Discours de l'île Longue
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Base navale de l'île Longue (d) |
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Le discours de l'île Longue est un discours prononcé le par le président de la République française, Emmanuel Macron, portant sur les évolutions de la dissuasion nucléaire française, depuis la Base navale de l'île Longue, en Bretagne. Il annonce un accroissement de l'arsenal nucléaire et une européanisation de cette dissuasion sous la forme d'une « dissuasion avancée » auprès des États européens qui le souhaite[1].
Dissuasion nucléaire française
La France est une puissance dotée d'un arsenal nucléaire depuis les années 1960. Sa doctrine stratégique de dissuasion nucléaire demeure relativement inchangée depuis cette période : elle est déclarée, purement défensive, vise à dissuader toute agression potentielle – et non seulement les autres puissances nucléaires (orientation dite « tous azimuts ») – contre les « intérets vitaux » de la France, en s'appuyant sur un recours en premier et un principe de suffisance (dit « du faible au fort »[2]) avec capacité de seconde frappe. L'arsenal français est exclusivement stratégique (en opposition aux armes nucléaires tactiques) et n'est pas dimensionné en fonction des capacités des autres puissances dotées mais calibré de manière à suffire strictement à infliger des dommages absolument inacceptables pour l'adversaire. Il peut être procédé à un tir nucléaire d'avertissement unique et non-renouvelable pour signifier à l'adversaire qu'il s'est mépris sur l'étendue des intérêts vitaux couverts par la dissuasion française[3]. Cette doctrine était mise en œuvre par une triade nucléaire : une dissuasion permanente à la mer avec des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins, une flotte permanente de bombardiers stratégiques et une composante terrestre. Depuis 1996 et la fermeture des silos à missiles balistiques stratégiques de la base aérienne 200 Apt-Saint-Christol, sur le plateau d'Albion, la France se concentre sur une dyade nucléaire air-mer[4]. Enfin, la dissuasion française est indépendante et autonome, elle ne dépend pas d'autres acteurs comme les États-Unis et ne s'inscrit pas dans le cadre de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord[5],[6],[7].
La notion d'intérêts vitaux n'a jamais fait l'objet d'une définition explicite ou exhaustive dans le cadre d'une politique d'ambiguïté délibérée. Toutefois, la dimension européenne de ces derniers a toujours été présente[8]. En outre, le discours du président de la République française sur la dissuasion nucléaire est une tradition bien établie à chaque mandat présidentiel, mais qui ne fait d'ordinaire pas l'objet d'une attention soutenue de la part du grand public[9],[10]. Dans un discours prononcé devant les stagiaires de la 27e promotion de l'École de guerre le , le président de la République française, Emmanuel Macron, réaffirmait cette dimension européenne des intérêts vitaux[11]. Dans cette même prise de parole, il invitait par ailleurs à ouvrir un « dialogue stratégique avec nos partenaires européens qui y sont prêts sur le rôle de la dissuasion nucléaire française dans [la] sécurité collective » de l'Europe. De surcroît, il proposait à ces pays qui le souhaitaient d'« être associés aux exercices des forces françaises de dissuasion ». Cette première initiative n'a rencontré que fort peu d'écho et aucun des États européens n'a pris publiquement position à cette époque[12],[13],[14],[4].
En 2022, un avion ravitailleur de l'Aeronautica Militare (armée de l'air italienne) a participé à l'exercice militaire Poker des forces aériennes stratégiques françaises, constituant la seule participation à un exercice de la dissuasion française jusqu'en 2025. Des avions rafales à double capacité (pouvant transporter des charges nucléaires mais, en l'espèce, seulement équipés avec du matériel conventionnel) ont également été déployés en 2025 en Suède[15].
Contexte européen
Tous les pays d'Europe sont parties au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires qui interdit aux États non dotés d'acquérir des armes nucléaires et aux États dotés de transférer à d'autres États de tels armes ou de les aider à en acquérir. L'Allemagne a également une obligation de renonciation aux armes nucléaires en vertu du traité 2+4 de 1990 qui a consacré la réunification allemande[16]. En revanche, aucun d'entre eux n'est partie au Traité sur l'interdiction des armes nucléaires, à l'exception de l'Irlande et de l'Autriche (pays traditionnellement neutres et non membres de l'OTAN) ainsi que de Malte, Saint-Marin et du Vatican.
À la suite du retrait du Royaume-Uni de l'Union européenne, la France demeure la seule puissance dotée au sein de l'Union, dont les membres se doivent mutuellement assistance en cas d'agression contre l'un d'entre eux depuis 2009[17]. En outre, le contexte sécuritaire se dégrade fortement sur le continent européen dans les années 2010 puis 2020 avec notamment la guerre russo-ukrainienne (depuis 2014) et sa nouvelle phase débutée en 2022, la stratégie de conflictualité hybride menée par la Russie ou les opérations de sabotage de cette dernière en Europe[4]. De surcroît, la doctrine russe admet parfaitement le recours aux armes nucléaires tactiques, et Moscou se montre de moins en moins inhibé à l'égard des menaces et imprécations nucléaires envers les européens[18]. La crédibilité de l'engagement des États-Unis pour la protection du continent est également remise en question[19].
La dimension européenne des intérêts vitaux de la France aux termes de sa doctrine de dissuasion était historiquement reçue avec une certaine méfiance par les États européens membres de l'OTAN, notamment l'Allemagne, soucieux de préserver leurs relations avec l'allié américain. Cependant une perte de la fiabilité de ce dernier, dans le contexte de son désengagement en Europe, voire d'une franche hostilité envers celle-ci, a permis une évolution de leurs positions. Cette hostilité se trouve particulièrement exacerbée sous la seconde présidence de Donald Trump aux États-Unis, ainsi que l'illustrent l'approche conciliante de ce dernier vis-à-vis de l'agression russe en cours contre l'Ukraine, sa stratégie de soutient direct aux forces politiques d'extrême droite en Europe ou encore la crise du Groenland[16],[5]. L'effondrement de l'architecture de désarmement est également un facteur d'inquiétude parmi les gouvernements européens[20].
Le , Friedrich Merz, vainqueur des élections fédérales allemandes de 2025, est reçu au palais de l'Élysée et évoque la nécessité de discuter avec la France et le Royaume-Uni de la question de la dissuasion nucléaire[21],[22]. Le , dans une allocution télévisée, le président français Emmanuel Macron annonce ouvrir le « débat stratégique sur la protection par notre dissuasion de nos alliés du continent européen », tout en précisant que la décision ultime resterait entre les mains de la France[23],[24].
À l'occasion du 37e sommet franco-britannique, la France et le Royaume-Uni signent le la déclaration de Northwood actant une coordination des dissuasions nucléaires françaises et britanniques[25]. Dans le cadre de cette Déclaration, des observateurs britanniques assistent pour la première à l'exercice Poker de la dissuasion aérienne française, le [26].
Dans un entretien publié le par la Frankfurter Allgemeine Zeitung, Emmanuel Macron déclare : « Le parapluie nucléaire français existe. Je travaille actuellement à l'actualisation de notre doctrine et je souhaite poursuivre l'approfondissement de notre dialogue stratégique avec les Européens qui le souhaitent » et annonce qu'il prononcera un discours sur le sujet « début 2026 »[27].
Friedrich Merz, investi depuis chancelier fédéral d'Allemagne, déclare quant à lui, dans son discours devant la 62e conférence de Munich sur la sécurité, le , avoir « entamé des discussions confidentielles avec le président français au sujet de la dissuasion nucléaire européenne »[28]. Le président de la république de Pologne, le nationaliste Karol Nawrocki, réclame pour sa part un droit au « potentiel nucléaire » pour son pays, et évoque la possibilité de recourir à un programme national. En revanche, le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, se montre critique du réarmement nucléaire[3]. Au cours de cette même Conférence, un rapport de onze experts internationaux du European Nuclear Study Group intitulé : « Mind the Deterrence Gap: Assessing Europe's Nuclear Options » (« Attention à la marche : une évaluation des options nucléaires de l'Europe ») est remis aux dirigeants. Il détaille les cinq options envisageables pour renforcer la posture de dissuasion de l'Europe : continuer de miser sur la dissuasion américaine, renforcer le rôle des armes nucléaires britanniques et françaises dans une dissuasion européenne, développer une dissuasion européenne strictement conventionnelle (non-nucléaire), développer en commun une dissuasion européenne ou multiplier les dissuasions nationales européennes[19]. Ces deux dernières options contreviendraient aux engagements internationaux des pays européens rappelés plus haut[16].
À cette même Conférence de Munich, Emmanuel Macron a déclaré vouloir : « articuler [la] doctrine nationale, qui est garantie et contrôlée par la Constitution, avec des coopérations spéciales, des exercices communs, et des intérêts de sécurité communs avec certains pays-clés »[19]. Il appelle à une « approche holistique de la défense et de la sécurité » incluant la dissuasion nucléaire[5],[29]. Le discours du président français est donc particulièrement attendu et scruté, y-compris à l'étranger[30],[31].
Discours
Le discours, d'une durée de trois quarts d'heure environ[32], est prononcé sur la base navale de l'île Longue, qui accueille la composante maritime de la dissuasion française. Le cadre est particulièrement solennel, à l'intérieur de l'un des hangars – surnommé « la cathédrale »[33]– abritant Le Téméraire, un sous-marin nucléaire lanceur d'engins visible derrière le président[34], en présence des membres du Gouvernement français (dont le Premier ministre, Sébastien Lecornu, la ministre de la Défense, Catherine Vautrin et le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot) et des officiers de haut rang des forces armées françaises (dont le chef d'état-major des armées, Fabien Mandon)[35],[36].
Constat sur l'état des menaces
Emmanuel Macron dresse en premier lieu un constat de « combinaison des menaces »[37] face à la multiplication des bouleversements internationaux et la déliquescence de l'ordre international d'après-guerre fondé sur la Charte des Nations unies, le droit international public et le multilatéralisme. Il souligne un « renforcement du risque que les conflits franchissent le seuil nucléaire, et l’intensification de la conflictualité sous ce seuil »[38]. En matière nucléaire, la Russie fait montre d'une agressivité certaine et d'une réthorique préoccupante, notamment avec l'utilisation contre l'Ukraine des missiles à double usage (conventionnel et nucléaire) Orechnik. La Chine produit quant à elle plus d'armes nucléaires que toutes les autres puissances dotées réunies afin de rattraper son retard quantitatif sur les États-Unis et la Russie[39]. Le désengagement des États-Unis en Europe incite cette dernière à investir davantage dans sa propre défense, tandis que les rivaux de la France développement leur défense, voire coopèrent entre eux[4], et que de nouvelles puissances régionales émergent, augmentant ainsi les risques de prolifération[40]. Il fait référence au programme nucléaire iranien dans le contexte de la guerre d'Iran de 2026[41]. Il en conclu qu'un « durcissement » de la position française est nécessaire[42].
Renforcement de la dissuasion nucléaire française
Dans le cadre du rehaussement de la dissuasion française, Emmanuel Macron annonce une augmentation de la quantité de têtes nucléaires, dont le nombre ne sera plus rendu public à l'avenir. Selon les estimations, la France disposerait d'un peu moins de 300 ogives nucléaires (entre 290 et 292), un nombre stable depuis au moins 1992[40],[6],[43],[4].
Il déclare également que le prochain sous-marin nucléaire lanceur d'engins portera le nom de l'Invincible et prendra la mer en 2036[34],[32].
Il rappelle enfin que la France possède un armement exclusivement stratégique et que la doctrine française exclue la production ou la détention d'armes nucléaires tactiques. La France récuse donc la bataille nucléaire ou la riposte graduée[6],[44],[45].
Renforcement des capacités conventionnelles et épaulement stratégique
En outre, le président soutient qu'un renforcement de la dissuasion française implique nécessairement un accroissement des capacités conventionnelles françaises. Il mentionne ainsi la loi de programmation militaire 2024-2030 qui prévoit une augmentation significative du budget français consacré à la défense et plusieurs projets en cours de développement, tel que celui des missiles hypersoniques et manœuvrant[42].
Il souligne le fait que la dissuasion nucléaire s'appuie également sur des composantes conventionnelles – à la fois pour protéger et faire fonctionner les forces nucléaires, mais également pour faire face aux menaces inférieurs au seuil de la dissuasion – et que les partenaires européens peuvent jouer un rôle dans cet « épaulement stratégique »[46]. Il fixe trois priorités en la matière : l'alerte et le signalement avancés, la défense aérienne élargie et les frappes de précision dans la profondeur[6]. La France, l'Allemagne et le Royaume-Uni vont travailler ensemble sur des missiles de très longue portée dans le cadre du programme European Long-Range Strike Approach (ELSA) auquel participe également la Pologne, la Suède et l'Italie[42],[34].
Dissuasion avancée
La partie la plus importante et la plus attendue du discours concerne une forme d'européanisation de la dissuasion nucléaire française. À cet égard, le président rappelle que la notion d'intérêts vitaux n'a jamais fait l'objet d'une définition claire afin de préserver la crédibilité de la dissuasion mais qu'ils ne se sont jamais limités aux frontières internationales de la France, ainsi que cela a été mentionné par « presque tous [ses] prédécesseurs ». Il ajoute : « Nos intérêts vitaux, s’ils couvrent le territoire national et ultramarin, ne peuvent se confondre avec le seul tracé de nos frontières nationales […] Peut-on envisager que la survie de nos partenaires les plus proches soit mise en jeu sans que cela n’affecte nos intérêts vitaux ? »[42].
Après une référence à la déclaration de Northwood du , le président français propose de franchir un nouveau jalon dans l'évolution européenne de la dissuasion nucléaire française avec la notion de « dissuasion avancée ». Il précise d'emblée qu'il ne s'agit en aucun cas d'une forme de partage de la dissuasion : cette dernière doit demeurer « un intangible français »[8] sous le contrôle entier et exclusif de la France. La doctrine stratégique d'emploi du feu nucléaire reste strictement inchangée et la France conserve la pleine maîtrise de cette doctrine tout comme de la production, du transport, et de l'usage de l'arme, de la définition des intérêts vitaux ou encore de la planification, du ciblage[9]et de la décision finale[34]. La chaîne de commandement n'est pas affectée et le président de la République française demeure le seul habilité à donner éventuellement un ordre de tir[42],[41]. Il en est de même pour apprécier de l'opportunité du recours à un « avertissement nucléaire unique et non renouvelable » destiné à rétablir la dissuasion[44].
Le président qualifie la dissuasion avancée de « démarche progressive »[47], qui n'emporte pas de transfert d'armes nucléaires à d'autres pays. Il énonce quatre modalités de concrétisation possible de cette dissuasion avancée pour les États européens qui le souhaitent[42]:
- la participation aux exercices de la dissuasion française[34],[35];
- le signalement (y-compris au-delà des « frontières strictes » de ces États)[34],[44];
- la participation des forces conventionnelles alliées aux activités nucléaires de la France[40],[32];
- le déploiement temporaire et « de circonstances » de certains des éléments des forces stratégiques françaises sur le territoire des alliés[34],[48],[49].
Sur ce dernier point, le président ajoute que ce déploiement potentiel servirait autant les intérêts des alliés que ceux de la France, en permettant à cette dernière de bénéficier de la profondeur stratégique du continent européen en y disséminant une partie de ses forces aériennes stratégiques tout comme les forces océaniques stratégiques utilisent celle de la haute mer. Ainsi la crédibilité de la composante aérienne de la dissuasion française, notamment dans sa capacité de seconde frappe, serait considérablement renforcée, et les calculs d'un ennemi éventuel grandement complexifiés face à cet « archipel de forces »[42],[34],[35],[47],[50].
Le président précise que l'élaboration de cette dissuasion avancée s'est faite en coordination avec le Royaume-Uni, conformément à la déclaration de Northwood, et avec le soutien des États-Unis. En effet, ses derniers maintiennent des éléments permanents de leurs forces stratégiques sur le territoire de certains États européens dans le cadre de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord, un programme auquel la France ne participe pas, rappelle le président, et que la dissuasion avancée n'a pas vocation à remplacer mais à compléter[42],[17],[51]. Il insiste sur le fait que cette dissuasion avancée et la dissuasion élargie américaine, sous l'égide de l'OTAN, sont « parfaitement complémentaire […] au plan stratégique comme au plan technique »[9].
Le président annonce en outre que l'Allemagne, « partenaire essentiel »[52], participera dès l'année 2026 aux exercices de la dissuasion française et qu'un Groupe de pilotage nucléaire, inspiré de celui établit avec le Royaume-Uni dans la déclaration de Northwood, est en passe d'être créé[42].
Enfin, il soutient un renforcement et une mutualisation des capacités conventionnelles européennes pour prendre toute leur part dans l'épaulement stratégique de cette dissuasion avancée, comme évoqué précédemment[53]. Plus largement, il souhaite une implication intense des partenaires européens dans le domaine conventionnel pour renforcer l'autonomie stratégique européenne et ainsi constituer une « juste répartition des efforts »[44].
États intéressés pour participer à la dissuasion avancée
Dans le discours même, le président de la République annonce que les États européens suivants se sont déclarés intéressés pour participer à la dissuasion nucléaire avancée française[34],[17]:
Il ajoute que des discussions se poursuivent avec plusieurs autres États[54].
Limitation des armements
Emmanuel Macron conclu son discours en rappelant l'importance des efforts de maîtrise des armements, notamment de la non-prolifération en matière nucléaire, et renouvelle l'engament vigoureux de la France dans ce domaine, et son « objectif, à terme, d’un monde sans arme nucléaire ». Il déplore toutefois un climat particulièrement préoccupant dans ce domaine, avec la remise en cause et la violation flagrante par certains États des traités de désarmement (« le champ des règles est un champ de ruines »)[42],[32]. Le président prédit « le demi-siècle qui vient sera un âge d’armes nucléaires »[31].
Analyse
Le discours est largement analysé comme une inflexion ou une actualisation majeure de la doctrine stratégique de dissuasion nucléaire française, sans pour autant la bouleverser totalement[55],[44],[8],[56]. Il réaffirme avec vigueur les fondements de ladite doctrine[57], mais préserve également le consensus national sur la question et la place de la notion d'autonomie stratégique[9],[31]. Il a pour objectif principal de crédibiliser la dissuasion face à la menace russe et à la rupture stratégique causée par l'évolution de la politique européenne des États-Unis[26].
Européanisation de la dissuasion et de l'épaulement
Si le discours cherche à articuler la dissuasion nucléaire, cœur de la défense de la France, et la composante conventionnelle[14], il est surtout remarquable pour avoir commencé à donner corps à l'évanescente dimension européenne des intérêts vitaux, depuis longtemps évoquée mais jamais réellement formalisée[58],[9],[18]. Bien que ces intérêts ne soient pas exhaustivement définis, le discours participe à conforter l'idée qu'ils s'étendent à des pays européens plus lointains que les voisins immédiats de la France[59].
De surcroît, cette évolution significative de la doctrine française contribue à enraciner la dissuasion nucléaire française dans la posture de défense de l'Europe, et ainsi de renforcer sensiblement la crédibilité de cette dernière[14]. Le discours soutient un raffermissement d'un ensemble de capacités conventionnelles, et nucléaires (françaises et britanniques), afin d'assurer une dissuasion européenne sur l'ensemble du spectre[60]. À ce titre, la dissuasion avancée permet une européanisation de l'épaulement stratégique[4].
Néanmoins, la dissuasion avancée telle que proposée dans le discours ne constitue pas une garantie de sécurité formelle[44],[9]. Le président précise lui-même que l'ériger en telle garantie ferait peser le risque d'abaisser le seuil nucléaire et de simplifier les calculs de l'adversaire potentiel[45].
En outre, le discours témoigne de l'évolution des mentalités européennes en matière de dissuasion nucléaire[14], et notamment des vues à l'égard de celle des États-Unis. Ainsi, l'Allemagne, la Belgique, et les Pays-Bas, trois pays participant au « Conventional Support for Nuclear Operations (CSNO) » (« Soutien conventionnel aux opérations nucléaires ») de l'OTAN, ont également choisi de se joindre à la dissuasion avancée française. Ces États ont déjà des bombes nucléaires B61 de la dissuasion américaine stationnées sur leur territoire et disposent d'avions à double capacité – en anglais : Double Capacity Aircraft (DCA) – susceptibles de transporter ces bombes, dans le cadre de la mission nucléaire de l'OTAN[61],[29].
Il est à préciser que les mots « déploiement de circonstances » dans la partie cruciale relative aux modalités de la dissuasion avancée ont été traduits par « temporary deployment » (« déploiement temporaire ») dans la traduction anglaise officielle du texte du discours[9].
Renforcement des capacités françaises
La décision de ne plus publier le nombre d'ogives nucléaires dans l'arsenal français revient sur une politique relativement ancienne de transparence : en 2008, dans son discours de Cherbourg, Nicolas Sarkozy avait révélé que la France détenait moins de 300 ogives, tandis qu'en 2015 dans son discours d'Istres, François Hollande avait divulgué le nombre de lanceurs (trois lots de 16 missiles M51 et 54 ASMPA)[62]. Cette annonce s'inscrit dans un retour d'une politique d'opacité calibrée dans l'objectif, là aussi, de complexifier les calculs du potentiel adversaire, mais réduit la légitimité de la France en la matière, face notamment à des programmes particulièrement opaques tels que celui de la Chine[9],[45]. La France s'aligne également avec la dissuasion britannique qui a renoué avec l'opacité sur ce point depuis 2021[4].
En outre, le discours envisage pour la première fois la combinaison des adversaires : l'arsenal français doit pouvoir dissuader plusieurs États simultanément[46].
Bien que la référence au principe de « stricte suffisance pour infliger des dommages absolument inacceptables » ne soit pas présente explicitement dans le discours – le président Macron parlant plus vaguement de « seuils strictement cohérents avec l’efficacité opérationnelle de notre dissuasion » –, la position française demeure une doctrine contre-valeur et non pas de contre-forces, à rebours de celle des États-Unis par exemple[63]. La suffisance semble donc être appréciée de manière moins limitative que dynamique, afin de satisfaire à l'exigence technique de pénétration des défenses des adversaires et préserver la capacité certaine de leur « infliger des dommages dont ils ne se relèveraient pas »[4].
Dans le prolongement, la décision d'augmenter le nombre d'ogives nucléaires peut être interprétée comme une volonté de renforcer la doctrine française face au développement des capacités de défense – notamment antiaérienne et antimissiles – des adversaires potentiels et ainsi s'assurer de pouvoir toujours infliger ces dommages, mais également comme pour apporter de la crédibilité à la dissuasion avancée, tant du point de vue des alliés que de celui des adversaires[4],[2]. Cette augmentation est au reste présentée comme un moyen d'éviter la prolifération nucléaire en persuadant les alliés de ne pas se doter eux-même d'armes nucléaires alors qu'ils bénéficient déjà d'une dissuasion avancée crédible, et en renforçant la position européenne dans d'hypothétiques futures négociations de désarmement. Le président précise d'ailleurs : « Il ne s'agit pas ici d'entrer dans une quelconque course aux armements »[2].
La mention du projet de missile hypersonique et manœuvrant semble être une référence aux missiles « air sol nucléaire de 4e génération », qui devraient être opérationnels en 2035[44].
Enfin, la postérité de ce discours dépend de sa mise en œuvre tant à l'échelon national français que vis-à-vis des États partenaires, notamment sur le plan des moyens concrets[44]. Des mesures de coordinations doivent être prises et une vision commune de la gestion de l'escalade au cours d'un conflit doit être opérationnelle[29]. L'articulation et la coordination de la dissuasion avancée avec la mission nucléaire de l'OTAN doit également recevoir une attention particulière[44],[64]. En dernier lieu, il existe un risque que l'élément purement nucléaire, notamment la dissuasion avancée, éclipse la partie non moins importante du discours sur le renforcement des capacités conventionnelles[8].