Assimilation forcée
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L’assimilation forcée est le processus d’assimilation involontaire par lequel un pouvoir étatique contraint des groupes minoritaires — ethniques ou religieux — à abandonner leurs spécificités culturelles au profit des normes, valeurs et modes de vie de la culture dominante.
L’imposition coercitive d’une langue dominante dans les domaines législatif, éducatif, littéraire et cultuel est également regardée comme une forme d’assimilation contrainte. À la différence du nettoyage ethnique, la population autochtone n’est pas physiquement anéantie ni nécessairement forcée à quitter le territoire. Elle est en revanche astreinte à abandonner sa culture et sa langue au profit de celles du groupe dominant. Ce processus, qualifié d’« assimilation forcée » par les spécialistes des études génocidaires et des nationalismes.
L’assimilation forcée a, en diverses occurrences historiques, été érigée en politique d’État par des nations nouvellement constituées ou en proie à des contentieux territoriaux, fréquemment en contexte guerrier ou post-conflit. Il en fut ainsi de la politique d’assimilation coercitive menée tant par l’Allemagne que par la France à l’endroit des populations de l’Alsace et d’une portion de la Lorraine, territoires l’objet de revendications récurrentes. Un autre exemple réside dans le processus de suédification imposé, quelques décennies après la conquête, aux habitants des provinces danoises de Scanie, de Blekinge et de Halland. Enfin, l’on peut citer le cas de l’assimilation contrainte des populations d’origine teochew à Bangkok, mise en œuvre par le gouvernement siamois à partir de la Première Guerre mondiale et qui perdura jusqu’au soulèvement de 1973.
L’assimilation forcée désigne un processus d’assimilation contrainte par lequel une société dominante impose son modèle culturel, linguistique et institutionnel à un groupe dominé, généralement à la suite d’une conquête ou d’une colonisation. Ce phénomène tend à s’instaurer durant la phase d’établissement de diverses formes de colonies – de peuplement, d’exploitation ou de comptoir – et peut se perpétuer bien au-delà de la période coloniale proprement dite, durant l’ère postcoloniale[1].
De nombreuses communautés humaines ont connu des processus d’assimilation forcée à la suite de l’implantation de plantations, d’occupations militaires ou de colonies de peuplement. Ce phénomène s’inscrit fréquemment dans des contextes historiques plus amples, tels que l’esclavagisme, les déplacements contraints de populations ou la soumission par des puissances étrangères. L’assimilation forcée se caractérise par la privation délibérée, pour un groupe donné, de la capacité à perpétuer ses institutions propres, ses usages culturels ou ses normes sociétales. Il en résulte une dissolution, intégrale ou partielle, de son identité collective, au profit du groupe dominant[2].
L’assimilation forcée intégrale désigne le processus par lequel un groupe est contraint d’adopter intégralement la langue, les croyances religieuses et les usages sociaux d’une société dominante, aboutissant à une incorporation pleine et entière au sein de celle-ci. À l’inverse, l’assimilation forcée partielle se caractérise par l’adoption sélective de certains éléments linguistiques, cultuels ou normatifs de la société hégémonique, sans pour autant conférer aux assimilés les mêmes prérogatives ou statuts que ceux détenus par le groupe dominant. Cette forme imparfaite d’assimiation perpétue une relation de subordination et consolide une hiérarchisation persistante entre les sociétés[2].
Ethnique
Lorsqu’un État promeut de manière absolutiste une identité nationale unitaire et homogène, il peut être enclin à mettre en œuvre, particulièrement à l’égard de minorités perçues comme issues de groupes ennemis historiques, des politiques coercitives d’une sévérité singulière. Ces mesures visent à éradiquer — ou à tout le moins à annihiler — les expressions culturelles minoritaires, perçues comme antagonistes à l’unité nationale. Dans les cas les plus radicaux, cette logique assimilationniste peut culminer en une négation totale du droit à l’existence du groupe visé, conduisant à des pratiques allant de l’expulsion forcée à sa destruction physique systématique, celle-ci relevant alors du crime de génocide.
Les États, majoritairement érigés sur le principe de l'État-nation, considéraient fréquemment l'existence de minorités ethnolinguistiques comme une menace potentielle pour leur intégrité territoriale et leur unité politique. Cette appréhension procédait de la crainte que ces groupes ne réclamassent leur autonomie, voire leur sécession, ou ne sollicitent leur rattachement à une entité étatique voisine considérée comme leur patrie originelle. Il s'ensuivit, dans de nombreux cas, une politique d'assimilation forcée ou de répression, conduisant à l'étiolement, et parfois à l'effacement pur et simple, de plusieurs de ces communautés minoritaires.
La seconde moitié du XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle furent marquées par l’émergence du nationalisme euro-chrétien, doctrine revendiquant pour chaque communauté partageant une homogénéité ethnique, confessionnelle et linguistique le droit à un État-nation souverain. Jusqu'alors, l'assise politique d'un État reposait principalement sur l’allégeance à un souverain, indépendamment de la diversité des peuples régis par son autorité. L'expansion territoriale des principautés et royaumes, par le jeu des conquêtes et des alliances matrimoniales, avait en effet conduit à la constitution d'entités politiques pluriethniques, reflet des grandes migrations qui avaient jalonné l'histoire européenne. Une part substantielle de l'histoire européenne de cette période peut s'interpréter comme une tentative de réajuster les frontières politiques selon le principe « un peuple, une nation »
Asie de l'Est
Au Japon et en Corée, où prévaut une conception étatique se fondant sur le principe de l’État-nation unitaire, les minorités ethniques subirent une occultation séculaire de leur identité, contraignant nombre d’entre elles à une dissimulation durable de leurs spécificités nationales. Cette politique d’assimilation, menée sur plusieurs siècles, a conduit à l’effacement progressif de nombreuses communautés, notamment les populations migrantes d’origine péninsulaire intégrées dans l’archipel japonais et les groupes toungouses établis en Corée.
Les peuples autochtones Aïnous et Ryukyuans furent l’objet, de la part de l’État japonais, de politiques d’assimilation culturelle systématique et coercitive[3],[4].
La Thaïlande a mis en œuvre une politique d'assimilation à l'égard de sa substantielle communauté d'immigrants chinois, en subordonnant l'octroi de la citoyenneté thaïlandaise à une série d'exigences. Celles-ci stipulaient la renonciation expresse à toute allégeance envers la Chine, l'acquisition de la langue thaïe, l'adoption de patronymes locaux et la scolarisation obligatoire des enfants dans les établissements du royaume.
Durant la période du génocide cambodgien, la communauté musulmane cham fit l’objet de persécutions systématiques de la part du régime des Khmers rouges. Initialement, celle-ci se manifesta par une politique d’assimilation coercitive, avant de céder le pas à une répression autrement violente, caractérisée par des massacres de grande ampleur, des expéditions punitives et la destruction méthodique de leurs hameaux et villages[5].
Chine
À propos de la région autonome ouïghoure du Xinjiang et de la région autonome du Tibet, certaines sources rapportent des allégations concernant les politiques menées par les autorités chinoises. Concernant le Xinjiang, des allégations font état du placement d’un nombre substantiel de personnes, évalué à au moins un million d’individus appartenant à la minorité ouïghoure, dans des centres de formation professionnelle[6]. L’objectif officiellement déclaré de ces structures était la lutte contre l’extrémisme et l’acquisition de compétences professionnelles. S’agissant du Tibet, il est rapporté que des politiques éducatives, incluant le développement de pensionnats, ont eu un impact sur un nombre important d’enfants, estimé à environ un million[7].
Europe
Azerbaïdjan
À compter de l’ère soviétique et perdurant jusqu’à l’époque contemporaine, les minorités ethniques en Azerbaïdjan — telles que les Talyches, les Lezghiens, les Kurdes, les Tats et les Géorgiens-Ingiloys — font l’objet de politiques étatiques visant à une assimilation culturelle et linguistique à l’identité turco-azerbaïdjanaise dominante[8],[9],[10],[11],[12],[13],[14],[15].
France
La France a mis en œuvre, au cours des XIXe et XXe siècles, une politique d'assimilation linguistique coercitive à l'encontre des populations allophones, notamment occitanes, alsaciennes, bretonnes, basques et catalanes[16]. Ce processus historique, désigné sous le terme de Vergonha (honte), consista en une entreprise systématique de marginalisation des idiomes régionaux. Cette politique fut inaugurée sous la Révolution et théorisée par des figures telles que l'abbé Grégoire, puis vigoureusement appliquée par la IIIe République[17]. Ses modalités impliquaient le rejet institutionnel de toute langue autre que le français, son exclusion de la sphère publique, son discrédit dans les médias nationaux, et surtout, son éradication par le biais de l'école républicaine, où son usage était proscrit et sanctionné. Pour résultat, la part des locuteurs de l'occitan en France, qui s'élevait encore à 39 % de la population en 1860, fut réduite à environ 7 % au début de la dernière décennie du XXe siècle.
À ce jour, l’État français n’a pas ratifié la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. De ce fait, les idiomes vernaculaires autres que le français ne bénéficient d’aucune reconnaissance officielle sur le territoire national. Les communautés linguistiques historiques — telles que les occitanophones, les bascophones, les corsophones, les catalanophones, les flamandophones, les brittophones, les alsacianophones et les savoyardophones — demeurent privées de tout droit statutaire explicite leur permettant d’utiliser leurs langues respectives dans le cadre des affaires publiques au sein de leurs territoires d’origine[18].
Russie
Dans le contexte de l’invasion russe de l’Ukraine, les autorités de la Fédération de Russie ont procédé au transfert forcé de plusieurs milliers d’enfants ukrainiens vers son territoire, où ils ont été placés en adoption auprès de familles russes[19]. Cette pratique contrevient aux stipulations de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, laquelle prohibe expressément l’assimilation contrainte. En conséquence de ces agissements, qualifiés de crimes de guerre par une partie de la communauté internationale, la Cour pénale internationale a émis, le , des mandats d’arrêt à l’encontre du président russe Vladimir Poutine et de la commissaire aux droits de l’enfant Maria Lvova-Belova, pour leur implication présumée dans ladite opération[20].
Moyen-Orient
Turquie
La négation de l'existence des Kurdes en tant que peuple distinct constitua, pendant de nombreuses décennies, un pilier de la doctrine officielle de l'État turc. Cette politique, dite « de négation », se fondait sur le postulat que les Kurdes ne formaient pas une ethnicité séparée mais étaient plutôt à considérer comme une fraction turque ayant oublié sa langue originelle, les désignant sous l'appellation de « Turcs des montagnes » (en turc : dağ Türkleri). Concrètement, les lexèmes « Kurde » et « Kurdistan » furent proscrits et systématiquement omis de la nomenclature employée par les institutions gouvernementales, la presse et l'éducation tout au long d'une grande partie du XXe siècle. Bien que l'usage des langues kurdes soit désormais toléré dans la sphère privée et certains médias, la République de Turquie, dans sa constitution, ne reconnaît pas formellement les Kurdes en tant que groupe ethnique minoritaire[21],[22].
Il a été contesté que l’entité nationale kurde eût jamais constitué une réalité historique établie. Suivant la doctrine historiographique officielle turque de l’époque, les Kurdes seraient originaires de l’Asie centrale touranienne, d’où ils auraient migré par le passé[23],[21]. Durant les décennies 1920 et 1930, les commerçants s’exposaient à des amendes distinctes pour chaque terme kurde employé[21]. Dans le système éducatif, les élèves étaient châtiés s’ils étaient surpris à s’exprimer en kurde. Au cours des années 1960, des internats linguistiques furent institués, ayant pour objet d’éloigner la jeunesse kurde de son milieu familial et de favoriser son assimilation linguistique et culturelle à la majorité turque[24].
Amérique du Nord
Du XVIe au XIXe siècle, les populations africaines asservies et déportées vers l’Amérique du Nord[25],[26],[27], l’Amérique du Sud et les Caraïbes furent contraintes à l’abandon forcé de leurs idiomes[28] cultes et usages culturels ancestraux. En dépit de cette acculturation coercitive, nombre de leurs communautés surent générer des patrimoines culturels singuliers, incluant des traditions et des parlers vernaculaires — tels les créoles — qui constituent des témoignages de résilience et d’adaptation[29],[30]. Toutefois, ces expressions linguistiques et culturelles, bien que vivaces, font encore l’objet de discriminations persistantes et de politiques assimilationnistes[31],[32],[33].
États-Unis et Canada
Aux États-Unis et au Canada, une politique d’assimilation coercitive fut méthodiquement appliquée à l’encontre des populations autochtones, principalement par l’entremise d’institutions résidentielles désignées sous les appellations de « Indian boarding schools » et de « pensionnats autochtones »[34],[35]. Un processus assimilationniste similaire, bien que distinct dans ses modalités, toucha également les communautés allophones, notamment francophones et hispanophones, établies sur ces territoires. Celui-ci s’est manifesté par l’imposition de prohibitions linguistiques, par des actes de violence et par une prégnance de préjugés défavorables émanant de la majorité anglophone, phénomène qui persista, sous diverses formes, jusqu’au courant du XXe siècle.
Durant les conflits mondiaux du XXe siècle, les populations d’ascendance japonaise, allemande et italienne résidant aux États-Unis et au Canada subirent de fortes pressions sociopolitiques visant à une assimilation accélérée. Il leur fut implicitement ou explicitement enjoindre d’abandonner l’usage vernaculaire de leur idiome natal et de renoncer à leurs pratiques culturelles spécifiques. Cette politique d’effacement culturel culmina, pour nombre d’entre elles, en des mesures de privation de liberté par placement en camps d’internement. Les autorités, invoquant des impératifs de sécurité nationale, procédèrent à l’arrestation et à la détention de milliers de civils sur la base de leur seule origine nationale, et ce, bien qu’ils fussent pour la plupart citoyens des pays dans lesquels ils résidaient[36]. Cette période sombre de l’histoire nord-américaine fit l’objet d’études historiques détaillées, documentées sous les appellations d’internement des Nippo-Américains, des Nippo-Canadiens, des Germano-Américains, des Germano-Canadiens, des Italo-Américains et des Italo-Canadiens.
Océanie
Australie
Dans le contexte des politiques assimilationnistes menées par l’État australien à l’encontre des populations autochtones, des mesures coercitives furent systématiquement appliquées incluant le retrait, tout au long du XXe siècle, d’enfants issus des communautés aborigènes et des insulaires du détroit de Torres à leurs familles[37].
Religieux
L’assimilation inclut également la conversion, fréquemment contrainte, ou la sécularisation des clercs et fidèles appartenant à une minorité religieuse.
Tout au long de la période médiévale et jusqu’au mitan du XIXe siècle, la majeure partie des populations juives en Europe fut astreinte à la résidence dans des agglomérations de modeste envergure, les shtetls, et se vit frappée d’incapacité quant à l’accès aux studia généralia (universités) ainsi qu’à l’exercice de professions libérales, savantes ou de haut rang.
Au sein du Royaume de Hongrie, une proportion substantielle des populations roumanophones, croates et tchèques, ainsi que d'autres groupes allogènes non-magyars, fut contrainte à l'abjuration de sa confession originelle au profit du catholicisme. Les récalcitrants qui opposaient une résistance opiniâtre à cette conversion faisaient le plus souvent l'objet de mesures coercitives, incluant leur incarcération[38].