Histoire des transidentités en France

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Bien le concept de transidentité en tant que tel est développé au cours du XXe siècle, l'histoire des transidentités en France remonte bien plus antérieurement : tant les historiens que les personnes trans tracent des parallèles entre des récits ou biographies et des expériences de la transidentité.

Associée au cabaret dans les années 1960, notamment grâce à la médiation de la pionnière Coccinnelle, l'histoire trans en France est celle à la fois d'une pathologisation des transidentités accompagnée d'un contrôle médical de l'accès aux transitions de genre, en particulier sous l'impulsion de théories psychanalytiques et d'une autonomisation politique des personnes trans qui passe par la représentation médiatique et artistique ainsi que des productions de savoirs situés.

Si le concept de transidentité en tant que tel est développé au cours du XXe siècle, tant les historiens que les personnes trans tracent des parallèles entre des récits ou biographies antérieures et des expériences de la transidentité[o 1].

En 1322, le rabbin Kalonymus ben Kalonymus écrit un poème exprimant son désespoir d'être né homme et son envie d'être née femme, tout en qualifiant son pénis de « défaut »[o 2].

Parmi les textes hagiographiques médiévaux, comme La Légende dorée de Jacques de Voragines ou le Speculum historiale ou Miroir historial de Vincent de Beauvais figurent des exemples de personnes ayant vécu sous une identité de genre non conforme à leur sexe assigné à la naissance parmi les saints et saintes catholiques, notamment Sainte Marine[o 3] et Euphrosyne d'Alexandrie[o 4],[o 5].

Chapiteau d'Eugénie de Rome lors de son procès, en tonsure et tenue de moine et montrant ses seins.

Un chapiteau, datant des années 1125-1140, à l'intérieur de la basilique de Vézelay en France, montre le moment du procès où le moine Eugène, canonisé par l'Église sous le nom de sainte Eugénie, montre ses seins pour nier une accusation de viol à son encontre[o 6]. Selon Clovis Maillet, il s'agit d'un cas de transidentité médiéval puisqu'il y a déclaration d'être un homme et vit comme tel. La Légende dorée décrit le moine comme une « femme virile »[o 3].

Le Livre de la mutation de fortune écrit en 1403 par Christine de Pizan aborde un récit où la narratrice indique avoir été transformée en homme à la mort de son mari[u 1],[o 7].

Lors de la seconde restauration évolue une mademoiselle Jenny Savalette de Lange ; si les informations récoltées lors de sa toilette mortuaire en font pour certains un homme travesti toute sa vie ou « homme-femme »[o 8], un autre regard en fait une des premières femmes trans de l'histoire de France[o 9].

En 1858, Abel Barbin, intersexe, est la première personne à voir son identité de genre modifiée à l’état civil en France[p 1]. Ce changement est toutefois plus subi et non pas choisi[p 1].

1920 à 1945 : les premières opérations

La première série d'opérations d'affirmation de genre est réalisée en Allemagne au sein de l'Institut Hirschfeld dans les années 1920, au bénéfice de Dorchen Richter ; le chirurgien Felix Abraham, formé en partie en France, réalise et documente les opérations[o 10]. Dorchen Richter et d'autres personnes trans telles que la peintre danoise Lili Elbe ou le français Henri Accès font l'objet de portraits enthousiastes dans la presse française des années 1930[o 10]. La littérature s'empare de la transidentité avec les romans La Femme qui était en lui de Maurice Rostand et L'expérience du docteur Laboulette de Marcel Sherol ou la nouvelle Le Plaisir singulier de Pierre de la Batut[o 10].

En 1929, Violette Morris a recours à une opération de mastectomie ; ce changement, en plus de ses tenues masculines, font que la Fédération sportive féminine de France lui refuse une licence et l'invite à concourir avec les hommes, sans que rien n'indique dans ses écrits qu'elle ne se considérait pas femme[o 10].

L'opinion médicale est beaucoup plus critique ; Agnès Masson, psychiatre directrice d'asile, considère que les opérations de changement de sexe et les documents d'autorisation de travestissement qu'Hirschfeld fournit à ses patientes est une conséquence de la pénalisation de l'homosexualité en Allemagne : pour elle, ce n'est que l'homophobie allemande qui encourage Hirschfeld à séparer homosexualité et transidentité, dans le but de normaliser cette dernière[o 10]. Sous son influence, et celle des théories psychanalytiques, le consensus médical et psychiatrique français sera à la pathologisation de la transidentité[o 10].

1945 à 1965 : début de structuration de la communauté trans

Visibilité accrue

Coccinelle, à gauche, en compagnie de Lucha Reyes (en), années 1970.

En 1954, la peintre Michel-Marie Poulain publie son autobiographie J'ai choisi mon sexe ; ce témoignage participe fortement à la connaissance de la transidentité par le grand public[o 11].

C'est aussi à cette époque que l'artiste Coccinelle révolutionne le genre du cabaret travesti/trans : ses spectacles ne reposent en effet non pas sur l'effet comique d'un travestissement absurde car ne pouvant être crédible, mais au contraire sur la fascination éprouvée à voir une transformation d'homme vers femme réussie[o 12]. Sa célébrité prend un tournant international lorsque la presse apprend sa vaginoplastie et de nombreuses femmes trans effectuent alors la même opération[o 12].

Cela suscite la réaction de l'Ordre des médecins, pour qui seules les autorités médicales, en particulier endocrinologues et neuropsychiatres, peuvent décider de la validité ou non d'opération de changement de sexe, et que celles-ci doivent se limiter aux personnes intersexes[o 12]. Coccinelle se marie à l'église en 1962, après avoir obtenu son changement d'état civil, mais le scandale provoqué pousse les autorités française à ne plus les autoriser pour les femmes trans jusqu'à la fin des années 1970[o 12]. Coccinelle obtient un changement d'état civil en 1970, c'est-à-dire l'inscription du sexe féminin et de son nouveau prénom sur ses papiers d'identité, mais elle reste une exception[o 13].

Cet âge d'or du cabaret transgenre ainsi que la notoriété de Coccinelle et de ses photos de nu, contribuent à associer dans l'esprit français l'association entre les femmes trans et à la fois le spectacle et l'érotisme, bien que la transidentité était alors déjà présente dans de nombreuses couches de la société[note 1],[o 12]. Une autre artiste bien connue de cette époque est la meneuse de revue Bambi[o 14].

Transitions médicales

En 1957 le docteur Georges Burou, qui exerce à la clinique du Parc à Casablanca, invente une nouvelle technique de vaginoplastie qui permet de conserver un maximum de tissu nerveux, donnant ainsi aux nouveaux vagins la possibilité de conserver des sensations lors de rapports sexuels ; en plus de cela, il est réputé pour la beauté des clitoris et des lèvres vaginales qu'il crée, le rendant le chirurgien le plus populaire de la communauté transféminine d'alors[o 14]. Toutefois, les frais d'hospitalisation et de voyages, ainsi que l'impossibilité de travailler durant la covalence, font que sa clientèle se limite aux femmes trans relativement les plus aisées, ou à celles faisant le choix de la prostitution pour réunir assez d'argent[o 14].

À cette période, les hormones, notamment les ovocyclines, sont en vente libre en pharmacie ; les femmes trans n'ont ainsi pas besoin de valider leur transidentité auprès d'une autorité psychiatrique pour y accéder[o 14].

Harcèlement policier et difficultés économiques

Dans les années 1960, femmes trans et travestis continuent à subir du harcèlement policier[o 12]. En particulier, les travailleuses du sexe trans de la place Blanche sont accusées de donner une mauvaise image de Paris et de troubler l'ordre public, et pouvoirs publics et policiers discutent de la meilleure manière de les faire partir[o 14].

Le glamour de la scène cabaret ne doit pas faire oublier les grandes difficultés des femmes trans de l'époque ; outre le harcèlement policier qu'elles subissent, notamment via des contrôles d'identité et des arrestations, les opportunités économiques sont rares, créant un fort climat de concurrence entre les candidates à la scène du Carrousel ; la situation est d'autant plus difficile que, pour entrer ou rester au Carrousel, il est nécessaire à ces femmes d'investir de fortes sommes dans leurs tenues[o 14]. En effet, la discrimination transphobe, couplée à l'absence de changement d'état civil, rend le travail salarié des femmes trans particulièrement difficiles : Barbara Buick témoigne ainsi d'avoir été licenciée de l'usine où elle travaillait à la suite d'un accident du travail dont la procédure a outé son identité civile encore masculine[o 14].

Entre dissensions et solidarité

Photographie du boulevard de Clichy. De nombreuses devantures néons de sex-shops et clubs de strip-tease sont visibles
Boulevard de Clichy (Paris) en 1979. Il fait partie des lieux de concentration de la prostitution trans dans les années 1960 et 1970.

Marie-Andrée Schwindenhammer, elle-même trans, met en relation des femmes trans travaillant pour le cabaret transgenre parisien Le Carrousel, avec sa collocatrice, Madame Bonnet, experte en épilation définitive par électrolyse[o 11]. Des dissensions apparaissent : Marie-Andrée Schwindenhammer reproche en effet à Michel-Marie Poulain de donner une mauvaise image de la transidentité en laissant sa fille l'appeler papa en public et en restant avec son épouse d'avant transition, c'est-à-dire en s'affichant en relation lesbienne[o 11].

En 1959, le photographe Christer Strömholm réalise un reportage sur la communauté trans de la place Blanche, mettant en évidence la forte solidarité entre ces femmes et le harcèlement policier dont elles font l'objet[o 15]. Ce reportage est publié en 1983, sous le titre Les Amies de la place Blanche[o 14].

1965 à 1990

Le nombre de femmes trans se prostituant augmente dans les années 1970 ; celles-ci font l'objet d'un harcèlement policier (menaces, arrestations arbitraires, violences sexuelles), en particulier dans le quartier de Pigalle[o 16].

Une visibilité qui se diversifie

En 1968, le magazine Reportage publie un dossier sur la transidentité, en France et dans le monde[o 14]. Celui-ci présente des éléments historiques, notamment le travestissement au théâtre ou celui de Jeanne d'arc, mais aussi des témoignages de personnes cis côtoyant des personnes trans, une explication du contexte juridique de la transidentité mais aussi les difficultés économiques et sociales des personnes trans[o 14]. Ce reportage donne à voir aussi, pour l'une des premières fois en France, la transmasculinité, en particulier dans le sport, évoquant Violette Morris et Léon Caurla[o 14]

En 1971 nait le Front homosexuel d'action révolutionnaire ; au sein de celui-ci officie aussi le groupe des Gazolines, composé de personnes trans et homosexuelles qui pratiquent le travestissement comme outil de dénonciation des normes de genre hétérosexuelles et cisgenres[o 16]. Plus généralement, la transidentité continue à avoir une place, certes très marginale, dans la presse homosexuelle : Tabou en 1970, Homo en 1975, mais aussi généraliste, aux côtés de l'homosexualité, comme c'est dans Ah ! Nana en 1978[o 16].

En 1987, l'avocate Maud Marin gagne une notoriété médiatique avec son roman autobiographique Le saut de l'ange[o 17].

Création d'associations trans

Dessin de 2021 représentant Marie-Andrée Schwindenhammer.

En 1965, Marie-Andrée Schwindenhammer fonde l'Association des malades hormonaux (AMAHO), la première association trans française[o 15]. L'association, qui compte en 1981 1500 adhérentes, dont de nombreuses travailleuses du sexe, propose de l'aide à la transition, comme l'épilation définitive ou l'accès à une thérapie hormonale, mais aussi du mentorat et des activités sociales[o 15]. Elle organise aussi un trafic de faux-papiers, par la diffusion de cartes de membre de l'AMAHO ressemblant très fortement aux cartes d'identité de l'époque, sans pour autant être inquiétée pour cela par la police ; une hypothèse avancée est qu'une copie de ces cartes est envoyée à la préfecture, permettant le fichage par la police des femmes trans[o 16].

L'Association Beaumont Continental voit le jour en 1975 : elle vise à aider les hommes se travestissant, mais accueille aussi des personnes trans[o 16].

En , le pasteur baptiste et psychologue Joseph Doucé fonde le centre du Christ Libérateur (CCL), un espace de défense des minorités sexuelles et de genre, mais aussi des personnes pratiquant le BDSM ainsi que des pédophiles[o 18]. Concernant les personnes trans, dont environ 500 sont accueillies par le CCL entre 1976 et la mort de Doucé en 1990, le soutien se manifeste par l'organisation de groupes de paroles, la mise en relation avec un endocrinologue, le docteur Louis Gooren, prêt à prescrire des thérapies hormonales, du lobbying auprès du parlement européen pour l'interdiction de la discrimination basée sur la transidentité, mais aussi plusieurs publications : d'abord, au sein de la revue mensuelle du CCL, l'Ilia, de divers articles sur les personnes trans, mais surtout avec la création, en 1986, de La question transexuelle, un ouvrage collectif rédigé par des personnes trans mélangeant articles, entretiens, témoignages, bibliographie et filmographie fondant les bases d'une étude de la culture transgenre et dresse un portrait complet de la transidentité en France à l'époque[o 18].

En 1979, la Commission nationale homosexuelle (CNH), groupe de la LCR, formule plusieurs revendications pour améliorer la vie des gays et lesbiennes de France ; parmi celles-ci figure : « Pour la libre disposition de son corps et de son comportement (abolition de l'interdiction du travestissement et du transsexualisme) » ; celle-ci n'est pourtant pas reprise par la suite par la direction du parti et la CNH, qui n'a que peu de liens avec les associations trans d'alors et est composé de personnes cis, ne remet pas le sujet sur la table[o 19].

En 1981, Marie-Ange Grenier crée l'Association médicale française pour l'aide aux transsexuels (AMEFAT), basée dans le département de la Loire[o 16]. Malgré la participation de Marie-Ange Grenier aux universités d'été euroméditerranéennes de Marseille de 1983, l'influence de l'AMEFAT reste limité dans le milieu trans français en raison de l'adoption par sa fondatrice d'une définition restrictive et controversée de la transidentité[o 16].

Des freins aux transitions concrètes

À la fin des années 1960, la vision de la transidentité reste majoritairement pathologisée, y compris au sein du milieu homosexuel ; la ligne de fracture se situe plutôt entre l'approche compassionnelle et celle, défendue par la psychiatrie, d'une terrible névrose à guérir[o 14]. Cette ligne se renforce avec la publication en 1972, de Le séminaire… ou pire de Jacques Lacan, qui défend l'idée que les personnes trans ne doivent pas avoir accès ni à la chirurgie génitale, ni au changement d'état civil. Sous l'influence de Lacan, d'autres travaux psychanalytiques s'opposent à la transition, tels que Horsexe, essai sur le transsexualisme de Catherine Millot en 1980, mais, surtout, l'accès aux hormones se retrouve maintenant conditionné à l'aval d'un psychiatre[o 16]. L'Ordre des médecins réagit à l'augmentation, discrète mais réelle, des opérations de chirurgie réatributrice en affirmant qu'elles doivent être réservées aux personnes intersexes[o 16]. Jusqu'en 1975, de telles opérations sont interdites par le code civil[o 16]. L'année où celles-ci deviennent autorisées, la cour de Cassation rend un jugement décidant que ces opérations n'ouvrent pas le droit à un changement d'état civil[o 16].

En 1979 a lieu la première opération de vaginoplastie dans le territoire non colonial de la France ; la même année, l'ordre des médecins met au moins un protocole de soin autour de la transition, comprenant un psychiatre, un endocrinologue et un chirurgien : une équipe pluridisciplinaire est ainsi mise en place à Paris, puis à Lyon, Marseille, Bordeaux et Toulouse[o 13].

Quelques tribunaux de grande instance (TGI) autorisent des changements d'état civil à partir de la seconde moitié des années 1970 mais, en l'absence de loi cadre, les critères varient fortement entre différents TGI[o 16].

Le sénateur Henri Caillavet présente en 1981 et 1982 deux projets de loi concernant les personnes trans qui sont tous deux rejetés[o 18]. On crée à la place l'article 41 du Code de déontologie de l'Ordre des médecins. La nécessité d'une loi ne fait pas l'unanimité chez les personnes trans, celles-ci craignant la mise en place d'un système trop restrictif.[réf. nécessaire]

En 1982 a lieu une conférence à l'Académie nationale de médecine, qui fige pendant des années une définition restrictive « du transsexualisme » : conviction précoce, permanente et inébranlable d'appartenir au sexe opposé, détestation de son sexe, souffrance depuis l'enfance, absence de sexualité effective et hétérosexualité dans le sexe d'arrivée[o 13]. Cette conférence entérine aussi l'idée d'une différence entre faux et vrais trans, avec la nécessité de tests et d'expertises médicales nombreuses permettant de faire le tri[o 13]. Ainsi, sont exclues notamment les personnes se prostituant, les personnes séropositives, ou celles trop âgées[o 13].

1990 à 2017

Première codification du changement d'état civil

Après 17 ans de refus de changement d'état civil, Line B., une femme trans, décide d'attaquer l'État français devant la Cour Européenne des Droits de l'Homme ; celle-ci statue, le , que ne pas accéder à la demande de Line B. constituait une violation de sa vie privée ; l'État est condamné à payer 135 000 F à la plaignante : 100 000 pour préjudice moral, le reste pour couvrir les frais de justice[o 17]. À la suite de cette décision, la cour de cassation revient sur sa jurisprudence et codifie les conditions du changement d'état civil : la nécessité d'une chirurgie de réassignation sexuelle, d'une hormonothérapie et d'un suivi par un psychiatre assurant de la validité de la transidentité[p 2],[o 17]. Cette ouverture conditionnée provoque une indignation parfois qualifiée de « panique morale », en particulier venant de psychiatres et psychanalystes : Marcel Czermak et Henry Frignet publient une tribune dans Libération le qui qualifie la demande de transition de « psychotique » ; Patricia Mercader publie en 1994 L'illusion transsexuelle, dont la thèse principale est que la transition est un mauvais palliatif du suivi d'une psychothérapie ; enfin, Colette Chiland défend la même idée dans Changer de sexe, en 1997[o 17].

Élargissement et renforcement du militantisme

Camille Cabral, fondatrice de PASTT, à la marche des fiertés de Paris 2005.

La mort de Joseph Doucé, en 1990, met un temps fin aux activités du CCL avant sa reprise par Caroline Blanco[o 20]. De nombreuses associations et initiatives voient le jour dans les années 1990 : au centre régional d'information et de prévention du sida, où Armand Hotimsky anime des discussions sur la transidentité[o 18] ; l'association d'aide aux transsexuels (AAT) nait à Marseille en 1992, l'association du syndrome de Benjamin (ASB) en 1994, le centre d'aide de recherche et d'information sur la transsexualité et l'identité de genre (CARITIG) en 1995, et Prévention, action, santé et travail pour les transgenres en 1996 (PASTT)[o 17]. Ces associations fournissent soutien psychologique, en présentiel ou par téléphone, dossiers pratiques, et listes de médecins et avocats experts dans la transidentité[o 17].

Plusieurs revues spécifiquement trans font leur apparition : Chemins de Trans, active de 1992 à 1994[o 18], CDT qui prend sa suite à partir de 1994 et éditée par CARITIG, et L'Identitaire, revue de l'ASB, à partir de 1997[o 17].

En 1997, l'ASB crée l'Existrans, une manifestation annuelle portant les revendications des personnes trans ; la première édition vise à publiciser la proposition de loi rédigée par l'ASB sur la transidentité, qui prévoit le changement libre et gratuit du prénom et de la mention de sexe à l'état civil, sous contrôle du juge aux affaires familiales uniquement, le remboursement intégral du parcours de transition par la sécurité sociale, le droit d'asile pour les personnes trans étrangères et l'interdiction des discriminations transphobes[p 3],[a 1],[a 2]. En 2002, l'Existrans est organisée conjointement avec le CARITIG et le PASTT[a 3], puis, à partir de 2005 par un collectif inter-associatif indépendant. En 2005, la manifestation, qui compte plus d'un millier de participants et des personnalités politiques de gauche (PS, Les Verts, la LCR et le PCF), fait l'objet d'une couverture média significative, témoignant d'un intérêt accru envers les enjeux trans dans l'opinion publique[o 17].

Le groupe activiste trans' (GAT) est créé en 2002 ; organisation informelle regroupant notamment la commission Trans' d'Act Up-Paris, le GAT utilise des méthodes militantes novatrices venues des États-Unis, notamment le zap, c'est-à-dire la dénonciation spectaculaire des auteurs de transphobie, tels que Colette Chiland en ou Patricia Mercader en [o 17].

De nombreuses associations trans naissent à cette époque en-dehors de l'ïle-de-France : Trans'Act à Montpellier, Support Transgenre à Strasbourg, Entraide Transgenre à Tours, Mutatis Mutandis en région bordelaise, Chrysalide à Rennes, Sans contrefaçon à Marseille et Trans'Aide à Nancy[o 17].

La période correspond aussi à la convergence des militances trans et intersexes, notamment au sein de CARITIG[o 17]. L'Organisation internationale des intersexes - Europe participe à l'organisation de l'Existrans en 2006 et les mots d'ordre de la marche de 2009, ainsi que ceux de 2013 à 2018, inclus explicitement les revendications intersexes[a 4].

Lors des élections législatives françaises de 2002, Camille Cabral est candidate pour Les Verts dans la seizième circonscription de Paris, recueillant 2,39 % des voix[g 1]. Elle devient la première candidate titulaire trans à une élection législative en France, suivie par Camille Barré en 2007 puis Hélène Hardy en 2017[p 4]. Elle se présente aux élections législatives françaises de 2007 comme candidate indépendante dans la cinquième circonscription de Paris[g 2].

Émergence de la pensée queer

Karine Espineira en 2016.

Trouble dans le genre de Judith Butler, écrit en 1990 et traduit en français en 2005, ainsi que les publications et commentaires qui en ont suivi, marquent un bouleversement dans la manière de penser la transidentité : le terme « transsexuel » devient de moins en moins utilisé, au profit de « transgenre », au sens plus large, voir simplement « trans » ou « trans' »[o 17]. Pour les personnes effectuant une distinction, « transsexuel » correspond à une personne ayant effectué ou souhaitant réaliser une chirurgie de réattribution génitale, et « transgenre » à celles aux autres parcours, pouvant impliquer, ou pas, un changement d'état civil, d'autres chirurgies, une hormonothérapie, ou une non-binarité[o 17],[o 21]. « Transgenre » inclut alors aussi des personnes se travestissant, tels que des drag queen, ou des personnes non-conforme dans le genre, telles que des lesbiennes butch, sens qui est abandonné dans les années 2010[o 17],[o 18].

La première parution queer en France date de 1998 avec Q comme Queer, un ouvrage qui a suivi le séminaire Zoo animé par Sam Bourcier et auquel ont participé Maud-Yeuse Thomas et Karine Espineira[o 17]. Ces trois universitaires (sociologie pour Sam Bourcier et Karine Espineira, études de genre pour Maud-Yeuse Thomas) publient de nombreux ouvrages tout au long du début du 21e siècle : Sam Bourcier rédige une trilogie Queer zones entre 2001 et 2011 ; Karine Espineira et Maud-Yeuse Thomas dirigent La Transyclopédie en 2012 puis la collection Les Cahiers de la transidentité avec Arnaud Alessandrin de 2013 à 2015, Transféminismes avec Noomi Grüsig en 2015, rédigent, avec Jean Zaganiaris et Ludovic-Mohamed Zahed, Corps vulnérables, vies dévulnérabilisées et Transidentités et transitudes : Se défaire des idées reçues en 2022 ; enfin, Karine Espineira écrit seule plusieurs ouvrages sur la représentation de la transidentité : La transidentité : de l'espace médiatique à l'espace public en 2008, Transidentités : ordre et panique de genre en 2015 et Médiacultures : la transidentité en télévision la même année.

Présence radiophonique et sur internet

Adrián De La Vega parlant derrière pupitre. Devant lui, un grand signe "Out" en néon bleu
Adrián De La Vega recevant son Out d'or en 2017.

Si l'émission Les enfants de Stonewall de Radio Fréquence Gaie est plusieurs fois consacrée à la transidentité, il faut attendre 2003 et Bistouri oui oui, diffusée sur Radio libertaire, à partir de 2009, pour avoir un programme radiophonique spécifiquement trans[o 17]. L'émergence d'internet voit aussi la création de multiples chaines Youtube francophones dédiées à la transidentité : Adrián De La Vega, Frenchy Charly Mogeek ou Lulla Blabla, mais aussi les blogs transféministes, tels que ceux de Miss Koala ou Noomi B. Grüsig[o 22].

Sortie progressive des pratiques discriminatoires et reconnaissance de la transphobie

Le , Patrick Ollier refuse de marier Camille Barré et Monica Léon, deux femmes trans dont seule l'une a effectué un changement de sexe à l'état civil car il considère, malgré les papiers d'identité, qu'il s'agit d'un mariage homosexuel, interdit à l'époque. Ce refus est confirmé ensuite par le tribunal de Nanterre, puis la cour d'appel de Versailles[p 5]. En , alors que le mariage lesbien n'est toujours pas possible, deux femmes trans dont l'une n'a pas effectué son changement d'état civil se marient à Nancy[o 23].

Au début des années 2000, l'État français refuse de reconnaître la transphobie : celle-ci est exclue des compétences de la HALDE à sa création, en , et les projets de loi contre la transphobie, du porté par Les Verts ou du par le groupe communiste, sont rejetées[o 17].

En 2009, à l'occasion de la journée de lutte contre l'homophobie, qui se renomme cette année-là journée internationale contre l'homophobie et la transphobie, la ministre de la santé Roselyne Bachelot annonce la sortie du transsexualisme de la liste des affectations psychiatriques, à la suite notamment du militantisme trans et à un rapport de la Haute Autorité de santé (HAS) sur l'amélioration de la prise en charge de la transidentité[o 23]. Cette annonce est toutefois critiquée par les associations trans, car non suivie d'amélioration concrète concernant la prise en charge médicale ni le changement d'état civil[o 23]. Dans un nouveau rapport, en 2010 la HAS propose notamment que le changement de la mention de sexe à l'état civil ne soit plus conditionné à une opération de chirurgie génitale, mais à l'avancement de l'hormonothérapie[o 13]. Cette position est reprise par la commission nationale consultative des droits de l'homme et le Défenseur des droits en 2016[o 13].

En 2014 a lieu la première étude sur la transphobie en France, à l'initiative du comité IDAHO et de République & Diversité[o 22] ; la notion de transphobie fait pour la première fois son apparition dans le droit français en 2012[o 13].

Mise en place de la SoFECT

Photographie en noir et blanc d'une personne en onesie licorne tenant une pancarte en carton "nique la SoFECT"
Existrans de 2017. Pancarte « Nique la SoFECT ».

À l'été 2010 est mise en place la SoFECT, une association pluridisciplinaire de professionnels des parcours de transition (endocrinologues, psychiatres, chirurgiens…) présidée conjointement par Mireille Bonierbale et Colette Chiland[o 13]. Son objectif est d'unifier les parcours de transition en France et de répondre aux critiques de la HAS[o 13].

La SoFECT met ainsi au point un protocole en six étapes : d'abord, un diagnostic différentiel, où la personne réalisant désirer une transition doit prouver qu'elle n'est pas atteinte de troubles mentaux ; ensuite, l'inscription au régime des Affections Longue Durée de la Sécurité Sociale ; la troisième étape consiste à vivre dans le genre désiré, mais sans accès à l'hormothérapie (c'est « l'expérience de vie réelle ») ; une fois ce test effectué, un long bilan psychologique est à nouveau effectué ; le bilan endocrinologique et l'hormonothérapie ne viennent qu'en cinquième étape, suivie d'un bilan chirurgical et d'une opération de réattribution sexuelle[o 13].

Ce protocole est décrié, en particulier l'étape du test, puisqu'elle expose les personnes trans à de vives discriminations et violences, sans possibilité ou presque de passing, et n'est pas reconnue par les associations internationales, telles que la World Professional Association for Transgender Health[o 13]. Ainsi, malgré l'abaissement progressif des critères d'inclusion, sous la pression militante, et l'amélioration des techniques chirurgicales, grâce à l'arrivée de nouveaux chirurgiens, la forte psychiatrisation du parcours, sa lenteur (près de cinq ans) et la divergence entre les offres chirurgicales et les demandes font que de nombreuses personnes trans françaises ne passent pas par le parcours officiel proposé par la SoFECT[o 13]. Ainsi, en 2010, seule la moitié des personnes trans a fait une demande de changement d'état civil[o 13].

Depuis 2017

En 2017, la France est à nouveau condamnée par la Cour européenne des droits de l'homme pour non-respect de la vie privée, cette fois-ci car le changement d'état civil est conditionné à une stérilisation. Dans un rapport daté de 2022, la HAS se prononce en faveur de la globalité des parcours de transition : transition sociale, administrative, et médicale. Elle est favorable à l’autodétermination des personnes, à l'amélioration de l’accès à l’information afin de permettre un choix éclairé. Sur le plan médical, rendre possibles des parcours de transition médicale diversifiés dans leur contenu et leurs modalités, faire une plus grande place à la médecine de premier recours (médecin traitant) et au travail en réseau, dépsychiatriser l’entrée dans les parcours, tout en permettant un accompagnement en santé mentale si nécessaire participent de ses orientations[g 3].

Mars 2017 est marqué par la création de la Fédération trans et intersexes, qui regroupe les principales organisations françaises : Acceptess-T, ANT, C'est pas mon genre, Chrysalide, Clar-T/I, Ouest Trans, OUTrans, Prendre Corps, RITA, T-Time, Tans Inter action et Trans Posé.e.s.

Les deux premières personnalités LGBTI de l'année des Out d'or sont des hommes trans : le conférencier et vidéaste Adrián De La Vega en 2017[p 6], et l'acteur de Plus belle la vie Jonas Ben Ahmed en 2018[p 7].

Afin de mieux visibiliser les revendications intersexes, l'Existrans est renommée ExisTransInter en 2019[p 8].

Pendant la crise du Covid-19, les restrictions sanitaires provoquent une chute de revenus des personnes trans. Si la société civile, notamment le STRASS, organisent des distributions alimentaires, elle ne bénéfice pas de soutien institutionnel ; les demandes adressées notamment au ministère de l'Égalité restent sans réponse[a 5].

Pour la première fois clairement établie en France en 2020, Marie Cau, une femme transgenre est élue maire dans un village du nord de la France (Tilloy-lez-Marchiennes)[p 9]. Elle reçoit des centaines de messages de soutien[p 10]. La ville de Rennes compte pour la première fois une élue trans dans le conseil municipal depuis 2020, Sélène Tonon[p 11]. Marie Cau envisageait de présenter sa candidature à l'élection présidentielle de 2022 afin de « rassembler les Français autour des valeurs de bienveillance, d’écoute et de respect mutuel »[p 12]. Hélène Hardy est candidate pour devenir la présidente d'Europe Écologie Les Verts en 2022[p 13]. Estelle Szabo maire d'Estevelles, élue en tant qu'homme mais engagée dans un parcours de transition, obtient le un vote de « soutien » de son conseil municipal à sa demande, afin de poursuivre son mandat en tant que femme. Elle est alors âgée de 63 ans est devient ainsi la première maire transgenre à officialiser cette transition en cours de mandat[p 14].

En , la CPAM de Strasbourg est condamnée à prendre en charge un parcours de transition par la justice française à la suite d'un refus de remboursement[p 15]. En , le tribunal de Bobigny condamne la CPAM de Seine-Saint-Denis pour le même motif[p 16].

Notes

Références

Bibliographie

Voir aussi

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