Matteuccia de Francesco

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Naissance
Vers 1388
Ripabianca, Ombrie (État pontifical)
Décès

Todi, Ombrie (État pontifical)
Nom de naissance
Matteuccia di Francesco da Ripabianca
Activité
Herboriste, guérisseuse
Matteuccia de Francesco
Biographie
Naissance
Vers 1388
Ripabianca, Ombrie (État pontifical)
Décès

Todi, Ombrie (État pontifical)
Nom de naissance
Matteuccia di Francesco da Ripabianca
Activité
Herboriste, guérisseuse
Période d'activité
début du XVe siècle
Autres informations
Condamnée pour

Matteuccia de Francesco, dite aussi Matteuccia da Todi (née vers 1388 à Ripabianca ; morte le à Todi), est une herboriste et guérisseuse ombrienne condamnée à mort pour sorcellerie par le tribunal des malfaiteurs de Todi. Son procès, instruit en 1428 sous la juridiction du capitaine Lorenzo de Surdis, est l'un des mieux documentés de la sorcellerie du début du XVe siècle en Italie : le registre d'audience, conservé aux archives municipales de Todi, constitue l'une des premières sources à mentionner explicitement le vol nocturne des sorcières et l'assemblée diabolique au noyer de Bénévent, deux motifs qui deviendront des éléments centraux dans les procès ultérieurs.

L'Ombrie au début du XVe siècle

Au début du XVe siècle, l'Ombrie est traversée par une instabilité politique liée aux conflits entre la papauté et les condottières qui contrôlent une grande partie du territoire centre-italien. Braccio da Montone (Andrea Fortebraccio, 1368–1424), chef de guerre indépendant, exerce alors sa domination sur Pérouse et brièvement sur Todi, en opposition directe au pape Martin V[1]. Cette tension entre pouvoir séculier et autorité pontificale forme le fond politique dans lequel s'inscrit le procès de Matteuccia de Francesco : certains historiens ont avancé l'hypothèse que sa condamnation ait pu servir, au-delà de la répression d'une prétendue sorcière, à frapper symboliquement les partisans de Braccio da Montone après la mort de ce dernier en 1424[2].

La société rurale ombrienne de cette période intègre des pratiques de médecine populaire héritées de l'Antiquité tardive et du Moyen Âge : herboristes, guérisseurs et sages-femmes tiennent un rôle social reconnu dans les communautés villageoises, dispensant des remèdes contre les maladies, les mauvais sorts et les conflits familiaux. Ces pratiques, largement tolérées par les autorités ecclésiastiques depuis des siècles, commencent à faire l'objet d'une répression systématique à partir des années 1420 sous l'effet d'une évolution théologique qui assimile désormais la magie populaire à un pacte diabolique[3].

Bernardin de Sienne et la nouvelle législation de Todi

Bernardin de Sienne (1380–1444), frère mineur franciscain et prédicateur itinérant, séjourne à Todi au début de 1426, au cours d'un cycle de prédications conduit également à Montefalco et à Spolète. Dans cette ville, il s'engage contre les femmes qu'il soupçonne de pratiques magiques et contribue à la réforme des statuts communaux, qui prescrivent désormais la peine du bûcher pour sorcellerie[4],[5].

Le registre du procès de 1428 mentionne les activités de Matteuccia exercées ante adventum fratris Bernardinj ad civitatem tudertinam avant la venue du frère Bernardin dans la ville de Todi »), ce qui confirme la datation de la visite. Plusieurs chercheurs ont établi un lien entre cette activité homilétique et la condamnation de Matteuccia deux ans plus tard[6].

Biographie

Origines et activités

Matteuccia de Francesco naît vers 1388 à Ripabianca, bourg rural situé quelques kilomètres au nord de Todi, sur la route de Pérouse, dans la vallée du Tibre[7]. Elle est connue dans la région comme domina herbarum — expression latine désignant une experte en plantes médicinales — et exerce la médecine empirique en préparant des onguents, infusions et remèdes tirés de la flore locale. Sa réputation d'efficacité lui attire une clientèle étendue, issue de différentes catégories sociales, jusqu'à la proximité de personnalités du rang de Braccio da Montone, qui aurait eu recours à ses services avant sa mort en 1424. La perte de cette protection aristocratique laisse Matteuccia exposée à des accusations qu'elle n'était plus en mesure de faire neutraliser[1].

Pratiques et clientèle

La clientèle de Matteuccia est composée en majorité de femmes en situation de détresse conjugale ou sociale : épouses battues par leurs maris, concubines cherchant des contraceptifs, femmes victimes de sorts supposés. Le registre du procès conserve le détail de plusieurs consultations. Elle dispense notamment à la concubine d'un ecclésiastique local une préparation contraceptive à base de cendres de sabot de mule mélangées au vin. Pour une femme dont le mari l'aurait délaissée, elle prescrit un mélange d'un œuf et d'une herbe appelée costa cavallina à faire consommer à l'époux, avec un résultat présenté dans les actes comme efficace[8].

Ces activités, documentées dans la première partie des actes du procès, correspondent à ce que les historiens de la magie médiévale désignent par le terme anglais cunning woman : une praticienne dont les interventions s'inscrivent dans un cadre de magie populaire utilitaire, socialement nécessaire dans des communautés rurales dépourvues d'accès régulier à la médecine savante. Richard Kieckhefer a mis en évidence que ces praticiennes servaient une fonction de régulation sociale dans les villages médiévaux et étaient généralement tolérées par les autorités jusqu'aux évolutions doctrinales du début du XVe siècle[9].

Le procès de 1428

La procédure

Le procès est mené par le Tribunal des malfaiteurs de Todi (Tribunale dei Malefici), juridiction civile placée sous l'autorité du capitaine Lorenzo de Surdis. Il s'ouvre selon la procédure inquisitoire, c'est-à-dire à l'initiative des juges et non sur plainte d'une partie civile, ce qui est caractéristique des poursuites pour sorcellerie de cette période[10]. Le registre latin de la procédure, intitulé Processus contra Matteuciam Francisci de castro Ripabianche comitatus Tudertini, est conservé aux archives historiques municipales de Todi. Il a été publié et commenté par Domenico Mammoli[11] et a fait l'objet d'une première étude savante par Candida Peruzzi dès 1955[12].

Les accusations

Le document d'accusation comprend une trentaine de chefs d'inculpation, structurés selon une logique de gradation croissante vers le diabolique. La première partie, qui correspond vraisemblablement à des faits reconnus par Matteuccia elle-même, porte sur ses activités ordinaires de guérisseuse : préparation de remèdes à base de plantes, d'herbes et d'œufs, contre-envoûtements, philtres d'amour, conseils à des femmes en difficulté conjugale. La formule récurrente Item non contenta predictis non contente des crimes déjà décrits ») rythme le document, menant progressivement l'accusée vers des chefs plus graves[8].

Les aveux et la dimension diabolique

Dans la seconde partie de l'interrogatoire — intervenue selon toute probabilité sous contrainte ou menace de torture, bien que le notaire note que les aveux sont « spontanés » —, Matteuccia confesse une série d'actes relevant du stéréotype démoniaque en cours d'élaboration dans la théologie de l'époque. Elle déclare avoir sucé le sang de nourrissons et fabriqué un onguent à partir de leur graisse. Elle reconnaît avoir invoqué un démon sous forme de bouc, puis s'être enduit le corps de cet onguent et avoir volé de nuit jusqu'au noyer de Bénévent (noce di Benevento), lieu de réunion des sorcières en présence du diable[13]. Elle avoue en outre être capable de se transformer en chat[14].

Ces aveux reproduisent le schéma du sabbat diabolique tel que Bernardin de Sienne venait de le décrire dans ses sermons. Les historiens de la sorcellerie ont relevé que le cadre interprétatif imposé par les juges orientait directement les confessions : il ne s'agissait pas de recueillir des témoignages spontanés, mais de confirmer un modèle théologique préexistant[15],[16].

La condamnation et l'exécution

Le capitaine Lorenzo de Surdis prononce la sentence de mort par le feu le . Aucune défense n'est présentée au cours du procès : ni Matteuccia ni quiconque ne prend la parole en sa faveur, et le document mentionne qu'elle a elle-même renoncé à la période accordée pour sa défense[8].

L'exécution est publique et codifiée dans ses formes. Matteuccia est conduite à travers les rues de Todi sur le dos d'un âne, les mains liées derrière le dos, coiffée d'une mitre d'infamie portant une inscription désignant ses crimes. Le cortège parcourt la ville avant de parvenir à la Piazzetta del Montarone, dans le quartier du Borgo, où elle est brûlée vive. Le notaire consigne l'acte d'exécution et clôt le dossier par la formule usuelle[1].

Signification historique

Le vol nocturne et le sabbat

Le procès de Matteuccia de Francesco est identifié dans la recherche comme l'un des premiers témoignages documentés du motif du vol nocturne de la sorcière et de l'assemblée au noyer de Bénévent dans un acte judiciaire. Ces deux éléments — le vol à l'aide d'un onguent et la réunion collective de sorcières en présence du diable — constituent ce que les historiens ont désigné comme le « stéréotype sabbatique », dont la formation est datée du début du XVe siècle[9].

Le noyer de Bénévent entre dans la tradition populaire et inquisitoriale italienne comme lieu mythique de réunion des sorcières, associé depuis les Lombards à des pratiques rituelles nocturnes. La première mention de ce lieu dans un registre de procès apparaît avec le cas de Matteuccia, dont les aveux servent de modèle à des procédures ultérieures : un procès tenu à Pérouse en 1456 reprend la formule de l'onguent et du vol vers Bénévent[17].

Place dans l'histoire de la chasse aux sorcières

Le procès de Todi précède d'environ soixante-dix ans les grandes vagues de persécution qui balaient l'Europe à partir de la fin du XVe siècle. Il s'inscrit dans un moment charnière où les pratiques de magie populaire, longtemps tolérées, commencent à être redéfinies juridiquement et théologiquement comme hérésie et pacte démoniaque. La chercheuse Candida Peruzzi, qui a fourni la première étude savante du procès en 1955, souligne la valeur de ce document pour comprendre la transition entre la répression de la sorcellerie basse (sortilèges, philtres) et la construction du modèle diabolique plein[12].

Jean-Patrice Boudet, dans son étude sur la magie et la divination dans l'Occident médiéval, situe le cas de Matteuccia dans la série des procès pré-inquisitoriaux italiens qui préfigurent la grande chasse : des procédures conduites par des juridictions civiles communales, influencées par la prédication mendiante, et qui adoptent progressivement le cadre doctrinal du sabbat sans passer encore par les structures formelles de l'Inquisition[10].

Mémoire et réception

À Todi, la mémoire de Matteuccia de Francesco fait l'objet d'un regain d'intérêt à partir de la fin du XXe siècle. L'Institut agraire de Todi a aménagé un jardin d'herbes aromatiques et médicinales dit Orto della strega Matteuccia, utilisé à des fins pédagogiques pour l'histoire de la botanique et de la médecine populaire. Des reconstitutions historiques, des pièces de théâtre et des publications locales ont contribué à faire de ce procès un élément de la mémoire collective de la commune[2].

Bibliographie

Notes et références

Voir aussi

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