Prise de Paris (1418)
1418
From Wikipedia, the free encyclopedia
La prise de Paris, au matin du 29 mai 1418, est un coup d'État, mené dans la capitale française par le parti bourguignon qui s'empara du roi, Charles VI, alors en pleine crise de folie, au détriment des Armagnacs.
| Date | |
|---|---|
| Lieu | Paris |
| Issue | Prise de Paris par les Bourguignons |
Armagnacs |
Bourguignons |
Batailles
| Coordonnées | 48° 51′ 24″ nord, 2° 21′ 07″ est | |
|---|---|---|
Les 12 et 13 juin, une foule prit d'assaut les prisons où étaient détenus les Armagnacs et leurs partisans : entre mille et deux mille personnes furent tuées, parmi lesquelles un connétable de France, un chancelier de France, quatre évêques et plusieurs professeurs de l'Université de Paris.
Le 21 août, un autre massacre, plus limité, toucha encore des prisonniers armagnacs.
Contexte
En 1418, Paris est le théâtre d'événements marquants dans le contexte de la guerre civile opposant Armagnacs et Bourguignons, sur fond d'invasion anglaise en France.
En avril, une conférence de paix réunit les deux camps à La Tombe : Regnault de Chartres représente le gouvernement armagnac, Henri de Savoisy les Bourguignons, et Guillaume Cousinot, chancelier de Charles, duc d'Orléans, parle au nom de ce dernier.
Pendant ce temps, les Armagnacs assiègent Senlis, tenue par les Bourguignons[1].
Au début des négociations, les Armagnacs étaient en position de faiblesse. Ils étaient prêts à céder à presque toutes les demandes bourguignonnes, sauf celle qui aurait permis au duc de Bourgogne, Jean sans Peur, d'entrer librement à Paris avec n'importe quelle troupe, ce qui lui aurait donné le pouvoir de rompre tout accord.
Le 19 avril, leur chef, Bernard VII d'Armagnac, connétable de France, dut lever le siège de Senlis et se replier sur Paris, où il fit saisir les biens des églises pour payer ses hommes.
Craignant des troubles, les soldats multiplièrent les patrouilles, tandis que la population parisienne, majoritairement acquise aux Bourguignons[2], voyait les troupes armagnacs, venues du sud du royaume, comme des étrangers[2].
Après avoir suspendu leurs travaux avant le secours de Senlis, les négociateurs réunis à La Tombe se retrouvèrent début mai, en présence de deux légats pontificaux, Giordano Orsini et Guillaume Fillastre. Le 13 mai, ils s'accordèrent sur une amnistie générale et la restitution des biens, tout en reportant les questions majeures à de futures discussions. Les termes prévoyaient un accès du duc au roi, mais sous des conditions strictement encadrées.
Les Armagnacs étaient partagés sur cet accord, le comte y étant farouchement opposé. Le dauphin Charles réunit un grand conseil au Louvre le 26 mai, qui approuva les termes. Ceux-ci furent publiés le 27 mai au son des cloches de Paris. Toutefois, le chancelier Henri de Marle refusa d’apposer son sceau au document[1].
Finalement, toutes ces négociations furent balayées par un coup d'État bourguignon.
Coup d'État du 29 mai 1418


La prise de Paris fut organisée par Jean de Villiers de L'Isle-Adam, capitaine bourguignon commandant à Pontoise. Il avait reçu la visite secrète de Perrinet Leclerc, fils du quartenier et gardien de la porte de Buci. Quelques jours plus tôt, Perrinet avait été malmené par la suite d'un conseiller armagnac. Avide de vengeance, il accepta de voler les clés de son père et d'ouvrir la porte dans la nuit du 28 au 29 mai, alors qu'il était de garde.
Juste avant l'aube du 29 mai, comme prévu, les guetteurs abaissèrent le pont-levis de la porte de Buci pour laisser passer plusieurs centaines de soldats bourguignons menés par Jean de Villiers, Claude de Beauvoir de Chastellux et Guy Le Veau de Bar. Les troupes entrèrent discrètement dans la ville et rejoignirent la place devant le Châtelet, où elles croisèrent des habitants armés partageant leur cause. Elles se dispersèrent ensuite dans Paris, appelant la population à prendre les armes.
Jean de Villiers, Claude de Beauvoir et Guy Le Veau se rendirent à l'Hôtel Saint-Pol, où le roi Charles VI les reçut. De son côté, le capitaine armagnac Tanneguy du Châtel s’empara du Dauphin (futur Charles VII), qu’il tira de son lit dans un palais de la rue de Pute‑y‑Musse, l'enveloppa dans un drap et l'emmena à la Bastille, dont les portes donnaient à la fois sur la ville et sur l'extérieur.
Depuis la Bastille, Tanneguy envoya un message au capitaine de Saint‑Denis. Lorsque les renforts arrivèrent, les Bourguignons contrôlaient déjà la ville et procédaient à l'arrestation des principaux chefs armagnacs. Le comte Bernard d'Armagnac lui‑même se cacha dans une maison voisine, mais fut livré à Jean de Villiers[1].
Parmi les principaux partisans armagnacs favorables à la paix, certains furent épargnés, comme l'évêque de Paris Gérard de Montaigu, l'archevêque de Reims Regnault de Chartres et le cardinal Fillastre. En revanche, plusieurs dignitaires furent arrêtés, dont le chancelier et cinq évêques. Le comte d'Armagnac, qui s’était d'abord réfugié chez un maçon, fut dénoncé puis capturé. L'héritier du duc de Bourbon, Charles, fut conduit à l'Hôtel Saint-Pol. Parmi les figures armagnacs de premier plan ayant réussi à fuir se trouvait Jean Jouvenel des Ursins, président de la Cour des Aides.
Seulement trois Armagnacs furent tués — lynchés par la foule — pendant le coup d'État du 29 mai et environ dix autres perdirent la vie le 30 mai[2].
Contre‑attaque du 31 mai 1418
Quelques officiers armagnacs se réfugièrent dans la Bastille avec Tanneguy et le Dauphin Charles, protégés par la garnison et 300 renforts venus de Saint‑Denis. Vers midi, le 29 mai, afin d'éviter d’être assiégés dans la Bastille, Tanneguy, le Dauphin et la plupart des soldats se replièrent vers le pont fortifié de Charenton. Des détachements furent envoyés dans les villes de Meaux, Corbeil et Melun pour rassurer les garnisons armagnacs. Le Dauphin gagna Melun, tandis que Tanneguy fut bientôt rejoint à Charenton par le maréchal Pierre de Rieux et ses 700 hommes, portant l'effectif total à environ 1 000[1].
En prévision d'une tentative des Armagnacs pour reprendre la ville, le roi Charles VI fut déplacé de l'Hôtel Saint‑Pol au Louvre. Dans la nuit du 31 mai, Pierre de Rieux pénétra dans la Bastille avec 300 hommes et prit le contrôle de la porte Saint-Antoine, qu'il ouvrit à une troupe de 400 soldats menée par Tanneguy du Chastel[2].
Les barricades de la rue Saint‑Antoine cédèrent les unes après les autres sous l'assaut des hommes de Tanneguy, soutenus par le tir de l'artillerie de la Bastille. D'après le Journal d'un bourgeois de Paris, les assaillants criaient : « Tuez‑les tous ! »[2].
Finalement, ils furent repoussés jusqu'à la porte Baudoyer par les forces combinées de la garde, des Bourguignons et des habitants. Tanneguy perdit 160 hommes, soit près de la moitié de ses troupes, avant de regagner la sécurité de la Bastille.
Conséquences de la contre‑attaque
Après l'échec de la contre‑attaque, la plupart des prisonniers furent exécutés. Une émeute éclata, se soldant par la rafle et le massacre de plus de 500 Armagnacs présumés. Certains cherchèrent refuge au Grand Châtelet pour se protéger. Les autorités déplacèrent alors les prisonniers de grande valeur, comme Henri de Marle et Bernard comte d'Armagnac, vers la Conciergerie jugée plus sûre. D'après le Journal d'un bourgeois de Paris, des femmes et des enfants insultaient les cadavres des Armagnacs dans les rues. Une rumeur circula selon laquelle les partisans armagnacs — environ 16 000 personnes — portaient des insignes spéciaux pour être épargnés lors de la prochaine attaque.
Après l'échec de la contre‑attaque, on tenta à plusieurs reprises de relancer les négociations. Le 1er juin, le Dauphin Charles et le cardinal Fillastre se retrouvèrent sur le pont de Charenton. Peu après, le Dauphin fut déplacé de Melun à Bourges. Un nouveau Conseil royal, composé de Bourguignons, décida de l'inviter à revenir à Paris pour prendre en main le gouvernement. À Bourges, le Dauphin annonça être prêt à discuter de son retour.
Le 4 juin, les garnisons armagnacs de la Bastille, de Charenton et de Saint-Cloud se replièrent vers Melun[1].
Massacre des 12–13 juin 1418

Juste avant l'aube du 12 juin 1418, une fausse alerte annonça qu'une armée armagnac approchait de la porte Bordelle. La rumeur mit les rues en ébullition et près de 4 000 personnes se massèrent sur la place de Grève. Des meneurs improvisés apparurent : un potier nommé Lambert, un étameur et quelques bouchers.
La foule réclama l'exécution des prisonniers et des étrangers. Des arbalétriers génois furent massacrés et le quartier italien pillé. Après le lever du soleil, des hommes venus de la campagne se joignirent aux pillages.
Les maisons de suspects armagnacs furent fouillées et leurs occupants tués. Les banquiers italiens et le collège de Navarre devinrent aussi des cibles[2].
Dans la soirée, la foule prit d'assaut le palais de la Cité, puis enchaîna avec plusieurs attaques contre les prisons. La première visée fut la Conciergerie, où Henri de Marle, le comte d'Armagnac et leurs compagnons de cellule furent traînés dehors et battus à mort. La croix d'Armagnac fut gravée sur le corps du comte. Ensuite, la foule se tourna vers la prison du prieuré de Saint‑Éloi, où tous les détenus furent tués, sauf l'abbé de Saint‑Denis, Philippe de Villette, qui trouva refuge dans l'église et fut sauvé par Jean de Villiers.
Le troisième objectif était le Petit Châtelet, où se trouvaient des membres du clergé et des universitaires prisonniers. Les gardes maintinrent la foule à distance, mais laissèrent un petit groupe faire sortir les détenus un à un. La foule les massacra, puis jeta leurs corps dans la Seine. Parmi les victimes figurait Jean de Marle, fils d'Henri de Marle.
Au Grand Châtelet, la foule se heurta à une résistance plus solide, les gardes ayant armé les prisonniers qui, ensemble, défendirent le bâtiment pendant des heures avant d'être submergés. Les prisonniers furent précipités depuis la galerie et tués dans la cour. La foule se dirigea ensuite vers le For-l'Évêque, le Temple, l'abbaye de Saint‑Magloire et le prieuré de Saint‑Martin. Les massacres continuèrent jusqu'au milieu de la matinée du lendemain, le 13 juin.
Réactions au massacre des 12 et 13 juin
En réaction au massacre de juin, certains Armagnacs accusèrent le duc de Bourgogne, Jean sans Peur, d'avoir personnellement dirigé les tueries, mais il ne se trouvait pas à Paris à ce moment‑là. Bien qu'il n’ait pas été directement impliqué, et que ses lieutenants sur place aient en réalité tenté de contrôler la foule, la réputation du duc en fut ternie.
Les historiens modernes estiment que la direction bourguignonne eut peu d'implication dans les massacres.
Le 29 juin, le dauphin Charles, s'appuyant sur son autorité de lieutenant — que le Conseil royal, alors dominé par les Armagnacs, lui avait accordée l'année précédente — prit en main le gouvernement du royaume de France. Condamnant les massacres de Paris, il affirma que le roi Charles VI était en réalité prisonnier et agissait sous la contrainte, et que tout ordre venant de Paris, même scellé de son sceau, devait être ignoré. La délégation du nouveau Conseil royal, menée par Fillastre, rejoignit le Dauphin à Bourges vers la mi-juillet. Ce dernier précisa au cardinal qu'il n’avait aucune intention de revenir un jour à Paris[1].
Massacre du 21 juin 1418
Même si les autorités bourguignonnes tentaient de rétablir l’ordre à Paris et que Jean sans Peur s'y était installé, l'ambiance devint de plus en plus tendue durant l'été. Une épidémie de variole fit près d’un quart de morts entre juin et octobre, dans une chaleur exceptionnelle. Soumise à des blocus depuis 1410 et à un arrière-pays ravagé par les raids des deux camps, la ville était saturée de réfugiés tandis que les réserves de grain s'épuisaient. Les Armagnacs furent tenus responsables des mauvaises conditions économiques. Pendant ce temps, les prisons se remplissaient à nouveau, entre prisonniers capturés lors des raids et habitants accusés de sympathies armagnacs[2].
Le soir du 20 août, une foule de 3 000 à 4 000 Parisiens se réunit devant le Grand Châtelet. À leur tête se trouvait le bourreau Capeluche, juché sur son cheval. Les meneurs de la révolte cabochienne de 1413 — le pelletier Simon Caboche, les trois frères Legoix, maîtres de la boucherie Sainte-Geneviève, ainsi que les Thibert et les Saint-Yon, possesseurs de la Grande Boucherie, et exerçaient une funeste influence sur tout le quartier des Halles — se joignirent au mouvement. Peu avant l'aube du 21 août, ils prirent d'assaut le Grand Châtelet, escaladèrent les murs, libérèrent les prisonniers et en tuèrent près de 200.
D'après le chroniqueur Michel Pintoin, ils se seraient ensuite attaqués à la haute bourgeoisie, tuant ses membres et pillant leurs demeures. Toutes les chroniques mentionnent qu'une femme enceinte fut déshabillée puis décapitée, et Jouvenel des Ursins précise que les meurtriers se seraient moqués du fœtus alors qu'il bougeait encore dans le ventre de sa mère.
Quand la foule tenta de prendre la Bastille, les gardes déplacèrent les prisonniers à Vincennes. Ils n'étaient que douze, tous anciens officiers du roi ou du Dauphin.
Le duc de Bourgogne arriva et demanda à la foule de se disperser, mais il n'avait pas assez de troupes pour imposer son ordre.
Quand Capeluche brandit un étendard armagnac que le peuple disait avoir trouvé dans une maison bourgeoise, le duc céda et accepta de livrer les prisonniers, officiellement pour qu'ils soient jugés au Petit Châtelet.
D'après Jean Raoulet, le bourreau appela le duc « frère » en scellant un accord pour épargner certains d'entre eux. Mais aucun des prisonniers remis à la foule ne fut sauvé : ils furent lynchés dans les rues par une autre bande[1].
La foule se rendit ensuite au Petit Châtelet, au Louvre et à l'Hôtel de Bourbon pour y traquer des prisonniers à exécuter. Entre 80 et 100 autres personnes perdirent la vie, tandis que les dénonciations de prétendus Armagnacs continuèrent tout l’après‑midi.
Le duc de Bourgogne réussit finalement à mettre un terme aux massacres grâce à une ruse : il fit croire que les Armagnacs se regroupaient à Montlhéry, poussant la foule s'y précipiter pour les attaquer. Capeluche et deux de ses complices furent arrêtés et exécutés aux Halles, tandis que des arbalétriers prenaient position à chaque coin de rue pour surveiller la population.
Quelques jours plus tard, lorsque ses partisans à Montlhéry comprirent la situation, ils constatèrent que les portes de Paris étaient closes. Le duc interdit alors toute réunion non autorisée et obligea les Parisiens à prêter serment d'obéissance.
Victimes
Entre mille et deux mille personnes ont perdu la vie lors du massacre de juin. Parmi elles figuraient[1] :
- Bernard VII comte d'Armagnac, connétable de France
- Henri de Marle, chancelier de France
- Jean de Marle, évêque de Coutances
- Gontier Col, secrétaire du Roi
- Benoît Gentien, professeur d'université qui avait poursuivi Jean Petit pour avoir défendu le tyrannicide.
- Jean de Montreuil, propagandiste
- Hector de Chartres, père de Regnault de Chartres
En plus de Jean de Marle et Benoît Gentien, trois autres évêques et plusieurs professeurs d'université furent tués[1].
Beaucoup des victimes étaient les occupants habituels des prisons parisiennes : petits criminels, débiteurs ou personnes accusées à tort.
Les tueries furent indiscriminées, touchant aussi bien des gardiens de prison, des femmes que des sympathisants bourguignons.
Les corps restèrent entassés dans les rues pendant plusieurs jours avant d'être enterrés dans des fosses communes creusées dans les décharges hors de la ville[2].
Les Armagnacs les plus en vue ne furent pas enterrés, mais jetés sur le tas de fumier à l'extérieur de la porte Saint-Martin[1].
Entre 200 et 300 prisonniers survécurent au massacre, parmi lesquels Jacques Gélu, archevêque de Tours, qui réussit à s'échapper[1].
Environ 300 personnes furent tuées le 21 août, et pour les deux massacres réunis, le nombre total de morts était probablement proche de 2 500, voire jusqu'à 5 000[2].