Féodalité en France
système politique entre le IXe et le XIIIe siècle
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La féodalité en France est un système politique qui a existé dans le royaume de France principalement entre le IXe et le XIIIe siècle, même si on trouve du droit féodal jusqu'au XVIe siècle et que sa disparition est officielle avec la Révolution française, la nuit du 4 août 1789 ainsi que les décrets d'abolition des privilèges.
Régime Féodal
–
(602 ans et 30 jours)
Bannière royale à l'effigie des armes de France |
Armoiries des rois de France sous les Valois |
| Statut | Monarchie féodale |
|---|---|
| Texte fondamental | Lois fondamentales du royaume de France |
| Capitale | Paris |
| Langue(s) | Français |
| Monnaie | Livre française |
| Après avoir été acclamé par l'assemblée de Senlis, Hugues Capet est couronné et sacré roi à Noyon, installant la dynastie des Capétiens. | |
| Victoire de Philippe Auguste à Bouvines sur le Saint-Empire romain germanique soutenu par le royaume d'Angleterre. | |
| Philippe le Long est couronné roi, excluant les femmes de la succession au trône par application de la loi salique. | |
| Sous la bannière de Jeanne d'Arc, mise en échec d'une union avec l'Angleterre par la levée du siège d'Orléans. |
Signification
Le terme « féodalité » ou « féodalisme » est issu du latin médiéval[1] feodum, « fief », apparenté au vieux haut allemand fehu, « bétail » et au gotique faihu, « argent, possession »[2]. Le mot « féodalité » est un mot savant et tardif employé au XVIIe siècle, dérivé du mot « fief » par l’intermédiaire de l’adjectif « féodal » ; « fief » et « féodal » sont beaucoup plus anciens : sous leur forme latine — la seule usitée à l’origine —, « fief », en latin fevum, remonte au Xe siècle, mais ne s’est guère répandu qu’au XIe siècle, tandis que « féodal », en latin feodalis, date du XIe siècle[3].
La féodalité peut être conçue comme un système politique caractérisé par de forts liens de dépendance d'homme à homme, avec une forte hiérarchisation d'instances autonomes, l'autorité centrale, le pouvoir souverain, la puissance publique étant partagés dans les faits avec des principautés ou des seigneuries, et un important morcellement du droit de propriété s'appuyant sur la détention de fiefs. La féodalité peut aussi être définie comme un ensemble d'institutions et de relations concernant toute la société dite féodale[4], créant et régissant des obligations et des services — principalement militaires — de la part d'un homme libre, dit « vassal », ayant le plus souvent pour effet la concession par le seigneur au vassal d'un bien, dit « fief »[5].
Il faut rappeler en guise de préambule que la notion de système féodal, et par là même de féodalité, est née au XVIIe siècle[6]. La société féodale serait, d'après certains historiens comme Pierre Bonnassie ou Jean-Pierre Poly, le résultat de la disparition de l'autorité publique autour du XIe siècle, due à une crise sociopolitique, la mutation féodale[7] ; mais d'autres chercheurs, comme Dominique Barthélemy, ne distinguent pas de changement majeur entre les temps carolingiens et le XIIe siècle[8], quelques auteurs allant jusqu'à nier la notion même de féodalité[9]. Selon Pierre Riché, la limite de l'an mille ne se justifie que du point de vue symbolique, et non sur la base d'une réelle rupture historique[10]. Georges Duby, qui se dit plus spontanément historien du féodalisme qu'historien du Moyen Âge, développe dans son ouvrage Les Trois Ordres ou l'imaginaire du féodalisme la notion de révolution féodale[11], concept issu de la thèse de la « mutation de l’an mil » ou de la « mutation féodale »[12].
Histoire
Origines
Le système féodal trouve son origine avec le régime de la clientèle des Mérovingiens. Un homme libre se mettait alors au service d'un autre, plus puissant, en échange d'une protection[13]. Le suzerain pouvait donner une terre en bénéfice à son vassal pour que celui-ci l'entretienne, même si cette pratique reste très marginale[14]. Avec les Carolingiens, la pratique de concéder une terre à un vassal devient courante, puis la norme au milieu du VIIIe siècle[15]. Les bénéfices ne sont pas héréditaires, mais il n'est pas rare qu'un seigneur concède au fils d'un vassal décédé la terre que celui-ci tenait en bénéfice. Ainsi, certaines terres restent dans la même famille depuis le début des temps carolingiens[16].
À mesure que l'Empire carolingien s'affaiblit, ce processus se développe progressivement et son démantèlement est officialisé en 843 par le traité de Verdun : les descendants de Charlemagne se répartissent ses domaines, fragmentant l'empire en trois royaumes et évinçant l'identification entre Empire et Francie avec l'apparition de la « Germanie ». Un système féodal se développe alors, c'est-à-dire une administration du territoire privilégiant l'ensemble des institutions et pratiques conventionnelles entre seigneurs de diverses puissances. En 877, après les capitulaires de Coulaines (843)[17] et Meerssen (847)[18], Charles le Chauve prépare son expédition d'Italie en promulguant le capitulaire de Quierzy, qui concède un caractère héréditaire aux vassaux royaux durant la durée de son absence[19].
La consolidation progressive de l'État au Moyen Âge central
Le , Hugues Capet est élu roi des Francs. Il règne sur les princes qui le reconnaissent comme leur suzerain, mais il ne possède aucun pouvoir sur les territoires hormis sur le domaine royal[20]. Le règne des premiers Capétiens est marqué par la faiblesse du pouvoir royal face aux grands seigneurs à la tête de principautés. Hugues Capet n'intervient jamais au sud du royaume puisque son autorité est limitée au domaine royal, les biens matériels et les vassaux directs sur lesquels il exerce un pouvoir direct. Au XIe siècle, les vassaux des princes territoriaux acquièrent aussi une indépendance de fait et c'est le châtelain qui possède le pouvoir judiciaire et économique réel[21]. Les rois profitent de cette désorganisation pour imposer une transmission héréditaire de la couronne mais prennent conscience que leur pouvoir ne dépasse pas les frontières du domaine royal. Le fils aîné est alors associé au pouvoir en étant sacré du vivant de son père[22]. En 1066, Guillaume le Conquérant, duc de Normandie, s'empare du trône d'Angleterre. Il est vassal du roi des Francs pour les terres continentales, mais indépendant dans son royaume d'Angleterre. S'ouvre alors une rivalité entre l'Empire anglo-normand et le roi[23].

Face aux grands du royaume quasi indépendants, les Capétiens possèdent cependant deux atouts. En premier lieu, les rois de France sont au sommet de la hiérarchie féodale et ne rendent hommage à personne pour leurs possessions. Mais, féodalité oblige, tous les grands féodaux du royaume doivent l'allégeance au roi. Les plus prestigieux vassaux du roi de France étaient les souverains d'Anjou. Par la moindre étendue de ses domaines placée sous son administration directe, le roi de France était plus faible que bien des vassaux, mais en termes de vassalité, c'était bien le roi de France qui se trouvait au sommet de la pyramide du pouvoir du système féodal. Un adage dit ainsi que « le roi des Francs est empereur en son royaume »[24]. Enfin, le sacre permet aux Capétiens d'acquérir un caractère divin à travers l'onction, faite grâce à l'huile de la sainte Ampoule, don du Saint-Esprit. Ainsi, le roi, très chrétien depuis le baptême de Clovis, devient de plus un roi de droit divin, qui ne tient son pouvoir que de Dieu. Depuis Robert le Pieux (r. 996-1031), fils d'Hugues Capet, on attribue aux Capétiens des pouvoirs thaumaturgiques, par simple toucher, ils étaient censés guérir des écrouelles[25].
Sous le règne de Louis VI (r. 1108-1137), la vision du royaume commence à changer. Celui-ci mène plusieurs expéditions dans le domaine royal, pour soumettre les châtelains qui ne reconnaissent pas son pouvoir[26] et des expéditions en dehors, signe que les Capétiens commencent à imaginer le royaume comme une unité. Par une politique habile de la plupart d'entre eux, ils assureront la croissance du domaine royal. Louis VII (r. 1137-1180) continue cette démarche en épousant Aliénor d'Aquitaine[27]. En dehors des rois, une famille s'impose, celle de la maison Plantagenêt, qui règne sur un territoire immense dont une grande partie dépend du royaume des Francs. Les Plantagenêts sont alors plus puissants que le roi[28], surtout après le remariage d'Aliénor, en 1152, avec le jeune duc de Normandie, futur Henri II d'Angleterre[29].

En 1180, Philippe II (r. 1180-1223), dit Philippe Auguste, devient roi. Le titre de roi des Francs (Rex Francorum) commence à être remplacé par celui de roi de France (Rex Franciæ) sous son règne, sporadiquement à partir de 1190, officiellement à partir de 1204[30]. Son idée est d'étendre le domaine royal au détriment des princes, et a comme objectif principal l'abaissement des Plantagenêts[31]. Il commence par obtenir une partie de l'Artois en dot[32]. En 1185, une guerre contre plusieurs de ses vassaux lui permet d'obtenir le comté d'Amiens et une partie du Vermandois[33], ainsi que le comté d'Auvergne[34]. En 1204, il s'empare militairement d'une partie des terres continentales du roi d'Angleterre après avoir utilisé le droit féodal pour prononcer une confiscation, dont le duché de Normandie[35]. Pour reprendre ses terres, le roi d'Angleterre Jean sans Terre constitue une grande coalition réunissant notamment l'empereur germanique Otton IV et le comte de Flandre, que Philippe Auguste bat lors de la bataille de Bouvines, le dimanche [36]. Philippe Auguste renforce également son pouvoir dans le Midi, en soutenant la croisade des albigeois qui combat l'hérésie cathare[37]. Sur le plan intérieur, il augmente les ressources royales par une bonne administration, ce qui lui permet de rétribuer des mercenaires, de construire des nouveaux remparts autour de Paris, de paver la ville et d'édifier la forteresse du Louvre. À sa mort, le domaine royal est considérablement agrandi. Ses successeurs vont continuer son œuvre. Son fils Louis VIII (r. 1223-1226) ne règne que trois ans, mais parvient à conquérir des fiefs dans le sud de la France[38].
Louis IX (r. 1226-1270), dit Saint Louis, hérite toutefois d'une situation complexe où de nombreuses provinces se révoltes[39]. Après plusieurs grandes victoires, la situation est rétablie dans les années 1240, lui permettant de participer à la septième croisade de 1248 à 1254[40]. À son retour, il profite de son prestige pour devenir l'arbitre des conflits diplomatiques français et européens. À l'intérieur du royaume, cette politique permet de placer la royauté au-dessus des autres princes[41]. Il met aussi en place les bases d'une justice royale où le roi se place dans le rôle de juge et arbitre, notamment contre les abus de l'administration[41]. Saint Louis signe enfin la paix avec les Plantagenêt. Il affirme le droit du roi de légiférer dans tout le royaume, y compris dans les grands fiefs quand l'intérêt commun l'exige. Il met en circulation une monnaie royale stable et fiable, le gros tournois d'argent valable dans tout le royaume. Il place définitivement la monarchie au-dessus du bien commun, tandis que ses légistes affirment que rien ne peut justifier la rébellion d'un vassal et qu'aucun évêque ne peut excommunier le roi. Il part une deuxième fois en croisade au cours de la huitième croisade en 1270, à Tunis, où il meurt de la dysenterie le . Philippe III le Hardi (r. 1270-1285), devenu roi cette année là, réunit notamment le comté de Toulouse au domaine royal[42]. Il règne désormais sur l'ensemble du royaume où il peut légiférer et appliquer la justice, mais il ne touche des revenus que de son domaine[43].
Philippe IV (r. 1285-1314) est le dernier des grands Capétiens directs. Il est connu pour le rôle qu'il a joué dans la centralisation administrative du royaume, et cherche à améliorer les finances royales[44] en procédant à des dévaluations monétaires[45]. Comme il échoue à instaurer un impôt régulier, le budget de l'État fonctionne au moyen d'expédients : confiscation des biens des juifs, des marchands italiens, diminution du poids en métal précieux par rapport à leur valeur nominale des pièces frappées par le roi. Pour trouver de nouveaux subsides, il organise la première réunion de représentants des trois ordres ou états du clergé, de la noblesse et du tiers état. Ce type de réunion sera appelé plus tard États généraux[46]. Mais Philippe le Bel est surtout connu pour son affrontement avec les papes, lesquels, pour échapper aux troubles continuels de Rome, s'installent à Avignon, mettant pour trois quarts de siècle la papauté sous influence directe de la France. En 1312, il dissout l'ordre du Temple auprès duquel il est endetté[47]. La même année, il rattache Lyon au royaume. Son mariage avec Jeanne Ire permet l'union de la Navarre et le rattachement du comté de Champagne au domaine royal[48]. Quand il meurt en 1314, la monarchie capétienne semble consolidée et forte malgré une révolte de la noblesse contre le pouvoir central, qui s'impose en matière fiscale et judiciaire[49].
La succession des crises et guerres du Moyen Âge tardif

La lignée des Capétiens directs se termine par les règnes successifs des trois fils de Philippe IV qui meurent sans héritier mâle. En effet, une crise dynastique éclate avec la mort prématurée de Louis X (r. 1314-1316) en 1316 : un roi sans descendance est alors une première depuis l'avènement d'Hugues Capet et il est décidé, après la mort de l'enfant posthume de Louis X, Jean Ier (r. 1316-1316), d'exclure sa fille Jeanne de la succession de la couronne. Les deux autres fils de Philippe le Bel, Philippe V (r. 1316-1322) et Charles IV (r. 1322-1328), règnent successivement jusqu'en 1328, mais s'éteignent sans héritier mâle. Deux prétendants au trône sont en lice : Édouard d'Angleterre et Philippe de Valois, respectivement petit-fils et neveu de Philippe le Bel. Le plus proche héritier mâle est le roi d'Angleterre par sa mère, mais ce choix est repoussé par une assemblée qui lui préfère le duc de Valois plutôt que voir le royaume tomber sous la tutelle anglaise[50],[52].
Philippe VI (r. 1328-1350) confisque les terres continentales d'Édouard III, en 1337, pour manque d'obéissance. En réponse, celui-ci revendique la couronne de France[53]. La guerre de Cent Ans débute par une victoire des Anglais à la bataille de Crécy, mais l'épidémie de peste noire, qui fait baisser la population, empêche l'Angleterre de tirer parti de ses victoires[54]. En parallèle à ces événements, Philippe IV achète à Humbert II le Dauphiné de Viennois par le traité de Romans (1349), le rattachant à la France et le faisant devenir la province du Dauphiné. En 1356, Jean II (r. 1350-1364) est fait prisonnier lors du désastre de Poitiers. Pour être libéré, il est obligé de signer le traité de Brétigny qui l'oblige notamment à accorder l'indépendance aux terres continentales anglaises[55]. Plusieurs révoltes aristocratiques, bourgeoises et paysannes éclatent alors contre le pouvoir royal[56], et il est créée en réponse en 1360 une monnaie stable, le franc[57]. Le nouveau roi Charles V (r. 1364-1380) lutte contre les compagnies qui ravagent le pays et reconquiert les territoires perdus avec des chefs comme Bertrand du Guesclin. À sa mort en 1380, les Anglais ne contrôlent plus en France que cinq ports[58]. À partir de 1392, Charles VI (r. 1380-1422) est atteint de crises de folie. La rivalité entre les princes du sang pour contrôler le gouvernement devient une guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons. Les Anglais relancent les hostilités en 1413[59]. La bataille d'Azincourt du , défaite écrasante pour la noblesse française, mène à la signature du traité de Troyes (1420) qui déshérite le dauphin au profit du roi d'Angleterre[60],[61].
La folie de Charles VI plonge le pays dans la guerre civile entre Philippe le Hardi, duc de Bourgogne et oncle du roi, et Louis d'Orléans, régent de France et frère du roi. Ce dernier prend le contrôle de l'État et s'allie avec des seigneurs du Sud-Ouest hostiles au roi d'Angleterre. L'accent de ces méridionaux va donner le nom des partisans du duc d'Orléans : les Armagnacs. Les Bourguignons ont eux intérêt à ménager les Anglais qui commercent avec le comté de Flandre, et Jean sans Peur, fils de Philippe le Hardi, fait assassiner le duc d'Orléans en 1407. Les Bourguignons profitent de la confusion pour lancer une chevauchée dévastatrice à travers la France. Après avoir évité Paris, ils traversent la Picardie en direction de Calais. Ils sont rejoints à Azincourt en 1415 par la chevalerie française qui subit une défaite meurtrière face à une armée anglaise épuisée et moins nombreuse : le parti des Armagnacs est décapité. Jean sans Peur en profite pour s'emparer de la Champagne puis de Paris, mais le duc de Bourgogne est à son tour assassiné en 1419. Son fils, Philippe le Bon, pousse Charles VI à signer le le traité de Troyes pour évincer le futur « roi de Bourges »[62],[63].

Charles VI meurt quelques mois après le roi d'Angleterre Henri V, en 1422. Si Charles VII (r. 1422-1461) se proclame roi de France, le royaume est en fait divisé entre les provinces occupées par les Anglais, celles fidèles au roi de France et les États de Bourgogne[64]. Jeanne d'Arc parvient à lever le siège d'Orléans le et conduire Charles VII aller se faire sacrer à Reims le suivant, ce qui lui permet de recouvrer une certaine légitimité auprès de la population. L'épopée de Jeanne d'Arc s'achève finalement par sa capture par les Bourguignons lors du siège de Compiègne le et sa mort sur le bûcher le [65]. En 1435, le traité d'Arras réconcilie les Armagnacs et les Bourguignons et met fin à la guerre civile[66]. Charles VII réorganise l'État, en mettant en place la première armée et le premier impôt permanent[67]. En 1449, le duché de Bretagne rejoint le camp français et la Normandie est reconquise. En 1453, les Anglais perdent définitivement l'Aquitaine suite au siège de Bordeaux[68].
Les Anglais vaincus, le roi s'attaque au duché de Bourgogne et au duché de Bretagne qui sont des principautés quasi indépendantes[69]. En 1465, plusieurs princes s'unissent dans la ligue du Bien public contre l'accroissement des pouvoirs de Louis XI (r. 1461-1483). Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, mène la fronde, mais le temps n'est plus à l'émiettement du pouvoir et les princes aspirent à un rapprochement avec le roi[70]. À la mort du Téméraire, ses possessions qui provenaient de la famille capétienne sont reprises par Louis XI mais les Pays-Bas reviennent à sa fille unique, Marie de Bourgogne qui les apporte à son époux Maximilien d'Autriche. Ce partage ouvre une rivalité avec les Habsbourg qui dure jusqu'au XIXe siècle. Charles VIII (r. 1483-1498), devenu roi en 1483, prépare l'union de la Bretagne en mariant son héritier avec la duchesse[71]. Des territoires comme le comté d'Anjou et le comté de Provence sont rattachés à la Couronne, tandis que le comté de Flandre est perdu[72]. Les guerres d'Italie débutent en 1494 pour faire valoir les droits des Valois sur le royaume de Naples, puis le duché de Milan pour Louis XII (r. 1498-1515), devenu roi en 1498[73].
Les mutations de la Renaissance et l'émergence de l'absolutisme
De la fin du XVe siècle à la fin de la première moitié du XVIe siècle, la politique extérieure française est largement dominée par les guerres d'Italie. Les Valois veulent faire valoir les droits hérités de leurs ancêtres sur le royaume de Naples, et le duché de Milan. En soixante ans, ils conquièrent et perdent quatre fois Naples, six fois Milan. Finalement, ils abandonnent toute ambition en Italie[74]. Il existe plusieurs facteurs explicatifs à de telles expéditions malgré leurs échecs successifs : l'attrait des richesses et de la culture des prestigieuses villes italiennes, la volonté d'avoir le contrôle de passages qui permettent de menacer les intérêts de Habsbourg par le Sud. Au XVIe siècle, les stratégies militaires se nouent, entre autres, autour de l'idée de frontière offensive. Il s'agit d'occuper des points d'appui pour en priver l'adversaire, plus que d'agrandir le territoire du royaume. François Ier (r. 1515-1547) devient roi en 1515 et remporte la bataille de Marignan qui lui permet de reconquérir le Milanais[75].

En 1519, le roi d'Espagne Charles Quint, héritier des ducs de Bourgogne, est élu empereur : ses territoires encerclent la France qui, en réponse, s'allie avec l'Empire ottoman[76]. François Ier se présente en vain à l'élection du Saint-Empire romain germanique pour limiter l'influence du Habsbourg, et échoue aussi à s'assurer l'alliance d'Henri VIII. En 1525, à la faveur du désastre de Pavie, l'empereur fait prisonnier François Ier, qui le restera plus d'un an, et exige que le duché de Bourgogne lui soit livré. Malgré la signature du traité de Madrid le , les États de la province refusent : ils demandent à rester sujets du roi de France, signe que le roi, malgré la centralisation, ne peut décider de tout[77]. Aussitôt libéré, François Ier initie la septième guerre d'Italie, qui se solde par l'abandon de la suzeraineté sur la Flandre et l'Artois après la signature du traité de Cambrais, le [78].
Bien que combattant la Réforme dans le royaume, François Ier s'allie aux princes protestants allemands et même au sultan de l'Empire ottoman, Soliman le Magnifique, pour desserrer l'étau habsbourgeois. En 1539, le roi promulgue l'ordonnance de Villers-Cotterêts qui fait notamment du français la langue officielle de l'État face au latin[79]. Henri II (r. 1547-1559) continue la lutte en reprenant le Boulonnais et le Calaisis aux Anglais. En échange de son soutien aux princes réformés allemands en guerre contre l'empereur Charles Quint, il obtient le droit d'occuper Calais, Metz, Toul et Verdun. En 1559, le traité du Cateau-Cambrésis signe enfin la paix entre la France et l'Espagne.
À partir des années 1530, la Réforme protestante provoque une crise dans l'Église. La France est touchée et les protestants ont pour têtes de proue les Condé et les Châtillon[80]. La répression contre les hérétiques s'accentue avec l'avènement d'Henri II[81]. Catherine de Médicis assure la régence après sa mort et tente d'éviter la guerre civile en promulguant plusieurs édits qui autorisent la liberté de culte pour les protestants, mais qui indignent les catholiques fervents[82]. Les guerres de Religion, opposant catholiques et protestants, débutent en 1562 avec le massacre de Wassy. Les villes tombent dans les mains des deux protagonistes et le chef des catholiques François de Guise est assassiné[83]. Une trêve est signée avec une clause qui prévoit le mariage d'Henri III de Navarre avec la sœur du roi[84]. Il est célébré en 1572 et, pour l'occasion, la noblesse protestante monte à Paris. Quelques jours plus tard, un attentat provoque le massacre de la Saint-Barthélemy, qui se propage dans de nombreuses villes du royaume[85]. Cet événement provoque une rupture des protestants avec la monarchie catholique. Ils commencent à s'émanciper dans le Midi en organisant un « État dans l'État »[86].

À son avènement, François II (r. 1559-1560) confie les rênes du gouvernement aux Guise, les oncles de son épouse Marie Stuart, reine d'Écosse, partisans d’une politique de répression contre les protestants. Après la conjuration d’Amboise, il entame la mise en place d'une conciliation à l'égard des réformés mais se montre implacable face aux émeutiers qui mettent à mal son autorité dans les provinces. Sous le règne de Charles IX (r. 1560-1574), le royaume est déchiré par les guerres de Religion qui débouchent sur le massacre de la Saint-Barthélemy. Peu avant son décès, les protestants se regroupent en malcontents alliés aux huguenots et fomentent une conjuration dans le but d'établir François, dernier fils d'Henri II, sur le trône[87],[88].
Henri III (r. 1574-1589) devient roi en 1574 et accorde l'édit de Beaulieu. Les catholiques trouvent les dispositions excessives et forment des ligues qui mènent des opérations militaires[89]. En 1588, une insurrection catholique éclate dans Paris et oblige le roi à se réfugier à Chartres[90]. En réponse, il fait assassiner le duc de Guise, provoque une rupture avec la Ligue et s'allie avec les protestants pour récupérer son trône[91]. Son assassinat en 1589 propulse le chef protestant sur le trône, mais les ligueurs refusent de le reconnaître. En 1593, Henri IV se convertit au catholicisme et doit combattre jusqu'en 1598 pour conquérir son royaume. Cette même année est signé l'édit de Nantes qui reconnaît la liberté de culte aux protestants[92]. Avec la réunion des deux couronnes, les rois portent désormais le titre de roi de France et de Navarre[93].
Société
Formation d'une interaction sociale
S'inspirant de la sociologie formelle de Georg Simmel, Vladimir Shlappentokh considère le féodalisme non seulement comme une formation sociale historique, mais aussi comme une forme d'interaction particulière, répandue à travers toutes les époques qui n'a jamais complètement disparu, même à l'Époque moderne. Elle résulte du besoin humain de protection et de la volonté des hommes de payer pour cette protection en faisant allégeance, en nature ou en argent. Dans cette perspective, les allégeances médiévales, les structures de dépendance dans l'économie souterraine, les régimes oligarchiques avec leurs vassaux, mais aussi les bandes mafieuses peuvent être considérés comme des formes d'interaction féodales[94]. Le politologue et anthropologue Aaron B. Wildavsky avance des arguments similaires en constatant l'existence de structures féodales dans le Moyen Empire d'Égypte (c. 2033-1786 av. J.-C.), dans l'empire kassite (c. 1595-1115 av. J.-C.) et au Japon féodal (1185-1868)[95].
Shlapentokh et Woods postulent que les structures sociales et économiques qui s'écartent de l'idéal-type du féodalisme européen médiéval ne doivent pas être considérées comme des variantes de celui-ci, mais comme des formes mixtes de différents segments de société ou économie (libérales-capitalistes, autoritaires, etc.), qui peuvent coexister par exemple aussi bien aux États-Unis qu'en Russie. Cette approche est en contradiction avec les modèles de société systémiques, holistiques et intégratifs tels que ceux de Talcott Parsons ou Niklas Luhmann, tandis que l'hypothèse de sociétés ou d'économies hybrides est partiellement compatible avec le modèle marxiste, par exemple avec les théories de Erik Olin Wright[96].
Transformations économiques et sociales
Même si les sources écrites manquent, plusieurs indices montrent que la vitalité démographique de la France est très importante à partir du XIe siècle. Des hommes venus du royaume de France tiennent le premier rang dans la conquête de l'Angleterre en 1066 par Guillaume le Conquérant, duc de Normandie. Les chevaliers francs jouent un rôle prépondérant dans la Reconquista de l'Espagne musulmane dès le milieu du XIe siècle. Ils sont si nombreux à participer à la première croisade à la fin du XIe siècle, que les États créés après la prise de Jérusalem en 1099 sont appelés « États francs d'Orient ». L'augmentation de la population accompagne les grands défrichements. Des nouvelles techniques agricoles se diffusent permettant de cultiver les terres riches et lourdes du bassin parisien : charrues à roue et à versoir qui aèrent le sol, herses qui brisent les mottes. Villages, églises et châteaux-forts façonnent le paysage des campagnes. Le retour à une paix relative favorise la circulation des marchandises et des hommes, la circulation monétaire et la renaissance des villes. Les artisans et les marchands se révoltent bien vite contre l'autorité tatillonne des seigneurs laïcs ou ecclésiastiques et parviennent à obtenir des chartes de libertés leur permettant de s'administrer eux-mêmes. Dans les villes, les artisans exerçant une même activité se regroupent en organisations professionnelles très rigides et protectionnistes[97].

Le XIIIe siècle consacre le rayonnement français. Les historiens pensent qu'au cours de ce siècle la population passe de 12 millions à 20 millions d'habitants, grâce aux améliorations des pratiques agricoles qui permettent l'augmentation des rendements des terres cultivées. Ceci n'empêche pas les campagnes d'être secouées par des révoltes, le plus souvent locales contre les droits féodaux ou la dîme. Pourtant, le XIIIe siècle est celui des chartes d'affranchissement qui permettent aux paysans d'améliorer grandement leur condition juridique et fiscale. Paris devient la ville la plus importante de l'Occident chrétien avec près de 200 000 habitants, soit le double de Venise. Son rayonnement est assuré par son université, ses édifices religieux célèbres dans toute la chrétienté, telle la Sainte-Chapelle où sont conservées les reliques de la couronne d'épines et du bâton de Moïse, la cathédrale Notre-Dame de Paris, ses ateliers de miniatures et d'ivoire. Pourtant dès le milieu du XIIIe siècle, des signes d'essoufflement économique apparaissent. Les petits seigneurs s'appauvrissent. La croissance de la population a abouti à un fractionnement des tenures. L'écart s'élargit dans les villes entre les riches et les pauvres entraînant des révoltes du « menu » peuple contre le peuple « gras » entraînant des grèves et des conflits comme à Douai, Paris ou Ypres[98].
Répartition du territoire

Le domaine royal est l'ensemble des fiefs dont le roi est le seigneur direct. Il apparaît au XIe siècle avec le morcellement territorial du royaume et s'élargit jusqu'à la fin du Moyen Âge pour se confondre avec les limites du royaume[99]. Les accroissements territoriaux du domaine royal commencent à partir de Philippe II[100]. À partir du XIIIe siècle, le domaine est inaliénable. Avant ça, les rois n'hésitaient pas à donner des fiefs de la couronne à leur fils cadet pour qu'ils puissent toucher un revenu[101]. Par la suite, sont différenciés le domaine fixe qui appartient à la couronne et le domaine casuel qui est composé des fiefs que le roi acquiert de son vivant (par conquête, succession, héritage) et dont il peut disposer dans l'intérêt du royaume[102]. Il est aussi possible au roi de mettre en gage le domaine[103] ou d'échanger des terres contre des biens de même valeur[104].
L'apanage consiste à donner un fief à l'un des fils cadets du roi, pour qu'il puisse tenir son rang. Cette pratique donne parfois naissance à de nouvelles principautés comme l'État bourguignon[101]. Il permet aussi d'associer les princes du sang à la défense du royaume. Avec le temps, la pratique se codifie et, à partir du XIVe siècle, les pouvoirs du prince dans son apanage deviennent de plus en plus réduits. Si le prince n'a pas d'héritier mâle, l'apanage revient à la couronne[105]. Une principauté territoriale est un État presque souverain, où le prince exerce les pouvoirs législatif, diplomatique, judiciaire et fiscal, mais qui reconnaît le roi comme son suzerain. Elles apparaissent au Xe siècle, lorsque les comtes devenus indépendants, réunissent à leur domaine les comtés limitrophes et exercent l'autorité que possédait le roi auparavant[106].
La seigneurie connaît son apogée entre le Xe et le XIIIe siècle. Il s'agit d'un territoire plus ou moins vaste organisé autour d'un château, où le seigneur commande l'ensemble des hommes qui vivent sur les terres. Jusqu'à la Révolution, le royaume est morcelé de seigneuries, aussi bien les campagnes que les villes et elles restent la principale communauté territoriale d'encadrement des hommes et de possessions des terres. Le chef y exerce alors les pouvoirs politique, administratif, judiciaire et militaire. Les hommes vivent sous la protection militaire du seigneur. Ils payent cette protection sous diverses formes d'impôts en fonction de la catégorie sociale, dont le servage est la forme la plus servile[107].
Régimes de la vassalité et du servage
Mise en place des relations féodo-vassaliques

Grandes Chroniques de France, BnF, département des manuscrits, ms. Français 2813, folio 357v, c. 1370-1379.
Au sein de la société féodale, les seigneurs sont unis par le rituel traditionnel de la recommandation, connu sous le nom d'hommage. Le vassal prête allégeance à son suzerain en contrepartie d'un fief. Le serment et la relation établie ont pour but principal d'assurer paix et sécurité entre les deux personnages, ce qui est vital dans le cadre médiéval d'une société marquée par la rivalité et la violence. Un vassal est un individu qui se soumet à la protection d'un seigneur. Il devient alors son domestique et son protégé. Il est tenu d'apporter son aide au seigneur, ce qui implique le service de l'ost et de chevauchée, deux obligations très récurrentes dans le fief du haubert (d'armure). Le vassal est généralement tenu de se transformer en chevalier, d'acquérir une armure et une monture de bataille, nécessitant ainsi une formation militaire.
Un seigneur désigne une personne qui a obtenu l'hommage d'un vassal. Si un seigneur lui est lui-même attribué, alors ce dernier devient le suzerain du vassal. Le serment de l'hommage est entièrement réciproque : si l'une des deux parties ne respecte pas ses obligations, elle se trouve en état de félonie. Dans le cas où la félonie provient du vassal, le suzerain est en mesure de faire déclarer la commise, lui permettant ainsi de saisir le fief, et de l'imposer par la force. Dans ce système de vassalité, un seigneur inférieur peut parfaitement être le suzerain d'un autre seigneur de rang inférieur à lui-même. Une hiérarchie sociale se structure, en s'étendant du roi aux seigneurs de haut rang, puis vers les seigneurs locaux qui ont leurs propres vassaux, et ainsi de suite jusqu'aux arrière-vassaux.
Le vassal reçoit une protection et un présent en guise d'hommage. Dans ce contexte majoritairement rural, les échanges de services entre individus, qu'ils soient proches ou distants, reposent sur la transmission ou le prêt d'un bien immobilier. Le seigneur cède à son vassal un territoire, incluant ses paysans et l'ensemble de ses revenus liés. Si les vassaux se libèrent des autorités territoriales des puissants et imposent leur autorité à la population environnante, ils deviennent d'autant plus offensifs : trop de petites seigneuries militaires et judiciaires finissent par émerger, fragmentant ainsi le pouvoir. Certains vassaux rendent hommage à plusieurs seigneurs afin d'accumuler des fiefs. Un hommage de préférence s'établit alors au suzerain principal : c'est ce qu'on appelle l'hommage lige. La cession du fief aux descendants n'étant pas automatique, l'héritier du vassal est contraint de se soumettre à une nouvelle cérémonie d'hommage devant son seigneur. Toutefois, le fief fini par devenir transmissible moyennant une taxe : l'héritier doit s'acquitter de ce qu'il « reprend » : c'est le droit de relief, attestant de la reprise d'une obligation vassalique.
Catégorisation des seigneuries
L'historiographie, reprenant les analyses de Georges Duby[108], divise traditionnellement le fonctionnement seigneurial en deux institutions, la seigneurie foncière, c’est-à-dire le fonctionnement de la seigneurie comme un grand domaine, et la seigneurie banale, l’exercice de droits ressortissant du fonctionnement public et pouvant s'exprimer notamment par la contrainte sur les hommes soumis à la seigneurie, droits que les hommes du Moyen Âge nommaient ban. Cette distinction est cependant contestée non seulement parce qu'elle n'apparaît pas dans les sources médiévales, mais aussi et surtout parce que le principe même de la seigneurie tient à la fusion de la domination foncière et du pouvoir de commandement[109].
Le territoire d'une seigneurie se divisait en deux parties : le domaine (dont le seigneur avait la totale propriété) et le fief, ou mouvance dont le seigneur avait seulement la propriété éminente, y disposant notamment du droit de juridiction, mais dont les vassaux avaient la propriété utile. Le seigneur pouvait agrandir son domaine en récupérant des biens de son fief tombés en déshérence ou le diminuer par vente ou par afféagement (concession de la propriété utile d'une terre du domaine) ; par exemple en 1680, le domaine du duché de Rohan se composait de six châtellenies et s'étendait sur 69 paroisses, dont une quarantaine en totalité, alors que son fief comprenait 257 manoirs nobles, dont ceux de Carcado et de Camors[110].
Le dominium directum et utile (ou le fief au niveau le plus basique détenu par le seigneur censier) lui-même comprenait la réserve à l'usage direct du seigneur qui était cultivée grâce aux corvées dues par les tenanciers, principalement les serfs ; les tenures serviles redevables du chevage ou « libres » redevables du cens ; les biens communaux tels que les forêts, les landes, les prés ou les marais [108].
Système du servage

Musée Condé, ms. 340, fo 303v, c. 1470-1475).
Le servage vient du latin servus, « celui qui sert »[111]. Le statut de colon évolue à la fin du Ve siècle, et ils sont liés juridiquement à la terre qu'ils exploitent ou au propriétaire de celle-ci. Les troubles sociaux et les invasions qui accompagnent le déclin de l'Empire romain poussent les grands propriétaires à se retirer dans leurs domaines dont ils organisent eux-mêmes la défense. En même temps que se met en place le système féodal, le seigneur alloue à chaque famille un lot de terre qu'elle peut cultiver pour son compte en échange d'une part de la récolte et de temps de travail (corvée) sur les terres du seigneur. Les enfants des paysans héritent ce statut de leurs parents et conservent leur terre à condition de payer la mainmorte. Cette dépendance est formellement définie au travers du chevage ou cens servile et inscrite sur le terrier (registre seigneurial). Le chevage comme le cens des paysans libres donne lieu à un paiement annuel (part de récolte ou somme forfaitaire non réévaluable)[112].
La différence entre le servage et l'esclavage n'est pas évidente. Selon le Larousse, la différence se situe au niveau du statut juridique du serf, qui n'est pas assimilé à une chose comme l'était l'esclave et dispose d'une personnalité juridique. Il ne peut se marier sans l'autorisation de son maître et qu'avec un autre sef du même seigneur, en application du droit de formariage[113]. Il ne peut ni transmettre ses biens ni quitter la seigneurie mais, en revanche, il ne peut être vendu[114]. Les critères de différenciation ne font pas l'unanimité. Selon d'autres auteurs, « esclave » n'est qu'un synonyme tardif de « serf », consécutivement à la mise en servage de slaves par les peuples germaniques, du temps d'Othon le Grand et de ses successeurs[115]. Sa condition de servage pouvait elle-même faire l'objet d'un contrat[116]. Mais s'il n'est pas nécessairement complètement dénué de droit d'héritage, celui-ci est dans tous les cas fortement limité, en particulier par l'échute : en l'absence d'héritier direct, ses biens reviennent à son seigneur lors de son décès[117].
En France, le servage a fortement diminué avec l'essor économique de la fin du Moyen Âge qui permit aux serfs de racheter leur liberté. Le rappel de l'interdiction de la servitude fut consacré sous Louis le Hutin (r. 1314-1316) par l'édit du 3 juillet 1315, bien que sa portée soit à relativiser en raison de la superficie du domaine royal[118]. L'esclavage de traite disparaît au milieu du XIe siècle et le servage est progressivement remplacé par l'ordre des laboratores, tandis que les hommes de corps offrent désormais librement leur travail en échange de garanties assurant des moyens élémentaires d'existence[119]. Un acte d'affranchissement, appelé « lettres de manumission » leur est remis.
Hiérarchisation de la société féodale
Société des trois ordres

Durant le haut Moyen Âge, la société était divisée selon des critères exclusivement religieux : les moines, les clercs et les laïcs. Vers 860, Haymon d'Auxerre propose la célèbre classification « oratores, bellatores, laboratores » : ceux qui prient, ceux qui se battent et ceux qui travaillent. Ce modèle théorique, supposé établir l'harmonie d'un univers chrétien médiéval régi par le roi, structure donc le système social en trois ordres conformément au paradigme développé au début du XIe siècle par les évêques Adalbéron de Laon et Gérard de Cambrai. C'est dans ce contexte que les moines prient pour le salut de chacun, les chevaliers consacrent leurs armes à l'Église et défendent les plus vulnérables, les paysans qui cultivent la terre pour subvenir aux besoins des deux premiers groupes.
L'admission aux deux premiers groupes est marquée par des rituels : le cérémonial d'adoubement pour les chevaliers et l'ordination pour le clergé. Cette séparation engendre d'ailleurs des frictions entre évêques et moines, chacun cherchant à revendiquer l'exclusivité de la catégorie des oratores : considérés comme faisant partie du clergé, les moines voient leur condition de personnes détachées du monde s'estomper, alors qu'ils se fusionnent avec l'institution ecclésiastique. Ce modèle, favorable au clergé et à l'aristocratie pour affirmer sa suprématie, ne rend toutefois pas justice à la complexité du développement de la société médiévale : ni de la nature indéfinie des individus qualifiés de travailleurs, ni des subtilités découlant de l'apparition de nouveaux états sociaux. Il souligne actuellement la position du service militaire dans l'état d'esprit féodal et vassalique, ainsi que la fusion des différents états de la noblesse.
À partir de la fin du XIIIe siècle, l’équilibre entre les trois ordres se rompt. Le développement des villes a nécessité la création d’un État centralisé rendant justice, unifiant la monnaie et devant protéger le pays contre les attaques éventuelles de royaumes capables de lever des armées importantes. Une telle structure doit être financée et l’État a d’autant plus besoin de ressources financières que le système féodal se maintient par la redistribution de richesses vers ses vassaux. Le grand patriciat commerçant possède des ressources financières très abondantes qu’il prête aux princes et aux ecclésiastiques : il devient un acteur incontournable[120].
Émergence de la bourgeoisie

En France, ne disposant pas d’une administration suffisante et voulant limiter la puissance des grands féodaux, les Capétiens délèguent aux bourgeois de plus en plus de pouvoirs politiques, fiscaux et judiciaires, créant de véritables zones franches aux grands carrefours commerciaux. La multiplication des affaires à régler a rendu impossible leur seul traitement par les rois et la grande noblesse, qui ont alors délégué une partie de leurs pouvoirs judiciaires à des parlements et autres cours de justice. À l’époque, plutôt que d’entretenir une coûteuse administration, les souverains ont pris l’habitude de faire prélever les taxes par de riches particuliers qui leur cèdent le montant souhaité et se remboursent en percevant les impôts pour leur compte, ce qui leur assure de confortables bénéfices[121]
En France, Philippe le Bel (r. 1285-1314) instaure des états généraux où la noblesse, le clergé et les villes sont représentés, pour disposer d'une légitimité à lever des impôts y compris sur les terres d’Église et rassembler la nation naissante pour faire bloc contre le pape qui ne peut accepter de telles taxes et proclame la primauté du spirituel sur le temporel (par la bulle pontificale Unam Sanctam de 1302, Boniface VIII revendique l’instauration d’une théocratie). D’autre part, pour les besoins du commerce, puis pour sa propre ascension sociale, le patriciat urbain prend en charge une partie de la culture, créant des écoles laïques[122] et finançant un mécénat culturel[123].
La plupart des innovations techniques sont alors le fait de laïcs, ingénieurs, architectes (tels Villard de Honnecourt)[124], artisans (tels Jacopo Dondi et son fils Giovanni, concepteurs de l’horloge à échappement)[125]. Le clergé perd une partie de son rôle culturel ou social dans les espaces urbains. Pour obtenir le rôle politique que leur importance croissante dans la société devrait leur donner, de nombreux bourgeois tentent d’être anoblis. C’est la voie que choisit par exemple Robert de Lorris qui, devenu proche conseiller de Jean le Bon (r. 1350-1364), use de son soutien ou d’alliances matrimoniales judicieuses pour placer ses proches. La haute bourgeoisie adopte des comportements qui rappellent ceux de la noblesse : par exemple, la prévôté organise en 1330 un tournoi où les bourgeois combattent comme des chevaliers[126].
Rôle de l'Église et de la religion

Durant le Moyen Âge, l'Église se trouve profondément liée aux structures sociales et politiques établies par la féodalité en Europe. À l'instar des monarchies ou du Saint-Empire romain germanique, elle possède son propre monarque — le pape — et ses grands dignitaires — les évêques —. Jusqu'en 1059, c'est l'autorité séculière de l'empereur du Saint-Empire qui nomme le pape. Ensuite, sous le pontificat de Nicolas II (fl. 1058-1061), un synode impose l'élection du pape par un collège des cardinaux. Les rois et les nobles investissent les évêques, convaincus que ces ministres épiscopaux, agissant sous leur autorité souveraine, représentent une extension naturelle de leur pouvoir. L'évêque a même la possibilité de recevoir du prince sa crosse et son anneau, tout en lui jurant fidélité, ce qui évoque fortement l'hommage féodal. Cette réforme de l'Église en cours, où le pape Grégoire VII (fl. 1073-1085) condamne ce genre d'investiture, conduit à la décision prise par son successeur Urbain II (fl. 1088-1099) en 1099 : interdiction pour tout évêque ou abbé (chef d'un monastère) de rendre hommage et allégeance au roi ou à tout autre laïc[128].
Dans le royaume de France, un compromis est trouvé : l'évêque obtiendra son rôle pastoral d'un collège épiscopal par l'intermédiaire de la crosse et de l'anneau, tandis que le roi lui conférera sa responsabilité sur les possessions terrestres liées à l'évêché à travers un autre symbole. Cependant, l'Église cherche à transcender les limites des relations féodales dont les serments de non-violence ne parviennent pas à contenir la brutalité de l'époque. Depuis 1031, le concile de Bourges, initié en France, a établi des assemblées de paix. Ces dernières réunissaient seigneurs, clercs et bourgeois qui prêtaient serment devant l'évêque sur des reliques sacrées : les belligérants étaient interdits d'attaquer les clercs, les voyageurs, les moines, les paysans et leurs animaux ainsi que de brûler leurs maisons ; il était également interdit aux belligérants de se battre du vendredi au dimanche. Ce mouvement dénommé « Paix de Dieu » désigne l'Église comme unique rempart contre la violence des seigneurs et des chevaliers[129].
Cependant, en intégrant des éléments religieux dans les serments de vassalité et en incluant des bénédictions d'armes lors des adoubements chevaleresques, l'Église peut être perçue, grâce à sa régulation efficace de la morale liée à la chevalerie, à la guerre et à la paix, comme raffinant l'idée de croisade. Il est également important de ne pas négliger l'impact de la féodalité sur l'autorité ecclésiastique, ainsi que la féodalisation du clergé : les pratiques et les rituels féodo-vassaliques se propagent, et les évêques et abbés obtiennent ou attribuent des fiefs tout en recevant des hommages. Vers la fin du XIIe siècle, l'archevêque de Reims est en mesure d'établir une liste des fiefs qui lui sont tenus et des obligations qu'ils impliquent, tandis que celui d'Arles fait rassembler et organiser par sections la liste des serments féodaux. Cette sorte d'influence politique du clergé laïque met en évidence la persistance du renouveau monastique (ordre clunisien et ordre cistercien) qui cherche à libérer les moines de l'autorité épiscopale[129].
Titulature de la noblesse
Initialement, le titre de noblesse était lié à l'exercice de responsabilités — militaires ou judiciaires — conférées par le souverain à une communauté. Dès le XIIe siècle, il s'attache au territoire où il exerce ces fonctions. Ce n'est qu'après l'époque médiévale et l'établissement du royaume de France que les titres de noblesse commencent à se détacher des fonctions qui leur étaient initialement associées, se transformant en distinctions liées à la possession de terres ou aux privilèges conférés par le roi. La seule hiérarchie nobiliaire française dans les titres est la prééminence du duc sur tous les autres. L'éventuel titre avait moins d'importance que l'ancienneté, les alliances et l'illustration de la famille. D'ailleurs, les titres de noblesse de cette époque étaient attachés à une terre et non à une personne. Les titres réguliers étaient même fort rares et souvent le signe d'une noblesse récente, les nobles titrés étant en effet beaucoup plus souvent issus d'une famille anoblie que d'une famille d'extraction[130]. Ces dernières ne se souciaient pas de recevoir des lettres patentes érigeant leurs seigneuries en baronnies, vicomtés, comtés ou marquisats, elles s'arrogeaient, voir usurpaient, un titre de courtoisie de leur propre chef, estimant que leur ancienneté leur donnait ce droit[131].
Le titre de duc a vu le jour durant l'époque mérovingienne (481-751) : il représentait alors une sorte de gouverneur général de haut rang, investi par le roi de pouvoirs militaires et judiciaires sur plusieurs comtés. Au VIe siècle, Eudes, duc d'Aquitaine, fut le pionnier à constituer son duché en principauté héréditaire, une tradition qui s'est largement répandue au Xe siècle. Durant la période carolingienne (751-987) et le haut Moyen Âge, un comte se voyait attribuer le titre de marquis, qui était associé à une région frontalière appelée marche ou marquisat. Ce titre lui conférait le droit de diriger des opérations militaires et d'organiser une force armée sans nécessiter l'autorisation du souverain[132].
Les comtes sont de grands gestionnaires assumant des rôles fiscaux, militaires et judiciaires, à l'image des maires de palais. On leur confie la gestion de cités, connues sous le nom de pagi, qui sont des sortes de juridictions administratives. Sous les Carolingiens et les pagi des comtés autonomes, cette fonction devient héréditaire. À la fin du IXe siècle, hormis le titre spécifique de duc, le titre de comte s'impose comme le titre le plus élevé au sein de la noblesse. Le vicomte exerce un rôle individuel en tant qu'officier au service d'un duc ou d'un comte, mais à partir du Xe siècle, il s'est libéré de l'autorité comtale et est devenu le seigneur d'une terre désignée sous le titre de vicomté. Le terme « baron » est utilisé de manière générale pour désigner les membres de l'aristocratie qui obtiennent leur fief directement du roi. Dans les comtés, les fiefs sont désignés sous le nom de baronnie et ce n'est qu'à partir du XIIe siècle que ces seigneurs portent le titre de baron[132].
Déclin de la féodalité au temps des crises du XIVe siècle
Crise démographique et économique

Au centre, le roi Philippe IV, assis sur son trône.
À sa droite, ses plus jeunes enfants : les futurs Charles IV et Philippe V, ainsi que sa fille Isabelle, reine d'Angleterre par son mariage avec Édouard II.
À sa gauche, son fils aîné, le futur Louis X, alors roi de Navarre, et son frère cadet, Charles de Valois.
Paris, BnF, département des manuscrits, ms. Latin 8504, 1313.
Alors que, sous l’effet des progrès des techniques agraires et des défrichements, la population s’accroît en Occident depuis le Xe siècle, on assiste en France à un retournement de conjoncture : un seuil est franchi, qui dépasse les capacités de production agricole dans certaines zones d’Europe dès la fin du XIIIe siècle. Par le jeu des partages successoraux, les parcelles se réduisent : elles n’ont plus en 1310 que le tiers de leur superficie moyenne de 1240[133]. Certaines régions comme les Flandres sont en surpopulation et essayent de gagner des terres cultivables sur la mer ; néanmoins, pour couvrir leurs besoins, elles optent pour une économie de commerce permettant d’importer les denrées agricoles. En Angleterre, dès 1279, 46 % des paysans ne disposent que d’une superficie cultivable inférieure à 5 hectares ; or, pour nourrir une famille de 5 personnes, il faut de 4 à 5 hectares[133].
La population rurale s’appauvrit, le prix des produits agricoles baisse et les revenus fiscaux de la noblesse diminuent alors que la pression fiscale augmente et donc les tensions avec la population rurale. Beaucoup de paysans tentent alors leur chance comme saisonniers dans les villes pour des salaires très faibles engendrant aussi des tensions sociales en milieu urbain. Le refroidissement climatique[134] et l’évolution de l’économie vers la spécialisation de la production et le commerce[135] provoquent de mauvaises récoltes, qui se traduisent, du fait de la pression démographique, en famines (qui avaient disparu depuis le XIIe siècle) dans le nord de l’Europe, entre 1314 et 1316 : Ypres perd ainsi 10 % de sa population et Bruges 5 % en 1316[133].
La noblesse doit compenser la diminution de ses revenus fonciers et la guerre est un excellent moyen pour y parvenir, par les rançons perçues après capture d’un adversaire, le pillage et l’augmentation des impôts justifiée par la guerre. C’est ainsi que la noblesse pousse à la guerre, et particulièrement la noblesse anglaise dont les revenus fonciers sont les plus touchés[136]. L’essor du commerce a rendu certaines régions dépendantes économiquement de l’un ou de l’autre royaume. À cette époque le transport de fret se fait essentiellement par voie maritime ou fluviale. La Champagne et la Bourgogne alimentent Paris via la Seine et ses affluents et sont donc pro-françaises. La Normandie est partagée, car elle est le point d’union entre ce bassin économique et la Manche qui devient une zone d’échanges de plus en plus intenses, grâce aux progrès des techniques maritimes (le contournement de la péninsule Ibérique par les navires italiens devient de plus en plus fréquent). L’Aquitaine qui exporte son vin en Angleterre, la Bretagne qui exporte son sel et les Flandres qui importent la laine britannique ont tout intérêt à être dans la sphère d’influence anglaise[137].
Ainsi, les marchands flamands, en voulant échapper à la pression fiscale française, se révoltent de manière récurrente contre le roi de France ; d’où les batailles successives de Courtrai en 1302 (où la chevalerie française est balayée et où les bourgeois flamands montrent que les villes peuvent battre militairement l’ost royal), de Mons-en-Pévèle en 1304 et de Cassel en 1328 (où Philippe VI mate les rebelles flamands). Les Flamands apportent leur soutien au roi d’Angleterre, déclarant même en 1340 qu’Édouard III est le légitime roi de France. Les deux États ont donc intérêt à augmenter leurs possessions territoriales pour accroître leurs rentrées fiscales et renflouer leurs finances. Dès lors, les intrigues des deux rois pour faire passer la Guyenne, la Bretagne et la Flandre sous leur influence conduisent rapidement à une guerre entre les deux États[138].
De 1347 à 1353, la peste noire, dont une première occurrence avait déjà ravagé la France dans l'Antiquité tardive et le haut Moyen Âge sous le nom de peste justinienne, fait un retour en force, provoquant la mort de presque un tiers de la population française. En 1361-1363, et en 1418-1419, une deuxième pandémie de peste fait des ravages parmi les enfants. Les révoltes se multiplient, notamment à Paris : révolte d'Étienne Marcel, révolte des Cabochiens. Dans les campagnes les jacqueries sont nombreuses. Les différentes crises ont malgré tout des aspects positifs : les paysans et les artisans qui survivent aux famines et à la peste voient leur condition de vie s'améliorer du fait de la hausse des salaires causée par la raréfaction de la main-d'œuvre. La noblesse décimée lors des grandes batailles de la guerre de Cent Ans se renouvelle, tandis que les bourgeois achètent des seigneuries.
Révoltes politiques et paysannes

Grandes Chroniques de France, BnF, ms. Français 2813 fo 409v, c. 1370-1379).
À Paris, dont la prospérité repose sur la sécurisation de la Seine, ses commerçants se rallient à la cause d'Étienne Marcel, le prévôt des marchands. Ce dernier crée une milice en prétextant une défense contre d'éventuelles offensives anglaises. Ce mouvement de contestation appelle à des réformes du pouvoir, et lors des États généraux de 1356, ces délégués des cités aspirent, suite aux revers français, à l'incarcération des conseillers malhonnêtes. Voyant la situation évoluer vers une monarchie contrôlée avec Charles le Mauvais à sa tête, Jean le Bon (r. 1350-1364) se décide à conclure les négociations avec l'Angleterre. Pour cela, il est transféré de Bordeaux à Londres afin de s'entretenir directement avec Édouard III. Ses conditions d’incarcération sont royales : il est logé avec une cour, dispose d'une liberté de circulation en Angleterre et est hébergé à l’Hôtel de Savoie[139]. Il accepte en le premier traité de Londres qui prévoit la cession en pleine souveraineté des anciennes possessions d’Aquitaine des Plantagenêt (dont la Guyenne mise sous commise par Philippe VI au début du conflit) et le versement d'une rançon de 4 millions d’écus[140].
La nouvelle de l’acceptation par Jean le Bon du premier traité de Londres qui cède le tiers du territoire à l’Angleterre provoque un tollé dont Étienne Marcel va profiter. Un proche du dauphin Charles est assassiné le . Le meurtrier est saisi alors qu’il se réfugiait dans une église et le dauphin fait de son exécution un exemple[141]. Étienne Marcel exploite les esprits qui s’échauffent : il y a deux cortèges funèbres, d'un côté celui de la victime suivi par le dauphin, de l'autre celui du meurtrier qui est suivi par la bourgeoisie parisienne[142]. Le , Étienne Marcel déclenche une émeute réunissant trois mille personnes qu’il a convoquées en armes[142]. Le maréchal de Champagne Jean de Conflans et le maréchal de Normandie Robert de Clermont sont tués devant le prince, qui est couvert de leur sang et croit son existence menacée. Étienne Marcel l’oblige à coiffer le chaperon rouge et bleu des émeutiers, alors que lui-même met le chapeau du Dauphin ; il le contraint ensuite à renouveler l’ordonnance de 1357[143].
Le , les paysans de Saint-Leu-d'Esserent, près de Creil, excédés par les levées fiscales votées à Compiègne et destinées à mettre le pays en défense, se rebellent[144]. Rapidement, les exactions contre les nobles se multiplient au nord de Paris, zone épargnée par les compagnies et hors de contrôle des Navarrais ou des troupes du dauphin. 5 000 hommes se regroupent rapidement autour d’un chef charismatique : Jacques Bonhomme, qui reçoit très rapidement des renforts de la part d’Étienne Marcel[145]. Pressé par la noblesse et particulièrement par Jean de Picquigny auquel il doit la liberté, et dont le frère vient d’être tué par les jacques, Charles le Mauvais y voit le moyen d’en devenir le chef[145]. D’autre part, les marchands sont favorables au rétablissement de la sécurité sur les axes commerciaux[145]. Il prend la tête de la répression, engage des mercenaires anglais et rallie la noblesse. Il s’empare par ruse de Guillaume Carle venu négocier et assaille les jacques qui n'ont plus de chef. C’est un massacre et la répression qui s’ensuit est très dure : quiconque est convaincu d’avoir été de la compagnie des jacques est pendu sans jugement[146]
Une fois la jacquerie écrasée, Charles de Navarre rentre à Paris le [147]. Il pense avoir rallié à lui la noblesse, mais une grande partie des seigneurs qui était à ses côtés contre les jacques ne le suit pas dans cette démarche et reste derrière le régent qui a su gagner leur confiance. Charles le Mauvais s’établit à Saint-Denis. Il est fait capitaine de Paris par acclamation et Étienne Marcel envoie des lettres dans toutes les villes du royaume pour qu’il soit fait « capitaine universel »[147]. Mais les mercenaires anglais qui défendent la capitale sont considérés comme ennemis et s’attirent l’inimitié des Parisiens. Le , à la suite d’une rixe de taverne qui dégénère en combat de rue, trente-quatre archers anglais sont massacrés[148]. Les Parisiens en armes en saisissent quatre cents qu’ils veulent soumettre à rançon[148].
L'échevin Jean Maillard, aidé de Jehan Pastoret, président du Parlement de Paris, et du gentilhomme et chevalier Pépin des Essart, convainquent les bourgeois de demander l’aide du régent[149]. Le , à l’aube, Étienne Marcel, qui se trouve en compagnie du trésorier de Charles de Navarre, essaye de se faire remettre les clefs de la porte de Saint-Denis mais se heurte au refus de Jean Maillard. N’insistant pas, il tente sa chance à la porte Saint-Antoine, mais Jean Maillart a sonné l’alerte et rameute le plus de gens possible : il est massacré avec ses suivants[150]. Le dauphin, qui ne croit plus en une reddition, est en train de se diriger vers le Dauphiné, quand on lui apprend les nouvelles en provenance de Paris[151]. Il entre dans Paris le , et veille à ne pas spolier les proches des exécutés tout en récompensant ses alliés, tels que Jean de Dormans en plaçant son frère, qui conserve son héritage à la veuve de son opposant[152].
Institutions
Évolution historique
Centralisation progressive au Moyen Âge
En 987, Hugues Capet est élu roi de France. Les Capétiens font passer petit à petit la France d'une monarchie élective à une monarchie héréditaire, en faisant sacrer leur fils ainé de leur vivant. Cette pratique dure jusqu'à Philippe II Auguste. Le pouvoir royal, bien que très affaibli, change de nature, et le roi se voit attribuer les prérogatives : de gardien du royaume qui doit le défendre contre les éléments extérieurs, de veiller à son intégrité territoriale et d'assurer l'ordre et la paix à l'intérieur ; de protéger ses églises ; de rendre la justice[153]. Le roi est le seigneur des grands barons du royaume à travers le contrat vassalique qui oblige le seigneur, en échange d'un serment de fidélité, à une protection aussi bien militaire que matérielle avec la concession d'un fief où l'État central renonce à son emprise[154].
Les grands barons subissent le même processus d'éclatement de leur pouvoir au cours de la seconde moitié du XIe siècle, si bien que le royaume se couvre de seigneuries indépendantes rattachées aux seigneurs supérieurs par la vassalité. Le pouvoir de l'État s'exerce désormais autour du château seigneurial, où le titulaire récupère le contrôle politique, administratif et judiciaire en échange du service militaire[155]. Le pouvoir économique du seigneur lui permet de lever des impôts et de planifier la vie économique de sa seigneurie. Le pouvoir judiciaire lui permet de juger toutes les causes, y compris les plus importantes, et de prononcer la peine de mort. Il délègue généralement cette tâche à un prévôt[156]. Le droit change et devient coutumier, avec des pratiques judiciaires selon chaque communauté territoriale. Il a la particularité d'être non écrit, répété, consacré par le temps et obligatoire[157].
Le pouvoir central commence à se reconstruire à partir de Philippe Auguste. L'institution royale s'affermit et devient plus symbolique avec les cérémonies du sacre, des funérailles et des visites aux bonnes villes qui deviennent grandioses, mais aussi par une propagande royale pour diffuser les idées favorables au pouvoir. Les règles de successions se mettent petit à petit en place à chaque fois qu'un problème dynastique se pose et les lois fondamentales du royaume de France émergent[158].
La structure du gouvernement de l'État évolue en fonction de la centralisation accrue. Le roi commence par détacher les plus fidèles de ses vassaux pour en faire des grands officiers qui s'occupent à la fois des tâches domestiques et politiques. Au XIIe siècle, ils deviennent l'hôtel du roi, un groupe stable par rapport aux autres vassaux qui viennent irrégulièrement à la cour. L'hôtel du roi est composé de la famille du roi, des officiers domestiques (sénéchal, connétable, chancelier, chambrier et bouteiller) et enfin des légistes. Le rôle de ces derniers augmente au fil des ans, car le roi a de plus en plus besoin de compétences techniques pour administrer l'État dont les tâches se complexifient[159].
Le Conseil du roi se détache de la cour pour permettre au roi de réunir un petit groupe de membres qui lui donne des conseils pour les grandes décisions politiques[160]. Pour traiter la justice royale, qui connait un grand succès, le Parlement se détache du reste de la cour et s'organise en plusieurs chambres[161]. Sur le terrain, le roi est représenté par un réseau de baillis et sénéchaux qui lui permettent de reconquérir l'administration du territoire au détriment des petits seigneurs[162]. L'État tente lentement de maitriser l'ordre coutumier pour imposer un ordre juridique plus unitaire[163].
Du féodalisme vers l'absolutisme à la Renaissance

À sa gauche : sa fille Marguerite (qui deviendra reine de Navarre par son mariage avec le futur Henri IV), et le futur Henri III (né Alexandre-Édouard).
À sa droite : son dernier fils, François (alors appelé Hercule), qui jouera un rôle important à la tête du parti des Malcontents, et duc d'Alençon[164].
Catherine de Médicis et ses enfants, Londres, Strawberry Hill, atelier François Clouet, 1561.
La dynastie des Valois-Angoulême (1515-1589) est généralement considérée comme une phase charnière entre la monarchie féodale et la monarchie absolue. Les historiens s'accordent pour dire que cette période voit l'émergence progressive des caractéristiques de l'absolutisme, sans que celui-ci soit pleinement réalisé. François Ier (r. 1515-1547) et Henri II (r. 1547-1559) sont souvent cités comme les souverains qui ont posé les bases de la monarchie absolue, notamment par le renforcement de l'administration centrale, la réduction de la puissance des grands féodaux et la centralisation du pouvoir. Cependant, leur autorité reste limitée par les privilèges nobiliaires, les guerres de Religion et la persistance de structures féodales[165],[166].
Certains historiens soulignent que, malgré les réformes, le roi reste un « seigneur parmi les seigneurs » : il doit composer avec la noblesse, les parlements et les États généraux. La féodalité persiste dans les relations politiques et sociales, notamment sous François Ier, qui est encore perçu comme un « prince féodal » au début de son règne. Les guerres de Religion (1562-1598) fragilisent l'autorité royale et montrent les limites de la centralisation. La noblesse conserve une influence majeure et le pouvoir royal est souvent contesté. Malgré tout, les Valois-Angoulême parviennent à étendre le domaine royal, à unifier le territoire et à réduire l’influence des grands nobles, tout en maintenant des structures féodales résiduelles. La féodalité reste présente, mais la souveraineté royale s’affirme de plus en plus bien qu'atténuée par les guerres civiles relatives à la Réforme dans le contexte duquel émerge la doctrine des monarchomaques[165].
Dès le XVIe siècle, les Valois-Angoulême développent des institutions centrales (secrétaires d'État, intendants) et renforcent la fiscalité permanente, deux piliers de l'absolutisme. François Ier et Henri II sont décrits comme les « premiers monarques absolus » par certains auteurs, car ils incarnent une souveraineté croissante et une administration modernisée[167]. Les réformes financières, la vente d’offices, la création d’institutions centralisées (Conseil des affaires) et l’affaiblissement des grands fiefs (notamment après la trahison du connétable de Bourbon) sont autant d’étapes vers l’absolutisme[166]. La doctrine de la souveraineté, que l'on doit notamment à Jean Bodin dans Les Six Livres de la République en 1576, émerge sous leur règne en posant les bases théoriques de l'absolutisme. La centralisation administrative et la réduction progressive des pouvoirs féodaux sont des marqueurs forts de cette transition[168].
Dans La Monarchie d'Ancien Régime en France : de Henri IV à Louis XIV (1928), Georges Pagès écrit : « Jamais peut-être rois de France ne furent plus puissants que François Ier et Henri II, et c’est au commencement du XVIe siècle qu’a triomphé l’absolutisme monarchique »[165]. La plupart des historiens évitent toutefois une classification binaire et préfèrent parler de « monarchie en transition » ou de « premier âge moderne ». La période est marquée par des avancées vers l'absolutisme, mais aussi par des reculs et des résistances. La fragilité de l'autorité royale sous François II (r. 1559-1560), Charles IX (r. 1560-1574) et Henri III (r. 1560-1574) montrent que l'absolutisme n'est pas encore stabilisé. Ce n'est qu'avec Henri IV et surtout Louis XIV que la monarchie absolue s'impose pleinement[169].
Gouvernement
Conseil du Roi

Le Conseil du roi est un organe permanent consultatif dont les attributions dépendent de la volonté royale et concerne tous les secteurs de l'activité gouvernementale. C'est lors du Conseil que le roi décide des grandes affaires : guerre ou paix, diplomatie (les ambassadeurs sont reçus lors du Conseil), politique intérieure et législation royale, direction de l'administration (baillis et sénéchaux sont nommés et font leur rapport lors du Conseil), gestion financière et contrôle des agents. Le roi est le seul décideur, mais dans les affaires courantes le Conseil peut prendre des décisions sans sa présence. Lors du Conseil, le roi exerce sa justice retenue, qui lui permet de juger lui-même une affaire après l'avoir retiré de sa justice déléguée, soit à la suite d'une proposition d'erreur formulée par un plaideur. Au cours du XIVe siècle, se dégage un Conseil spécialisé dans les affaires de justice. En 1497, une ordonnance institue le Grand Conseil qui traite, hors de la présence du roi, les affaires en cassation[170].
Les membres du Conseil ne peuvent siéger que si le roi les appelle. Lors des temps féodaux, assister au Conseil est une obligation, mais pas un droit, ce qui permet au roi d'être libre dans sa composition. Les grands aristocrates forment le noyau central du Conseil. Les membres de la famille royale, les princes du sang, les grands officiers de la couronne et les grands vassaux sont toujours convoqués en fonction des circonstances. Leur rôle décline de plus en plus, puisque le roi convoque des techniciens du droit et de l'administration pour traiter des tâches politiques qui se spécialisent. Au début du XVe siècle, un très petit nombre de ces conseillers forment un conseil étroit qui permet de régler discrètement et rapidement des problèmes urgents[171].
Parlement
La cour du Parlement trouve son origine sous le règne de Saint Louis pour traiter les affaires portées en appel devant la cour du roi où en première instance. Des sessions spéciales de la cour sont réservées à la justice durant plusieurs semaines, elles correspondent en général à une fête religieuse. Sous Philippe IV le Bel, face à la recrudescente des affaires, les sessions s'allongent et sont regroupées dans une section unique qui dure de la Toussaint jusqu'en août avec un personnel technique permanent qui remplace les éléments aristocratiques. En 1345, le roi nomme plusieurs conseillers au Parlement sans limitation de mandat. Le Parlement devient alors un corps constitué[172].
Les membres sont repartis en quatre chambres. La Grand-chambre est la plus importante de toutes, c'est devant elle qu'on plaide et la seule qui prononce des arrêts. La chambre des requêtes a pour mission de recevoir, d'examiner les requêtes et de décider si elles sont recevables devant le Parlement. La chambre des enquêtes juge les enquêtes ordonnées par la Grand-chambre. À la fin du XIVe siècle, s'ajoute la chambre criminelle qui est chargé d'instruire les affaires pénales et préparer les projets d'arrêts qui sont soumis à la Grand-chambre[172]. La guerre de Cent ans fait perdre son monopole au Parlement parisien et plusieurs sont créés jusqu'à la fin du Moyen Âge dans des villes comme Toulouse, Bordeaux, Dijon, Aix et Rouen avec les mêmes prérogatives[173]
La Chambre des comptes est créée lorsque les maîtres des comptes, chargés de la vérification des comptes des agents royaux, sont séparés du reste de la cour durant le XIIIe siècle, avant d'être définitivement organisé par une ordonnance en 1320. Elle a pour mission de vérifier les comptes des agents financiers et de les juger en cas de malversation, surveiller la gestion du domaine royal et enregistrer, avec droit de remontrance, des ordonnances sur les questions financières. Au XIVe siècle, elle est aussi l'organe central de contrôle suprême sur les administrations du Trésor royal et de l'impôt. Ses compétences se réduisent à la suite de la création d'autres chambres financières spéciales et pas la création de chambre de comptes dans les provinces[173].
États généraux

L'institution des États généraux trouve son origine à la fin du XIIe siècle, lorsque le roi prend aussi conseil auprès de bourgeois ou de représentants des bonnes villes. C'est en 1302 que sont réunis pour la première fois les trois états du royaume ; c'est l'occasion pour le roi de s'appuyer sur l'opinion publique en ayant l'avis des représentants de chaque ordre. Par la suite, les États généraux sont réunis pour, en plus d'un soutien de l'opinion, obtenir une contribution financière pour faire face aux guerres. L'étendue du territoire fait que le souverain au milieu du XIVe siècle peut réunir deux assemblées, l'une pour les langues d'oïl et l'autre pour les langues d'oc, voire réunir les États généraux d'une province ou d'un bailliage[174].
Les États généraux doivent conseil et aide au roi sur les affaires politiques importantes ou graves dans lesquelles il considère qu'il doit connaitre l'opinion publique du royaume. Des questions graves sur la diplomatie, la sécurité où la politique intérieure sont posées lors des assemblées jusqu'à la fin du Moyen Âge. Rapidement, l'assemblée prend la faculté de présenter au roi les doléances de ses sujets. Au XVe siècle, ces doléances sont écrites dans des cahiers. Chaque ordre présente ensuite un cahier qui regroupe les doléances les plus exprimées, le chancelier y répond point par point au nom du roi. Les États généraux sont convoqués pour aider la monarchie en octroyant une contribution financière extraordinaire lorsque les ressources du domaine royal ne suffisent plus. C'est ainsi par exemple que la gabelle est instituée au cours des États généraux de 1355, 1356 et 1357, d'abord de manière exceptionnelle, puis permanente quelques décennies plus tard[175].
La composition des États généraux évolue beaucoup jusqu'à la fin du Moyen Âge. Lors des premiers tenus le , le roi convoque ses vassaux y compris pour les bourgeois puisque les représentants sont issus de villes bénéficiant de privilèges et considérés comme vassaux. Pour ceux de mai 1308, les paysans ne sont plus exclus puisque les bourgs ruraux sont représentés par leurs magistrats. Prélats et barons prennent l'habitude de ne plus assister aux États généraux et envoient des procureurs pour se faire représenter collectivement. L'idée de représentation fait son chemin et au milieu du XVe siècle, le roi demande aux villes d'envoyer des notables pour les représenter. La convocation individuelle disparait lors des États généraux de 1484, où il est ordonné d'envoyer un représentant de chaque ordre pour chaque bailliage et sénéchaussée. Chaque ordre se réunit alors au chef-lieu du bailliage pour élire son délégué, dont les communautés villageoises qui élisent elles-mêmes un délégué à envoyer au chef-lieu pour élire le représentant du Tiers-État[176].
Offices
Les grands officiers sont les domestiques du roi qui sont amenés à jouer un rôle politique. Les charges sont souvent héréditaires et donnent d'importants revenus. C'est à partir de Philippe Ier (r. 1060-1108) que chaque attribution se précise. Le sénéchal est le premier des grands officiers et le plus important. Il est à la tête des services domestiques de la maison du Roi, chargé en même temps de l'administration du domaine royal et de superviser l'action des prévôts[177]. Il peut remplacer le roi dans le commandement de l'armée et rendre la justice royale. Son office est le plus souvent en viagers, voire héréditaire. Pour ces raisons, son pouvoir excessif devient un danger pour la monarchie. En 1191, Philippe II supprime l'office après la mort de son titulaire, se rappelant la mésaventure des Mérovingiens avec leurs maires du palais[178],[179].
Le bouteiller est le maître de la cave, des vignobles royaux et par extension sur le commerce du vin. Il lui est confié au cours du Moyen Âge différentes tâches financières comme la coprésidence de la cour des Comptes. Ils cessèrent d'assurer eux-mêmes leurs fonctions domestiques que les échansons récupèrent[177], avant que l'office ne soit supprimé en 1449[178]. Le chambrier est le responsable de la chambre royale et par extension du gîte du roi et de l'entretien du palais, des vêtements, des joyaux de la couronne et de leur transport. Il est le garde du trésor jusqu'à son remplacement par les Templiers sous Louis VII. À la fin du XIIIe siècle, son office est devenu presque honorifique puisque ses fonctions domestiques sont assurées par les chambellans[177]. L'office est supprimé en 1545[178].
Le connétable est le chef des écuries royales. Son rôle va considérablement augmenter après la disparition du sénéchal puisqu'il récupère ses fonctions militaires. Il commande l'armée en l'absence du roi et dirige l'administration militaire avec les maréchaux. Jusqu'à la guerre de Cent ans, son rôle est limité par la présence dans l'armée des grands barons et princes royales qui obligent le roi à céder l'office à des grands nobles. Après ça, sa juridiction s'étend sur l'ensemble des gens de guerre qui sont placés sous son commandement[180]. Le roi ne peut pas le révoquer, mais lui enlever son commandement et le confier temporairement à un lieutenant général[181]. À partir du XIVe siècle, la connétablie devient une juridiction chargée de la justice militaire[182]. La hiérarchie des grands officiers est établie sous Henri III[183]. Le connétable est le premier d'entre eux, mais sa position très avantageuse fait que la charge est souvent vacante, avant d'être supprimée en 1627. Il s'occupe de l'administration et du financement de l'armée, mais est aussi considéré comme son chef militaire[184]. Il est ensuite remplacé par le chancelier comme premier des grands officiers[185].
Chancellerie

Le chancelier est un des grands officiers de la couronne ; sa position va progressivement faire de lui l'un des ministres les plus importants de la monarchie. Au début, il a comme responsabilité domestique d'assurer la direction de la chapelle du palais. Ces fonctions politiques s'étendent à gérer la rédaction des actes royaux et d'être le gardien du sceau royal. C'est à partir de Philippe II que sa position devient très importante et repose de plus en plus sur l'écriture, les connaissances et la culture des méthodes de gouvernement[182]. Son rôle évolue avec la centralisation qui s'accentue à la fin du Moyen Âge et devient même la tête du gouvernement puisqu'il supplée le roi durant son absence, prend la parole en son nom lors d'occasions telles lors des États généraux et préside le parlement[186].
Recruté parmi des légistes, il a la responsabilité de tous les clercs et notaires qui travaillent à la rédaction des actes royaux. Ces actes peuvent aussi bien venir directement du souverain, qu'être à l'initiative du chancelier. Il doit ensuite les vérifier avant de poser le sceau du roi. S'il trouve la décision royale viole le droit, une coutume ou un privilège, il peut en faire la remontrance au roi. À partir de 1318, il a l'obligation légale de ne pas sceller les actes contraires aux traditions du royaume, mais le roi possède toujours le dernier mot et le chancelier doit sceller l'acte tout en précisant son désaccord sur l'acte pour s'en décharger la responsabilité[187].
Le chancelier exerce également le rôle de garde des sceaux. De gauche à droite et de haut en bas : sceaux des rois Henri Ier (r. 1031-1060), Philippe Ier (r. 1060-1108), Louis VI le Gros (r. 1108-1137) et Louis VII le Jeune (r. 1137-1180). | ||
Le chancelier remplace le roi dans ses attributions politiques en son absence. Il est aussi son porte-parole et le chef du gouvernement. Au début du XIVe siècle, il reçoit comme mission de réunir et présider le Conseil en l'absence du souverain et de la représenter lors des États généraux[182]. Il est aussi le premier magistrat du royaume et chef de la justice, après le roi. Il préside le parlement de justice. Sa charge étant un office, le roi ne peut le remplacer, mais en cas de désaccord grave il peut lui retirer la garde des sceaux et nommer un simple garde des sceaux qui scelle sans discussion les actes et est facilement révocable[188]. Avec la hiérarchisation des grands officiers sous Henri III, le chancelier est le deuxième en dignité, puis le premier après la suppression de la charge de connétable en 1627. Il a plusieurs attributions ; le contrôle et le scellage des actes royaux lors de cérémonie de l'audience du sceau. Il doit aussi vérifier si les décisions royales sont conformes à la justice et aux intérêts du royaume, dans le cas contraire il peut refuser le scellage ; il est le premier magistrat du royaume et le porte-parole du roi lors des cours souveraines ; il est le chef du Conseil qu'il préside lors de l'absence du souverain. Ses compétences politiques déclinent au gré des réformes. Il s'occupe de la vie intellectuelle du royaume : à partir de 1566, il contrôle la librairie, ce qui lui permet théoriquement de contrôler et de censurer tous les livres qui paraissent[189].
La Grande et la Petite Chancellerie dépendent directement du chancelier. Les secrétaires du roi travaillent à la Grande Chancellerie, ils ont le monopole de la rédaction et de l'expédition des actes royaux. La charge est transmissible et le moyen le plus simple d'acquérir la noblesse, ce qui fait que la plupart des secrétaires ne remplissaient pas leurs tâches. Parmi les autres officiers de la Grande chancellerie, on trouve le grand audiencier qui est l'ordonnateur de l'audience du sceau et compte les droits perçus sur le scellage des lettres, le contrôleur général qui hérite des attributions financières du grand audiencier, le garde des rôles des offices de France, qui tient à jour la liste des offices disponible, le chauffe-cire qui procède à l'opération de scellage. Au XVe siècle, les Petites Chancelleries sont créées en Province pour rapprocher les administrés du service des sceaux. Les lettres qu'elles délivrent ne s'appliquent que dans la juridiction où est établie la Petite Chancellerie. Les effectifs sont plus réduits que ceux de la Grande Chancellerie, mais les charges sont les mêmes[190].
Les officiers ordinaires sont le plus souvent sous le contrôle du chancelier et collaborent à l'action gouvernementale. Les maîtres des requêtes de l'hôtel apparaissent avec l'accroissement de la justice royale. Ils ont pour mission d'accompagner le roi dans ses déplacements et de recueillir et filtrer les demandes des justiciables pour apporter au roi celle qui sont le plus digne d'intérêt. Ils tranchent eux-mêmes les affaires mineures. Au XIVe siècle, les notaires royaux, qui à l'origine sont de simples rédacteurs des actes royaux sous l'autorité du chancelier, se scinde en trois catégories. Un premier groupe qui continue la rédaction des actes, un second groupe qui est attaché aux maîtres des requêtes et un troisième groupe qui sont attachés à la personne du roi. Ces notaires-secrétaires du roi rédigent les actes à la demande de celui-ci et expédie les lettres validées par le sceau personnel du souverain, les lettres de cachet[191]. Leur rôle ne va qu'augmenter et ils sont présents au Conseil où ils tiennent les registres. Au milieu du XVe siècle, certains ont une affectation précise comme le secrétaire aux finances chargé d'expédier les actes personnels du roi dans le domaine des finances. Au cours du siècle suivant, ils deviendront les secrétaires d'État[192].
Finances
Système monétaire

Depuis Charlemagne, la monnaie de compte principale est la livre, puis le sou et le denier. Il s'agit d'une monnaie abstraite qui sert à compter. Les pièces de monnaie physiques ont toutes une valeur en monnaie de compte[193]. Au Moyen Âge, chaque seigneur, évêque ou ville bat sa propre monnaie. Philippe Auguste tente d'imposer la livre parisis qui a cours à Paris, puis s'empare des ateliers qui frappent la livre tournois qui a cours dans le centre et l'ouest du royaume[194]. Saint Louis impose la monnaie royale à l'intérieur du domaine royal et en concurrence avec la monnaie des seigneurs en dehors du domaine. Au fil des ordonnances royales, les monnaies seigneuriales perdent de plus en plus d'influence et d'indépendance. C'est en 1347 que la frappe de monnaie devient un monopole royal[195], mais le roi devient en contrepartie le garant de sa valeur[196]. Plusieurs pièces de monnaie différentes circulent jusqu'à la Révolution comme l'écu, le louis, le franc à cheval, le liard ou encore le gros tournois[193].
Finances royales
Sous les Capétiens, les finances royales sont divisées en deux systèmes de gestion : l'ordinaire et l'extraordinaire. L'ordinaire s'occupe de la gestion du domaine royal et de la monnaie royale[194]. Les revenus du domaine sont divers, ils peuvent être fixes comme les péages ou irréguliers comme les taxes perçues sur les foires[197]. Avant Philippe II Auguste, la perception des revenus est gérée par le prévôt. Par la suite, les baillis et sénéchaux ont la responsabilité de cette tâche, puis, après 1320, les receveurs récupèrent le monopole des recettes. Le trésor royal est placé, depuis le règne de Louis VII, sous la responsabilité de l'ordre du Temple. Philippe Auguste leur adjoint un bureau des comptes, où siègent six bourgeois parisiens et le clerc du roi. Ensemble, ils établissent un véritable budget pour la royauté. Philippe IV le Bel retire la gestion du trésor aux chevaliers du Temple, pour la confier après 1295 à des trésoriers royaux. Ils ont pour mission de réaliser un bilan prévisionnel des dépenses et recettes pour chaque receveur. Leur compétence grandit à partir du XIVe siècle, puisqu'ils sont chargés de l'administration des ressources du domaine et mènent des contrôles à travers le royaume. À partir de 1379, l'un d'eux demeure continuellement à Paris aidé par le changeur du Trésor[198]. Les quatre autres se voient assigner chacun une circonscription à partir du milieu du XVe siècle[199].
L'extraordinaire s'occupe de la gestion de l'impôt. Il est institué à partir du XIVe siècle, pour faire face aux dépenses de la royauté qui ne peuvent plus être couvertes par l'ordinaire[194]. Avant cette date, en dehors de l'ordinaire, les souverains prélèvent des taxes auprès de l'Église pour financer les croisades. À partir de Philippe le Bel, différentes expériences sont menées pour diversifier les formes de contribution. Les défaites lors de la guerre de Cent Ans font prendre conscience qu'une réforme des finances est nécessaire pour établir la défense du royaume[199]. D'abord exceptionnelles et avec l'accord des assemblées d'état, les impôts deviennent permanents à partir de 1436 pour financer une armée permanente[200]. Les premières levées d'impôts sont confiées à des commissaires. Les états généraux de 1355 mettent en place une véritable administration gérée par neuf généraux superintendants (trois pour chaque ordre), qui eux-mêmes choisissent des représentants pour chaque circonscription avec comme mission de répartir la taille entre les paroisses. Un receveur général et particulier assure les tâches comptables. L'administration passe très rapidement sous contrôle royal qui nomme les superintendants généraux réduits à quatre qui s'occupent chacun d'une circonscription. Les agents du trésor et les superintendants généraux se retrouvent dans un conseil commun des finances[201].