Troubles de Montceau-les-Mines

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Date 1878-1885
Troubles de Montceau-les-Mines
Description de cette image, également commentée ci-après
Une du Monde illustré montrant les arrestations de mineurs et perquisitions menées par l'armée (11 novembre 1882)
Informations générales
Date 1878-1885
Lieu Saône-et-Loire
Belligérants
Drapeau de la France France
Police française
Armée française
Clergé local
Anarchistes
Bande noire
Internationale anti-autoritaire (?)
Mineurs
Forces en présence
Milliers Au moins des centaines
Pertes
Trois gendarmes (dont un maréchal des logis) grièvement blessés Inconnu
Plusieurs civils blessés

Les troubles de Montceau-les-Mines sont une série de mouvements sociaux et d'événements se déroulant à Montceau-les-Mines et plus largement dans une grande partie de Saône-et-Loire, entre 1878 et 1885.

Ces années sont marquées par une diffusion de l'anarchisme au sein de la population locale, en particulier chez les mineurs. Cette période voit l'apparition du mouvement syndical en Saône-et-Loire, alors associé à ce mouvement politique dans la région. Elle est caractérisée par une violence politique entre l'État français, les mineurs et travailleurs anarchistes de la région, dont un certain nombre rejoignent la Bande noire.

En 1878, le bassin houiller de Blanzy est sous contrôle financier et politique de la famille Chagot depuis plus de cinquante ans. Cette famille possède les houillères et emploie des milliers de mineurs : femmes, hommes et enfants, dans des conditions de travail et de vie généralement[1] très dures, pour assurer sa propre prospérité économique et sociale.

Aidé par le clergé local, qui surveille les travailleurs récalcitrants ou républicains, socialistes et anarchistes, Léonce Chagot, maire de Montceau-les-Mines et directeur de l'entreprise, peut assurer son contrôle sur la région. Maire depuis la fondation de la ville, il est néanmoins battu aux élections municipales de Montceau-les-Mines en 1878. Cette défaite électorale s'accompagne d'une grève subite lancée par les mineurs qui est réprimée par l'armée et s'interrompt aussi subitement qu'elle ne commence. Certaines autorités françaises estiment alors qu'il s'agit d'une grève lancée par l'Internationale anti-autoritaire, principale organisation anarchiste de la période, tandis que pour d'autres il s'agirait d'un mouvement autonome et local sans réel lien avec cette organisation.

Après la répression de la grève de 1878 par l'armée, les mineurs commencent à se rassembler dans une ou plusieurs sociétés secrètes anarchistes, éventuellement liées aux premières chambres syndicales en cours de fondation, qui commencent à se radicaliser. Ces sociétés secrètes, connues sous le nom de Bandes noires, visent alors les symboles de l'Église catholique et menacent le clergé en demandant le renvoi du prêtre du Bois-du-Verne, accusé d'espionner et de faire renvoyer les ouvriers qui lui déplaisent.

Pendant l'été 1882, un rapport de police signale qu'un délégué de Montceau-les-Mines se trouverait à Genève auprès de membres de la branche de la Fédération jurassienne au sein de l'Internationale anti-autoritaire comme Élisée Reclus ou Varlam Tcherkezichvili. Lors de leur discussion, il aurait soutenu que la révolution anarchiste mondiale serait lancée par la France le lendemain en commençant à Montceau-les-Mines et se serait plaint du fait qu'il ne serait pas soutenu par l'organisation.

Deux jours plus tard, un groupe pille une armurerie, les armes et les explosifs récupérés sont transférés à des centaines de mineurs. Ces derniers se dirigent vers la chapelle du Bois-du-Verne et l'incendient. Ils essaient de marcher sur les villages environnants mais s'interrompent en cours. L'armée intervient le lendemain et les autorités arrêtent des centaines de mineurs : une trentaine sont mis en procès en octobre 1882. Dans le même temps, la Bande noire poursuit ses attentats et commence à cibler des personnes en plus de symboles. Les autorités françaises sont préoccupées à l’idée que le procès se poursuive à Chalon-sur-Saône, surtout que le début des attentats de Lyon de 1882-1883 les effraie encore davantage. Ils demandent alors l'ajournement et le déplacement du procès. Pendant ce temps, un vaste mouvement répressif débute contre les anarchistes en France, en particulier à Lyon avec le procès des 66, où les anarchistes de Lyon sont suspectés d'avoir soutenu les troubles de Montceau-les-Mines.

Entre 1883 et 1884, la Bande noire poursuit ses attaques dans la région, avec une violence croissante. Les cibles sont visées suivant deux méthodes différentes selon l'historien Emmanuel Germain : s'il s'agit d'un informateur supposé de la police, il est épargné (malgré des attentats parfois spectaculaires), dans le but probable d'intimider les informateurs potentiels. Au contraire, les cibles « bourgeoises », comme l'ingénieur Michalowski, qui collabore dans les enquêtes de la police, seraient ciblées avec une claire volonté de les tuer, selon Germain. Malgré cela, aucun mort n'est à déplorer durant toute cette période sur les dizaines d'attentats commis. En 1884, l'arrestation d'une dizaine de membres potentiels entraine le ralentissement puis à la disparition des attaques.

L'ensemble de ces troubles s'inscrit dans l'histoire plus large de l'anarchisme, du mouvement ouvrier, de la propagande par le fait, du bassin houiller de Saône-et-Loire. De nombreuses questions subsistent à propos de ces troubles : les mineurs étaient ils devenu anarchistes de manière autonome ou bien, au contraire, étaient ils reliés à des organisations anarchistes comme l'Internationale anti-autoritaire ?

Contexte

Situation des mineurs de Montceau-les-Mines

Carte des concessions houillères en Bourgogne :
1. Sincey-lès-Rouvray ;
2. Polroy ;
3. Chambois ;
4. Concessions du bassin d'Épinac ;
5. Aubigny-la-Ronce ;
6. Decize ;
7. Verneuil ;
8. Le Creusot (bassin de Blanzy) ;
9. Autres concessions du bassin de Blanzy dont Montchanin et Longpendu ;
10. La Dheune ;
11. Vellerot ;
12. Forges ;
13. Les Petits Châteaux ;
14. Pully ;
15. Grandchamp ;
16. Saint-Laurent-en-Brionnais ;
17. Les Moquets ;
18. La Chapelle-sous-Dun ;
19. Montreuillon, Montigny-en-Morvan et Blismes;
20. Menessaire ;
21. Reclesmes ;
22. Uxeau et Toulon-sur-Arroux.
  • Concessions
  • Indices de houille
  • Limites de concessions
  • Limites départementales

La région environnant Montceau-les-Mines, Blanzy, Épinac, Le Creusot, Montchanin ou encore Perrecy-les-Forges fait partie du bassin houiller de Saône-et-Loire[2]. La région est occupée par des activités minières depuis au moins le début du XVIe siècle, mais voit une industrialisation importante à partir du XIXe siècle [2]. Au début de ce siècle, la famille Chagot, qui descend du marchand de vins de Louis XVI, décide d'investir son capital dans la région en reprenant les mines et en les industrialisant[2]. Grâce à ce soutien financier important, la famille, d'abord d'un milieu aisé mais sans appartenir à la grande bourgeoisie, en vient à intégrer le « grand capitalisme », selon l'historien Robert Beaubernard[2].

Parallèlement à ces développements propres à l'évolution du capitalisme en France, la ville de Montceau-les-Mines est créée ex nihilo pour favoriser l'exploitation minière et le regroupement de la population ouvrière dans la zone où se trouvent les mines[2]. De nombreux travailleurs se déplacent pour s'y installer dans l’espoir de trouver un emploi et sont employés dans les mines[2]. De plus, la famille Chagot commence à occuper des postes politiques et en vient ainsi à exercer un contrôle politique et financier important sur la région[2]. En réalité, dès sa fondation, Montceau-les-Mines est dirigée par Léonce Chagot, neveu du précédent patron, lui-même député de Saône-et-Loire, élu comme premier maire de la ville en 1856[3].

Les conditions de travail et de vie pour les mineurs des mines de la Compagnie houillère de Blanzy, dirigée par la famille Chagot, sont parfois très dures[3]. Le travail commence généralement vers 12 ans, la journée de travail peut commencer à partir de 4 heures du matin et les mineurs descendent 10 heures par jour dans les mines pour en tirer le charbon ; les femmes, y compris veuves et célibataires, travaillent dans la mine mais ne sont pas envoyées au fond de celle-ci[3]. Les protections contre les accidents, comme les explosions de grisou, sont inexistantes et plus de quatre cents mineurs sont tués jusqu'à la période des troubles, un « chiffre énorme », selon Beaubernard[3].

La famille Chagot, qui gère l'urbanisme de la ville comme elle le souhaite, décide d'y mettre en place des structures paternalistes. Il est estimé que pendant la période des troubles, 6 500 mineurs et mineuses travaillent dans la mine, une partie substantielle de la ville repose donc sur le soutien financier de l'entreprise et la famille[3]. Par ailleurs, les écoles de la ville sont tenues par l'entreprise, ce qui lui permet d'éduquer les enfants de mineurs et d'avoir ainsi des générations de main-d'œuvre se succédant dans ses mines[3]. Politiquement, les Chagot, et en particulier Léonce Chagot, sont décrits comme bonapartistes par le préfet de Saône-et-Loire, mais il est plus vraisemblable qu'ils soient des conservateurs revendiqués prêts à soutenir n'importe quel régime à condition qu'il serve leurs profits et n'interfère pas avec leurs intérêts économiques[3].

Pour assurer leur contrôle sur les mines et les esprits, les Chagot adoptent une théologie politique qui les présente comme des patrons de droit divin. Ils utilisent le christianisme social pour donner quelques avancées sociales et ainsi calmer les revendications qui pourraient naître dans la mine[2],[3]. Ils s'appuient particulièrement sur le clergé local, qui est par exemple impliqué dans des activités de surveillance à leur compte, afin de repérer quels mineurs seraient républicains, socialistes ou anarchistes, et ainsi les faire renvoyer[4].

Naissance et développement de l'anarchisme

Internationale anti-autoritaire et groupes anarchistes au début des années 1880[5],[6],[7].

Tandis que la situation à Montceau-les-Mines connait une accélération de l'industrialisation et de l'exploitation des mines au cours du XIXe siècle, cette situation n'est pas propre à la région. Le développement du capitalisme voit la formation de plusieurs idéologies et mouvements politiques qui lui sont opposés, en particulier l'anarchisme, le marxisme et le socialisme[8]. Les anarchistes défendent la lutte contre toutes les formes de domination perçues comme injustes, parmi lesquelles on trouve la domination économique, avec le développement du capitalisme[9]. Ils sont particulièrement opposés à l'État, vu comme l'institution permettant d'entériner un bon nombre de ces dominations au travers de sa police, son armée et sa propagande[10]. À la différence des marxistes, qui pensent que pour atteindre le communisme, où tous les biens sont possédés en commun, il faudrait conserver l'État un certain temps, une phase supposément transitoire désignée sous le nom de dictature du prolétariat. Les anarchistes comme Bakounine pensent cette phase transitoire très problématique et menant vers la dictature[8]. Les oppositions théoriques à ce sujet, entre autres, et personnelles entre Bakounine et Marx voient ce dernier faire exclure les anarchistes de la Première Internationale au congrès de La Haye (1872)[8]. Celui-ci se regroupe avec d'autres anarchistes et fonde l'Internationale anti-autoritaire, une fédération cherchant à rassembler les anarchistes et leur permettre d'agir et de penser ensemble. L'une de ses branches importantes est la Fédération jurassienne, fondée dans le Jura suisse et qui essaime autour de sa région[8].

Photographie policière d'Antoine Perrare, un ancien communard et membre de l'Internationale anti-autoritaire par Alphonse Bertillon (fichier anthropométrique des anarchistes, 1894)

La région lyonnaise devient vite un pôle important de l'anarchisme[11]. Ils y forment une Fédération révolutionnaire lyonnaise plus ou moins informelle, les autorités françaises interdisant l'organisation la rendant donc clandestine[11],[12]. Du fait de la proximité du Rhône et de la Suisse, les deux entretiennent des liens étroits, par exemple des exilés de Lyon comme Antoine Perrare s'installent en Suisse[11],[13].

Grève de 1878

Prémices

En 1877, alors que le Second Empire est un souvenir de presque une dizaine d'années, un premier changement dans l'aspect politique visible de la région se manifeste. En effet, un candidat républicain, Jean Baptiste Philippon, est élu à la mairie de Saint-Vallier[14] en remplacement de Jules Chagot décédé peu de temps avant.

Aux élections législatives de 1877, la même situation se reproduit et aux élections municipales de janvier 1878, Léonce Chagot est battu par le docteur Jeannin, un républicain, qui arrive à la mairie avec sa liste, élue en intégralité : il met ainsi fin aux vingt-deux ans de règne de la famille Chagot sur la mairie[14].

La grève de Montceau-les-Mines : une grève rapide réprimée par l'armée

Rapport de police signalant l'activité de l'anarchiste Balivet dans la région (Archives de la préfecture de police de Paris - Ba 185 - courtoisie d'Archives anarchistes)

Dans la nuit du 27 au 28 février 1878, un rassemblement de mineurs tente d'empêcher les autres d'aller travailler ; neuf d'entre eux sont arrêtés et la presse écrit dans ses premiers rapports que « tout paraît calme »[15]. La gendarmerie est déployée autour des puits de mine pour surveiller les grévistes et la reprise du travail[16]. Au soir du 28, la grève s'est déjà étendue et des mineurs tentent de délivrer les personnes arrêtés de force. L'armée est envoyée sous la forme d'un bataillon d'infanterie qui rejoint les huit brigades de gendarmerie déployées sur place[17]. Dans le même temps, de graves troubles agitent Épinac[17].

Armée déployée à Montceau-les-Mines en octobre-novembre 1882, Le Monde illustré

Le soir du 1er mars, la grève est « à peu près complète » à Montceau-les-Mines[18]. Dans les deux semaines qui suivent, la grève se répand dans le bassin houiller, différents affrontements entre l'armée, la police et les mineurs ont lieu. Elle s'interrompt subitement sans raison apparente, deux semaines après son début[14]. Elle est marquée par une intervention brutale de l'armée française, appelée par le préfet, qui parvient à « restaurer l'ordre »[4].

Responsabilités et analyses de la grève

Armée déployée à Montceau-les-Mines en octobre-novembre 1882, Le Monde illustré

Les autorités françaises, qui cherchent à découvrir la cause précise de la grève, remarquent la présence de plusieurs anarchistes de l'Internationale anti-autoritaire, comme Balivet, anarchiste évoluant à Lyon[19], suspecté de prendre en charge des transferts de fonds entre l'Internationale et les grévistes[20]. Cependant, l'agent qui remarque Balivet nuance son avis dans un rapport ultérieur et soutient qu'il ne peut prouver de manière décisive l'intégration de l'Internationale dans la grève et qu'il s'agirait plutôt de liens personnels de militant à militant dans un mouvement principalement pensé et organisé dans la région par des mineurs[21].

Le préfet, Hendlé, lui-même républicain anticlérical peu favorable à Léonce Chagot et son ultra cléricalisme (ce qui influence peut-être sa lecture de l'affaire[14]) envoie un rapport rassurant à Paris après la fin de la grève, où il soutient que c'est une affaire sans conséquences et sans lendemain[14]. Au contraire, le procureur de Saône-et-Loire présente une vision différente, où il suppose que l'Internationale anti-autoritaire se situe derrière ces événements, soutenant que les allées et venues de plusieurs anarchistes dans la région sont préméditées et qu'il s'agirait éventuellement d'une grève lancée par l'Internationale anti-autoritaire pour « tâter le terrain et préparer pour plus tard des mouvements plus sérieux »[22].

La Bande noire

La Marianne : Proto-Bande noire et propagande par le fait

Titres de presse de la première période de presse anarchiste lyonnaise (1882-1884), dans l'ordre : Le Droit social, L'Étendard révolutionnaire, La Lutte, Le Drapeau noir, L'Émeute, Le Défi, L'Hydre anarchiste, L'Alarme et enfin Le Droit anarchique. La Bande noire publie ses communiqués dans l'Étendard révolutionnaire par l'intermédiaire de Bordat.

Au moins à partir de la défaite des travailleurs montcelliens pendant cette grève et alors que la présence de l'anarchisme commence à être documentée dans la région, une ou plusieurs sociétés secrètes se forment parmi les mineurs du bassin[4]. Ce ou ces groupes reprennent une série d'éléments issus de la tradition républicaine, le principal se nomme La Marianne. Cela tend à indiquer qu'au départ, ils ne sont pas nécessairement anarchistes mais plutôt consacrés à défendre la jeune Troisième République, soutenant ainsi Jeannin contre Léonce Chagot dans leur conflit local[4].

La Marianne reprend une série d'éléments issus de la tradition des sociétés secrètes ; il s'agit d'un groupe fermé où l'on entre par cooptation, des signes de reconnaissance spécifiques et secrets sont partagés par les affiliés. Il existe aussi des cérémonies d'initiation particulières, bien que ces récits ne soient pas toujours fiables[4]. L'historien Emmanuel Germain considère que l'ensemble de ces éléments tend à montrer que la Bande noire a des origines ancrées dans la tradition républicaine et plus largement des sociétés secrètes pré-anarchistes à l'instar du carbonarisme[4]. Outre le carbonarisme, spécifique à la situation italienne, des références plus proches existent, comme le comité de la rue Grôlée, à Lyon, une organisation secrète républicaine radicale fondée dans les premiers instants de la Troisième République et essaimant sur une partie du territoire français[23],[24],[25],[26]. L'une de ses figures[23], Favier, rejoint l'anarchisme et l'Internationale anti-autoritaire à Lyon après l'échec de ce comité[27].

En parallèle avec ces développements locaux, les anarchistes développent la stratégie de la propagande par le fait, visant à transmettre les idées anarchistes par l'action directement, sans passer par le discours. Ils espèrent entraîner la Révolution grâce à des actions incitant le peuple à se révolter, comme en lançant des révoltes ou en assassinant des personnalités politiques ou financières[28]. Des figures de l'anarchisme développent cette stratégie amplement, comme Pierre Kropotkine, Errico Malatesta, Andrea Costa, Carlo Cafiero et surtout Johann Most[29]. En 1879, elle est adoptée par le congrès de la Fédération jurassienne de La Chaux-de-Fonds, elle est discutée deux ans plus tard par le premier congrès exclusivement anarchiste en France, le congrès de Paris, en mai 1881[28]. Elle reçoit une nouvelle centralité au Congrès international de Londres, en juillet 1881[28].

En 1881, le premier attentat de telle nature en France, l'attentat de Saint-Germain-en-Laye, échoue à détruire la statue d'Adolphe Thiers qu'il visait[30].

Été 1882 : rendez-vous potentiel et incendie de la chapelle du Bois-du-Verne

Armée occupant l'école des Sœurs à Bois-du-Verne, L'Illustration (4 novembre 1882)

Le clergé local, personnifié en la personne du prêtre Gauthier du Bois-du-Verne, cherche à trouver les affiliés à la Bande noire et les ouvriers qui ne défendraient pas les mêmes opinions politiques que Léonce Chagot. Toute dissension politique peut être punie par le renvoi, cela attire l'inimitié de la Bande noire qui envoie des lettres de menaces à l'évêché au sujet de Gauthier et à celui-ci directement[31], comme lorsqu'il reçoit[4] :

Citoyen curé Gauthier, […] Si tu n'as pas quitté le pays dans quarante-huit heures, nous te ferons ton affaire. On pourrait bien te sortir de ton écurie avec quelques grains de plomb dans la tête. La Bande Noire.

En plus du prêtre Gauthier, les sœurs de Montceau-les-Mines, dirigées par sœur Joseph, forment un véritable « service de renseignements ». Elles sont selon l'abbé Derain, chargées de régler les mariages, l'éducation des enfants, la surveillance des opinions politiques, morales, sexuelles : sœur Joseph est remarquée comme particulièrement « autoritaire »[31]. Cette attitude et cette importance du clergé et de la religion dans les structures de contrôle désignées sous l'appellation de « système Chagot », donnent à la Bande noire une franche orientation anticléricale[4],[31].

Dès le début de l'été 1882, plusieurs attaques à la dynamite sont faites sur des croix de la région, témoignant de cette opposition et de l'entrée en mouvement de la Bande noire, par exemple dans le quartier des Alouettes à Montceau-les-Mines[4],[31].

Page du rapport concernant les interventions du délégué de Montceau-les-Mines (Archives départementales du Rhône - 4 M 307 - courtoisie d'Archives Anarchistes)

Selon un rapport de la police française en Suisse remarqué par le site Archives Anarchistes et concernant la réunion internationale anarchiste tenue les 13 et 14 août 1882 à Genève, un délégué de Montceau-les-Mines sous le nom de Girardet fils se serait présenté à cette réunion où se seraient aussi trouvés de nombreux anarchistes de l'Internationale anti-autoritaire[32]. Après une discussion qui se serait tenue sur l'imminence de la révolution anarchiste dans chaque pays, chaque délégué donnant l'état des forces du mouvement anarchiste et leurs possibilités d'action, Eymerich, délégué de Marseille et Varlam Tcherkezichvili auraient débattu de quel pays entre la France et la Russie verrait la révolution anarchiste arriver en premier[32]. Ce dernier ayant soutenu que la révolution arriverait sous deux mois en Russie grâce aux nihilistes, qui feraient sans conteste une révolution anarchiste, le délégué de Montceau-les-Mines se serait levé et aurait déclaré les propos suivants, où il manifeste un certain dépit pour la Fédération Jurassienne, avant de s'entretenir en secret avec Tcherkezichvili et Georges Herzig[32] :

Ce n'est pas dans deux mois que la France donnera le signal de cette révolution : C'est demain. Chargé de m'enquérir si les principales villes de France sont prêtes à la faire, cette révolution, qui aura l'honneur d'être inaugurée par Montceau-les-Mines, je regrette de voir que les organisations, de part et d'autre, sont loin de répondre à notre espoir.
[Discours visant à la modération d'Élisée Reclus, une figure centrale de la Fédération Jurassienne, puis réponse par le délégué de Montceau :] Les mineurs de Montceau-les-Mines vous prouveront avant peu qu'il ne faut pas tant de préparatifs que ça pour déchaîner la Révolution sociale.

Scène d'émeute dans la chapelle du Bois-du-Verne le 15 août 1882.

Dans la nuit du 14 août 1882, un groupe de personnes tente de faire exploser une statue de la Vierge Marie[31]. Le lendemain, 15 août 1882, est une fête importante dans l'Église catholique, étant celle de la Vierge Marie. C'est aussi un fête politique, Napoléon ayant fait inventer un certain saint Napoléon dont la fête est célébrée le jour de sa naissance, le 15 août[31]. Il s'agit donc à la fois d'une fête religieuse catholique importante et de la fête nationale du Premier et du Second Empires[31].

Le 15, donc, à la tombée de la nuit, des centaines de mineurs se rassemblent. Un groupe mené par un manouvrier du nom de Devillard se rend à l'armurerie Beaujard du lieu-dit Champ du Moulin et la pille ; ils mettent la main sur une cargaison d'armes, surtout des revolvers, et d'explosifs[4],[31]. Ils rejoignent ensuite les autres mineurs au Bois-du-Verne et distribuent les armes et les explosifs qu'ils viennent de saisir[4]. Le groupe désormais armé reflue ensuite vers la chapelle du Bois-du-Verne, avec une échelle ils montent sur la rosace de l'édifice, y déposent une charge de dynamite, puis la font exploser[31]. Ils parviennent ensuite à entrer et la pillent, l'attaquant à la hache et détruisant de nombreux éléments du mobilier religieux, y compris l'autel[31]. Dès les premières explosions, de nombreux autres mineurs sortent des bois et rejoignent ce premier groupe[4],[31].

Croix du quartier de l'Alouette détruite par une explosion de dynamite de la Bande noire, L'Illustration (4 novembre 1882)

Pendant ce temps, le prêtre Gauthier dîne en compagnie d'un notable de Montceau-les-Mines ; il est averti par le marguillier alarmé qui vient lui annoncer le pillage qui est mené et le fait qu'une équipe composée de plusieurs personnes serait en train de l'attendre pour mettre la main sur lui lors de son retour chez lui[31]. Il décide alors de s'enfuir, se dissimule comme un mineur et disparaît[31]. Sa fuite provoque la colère des membres de la Bande qui l'attendent, et ce groupe se rabat sur la maison occupée par les religieuses, ils commencent à y pénétrer en éclatant les vitres et les portes[31]. Les sœurs se réfugient dans leur oratoire et prennent la communion, pensant qu'elles vont alors être tuées[31]. Malgré cette peur, le groupe aurait considéré que se saisir ou tuer « des femmes » serait infamant, et il rebrousse chemin en les épargnant[31]. Il est alors vers une heure du matin[31]. Deux gardes de la mine se rendent compte de ce qui est en train de se produire et décident de se cacher par peur d'être aussi saisis[31]. De manière intéressante, les émeutiers ne s'attaquent pas à la maison des Frères, attenante à celle des Sœurs ; ce qui aurait peut-être été un choix conscient après qu'un émeutier aurait lâché de « laisse[r] tranquille ces pauvres cons... ils sont aussi esclaves que nous »[31].

À Bois-du-Verne, le groupe fait alors entre 250 et 300 personnes[31], c'est-à-dire une proportion déjà notable de la population de Montceau-les-Mines : entre 5 et 15% de la ville se trouve dans la rue. Ils reviennent vers la chapelle vers deux heures du matin, y entassent les bancs, les portes, les confessionnaux, avant d'incendier l'ensemble[31]. Ils commencent ensuite à marcher sur les villages environnants avec un drapeau rouge en tête, en criant[4] :

Vive la Sociale ! Mort aux bourgeois !

Cependant, le groupe en marche constate que les villages ne bougent pas. Ils s'éparpillent alors sur le chemin de Blanzy et disparaissent[4].

Dès le lendemain, les troupes françaises sont sur place avec l'armée et de nombreuses brigades de gendarmerie[4],[31]. Les autorités arrêtent des dizaines de personnes suspectées d'avoir participé au rassemblement du 15[4], cela n'empêche pas les anarchistes de viser la chapelle du Magny quelques jours plus tard, sur laquelle des affiches révolutionnaires sont placardés dans la nuit[31].

Automne-Hiver 1882 : répercussions nationales et internationales, poursuite des attentats

Premier procès de la Bande noire avant son déplacement à Riom, L'Illustration (4 novembre 1882)

L'affaire, qui a alors un certain retentissement, est discutée dans la presse anarchiste, qui soutient les mineurs et défend qu'il s'agirait d'un mouvement sans lien avec aucune organisation anarchiste, les mineurs ayant « instinctivement » été tentés par l'anarchisme et le désir de mener la Révolution sociale prônée par les anarchistes[4]. Le Révolté de Jean Grave se plaint du fait que les mineurs n'auraient pas mené leur action jusqu'au bout, ce qui aurait supposé de ne pas épargner les bourgeois[31]. Selon certains membres de l'Internationale anti-autoritaire, ce choix aurait été fait sans lien avec eux ; une position remise en question par Beaubernard, qui interroge les liens entre les anarchistes de l'Internationale et ceux de Montceau-les-Mines, en particulier autour de deux villes, Lyon et Genève[31]. Toussaint Bordat, une figure de l'Internationale anti-autoritaire à Lyon, se déplace dans la région pour faire le lien avec la presse anarchiste de Lyon, en particulier l'Étendard révolutionnaire[31].

Le 18 octobre 1882, le procès des 23 accusés pour l'action de la nuit du 15 au 16 septembre commence devant la cour d'assises de Saône-et-Loire à Chalon-sur-Saône[31]. Les noms et les âges de ces 23 accusés d'être membres de la Bande noire et responsable des attaques sont les suivants[31] :

Jean Viennet, 47 ans ; François Juillet, 25 ans ; Jean-Marie Brelaud, 26 ans ; Léonard Demesple, 20 ans ; Charles Spenlhaüer, 21 ans; Etienne Garnier, 23 ans; Pierre Lautrev, 25 ans; Jean-Marie Laugerette, 20 ans; Eugène Devillard, 21 ans ; Claude Loriot, 21 ans ; Claude Château, 21 ans ; Claude Gillot, 25 ans ; Antoine Bonnot, 43 ans ; Charles Piller, 19 ans ; Louis Thomas, 20 ans ; Jean-Marie Livet, 17 ans ; Louis Chofflet, 26 ans ; Benoit Virot, 17 ans ; Jean-Marie Durix, 18 ans ; Jean Breuzot, 20 ans ; Claude Martin, 18 ans ; et François Suchet, 17 ans.

Représentation romancée de l'attentat de l'Assommoir dans le Monde illustré (11 novembre 1882).

Le procès s'ouvre dans une grande terreur de la part des autorités, car, entre temps, la Bande noire entreprend une vaste série d'attentats. Elle cible les croix de Gourdon (13 septembre), de Pouilloux (2 octobre), de la Ragée (10 octobre), de la dynamite est aussi déposée devant la résidence des sœurs de Sanvignes-les-Mines à Génelard (13 octobre) et une explosion détruit les vitraux de l'église de Saint-Vallier le lendemain[31]. Le 12 septembre et le 12 octobre, un maître mineur et un certain Gardenet se font tirer dessus et survivent[31].

Attentat sur un bureau de recrutement à Lyon, le 22-23 octobre 1882, L'Illustration (4 novembre 1882)

Cinq jours après le début de leur procès, les attentats de Lyon de 1882-1893 débutent avec l'attentat de l'Assommoir et dès le lendemain de cette attaque, le procureur, qui a peur de poursuivre le procès à cet endroit, en particulier pour les jurés, demande à ce qu'il soit ajourné et déplacé[31]. En parallèle avec ces développements, un important mouvement de répression commence en France contre le mouvement anarchiste. Un événement marquant est le procès des 66, un procès visant une soixantaine d'anarchistes à Lyon accusés d'appartenir à un complot (incluant les troubles de Montceau-les-Mines) et d'autres accusations[4]. Leur procès, qui a été ajourné et déplacé à Riom, ouvre le 14 décembre 1882, à son issue les peines sont les suivantes[31] :

Devillard : 5 ans de prison, Viennet : 3 ans, Loriot, Juillet, Demesple, Garnier : 2 ans, Château, Chofflet et Spenlhaüer 1 an.

1883-1884 : la « guerre sociale » de la Bande noire

Manifeste des anarchistes dijonnais (François Monod ?) saisi au domicile de Pierson (?), un habitant de Montchanin suspecté d'être membre de la Bande noire (AD de Saône et Loire - 2 U 707 - courtoisie d'Archives Anarchistes)

À partir de 1883, la Bande noire engage une véritable « guerre sociale »[4]. Aidée et soutenue par des réseaux au sein de la population de la région, elle est capable de se déployer sur le territoire et d'agir[4]. Selon Germain, elle reprendrait sa dichotomie, d'une part en épargnant les informateurs supposés, dont la maison serait souvent visée par des attentats à la dynamite mais comportant de petites charges létales. Cela suggère l'intérêt de la Bande noire à ne pas les tuer mais plutôt à les effrayer (ainsi et d'autres informateurs potentiels). Les cibles plus bourgeoises, seraient elles visées avec une nette intention de les assassiner[4].

Une de ces cibles, l'ingénieur de la mine Michalowski, qui accepte de faire des expertises d'explosifs pour le parquet de Charolles dans les enquêtes concernant la Bande noire, survit à trois attentats qui cherchaient très certainement à l'assassiner. L'un d'entre eux fait exploser l'édifice où il se trouve et voler en éclats les trente-huit fenêtres du bâtiment[4],[33]. Malgré ces violentes attaque aucun mort n'est à signalé pendant toute la période[4].

D'autres cibles voient des coups de feu être tirés dans leurs fenêtres ou de la dynamite jetée chez elles. Les attaques suivent souvent le même modus operandi : elles se déroulent dans la nuit de samedi à dimanche[4],[33].

Cette orientation est revendiquée par les affiliés ; qui assument pleinement leur identité anarchiste en écrivant au journal Le Révolté (alors une publication majeure de l'anarchisme en France) et en signifiant qu'ils souhaitent interrompre les attaques contre les symboles de l'Église catholique pour se recentrer sur la lutte contre la bourgeoisie[4]. Ils écrivent[4] :

Instruits de l'expérience du passé, ce n'est plus à de simples croix et autres morceaux de pierre que nous voulons nous attaquer cette fois-ci. Nous comprenons que ces emblèmes d'une religion morte, ne sont plus d'un grand danger pour nous ; écrasons cette infâme bourgeoisie qui nous exploite et leur sert d'appui, et la vieille société corrompue qui nous opprime, attaquée dans ses bases, tombera d'elle-même, entraînant avec elle la pourriture cléricale [...]

Littérature anarchiste saisie au domicile de Briut (?), un habitant de Sanvignes-les-Mines suspecté d'être membre de la Bande noire (AD de Saône et Loire - 2 U 707 - courtoisie d'Archives Anarchistes)

Sur ces deux années, des dizaines d'attentats se succèdent dans la région : sur toute la période et les actions de la Bande, on compte cinq blessés, dont quatre graves, mais aucun mort[4]. En 1884, l'informateur de police Brenin parvient cependant à dénoncer un certain nombre de membres potentiels de la Bande en dénonçant Jean Gueslaff accusé de préparer un attentat. Ce dernier dénonçant de nombreux complices présumés et une dizaine sont arrêtés, jugés et condamnés lors du deuxième procès de la Bande noire[4],[33].

Conséquences

Naissance du syndicalisme en Saône-et-Loire et situation du mouvement anarchiste

Pendant toute la période des troubles, les mouvements syndicaux se forment en Saône-et-Loire[4]. La Bande noire, en particulier, entretient des liens nombreux avec les chambres syndicales anarchistes qui se forment alors dans la région. L'un des principaux noms est Jean-Baptiste Dumay, impliqué dans la fondation de la chambre syndicale du Creusot en 1880 et accusé par Chagot[Lequel ?] d'être une sorte de « leader nihiliste » de la Bande noire[4]. En réalité, il n'est pas en accord avec les actions de la Bande noire et est un socialiste réformiste. Il n'est pas suivi par les chambres syndicales de Montceau-les-Mines et des environs[4].

De manière générale, les chambres syndicales de Montceau-les-Mines et ses environs sont fréquemment suspectées d'être de forts soutiens de la Bande noire[4]. Il semble que l'initiative des anarchistes de la région dans les années 1880-1885 est d'avoir essayé de fonder un large réseau, les anarchistes de Saône-et-Loire sont ainsi en lien avec ceux de Dijon, dont la figure principale à cette période est François Monod, de Lyon et Toussaint Bordat. Il s'agit pour eux d'essayer de faire un « tissu » propre à propager les idées et pratiques anarchistes en Bourgogne-France-Comté actuelle[4]. Germain décrit ainsi la situation suivant la période des troubles pour la présence anarchiste en Saône-et-Loire[4] :

Si l'on recoupe les comptes-rendus des diverses réunions qui ont lieu en 1885, on peut penser qu'il existait des groupuscules d’inspiration anarchiste dans les localités suivantes : Essertenne, Torcy, Montchanin, Blanzy, Écuisses, Le Creusot et bien sûr Montceau-les-Mines. Cette construction est relativement éphémère, car à la fin de l'année 1885, Cottin et Royer, deux des initiateurs de cette ébauche de fédération, appellent à voter pour la liste républicaine du Creusot. Cette défection porte un rude coup au mouvement qui n'inquiète désormais plus les autorités. Cette épopée révolutionnaire trouve son dénouement avec la mort de Michaud, dernier homme important de « l'époque des bandes noires ». Gravement malade, il reçoit régulièrement la visite de ses compagnons. [S]es funérailles, le 27 juillet 1887, sont l'occasion pour ses compagnons de se « manifester dans la sphère publique ».

Sources primaires

Références

Bibliographie

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