Les Reparties de Nina

poème d'Arthur Rimbaud From Wikipedia, the free encyclopedia

Les Reparties de Nina est un poème d'Arthur Rimbaud. Il fait partie des vingt-deux poèmes remis à l'automne 1870 par Rimbaud au poète Paul Demeny, et qui constituent ce qu'on appelle parfois le « Cahier de Douai ». Le texte est porté à la connaissance du public en 1891 dans le volume Reliquaire, poésies.

Titre
Les reparties de NinaVoir et modifier les données sur Wikidata
Auteur
Arthur Rimbaud
Date de publication
1891
Faits en bref Titre, Auteur ...
Les Reparties de Nina
Manuscrit autographe de la première strophe du poème dans le recueil Demeny.
Informations générales
Titre
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Auteur
Arthur Rimbaud
Publication
Date de publication
1891
Contenu
Incipit
« lui — Ta poitrine sur ma poitrine,… »Voir et modifier les données sur Wikidata
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Rimbaud a remis une première version, intitulée Ce qui retient Nina, à son professeur Georges Izambard au mois d'. Celle-ci diffère de la version remise à Demeny par quelques variantes.

Dans ce poème, Rimbaud met en scène un dialogue entre un personnage masculin, désigné comme « LUI », et Nina. « LUI » se livre à des déclarations enflammées et invite Nina à le suivre à travers la campagne. Celle-ci n'a qu'une seule réplique, dans laquelle elle refuse l'invitation et qui conclut le poème. Le pluriel du titre suggèrerait toutefois que Nina a d'autres répliques implicites qui ponctueraient le texte.

Considéré parfois, notamment par Yves Bonnefoy, comme une œuvre mineure, Les Reparties de Nina continue néanmoins de susciter l'intérêt de la critique et fait l'objet d'interprétations contradictoires. Pour les uns, le personnage de Nina appartient au camp des « Assis », que Rimbaud moque dans un poème ultérieur, elle incarne un attachement au confort matériel, une incapacité à partager les aspirations à la fuite du poète. Pour d'autres, c'est surtout du personnage de « LUI » que le poème fait la satire, en moquant le lyrisme peu convaincant dont il fait preuve dans son invite.

Contexte

Le poète Arthur Rimbaud (1854-1891) est un jeune homme de quinze ans au moment où il écrit ce poème. Le manuscrit autographe le plus ancien est daté du , ce qui correspond vraisemblablement à la réalité[1],[2].

À cette date-là, Rimbaud est en vacances depuis quelques jours, après avoir achevé son année de rhétorique (ancien nom de la classe de première) au collège de Charleville. Son dernier jour d'école, le , a coïncidé avec les défaites de Reichshoffen et de Forbach marquant le début de la guerre franco-prussienne[3]. Georges Izambard, le professeur de rhétorique d'Arthur Rimbaud depuis janvier, s'étant lié d'amitié avec lui, lui a laissé les clefs de sa chambre à Charleville, avant de rentrer dans sa famille à Douai pour l'été. Rimbaud peut ainsi lui emprunter des livres et les lire à l'insu de sa mère[4], celle-ci ayant reproché au professeur d'avoir prêté au jeune homme Les Misérables de Victor Hugo, qu'elle jugeait subversif[5].

Pour le poète Yves Bonnefoy, Rimbaud écrit Les Reparties de Nina dans « une longue période de latence » qui précède « l'explosion de révolte » l'amenant à fuguer en direction de Paris le 29 août[6].

Texte et variantes

Rimbaud a envoyé la première version de son poème, sous le titre Ce qui retient Nina, à Georges Izambard le . Il a été remanié en octobre avant d'être confié à Paul Demeny parmi les autres poèmes du recueil de Douai[7]. Il existe donc deux autographes du texte, entre lesquels on relève de nombreuses variantes : la première version comporte deux strophes supplémentaires, situées après les huitième et vingt-quatrième strophes de la deuxième version, mais ne comporte pas la seizième strophe. La chute de la version Izambard est : « Mais le bureau ? » au lieu de « Et mon bureau ? »[8]. On observe également, dans la version remaniée, que Rimbaud substitue plusieurs fois le futur au conditionnel[9]. La version finale corrige enfin le vers « Comme moi ? petite tête » qui comptait sept syllabes au lieu des huit attendues[10].

Il existe deux autographes du poème, entre lesquels on relève plusieurs variantes. À gauche, la version antérieure envoyée par Rimbaud à Georges Izambard, à droite la version du recueil Demeny.

Une variante subtile entre les deux versions concerne les lignes de points qui ponctuent le texte. Rimbaud utilise régulièrement ces successions de points couvrant toute une ligne, qui traditionnellement signalent une omission dans un texte. Dans « Ce qui retient Nina », une première ligne de points se situe juste après le mot Lui, comme si  analyse l'historien de la littérature André Guyaux  « Lui avait commencé par se taire ». Dans la version d'octobre, en revanche, « Rimbaud ne place plus la ligne de points au niveau du mot désignant le locuteur, Lui, mais au-dessus, comme pour figurer un silence antérieur »[11]. On retrouve également, dans la version Demeny, des lignes de points à l'endroit où ont disparu les strophes de la version Izambard. Bouillane de Lacoste  responsable de l'édition de 1939 des Poésies  suggère que ces lignes signalent un trou de mémoire d'Arthur Rimbaud, survenu au moment où il réécrit le poème[12]. Cette explication est généralement rejetée par la critique[13]. Pour Jean-François Laurent, ces lignes figureraient en fait les différentes interventions de Nina qui justifient le pluriel du titre[14]. Ce même critique ajoute que les éditions qui font un montage des deux versions du poème n'aident pas à sa compréhension, et qu'il vaudrait mieux reléguer la première version en notes, ou bien présenter telles quelles les deux versions côte à côte[15].

Davantage d’informations Version Izambard, Version du recueil Demeny ...
Version IzambardVersion du recueil Demeny
Ce qui retient Nina

LUI — ......................................................
Ta poitrine sur ma poitrine,
     Hein ? nous irions,
Ayant de l'air plein la narine,
    Aux frais rayons

Du bon matin bleu qui vous baigne
     Du vin de jour ?
Quand tout le bois frissonnant saigne
     Muet d'amour,

De chaque branche, gouttes vertes,
     Des bourgeons clairs,
On sent dans les choses ouvertes
     Frémir des chairs ;

Tu plongerais dans la luzerne
     Ton blanc peignoir,
Divine avec ce bleu qui cerne
     Ton grand œil noir,

Amoureuse de la campagne,
     Semant partout,
Comme une mousse de champagne,
     Ton rire fou !

Riant à moi, brutal d'ivresse,
     Qui te prendrais
Comme cela, — la belle tresse,
     Oh !, — qui boirais

Ton goût de framboise et de fraise,
     Ô chair de fleur !
Riant au vent vif qui te baise
     Comme un voleur,

Au rose églantier qui t'embête
    Aimablement ...
Comme moi ? petite tête,
     C'est bien méchant !

Dix-sept ans ! Tu seras heureuse !
     Oh ! les grands prés
La grande campagne amoureuse !
    — Dis, viens plus près !...

— Ta poitrine sur ma poitrine,
     Mêlant nos voix,
Lents, nous gagnerions la ravine,
     Puis les grands bois !

Puis, comme une petite morte,
     Le cœur pâmé,
Tu me dirais que je te porte,
     L'œil mi-fermé...

Je te porterais palpitante
     Dans le sentier...
L'oiseau filerait son andante,
     Joli portier...

Je te parlerais dans ta bouche :
     J'irais, pressant
Ton corps, comme une enfant qu'on couche,
     Ivre du sang

Qui coule bleu sous ta peau blanche
     Aux tons rosés :
Te parlant bas la langue franche...
     Tiens !... — que tu sais...

Nos grands bois sentiraient la sève,
     Et le soleil
Sablerait d'or fin leur grand rêve
     Sombre et vermeil !

Le soir ?... Nous reprendrons la route
     Blanche qui court
Flânant, comme un troupeau qui broute,
     Tout à l'entour...

Nous regagnerions le village
     Au demi-noir,
Et ça sentirait le laitage
     Dans l'air du soir,

Ça sentirait l'étable, pleine
     De fumiers chauds,
Pleine d'un rythme lent d'haleine,
     Et de grands dos

Blanchissant sous quelque lumière ;
     Et, tout là-bas,
Une vache fienterait, fière,
     À chaque pas!...

Les lunettes de la grand-mère
     Et son nez long
Dans son missel ; le pot de bière
     Cerclé de plomb

Moussant entre trois larges pipes
     Qui, crânement,
Fument : dix, quinze immenses lippes
     Qui, tout fumant,

Happent le jambon aux fourchettes
     Tant, tant et plus ;
Le feu qui claire les couchettes
     Et les bahuts ;

Les fesses luisantes et grasses
     D'un gros enfant
Qui fourre, à genoux, dans les tasses,
     Son museau blanc

Frôlé par un mufle qui gronde
     D'un ton gentil
Et pourlèche la face ronde
     Du fort petit ;

Noire, rogue au bord de sa chaise,
     Affreux profil,
Une vieille devant la braise
     Qui fait du fil ;

Que de choses nous verrions, chère,
     Dans ces taudis,
Quand la flamme illumine, claire
     Les carreaux gris !...

— Et puis, fraîche et toute nichée
     Dans les lilas,
La maison, la vitre cachée
     Qui rit là-bas.....

— Tu viendras, tu viendras, je t'aime,
     Ce sera beau !...
Tu viendras, n'est-ce pas? et même...

ELLE — Mais le bureau ?

15 août 1870 Arthur Rimbaud

Les Reparties de Nina

......................................................
LUI — Ta poitrine sur ma poitrine,
     Hein ? nous irions,
Ayant de l'air plein la narine,
     Aux frais rayons

Du bon matin bleu, qui vous baigne
     Du vin de jour ?.....
Quand tout le bois frissonnant saigne
     Muet d'amour

De chaque branche, gouttes vertes,
     Des bourgeons clairs,
On sent dans les choses ouvertes
     Frémir des chairs :

Tu plongerais dans la luzerne
     Ton blanc peignoir,
Rosant à l'air ce bleu qui cerne
     Ton grand œil noir,

Amoureuse de la campagne,
     Semant partout,
Comme une mousse de champagne,
     Ton rire fou :

Riant à moi, brutal d'ivresse,
     Qui te prendrais
Comme cela, — la belle tresse,
     Oh ! — qui boirais

Ton goût de framboise et de fraise,
     Ô chair de fleur !
Riant au vent vif qui te baise
     Comme un voleur ;

Au rose églantier qui t'embête
     Aimablement :
Riant surtout, ô folle tête,
     À ton amant !....

.............................................

— Ta poitrine sur ma poitrine
     Mêlant nos voix,
Lents, nous gagnerions la ravine,
     Puis les grands bois !....

Puis, comme une petite morte,
     Le cœur pâmé,
Tu me dirais que je te porte,
     L'œil mi-fermé....

Je te porterais, palpitante,
     Dans le sentier :
L'oiseau filerait son andante :
     Au Noisetier....

Je te parlerais dans ta bouche :
     J'irais, pressant
Ton corps, comme une enfant qu'on couche,
     Ivre du sang

Qui coule, bleu, sous ta peau blanche
     Aux tons rosés :
Et te parlant la langue franche....
     Tiens !... — que tu sais...

Nos grands bois sentiraient la sève,
     Et le soleil
Sablerait d'or fin leur grand rêve
     Vert et vermeil

..........................................................

Le soir ?... Nous reprendrons la route
     Blanche qui court
Flânant, comme un troupeau qui broute,
     Tout à l'entour

Les bons vergers à l'herbe bleue
     Aux pommiers tors !
Comme on les sent toute une lieue
     Leurs parfums forts !

Nous regagnerons le village
     Au ciel mi-noir ;
Et ça sentira le laitage
     Dans l'air du soir ;

Ça sentira l'étable, pleine
     De fumiers chauds,
Pleine d'un lent rythme d'haleine,
     Et de grands dos

Blanchissant sous quelque lumière ;
     Et, tout là-bas,
Une vache fientera, fière,
     À chaque pas.....

— Les lunettes de la grand-mère
     Et son nez long
Dans son missel ; le pot de bière
     Cerclé de plomb,

Moussant entre les larges pipes
     Qui, crânement,
Fument : les effroyables lippes
     Qui, tout fumant,

Happent le jambon aux fourchettes
     Tant, tant et plus :
Le feu qui claire les couchettes
     Et les bahuts :

Les fesses luisantes et grasses
     D'un gros enfant
Qui fourre, à genoux, dans les tasses,
     Son museau blanc

Frôlé par un mufle qui gronde
     D'un ton gentil,
Et pourlèche la face ronde
     Du cher petit.....

......................................................

Que de choses verrons-nous, chère,
     Dans ces taudis,
Quand la flamme illumine, claire,
     Les carreaux gris !...

— Puis, petite et toute nichée,
     Dans les lilas
Noirs et frais : la vitre cachée,
     Qui rit là-bas....

Tu viendras, tu viendras, je t'aime !
     Ce sera beau.
Tu viendras, n'est-ce pas, et même...

ELLE — Et mon bureau ?

Arthur Rimbaud
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Publication

Le poème est publié pour la première fois dans le volume Reliquaire, poésies en 1891. Il en est le poème liminaire, l'ordre des premiers poèmes dans cette édition correspondant à celui du manuscrit tel que l'a relié le collectionneur Pierre Dauze et à celui indiqué par Paul Demeny[16],[17].

Analyse

La critique reconnaît généralement dans ce poème un « traitement original du thème de l'amoureux invitant celle qu'il courtise à une promenade[14] ». Si le thème est convenu, le poème tire son originalité de la chute inattendue du poème, qui invite à relire l'ensemble du texte, et de la manière dont il dépeint la campagne[14],[18].

Les Reparties de Nina est l'un des premiers poèmes de Rimbaud, parfois considéré comme une œuvre mineure[19]. Le poème est cependant peut-être plus subtil qu'il n'en a l'air, selon le critique Jean-François Laurent, pour qui, même si c'est dans Illuminations que « le génie poétique de Rimbaud culmine », ce texte de jeunesse s'intègre avec les autres poèmes de 1870 dans « un ensemble de qualités et de richesses plus considérable qu'on ne l'a longtemps dit ou soupçonné »[15].

Influences

Plusieurs poèmes parnassiens ont pu inspirer Arthur Rimbaud, comme Les Promenades sentimentales d'Albert Glatigny, « Chère voici le mois de mai… » de Théodore de Banville, extrait des Stalactites[18], « Le Printemps » d'André Lemoyne, ou encore « L'Annonciale » d'Antony Deschamps. Mais pour l'écrivain Antoine Adam, ces diverses pièces n'ont guère d'autre intérêt que de révéler que « l'idée du jeune amoureux qui invite une jeune personne à sortir de la ville et à se promener dans la campagne avec lui » est une idée « banale »[20].

Le poète Jean-Pierre Bobillot invite quant à lui à voir dans Les Reparties de Nina une « version plus brutalement sensuelle (voire naturaliste) de la baudelairienne Invitation au voyage »[21].

« Et mon bureau… ? »

Le nom bureau peut désigner à la fois un emploi de bureau et un employé de bureau. (C. J. Traviès, Types divers, no 1 - Le Bureaucrate).

Le dernier vers, unique réplique explicite de Nina : « Et mon bureau… ? », a suscité de nombreux commentaires, parfois contradictoires, chez les critiques. Ce vers joue le rôle d'une chute qui invite à relire le poème et modifie sa compréhension[a].

Le « bureau » dont il est question fait l'objet d'une polysémie qui entraîne plusieurs interprétations. Le bureau peut tout d'abord désigner un emploi de bureau, que Nina ne veut pas quitter. Dans cette première hypothèse, Nina symbolise « le refus morne ou timoré, on ne sait, de tout ce qui n'est pas la sécurité qu'assure, au prix de l'horaire et des gestes répétitifs, quelque emploi devant la table cirée d'une maison de commerce »[22]. Mais le bureau peut également désigner par métonymie un employé de bureau. C'est dans ce sens que le mot est employé dans le poème À la musique, où Rimbaud fait la satire des « gros bureaux bouffis [qui] traînent leurs grosses dames ». Pour Yves Bonnefoy, qui privilégie cette deuxième hypothèse, « si Nina se dérobe, c'est qu'elle se doit tout de même à un monsieur pas trop pauvre qui l'entretient », elle « représente la femme des sociétés répressives, celle qui s'est vendue consciemment ou pas à l'ordre moral, et du coup ne s'appartient plus. »[22]. Cette interprétation est également celle de Louis Forestier, pour qui le bureau est un de ces « Assis » moqués avec virulence dans un poème ultérieur[23].

Pour Pierre Brunel, cette interprétation n'est pas nécessaire, bien qu'elle soit rendue possible par la réécriture du vers. Dans le manuscrit confié à Izambard, en revanche, la version initiale du vers, « Mais le bureau ? », « renvoyait assurément au lieu »[24]. Selon Brunel, « Nina détruit, avec une question d'employée de bureau, témoignant d'un seul souci d'« assise », l'enthousiasme sans doute trop volontaire d'un projet de promenade sentimentale[25] ». Pour Jean-François Laurent, il n'est pas nécessaire de trancher entre « travail de bureau (que Nina accomplit ou attend) » et « personne travaillant dans un bureau (que Nina préférerait à « lui ») », pour rejeter les lectures traditionnelles du poème qui font de Nina « une sotte, bien installée déjà dans le camp des assis »[26].

Pour Pierre Brunel, le poème prolonge « le même rêve d'amour » que Credo in unam mais ce rêve « est brisé, retenu lui aussi, à la pensée du prosaïsme inévitable d'une partenaire petite-bourgeoise »[2]. De même, pour le critique Claude Jeancolas, « Nina ne méritait pas son amour, trop habitée de désirs ordinaires, médiocres, engoncée dans son ordinaire », et Rimbaud tire « une certaine misogynie » d'« expériences malheureuses de l'adolescence »[27] :

« Cette vision de la femme qui ne pense qu’à la sécurité, au foyer, à la position, restera longtemps au cœur d’Arthur. Il trouvera les femmes esclaves de leur quotidien, par leurs désirs et par la place que la société leur donne, il les verra incapables de ses rêves héroïques et de sa liberté d’homme, d’entreprendre, de « voir », de rêver, de partir. »

Les autres reparties de Nina

Jean-François Laurent suggère quant à lui que Les Reparties de Nina, au moins dans sa version définitive, de même que l'ensemble des poèmes du recueil Demeny, ne propose pas « une image fondamentalement dévalorisante et hostile de la femme ». Pour lui, le pluriel du titre « ne présente pas seulement un sens ironique » selon lequel « en fait de réponses vives et spirituelles, la sotte Nina ne saurait dire que trois mots plats », comme on l'imagine souvent, mais suggère plutôt « qu'il y a peut-être bien plusieurs reparties dignes de ce nom ». Ces reparties, laissées à l'imagination du lecteur ou de la lectrice, seraient situées à chaque ligne de point insérée dans la seconde version du poème. Le lecteur peut même aisément imaginer d'autres reparties à chacun des nombreux points de suspension employés par le poète. Nina s'amuserait, par exemple, à encourager « LUI » à poursuivre son invite, ce qui explique les passages où le prudent conditionnel est remplacé par le futur. En somme, Nina devient « bien autre chose qu'une partenaire stupide, et muette jusqu'au dernier vers », mais au contraire « une jeune personne qui accepte d'écouter les discours pressants de son soupirant, avec une complaisance qui se marque par la longueur du poème, la teneur des propos rapportés, le contenu implicite de ses propres reparties »[26].

André Guyaux partage l'idée que ce sont les lignes de pointillés qui justifient le titre du poème. Cependant, au lieu de répliques non retranscrites laissées à l'imagination du lecteur, il y voit des « reparties silencieuses », en sorte que le titre serait « l'antiphrase des silences de Nina »[28].

L'invite de LUI : déclaration convaincante, médiocrité simulée, ou lyrisme facile ?

Le lyrisme du jeune amoureux, déployé sur cent-quinze des cent-seize vers, est également évalué diversement par la critique. Pour Claude Jeancolas, ils constituent « une déclaration d'amour dont les promesses de bonheur tranquille et simple comblent le lecteur », « devraient enchanter Nina » et se heurtent à « un absurde refus ». Le critique vante une « confusion charnelle et cosmique » à laquelle contribuent « tous les sens », et des images telles que « Riant à moi […] Qui te prendrais […] Ton goût de framboise et de fraise / Ô chair de fleur ! » qui unissent l'ouïe, le toucher et la vue[29].

Pour Yves Bonnefoy, la réplique finale invite à relire la naïveté du jeune homme amoureux, facilement décelable dans son lyrisme facile. On pourrait être alors tenté de penser que son « exaltation factice », les « longueurs » et les faiblesses des premiers vers, sont une « médiocrité simulée », « de la fadeur de théâtre ». Les « trois mots dévastateurs » de Nina auraient alors pour fonction de révéler « l'illusion dans les propos de son jeune ami ». C'est à une scène de comédie qu'on assisterait, dans laquelle le personnage de LUI joue un rôle comme un autre, et ne serait pas une émanation de la subjectivité de l'auteur. Pourtant, Yves Bonnefoy ne formule cette hypothèse que pour la refuser vigoureusement : pour lui, « un auteur ne peut s'en tirer à si bon compte. Le malaise que donne le poème avant qu'on n'en connaisse la fin ne se dissipe pas quand celle-ci se présente », et la médiocrité de son lyrisme n'est pas factice mais réelle[30].

« Campagne vraie » ou « idéalisation mensongère » ?

Les critiques Suzanne Bernard et Marcel Ruff rapprochent les Reparties de Nina de l'art de Teniers pour souligner son réalisme. À l'inverse, le poète Yves Bonnefoy rapproche les Reparties de Nina des « scènes pseudo-paysannes de Greuze ».

Les Réparties de Nina ont pu être inspirées par les tableaux d'Adriaen van Ostade et David Teniers le Jeune. En 1870, Rimbaud achète chez un brocanteur de Charleville deux eaux-fortes reproduisant des tableaux du peintre hollandais, pour les offrir à Georges Izambard. Il s'agit de scènes d'intérieur montrant « des habitations très simples où les paysans sont occupés à des tâches quotidiennes »[31]. Suzanne Bernard, dans son édition critique des Œuvres de Rimbaud, commente Les Reparties de Nina, en déclarant que « Rimbaud décrit ici non sans bonheur un intérieur rustique à la Teniers ou à la Van Ostade »[32].

Pour Marcel Ruff  autre auteur d'une édition critique des Poésies de Rimbaud  les Reparties de Nina tient son originalité et se distingue des poèmes qui ont pu inspirer son auteur par son réalisme :

« La campagne évoquée par Rimbaud n'est pas un décor littéraire, c'est la campagne vraie, avec ses odeurs de laitage et de fumier : ce n'est pas un Watteau, c'est un Téniers. »

Yves Bonnefoy affirme au contraire que la manière dont le poète dépeint la campagne relève d'une forme d'« idéalisation mensongère » que Rimbaud dénoncera lui-même plus tard dans Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs. Bonnefoy rapproche le poème des « scènes pseudo-paysannes de Greuze », « bourrées de détails » qui « déréalisent l'ensemble faute de s'intégrer de façon plausible à un seul moment du regard »[33].

Le critique littéraire Jean-Pierre Bobillot conteste explicitement la lecture de Bonnefoy. Pour lui, Rimbaud n'a pas attendu Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs pour prendre conscience de l'idéalisation mensongère du topos qui associe l'amour au printemps et « le dénoncer ». Le poème « se donn[e] déjà, pour programme, de débusquer ce que pudiquement voilait le traditionnel topos associant, sur le mode de la comparaison ou de la métaphore, allusive ou allégorique, les manifestations florales et faunesques du printemps à celles du désir amoureux naissant ou renaissant »[21]. Le poète s'amuse à transposer le tableau bucolique « dans une atmosphère triviale et [...] nauséabonde », multipliant les évocations scatologiques, mettant l'accent sur l'odorat, le charnel bas, l'animalité. L'étable qu'il décrit, par exemple, « à mille lieues de toute métonymie christique comme de tout attendrissement à composante anthropomorphique, est le lieu où se nouent le bestial, l'olfactif et l'excrémentiel »[34].

Notes et références

Bibliographie

Liens externes

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