent des Açores, mais d'autres estiment qu'ils se trouvent bien plus au nord. Colomb voit juste et, dans la nuit du 17 février, la Niña jette l'ancre près de l'île Santa Maria, mais le câble se rompt sur des rochers acérés, obligeant Colomb à rester au large jusqu'au lendemain matin, lorsqu'un endroit plus sûr est trouvé à proximité. Quelques marins se rendent en bateau sur l'île, où plusieurs insulaires leur indiquent un lieu de débarquement encore plus sûr. La Niña reprennent alors sa route. À cet endroit, Colomb embarque plusieurs insulaires avec des vivres. Informés du vœu fait à Notre-Dame, les insulaires indiquent à l'équipage un petit sanctuaire situé à proximité.

Colomb envoi la moitié de son équipage sur l'île pour accomplir leur vœu, mais lui et le reste demeurent à bord de la Niña, prévoyant d'envoyer l'autre moitié plus tard. Pendant que le groupe à terre prit, il est fait prisonnier sur ordre du capitaine de l'île, João de Castanheira, officiellement par crainte qu'ils soient des pirates. Castanheira réquisitionne leur embarcation et, avec plusieurs hommes armés, se rend à la Niña pour arrêter Colomb. Face au refus de Colomb, Castanheira déclare ne pas croire à son histoire, dénonce les Espagnols et retourne sur l'île. Deux jours plus tard, n'ayant pu obtenir d'aveux ni capturer sa véritable cible, Castanheira libère les prisonniers. Certains prétendent que Colomb est capturé, mais son journal de bord contredit cette affirmation.
Quittant l'île de Santa Maria aux Açores le 23 février, Colomb met le cap sur la Castille, mais une nouvelle tempête le contraint à se réfugier à Lisbonne. Le , il jette l'ancre près d'un navire de patrouille du port royal, où on lui annonce qu'une flotte de 100 caravelles avait péri dans la tempête. Étonnamment, la Niña et la Pinta sont épargnées. Ne trouvant pas le roi Jean II du Portugal à Lisbonne, Colomb lui écrit et attend sa réponse. Le roi accepte de le rencontrer à Vale do Paraíso, malgré les relations tendues entre le Portugal et la Castille à cette époque. Informé des découvertes de Colomb, le roi portugais lui fait savoir qu'il estime ce voyage contraire au traité d’Alcáçovas de 1479.
Après avoir passé plus d'une semaine au Portugal, Christophe Colomb met le cap sur l'Espagne. Il arrive à Palos le et rencontre plus tard les Rois catholiques d'Espagne Ferdinand et Isabelle à Barcelone pour leur faire part de ses découvertes[note 7].
Colomb exhibe fièrement aux monarques ce qu'il rapporte de son voyage : quelques petits échantillons d'or, des perles, des bijoux en or offerts par les autochtones, quelques Taïnos qu'il a enlevés[107], des fleurs et un hamac. Il rapporte également le tabac, alors inconnu, l'ananas et la dinde. Il n'apporte cependant aucune des précieuses épices attendues des Indes orientales, telles que le poivre noir, le gingembre ou les clous de girofle.

Dans sa lettre sur son premier voyage, adressée à la cour d'Espagne, il affirme avoir atteint l'Asie, décrivant l'île d'Hispaniola comme étant au large des côtes chinoises. Il souligne les richesses potentielles de la région, exagérant l'abondance d'or, et indiquant que les autochtones semblent prêts à se convertir au christianisme[108]. La lettre est traduite en plusieurs langues et largement diffusée, créant un véritable engouement : « Hispaniola est un miracle. Montagnes et collines, plaines et pâturages, sont à la fois fertiles et magnifiques […] les ports sont incroyablement bons et il y a de nombreux fleuves larges dont la plupart contiennent de l'or […] Il y a beaucoup d'épices, et de grandes mines d'or et d'autres métaux », écrit-il[109].
Au retour de Christophe Colomb, la plupart des gens, y compris les souverains et le pape Alexandre VI, croient initialement qu'il a bien atteint les Indes orientales[81]. Cependant, dans une lettre au Vatican datée du , l'historien Pierre Martyr décrit Colomb comme le découvreur d'un Novi Orbis (« Nouveau Globe »)[110]. Le pape publie quatre bulles pontificales — dont les trois premières sont connues sous le nom de bulles de la donation (en) — afin de déterminer comment l'Espagne et le Portugal coloniseront et se partageront le « butin » des nouvelles terres. La bulle Inter caetera, promulguée le , partage le monde extra-européen entre l'Espagne et le Portugal le long d'un méridien nord-sud situé à 100 lieues à l'ouest des Açores ou du Cap-Vert, au milieu de l'océan Atlantique, accordant ainsi à l'Espagne toutes les terres découvertes par Colomb[111]. Le traité de Tordesillas de 1494, ratifié dans la décennie suivante par le pape Jules II, déplace la ligne de démarcation à 370 lieues à l'ouest des Açores ou du Cap-Vert[112].
Deuxième voyage (1493-1496)

L'objectif déclaré du second voyage est de convertir les Amérindiens au christianisme. Avant son départ d'Espagne, Christophe Colomb reçoit de Ferdinand et Isabelle la consigne d'entretenir des relations amicales, voire affectueuses, avec les autochtones[113]. Il appareille de Cadix, en Espagne, le [114].
La flotte du second voyage est bien plus importante avec dix-sept navires[115] : deux caraques (naos) et quinze caravelles. Les deux caraques sont le navire amiral Marigalante (« Marie la Vaillante ») et la Gallega. Les caravelles sont la Fraila (« la nonne »), la San Juan, la Colina (« la colline »), la Gallarda (« la vaillante »), la Gutierre, la Bonial, la Rodriga, la Triana, la Vieja (« la vieille »), la Prieta (« la brune »), la Gorda (« la grosse »), la Cardera et la Quintera. La Niña participe de nouveau à cette expédition, qui comprent également un navire nommé Pinta, probablement identique à celui de la première expédition. En outre, l'expédition voit la construction du premier navire des Amériques, le Santa Cruz ou India.
Petites Antilles et Porto Rico
Le , Christophe Colomb débarque sur une côte escarpée d'une île qu'il nomme Dominique. Le même jour, il accoste à Marie-Galante, qu'il baptise « Santa María la Galante ». Après avoir longé les îles des Saintes (« Todos los Santos »), il arrive en Guadeloupe (« Santa María de Guadalupe ») qu'il explore du 4 au . L'itinéraire exact de son voyage à travers les Petites Antilles est sujet à débat, mais il est probable qu'il mette le cap au nord, apercevant et nommant de nombreuses îles, dont Montserrat (« Santa María de Montserrat »), Antigua (« Santa María la Antigua »), Redonda (« Santa María la Redonda ») et le 14 novembre Sainte-Croix (« Santa Cruz »)[116]. Il aperçoit et nomme également les îles Vierges (« Santa Úrsula y las Once Mil Vírgenes ») et nomme l'île de Virgin Gorda.
Sur le Santa Cruz, les hommes de Colomb aperçoivent une pirogue avec quelques hommes et deux femmes. Ils détiennent deux captifs, qu'ils ont récemment castrés. Les Européens les poursuivent et sont accueillis par des flèches tirées aussi bien par les hommes que par les femmes[117], blessant mortellement au moins un homme, qui meurt environ une semaine plus tard[118]. Les Européens tuent ou capturent tous les occupants de la pirogue, puis les décapitent[62]. Un autre est jeté par-dessus bord, puis recapturé afin qu'il n'alerte pas sa tribu et finalement abattu à coups de flèches[117],[note 8]. Michele da Cuneo, ami d'enfance de Colomb, selon son propre récit capture l'une des femmes lors de l'escarmouche, que Colomb lui permet de garder comme esclave[62],[117], y compris comme esclave sexuel[119].

La flotte poursuit sa route vers les Grandes Antilles et aperçoit pour la première fois la côte orientale de l'île de Porto Rico, connue de ses autochtones Taïnos sous le nom de « Borinquen », dans l'après-midi du . La flotte longe la côte sud de l'île pendant une journée entière avant de débarquer sur sa côte nord-ouest, dans la baie d'Añasco, entre les villes actuelles de Mayagüez et d'Aguadilla, tôt le . À son arrivée, Colomb baptise l'île « San Juan Bautista » en l'honneur de saint Jean-Baptiste, prédicateur et prophète qui baptisa Jésus-Christ, et y reste ancré pendant deux jours, les 20 et . Diego Álvarez Chanca, médecin dans la flotte de Colomb, retranscrit la présence d'esclavage et de cannibalisme chez les autochtones[120],[121],[122].
Hispaniola et Jamaïque
Le 22 novembre, Christophe Colomb quitte San Juan Bautista (l'actuelle Porto Rico) pour Hispaniola. Le lendemain matin, un autochtone capturé lors du premier voyage est ramené dans la baie de Samaná[118]. La flotte parcourt environ 270 km en deux jours et découvre, à San Fernando de Monte Cristi, les corps en décomposition de quatre hommes. L'un d'eux portait la barbe, ce qui laisse supposer qu'il est espagnol[123]. Dans la nuit du 27 novembre, des coups de canon et des fusées éclairantes sont tirés pour tenter de communiquer avec le fortin de La Navidad, mais sans succès. Un groupe de pirogues, mené par un cousin de Guacanagaríx, présente à Colomb deux masques d'or et lui annonce que le cacique a été blessé par un autre chef, Caonabo, et que, mis à part quelques Espagnols blessés par la maladie et une querelle, le reste de ses hommes est sain et sauf[123]. Le lendemain, la flotte espagnole découvre les vestiges calcinés de La Navidad, et le cousin de Guacanagaríx admet que les Européens ont été exterminés par Caonabo[124]. D'autres indigènes montrent aux Espagnols des corps et déclarent que ces derniers ont « emmené trois ou quatre femmes chacun »[124]. Bien que Guacanagaríx est quelque peu soupçonné, il apparait peu à peu que deux Espagnols ont formé un groupe belliqueux à la recherche d'or et de femmes, ce qui provoqua la colère de Caonabo[125]. La flotte lutte ensuite contre les vents, ne parcourant que 51 km en 25 jours, et arrive dans une plaine de la côte nord d'Hispaniola le . Ils y fondent la colonie de La Isabela[126]. Colomb passe quelque temps à explorer l'intérieur de l'île à la recherche d'or, établissant un petit fort au passage.
Colomb quitte Hispaniola le et arrive à l'île de Cuba (qu'il avait nommée « Juana » lors de son premier voyage) le 30 avril et l'actuelle Discovery Bay (en), en actuelle Jamaïque, le 5 mai. Il explore la côte sud de Cuba, qu'il croit être une péninsule de Chine plutôt qu'une île, et plusieurs îles voisines, dont l'île de la Jeunesse (« Isla de la Juventud »), avant de retourner à Hispaniola le 20 août.
Esclavage, colons et tribut
Colomb avait prévu avec la reine Isabelle l'établissement de comptoirs commerciaux avec les cités d'Extrême-Orient rendues célèbres par Marco Polo, mais dont la Route de la soie et les voies maritimes orientales sont bloquées pour le commerce de sa couronne. Cependant, Colomb ne découvre jamais Cathay (Chine) ni Cipango (Japon), et il n'y a plus de Khagan pour conclure des traités commerciaux.

En 1494, Colomb envoi Alonso de Ojeda — dont un contemporain dit qu'il est « toujours le premier à verser le sang en cas de guerre ou de querelle » — à Cibao où l'on extrait l'or[127], ce qui entraîne la capture de plusieurs indigènes par le chef autochtone Ojeda qui les accuse de vol. Colomb fait libérer Ojeda et ce dernier coupe les oreilles d'un autochtone et envoi les autres enchaînés à La Isabela, où Colomb ordonne leur décapitation[128]. Durant son bref règne, Colomb fait exécuter des colons espagnols pour des délits mineurs et utilise la décapitation comme autre forme de châtiment[129]. À la fin de 1494, la maladie et la famine a déjà emporté les deux tiers des colons espagnols[130]. Un récit en nahuatl décrit l'effondrement social qui accompagne la pandémie : « Un grand nombre sont morts de cette peste, et beaucoup d'autres sont morts de faim. Ils ne pouvaient pas se lever pour chercher de la nourriture, et tous les autres étaient trop malades pour s'occuper d'eux, alors ils sont morts de faim dans leurs lits »[131].
En 1494, Christophe Colomb partage sa vice-royauté avec l'un de ses officiers nommé Margarit, lui ordonnant de christianiser les Amérindiens en priorité. Les hommes de Margarit exploitent violemment les autochtones en les réduisant en esclavage ce qui obligea Colomb à les combattres[132]. En février 1495, il capture 1 500 Arawaks, dont certains s'étaient rebellés contre l'oppression des colons[82],[133], et dont beaucoup sont par la suite libérés ou capturés par les Kalinago. En juin de cette année-là, la couronne espagnole envoi des navires et des vivres à la colonie d'Hispaniola, que le marchand florentin Gianotto Berardi avait aidé à se procurer[134],[note 9].
Le système de tribut de Colomb est décrit par son fils Fernand : « Au Cibao, où se trouvaient les mines d'or, toute personne âgée de quatorze ans et plus devait payer une grande cloche […] remplie de poussière d'or [tous les trois mois] ; les autres devaient payer 25 livres de coton. Lorsqu'un Indien s'acquittait de son tribut, il recevait un jeton de laiton ou de cuivre qu'il devait porter autour du cou comme preuve de paiement ; tout Indien trouvé sans ce jeton était puni »[133],[127]. Les monarques, à l'origine de ces jetons, préconisent une peine légère[136], qui consiste généralement en une condamnation à mort[109]. Selon Hans Koning, « Quiconque était pris sans jeton était tué par amputation des mains »[137]. Les Indiens n'ont d'autre choix que de travailler dans les cours d'eau de l'île, tamisant la poussière d'or du gravier des lits. L'or étant rare sur l'île, les autochtones n'ont aucune chance d'atteindre le quota fixé par Colomb. Koning précise : « [Ces] Indiens qui ont tenté de fuir dans les montagnes ont été systématiquement traqués avec des chiens et tués, pour donner l'exemple aux autres afin qu'ils continuent d'essayer »[137]. En 1497, le système de tribut s'est pratiquement effondré[138].
En 1495, Christophe Colomb tombe malade. À sa guérison, il mène des hommes et des chiens à la poursuite des autochtones qui fuient leurs corvées, les tuant ou leur coupant les mains en guise d'avertissement[139].
La flotte espagnole quitte La Isabela le [140]. Retardée une fois de plus par des alizés défavorables, les provisions commencent à s'épuiser. Le 10 avril, Colomb demande de la nourriture aux autochtones de l'actuelle Guadeloupe. À peine débarqués, les Espagnols sont pris en embuscade avec des flèches. En représailles, ils détruisent des huttes et prennent en otage un groupe de treize femmes et enfants autochtones pour les contraindre à leur vendre du manioc[141].La Niña et l'India quittent la Guadeloupe le 20 avril. Le 8 juin, la flotte accoste au Portugal, près d'Odemira, et retourne en Espagne par la baie de Cadix le 11 juin[142].
Troisième voyage (1498-1500)

D'après le résumé du journal de Colomb établi par Bartolomé de las Casas, l'objectif du troisième voyage est de vérifier l'existence d'un continent que le roi Jean II du Portugal situe, selon ses dires, au sud-ouest des îles du Cap-Vert. Le roi Jean aurait eu connaissance de l'existence de ce continent car « des pirogues avaient été découvertes, parties des côtes de Guinée [en Afrique de l'Ouest] et naviguant vers l'ouest chargées de marchandises »[143]. L'explorateur vénitien Jean Cabot atteint probablement le continent américain en juin 1497[144].
Le , Colomb quitte Sanlúcar (Sanlúcar de Barrameda) en Espagne, avec six navires, pour son troisième voyage aux Amériques. La moitié flotte met le cap directement sur Hispaniola avec des provisions indispensables, tandis que Colomb emmène l'autre moitié explorer ce qui peut se trouver au sud des îles des Caraïbes qu'il a déjà visité, espérant ainsi atteindre l'Asie continentale[145]. Colomb passe par l'île portugaise de Porto Santo, terre natale de sa femme. Il fait ensuite voile vers Madère et y séjourne quelque temps avec le capitaine portugais João Gonçalves da Camara, avant de mettre le cap sur les îles Canaries et le Cap-Vert.
Le 13 juillet, la flotte de Colomb entre dans la zone de convergence intertropicale du milieu de l'océan Atlantique, où elle reste immobilisée pendant plusieurs jours, la chaleur altérant ses navires, ses vivres et ses réserves d'eau[146]. Un vent d'est la pousse finalement vers l'ouest, et ce, jusqu'au 22 juillet, date à laquelle des oiseaux volant du sud-ouest vers le nord-est sont aperçus, et la flotte met le cap au nord en direction de la Dominique[147]. Les hommes aperçoivent la Trinité (« Trinidad ») le 31 juillet, approchant au sud-est[148]. La flotte longe la côte sud et entre dans ce qui est actuellement nommé le détroit de Colomb, jetant l'ancre près du rocher Soldado (en) — à l'ouest de la pointe d'Icacos, le point le plus au sud-ouest de la Trinité — où elle entre en contact avec un groupe d'autochtones en pirogues[149]. Le 1er août, Colomb et ses hommes atteignent une terre proche de l'embouchure du fleuve Orénoque, dans la région du Venezuela actuel. Colomb reconnait, d'après la topographie, qu'il s'agit du continent, mais tout en le décrivant comme un « autre monde »[150], et conservant la conviction qu'il s'agit de l'Asie, et peut-être même d'un « paradis terrestre »[151]. Le 2 août, ils débarquent à la pointe d'Icacos, dans l'actuelle Trinité, évitant de justesse une violente confrontation avec les autochtones[152]. Tôt le 4 août, une vague scélérate manque de faire chavirer le navire de Colomb[153]. Les hommes traversent le golfe de Paria et, le 5 août, débarquent sur le continent sud-américain, dans la péninsule de Paria[154]. Colomb, souffrant d'insomnie depuis un mois et d'une vision altérée par ses yeux injectés de sang, autorise les autres capitaines de la flotte à débarquer en premier : l'un plante une croix, et l'autre consigne que Colomb débarque ensuite pour prendre officiellement possession de la terre au nom de l'Espagne. Ils poursuivent leur route vers l'ouest, où la vue de coquillages à perles incite Colomb à envoyer des hommes en chercher, à défaut d'or. Les autochtones leur fournissent de la nourriture, notamment une boisson dérivée du maïs, une nouveauté pour Colomb. Contraint d'atteindre Hispaniola avant que les provisions à bord ne se gâtent, ils reprennent la haute mer en sortant par le nord du golfe[155].

En effectuant des observations à l'aide d'un quadrant en mer, Colomb mesure de manière inexacte le rayon polaire (en) du mouvement diurne de l'étoile polaire à cinq degrés, soit le double d'une autre mesure erronée qu'il a effectuée plus au nord. Ceci l'amène à décrire la forme de la Terre comme étant en forme de poire[156]. Il navigue ensuite vers les îles de Chacachacare et Margarita, atteignant cette dernière le 14 août[157] et aperçoit Tobago (qu'il nomme « Bella Forma ») et Grenade (qu'il nomme « Concepción »)[158].
En mauvaise santé, Colomb retourne à Hispaniola le 19 août, pour découvrir que de nombreux colons espagnols de la nouvelle colonie est en rébellion contre son autorité, affirmant qu'il les a trompés sur les richesses supposées qu'ils espéraient y trouver. Plusieurs colons et marins de retour au pays font pression contre Colomb auprès de la cour espagnole, l'accusant, lui et ses frères, de mauvaise gestion flagrante. Colomb fait pendre certains membres de son équipage pour insubordination. Il a un intérêt financier à réduire en esclavage les autochtones d'Hispaniola et, pour cette raison, rechigne à les baptiser, ce qui lui veut les critiques de certains ecclésiastiques[159]. Une entrée de son journal, datée de septembre 1498, indique : « D'ici, on pourrait envoyer, au nom de la Sainte Trinité, autant d'esclaves qu'on pourrait en vendre »[160].
Colomb est finalement contraint de faire la paix avec les colons rebelles à des conditions humiliantes[161]. En 1500, la Couronne le destitue de son poste de gouverneur, l'arrête et le transporte enchaîné en Espagne. Il est finalement libéré et autorisé à retourner en Amérique, mais plus comme gouverneur. Comble de l'humiliation, en 1499, l'explorateur portugais Vasco de Gama revient de son premier voyage en Inde, après avoir contourné par l'est la pointe sud de l'Afrique, ouvrant ainsi une route maritime vers l'Asie[162].
Rébellions des colons
Après son second voyage, Christophe Colomb demande que 330 personnes soient envoyées pour une installation définitive à Hispaniola, sur la base du volontariat et d'un financement par le roi. Plus précisément, il sollicite 100 hommes pour travailler comme bûcherons, soldats et ouvriers ; 50 fermiers, 40 écuyers, 30 marins, 30 mousses, 20 orfèvres, 10 jardiniers, 20 hommes à tout faire et 30 femmes. Il prévoit également prévu d'entretenir des frères et des ecclésiastiques, un médecin, un pharmacien, un herboriste et des musiciens pour divertir les colons. Craignant que le roi ne réduise le budget alloué aux salaires, Colomb suggère d'accorder le pardon aux criminels espagnols en échange de quelques années de service non rémunéré à Hispaniola, ce que le roi accepte. Le pardon pour une condamnation à mort implique deux ans de service, et un an pour les délits mineurs. Ils ordonnent également que ceux qui sont condamnés à l'exil soient déportés à Hispaniola[163].
Ces nouveaux colons sont envoyés directement à Hispaniola à bord de trois navires chargés de provisions, tandis que Colomb emprunte une autre route avec les trois autres navires pour explorer l'île. À leur arrivée à Hispaniola, une rébellion se prépare sous la direction de Francisco Roldán Jiménez, un homme que Colomb avait laissé comme maire, sous l'autorité de ses frères Diego et Bartolomeo. Lorsque Colomb arrive à Hispaniola, Roldán contrôle le territoire de Xaraguá, et certains des nouveaux colons ont rejoint sa rébellion. Pendant des mois, Colomb tente de négocier avec les rebelles. À sa demande, Roldán juge les autres rebelles et ordonne la pendaison de son ancien allié, Adrián de Moxica[164].
Colomb est épuisé physiquement et mentalement : son corps est ravagé par l'arthrite et ses yeux par l'ophtalmie. En octobre 1499, il envoi deux navires en Espagne, demandant à la Cour de Castille de nommer un commissaire royal pour l'aider à gouverner. Le , il retourne à Saint-Domingue (Hispaniola) avec l'intention de repartir en Espagne pour se défendre contre les accusations des rebelles[165].
Enquête de Bobadilla

Les souverains confient à Francisco de Bobadilla, chevalier commandeur de l'Ordre de Calatrava, le pouvoir absolu de gouverner les Amériques. Bobadilla arrive à Saint-Domingue en août 1500, où Diego supervise l'exécution des rebelles, tandis que Colomb réprime une révolte à Grenade[166]. Bobadilla reçoit immédiatement de nombreuses plaintes graves concernant les trois frères Colomb, notamment que « sept Espagnols avaient été pendus cette semaine-là », et que cinq autres attendaient leur exécution[167]. Bobadilla reçoit l'ordre de découvrir « qui étaient les personnes qui s'étaient soulevées contre l'amiral et notre justice, pour quelle cause et quel préjudice elles avaient causé », puis de « détenir les coupables et de confisquer leurs biens »[168]. L'ordre de la Couronne concernant Colomb stipule que l'amiral doit renoncer à tout contrôle sur les colonies, ne conservant que sa fortune personnelle[168].
Bobadilla a recours à la force pour empêcher l'exécution de plusieurs prisonniers, puis s'empare des biens de Colomb, y compris des documents qui peuvent lui servir à se défendre en Espagne[169] Bobadilla suspend le système de tribut pendant vingt ans, puis convoque l'amiral. Début octobre 1500, Colomb et son frère Diego se présentent à Bobadilla et sont enchaînés à bord de La Gorda, le navire de Colomb[170]. Seul le cuisinier du navire accepte d'enchaîner l'amiral déshonoré[171]. Bobadilla s'empare d'une grande partie de l'or et des autres trésors de Colomb[170]. Fernand Colomb rapporte que le gouverneur recueille « le témoignage de leurs ennemis déclarés, les rebelles, et leur avait même témoigné une faveur manifeste », et vend aux enchères une partie des biens de son père « pour un tiers de leur valeur »[172].
L'enquête de Bobadilla produit de faux témoignages selon lesquels Colomb aurait forcé les prêtres à ne pas baptiser les autochtones sans son autorisation expresse, afin de pouvoir décider au préalable de leur vente comme esclaves. Il aurait capturé une tribu de 300 personnes sous la protection de Roldán pour les vendre comme esclaves et aurait ordonné à d'autres chrétiens de lui céder la moitié des serviteurs autochtones[173]. De plus, il aurait ordonné qu'au moins douze Espagnols soient fouettés et ligotés par le cou et les pieds pour avoir troqué de l'or contre de la nourriture sans sa permission. Parmi les autres accusations, il est rapporté qu'il aurait ordonné qu'une femme soit fouettée nue sur le dos d'un âne pour avoir menti sur sa grossesse, fait couper la langue d'une femme pour l'avoir apparemment insulté lui et ses frères, égorgé un Espagnol pour homosexualité, ordonné la pendaison de chrétiens pour vol de pain, ordonné qu'un mousse ait la main coupée et exposée publiquement pour avoir utilisé un piège à poissons, et ordonné qu'un homme ait le nez et les oreilles coupés, ainsi que fouetté, enchaîné et banni. Plusieurs coupables ont reçu jusqu'à 100 coups de fouet, une peine potentiellement mortelle, parfois alors qu'ils étaient nus. Une cinquantaine d'hommes seraint morts de faim à La Isabela en raison du contrôle strict des rations, malgré leur abondance[174].
Procès en Espagne
Plusieurs colons et moines de retour au pays font pression contre Colomb à la cour d'Espagne, l'accusant de mauvaise gestion. À sa demande, Colomb reste enchaîné durant tout le voyage de retour[171]. Arrivé à Cadix, Colomb, accablé de chagrin, écrit à un ami à la cour :
« Voilà maintenant dix-sept ans que je suis venu servir ces princes avec l'Entreprise des Indes. Ils m'ont fait passer huit d'entre eux en discussion, et ont fini par rejeter le projet comme une plaisanterie. J'ai néanmoins persisté […] Là-bas, j'ai placé sous leur souveraineté plus de terres qu'il n'y en a en Afrique et en Europe, et plus de 1 700 îles […] En sept ans, par la volonté divine, j'ai accompli cette conquête. Alors que j'étais en droit d'espérer des récompenses et une retraite, je fus arrêté brutalement et renvoyé chez moi, enchaîné […] L'accusation était malveillante et reposait sur les dires de civils révoltés qui souhaitaient s'emparer des terres […] Je vous supplie, avec le zèle des fidèles chrétiens en qui Leurs Altesses ont confiance, de bien vouloir lire tous mes papiers et de considérer comment moi, venu de si loin pour servir ces princes […] à présent, à la fin de mes jours, j'ai été dépouillé de mon honneur et de mes biens sans raison, sans justice ni miséricorde »[175].
Colomb et ses frères sont emprisonnés pendant six semaines avant que le roi Ferdinand n'ordonne leur libération. Le , le roi et la reine convoquent les frères Colomb au palais de l'Alhambra à Grenade. Ses chaînes enfin retirées, Colomb porte des manches raccourcies afin que les marques sur sa peau soient visibles[171]. Au palais, le couple royal entend les supplications des frères et Colomb, en larmes, admet ses fautes et implore leur pardon. Par la suite, ils sont remis en liberté. Le , le rôle de Colomb en tant que gouverneur prend fin définitivement. Dès lors, Nicolás de Ovando devient le nouveau gouverneur des Indes, bien que Colomb conserve les titres d'amiral et de vice-roi. Un mandat royal daté du 27 septembre ordonne à Bobadilla de restituer les possessions de Colomb[176].
Quatrième voyage (1502-1504)

Après de longues négociations, les souverains acceptent de financer le quatrième voyage de Christophe Colomb. Cela doit être sa dernière chance de faire ses preuves et de devenir le premier homme à avoir accompli un tour du monde. L'objectif de Colomb est donc de trouver le détroit de Malacca menant à l'océan Indien[177]. Le , Colomb entreprend son quatrième voyage avec 147 hommes et reçoit l'ordre formel du roi et de la reine de ne pas s'arrêter à Hispaniola, mais de rechercher uniquement un passage vers l'ouest. Avant son départ, Colomb écrit une lettre aux gouverneurs de l'Office de Saint Georges de Gênes, datée du à Séville : « Bien que mon corps soit ici, mon cœur est toujours près de vous »[178]. Accompagné de son frère Bartolomeo notamment, il quitte Cadix le avec son navire amiral, la Capitana, ainsi que la Gallega, la Vizcaína et le Santiago de Palos[179]. Ils font d'abord voile vers Assilah, sur la côte marocaine, pour secourir des soldats portugais qui, selon ses dires, sont assiégés par les Maures[180].
Après avoir traversé l'Atlantique en vingt jours seulement, profitant des alizés, ils débarquent le 15 juin à Carbet, sur l'île de la Martinique (« Martinica »)[180]. Colomb, pressentant l'arrivée d'un ouragan et devant remplacer un de ses navires, met le cap sur Hispaniola, malgré l'interdiction d'y accoster. Il arrive à Saint-Domingue le 29 juin, mais se voit refuser l'accès au port, et le nouveau gouverneur refuse d'écouter son avertissement concernant le mauvais temps. Tandis que les navires de Colomb s'abritent à l'embouchure du fleuve Haina (en), le gouverneur Bobadilla appareille avec Roldán et l'or de Colomb à bord, accompagné d'un convoi de trente autres navires. L'or personnel de Colomb et ses autres effets sont embarqués sur l'Aguya, un navire fragile considéré comme le moins apte à la navigation. L'arrivée de l'ouragan force certains navires à s'échouer, et d'autres coulent dans le port de Saint-Domingue, avec le navire de Bobadilla qui aurait pu atteindre l'extrémité orientale d'Hispaniola avant de sombrer. Une vingtaine d'autres navires coulent dans l'Atlantique, entraînant la mort d'environ 500 personnes. Trois navires endommagés parviennent à regagner Saint-Domingue ; l'un d'eux transportant Juan de la Cosa et Rodrigo de Bastidas. Seul l'Aguya atteint l'Espagne, ce qui incite certains ennemis de Colomb à l'accuser d'avoir « provoqué » la tempête[181],[182].
Après l'ouragan, Colomb rejoignt ses hommes et, après une brève escale en Jamaïque et au large de Cuba pour se ravitailler, il met le cap sur l'Amérique centrale actuelle, arrivant à Guanaja (« Isla de los Pinos »)[183] dans les îles de la Baie, au large du Honduras actuel, le . Bartolomeo y trouve des marchands autochtones et peut-être des Mayas[184], et une grande pirogue, décrite comme « longue comme une galère » et chargée de marchandises[185]. Les autochtones font découvrir le cacao à Christophe Colomb et ses hommes[186]. Colomb s'entretient avec un ancien qui lui rapporte avoir vu des gens armés d'épées et de chevaux (peut-être les Espagnols) et qu'ils ne sont qu'à dix jours de marche du Gange[187]. Le 14 août, Colomb débarque sur le continent américain à Puerto Castilla, près de Trujillo. Il passe deux mois à explorer les côtes des actuels Honduras, Nicaragua et Costa Rica à la recherche du passage du Gange, avant d'arriver dans la baie d'Almirante, dans l'actuel Panama, le 16 octobre.
À la mi-novembre, des autochtones informent Colomb qu'une province nommée « Ciguare » se trouve « à neuf jours de marche par voie terrestre vers l'ouest », soit environ 320 kilomètres de Veragua (en) où il se trouve. Là-bas, paraît il, se trouve « de l'or en abondance », « des gens qui portent du corail sur la tête », qui « connaissent le poivre », « font du commerce sur les foires et les marchés » et qui sont « habitués à la guerre ». Colomb écrit plus tard aux souverains que, selon les autochtones, « la mer entoure Ciguare et […] il faut dix jours de marche pour atteindre le Gange ». Cela peut indiquer que Colomb sait qu'il a découvert un continent inconnu, distinct de l'Asie[187].

Le , Colomb et son équipage sont pris dans une tempête d'une violence inouïe. Dans son journal, Colomb écrit : « Pendant neuf jours, je me sentis comme un homme perdu, sans espoir de survie. Jamais je n'avais vu la mer aussi déchaînée, aussi haute, aussi couverte d'écume. Le vent non seulement nous empêchait d'avancer, mais ne nous offrait aucune possibilité de nous abriter derrière un promontoire ; nous étions donc contraints de rester au large, dans cet océan sanglant, bouillonnant comme une marmite sur un feu ardent. Jamais le ciel n'avait paru plus terrible ; pendant un jour et une nuit entiers, il s'embrasa comme une fournaise, et la foudre éclatait avec une telle violence que je me demandais chaque fois si elle n'avait pas emporté mes espars et mes voiles ; les éclairs étaient si furieux et si effrayants que nous pensions tous que le navire allait exploser. Pendant tout ce temps, l'eau ne cessait de tomber du ciel ; je ne dirais pas qu'il pleuvait, car c'était comme un autre déluge. Les hommes étaient si épuisés qu'ils aspiraient à la mort pour mettre fin à leurs terribles souffrances »[188].
À Panama, il apprend des Guaymí l'existence de l'or et d'un détroit menant à un autre océan. Après quelques explorations, il établit une garnison à l'embouchure du fleuve Belén en janvier 1503. Le 6 avril, cette garnison capture le chef de tribu local, El Quibían (en), qui leur avait interdit la navigation du fleuve. El Quibían parvient à s'échapper et revient avec une armée pour attaquer et repousser les Espagnols, endommageant certains navires au point qu'un bâtiment doit être abandonné. Colomb repart pour Hispaniola le 16 avril et le 10 mai, il aperçoit les îles Caïmans, qu'il nomme « Las Tortugas » en raison de la présence de nombreuses tortues marines. Ses navires subissent ensuite de nouveaux dégâts lors d'une tempête au large de Cuba. Incapables de poursuivre leur route, le 25 juin, ils s'échouent dans l'actuelle Saint Ann's Bay en Jamaïque.
Pendant un an, Colomb et ses hommes restent bloqués en Jamaïque. Un Espagnol, Diego Méndez, et quelques autochtones prennent une pirogue pour aller chercher de l'aide à Hispaniola. Le gouverneur de l'île, Nicolás de Ovando, détestant Colomb, entrave les tentatives de sauvetage. Entre-temps, Colomb doit « charmer » les indigènes pour éviter d'être attaqué et gagner leur confiance. Il y parvient en prédisant correctement une éclipse lunaire du 1er mars 1504, grâce à l'éphéméride de l'astronome allemand Regiomontanus[189].
En mai 1504, une bataille oppose les hommes fidèles à Colomb à ceux fidèles aux frères Porras qui mène une mutinerie. Un duel à l'épée a lieu entre Bartolomeo Colomb et Francisco de Porras. Bartolomeo l'emporte sur Francisco, mais lui laisse la vie sauve, mettant fin à la révolte. L'aide arrive enfin le 29 juin lorsqu'une caravelle envoyée par Diego Méndez accoste sur l'île. À ce moment-là, 110 membres de l'expédition sont encore vivants sur les 147 qui avaient quitté l'Espagne à l'origine. En raison des vents violents, la caravelle met 45 jours pour atteindre Hispaniola, en comparaison d'un trajet de quatre jours pour Diego Méndez.
Environ 38 des 110 hommes rescapés décident de ne pas embarquer à nouveau et restent à Hispaniola au lieu de retourner en Espagne. Le , Christophe Colomb et son fils Fernand embarquent à bord d'une caravelle pour rejoindre l'Espagne depuis Hispaniola. Ils arrivent à Sanlúcar de Barrameda le 7 novembre et de là, ils se rendent à Séville.

