Tractus Armoricanus et Nervicanus

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Notitia dignitatum, copie faite en 1436. Bibliothèque Bodléienne, Oxford.

Le Tractus Armoricanus et Nervicanus (parfois en français division armoricaine et nervienne ou division armoricaine et nervicane) est la région administrative militaire qui couvre tout l’ouest de la Gaule depuis l'embouchure du Rhin jusqu'à la Gironde. L'administration de l'Empire romain a mis en place à la fin du IIIe siècle et au IVe siècle dans cette circonscription des garnisons côtières chargés de s'opposer aux raids de pirates germaniques, faisant de ce dispositif de défense côtière l'équivalent maritime du limes de Germanie.

Son existence est attestée pour la première fois par Eutrope vers 370. Elle est décrite de façon détaillée dans sa version datée entre 425 et 429. La Notitia dignitatum donne sa couverture géographique par une liste de provinces et son organisation hérarchique, un dux, un tribun de cohorte et neuf préfets commandant les unités des garnisons côtières. La date de mise en place de l'organisation ainsi décrite reste imprécise, variant selon les historiens entre la fin du IIIe siècle et le début du Ve siècle, et sa disparition ne peut être documentée.

Le recoupement entre la liste de garnisons de la Notitia dignitatum et les observations archéologiques donne des résultats contrastés : si certains sites sont identifiés et montrent des vestiges de fortifications romaines malgré les destructions au fil des siècles, d'autres localisations sont discutées, voire inconnues dans le cas de Granonna. Inversement, des points stratégiques côtiers fortifiés comme Cherbourg sont ignorés de Notitia dignitatum.

Le latin tractus dérive du verbe traho, trahere tirer, et désigne, entre autres acceptions, une étendue déterminée[1]. Plus restrictif, litus concerne un rivage, une côte[2].

Contexte, menaces sur la Manche

Le Tractus Armoricanus et Nervicanus et le reste du litus Saxonicum.

Les historiens Eutrope[3] et Aurelius Victor[4] mentionnent la menace maritime des Francs et des Saxons sur les rives de la Belgique et de l'Armorique (tractus Belgicae et Armoricae) à la fin du IIIe siècle et la nomination du commandant romain Carausius pour en assurer la défense[5]. La circonscription dénommée tractus Belgicae et Armoricae existait donc à la date de cette nomination, vers 284-285. Elle aurait pu être créée par l'empereur Maximien Hercule pour la confier à Carausius, ou être une création plus ancienne, peut-être du temps de l'empereur gaulois Postumus (260-269)[6].

Carausius, installé en Bretagne insulaire, se rebelle contre l'autorité centrale de 286 à 293, sa ligne défensive (Litus Saxonicum) créée contre les pirates saxons s'oppose alors aux forces continentales de Maximien puis de Constance Chlore, qui met fin à cette sécession en 297 en reprenant la contrôle de la Bretagne[7]. À la même époque, les menaces proviennent aussi de l'arrière-pays gaulois, causées par les bandes armées de Bagaudes qui font régner l'insécurité[8],[9].

Les attaques des pirates francs et saxons contre la Bretagne insulaire se doublent de celles des Scots venant d'Irlande et des Pictes sous Julien et Valentinien Ier. Ils sont repoussés en 369 par le comte Théodose l'Ancien[10]. D'autres incursions surviennent entre 395 et 399[11].

Au siècle suivant, le courrier de Sidoine Apollinaire (430-486) à son ami Numatius décrit la menace persistante des pirates saxons et de leurs esquifs recourbés : « C’est, de tous les ennemis, le plus féroce. Il attaque à l’improviste, il échappe quand on croit le surprendre; il méprise ceux qui l’attendent, il terrasse ceux qui ne l’attendent pas. S’il poursuit, il vous atteint bientôt ; s’il fuit, il échappe »[12].

La Notitia dignitatum, source textuelle

Provinces du dux tractus Armoricanus et Nervicanus : Aquitania I et II, Lugdunenses IV Senonia, II et III.

Le système défensif de la Gaule est décrit dans la Notitia dignitatum, document administratif daté vers 428, sorte d'« annuaire officiel de l'Empire romain pour l'extrême fin du IVe siècle ou même le début du Ve siècle » selon l'historien Albert Grenier. La défense statique du diocèse des Gaules est organisée en quatre duchés placés chacun sous le commandement militaire d'un dux. L'un d'eux est le « duché de l'Atlantique » (tractus Armoricanus et Nervicanus), placé sous le commandement du dux tractus Armoricanus et Nervicanus, honoré du titre de vir spectabilis homme respectable »), donc de rang sénatorial[13]. L'indication Nervicanus surprend, car les Nerviens sont un peuple situé en Belgique seconde, qui est sous l'autorité d'un autre dux[14]. Ernest Will résout cette contradiction par l'hypothèse suivante : le tractus se définissait anciennement de la Bretagne à l'embouchure de l'Escaut et groupait deux parties, occidentale et orientale, armoricaine et belge, cette dernière engloblant le pays nervien. À une date ultérieure  à la fin du IVe siècle selon Raymond Brulet[15] , la partie orientale serait passée sous le commandement du dux de Belgique seconde tandis que le tractus occidental conservait son dux et son organisation[16].

Hiérarchie du Tractus Armoricanus et Nervicanus.

L'autorité du dux tractus Armoricanus et Nervicanus s'exerce sur cinq provinces : per Aquitaniam primam et secundam Lugdunensem Senoniam secudam et tertiam. Cette défintion territoriale est étrange, car l'Aquitaine première et la Sénonie, alias Lyonnaise IV (Orléanais, sud de l'Ile de France, Sénonais) n'ont aucun littoral à défendre. Seules ont une côte l'Aquitaine seconde (entre la Loire et le bassin d'Arcachon), les Lyonnaise Seconde (Normandie actuelle) et Troisième (Bretagne continentale, Maine, Anjou et Touraine)[17]. Indication de date, la Lyonnaise troisième n'apparait par séparation de la Lyonnaise seconde qu'après 364/369[18]

La Notitia dignitatum en section XXXVII donne une illustration fantaisiste des camps du tractus armoricanus (voir l'image en début d'article) puis la liste des subordonnés du dux : un tribun de cohorte et neuf préfets (praefectus)[19], commandants d'une série d'unités frontalières (limitanei), en partie détachées de l'armée de campagne (comitatenses, tirés du comitatus)[20].

Version en latin[21] Traduction

Sub dispositione viri spectabilis ducis
tractus Armoricani et Nervicani :
Tribunus cohortis primae novae Armoricanae,
Grannona in litore Saxonico.
Praefectus militum Carronensium, Blabia.
Praefectus militum Maurorum Benetorum, Benetis.
Praefectus militum Maurorum Osismiacorum, Osismis.
Praefectus militum superventorum, Mannatias.
Praefectus militum Martensium, Aleto.
Praefectus militum primae Flaviae, Constantia.
Praefectus militum Ursariensium, Rotomago.
Praefectus militum Dalmatarum, Abrincatis.
Praefectus militum Grannonensium, Grannono.

Sous les ordres de l’honorable duc
de la division Armoricani et Nervicani :
Le tribun de la première cohorte de la Novae Armoricae,
Grannona (localisation inconnue) sur le littoral saxon,
Le commandant des soldats carronenses, à Blabia (Blaye),
Le commandant des soldats maures chez les Vénètes, à Benetis (Vannes),
Le commandant des soldats maures chez les Osismes, à Osismis (Brest),
Le commandant des soldats de réserve, à Mannatias (Nantes),
Le commandant des soldats de Mars, à Aleto (Aleth),
Le commandant des soldats de la Première Flaviae, à Constantia (Coutances),
Le commandant des soldats ursarienses, à Rotomagus (Rouen),
Le commandant des soldats dalmates, à Abrincatis (Avranches),
Le commandant des soldats grannonenses, à Grannona

L'absence de préfet sur le littoral de Vendée et de Charente-Maritime interroge les historiens[14]. Ainsi, Camille Jullian s'étonne de cette lacune entre Loire et Gironde dans la ligne de défense maritime : « sottise coupable des empereurs ? » ou « simple négligence de copiste ? »[22]. Autre lacune soulignée par Camille Jullian, la Notitia ne mentionne aucune flottille de surveillance attribuée au tractus Armoricanus et Nervicanus. Seule est indiquée la classis Sambrica, flotte de la Sambre, dépendant du dux de Belgique[23].

Chaque préfet commande des soldats (militum), d'un effectif non précisé. Les historiens avancent parfois des chiffres : environ 1 500 hommes pour les Maures basés à Benetis[24], ce qui correspondrait à une légion entière selon leur effectif réduit au Bas-Empire. Toutefois , la Notitia dignitatum base des contingents d'origine semblable en plusieurs points, comme les soldats dalmates à Abrincatis (Avranches), à Branodunum (Brancaster en Angleterre) et à Marcae (probablement près de Boulogne-sur-Mer), ce que Daniel Levalet interprête comme la répartition d'une seule légion sur plusieurs sites[25]. Autre témoin de la répartition géographique des effectifs, le commandement de soldats ursarienses se trouve à Rotomagus (Rouen), tandis qu'une stèle funéraire de Samarobriva (Amiens) est dédiée à un Valerius Januarius imaginifer numeri Ursariensum[26],[27].

Le dispositif défensif du littoral est renforcé par des groupes de fantassins, les Lètes (anciens captifs rendus par les Barbares) et les Gentiles (barbares vaincus astreints au service de Rome), répartis selon la Notitia Dignitatum en douze unités commandés par un préfet, sous l'autorité du magister péditum. Parmi celles-ci, deux sont présentes en Lyonnaise II à Baiocas (Bayeux) et à Constantia (Coutances)[28] et une en Lyonnaise III à Redonnas (Rennes)[14].

Datation

Ernest Will estime en 1966 qu'il est difficile de préciser quand la défense de la Gaule septentrionale est organisée. On peut en attribuer la paternité aux tétrarques (293-307) ou bien le situer à une date plus tardive[9]. Pour Fichet de Clairfontaine et al., la mise en place du tractus Armoricanus et Nervicanus commence probablement durant la Tétrarchie et se termine sous Constantin et ses fils[29].

Lors du Colloque international de Saint-Germain-en-Laye, en sur « L'armée romaine et les Barbares du IIIe au VIIe siècle », Raymond Brulet situe la réorganisation entre la fin du IIIe siècle et le début du IVe siècle. La protection de la façade maritime, le tractus Armoricanus et Nervicanus, est placée sous l'autorité d'un dux tandis que des troupes levées localement assurent la défense des villes, troupes dont la dénomination prend l'appellation de ces villes[30]. Participant au même colloque de 1990, Jürgen Oldenstein considère que les unités de milites indiquées dans le tractus armoricanus et dans le ducatus Moguntiacensis (duché de Mayence) sont de constitution récente, postérieure à l'invasion de 406/407, et décrivent une organisation des forces de Gaule septentrionale que Jürgen Oldenstein attribue à Constantin III (407-411)[31].

Le panégyrique que Sidoine Apollinaire prononce à Rome le évoque la menace de pirates saxons sur les côtes de l'Armorique (Aremoricum tractus) « sur des esquifs de peaux cousues ensemble », en même temps que des avancées de Francs en Belgique et d'Alamans sur le Rhin. L'intervention d'Avitus comme magister peditum equitumque suspend les incursions saxonnes et neutralise les autres menaces[32]. En dehors de cette mention, on ignore ce qu'il advint du tractus Armoricanus au cours du Ve siècle. Les garnisons furent probablement abandonnées à elles-mêmes, comme le fut l'armée du nord de la Gaule de 461 à 486, jusqu'à la prise de contrôle du territoire par Clovis[33].

Recoupements archéologiques

Notes et références

Voir aussi

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