Extrême droite à Lyon
courant politique dans une grande ville française
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L'extrême droite à Lyon occupe une place à part au sein du paysage politique français. En 2019, le service central du renseignement territorial qualifie la région lyonnaise de « berceau » de l'activisme d'extrême droite en France.
Le spectre des organisations présentes couvre l'ensemble de la mouvance d'extrême droite française : partis électoraux comme le Rassemblement national, courants intellectuels comme la Nouvelle Droite — dont le GRECE est fondé à Lyon en 1968 —, groupes nationalistes-révolutionnaires et identitaires comme le Bastion social ou Génération identitaire, réseaux néonazis gravitant autour de Blood and Honour, ainsi que des groupes de supporters ultras d'extrême droite de l'Olympique lyonnais.
De ce foisonnement organisationnel résulte un grand nombre de violences — quelques 102 attaques, agressions et actes haineux recensés à Lyon et attribués à l'extrême droite radicale entre 2010 et 2025 —, qui ne se traduit cependant pas dans les urnes, où l'extrême droite fait des performances électorales modestes.
Une présence « hors norme »
En 2019, le service central du renseignement territorial estime que la région lyonnaise constitue le « berceau » de l'activisme d'extrême droite en France. La base de données du programme « Violences et radicalités militantes », financé par l'Agence nationale de la recherche, recense 82 actes impliquant l'extrême droite dans le Rhône entre 1986 et 2017, dont 69 perpétrés à Lyon même, un niveau qualifié de « hors norme » par l'historien Nicolas Lebourg[1].
Le spectre des organisations d'extrême droite présentes à Lyon couvre l'ensemble de la mouvance d'extrême droite : l'Action française, dont la section lyonnaise dirigée par Stéphane Blanchonnet abrite également la présidence du comité directeur national ; le Rassemblement national (RN), dont la section du Rhône est implantée dans le 2e arrondissement ; les mouvements identitaires, notamment Rebeyne !/Génération identitaire et Terre et Peuple, dont le siège national est à Villeurbanne ; les nationalistes révolutionnaires, à travers le Groupe union défense (GUD) puis le Bastion social, dissous en ; le Parti nationaliste français, installé dans le Vieux Lyon ; et l'organisation catholique intégriste Civitas[2]. La ville abrite également une nébuleuse néonazie gravitant autour du réseau Blood and Honour, organisatrice de concerts de black metal et de tournois d'arts martiaux mixtes dans la région[3] ; ainsi que des groupes de supporters ultras d'extrême droite de l'Olympique lyonnais (OL).
Paradoxalement, cette présence militante visible ne se traduit pas par des résultats électoraux significatifs : Marine Le Pen n'y obtient que 15,89 % des voix au second tour de la présidentielle de 2017, score nettement inférieur à celui d'autres grandes villes françaises[2].
Genèse historique
Dès les années 1930, Lyon voit se développer le Parti populaire français de Jacques Doriot, qui y tient un congrès retentissant en 1942[1]. La ville constitue un lieu de repli de l'Action française durant la Seconde Guerre mondiale[4].
Elle est ensuite associée à l'agitation de la Fédération des étudiants nationalistes dans les années 1960, puis au mouvement néofasciste Ordre nouveau, qui contribue à la fondation du Front national (FN) en 1972. En 1975, une pseudo-internationale néonazie y tient un congrès[1].
L'extrême droite intellectuelle
La Nouvelle Droite
La Nouvelle Droite constitue un pôle intellectuel important de l'extrême droite lyonnaise. Fondé à Lyon en 1968, le Groupement de recherche et d'études pour la civilisation européenne (GRECE) constitue l'un des foyers de la Nouvelle Droite française, et privilégie le combat culturel et métapolitique sur l'action politique directe. La présence durable dans la ville de Pierre Vial, maître de conférences en histoire médiévale à l'université Jean-Moulin-Lyon-III jusqu'en 2004, ancre ce courant dans le tissu local. Les thèses identitaires issues de la Nouvelle Droite alimentent ensuite l'émergence du Bloc identitaire[2].
Ancrage universitaire

L'université Jean-Moulin-Lyon-III, fondée en 1973 à la suite d'une scission de l'université Lyon-II favorisée par le gouvernement, constitue un ancrage structurant pour l'extrême droite radicale à Lyon. Dès sa création, un noyau d'enseignants liés au GRECE s'y implante progressivement, notamment le linguiste Jean Haudry, qui devient doyen de l'unité d'enseignement et de recherche de lettres, ainsi que Pierre Vial, Jean Varenne, Jean-Paul Allard, Jacques Marlaud et Bernard Notin. En 1981, Haudry, Allard et Varenne y créent l'Institut d'études indo-européennes, dont les travaux visent à légitimer une conception racialiste de l'identité européenne en instrumentalisant les recherches scientifiques sur les langues et peuples indo-européens[2].
Deux scandales ternissent durablement l'image de l'université. En 1985, la soutenance d'une thèse négationniste d'Henri Roques, dont Jean-Paul Allard préside le jury, et en 1990, la publication d'un article jugé « raciste, révisionniste et ascientifique » par Bernard Notin. Ces affaires conduisent plusieurs des universitaires concernés, dont Haudry et Vial, à rejoindre le Front national dont ils intègrent le conseil scientifique, ce qui assure la diffusion des thèses identitaires et racialistes au sein de la droite radicale lyonnaise[2].
Lyon-II, quant à elle, est touchée par l'affaire Faurisson, du nom de Robert Faurisson, maître de conférences en littérature française, dont les thèses négationnistes provoquent un scandale dès 1978[2]. Cette affaire fait émerger le négationnisme dans le débat public en France[5].
L'ISSEP
En 2018, Marion Maréchal choisit Lyon pour y fonder l'Institut des sciences sociales, économiques et politiques (ISSEP), établissement privé d'enseignement supérieur installé dans le quartier de La Confluence destiné à former les cadres de la « jeunesse conservatrice ». Selon Alain Chevarin, ce choix s'explique par les spécificités du paysage local des droites et extrêmes droites, le journaliste Paul Laubacher décrivant Lyon comme le « centre névralgique intellectuel de l'extrême droite »[2].
L'ISSEP rassemble autour d'elle un réseau éclectique de personnalités issues de différents courants, du nationalisme catholique aux milieux identitaires, en passant par des représentants de la droite conservatrice et du monde entrepreneurial, notamment des proches de l'ancien président du conseil régional Rhône-Alpes Charles Millon[2].
Le FN / RN et son implantation électorale

Le FN / RN obtient à Lyon ses meilleurs résultats en 1995 (16,07%) et en 2014 (12,19% au premier tour, 10,34% au second), avant de s'effondrer à 5,42% en 2020. La figure dominante du FN lyonnais est Bruno Gollnisch, professeur à Lyon-III de 1981 à 2012, député du Rhône (1986-1988), conseiller régional de Rhône-Alpes (1986-2015) et conseiller municipal de Lyon (1995-2001). Il gravit les échelons du parti jusqu'à en devenir délégué général en 1999 avant d'être évincé par Marine Le Pen lors du congrès de Tours en 2011[2].
En 1998, en tant que secrétaire général du FN, il orchestre une stratégie nationale d'alliance avec la droite aux élections régionales : les 35 élus frontistes de Rhône-Alpes apportent leurs suffrages au président sortant de droite Charles Millon, permettant sa réélection à la tête du conseil régional. Cette alliance, reproduite dans plusieurs autres régions (Languedoc-Roussillon, Picardie, Bourgogne, Centre), provoque une crise au sein de l'Union pour la démocratie française, conduit à l'exclusion de Millon et s'achève par l'invalidation de son élection par le Conseil d'État en , au motif d'une irrégularité de procédure lors du vote[2].
L'extrême droite activiste

Depuis les années 2010, plusieurs groupuscules nationalistes et identitaires s'implantent dans le Vieux Lyon avec pour objectif d'y exercer une emprise territoriale. Le GUD, le Bastion social, Génération identitaire et le Parti nationaliste français y ouvrent des locaux multifonctionnels (bars, salles de sport, boutiques) sur le modèle du mouvement néofasciste italien CasaPound, tout en y menant des actions de propagande et de présence dans l'espace public[2].
Ces groupes, malgré leurs divergences idéologiques, agissent régulièrement de concert[2]. Ils se regroupent ponctuellement sous l'appellation « Guignol Squad » lors d'actions violentes[6]. Leurs relations avec le FN / RN évoluent d'une hostilité officielle à un rapprochement progressif, Lyon faisant figure de terrain précurseur. Dès 2015, les dirigeants locaux de Génération identitaire et du Front national de la jeunesse se déclarent « complémentaires », une convergence qui se reproduit ensuite au niveau national[2].
Selon les autorités préfectorales, entre 200 et 250 militants gravitent au sein de l'extrême droite activiste lyonnaise en 2018[4]. En 2019, le Service central du renseignement territorial compte environ 400 personnes au sein de la mouvance sur le bassin lyonnais, sur un total national estimé entre 1 000 et 3 000[7].
Pour le média local Rue89 Lyon, les dissolutions prononcées par les autorités contre les groupes activistes lyonnais entre 2013 et 2024 n'entraînent qu'une désorganisation temporaire des mouvements concernés, ceux-ci se reconstituant régulièrement sous de nouvelles appellations ou via des associations satellites, un groupuscule comme Lyon populaire prenant ainsi le relais du Bastion social après sa dissolution[3]. BFM TV estime au contraire que les dissolutions ont affaibli l'extrême droite violente lyonnaise[8].
La mouvance nationaliste-révolutionnaire
La mouvance nationaliste-révolutionnaire se manifeste notamment à travers le GUD, puis à travers le Bastion social, fondé dans la ville en par des militants du GUD rejoints par des membres de l'Action française[2].
S'inspirant de CasaPound, le Bastion social mise sur une implantation locale et des actions de proximité à caractère communautaire, tout en promouvant les thèses du grand remplacement et de la « remigration »[2]. Le local Le Pavillon noir est ouvert par le GUD en 2016, puis sa continuité est assurée par le Bastion social[9]. Marqué par de nombreux actes de violence — dont l'attaque d'un concert antiraciste à Lyon en , qui vaut à son responsable Steven Bissuel d'être placé sous contrôle judiciaire — le mouvement et ses six organisations satellites sont dissous par le gouvernement le pour « exactions répétées » et « incitations à la violence raciste et antisémite »[2]. Le Bastion social se reconvertit ensuite en Lyon populaire et Audace Lyon[10].
Génération identitaire
La branche jeunesse du Bloc identitaire, Génération identitaire, fondée en 2012, établit son siège montée du Change à Lyon[2]. Il s'agit du local La Traboule, qui fait office de quartier général de l'extrême droite lyonnaise de 2010[11] à 2024. Après sa dissolution en 2021, Génération identitaire demeure active à Lyon sous l'appellation Les Remparts, et ses locaux perdurent jusqu'à la dissolution des Remparts en [3].
Sinisha Milinov, dirigeant des Remparts, et Pierre-Louis Perrier sont condamnés à de la prison ferme pour violences en réunion à caractère raciste après avoir participé en à une rixe où six coups de couteau ont été portés à un jeune d'origine maghrébine. Tristan Conchon, ex-porte-parole des Remparts, est condamné à six mois de prison avec sursis pour des violences sur des militants d'extrême gauche en 2018[8].
Milieu ultra

Le stade de Gerland représente depuis les années 1990 un espace d'expression pour des groupuscules d'extrême droite au sein de certains secteurs du public de l'Olympique lyonnais (OL). Dès le début de cette décennie, des supporters du virage nord exhibent des drapeaux nazis, et les écharpes du groupe Bad Gones comportent une croix celtique. Ces éléments radicaux se déplacent progressivement vers le virage sud, où des incidents sont signalés au cours des années 2010. En , lors d'un match Lyon-Montpellier, des cris racistes et un slogan « White Power, une seule couleur » sont proférés par une partie des supporters présents dans ce secteur ; six individus sont par ailleurs interpellés à Saint-Étienne pour des tags nazis sur des véhicules et bâtiments[12].
La Division nationale de lutte contre le hooliganisme signale en 2012 un regain du phénomène. Selon la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme, le virage sud constitue alors un terrain de recrutement pour l'extrême droite. Le groupe de supporters Lyon 1950, officiellement apolitique, est mis en cause, de même que des groupes informels comme Mezza Lyon, décrits comme proches des milieux identitaires[12]. Le groupe est également présent dans l'enceinte du Groupama Stadium, principalement dans la partie basse du virage sud. En 2018, Mezza Lyon compte selon le sociologue Nicolas Hourcade, spécialiste des supporters en France, quelques dizaines de membres pouvant atteindre entre 150 et 200 individus lors des grandes rencontres[13].
Le local Lyon Dissident, ouvert en , qui sert notamment à diffuser les matchs de l'OL, constitue en 2012 un point de rencontre entre supporters et militants nationalistes[14].
Bilan des violences
L'occupation territoriale de l'extrême droite activiste à Lyon a des effets concrets sur la vie publique, la Marche des fiertés se voyant interdire de traverser le 5e arrondissement par la préfecture de 2010 à 2017[2]. Selon le collectif Vigilance 69, les groupes activistes sont à l'origine de quarante agressions physiques représentant cinq cents jours d'incapacité totale de travail entre 2010 et 2013 dans la seule ville de Lyon[15]. Entre 2010 et 2015, une vingtaine d'agressions sont recensées contre des militants antifascistes, des commerces tenus par des personnes d'origine étrangère et des automobilistes[2]. Rue89 Lyon recense 102 actions violentes de l'extrême droite entre 2010 et 2025[16]. En , un sergent de 23 ans affecté à la base aérienne du mont Verdun, décrit par le ministère de l'Intérieur comme « proche des idées de l'extrême droite radicale », est arrêté alors qu'il projette une fusillade contre la mosquée des Minguettes à Vénissieux[17].

Les Pentes de la Croix-Rousse, quartier à tradition progressiste et militante, font l'objet de descentes récurrentes de militants d'extrême droite radicale depuis les années 2010. Parmi les épisodes documentés figurent plusieurs attaques contre Radio Canut (2017, 2018), contre le local du Parti communiste français (2013–2018) et contre la librairie libertaire La Plume noire (2016, 2020, 2021). Le bar antifasciste La Pinte douce, régulièrement pris pour cible, ferme définitivement ses portes en . En 2023, une cinquantaine d'individus attaquent le lieu culturel et associatif La Maison des passages, et font trois blessés. En 2024, à l'issue d'une manifestation contre le Rassemblement national, une cinquantaine de militants encagoulés défilent dans le quartier en scandant des slogans racistes et s'en prennent physiquement à des clients attablés en terrasse[18].
Réponse antifasciste

En réponse aux violences d'extrême droite, des groupes antifascistes comme le Groupe antifasciste de Lyon et environs (2013-2023) et la Jeune Garde antifasciste (fondée en 2018 par Raphaël Arnault) s'installent dans les Pentes de la Croix-Rousse[19],[20].
Les actions directes et violentes de l'extrême droite génèrent des affrontements récurrents avec les groupes antifascistes[5], qui s'intensifient à partir des années 2010[19]. En , cinq antifascistes tabassent au sol un militant d'extrême droite près d'un bar du Vieux Lyon[8].
En , Quentin Deranque, proche de l'Action française, meurt lors d'affrontements avec l'extrême gauche[8]. Toutefois, pour Alain Chevarin, « contrairement aux groupuscules d’extrême droite, [les groupes antifascistes] ne se sont jamais revendiqués violents. Leur but affiché était de défendre des événements afin de parer l’agressivité de l’extrême droite »[19]. L'historien des radicalités politiques Sylvain Boulouque parle de « guerre de territoire » entre l'extrême gauche antifasciste et l'extrême droite[19].
Facteurs explicatifs
Pour expliquer la vivacité de l'extrême droite à Lyon, Nicolas Lebourg identifie un « triptyque » : un référentiel catholique partagé — favorisant une normalisation des courants radicaux au sein de milieux bourgeois et conservateurs —, un sentiment de classe sociale et ethnique, et une accommodation à la violence comme mode de consolidation. Malgré la fragmentation en multiples groupuscules concurrents, une unité d'action y demeure possible, rendue cohérente par l'existence d'une culture commune sous-jacente[1].
Le politologue Jean-Yves Camus relativise toutefois la singularité lyonnaise, notant que si toutes les nuances du spectre y sont représentées, la ville ne constitue pas un « fief » au sens d'une impunité structurelle[4].
Le catholicisme conservateur constitue d'après Alain Chevarin un facteur transversal structurant les relations entre droite et extrême droite à Lyon. La mobilisation contre le mariage pour tous, initiée dès avec la création de l'association Cosette et Gavroche par des réseaux chrétiens-démocrates et villiéristes, bénéficie du soutien actif du cardinal Barbarin, archevêque de Lyon. Bruno Gollnisch cultive des liens assumés avec les milieux catholiques traditionalistes, lui permettant de maintenir des contacts avec la droite conservatrice comme avec les groupes radicaux. Génération identitaire, bien que se déclarant indépendante de toute religion, organise depuis 2007 une procession mariale annuelle le , mêlant nationalisme et dévotion catholique[2].