Aborigènes de Tasmanie

peuples autochtones de l'État insulaire australien de Tasmanie From Wikipedia, the free encyclopedia

Les Aborigènes de Tasmanie (nom aborigène : palawa) sont un peuple indigène d'Australie vivant dans l'état de Tasmanie.

Drapeau de la Tasmanie Tasmanie 30186 (2021)
Diaspora inconnu
Faits en bref Tasmanie, Diaspora ...
Aborigènes de Tasmanie
Palawa
Description de cette image, également commentée ci-après
Photo des quatre derniers aborigènes tasmaniens non-métissés vers 1860 ; Truganini, la dernière survivante est assise à droite.
Populations importantes par région
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Diaspora inconnu
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Présents depuis 40 000 ans, séparés du continent australien par la montée des eaux il y a 12 000 ans, leur système social est organisé autour de groupes familiaux regroupés en clans, eux-mêmes constitués en nations. Au moment de l'arrivée des Européens en 1803, la population est estimée à environ 5 000 personnes. Un violent conflit entre Européens éleveurs et Aborigènes nomades conduit à leur quasi-disparition. Les 200 survivants sont déportés dans un établissement spécial en 1832 puis à l'ancien bagne d'Oyster Cove. La dernière aborigène de plein sang, Truganini, décède en 1876.

Cependant une communauté métisse s'est développée dans les îles du détroit de Bass, mais ne se voit reconnue comme telle qu'en 1973. C'est aussi à cette date qu'est créé le Tasmanian Aboriginal Centre (en), qui souhaite agir en faveur des droits fonciers, de la définition d'une identité aborigène et du retour des artefacts se trouvant dans les musées. Des droits de propriété sont reconnus en 1995, des critères de définitions de l'aboriginalité inscrits dans la loi, et des compensations attribuées en 2006. En 2021, 30 000 personnes, soit 5% de la population de Tasmanie, se déclarent aborigènes.

La culture des Aborigènes de Tasmanie est difficile à appréhender par manque de sources, mais des éléments liés à leur habitat, leur alimentation, leurs croyances et leurs rites funéraires ont pu être reconstitués. Ce n'est pas le cas de leurs langues originelles, qui sont remplacées par une langue construite, le palawa kani.

Histoire

Histoire pré-coloniale

La présence d'Aborigènes en Tasmanie est attestée depuis près de 40 000 ans[1]. Ils sont séparés du reste du continent australien il y a 12 000 ans lors d'une montée des eaux qui crée le détroit de Bass et isole l'île principale[2], qu'ils nomment Trouwunna[3].

Le système social comprend trois niveaux : le groupe familial, le clan et la nation.

Le groupe familial campe et cuisine autour d'un unique feu et, sur la côte ouest, occupe une seule hutte. Il est composé du mari, de la femme, des enfants et des proches, et parfois d'amis et d'autres parents. Le nombre de personnes dans le groupe semble varier de deux à onze. Les familles sont exclusivement monogames. Les hommes et les femmes se marient à la fin de l'adolescence, le mari et la femme ayant à peu près le même âge. Ils se remarient rapidement au décès d'un conjoint et les nouveaux partenaires assument la responsabilité des enfants issus d'unions précédentes. Il existe des interdictions parentales et des punitions pour les "mauvais" mariages et l'adultère et, bien que le divorce existe, l'infidélité, la jalousie et les enlèvements de femmes sont les principales causes de conflits violents[4],[5].

Territoires des nations aborigènes de Tasmanie
Territoires des nations aborigènes de Tasmanie

L'unité sociale de base, ou clan, est un groupe de familles qui se désignent par un nom particulier et sont connues sous ce nom par les autres. Le clan est exogame : l'épouse rejoint le clan de son mari et le considère comme le sien. Chaque clan est dirigé par un homme, généralement plus âgé que les autres, réputé pour être un chasseur ou un guerrier redoutable. Plusieurs de ces chefs, comme Mannalargenna, Tongerlongeter (en), Eumarrah (en) ou Towterer jouent un rôle central dans la résistance à la colonisation. Chaque clan est installé sur un territoire nourricier de 500 à 750 km2, dont les limites coïncident avec des éléments géographiques bien marqués comme des rivières, des lagunes ou des chaînes de montagnes. Chaque clan pratique également la chasse et la pêche sur les terres des autres clans, parfois avec leur permission, parfois sans. Certains clans se réunissent de manière saisonnière : sur la côte nord-ouest pour la chasse aux phoques et aux puffins ; près des mines pour l'extraction d'ocre ; à Moulting Lagoon (en) pour la collecte d'œufs de cygnes noirs et de canards ; à ce qui est maintenant Campbell Town et Ross pour la chasse aux kangourous ; à Recherche Bay pour la chasse aux phoques. Ces rassemblements sont célébrés par des chants et des danses cérémoniels[4],[6]. Chaque clan parcourt, lors de ses migrations annuelles, de 150 à 500 km[7]. Les estimations du nombre de clans au moment de la colonisation varient entre une cinquantaine et une centaine, et celles de la population convergent autour de 5 000 personnes[8].

Chaque clan fait partie d'une nation. Celle-ci peut être définie comme l'agglomération de clans qui vivent dans des régions contiguës, parlent la même langue ou le même dialecte, partagent les mêmes traits culturels, pratiquent généralement des mariages mixtes et ont un schéma de migration saisonnière similaire[9]. Il y a neuf nations, dont les noms aborigènes nous sont inconnus : Baie des Huitres ; Nord-Est ; Nord ; Big River ; Midlands du nord ; Ben Lomond ; Nord-Ouest ; Sud-Ouest et Sud-Est[10].

Histoire coloniale

L'île est découverte en 1642 par Abel Tasman, qui note des traces de présence humaine, mais ne rencontre personne. Le visiteur suivant est Marc Joseph Marion du Fresne, qui jette l'ancre le au sud-est de ce qui est maintenant Hobart. Le premier contact avec les Aborigènes se solde par un affrontement faisant des blessés des deux côtés[11]. En 1803 est installée une colonie pénale britannique à Risdon Cove (en), près de l'actuelle Hobart.

Attaque d'une ferme en 1828
Attaque d'une ferme en 1828

Des affrontements sporadiques se produisent, souvent dus à l'enlèvement de femmes et d'enfants aborigènes par les colons, mais restent limités jusqu'au début des années 1820. Le conflit s'intensifie à partir de 1824 lorsque des guerriers aborigènes résistent à l'expansion rapide des établissements agricoles sur leurs terres ancestrales. En 1828, les Britanniques proclament la loi martiale et, en 1830, tentent sans succès de chasser les Aborigènes des districts colonisés, lors d'une opération militaire appelée Ligne Noire. Au cours d'une série de « missions amicales » menées en 1830 et 1831, George Augustus Robinson obtient la reddition des derniers combattants.

La loi martiale est levée en . Les Aborigènes survivants sont déplacés hors de la Tasmanie continentale et relégués dans l'établissement de Wybalenna sur l'île Flinders. La population aborigène est réduite à 47 personnes lors de sa fermeture en 1847. Les survivants sont transférés à Oyster Cove, dans un ancien bagne délabré. En 1872, il n'y reste qu'une seule Aborigène de plein sang, Truganini, qui décède en 1876.

Le chirurgien Barnes, témoignant devant une commission parlementaire de la Chambre des communes, déclare que plus de la moitié des personnes décédées ne souffraient pas d'une maladie précise, mais du « mal du pays » – une affection de l'estomac déclenchée par le désir de retourner dans leur patrie. George Augustus Robinson a la même analyse : « Ils souffraient beaucoup d'irritation mentale : lorsqu'ils étaient malades, ils refusaient de s'alimenter et mouraient en délire. L'époux ou l'épouse, en deuil, tombait immédiatement malade et dépérissait rapidement. [12]»

Survie

Une société parallèle se développe à partir de 1812 dans les îles du détroit de Bass. Un accord est passé entre des chefs de clans comme Mannalargenna et les chasseurs de phoques installés sur les îles depuis 1798 : des femmes appartenant au clan ou enlevées à d'autres clans, sont échangées contre des chiens, de la farine et du thé. Elles sont, comme Woretemoeteryenner, fille de Mannalargenna, mariée à George Briggs, leur fille Dolly Dalrymple et leurs trois autres enfants ; ou bien comme Pleenperrenner, mère de six enfants avec l'écossais John Smith, les ascendants des Aborigènes d'aujourd'hui[13].

En 1830, environ 30 chasseurs de phoques, 50 femmes aborigènes et leurs enfants vivent sur l'île du Cap Barren, l'ile King, et l'île Hunter. Les hommes chassent le phoque, les femmes entrainent les chiens à chasser le kangourou, grimpent aux arbres pour attraper des opposums, et plongent pour recueillir varech et coquillages. Le déclin de la population de phoques amène les insulaires de l'est du détroit à s'orienter vers l'exploitation du puffin à bec grêle, en recueillant leur duvet, leur chair et l'huile contenue dans leur estomac, renouant ainsi avec la tradition des Aborigènes de l'île principale[14].

John Skinner Prout, Résidence des Aborigènes à Flinders Island
John Skinner Prout, Résidence des Aborigènes à Flinders Island

Une autre communauté insulaire se développe autour de Wybalenna. Au moment de sa fermeture en 1847, elle comprend une vingtaine d'adultes et 28 enfants. Ils sont répartis entre Gun Carriage Island où vit Lucy Beeton, Long Island, Tin Kettle Island, Preservation Island et Hunter Island[15]. Par ailleurs, Fanny Cochrane Smith  la dernière personne à parler une langue tasmanienne  et sa famille sont installés à Nicholls Rivulet (en) tandis que Dolly Dalrymple est à Perth[16].

Les insulaires souhaitent que les terres qu'ils occupent leur soient formellement attribuées, mais le gouverneur ne souhaitant pas reconnaitre officiellement une communauté aborigène, leur en accorde simplement la concession, tandis que des blancs peuvent acheter des parcelles dans les mêmes îles[17]. En 1890, le gouvernement nomme un missionnaire-instituteur pour s'occuper des 30 adultes et 80 enfants de la communauté. Celui-ci adopte un système répressif, identique à la politique alors mise en œuvre dans les autres parties de l'Australie, il veut remplacer la chasse aux puffins par la culture de petits lopins de terre et se heurte à la non-coopération des insulaires. Du fait de son alcoolisme et de ses menaces, les insulaires obtiennent son retrait en 1896 et fondent en 1897 l'Association des Insulaires pour tenter d'obtenir leurs droits à l'occupation de leurs terres[18].

Tasmaniens en 1906
Tasmaniens en 1906

En 1908, les 200 insulaires vivant sur l'île du Cap Barren se considèrent comme Aborigènes et tiennent à cette identité, même s'ils sont partiellement de descendance anglaise et n'ont pas tous la même apparence physique. Ils parlent un anglais parfois mêlé d'éléments d'anciennes langues tasmaniennes et ont gardé des pratiques culturelles secrètes. Par dessus tout, ils pensent que les terres que leur ont léguées leurs ancêtres sont une compensation pour leur exil forcé de leurs terres ancestrales[19]. Cette année-là l'île est rattachée à la municipalité de Flinders, sans qu'ils puissent y être représentés. Après leur grève des impôts locaux, une inspection gouvernementale rejette à nouveau l'idée d'un transfert officiel de la propriété des terres, et crée simplement une réserve administrée par le Ministère de l'agriculture, considérant en 1912 qu'il s'agit d'« un peuple indolent de par son ascendance aborigène[20]. » En 1929, lors de la crise économique mondiale, les travaux financés par le gouvernement sont payés10 shillings par semaine pour les blancs et 5 shillings pour les Aborigènes. Un médecin vient tous les trois mois pour surveiller l'épidémie de polio qui sévit en Tasmanie. La fin des années 1930 est très favorable à l'exploitation des puffins, et la population atteint 300 personnes[21].

En 1939, l'anthropologue Norman Tindale visite Cap Barren. En mesurant et analysant les caractéristiques physiques et mentales de ces métis, il pense pouvoir prouver qu'ils pourraient être absorbés dans la communauté blanche dominante sans dommages, une des craintes répandues alors. Son comportement est irrespectueux, tant envers les aînés qu'envers les enfants, dont il brise le tabou de la nudité[22].

Les insulaires commencent à cette époque à quitter Cap Barren, soit pour l'île Flinders, soit le plus souvent pour les villes de l'île principale comme Hobart, Launceston, Burnie ou Devonport, où ils travaillent dans les chemins de fer, les chantiers hydro-électriques ou les mines. En 1944, Cap Barren ne compte plus que 106 habitants et le gouvernement commence à s'interroger sur l'avenir de la réserve. En 1968, il cherche à s'appuyer sur les fonds fédéraux destinés au développement des communautés indigènes pour effectuer une relocalisation sur l'île principale de la cinquantaine d'insulaires restants, en offrant une prime de 25 000 dollars australiens. Mais sous la pression du gouvernement fédéral, la politique d'incitation au départ est remplacée par une politique de développement économique de l'île. De grands travaux sont entrepris et, en 1973, est créé un Conseil Insulaire, représentant les 90 habitants[23].

Renaissance

Cette même année 1973 est créé le Tasmanian Aboriginal Centre (en), qui souhaite agir en faveur des droits fonciers, de la définition d'une identité aborigène et du retour des artefacts se trouvant dans les musées. Le TAC devient l'une des plus importantes et plus influentes organisations aborigènes de toute l'Australie, grâce à des activistes comme Michael Mansell (en)[24]. L'objectif est d'être « reconnu par la Tasmanie blanche comme une communauté aborigène vivante. Non pas comme descendants, ni comme personnes partiellement aborigènes, mais comme Aborigènes à part entière[25]. »

La première action, à l'initiative des descendants de Fanny Cochrane Smith, est de réclamer le retour du squelette de Truganini, exhumé à la fin du XIXe siècle et exposé jusque dans les années 1950 au Tasmanian Museum and Art Gallery. Après des disputes juridiques, ses restes sont incinérés selon les rites coutumiers en [26].

Chevelure d'un aborigène tasmanien
Chevelure d'un aborigène tasmanien

Début 1977, Michael Mansell présente par surprise des artefacts indigènes à la reine Élisabeth II, en visite à Hobart. L'année suivante, le gouvernement crée un Groupe d'Études des Affaires Aborigènes, mais refuse d'accepter une continuité historique avec les Aborigènes présents sur l'île principale jusqu'à la fin de la Black War en 1832[27]. Une loi est présentée au Parlement en 1981, reconnaissant des droits partiels sur la terre, mais les laissant sous administration gouvernementale. La loi est rejetée par la Chambre haute[28]. En 1982-83, le TAC se joint au mouvement de protestation contre la construction de barrages sur les rivières Franklin et Gordon après la découverte de grottes anciennement habitées à Kutikina et à Deena Reena. Le projet de barrages est finalement abandonné et la zone classée parc national[29]. À la même période le TAC revendique et obtient en le retour pour crémation des restes humains que William Crowther avait exhumés au cimetière d'Oyster Cove quand il était étudiant en médecine. Par contre, la tête de William Lanne, qu'il est également soupçonné d'avoir prélevée sur le cadavre n'est pas retrouvée[30]. Ce n'est qu'en 2004 qu'une loi britannique oblige ses musées à rapatrier les autres restes humains en leur possession[31].

Fin 1985, la question du transfert de terres n'est toujours pas réglée. Le ministre fédéral des Affaires Aborigènes tente sans succès d'obtenir du gouvernement de Tasmanie de revenir sur son refus de reconnaître que les Aborigènes étaient les premiers occupants[32]. Ce n'est qu'en 1990 que le gouvernement travailliste-verts (en) décide d'effectuer cette reconnaissance. Une loi en ce sens se heurte à l'opposition résolue des libéraux du Tasmanian Liberal Party (en), est votée par la Chambre basse en , mais est rejetée par la Chambre haute en juillet[33].

Cependant, le jugement en de la Haute Cour d'Australie dans l'affaire Mabo contre Queensland reconnaît pour la première fois le droit à la terre des autochtones en Australie, et rejette la doctrine de la Terra Nullius. Cependant, l'interprétation du gouvernement tasmanien est que ce droit ne s'applique que dans le cas d'une occupation continue[34]. Ce n'est qu'en , après de fortes pressions du gouvernement fédéral travailliste de Paul Keating, qu'est votée une loi transférant à la communauté aborigène les droits de propriété de 3 800 hectares sur cinq îles du détroit de Bass, trois grottes historiques, et les sites d'Oyster Cove, Ridson Cove et Preminghana[35]. Cette surface est largement augmentée par une loi de qui transfère entre autres aux Aborigènes l'intégralité de l'île du Cap Barren[36].

Identité aborigène

La définition d' une identité aborigène a fait l'objet de longs débats[37]. L'Aboriginal Lands Act, plusieurs fois remanié, définit trois critères cumulatifs : ascendance, auto-identification, reconnaissance par la communauté[38].

En est votée une loi prévoyant compensation en faveur des enfants retirés à leurs parents aborigènes entre 1935 et 1980[39]. En 2014, l'État entame un processus d'attribution de doubles noms – anglais et palawa kani – à certains lieux : le mont Wellington, qui domine Hobart, est devenu kunanyi/Mont Wellington ; et la forêt tropicale de Tarkine, dans le nord-ouest, est devenue takayna/Tarkine[40].

Au recensement de 2021, 30 186 personnes, soit 5,4% de la population de la Tasmanie, se déclarent Aborigènes[41].

Langage

Il existait quatre[42] ou cinq[43] langues majeures, apparentées à celles du Victoria, sur le continent australien[42]. Elles ne distinguaient pas les occlusives, c'est-à-dire [p] avec [b], [t] avec [d], ni [k] avec [g] ; les sons [s], [z] et [f] n'étaient pas articulés ; les diphtongues n'étaient pas complètement fusionnées ; et les groupes consonantiques étaient rares : les flexions et autres affixes remplaçaient les pronoms et les prépositions, indiquaient le duel et le pluriel et définissaient le rôle des noms dans les phrases. Parmi les caractéristiques archaïques, on note l'emploi exclusif du présent pour les verbes, la conservation d'éléments lexicaux répétés et la structuration formelle des mots en deux parties : un classificateur qui situait le mot dans une catégorie générale, suivi d'un complément qui fournissait des informations plus spécifiques. Très peu de phrases et de chants ont été enregistrés, ce qui explique notre peu de connaissances sur leur structure grammaticale[44],[45].

Un programme de reconstitution d'une langue aborigène, le palawa kani, a été lancé à la fin des années 1990[46].

Coutumes

Apparence

Robert Dowling, Groupe d'aborigènes de Tasmanie
Robert Dowling, Groupe d'aborigènes de Tasmanie

Les hommes recouvrent leur chevelure d'un mélange de gras animal, de charbon de bois et d'ocre. Quand ils ne se rasent pas la barbe à l'aide de coquillages tranchants, leur barbe est graissée de la même manière. Leur chevelure est parfois décorée de plumes ou de fleurs, ils peuvent porter des tendons recouverts d'ocre, ou le maxillaire d'un ami mort[47].

Les hommes et les femmes incisent leurs corps et frottent les blessures avec du charbon de bois en poudre et de l'ocre rouge mêlés à du gras d'animal, pour souligner les zébrures sur la peau. Les incisions sont en forme de lignes, tirets et cercles, et se trouvent principalement au haut des bras, sur les épaules, le dos et les fesses. Elles ont une signification spirituelle et semblent également signaler l'affiliation à un clan[48],[49]. Les Aborigènes sont généralement nus, sauf par grand froid ou en période de maladie, auxquels cas une peau de kangourou ou d'opossum est jetée sur leurs épaules[50].

Des coquillages Phasianotrochus irisodontes (en), perforés avec une arête de poisson, sont enfilés en colliers sur des tendons de kangourou, après avoir été fumés au-dessus d'un feu de feuilles vertes, et finis avec un polissage à l'huile d'oiseaux ou à une autre matière grasse[51].

En 1777, James Cook, lors de son troisième voyage, mouille à Adventure Bay du 26 au [52] et décrit ainsi les Aborigènes :

« Ils étaient d’une stature ordinaire, mais un peu mince ; ils avaient la peau noire, la chevelure de même couleur et aussi laineuse que celle des nègres de la Nouvelle-Guinée, mais ils n’avaient pas les grosses lèvres et le nez plat des nègres de l’Afrique. Leurs traits ne présentaient rien de désagréable ; leurs yeux nous parurent assez beaux, et leurs dents bien rangées, mais très sales. Les cheveux et la barbe de la plupart étaient barbouillés d’une espèce d’onguent rouge ; le visage de quelques-uns se trouva peint avec la même drogue[53]. »

Habitat

Expédition Baudin, Habitations en Terre de Diemen
Expédition Baudin, Habitations en Terre de Diemen

L'habitat est différent selon les régions. À l'est Il s'agit d'abris temporaires ouverts, constitués de plusieurs plaques d'écorce disposées verticalement et maintenues horizontalement par des branches d'arbres, ainsi que de brise-vent en forme de coupole, eux aussi faits de plaques d'écorce. Chaque habitation peut accueillir jusqu'à onze personnes, et ces constructions sont souvent regroupées autour des ruisseaux et des lagunes près des côtes de l'est et du sud-est. Les explorateurs français et anglais qui ont visité la région avant la colonisation, ont constaté que ces constructions étaient de très bon abris contre la pluie et le vent[54].

Dans le centre, le creux d'un arbre ou une grotte permettent à un groupe familial de s'abriter de manière saisonnière. Dans le nord-est et les hauts plateaux du centre, de grandes cabanes, faites d'écorces et de branches d'arbres, peuvent accueillir jusqu'à quarante personnes. Sur la côte ouest, exposée aux vents violents des quarantièmes rugissants et à des pluies abondantes, des huttes permanentes à toits en dôme, d'au moins 3 mètres de diamètre et de 1,8 mètre de haut, sont construites derrière les dunes, à proximité de la mer. Elles peuvent abriter jusqu'à quatorze personnes. Ces huttes sont faites de branches d'arbres chauffées à la vapeur, cintrées au feu puis serrées les unes contre les autres. Leur entrée mesure moins d'un mètre de haut. Regroupées en villages, elles sont habitées toute l'année. L'intérieur est décoré de plumes d'oiseaux et de colliers de coquillages, et de petits feux sont allumés[54].

Alimentation

Benjamin Duterrau, Aborigène avec sa lance
Benjamin Duterrau, Aborigène avec sa lance

L'alimentation traditionnelle comprend du kangourou, du wallaby, de l'opossum, du wombat, la chair et les œufs du puffin, ainsi que des mollusques et des crustacés. La question de savoir si des poissons à arêtes étaient consommés est largement débattue[55].

Le régime végétal inclut des fruits comme la cerise indigène, la groseille indigène et la pomme kangourou, ainsi que des légumes comme la pomme de terre indigène (en) et la carotte indigène (en). Sont également consommés le nectar de chèvrefeuille, la moelle de fougère géante et le champignon « pain indigène » (en). La sève fermentée du gommier fournit une boisson légèrement alcoolisée, consommée occasionnellement. Sont absents les céréales et le lait[56].

Les racines sont déterrées à l'aide de bâtons de bois et sont recueillies dans des paniers faits de varech ou d'herbe tissée, ou dans des peaux d'animaux. La chasse est pratiquée à l'aide de longues lances en bois ou d'une sorte de massue appelée waddy (en)[57]. La lance, souvent longue de 4 mètres, est fabriquée à partir du bois du Leptospermum. Après avoir été taillée en pointe et durcie au feu, elle est ramollie dans les cendres brûlantes, lissée avec du silex et polie à la graisse. Le waddy est un bâton court, fabriqué en Pittosporum bicolor (en) ou en un autre bois dur. Doté d'un pommeau à chaque extrémité, il est utilisé pour la chasse aux oiseaux et lancé avec un mouvement de rotation[58].

Des outils en silex sont utilisés pour découper les animaux, moudre des graines et faire du feu[57],[59]. La pierre est ligaturée avec du lierre, placée dans une branche fourchue ou fixée sur un bâton à l'aide de la gomme visqueuse du Xanthorrhoea puis attachée avec une corde solide. La hache en pierre est taillée en biseau et ne diffère du couteau que par la taille. Elle sert à tailler des encoches dans les arbres pour grimper après les opossums, à abattre des arbres pour fabriquer des lances et des waddies, à détacher de l'écorce pour construire des huttes et à casser les fruits à coque[60]. Des canots en écorce permettent de chasser les phoques[57].

Culture

Nos connaissances sont lacunaires et insatisfaisantes[61].

Mythologie

L'un des termes utilisés par les Aborigènes de Tasmanie pour se désigner est Palawa. Wurati a raconté comment le kangourou était un ancêtre transformé en Palawa par l'esprit créateur Moinee. Avant cette transformation, Palawa n'avait pas d'articulations aux genoux et ne pouvait s'asseoir. L'esprit Droemerdeener lui brisa les jambes et lui coupa la queue, lui offrant ainsi un lieu où vivre. Outre la création de Palawa, Moinee « tailla la terre et créa les rivières, tailla le sol et créa les îles ». Le kangourou figure parmi les totems individuels, les chants et les danses tribales. Ses besoins écologiques ont motivé des pratiques traditionnelles de gestion des terres par le feu, permettant aux Aborigènes d'entretenir le territoire de manière à ce qu'il soit favorable à l'animal. La chasse, la mise à mort et la consommation du kangourou exigent des cérémonies élaborées. La chasse est un événement familial, accompagné de chants, et suivi de célébrations, avec des chants, des danses et des récits[62].

Un autre mythe décrit la création de la première femme, qui avait une queue comme un kangourou, par un dieu stellaire qui avait chuté sur la terre à Tooge Low (Port Davey (en)) et qui s'est transformé en une grande pierre. Un troisième indique que les Aborigènes sont venus à pied et que la mer s'est formée derrière eux[63].

Spiritualité et cosmologie

Nicolas-Martin Petit, Femme aborigène avec son enfant dans une peau de kangourou
Nicolas-Martin Petit, Femme aborigène avec son enfant dans une peau de kangourou

Les croyances et pratiques spirituelles sont très complexes et comportent d'importantes variations entre chacune des neuf nations. Les cosmologies incluent des éléments liés au paysage. Les hommes sont associés à l'esprit du soleil, les femmes à celui de la lune. Chaque groupe familial dispose d'un totem, qui est le nom d'un animal ou d'une plante, ainsi que de tabous, déterminant en particulier si un individu peut manger un kangourou ou un wallaby mâle ou femelle. Il y a deux principaux esprits : celui du bien (Noiheener ou Parledee), qui gouverne le jour, et l'esprit du mal (Wrageowrapper), qui gouverne la nuit[64],[65]. Les Aborigènes croient en l'immortalité de l'âme, en une multitude d'esprits malveillants et de lutins malicieux dans les cavernes, les recoins obscurs des forêts denses, les crevasses des rochers au sommet des montagnes. Ils ont une confiance absolue dans la protection des esprits de leurs amis et parents défunts[64].

Rites funéraires

Le corps d'un défunt est décoré d'ocre et d'argile. Accompagné d'éléments liés à son totem, comme des plumes d'oiseaux ou des peaux d'animaux, il est enveloppé dans des feuilles et, mis en position assise sur une plate forme spécialement préparée, où il est incinéré lors d'une cérémonie d'adieu qui doit lui permettre d'aller retrouver ses parents dans le monde spirituel. Après la crémation, les femmes extraient des petits os dans les restes calcinés et en font des amulettes[65]. Le nom du défunt n'est plus jamais prononcé[66].

Arts

Chants aborigènes enregistrés en 1903 par Fanny Cochrane Smith

Chants et danses sont très importants. Les chants sont caractérisés par des répétitions de mots ou de vers sur un ton monotone mais non dysharmonieux, avec une terminaison gutturale. Ils commencent par chanter une tierce à partir de la tonique, plusieurs fois, et terminent par une tierce au-dessus de la tonique. Ils varient parfois en passant soudainement à l’octave. Hommes et femmes chantent ensemble des poèmes racontant des épisodes de leur histoire quotidienne, le plus souvent sous forme d'improvisations[67].

Les Aborigènes font des dessins sur des écorces ou sur de la pierre, ainsi que pétroglyphes aux motifs géométriques. Leur signification nous paraît peu claire[42]. G. A. Robinson a vu des dessins d'hommes et de femmes, avec d'étranges hiéroglyphes, comme des totems tribaux, lors de son séjour sur la côte ouest en 1831[68].

L'ocre, dont la couleur varie du blanc au rouge en passant par le jaune, revêt une grande importance. Elle est utilisée pour le marquage corporel cérémoniel, la coloration d'objets artisanaux en bois ou la teinture par nouage[69].

Bibliographie

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Ouvrages

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  • (en) James Fenton (en), A history of Tasmania from its discovery in 1642 to the present time, London, Macmillan, (lire en ligne)
  • (en) Rhys Jones (en), « Tasmanian Tribes », dans Norman Tindale, Aboriginal tribes of Australia: their terrain, environmental controls, distribution, limits, and proper names, Australian National University Press, (lire en ligne), p. 317-354
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  • (en) Brian Plomley (en), Friendly Mission: The Tasmanian Journals and Papers of George Augustus Robinson, Hobart, Launceston, Queen Victorian Museum and Art Gallery ; Hobart, Quintus Publishing, , 2e éd. (ISBN 9780977557226) compte-rendu en ligne
  • (en) Henry Reynolds, A History of Tasmania, Cambridge University Press, (ISBN 978-1107014589)
  • (en) Lyndall Ryan (en), Tasmanian Aborigines: A History Since 1803, Allen & Unwin, (ISBN 978-1742370682)
  • (en) John West (en), The History of Tasmania, Launceston, Henry Dowling, (lire en ligne)

Articles

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  • (en) Kay Merry, « The Cross-Cultural Relationships Between the Sealers and the Tasmanian Aboriginal Women at Bass Strait and Kangaroo Island in the Early Nineteenth Century », Counterpoints, (lire en ligne)
  • (en) Brian Plomley, « Tasmanian Aboriginal Place Names », Queen Victoria Museum & Art Gallery, (lire en ligne)
  • (en) Brian Plomley, « The Tasmanian Tribes & Cicatrices as Tribal Indicators Among the Tasmanian Aborigines », Queen Victoria Museum and Art Gallery, (lire en ligne)
  • (en) « Tasmanian Aboriginal shell necklaces », National Museum of Australia, s.d. (lire en ligne)
  • (en) Rebe Taylor, « The polemics of eating fish in Tasmania: the historical evidence revisited », Aboriginal History, no 31, (lire en ligne)
  • (en) Rebe Taylor, « The polemics of making fire in Tasmania: the historical evidence revisited », Aboriginal History, no 32, (lire en ligne)
  • (en) University of Tasmania, « Aborigines », The Companion to Tasmanian History, (lire en ligne)
  • (en) E. A. Worms, « Tasmanian Mythological Terms », Anthropos, vol. 55, (lire en ligne)

Littérature

  • (en) Mudrooroo (en), Doctor Wooreddy's Prescription for Enduring the Ending of the World (en), University of Queensland Press, (ISBN 978-0-947062-02-6)

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Notes et références

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