Homère

poète épique de la Grèce antique, auteur de l’Illiade et de l’Odyssée From Wikipedia, the free encyclopedia

Homère (en grec ancien Ὅμηρος / Hómēros, « otage » ou « celui qui est obligé de suivre »[1]) aurait été un poète (ou un aède, chanteur) de la Grèce antique, auquel étaient attribuées les deux premières œuvres de la littérature grecque, l’Iliade et l’Odyssée. Il était tenu en très haute estime dans l'Antiquité, car il était vu comme une référence dans la poésie. Il était d'ailleurs surnommé « le Poète » (ὁ Ποιητής / ho Poiētḗs) tout court.

Nom de naissance Ὅμηρος
Activité principale
Poète (aède ?)
Faits en bref Nom de naissance, Naissance ...
Homère
Description de l'image Arte romana, busto di omero tipo ellenistico cieco, in marmo lunense, 150-200 dc ca. (musei capitolini).jpg.
Nom de naissance Ὅμηρος
Naissance VIIIe siècle av. J.-C. (?)
Ionie (?)
Décès VIIIe siècle av. J.-C. (?)
Activité principale
Poète (aède ?)
Auteur
Langue d’écriture Grec ancien (dialecte homérique)
Genres

Œuvres principales

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Il est difficile de dire aujourd'hui si Homère est un personnage historique ou inventé, et s'il est bien l'auteur des deux épopées. D'où les discussions savantes sur la « question homérique », qui portent sur son historicité, son identité, les dates et les conditions de composition des deux poèmes, et ne font pas l'objet de consensus. Dans l'Antiquité, plusieurs villes ioniennes d'Asie mineure (Chios, Smyrne, Cymé ou encore Colophon) se disputaient l'origine de l'aède, et la tradition l'individualisait en répétant qu'Homère était aveugle et avait mené une vie d'errance, souvent dans le dénuement. Mais il s'agit de légendes, qui indiquent à tout le moins qu'il était devenu un personnage majeur de l'imaginaire de la Grèce antique, quelqu'un d'indépassable dans l'art poétique.

Homère occupe une place prééminente et primordiale dans la littérature grecque, puisqu'on lui attribue les deux plus anciennes œuvres littéraires en grec, et aussi celles qui étaient généralement considérées comme les meilleures, l'Iliade et l'Odyssée. Lui étaient aussi parfois attribués divers autres poèmes épiques ou comiques, mais la tradition grecque finit par ne retenir que les deux premiers. Ce sont tous les deux des poèmes épiques monumentaux de plusieurs milliers de vers, écrits dans une langue poétique artificielle, élevée, avec divers traits stylistiques qui trahissent des origines orales. Ils traitent tous les deux d'épisodes mettant en scène les héros de la guerre de Troie, qui était située dans un passé lointain, mythique, et donnait lieu dans l'Antiquité à de nombreux récits. Le premier raconte un moment de la guerre où la colère d'Achille, le meilleur des guerriers achéens venus assiéger Troie, met en péril ses propres alliés, puis cause dans un second temps des ravages dans les rangs de ses ennemis. Le second raconte le retour d'Ulysse, le dernier héros achéen à rentrer chez lui après la guerre, au prix de nombreuses péripéties et alors que son foyer est en grand danger. Ces poèmes intègrent divers épisodes secondaires, dont certains se déroulent dans le monde des dieux. Ils brassent un grand nombre de thématiques, en particulier sur la guerre, la politique, l'ordre social, la morale, la mort et le destin.

Les spécialistes s'accordent pour situer leur époque de composition principale dans la seconde moitié du VIIIe siècle av. J.-C. ou dans les premières décennies du VIIe siècle av. J.-C. Mais ils ne s'accordent pas sur le temps qu'il a fallu pour qu'elles soient mises par écrit, ou encore pour qu'elles connaissent une forme (relativement) stable : au plus tôt dès l'époque de leur composition, au plus tard au VIe siècle av. J.-C. voire au IIIe siècle av. J.-C. Il n'est pas assuré que les deux épopées aient le même auteur, ni même un auteur unique, mais elles présentent de nombreux points communs qui indiquent qu'elles ont été composées dans un même contexte et se complètent. Elles ont quoi qu'il en soit rencontré un succès considérable, devenant les principales références littéraires et éducatives de la Grèce antique, aussi bien pour leur style, leur aspect divertissant, que leur capacité à susciter des réflexions et des émules dans un grand nombre de domaines artistiques et savants, également parce qu'on a fini par y voir des sortes de guides de vie pouvant prodiguer des leçons sur à peu près tout.

L’Iliade et l’Odyssée sont restées après l'Antiquité des œuvres de référence, des classiques de la littérature grecque, occidentale et même mondiale. Elles ont rencontré un public plus large grâce à leur traduction dans les langues modernes, suscité continuellement de nouvelles lectures, et inspiré de différentes manières un nombre considérable d'œuvres.

Légendes

Un poète réel ou inventé ?

Il est impossible de savoir si un poète de génie appelé Homère a réellement existé dans l'Antiquité, comme le pensaient les Anciens Grecs, donc si Homère était un personnage réel[2]. Dans le cadre de la « question homérique », qui a débuté à la fin du XVIIIe siècle, son existence a été remise en cause dans un débat qui a rejoint celui de la genèse des deux poèmes qui lui sont attribués (auteur, date, composition). Depuis, les spécialistes se divisent quant à savoir s'il est possible de déterminer si l’Iliade et l’Odyssée ont un même auteur ou plusieurs, donc s'ils sont des œuvres pour l'essentiel dues à une seule personne, ou bien des œuvres composites réalisées par plusieurs auteurs, agissant en même temps (un collectif) ou sur plusieurs générations (une approche « évolutionniste »)[3],[4],[5]. Ces questionnements et les réponses qui y sont données reflètent en partie des considérations personnelles sur l'art poétique homérique[6] : « car l'histoire d’Homère est aussi notre histoire. Cela touche à notre conception de l'origine de la beauté poétique et du sens du sublime, à la manière dont nous appréhendons deux poèmes qui, tout en appartenant à leur propre époque, transcendent les générations, ainsi qu’à nos présupposés fondamentaux sur la nature de la littérature[7]. »

Aucun consensus n'a émergé, et « Homère » reste une énigme : « nous ne savons tout simplement pas qui était Homère (s'il s'agissait bien d'un individu), d'où il venait, quand (ou si) il a composé l’Iliade et/ou l’Odyssée, ni comment ces poèmes ont pris la forme que nous leur connaissons[8]. » Il n'y a pas de documentation qui permettrait de trancher, et les poèmes eux-mêmes sont anonymes et ne disent rien sur la personne qui les aurait composés. En fin de compte, « quant à l'existence d'un Homère aède originel, elle ne pourra jamais être établie. Elle n'est pas requise. Chercher à la prouver ou à la réfuter est vain[9]. »

Les possibilités envisagées sont multiples : « certains voient en Homère un aède du passé ayant exercé une influence déterminante dans la formation des traditions épiques grecques ; d'autres le voient comme l'héritier de traditions orales qui a conféré à l’Iliade et à l’Odyssée leur forme définitive ; d'autres encore le considèrent comme l'incarnation légendaire d'une autorité traditionnelle[10]. »

Le fait qu'Homère se présente dans les sources antiques sous des formes très diverses incite plutôt à y voir un personnage légendaire, « une anthropomorphisation de la tradition épique, une désignation pour l'art et la pratique de la poésie épique », une sorte de barde légendaire du passé, que tout le monde connaît et se sert de source d'inspiration, mais que personne n'a vu ni connu, comme il s'en trouve dans d'autres traditions. Il est possible qu'il ait existé un personnage réel, un « noyau » historique à l'origine de la légende, mais il s'est effacé pour devenir la personnification d'une tradition épique[12]. G. Nagy voit quant à lui en Homère un « héros culturel » primordial de la civilisation grecque, au même titre qu'Hésiode ou les législateurs (tels que Lycurgue), qui font aussi l'objet de légendes et dont l'historicité est discutée[13].

Une partie des spécialistes pense qu'un Homère historique a bien existé, quand bien même sa légende a ensuite rendu la figure originelle nébuleuse et insaisissable. Il est du reste possible d'admettre son existence sans en faire forcément l'auteur des deux poèmes : il pourrait être un aède au talent remarquable auquel on a attribué a posteriori les deux poèmes fondateurs de la littérature grecque[14]. Il y a également eu des tentatives de féminiser Homère : le poète britannique Samuel Butler avait proposé que la composition de l’Odyssée soit l’œuvre d'une femme, Nausicaa, originaire de Sicile (The Authoress of the Odyssey, 1897). Cette possibilité, restée marginale dans la recherche, a cependant été étudiée en 2007 par A. Dalby[15].

D'autres en revanche considèrent qu'il n'y aurait pas eu d'Homère historique, même si leurs avis divergent sur la manière dont ont été composées les deux poèmes qui lui sont attribués[16]. Selon R. Martin, « « Homère » n'est qu'un terme générique désignant la poésie (homérique)[17]. » Parmi ces approches sceptiques sur l'existence d'Homère, plusieurs postulent qu'on aurait « construit »[18] ou « inventé »[19],[20] ce personnage pour remplir la fonction d'auteur des deux poèmes anonymes acclamés par le public qu'étaient l’Iliade et l’Odyssée. Il s'agirait donc d'un être fictif, de stature légendaire, peut-être plus précisément l'ancêtre légendaire des Homérides (les « fils d'Homère ») de Chios, corporation de rhapsodes qui récitaient ses poèmes et se prétendaient ses descendants[21]. Pour M. L. West, le personnage a été imaginé par des érudits athéniens au VIe siècle av. J.-C., à partir des revendications des Homérides, qui lui attribuaient les poèmes qu'ils récitaient et racontaient des épisodes de la vie de leur supposé ancêtre[22]. Pour B. Graziosi, il s'agit plutôt d'un mouvement panhellénique, lié aux représentations des rhapsodes à travers l'ensemble de la Grèce : qu'il ait existé ou non un Homère, le nom est devenu fameux dans toute la Grèce, et les rhapsodes pouvaient se référer à lui pour attirer les foules lors de leurs lectures publiques[23]. Mais cela est débattu, car il n'y a pas de consensus sur la date des premières allusions à Homère : si on considère qu'il s'en trouve dès Hésiode, alors Homère n'est pas une invention tardive mais bien une figure rattachée aux deux épopées dès l'origine[24].

Malgré ces doutes, les spécialistes modernes ont hérité des usages antiques et les ont repris, donc ils emploient, quand bien même ils en douteraient, de façon générique, le nom d'« Homère » comme s'il avait existé, et ont gardé l'habitude de désigner l’Iliade et l’Odyssée comme les poèmes « d'Homère » ou « homériques », comme s'il les avait composés[25],[26],[27],[28].

Les vies d'Homère

La plus ancienne mention du nom d'Homère dans la littérature grecque remonterait peut-être à un texte du poète Callinos, au milieu du VIIe siècle av. J.-C., à moins qu'Hésiode (daté du début du même siècle) y fasse allusion au vers 39 de sa Théogonie quand il parle de chants « qui s'harmonisent (homereusai) par la voix ». Homère pourrait aussi être évoqué dans l’Hymne homérique à Apollon qui parle d'un aède aveugle habitant à Chios. Mais il n'est assurément attesté que dans le dernier tiers du VIe siècle av. J.-C. dans les écrits de Xénophane, Héraclite et Simonide[29],[30],[31]. Des biographies d'Homère sont peut-être rédigées dès cette époque, mais les textes qui nous sont parvenus sont plus anciens. En tout cas cette période voit progressivement se construire la figure d'Homère, poète légendaire auquel sont attribués plusieurs textes anciens. Une dizaine de biographies sont parvenues, datées de l'Antiquité mais aussi du Moyen Âge (dans la Souda, Xe siècle, mais à partir de sources antiques), les récits étant souvent liés mais présentant toutefois des différences significatives sur des points importants de la légende d'Homère. Ils ne peuvent quoi qu'il en soit pas servir à reconstituer la vie de l'éventuel Homère historique[32].

On compte en tout une dizaine de textes qui peuvent être considérés comme des vies d'Homère[33]. Parmi ceux-ci, la seule biographie à proprement parler est un texte attribué à tort à l'historien Hérodote (on parle d'un « Pseudo-Hérodote »), mais composée vers la période 50-150 ap. J.-C. Deux autres vies du poète sont attribuées à tort à un autre auteur grec majeur, Plutarque. Un autre récit se présente comme une biographie mais s'intéresse surtout à un concours ayant opposé Homère à Hésiode, l'autre poète fondateur de la littérature grecque. La plupart des autres vies d'Homère se trouvent insérées dans des textes plus larges, comme la Chrestomathie de Proclos (Ve siècle de notre ère), qui traite plus largement des anciennes épopées[34],[35],[36].

Les vies d'Homère sont en fait pour la plupart des assemblages s'intéressant principalement à certains aspects de la figure d'Homère, repris de traditions préexistantes : sa généalogie et sa naissance ; son nom, et la manière dont il en a changé ; la période durant laquelle il a vécu ; sa mort ; les œuvres qu'il a composées ou du moins qui lui sont attribuées[37]. Elles apportent des réponses différentes à ces différentes questions, et évoquent souvent le fait que plusieurs possibilités coexistent, sans forcément prendre parti. Le contenu des biographies d'Homère, et des allusions à sa vie dans d'autres textes antiques, est en fin de compte très divers et bigarré, au point qu'il a pu être caractérisé par S. Saïd comme « un fatras d'informations contradictoires[38]. » Il existait en fin de compte plusieurs Homères dans l'Antiquité, faisant l'objet de différentes visions, comme le reflètent aussi ses différentes représentations artistiques, même si les Anciens pensaient qu'Homère était unique[39]. Cela indique que, dans l'Antiquité, Homère était (déjà) une figure énigmatique et controversée[40].

Nom(s)

La signification du nom d'Homère constitue depuis l'Antiquité une énigme sur laquelle se sont penchés de nombreux savants. Ce nom s'emploie peu dans la Grèce antique, et cela se fait manifestement à l'imitation du poète[41], pas avant l'époque hellénistique (IVe siècle av. J.-C.). Il reste rare avant l'époque romaine, où il est porté en particulier par des affranchis[42]. Les biographies du poète en font un second nom, voire un surnom, attribué pour diverses raisons, qui a un sens précis, qui renvoie à une histoire, et plus largement au rôle ou à un attribue qu'on confère au poète[38],[43]. De la même manière, les spécialistes modernes tendraient à privilégier le sens qui correspond le plus à leurs positions sur la question homérique[44].

Le nom du poète est constitué de deux éléments : le thème homo-, qui porte le sens d'union, de rassemblement, ce qui ferait du poète un « assembleur », et -êros, dérivé du verbe ararariskô « ajuster », « jointer »[43].

Le terme homêros peut signifier « otage » en grec ancien (et moderne), une personne qui lie deux parties : différents récits expliquent ainsi qu'Homère aurait été un otage à un moment de sa vie, pour les gens de Chios, de Colophon, ou un roi. Dans une autre vie il accepte d'« accompagner » (homêreîn) les Lydiens quand ils quittent Smyrne après l'avoir occupée[38],[45].

Homêros peut aussi avoir le sens d'« aveugle », ce qui est plus difficile à expliquer du point de vue étymologique. Dans la légende, cela renvoie à la cécité du poète dans plusieurs de ses vies, qui est dans plusieurs cas lié à la condition d'otage[38],[46].

Le nom du poète peut aussi signifier « assembleur », qui renvoie à son art poétique d'assembleur de vers, de mots et de sons[47]. Plusieurs interprétations modernes sont allées plus loin : ce nom renverrait à l'idée d'harmonie et d'assemblage, ou alors au fait que le poète est un collectif de poètes, ou qu'il rassemble plusieurs traditions poétiques pour créer un nouvel ensemble (un « compilateur »), ou encore au fait qu'il réunit des gens qui assistent à ses performances (un « fédérateur »)[44],[48].

Quant au premier nom du poète, il est donné dans plusieurs biographies, qui là encore divergent. Dans plusieurs cas, le nom renvoie au fait que le poète y est présenté comme le fils du fleuve Mélès ou au fait que sa mère a accouché sur les rives de ce fleuve : son nom original le plus courant est Mélésigenès, aussi Melesagoras ou Melesianax[44],[49].

Éléments biographiques

Monnaie de Smyrne représentant Apollon de profil au droit (gauche) et au revers (droite) Homère assis tenant un parchemin, avec un sceptre derrière lui. Vers 75-50 av. J.-C.

Plusieurs cités se disputaient l'honneur d'avoir été le lieu de naissance d'Homère. Sont souvent citées des villes d'Asie mineure, Smyrne et Chios, mais aussi Colophon, Cymé et Ios. Mais avec le temps la liste a gonflé, incluant Athènes, Salamine de Chypre, aussi l'Égypte ou la Babylonie. Les biographies d'Homère prennent rarement partie et se contentent de donner une liste[50],[51].

Le même flou règne sur sa généalogie. Ses biographies lui donnent des mères différentes, parfois anonymes. Plusieurs versions en font le fils de la rivière qui arrose la plaine de Smyrne, appelée Mélès ou Maion. En raison de ses talents poétiques, il est parfois présenté comme fils d'Apollon. L'oracle de Delphes, interrogé à ce sujet en 128 par l'empereur Hadrien, répond qu'Homère est natif d'Ithaque et qu'il est le fils de Télémaque et de Polycaste (Anthologie palatine, XIV, 102)[52],[53].

« Quels furent ses parents, sa patrie ? Il n'est pas facile de le dire clairement : lui-même n'en a soufflé mot ; quant à ceux qui ont parlé de lui, ils n'ont pas réussi à s'accorder, mais, comme son œuvre ne révélait rien d'explicite à ce propos, chacun s'est plu à dire ce qu'il voulait, en toute liberté. C'est pour cela que les uns le prétendent de Colophon, et d'autres de Chios, Smyrne ou Ios ; d'autres encore de Cumè. D'une manière générale chaque cité revendique notre homme, aussi pourrait-on le dire avec raison citoyen du monde. »

 Proclos (trad. G. Lambin), Sur Homère[54].

L'époque de la vie d'Homère est tout aussi vague. Il aurait vécu 168 ans après la prise de Troie selon le Pseudo-Hérodote, selon le vrai Hérodote 400 ans avant lui et 400 ans après la fin de la guerre de Troie, d'autres en revanche le rapprochent de l'époque du conflit, ce qui accréditerait la véracité de ce qu'il décrit dans ses poèmes. Il est parfois présenté comme un contemporain d'Hésiode, l'autre figure légendaire des origines de la poésie grecque, mais il est généralement considéré comme plus ancien[55].

Homère n'est pas présenté comme un noble, plutôt un malheureux qui mène une vie d'errance[56], qui subit des déboires qui ont souvent des aspects comiques[57]. Les épisodes marquants de sa vie dérivent en partie des écrits qui lui sont attribués, suivant l'habitude antique de faire coïncider un auteur et ses écrits, mais aussi des pratiques des rhapsodes qui se revendiquent comme ses descendants et pourraient être à l'origine de son « invention ». Il est généralement présenté comme un poète itinérant, se déplaçant pour réciter ses propres poèmes et en composer de nouveaux, et aussi comme un maître d'école. La biographie du Pseudo-Hérodote est la plus détaillée. De façon intéressante, elle fait rencontrer à Homère divers personnages qui apparaissent dans les épopées homériques, comme l'aède Phémios qui serait son père adoptif et son maître, ou Mentor, le précepteur de Télémaque, et il aurait enquêté à Ithaque pour avoir plus d'informations sur la vie d'Ulysse[58].

La joute poétique entre Homère et Hésiode est devenue légendaire, et a fait l'objet d'un poème qui mêle les traditions biographiques sur les deux poètes, en retenant la version selon laquelle ils sont contemporains. Bien que l'art d'Homère soit reconnu comme supérieur par l'auditoire, c'est Hésiode qui l'emporte, parce que le juge, un roi d'Eubée, préfère les poèmes pacifiques du second aux récits guerriers du premier[59],[60],[61].

Site du tombeau d'Homère sur l'île d'Ios.

Contrairement au lieu de naissance, l'endroit de la mort d'Homère fait l'unanimité : ce serait l'île d'Ios, où son tombeau se trouve. Plusieurs biographies lui attribuent une mort peu glorieuse voire comique : il serait mort de désespoir, après avoir échoué à résoudre une énigme posée par de jeunes pêcheurs de l'île. Le Pseudo-Hérodote s'inscrit contre cette tradition, et indique qu'il serait mort d'épuisement[62],[63].

« Là, assis sur un rocher, il observa des pêcheurs qui revenaient. Il leur demanda s'ils avaient quelque chose, et eux, parce qu'ils n'avaient rien pris mais s'étaient épouillés, faute de poissons, firent cette réponse :

Tout ce que nous avons pris nous l'avons laissé ; tout ce que nous n'avons pas pris, nous le portons.

Ils voulaient dire que ceux des poux qu'ils avaient pris, ils les avaient tués et laissés derrière eux, mais que ceux qu'ils n'avaient pas pris, ils les portaient dans leur habit. Homère, qui n'avait pas pu trouver l'explication, mourut d'abattement. Les gens d'Ios lui firent des obsèques magnifiques et gravèrent sur sa tombe :

Ici la terre recouvre la personne sacrée
Du divin Homère, ordonnateur d'hommes demi-dieux.

 »

 Pseudo-Plutarque (trad. G. Lambin), Sur Homère I[64].

La cécité d'Homère

Portrait d'Homère du « type d'Épiménide », les yeux fermés, d'après une copie romaine d'un original grec du Ve siècle av. J.-C. conservé à la Glyptothèque de Munich (Inv. 273).

Un trait important d'Homère dans les légendes antiques est le fait qu'il soit aveugle. Cela apparaît dans les récits de ses vies, ses représentations artistiques qui s'arrangent souvent pour que son regard suggère sa cécité, et un des sens donnés à son nom est « aveugle ». L’Hymne homérique à Apollon lui est attribué parce qu'il y est dit qu'il est l’œuvre d'un homme aveugle (anonyme). L'aède Démodocos qui apparaît dans l’Odyssée à la cour du roi Alcinoos, qui a été rendu aveugle par la Muse, mais a reçu en compensation un don pour les chants et est décrit comme très talentueux, a souvent été interprété comme un double d'Homère. Il y a certes des savants qui contestent la cécité d'Homère, notamment Proclos, mais il semblent minoritaires face à ce qui paraît un fait établi dans la mythologie sur Homère[65],[66].

La manière dont Homère est devenu aveugle a inspiré plusieurs histoires. Selon la Vie d'Homère du Pseudo-Hérodote, alors qu'il s'appelait encore Mélésigénès et qu'il voyageait vers Ithaque en compagnie de Mentor pour enquêter sur les aventures d'Ulysse, il est tombé malade et sa cécité est une conséquence de sa maladie. Sa carrière de poète, sous le nom d'Homère, commence après. La Vita Romana d'Homère raconte deux versions possibles, dans lesquelles interviennent des héros des épopées homériques. Selon la première, il est devenu aveugle en visitant le tombeau d'Achille à Troie : le héros lui est apparu dans toute sa splendeur, vêtu de la cuirasse confectionnée par Héphaïstos, ce qui l'a aveuglé ; en compensation, Thétis et les Muses lui confèrent le dont de la poésie. Selon la seconde, c'est Hélène qui le rend aveugle : comme elle était irritée parce qu'il avait parlé du fait qu'elle avait trompé son mari, elle apparut une nuit au poète, lui intimant de brûler ses poèmes ; il refusa, et subit le châtiment[67].

La fonction de la cécité d'Homère dans les mythes le concernant a fait l'objet de diverses interprétations. Il a été proposé qu'il s'agisse d'une manière d'appuyer le fait qu'Homère était illettré, et aurait donc composé ses poèmes à l'oral, une sorte de préfiguration antique du débat moderne sur la création orale ou écrite des épopées homériques[68]. Selon B. Graziosi, la cécité d'Homère est un de ses traits les plus stables dans les traditions le concernant, qui renvoie aussi bien à son association courante aux infirmes, aux pauvres et aux vagabonds, et aussi à son autorité poétique, sa proximité aux dieux[69]. Les explications s'orientent plus vers les aspects spirituels de la cécité, qui dans la mythologie antique est souvent l'apanage de devins ou de chanteurs et musiciens, donc de personnes qui ont la capacité de communiquer avec la sphère divine (Apollon, Zeus, les Muses), et de percevoir ce que les autres ne perçoivent pas. Comme dans plusieurs des légendes sur Homère, la perte de la vue commence avec une malédiction, dont la contrepartie est ce don de perception surnaturelle (notamment chez Tirésias ; aussi Œdipe)[70],[71]. La comparaison avec d'autres cultures a montré que la figure, réelle ou mythique, du barde aveugle est courante de par le monde prémoderne[72]. Dans le Japon médiéval, les biwa hōshi, joueurs de luth souvent réputés être aveugles, composaient et chantaient des poèmes épiques guerriers similaires à l'Iliade, et on leur prêtait un rôle de médiation avec le monde spirituel[73]. Les bardes yougoslaves, guslari, dont l'observation par Milman Parry et Albert Lord a révolutionné les études homériques, étaient également pour plusieurs aveugles (comme Filip Višnjić, l'« Homère serbe »)[74],[75].

« Le Poète » et ses œuvres

Quoi qu'il en soit des doutes des Modernes, les Anciens considéraient qu'Homère avait existé et qu'il était le plus grand poète et une figure culturelle fondatrice, une référence indépassable. Ils le surnommaient parfois le « divin Homère » (theios Homeros)[76],[77]. Ils le surnommaient aussi « le Poète » tout court, et il incarnait à leurs yeux une manière de faire la poésie, une autorité, et accompagnait ses œuvres malgré le fait qu'elles soient anonymes[78],[77]. Il était devenu un « mythe », véhiculant l'idée de virtuosité poétique[79].

Ce statut mythique est partagé avec d'autres poètes qui auraient vécu vers la même époque que lui, et à propos desquels très peu de choses sont connues, mais qui montrent en tout cas qu'il n'est pas un cas isolé[80]. Les légendes les liens à Homère. Stasinos de Chypre, auquel sont souvent attribués les Chants cypriens (qui racontent les événements de la guerre de Troie précédant l’Iliade), a ainsi été présenté comme le gendre d'Homère, qui lui aurait offert le poème en cadeau de mariage (d'où le fait qu'il soit attribué aux deux par la tradition). Créophyle de Samos se serait vu offrir un poète sur Héraclès en remerciement de son hospitalité, alors que Thestoridès de Phocée aurait tenté d'usurper des poèmes que lui avait dicté Homère[81]. Mais le plus important est Hésiode, qui forme avec Homère une paire de poètes fondateurs de la culture grecque, par le prestige accordé à sa Théogonie et aux Travaux et les Jours, dans lesquels il se nomme comme auteur et donne des informations sur sa vie (ce qui représente plus l'exception que la règle à cette période). Ces récits sont rédigés dans le style homérique, mais se démarquant par leurs sujets de l’héroïsme homérique, surtout le second qui est ancré dans les préoccupations quotidiennes. Hésiode se voit également attribuer d'autres poèmes dont l'authenticité est douteuse, des biographies légendaires dont, comme vu plus haut, un récit qui rapporte son duel poétique avec Homère[82],[83].

Le prestige d'Homère est en premier lieu lié à celui des deux poèmes qui lui sont quasi-unanimement attribués dans l'Antiquité (du moins à partir du IVe siècle av. J.-C.), l’Iliade et l’Odyssée. Seuls les « séparateurs » (chorizontes), restés marginaux, considèrent qu'uniquement la première est l’œuvre d'Homère, et la seconde celle d'un imitateur[84]. On reconnaît néanmoins couramment l'antériorité de l’Iliade sur l’Odyssée : selon le Pseudo-Longin (Du Sublime, 9, 13), la première est l’œuvre du poète dans la force de l'âge et au sommet de son art, alors que la seconde est l’œuvre d'un Homère âgé, semblable à un soleil couchant, dont l'éclat persiste mais s'est tari[85].

« De là vient à mon avis, que comme Homère a composé son Iliade durant que son esprit était en sa plus grande vigueur, tout le corps de son ouvrage est dramatique et plein d'action : au lieu que la meilleure partie de l’Odyssée se passe en narrations, qui est le génie de la vieillesse, tellement qu'on le peut comparer dans ce dernier ouvrage au soleil quand il se couche, qui a toujours sa même grandeur, mais qui n'a plus tant d'ardeur ni de force. »

 Pseudo-Longin (trad. N. Boileau), Du Sublime, 9, 13[86].

Pour les autres œuvres, les Anciens débattaient de leur attribution à Homère. Hérodote, en comparant l’Iliade à un autre poème du cycle troyen, les Chants cypriens, considérait que la première seulement était homérique car le second le contredit sur plusieurs points. Aristote exclut également les autres poèmes du cycle troyen, mais cette fois sur des critères de style poétique. Platon ne considère comme homériques que l’Iliade et l’Odyssée, et il semble refléter l'opinion commune de son temps[87]. Cela reflète les difficultés qu'avaient ces savants à établir une chronologie de la poésie grecque ancienne, ainsi que le rôle central d'Homère dans cette tradition, qui en fait un candidat idéal pour se voir attribuer des poèmes anonymes[84].

Les autres poèmes attribués à Homère sont anonymes, et présentent généralement des similitudes avec les deux poèmes majeurs, du moins pour ceux dont le contenu peut être identifié (il s'agit souvent d'œuvres perdues). C'est le cas de plusieurs épopées héroïques, à commencer par celles du cycle troyen (les Chants cypriens, l'Éthiopide, la Petite Iliade, le Sac de Troie et la Télégonie), mais aussi des épopées sur le cycle thébain (Thébaïde, Les Épigones) ainsi que d'autres (la Prise d'Œchalie sur Héraclès, et Phocais sur un sujet inconnu)[88],[84],[89]. On lui a également attribué des poèmes sur les divinités (qui servaient sans doute de préludes, prohoimia, récités avant un poème épique plus long, notamment les épopées homériques[90]), qui sont passés à la postérité sous la dénomination d'« Hymnes homériques », qui sont des compositions courtes louant une divinité, ou bien d'autres plus longues relatant des épisodes de leur vie, comme celui dédié à Apollon (attribué à un poète aveugle venu de Chios). Ils sont néanmoins plus tardifs[88],[84],[89]. Lui étaient enfin attribués des poèmes humoristiques (appelés paignia), burlesques : Margitès, dont le personnage principal est tellement stupide qu'il ne sait pas comment faire des enfants à sa femme ; la Batrachomyomachie, parodiant l’Iliade pour raconter un conflit épique entre des grenouilles et des souris ; d'autres poèmes sur des combats d'animaux lui étaient parfois attribués. Il était alors reconnu comme l'ancêtre de la tragédie mais aussi de la comédie[88],[84],[89].

Images et cultes

Bas-relief dit de l'« Apothéose d'Homère », fin du IIIe siècle av. J.-C. (?). British Museum.

À partir du milieu du Ve siècle av. J.-C. au moins, des artistes commencent à représenter des portraits d'Homère. Ils l'imaginent comme un homme d'un âge avancé, mature, et barbu. On trouve notamment des bustes, comme celles du type dit d'Épiménide, des bustes sur lesquels le poète a les yeux clos, sans doute pour suggérer sa cécité, avec un bandeau autour de la tête, qui semble associé au statut de poète. Un autre type courant, hellénistique, le représente là aussi avec le bandeau mais les yeux ouverts, néanmoins avec les sourcils relevés et les paupières inférieures relevées, ce qui pourrait là encore renvoyer au fait qu'il est aveugle. Ce type est particulièrement populaire et beaucoup imité (y compris à l'époque moderne), notamment en raison de son expressivité. Dans le type dit d'Apollonios de Tyane, les yeux sont ouverts mais les pupilles ne sont généralement pas figurées. On retrouve donc dans ces portraits inventés plusieurs caractéristiques du personnage des biographies légendaires, avant tout le fait que c'est un poète, aussi sa cécité, mais pas le fait qu'il s'agisse d'un errant vivant dans le dénuement. Le poète apparaît aussi sur des pièces de monnaie (à Smyrne, Colophon, Cumè, Amastris), et des reliefs, le plus remarquable étant celui dit de l'Apothéose d'Homère, datable de la fin du IIIe siècle av. J.-C. ou de celle du siècle suivant, et voué par Archélaos de Priène. Le poète est représenté au registre inférieur, assis sur un trône, indiquant son statut de roi des poètes, entouré par des personnifications (féminines) de l’Iliade et de l’Odyssée. Plus loin se trouvent d'autres personnifications liées à ses qualités (la Poésie, la Tragédie, la Comédie, le Mythe, l'Histoire, la Sagesse, la Vertu, etc.), et sur les registres supérieurs sont figurés Zeus, Apollon et les Muses, sur une montagne (l'Olympe ou le mont Hélicon)[91],[92].

Homère fait l'objet de cultes héroïques, au moins à partir de l'époque hellénistique. Il dispose de sanctuaires en son honneur, Homereion, à Smyrne, Chios, Argos, Ios et Alexandrie. Les représentations visuelles d'Homère se développent dans le cadre de cette héroïsation du poète, particulièrement en vogue dans la dynastie des Ptolémées[93]. Cela renvoie aux aspects divins du poète attestés dans plusieurs textes, même si son statut est clairement celui d'un héros (donc un mortel). On lui fait des offrandes, dont des monuments votifs (nombre de ses images connues, dont le relief de l'Apothéose d'Homère, en sont), des fêtes religieuses sont célébrées en son honneur. Son culte à Ios, près de sa tombe supposée, a quant à lui des aspects funéraires. D'autres lieux semblent plutôt avoir la fonction de mémoriaux en l'honneur du poète, où on érige son image, notamment des gymnases et des bibliothèques, donc des lieux où ses poèmes sont enseignés, ainsi qu'une grotte à Smyrne où il aurait composé des poèmes. Certaines personnes proclament aussi des liens personnels avec Homère. Les poètes font plus particulièrement acte de dévotion envers lui, afin de recevoir une parcelle de son talent et de son imagination poétique. Selon Plutarque, le poète serait apparu en rêve à Alexandre le Grand pour lui dire où fonder Alexandrie en Égypte. Les villes où il a des lieux de culte ont souvent un lien légendaire avec le poète et cherchent à capter sa gloire à leur profit. Ces cultes sont donc fondamentalement liés à l’œuvre attribuée à Homère[94].

Les deux poèmes homériques

Qu'il ait existé ou pas, le nom d'« Homère » est depuis l'Antiquité celui de l'auteur auquel sont attribués l’Iliade et l’Odyssée, et de nos jours quand le nom d'« Homère » est employé, c'est en général pour parler de ces deux poèmes[95]. Les autres œuvres qui lui ont été attribuées dans l'Antiquité ont été jugées apocryphes, de composition plus tardive, sur leur modèle mais de moins bonne qualité. Ce sont deux épopées qui font la paire, s'accordent et se complètent, se contredisent parfois. Ce sont toutes deux de longs poèmes en vers hexamétriques, prenant place dans un ensemble de récits situés dans un passé lointain, l'âge héroïque, racontant la longue guerre destructrice qui s'est conclue par la chute de Troie (durant laquelle prend place l’Iliade), et les retours souvent mouvementés des guerriers survivants (à la fin desquels l’Odyssée s'inscrit). Ce sont des récits brassant de nombreuses thématiques « universelles », sur la guerre et ses conséquences, l'ordre divin et humain, les valeurs et la justice, le destin, la mort et la condition humaine, etc., ce qui, combiné à leurs qualités stylistiques très souvent célébrées, leur a permis de traverser les âges tout en gardant leur attrait et leur capacité à inspirer.

L’Iliade

Les 7 premiers vers de l'Iliade
Titre

La plus ancienne attestation du titre du poème (et donc de son existence) se trouve dans les Histoires d'Hérodote (II, 116), vers 445 av. J.-C. Il a sans doute été donné à l’œuvre a posteriori, et présente la particularité d'être un adjectif, auquel il faut probablement rajouter le terme poiesis pour avoir le sens complet « poème iliaque », « poème sur le thème d'Ilion »[96].

Longueur et organisation interne

L’Iliade est une épopée d'une ampleur considérable : 15 693 vers[97], beaucoup plus que les autres épopées archaïques connues, à l'exception de l’Odyssée[98]. Elle est divisée en 24 chants (ou livres) de longueur variable, découpage sans doute postérieur à la première composition du récit : elle pourrait avoir été l’œuvre des savants alexandrins, ou bien, avant eux, celle des rhapsodes[97].

Sujet

Le thème central et le protagoniste du récit sont présentés par l'invocation, au tout début du poème : il s'agit de la « colère », μῆνις / mênis (le premier mot de la version originale de l'épopée), du héros Achille, et sa dispute avec Agamemnon[99],[100],[101],[102] :

Μῆνιν ἄειδε, θεὰ, Πηληιάδεω Ἀχιλῆος

Déesse chante-nous la colère d'Achille, de ce fils de Pélée,

Cette colère d'Achille fils de Pélée, déesse, chante-là !

οὐλομένην, ἣ μυρί’ Ἀχαιοῖς ἄλγε’ ἔθηκε, colère détestable qui valut aux Argiens d'innombrables malheurs, Je la maudis. Aux Achéens, elle imposa mille douleurs
πολλὰς δ’ ἰφθίμους ψυχὰς Ἄϊδι προΐαψεν et jeta dans l'Hadès tant d'âmes de héros, elle jeta dans l'Invisible tant d'âmes solides
ἡρώων, αὐτοὺς δὲ ἑλώρια τεῦχε κύνεσσιν livrant leurs corps en proie aux oiseaux de héros, et d'eux fit le butin des chiens
οἰωνοῖσί τε πᾶσι· Διὸς δ’ ἐτελείετο βουλή[103] comme aux chiens : ainsi s'accomplissait la volonté de Zeus. et le repas des oiseaux. La décision de Zeus s'accomplissait.
(traduction Robert Flacelière)[104] (traduction Pierre Judet de la Combe)[105]
Intrigue
Achille contraint de céder Briséis à Agamemnon, fresque de la maison du poète tragique à Pompéi. Musée archéologique national de Naples.

L’Iliade se déroule sur quelques jours durant la dixième année de la guerre de Troie, alors que les Achéens (le nom plus couramment employé par Homère pour désigner les guerriers venus de Grèce) assiègent toujours sans succès la ville. Le chant I s'ouvre sur la dispute entre Achille et Agamemnon, car le second a pris au premier sa part d'honneur, la captive Briséis. Achille se retire des combats, et demande à sa mère, la déesse Thétis, d'obtenir de Zeus que les Achéens perdent tant qu'ils ne se sont pas excusés, ce qu'elle fait. Le chant II passe en revue les combattants achéens (catalogue des vaisseaux) puis troyens et alliés, et le combat s'engage. Le chant III est marqué par une trêve pour le duel entre Pâris et Ménélas, interrompu par les dieux afin de sauver le premier. Les combats reprennent à l'instigation des Olympiens (chant IV), s'ensuivent une série de batailles et de duels (aristie de Diomède aux chants V et VI)[106],[107].

Au chant VIII, les Troyens emmenés par Hector parviennent à enfoncer les lignes achéennes et à s'approcher dangereusement de leurs navires. Au chant IX, une ambassade achéenne tente d'obtenir le retour d'Achille, puis au chant X une attaque nocturne de Diomède et d'Ulysse élimine les alliés Thraces des Troyens. Le troisième jour de combat débute au chant XI. La déroute achéenne se poursuit (avec au chant XIV la « tromperie de Zeus » par Héra pour le tenir à l'écart), jusqu'à ce que les Troyens tentent d'incendier les bateaux achéens (chant XV). Devant cette situation désespérée, les meilleurs guerriers achéens ayant été blessés, Patrocle obtient d'Achille ses armes et part au combat. Après une série d'exploits, il est tué par Hector aidé d'Apollon (chant XVI)[108],[109].

Au chant XVII, Achille, avide de vengeance, décide de retourner au combat, même s'il sait que cela causera sa perte. Sa mère obtient qu'Héphaïstos lui forge de nouvelles armes. Il se réconcilie avec Agamemnon (chant XIX), et s'ouvre la quatrième journée de combat durant laquelle il dirige la contre-attaque achéenne et force les Troyens à se retrancher à nouveau derrière leurs murailles (chants XX et XXI). Son duel tant attendu avec Hector intervient au chant XXII, conclu par la mise à mort du prince troyen, avec l'appui d'Athéna. Au chant XXIII se déroulent les funérailles de Patrocle. Au chant XXIV, après avoir outragé le cadavre d'Hector pendant plusieurs jours, Achille, ému par l'intervention de Priam (introduit dans son campement à l'instigation des divinités qui souhaitaient mettre fin à l'outrage), sympathise avec celui-ci et lui restitue le corps de son fils. Le récit se conclut sur les funérailles d'Hector[110],[111].

Thèmes
Duel entre Ménélas et Pâris, avec Aphrodite qui s'apprête à sauver ce dernier. Sarcophage du IIe siècle de notre ère. Musée d'Antalya.

L’Iliade se présente en premier lieu comme un « poème de la guerre[112] », racontant une période de quelques jours durant la guerre de Troie et comportant de nombreuses scènes de bataille[113]. Les héros qu'elle met en scène sont avant tout les chefs achéens, des guerriers accomplis aux personnalités affirmées (Achille, Ajax, Diomède, Agamemnon, Ménélas, Patrocle), mis en avant dans des scènes d'armement, de duel, et surtout des aristies durant lesquelles un héros tue de nombreux guerriers troyens. La gloire (kleos ; aussi « renom ») s'obtient en premier lieu par les victoires sur le champ de bataille, les guerriers étant caractérisés par leur esprit de compétition, et par la mort au combat, qui est la condition à laquelle les exploits d'un héros seront chantés par les générations futures[114],[115]. Pour cette raison, l’Iliade a aussi été présentée comme un « poème de la mort[116]. »

Achille, le protagoniste, est le « meilleur des Achéens », de loin le guerrier le plus fort, le plus habile, le plus beau, aussi le plus éloquent[117]. Mais sa colère et son retrait du combat, en raison de son honneur blessé, causent de nombreuses destructions[118]. L'intrigue est donc rythmée par ses émotions fluctuantes[119], et bascule quand sa vengeance est redirigée vers les Troyens, en premier lieu Hector qui a tué son ami Patrocle. Il fait le choix de la mort héroïque, puisqu'il sait que son retour au combat causera sa mort, mais lui apportera une gloire éternelle, celle-là même que chante l’Iliade[120]. Au départ présenté comme un personnage quasi-divin, il accepte progressivement sa condition de mortel et son humanité[121].

Les aspects destructeurs et pathétiques de la guerre sont mis en avant dans le poème, notamment à travers des figures de guerriers mineurs, tués par les héros achéens, dont le poète donne une courte biographie rappelant qu'ils ont des proches qui vont les pleurer[122]. Elle est aussi exposée lors des scènes se déroulant à Troie, où les mères et épouses de guerriers vivent dans l'angoisse et pleurent leurs nombreux morts[118]. Pour autant, ce n'est pas un poème pacifiste : la guerre « est comme un donné de la civilisation d’alors. Elle a ses douleurs, mais aussi ses beautés[123]. »

Astyanax, sur les genoux d'Andromaque, essaie d'attraper le casque de son père Hector, cratère à colonne apulien à figures rouges, ca. 370-360 av. J.-C., musée national du palais Jatta à Ruvo di Puglia (Bari).

La mise en scène des Troyens permet de donner de l'empathie envers les ennemis des héros Achéens (qui ont malgré tout les faveurs du poète). Hector est en particulier une figure qui a suscité de nombreuses sympathies, par son tiraillement entre son devoir de protéger sa cité et sa famille, et sa quête de la gloire au combat[124],[125]. Les femmes jouent un rôle plus effacé. Les Achéens gardent à leur côté des captives de guerre (dont Briséis) et dans le camp troyen quelques figures féminines sortent du lot, notamment par leurs déplorations : la reine Hécube, Andromaque l'épouse d'Hector, et Hélène, la cause du conflit[126].

Les divinités occupent une place importante dans le récit, en arrière-plan, trônant sur l'Olympe. Ce sont des spectateurs intéressés et aussi des acteurs impliqués dans le conflit, qu'ils manipulent dans les coulisses. Chaque moment-pivot de l'action voit un dieu intervenir pour modifier ou influencer les actions des humains, qui ne semblent donc pas maîtres de leur destin, ou du moins pas entièrement. Ils sont plusieurs à intervenir directement sur le champ de bataille, en fonction de leurs préférences pour un camp ou un guerrier. Il est dit dès le début que l'intrigue répond à un « plan de Zeus », bien que ce dernier ne puisse pas toujours empêcher la mort de ses favoris. La puissance et la splendeur des divinités immortelles met en exergue les faiblesses des mortels. Les divinités vivent dans l'insouciance alors que les mortels connaissent la tristesse, la peur, l'angoisse[127],[128]. Elles n'en présentent pas moins chez Homère des comportements très « humains » (anthropomorphisme), ont une personnalité affirmée, sont soumises à des passions, se disputent, se dupent, ce qui a pu être comparé de nos jours à une sorte de « soap opera »[129] et, dans l'Antiquité, a parfois été considéré comme un manque de respect envers ces êtres supérieurs[127].

Priam suppliant Achille de lui rendre le corps d'Hector. Skyphos attique à figures rouges du Peintre de Brygos, v. 490 av. J.-C. Musée d'Histoire de l'art de Vienne.

L'humanité du poème ressort en particulier dans sa conclusion, qui voit l'apaisement de la colère d'Achille, non pas parce qu'il a vaincu son ennemi Hector, mais parce qu'il a éprouvé de la compassion envers le père de celui-ci, Priam, venu récupérer son cadavre pour lui offrir les honneurs funèbres[130]. Ils cessent alors, au moins pour un instant, de se percevoir comme des ennemis et se considèrent comme des semblables partageant un sentiment de deuil identique[131]. Le protagoniste accède alors à une forme plus élevée d'humanité et d'humanisme[132].

Selon E. Barker et J. Christensen : « L’Iliade d’Homère peut être considérée comme le premier classique littéraire de la tradition occidentale. L’auteur y aborde certaines des grandes questions de l’humanité. Que signifie affronter la mort, et comment convient-il de l’envisager ? Quel rôle les dieux jouent-ils dans l’existence humaine ? Comment obtenir une juste compensation pour avoir risqué sa vie ? Comment concilier les exigences contradictoires de la quête d’honneur et de la protection de la communauté ? Quelles sont les conséquences des émotions intenses et de la violence extrême ? Comment traiter l’ennemi ou se comporter envers les plus faibles ? Pour quoi vaut-il vraiment la peine de vivre — et de mourir ? Homère explore ces thèmes (et bien d’autres) tout en témoignant d’une grande sensibilité aux détails du quotidien : les mots intimes échangés entre époux, la loyauté silencieuse d’un ami, la dureté du combat, ce sentiment brûlant d’injustice si difficile à apaiser. Ce qui confère à l’Iliade sa dimension épique tient précisément à sa capacité à s’adresser aux générations successives et à revêtir une signification différente selon les peuples et les époques[133]. »

L’Odyssée

Mosaïque d'Ulysse et les sirènes, Dougga (Tunisie), IIIe siècle. Musée national du Bardo (Tunisie).
Titre

Le titre du poème est là encore attesté pour la première fois dans les Histoires d'Hérodote. Il a été choisi en référence à son protagoniste Ulysse/Odysseus, ce qui est courant dans l'Antiquité grecque[134].

Longueur et organisation interne

Le poème est composé de 12 109 vers[134], ce qui certes moins que l’Iliade, mais reste considérable[98]. Le poème est également divisé en 24 chants de longueur inégale[134].

Sujet

Le sujet du poème est là aussi annoncé dès l'invocation : les aventures d'un homme, Ulysse, cité non par pas son nom mais par une de ses épithètes, polytropos (généralement traduite par « aux mille tours »), qui est déjà utilisée pour lui dans l’Iliade[135],[136],[137]. Elle permet d'évoquer la prise de ville de Troie, les errances d'Ulysse, la perte de son équipage, ses souffrances et sa capacité à survivre :

Ἄνδρα μοι ἔννεπε, Μοῦσα, πολύτροπον, ὃς μάλα πολλὰ

Ô Muse, conte-moi l’aventure de l’Inventif :

C’est l’homme aux mille tours,
Muse, qu’il faut me dire,

πλάγχθη, ἐπεὶ Τροΐης ἱερὸν πτολίεθρον ἔπερσε·

celui qui pilla Troie,
qui pendant des années erra,
Celui qui tant erra, quand, de Troade,
il eut pillé la ville sainte,

πολλῶν δ’ ἀνθρώπων ἴδεν ἄστεα καὶ νόον ἔγνω,

voyant beaucoup de villes,
découvrant beaucoup d’usages,
Celui qui visita les cités de tant d’hommes
et connut leur esprit

πολλὰ δ’ ὅ γ’ ἐν πόντῳ πάθεν ἄλγεα ὃν κατὰ θυμόν,

souffrant beaucoup d’angoisses
dans son âme sur la mer
Celui qui, sur les mers,
passa par tant d'angoisses,

ἀρνύμενος ἥν τε ψυχὴν καὶ νόστον ἑταίρων.

pour défendre sa vie et le retour de ses marins. en luttant pour survivre et ramener ses gens.
(traduction Philippe Jaccottet)[138] (traduction Victor Bérard)[139]
Intrigue
Télémaque prenant congé de Pénélope, devant son métier à tisser. Détail d'un vase à figures rouges du « Peintre de Pénélope », vers 440 av. J.-C. Musée archéologique national de Chiusi.

L’Odyssée commence alors que la guerre de Troie est terminée depuis dix ans et qu'Ulysse est le dernier des vainqueurs encore vivants à ne pas être rentré chez lui, à Ithaque, où on ignore ce qu'il est devenu et s'il est vivant. Son épouse Pénélope et son fils Télémaque subissent la présence de prétendants dans la maison d'Ulysse qui souhaitent forcer son épouse à se remarier avec l'un d'entre eux pour monter sur le trône d'Ithaque. La première partie du poème (chants I à IV) est surnommée la « Télémachie », car elle suit principalement Télémaque. Le fils d'Ulysse, aidé par la déesse Athéna, quitte secrètement son pays pour aller chercher des nouvelles de son père auprès de ses anciens compagnons de guerre, Nestor à Pylos, puis Ménélas (et son épouse Hélène) à Sparte. Il apprend que son père est retenu depuis plusieurs années sur l'île de la nymphe Calypso[140],[141].

Au début du chant V, Zeus, sollicité par Athéna, ordonne à Calypso de laisser Ulysse repartir. Il prend alors la mer, mais le dieu Poséidon, qui le poursuit de sa colère, fait échouer son bateau au pays des Phéaciens. Au début du chant VI, il est retrouvé par la princesse Nausicaa et accueilli de manière bienveillante par le roi Alcinoos (chants VII et VIII), Ulysse raconte ses péripéties passées (chants IX à XII, les « récits à Alcinoos »), notamment comment il s'est échappé de la grotte du cyclope Polyphème, puis du pays des Lestrygons, a résidé un an sur l'île de la magicienne Circé après l'avoir vaincue, s'est rendu dans le pays des Cimmériens afin d'invoquer les défunts pour connaître son chemin de retour et avoir des nouvelles de ses anciens compagnons et de sa famille, a traversé les pièges tendus par les sirènes, Charybde et Scylla, tout en perdant progressivement tout son équipage, ce qui le force à terminer seul son voyage. Les Phéaciens l'aident à rentrer à Ithaque, où il parvient au début du chant XIII, qui marque le début de la seconde partie de l'épopée, son retour et sa vengeance[142],[141].

Avec l'appui d'Athéna, Ulysse dissimule son identité et réunit des alliés, dont son porcher Eumée et son fils Télémaque revenu de Sparte, pour préparer la perte des prétendants (chants XIV à XVI). Aux chants XVII à XX, il visite son palais sous l'aspect d'un mendiant et constate la détresse de ses proches (notamment lors d'une entrevue avec Pénélope) et l'indécence des prétendants. Le lendemain, Pénélope organise une épreuve de tir à l'arc afin de choisir son époux, et Ulysse, sous l'aspect d'un mendiant, l'emporte avant de révéler son identité aux prétendants et de les massacrer (chants XXI et XXII). Il peut enfin révéler son identité à son épouse, puis à son père, et réintégrer son foyer (chant XXIII). Zeus et Athéna forcent les parents des prétendants tués à renoncer à se venger et à faire la paix avec Ulysse (chant XXIV)[143],[141].

Thèmes

L’Odyssée est un poème sur le retour (nostos) d'Ulysse, qui a plusieurs dimensions : le retour d'un homme dans son foyer, retour d'un guerrier après la fin du conflit, d'un marin naufragé, d'un roi sur son trône, aussi un rétablissement de l'ordre perturbé pendant l'absence[144]. « Dans une certaine mesure, l’Odyssée constitue le premier récit traitant du syndrome de stress post-traumatique chez un combattant de retour de la guerre, qui tente non seulement de reprendre sa place dans la société et de renouer des liens avec sa famille, mais aussi de retrouver son identité[145]. » Les questions d'identité et de renaissance sont centrales dans le récit. Ulysse dissimule à plusieurs reprises sa véritable identité, et il la révèle à un de ses proches, après avoir testé ses intentions, dans une scène de reconnaissance qui est un moment majeur de l'intrigue[146].

Ulysse décochant une flèche sur les prétendants, détail d'un vase attique à figures rouges, vers 440 av. J.-C. Altes Museum.

L’Odyssée commence par le mot grec andra, qui signifie « l'homme », et peut être comprise comme une histoire qui cherche à définir ce que c'est qu'être humain[147]. Son protagoniste, Ulysse, est profondément humain. C'est un héros qui sait souffrir, endurer les tourments, survivre pour arriver à ses buts. Pour cela il s'appuie sur son intelligence, son astuce, élabore des ruses, qui lui permettent de triompher de plus fort que lui (le cas le plus fameux étant le cyclope Polyphème). C'est un héros aux qualités variées, qui est aussi un bon combattant. Surtout, il refuse l'immortalité offerte par Calypso pour rentrer chez lui auprès de sa famille, choisissant un destin de mortel avec ses souffrances[148]. « Toute l’Odyssée, en un sens, est le récit du retour d'Ulysse à la normalité, de son acceptation délibérée de la condition humaine[149]. »

Cette épopée se caractérise par les aventures, le voyage que vit son héros dans sa première partie, qui sont surtout connus par son propre récit à la première personne devant la cour d'Antinoos. C'est un récit fantastique, merveilleux, aux accents de conte de fées, marqué par la visite de pays mystérieux et la rencontre d'êtres étranges[150],[151]. Si on s'en tient à l'aspect divertissant et plaisant du récit, ce sont des aventures riches en découvertes et en péripéties dans lesquelles le héros lutte pour sa survie en triomphant de défis surnaturels grâce à ses qualités principales, son astuce et son endurance. Ces évocations ont aussi un sens plus profond : il s'agit de confronter le héros à des sociétés et des mœurs différentes des siennes et des autres Grecs, affirmant par contraste leur idéal et leur identité. « Ces rencontres contribuent à définir par contraste le sens de la vie humaine, l'importance de la mémoire et la valeur de la civilisation. En mangeant le fruit du lotos ou en écoutant le chant des sirènes, les hommes oublient de revenir. La victoire d'Ulysse sur les Cyclopes qui ignorent l'agriculture et la navigation et manquent d'institutions politiques démontre la supériorité de la civilisation sur la barbarie. L’île d’Éole est également très éloignée de la société grecque normale par ses festins perpétuels et sa pratique de l’endogamie[152]. »

L'humanité de l’Odyssée se voit encore dans la galerie variée de portraits de mortels qu'elle propose, y compris des personnes humbles comme le porcher Eumée[150]. Elle met aussi en scène des personnages féminins marquants : Pénélope, Calypso, Circé, Nausicaa, Hélène, Clytemnestre[153],[154]. Au-delà de leurs différences, ces femmes sont des figures dont les pensées sont généralement impénétrables, et cette opacité apparaît parfois comme une menace, ou du moins quelque chose de déconcertant, pour les personnages masculins dont le point de vue est dominant[155]. Les prétendants de Pénélope sont là pour jouer le rôle des « méchants » du conte, qui veulent la perte du héros (qui risque de tout perdre s'il ne rentre pas à temps chez lui) et des siens, et dont il doit triompher à la fin de l'histoire[156], alors que les compagnons d'Ulysse sont une antithèse du héros et ses faire-valoir, mettant en évidence ses qualités par leurs défauts[157]. L’Odyssée met aussi en scène des personnages d'aèdes, ce qui permet d'offrir une vision idéale du chant, servant à commémorer les dieux et les héros de manière véridique (par l'inspiration des Muses), enchantant leur auditoire[158]. Par les actions, bonnes ou mauvaises, de ses personnages, l’Odyssée propose aussi une sorte de manuel de savoir-vivre, sur comment se comporter envers les autres, en particulier sur les règles de l'hospitalité[159],[160].

La rencontre d'Ulysse et de Nausicaa, avec Athéna représentée entre les deux. Détail d'une amphore à figures rouges du « Peintre de Nausicaa », vers 450-440 av. J.-C. Collections d'Antiquités de l'État bavarois.

Les divinités restent néanmoins essentielles pour le déroulement de l'intrigue, malgré le fait qu'il y ait peu de scènes sur l'Olympe. Zeus décide du retour d'Ulysse dans son foyer, malgré la colère qu'éprouve Poséidon envers lui, et Athéna intervient à plusieurs reprises, en se métamorphosant, pour faire basculer l'intrigue en faveur du protagoniste et de son fils Télémaque. Les dieux de l’Odyssée sont soucieux de justice, et de punir les mauvais[161]. L’Odyssée prend en compte les exigences morales des hommes, leur souci de justice, et leur offre une fin heureuse[162].

L’Odyssée est une œuvre « protéiforme », fluide, qui change constamment de forme au point de paraître insaisissable : elle mêle des types différents de performances verbales (lamentation, récit onirique, prière, insulte, compliment, invitation, ordre, louange, prophétie, description, anecdote, conseil), passe d’une épopée héroïque à un récit de quête, un récit tragique de vengeance, une comédie domestique, une romance, un récit d'apprentissage, une biographie[163]. Le poème pose diverses questions fondamentales et intemporelles que bien d'autres œuvres ont abordé à leur tour. « Certaines de ces questions sont d'ordre moral ; d'autres pénètrent les recoins obscurs des relations qui font de nous des êtres humains. Dans quelle mesure notre destin est-il entre nos mains ? Qu'est-ce qui fait un bon dirigeant, un homme de bien, un bon mari ? Quelles sont les limites acceptables de la vengeance ? En quoi consiste un mariage, et comment peut-il survivre aux chocs de la séparation, des trajectoires de vie divergentes et du vieillissement ? Comment faut-il traiter les étrangers qui débarquent sur vos rivages ? Comment un soldat, de retour du carnage du champ de bataille, peut-il se réinsérer dans une vie civile paisible ?[164]. » Son caractère protéiforme et la grande variété d'épisodes proposés ouvre la voir à de nombreuses réécritures et de nouvelles interprétations, selon les attentes de chaque période. L’Iliade, plus focalisée sur la colère d'Achille et la guerre, se prête moins à de telles démarches[165].

L’Iliade et l’Odyssée

Qu'est-ce qui justifie que l’Iliade et l’Odyssée soient regroupées et traditionnellement attribuées à un même auteur, ou du moins à une même école ? Déjà dans l'Antiquité, Aristote (Poétique, 1455b 17-23 et 1459a 30-1459b 4) distinguait les épopées homériques des autres poèmes épiques sur le cycle troyen en raison de leur qualité supérieure, et la tradition savante avait tendance à considérer les seconds comme des œuvres plus récentes et moins bonnes, ce qui explique qu'elles ne soient connues que par des résumés et des citations, qui du reste ont pour la plupart été préservés pour éclairer les poèmes homériques[166].

« c'est précisément sur ce point qu'Homère est un poète extraordinaire et sans égal. Alors même qu'elle a un début et une fin, il n'a pas entrepris de composer un poème sur la guerre de Troie dans sa totalité. En effet, son intrigue aurait été trop étendue pour être facilement embrassée du regard ; ou alors, avec une longueur plus modérée, elle aurait été trop compliquée à force de diversité. Bien plutôt, il en a sélectionné qu'une seule partie, et s'est servi du reste sous forme d'épisodes comme le catalogue des vaisseaux et de nombreux autres épisodes dont il parsème le poème. Les autres poètes épiques, eux, composent leur poème autour d'un seul personnage, d'un seul temps ou d'une seule action faite de partie multiples, comme l'ont fait par exemple l'auteur des Chants cypriens ou celui de la Petite Iliade. »

 Aristote (trad. P. Destrée), Poétique, 1459a, 30-35[167].

De manière plus objective, les deux poèmes présentent de nombreux points communs, tant sur la narration que sur le style, qui les distinguent des autres épopées antiques qui abordent des sujets similaires.

Les deux épopées se singularisent par leur unité d'action, déjà mise en exergue par Aristote. Chacune s'organise autour d'un sujet central qui guide leur intrigue, annoncé dès les premières lignes, respectivement la colère (mênis, son premier mot) d'Achille et le retour d'un homme (andra, son premier mot), Ulysse, dans son foyer. Elle y ajoute des épisodes annexes, mais accessoires au déroulement de l'intrigue principale et qui sont à son service (plusieurs événements se répondent)[168],[101],[169].

Les deux épopées se singularisent par une longueur considérable, qui excède largement celle des autres épopées archaïques, et qui interdisait de les réciter en une seule fois[98],[170], et aussi par le fait que, malgré cela, l'action se concentre sur un nombre limité de jours. Mais des digressions permettent de raconter des événements antérieurs, parfois situés loin dans le passé, et parfois même de préfigurer des événements à venir, ce qui leur permet de couvrir au plus large l'intégralité du cycle troyen, depuis les origines du conflit jusqu'à la mort d'Ulysse[171],[172]. Cela les distingue des autres poèmes du cycle troyen, qui ont un déroulement plus linéaire, racontant les événements dans un ordre chronologique le déroulement de la guerre de Troie. L’Iliade et l’Odyssée prennent place dans la même série d'événements, mais leur but n'est pas de raconter la guerre de Troie, celle-ci lui servant de contexte[173]. Les deux poèmes évitent d'ailleurs de traiter un épisode présent dans l'autre : elles sont donc complémentaires, et semblent organisées de manière à se suivre[174]. L’Odyssée a de fait souvent été vue comme un épilogue ou une suite de l’Iliade, composée après celle-ci et sur son modèle, hantée par le souvenir de la guerre de Troie et par ses séquelles[175],[176]. Télémaque rencontre ainsi plusieurs des héros de l’Odyssée qui ont survécu (Nestor, Ménélas, Hélène) et Ulysse aux Enfers ceux qui sont morts (Agamemnon, Ajax, Achille), ce qui permet de voir ce qu'ils sont devenus[177].

Le rôle des personnages est également similaire. Les poèmes homériques se focalisent sur les humains[178], qui malgré le fait qu'ils soient des héros du passé aux capacités surhumaines, n'en restent pas moins des mortels, avec leurs limites, ayant une valeur exemplaire pour ceux du présent[179]. Les deux récits reposent chacun sur un protagoniste qui joue un rôle central, Achille et Ulysse. En plus de guider l'intrigue, ils permettent au poète de développer une vision de l'héroïsme et plus largement de la condition humaine[180]. S'y agrègent une foule d'autres personnages, qui s'expriment souvent par des discours directs, exposant ainsi à l'auditoire leur point de vue personnel, ce qui complexifie la lecture de l'intrigue et rend plus difficile de prendre parti, que ce soit en faveur du héros ou en défaveur des ennemis[181].

Elles ont également un style semblable (voir plus bas), dégageant un sens consommé du spectacle et du tragique (sans pour autant être dénué d'humour)[182], un ton souvent caractérisé de « sublime » avec ses formules élaborées, ses comparaisons développées renvoyant souvent aux réalités quotidiennes ou au monde de la nature[183].

Les deux épopées ont donc pu être vues dans l'Antiquité comme des œuvres complémentaires, formant une paire indissociable, et c'est encore le cas aujourd'hui : selon G. Nagy, « Il n'y a pas d’Iliade complète sans l’Odyssée, et vice versa[184]. »

Les deux poèmes n'en présentent pas moins des différences de taille. Leur sujet et la tonalité d'abord : le premier traite d'une guerre héroïque, le second du retour d'un homme seul[185],[186]. L’Odyssée comprend bien plus d'éléments merveilleux que l’Iliade, sans pour autant délaisser la focalisation sur la condition humaine, et d'ailleurs elle propose une galerie de personnages humains plus variée[187]. La vision de l'héroïsme est également différente : Achille, dont la supériorité réside dans la force, accepte la « belle mort » sur le champ de bataille, donc de ne pas rentrer chez lui, pour obtenir la renommée impérissable sur le champ de bataille ; Ulysse, dont la supériorité réside dans l'intelligence, a obtenu la gloire par la prise de Troie puis survit à toutes les épreuves pour rentrer dans son foyer, plaçant la vie au-dessus de tout[188],[189],[190]. Les divinités sont plus concernées par le triomphe de la justice dans l’Odyssée que dans l’Iliade, proposant une vision plus optimiste et éthique de l'ordre des choses[162],[191].

Ces similitudes, complémentarités et différences ont été expliquées soit par le fait que l'auteur des deux poèmes, s'il est le même, aurait écrit l’Iliade alors qu'il était jeune et l’Odyssée dans sa vieillesse. Ou alors la « direction créative » des deux poèmes n'est pas due à la même personne, contrairement à ce que prétendait la tradition antique. L’Odyssée serait l’œuvre d'un continuateur, mais au sein d'une même école ou du moins en s'inscrivant volontairement dans sa continuité[140],[192]. L’Odyssée aurait alors été une œuvre inspirée par l’Iliade et souhaitant rivaliser avec elle[193],[194].

La composition des poèmes

La question homérique

Dès l'Antiquité, certains savants ont contesté le fait que les deux poèmes attribués à Homère soient l’œuvre d'un seul homme, ou du moins proposé qu'il n'ait agi que pour unifier des poèmes distincts (Cicéron, Élien, la Souda)[195]. Cette idée se retrouve à l'époque moderne[196], et en 1730 Giambattista Vico propose même que les poèmes homériques sont issus de la culture populaire, collective, des Grecs, et non de l'esprit d'un génie (d'autant plus qu'il ne les appréciait pas)[197],[198].

La « question homérique », à savoir les études visant à déterminer comment ont été composées l’Iliade et l’Odyssée, quand et par qui, prennent leur essor avec les Prologomènes à Homère du philologue allemand Friedrich August Wolf (1795). A l'issue d'un travail minutieux, inspiré par les méthodes de l'exégèse historico-critique de la Bible, il conclut que la forme sous laquelle les épopées ont été transmises jusqu'à son époque et le produit de plusieurs travaux d'édition et de révision, à partir d'une composition orale originelle, qu'il considère vain d'essayer de reconstituer[199],[200],[201].

Les travaux de Wolf ont rencontré un écho considérable dans le milieu savant, et la question homérique domine pendant environ un siècle et demi les débats, notamment pour savoir si elles ont un seul auteur ou sont l’œuvre de plusieurs poètes qui se sont succédé, si on peut identifier une composition principale et originelle, ou encore à quelles périodes appartiennent les poèmes ou du moins certaines de leurs parties[202],[203],[5].

Des créations uniques ?

Après Wolf, plusieurs courants se sont constitués, entre aux extrêmes ceux qui considéraient que l’Iliade et l’Odyssée avaient été composées d'un trait par un seul poète, et de l'autre ceux qui considéraient qu'on pouvait y identifier les travaux de plusieurs poètes d'époques différentes :

  • les « analystes » (terme issu du mot grec signifiant « décomposer »), qui dominent les débats jusqu'au début du XXe siècle et poussent plus loin les propositions de Wolf, considèrent que d'importants passages des poèmes qui nous sont parvenus sont des ajouts (interpolations), notamment les répétitions et digressions, ajoutés par plusieurs poètes, et tentent souvent de retrouver un texte originel (un « noyau ») en éliminant des passages jugées postérieurs[204],[205] ;
  • les « unitaristes », qui prennent leur essor au début du XXe siècle, considèrent à l'inverse que les poèmes tels qu'ils nous sont parvenus sont pour l'essentiel des œuvres cohérentes, composées par un seul poète, que les répétitions et digressions font partie de son projet narratif[206],[207] ;
  • les « néo-analystes », qui apparaissent au milieu du XXe siècle, sont contrairement à ce que sous-entend leur nom plutôt unitaristes, mais considèrent que le poète qui a composé les épopées aurait rassemblé et adapté des poèmes épiques et folkloriques existants, ce qui expliquerait les incohérences entre les parties[208],[209].

Le débat s'est ensuite complexifié, brouillant les limites entre les courants, d'autant plus que les tenants de ceux-ci n'ont pas forcément eu des positions radicales. L'essor des approches « oralistes » a dans un premier temps renvoyé dos-à-dos les analystes et les unitaristes en considérant que les poèmes avaient été composés à partir d'éléments issus de la tradition orales et que les incohérences étaient dues à la manière dont ils avaient été composés lors d'une récitation chantée[210], avant que l'intégration des questionnements sur la mise par écrit des poèmes ne complexifient les scénarios possibles[211], permettant notamment un retour à l'idée de Wolf d'un premier stade oral, avant une mise par écrit environ deux siècles plus tard (la « cristallisation tardive » défendue par G. Nagy)[212]. Les considérations esthétiques, sur la beauté du texte, jouent toujours un rôle dans ces débats (ce qui avait déjà été reconnu par F. Nietzsche)[213].

Les scénarios de composition des poèmes qui ont été développés à partir des dernières décennies du XXe siècle, souvent énoncés de manière prudente contrastant avec les certitudes du passé[214], et les méthodologies sont souvent mixtes, intégrant des éléments des différents courants[215]. Elles postulent plutôt une œuvre originelle (orale ou écrite, par un seul poète ou deux voire plus), qui constitue la majeure partie des poèmes connus de nos jours. Mais ils reconnaissent que les œuvres ont connu des modifications et des interpolations plus ou moins importantes (notamment le chant X de l’Iliade, peut-être la fin de l’Odyssée), et sont restées fluides pendant plusieurs siècles[214],[202].

Les origines orales

Scène familiale au joueur de lyre (phorminx). Jarre pithoïde, Béotie, v. 760-700 av. J.-C. Musée archéologique de Thèbes.

Les recherches sur la composition des poèmes homériques ont été bouleversées à partir des années 1920-1930 par les travaux de Milman Parry, poursuivis par son disciple Albert Lord, qui les a popularisés à partir des années 1930, qui ont développé le courant de l'oralité (ou « oralistes »), insistant sur les origines orales des épopées (sans pour autant les considérer comme des poèmes purement oraux). Afin de s'approcher des manières dont les poèmes étaient chantés à l'époque d'Homère, ils ont étudié les pratiques des bardes illettrés de la Yougoslavie qui récitaient des épopées. Ils ont mis en avant le fait qu'ils ne récitaient pas des textes entièrement mémorisés, mais ils les composaient ou recomposaient en même temps qu'ils les récitaient (composition-in-performance). Cela rappelait la manière dont les aèdes (« chanteurs ») de l’Odyssée chantent sur des sujets épiques à la demande de leur auditoire, accompagnés d'un instrument à corde (le phorminx, une sorte de lyre) avec manifestement une part d'improvisation. Mais l'improvisation était limitée par l'emploi d'éléments préfabriqués, notamment les épithètes qui avaient en premier lieu intéressé Parry, et plus largement les formules, des groupes de mots employés de manière récurrente (plutôt pour respecter la métrique selon Parry et Lord), ainsi que des thèmes ou scènes-typiques (analysées parallèlement par un autre chercheur, W. Arend), qui se répétaient suivant un déroulement similaire. Les aèdes pouvaient s'appuyer sur ces éléments qu'ils maîtrisaient pour composer plus facilement leur récit, qui suivait en général une histoire déjà connue de leur auditoire. Ils composent donc des œuvres fluides, recomposées en permanence, n'existant pas sous une forme fixe. C'est un système mis au point sur de nombreuses générations, dans un processus créatif continu, ce qui explique la coexistence de formules très anciennes et d'autres plus récentes[216],[217],[218],[219].

Ce système a été réécrit et réadapté par Lord à plusieurs reprises, et exercé une grande influence, rendant indispensable la prise en compte de l'oralité dans les discussions sur la composition des épopées homériques. La prise en compte d'autres traditions orales a permis de se rendre compte que les manières de faire étaient diverses. Il ne s'agissait cependant pas d'exclure l'idée d'une rédaction des poèmes, et la question du rôle de l'écrit dans la composition a été approfondie par la suite. Du point de vue pratique, les poèmes homériques sont d'une longueur considérable, leur récitation complète prenant trois journées, ce qui rend l'appui de l'écrit appréciable. Du point de vue du style, leur degré de complexité et de sophistication implique selon nombre de spécialistes une forme de travail écrit au moment de leur composition, sans remettre en question le poids des traditions orales dans le processus : le poète aurait alors transcendé la tradition orale pour proposer quelque chose qui n'avait pas d'équivalent dans celle-ci[220],[221],[222],[194],[223],[224]. Il s'appuie sur les usages ancestraux des aèdes, mais il semble aussi faire preuve d'innovation et de flexibilité dans sa manière d'utiliser les formules et les scènes-typiques[225],[226]. Ce principe d'origine orale à été élargi par J. Foley à un ensemble de poèmes épiques antiques et médiévaux comme Beowulf et la Chanson de Roland texte dérivé de l'oral », oral-derived text)[227].

Mais il reste difficile de déterminer pourquoi et comment étaient composés les poèmes chantés de la Grèce homérique, car il y a peu de sources. Les épopées homériques fournissent des indices en mettant en scène des aèdes en train d'accomplir leur métier lors de banquets, ou bien en montrant Achille en train de chanter accompagné d'une lyre. Mais elles mêlent des éléments réalistes et d'autres qui sont une idéalisation du rôle de l'aède. En tout cas les poètes y sont des chanteurs, pas des écrivains. Dans plusieurs cas, le sujet des chants est similaire à celui des épopées (geste et gloire des héros de la guerre de Troie ; scènes de ménage sur l'Olympe)[228],[229],[230]. Les aèdes semblent s'être produits lors de fêtes locales, dans des banquets à la cour d'un roi ou sur une place publique, lors de funérailles, et aussi lors de fêtes religieuses. En raison de leur longueur et de leur ambition, et si elles ont été récitées intégralement, les épopées homériques auraient plutôt été composées pour des grandes célébrations religieuses, comme celles réunissant les Ioniens au cap Mycale en l'honneur de Poséidon Héliconios, ou celles de l'Apollon de Délos. Dans ce contexte, la récitation des poèmes était conçue comme une offrande aux dieux, faite pour les honorer et les divertir[231].

L’Iliade et l’Odyssée sont le meilleur moyen d'appréhender cette riche tradition orale, mais elles se situent à la fin de celle-ci. Elles ont peut-être joué un rôle dans cela, si elles ont été les premières œuvres de ce type à être composées à l'aide de l'écrit et précipité l'obsolescence des autres, d'une manière ou d'une autre[232].

La mise par écrit

« Coupe de Nestor », vers 720 av. J.-C., musée archéologique de Pithécusses (haut) et transcription de l'inscription poétique qui s'y trouve, rappelant des vers homériques (bas). Traduction : « La coupe de Nestor est commode pour y boire, mais quiconque boira dans cette coupe sera aussitôt saisi par le désir d'Aphrodite à la belle couronne. »
 
« Coupe de Nestor », vers 720 av. J.-C., musée archéologique de Pithécusses (haut) et transcription de l'inscription poétique qui s'y trouve, rappelant des vers homériques (bas). Traduction : « La coupe de Nestor est commode pour y boire, mais quiconque boira dans cette coupe sera aussitôt saisi par le désir d'Aphrodite à la belle couronne. »
« Coupe de Nestor », vers 720 av. J.-C., musée archéologique de Pithécusses (haut) et transcription de l'inscription poétique qui s'y trouve, rappelant des vers homériques (bas).
Traduction : « La coupe de Nestor est commode pour y boire, mais quiconque boira dans cette coupe sera aussitôt saisi par le désir d'Aphrodite à la belle couronne[235]. »

Le fait est que les poèmes homériques se situent à la charnière de l'oralité et l'écriture, puisqu'on date leur composition (ou du moins leur première composition) de la période qui voit la réintroduction de l'écriture dans le monde grec, au VIIIe siècle av. J.-C. Parmi les plus anciens écrits en alphabet grec se trouvent d'ailleurs des passages de poèmes en hexamètres similaires à ceux des épopées homériques (inscription du Dipylon et coupe de Nestor), ce qui indique que l'écriture est rapidement employée pour mettre de la poésie par écrit (certains ont même proposé que l'alphabet grec ait été expressément développé pour écrire l’Iliade et l’Odyssée)[236]. La composition par écrit de ces œuvres pourrait d'ailleurs signaler la fin de la tradition orale « improvisatrice » des aèdes et le début de celle des rhapsodes (« ceux qui cousent les vers »), qui récitent des poèmes circulant sous forme fixe[237].

Une bonne partie des spécialistes considère donc que les poèmes homériques ont connu une forme écrite dès leur période de composition, qui est plutôt située à un moment durant lequel l'alphabet est bien développé. Plusieurs possibilités ont été proposées, selon que le compositeur est lettré ou illettré. Plusieurs spécialistes (à commencer par A. Lord) ont proposé que le poète aurait dicté ses épopées à une personne maîtrisant l'écriture, voire un scribe professionnel, peut-être à la demande d'un aristocrate qui souhaitait pouvoir profiter de ces chefs-d’œuvre en l'absence de leur compositeur. D'autres en revanche supposent que le poète a couché lui-même par écrit son œuvre, ce qui aurait par exemple pu lui permettre de remanier et de peaufiner son texte à plusieurs reprises, sur plusieurs années (c'est la position de M. West pour l’Iliade)[221],[194],[238].

Cette approche ne fait néanmoins pas l'unanimité. Il n'existe aucune indication qu'une version écrite des poèmes homériques existe avant la recension « Pisistratide » des années 520 (cf. ci-dessous). Certains spécialistes, comme G. Nagy et S. Sherratt, estiment qu'il est tout à fait envisageable que les poèmes aient auparavant circulé uniquement sous forme orale, en étant récités par des rhapsodes qui reproduisaient plutôt fidèlement leur contenu. L'époque pisistratide verrait alors leur première mise par écrit[239],[240].

Datation et contexte

Les poèmes homériques sont généralement datés de la période 750-700 av. J.-C., voire jusqu'en 675[241],[242],[243]. De fait, ils ne semblent pas faire référence à des pratiques sociales postérieures à 750-700 av. J.-C.[241],[244],[245], ce qui fait que la période des premières décennies du VIIe siècle av. J.-C. est généralement considérée comme la plus tardive pour leur composition. Certains considèrent néanmoins qu'ils ont été composés plus tardivement, dans la seconde moitié du VIIe siècle av. J.-C. (notamment M. West)[194]. L'approche évolutionniste reconnaît également la seconde moitié du VIIIe siècle av. J.-C. comme un stade « formatif », déterminant, quand bien même les poèmes auraient des origines bien plus anciennes et n'atteignent un stade définitif qu'au milieu du VIe siècle av. J.-C.[246]. L’Iliade est généralement considérée comme plus ancienne que l’Odyssée (c'est un des rares points qui fasse à peu près l'unanimité chez les Homéristes[247]), qui fonctionne par bien des aspects comme sa « suite » ou son « épilogue »[176],[248], peut-être composée une trentaine d'années après[194].

Quoi qu'il en soit, les épopées homériques s'inscrivent bien dans le contexte du VIIIe siècle av. J.-C., souvent qualifiée de « renaissance » du monde grec car elle a un rôle formateur et fondateur pour la suite de l'histoire grecque (comme les œuvres d'Homère). Elles renvoient à l'affirmation des identités locales et régionales, de sanctuaires d'importance supra-régionale (Olympie, Delphes, etc.), d'un intérêt marqué pour les figures légendaires du passé (visible dans un culte des tombes qui pourrait préfigurer les cultes héroïques), de la réintroduction de l'écriture par le biais de l'alphabet, du développement d'un art narratif qui semble souvent se référer à des mythes, le début de l'expansion grecque dans le Bassin Méditerranéen (la colonisation grecque) et celui du processus de formation de la cité grecque (polis). Plus largement, cette période voit la constitution d'un embryon d'identité grecque, au-delà des particularismes locaux, donc une conscience collective, mouvement que les épopées homériques reflètent et contribuent à consolider[249],[250],[251]. Dans ce contexte, elles pourraient avoir pour finalité de justifier ou de renforcer la position et les privilèges de l'élite aristocratique de cette période ; ou bien elles proposeraient une réflexion sur les problèmes et tensions socio-politiques liés à l'émergence de la cité grecque (ou les deux à la fois). Ce qui ne devait pas les empêcher de parler à un public large[252].

Récits antérieurs et sources d'inspiration

Les récits des poèmes homériques ne sont pas des inventions de leur(s) auteur(s), mais ils puisent dans un ensemble de légendes sur la guerre de Troie et les retours de ses héros, qui devaient circuler dans tous le monde grec au VIIIe siècle av. J.-C. Elles reposent peut-être sur des événements s'étant effectivement déroulé vers la fin de l'âge du bronze ou après. En tout cas, l'auditoire originel des poèmes homériques connaissait les principaux événements de cette guerre légendaire ainsi que ses personnages principaux, ce qui explique qu'ils n'y soient jamais expliqués et que d'autres événements marquants de ces légendes puissent n'être évoqués que sous la forme d'allusions (par exemple la mort d'Achille et la prise de Troie). Après (et sans doute à la suite de) les poèmes homériques, d'autres poèmes sont venus compléter les récits sur la guerre de Troie, constituant un « cycle épique », mais le déroulement des événements n'est connu que par des résumés bien plus tardifs (notamment par le Pseudo-Apollodore et Proclos). Il s'agit d'une tradition orale que les aèdes de l'époque d'Homère avaient l'habitude de traiter, composant et recomposant les épisodes les plus marquants à la demande de leur public, avec une certaine liberté mais sans trop modifier les événements majeurs (Achille doit mourir, Troie doit être prise)[253],[254],[255],[256]. D'autres légendes ont pu servir d'inspiration, par exemple pour l’Odyssée celle du voyage des Argonautes conduits par Jason[257],[258], ainsi qu'un ensemble de récits et motifs « folkloriques »[259],[260].

La comparaison avec d'autres mythologies indo-européennes a également été mise en avant. Les épopées homériques sont par bien des aspects les descendantes d'une tradition épique qui présente des parallèles avec d'autres cultures indo-européennes, et ont donc manifestement une origine commune (« proto-indo-européenne »). Il s'agirait donc d'un héritage. Cela ressort en particulier des comparaisons entre les épopées indiennes du Mahâbhârata et du Ramayana avec les thématiques brassées dans le cycle troyen[261],[262],[263].

Les comparaisons entre mythologies ont également établi des similitudes entre les poèmes homériques et ceux de l'« Orient », c'est-à-dire le Proche-Orient ancien (notamment la Mésopotamie, la Syrie et l'Anatolie hittite) et l'Égypte antique. Cela concerne en particulier l’Épopée de Gilgamesh. Il pourrait s'agir d'emprunts, d'influences directes ou indirectes. Mais ces similitudes pourraient simplement refléter des traditions mythologiques et épiques communes, le monde égéen étant depuis longtemps en relation avec les pays orientaux (même si ces relations s'intensifient au début de l'époque archaïque, en particulier durant l'époque orientalisante) d'autant plus que le ou les auteurs des épopées homériques ne semblent pas avoir une bonne connaissance des pays situés plus à l'est[264],[265],[266]. Selon l'assyriologue Andrew R. George, on serait plutôt en présence de « parents éloignés » (« distant relatives »)[267].

Le(s) poète(s)

La question de savoir qui se cachait derrière la figure d'« Homère », « le Poète » révéré par les Anciens (et qui continue, par habitude, à désigner le ou les compositeurs des poèmes homériques à l'époque actuelle[25]), est liée aux débats plus larges sur la composition des poèmes qui lui sont attribués. Le rôle joué par Homère entre innovation individuelle et tradition est souvent en arrière-plan de ces questionnements (bien que l'opposition entre l'auteur et la tradition ne soit pas forcément aussi tranchée[268]) : a-t-on affaire à un poète génial et original, ou bien la qualité des poèmes homériques reflète-t-elle avant tout celle de la tradition poétique orale dont ils sont issus (qui nous est inaccessible), ou bien quelque chose entre les deux ? Cela dépend là aussi de considérations esthétiques et sur la qualité générale des épopées[269].

Les analystes considéraient qu'il y avait un ou plusieurs éditeurs ayant composé les poèmes à partir d’œuvres préexistantes plus courtes, tandis que les unitaires pensaient qu'il y avait bien un véritable Homère, un génie dont les poèmes ont ensuite été altérés par d'autres, des poètes de moindre talent. Certains néoanalystes et oralistes pensent également qu'un compositeur principal a existé, à la nuance près qu'ils en font l'héritier de traditions ancestrales (donc le produit de plusieurs générations d'auteurs) qu'il aurait sublimée voire transformée[270],[271]. Il est généralement considéré que les deux poèmes ont chacun un auteur (ou compositeur) principal (indépendamment de la question de savoir si l'un d'eux est l'Homère historique), responsable de l'impression d'unité qui ressort des deux poèmes, même si plusieurs passages ont été modifiés ou ajoutés par d'autres[134],[202],[272]. Mais certains cantonnent « Homère » à un rôle éditorial[273]. Les deux poèmes n'ont pas forcément le même auteur principal[274],[27], mais le ou les compositeur(s) de l’Odyssée connaissai(en)t l’Iliade, qui lui/leur a servi de modèle (y compris pour volontairement s'en distinguer)[194],[275]. Il est aussi possible de les envisager comme l’œuvre d'un groupe de poètes, d'une école (ou de deux), ayant travaillé en même temps sur les poèmes, qui ont ensuite été attribués à un seul[276].

Depuis l'Antiquité, l'habitude a été prise « d'éclairer Homère par Homère »[277], donc par l'analyse de l’Iliade et de l’Odyssée, qui sert à en apprendre plus sur « Homère », en admettant qu'il ait bien une origine réelle (qu'il s'agisse d'une seule ou de plusieurs personnes), et en dépit du fait que les poèmes soient l'un comme l'autre anonymes et fassent peu de place aux pensées de son auteur (qui parle rarement à la première personne)[278]. La langue homérique est certes une langue artificielle qui n'a jamais été parlée, mais elle repose en majorité sur des dialectes parlés en Asie Mineure, l'ionien et l'éolien. Homère serait donc bien originaire de ces régions (plus précisément de Ionie ?), comme le prétendent du reste beaucoup de traditions à son propos[279]. Il est manifestement un aède, en tout cas issu de la tradition poétique orale grecque du début de l'âge du fer, dont il maîtrise les arcanes quand bien même il s'en serait éloigné. Les thématiques des deux poèmes homériques renvoyant aux valeurs aristocratiques, soit il est issu de ce milieu, soit il a évolué en lien étroit avec celui-ci (en chantant pour une audience aristocratique)[97]. Il aurait vécu dans la seconde moitié du VIIIe siècle av. J.-C., probablement pas après 700/650 av. J.-C. si on en juge par la société et la culture qu'il décrit[241],[97],[242],[245]. Certains spécialistes considèrent qu'il savait écrire et a pu rédiger ses poèmes[280].

Les approches évolutionnistes ont une vision plus complexe, parce qu'elles envisagent des œuvres composées sur plusieurs générations donc par plusieurs personnes, en interaction avec leurs audiences. Selon R. Martin, les notions de paternité unique des œuvres, de génie créatif et de production poétique révolutionnaire sont anachroniques, et, « loin d'être le fruit d'une décision unique et décisive prise par un auteur, ces épopées reflètent une longue série d'ajustements délibérés concernant l'intrigue, la caractérisation des personnages et l'esthétique de la narration mythopoétique[281]. »

Transmission, variantes et éditions

Représentation d'un rhapsode déclamant un poème, amphore à figures rouges, v. 490-480 av. J.-C. British Museum.

Dans tous les cas, il est admis que ces œuvres, comme c'est de mise aux époques pré-modernes, n'ont pas circulé sous une forme fixe (« canonique ») mais ont connu de nombreuses variantes, quand bien même elles auraient circulé par oral. Néanmoins la cohérence générale des intrigues des deux épopées indique qu'elles n'ont pas été grandement altérées, les variations consistant surtout en des vers ou des formules ; le chant X de l’Iliade (la « Dolonie »), généralement considéré comme un ajout postérieur, est une exception, et n'a pas de conséquence sur le scénario général[237].

Un rôle important dans l'établissement d'un texte écrit est attribué par la tradition antique aux tyrans athéniens de la seconde moitié du VIe siècle av. J.-C., et les spécialistes modernes la rejoignent sur ce point. Cicéron (De oratore, III, 40) rapporte que les deux récits épiques sont alors pour la première fois retranscrits, sur l'ordre de Pisistrate, pour la bibliothèque qu'il constitue. Il aurait promulgué une loi enjoignant à tout chanteur ou barde passant par Athènes de réciter tout ce qu'il connaît d'Homère pour les scribes athéniens, qui enregistrent chaque version et les réunissent en ce qui est désormais appelé l’Iliade et l’Odyssée. Son fils Hipparque aurait ensuite ordonné que les manuscrits soient récités tous les ans à l'occasion de la fête des Panathénées, selon le dialogue Hipparque attribué à Platon. La mise en œuvre de ces versions écrites servirait à éliminer les différences entre les récits des différents rhapsodes qui y participent. Elles ne sont connues que par des citations qui font apparaître qu'elles sont différentes de celles qui nous sont parvenues. Elle n'ont pas supplanté les autres variantes, pas même à Athènes[282],[237],[283].

Le travail d'édition décisif est l’œuvre des savants de la Bibliothèque d'Alexandrie des IIIe – IIe siècles av. J.-C., en particulier Zénodote, Aristophane de Byzance et Aristarque de Samothrace. Ils disposent de plusieurs versions des poèmes et procèdent à un important travail d'édition critique (accompagné de commentaires savants), impliquant le tri et la suppression des passages les plus suspects à leurs yeux de ne pas être des originaux. C'est également de ces époques que datent les copies les plus anciennes de passages des épopées homériques qui nous soient parvenues. Il s'agit de papyrus retrouvés en Égypte, le plus souvent des textes scolaires, des copies d'élèves ou des modèles pour leurs exercices. Ils permettent d'observer que la version alexandrine devient prépondérante entre 300 et 150 av. J.-C. Après cela, même s'il n'y a pas de standardisation à proprement parler, les variantes semblent présenter moins de divergences qu'auparavant, et pas d'écarts significatifs d'un texte à l'autre[284],[285],[286],[283],[287].

Après les rouleaux de papyrus, les poèmes homériques sont copiés sur des parchemins et des codex, qui ont une forme similaire à celle des livres actuels, et c'est sous cette forme que se présentent les manuscrits médiévaux les plus anciennement connus de ces œuvres, qui proviennent du monde byzantin et sont aussi les sources qui préservent les commentaires antiques (dans leurs marges, sous la forme de notes appelées scholies)[286]. Ces textes présentent également des variations sur certains vers. Cela implique que, même à l'époque contemporaine, il n'existe pas d'édition unifiée et standardisée des épopées. Les éditions peuvent s'appuyer une meilleure connaissance de la langue homérique, mais la lecture de certains passages est débattue. Certaines s'appuient principalement sur les modèles médiévaux, d'autres intègrent des éléments issus de papyrus antiques redécouverts[288],[287]. Mais les variations sont peu importantes et les spécialistes s'appuient sur une « vulgate » qui constitue une base de travail jugée fiable[289].

Style poétique

La renommée des épopées homériques repose en bonne partie sur leur style, tenu pour être d'une qualité supérieure, et pas seulement sur leur intrigue et leurs thématiques. Ce style « homérique », partagé avec l’Iliade (même s'il y a des différences), qui mêle efficacité et ornementation. Il cherche à donner de la grandeur et du sublime à tous types d'actions, y compris les plus banales, et ce par différents procédés : l'emploi d'épithètes, de formules, et de différentes figures de style telles que la comparaison, la répétition, etc.[290],[291] Le monde irréel et imaginaire de l'épopée doit être raconté dans une langue qui l'est tout autant, d'une manière qui tranche avec la façon de parler courante : « par ses traits extérieurs eux-mêmes, l'épopée a pour trait premier de rompre avec la réalité quotidienne[292]. » Cette manière de raconter un récit doit manifestement beaucoup au milieu de l'oralité dont l’œuvre est le produit, qui se retrouve en particulier dans son usage de formules et de scènes typiques, dont le poète joue de différentes manières en les adaptant et les modifiant. Cela s'accompagne d'une manière de raconter les histoires qui a également suscité l'admiration depuis l'Antiquité : les récits reposent sur une action principale, mais incorporent de nombreux récits secondaires, qui complètent l'intrigue, et sont de préférence exposés sous la forme de discours directs.

Genre

L’Iliade et Odyssée sont des épopées (du grec ancien epos, qui renvoie à l'idée de « parole », de « mots »), genre poétique qui dans l'Antiquité se définit d'abord par sa métrique, l'hexamètre dactylique ou « mètre héroïque ». Dans son acception moderne, ce terme se rapporte à de longs poèmes narratifs, toujours hexamétriques, sur les accomplissements des divinités et des héros, genre pour lequel les poèmes homériques constituent les références indépassées[293].

Les épopées homériques présentent divers points communs avec les récits épiques d'autres régions du monde : leur longueur considérable, le fait qu'elles commencent par des prologues avec des invocations, qu'elles chantent les exploits de héros du passé et immortalisent leur gloire, qu'elles incorporent des passages de divers genres poétiques (lamentations, prières, catalogues, chants d'amour, contes, récits d'anecdotes, etc.), qu'elles dérivent d'une tradition orale, un « moule » dont elles portent encore l'empreinte, aussi leur aspect « national », participant à forger une identité de groupe[294].

La capacité des épopées homériques à intégrer des matériaux divers et à pratiquer un mélange des genres poétiques/littéraires a en particulier été soulignée : on retrouve par moments des récits épiques et cosmologiques courts, des chants lyriques, des récits moraux, des histoires comiques et érotiques (en particulier dans la sphère divine), des contes et récits folkloriques, des descriptions de lieux exotiques, etc.[295],[296] Cette diversité leur confère un aspect « total » voire « totalisant », comme si les différents types de poésie de leur époque de composition y avaient été réunis[297].

Les poèmes homériques ont aussi été vus comme des précurseurs des pièces de théâtre antiques. On a ainsi pu opposer la tonalité tragique de l’Iliade, alors que l’Odyssée s'apparenterait à une comédie, dans le sens antique, c'est-à-dire une histoire qui se termine bien[298],[299].

La langue homérique

La langue des épopées homériques est une langue construite, artificielle. Ce n'est pas un dialecte qui a été parlé au quotidien, mais une langue uniquement employée par les poètes, qui en sont manifestement à l'origine lors de leurs performances. C'est donc une forme « épique » de grec ancien, amenée à servir de modèle. C'est une langue composée de plusieurs « strates ». Elle repose essentiellement sur un dialecte du grec parlé en Asie mineure, l'ionien, avec une influence significative des dialectes éoliens parlés dans les régions voisines. Elle comprend des traces d'autres dialectes, certaines (surtout présentes dans les formules) sans doute déjà très anciennes à l'époque de leur composition, donc des archaïsmes. Ces derniers sont souvent supposés des héritages mycéniens, mais ils ne correspondent pas à la langue connue par les tablettes mycéniennes du XIIIe siècle av. J.-C. et sont sans doute plus tardifs. D'autres sont plus récentes, relevant du dialecte attique, apparenté à l'ionien et à l'éolien, probablement dues à la version athénienne du VIe siècle. Le vocabulaire comprend aussi des mots artificiels, manifestement construits pour l'occasion, et des mots uniques (hapax) attestés dans aucun autre texte grec. La langue homérique apparaît comme « une mosaïque de conservation et d'innovation linguistiques[300],[301]. »

La langue homérique se présentait donc comme une langue du passé, reprenant un héritage déjà ancien au moment de sa composition, et aussi comme une langue panhellénique, commune à tous les Grecs, une langue d'art fusionnant plusieurs parlers pour proposer une expérience poétique nouvelle[302]. L'analyse historique de la langue permet de la dater de la période 750-700 av. J.-C. Ce n'est pas pour autant une langue incompréhensible pour les Grecs de l'époque classique, comme en atteste la réception des épopées homériques dans l'Athènes des Ve – IVe siècle av. J.-C. : elle devait s'apparenter à un dialecte ionien intégrant d'autres mots, certains ayant peut-être un sens obscur, avec dans l'ensemble des connotations archaïques et poétiques faisaient qu'elle ne sonnait pas comme la langue du quotidien. Mais étant donné que ces poèmes étaient couramment récités et étudiés, et qu'il était habituel de citer certains de leur passage, manifestement une certaine familiarité s'était développée avec cette forme atypique de grec[303].

Versification

Le mètre des poèmes homériques était appelé dans l'Antiquité « mètre héroïque » (metron hērōïkon). Dans les études modernes on parle d'« hexamètre dactylique » : hexamètre parce que c'est un vers en six (hex en grec ancien) mesures ou pieds ; dactylique vient de doigt (dactylos), parce que le pied de base, appelée dactyle, est constituée d'une syllabe longue (notée –) suivie de deux courtes (⏑ ⏑), donnant un schéma rappelant la disposition des phalanges sur un doigt (– ⏑ ⏑). Dans la forme de base les cinq premiers pieds sont des dactyles, mais le dernier a deux syllabes longues, ce qu'on appelle une spondée (– –), ou une longue suivie d'une courte (– ⏑), et il est suivi d'une pause avant le passage à la ligne suivante. Il est possible d'introduire des variations en substituant un des quatre premiers dactyles du vers par une spondée. Une césure intervient en général dans le troisième pied, offrant un contrepoids avec la fin de la ligne. Mais elle n'est pas en milieu de vers (comme dans les alexandrins), ce qui lui donne un rythme dissymétrique. Autre différence avec la poésie occidentale postérieure, il n'y a pas de rime, et le rythme repose sur les alternances de syllabes courtes et longues[304],[305].

C'est un système dérivé des pratiques des chanteurs de la Grèce pré-homérique, dans lequel les poèmes étaient composés lors de leur récitation, pendant la performance, donc avec une forte part d'improvisation (ce qui a pu être comparé à des pratiques existant de nos jours dans le jazz, le blues, le rap, etc.). Les chanteurs reprenaient des formules et des scènes élaborées avant eux, un « stock » constitué par des générations de chanteurs (ce qui explique la persistance de formules archaïques), mais ils pouvaient aussi, avec l'expérience, en mettre au point de nouvelles, et innover. De fait, le système n'est pas aussi conservateur et contraignant qu'ont pu le supposer certains oralistes, pour qui le chanteur emboîtait de manière quasi-mécanique les formules préfabriquées sans grande liberté de choix, la créativité poétique étant alors réduite. Par exemple certaines formules ne pouvaient être placées qu'en début ou en fin de lignes pour respecter l'alternance des syllabes courtes et longues, ce qui explique que le poète emploie souvent des épithètes génériques sans lien avec l'intrigue (comme les « Troyens dompteurs de chevaux »). En fait, pour ne pas altérer la métrique, Homère utilise divers procédés : changer un mot dans une formule-type, jouer sur la place d'un mot dans un vers, modifier des mots (par exemple en changeant la longueur d'une syllabe), choisir parmi les dialectes la forme du mot qui l'arrange le plus, ou encore créer de nouveaux mots à partir d'anciens (puisqu'ils devaient être compréhensibles pas son auditoire) ; ainsi le verbe « être » figure sous cinq formes dans les poèmes homériques, trois variantes dialectales et deux formes modifiées (artificielles). Cette capacité à jouer avec les codes de la composition orale et à les faire évoluer a souvent été liée au fait qu'il se situe à la fin de cette tradition, et aussi au fait qu'il a pu utiliser l'écriture pour composer[306],[307]. Cela accentuait en tout cas l'aspect étrange du grec homérique, un langage reposant en bonne partie sur les emprunts, mais introduisant de nouveaux sens, en remodelant des mots courants et des formules héritées[308].

De plus, la poésie homérique a sans doute été conçue pour être chantée et a donc une dimension musicale, complexe à restituer à l'époque moderne. Dans les épopées homériques, ceux qui déclament des chants épiques le font jouant du phorminx (une sorte de lyre) pour les accompagner. Si l'on en juge par des traditions de chants épiques observées dans les temps modernes, qui emploient également un instrument à cordes, une même mélodie devait accompagner chaque ligne, ce qui s'accorde bien avec la longueur uniforme des hexamètres. Il pouvait là aussi y avoir une certaine flexibilité, pour suivre les accents des mots prononcés, car il y avait sans doute aussi un aspect mélodique dans la répartition des accents dans les vers (voire dans le choix des formules). L'aspect musical des poèmes a dû se perdre à partir de l'époque des rhapsodes, qui n'employaient pas de lyre[309],[310].

Figures de style

Le style poétique d'Homère reflète l'héritage de la poésie orale dont il est l'héritier, qui se ressent aussi bien par la capacité du poète à suivre les codes qu'à les casser. Il fait aussi usage de diverses figures de style, notamment la comparaison et la répétition.

Les formules-types sont un trait caractéristique des épopées homériques issu de l'oralité. Ce sont des groupes de mots « préfabriqués » mais modulables que les chanteurs avaient à leur disposition pour les aider dans la composition des poèmes pendant leur performance. Il s'agit notamment de noms propres accompagnés d'une épithète, en principe associée à une personne en particulier, comme « Achille aux pieds rapides » (podas okus), « Hector fils de Priam (ou Priamide) » et « Ulysse aux mille ruses » (polymètis), et aussi d'expressions (« il/elle dit cela », « dans son cœur », etc.) ; le début d'une journée est souvent annoncé par la formule « Lorsque parut la fille du matin, l'Aurore aux doigts de rose » ou des dérivées. Ces formules sont manifestement choisies et adaptées en fonction de leur longueur et de celle du vers à composer, pour respecter la métrique, mais ce système est flexible, prend sans doute aussi en considération leur signification et leur élégance, donc l'effet qu'ils produisent sur l'auditoire[311],[312],[313],[314].

Le style homérique se caractérise en tout cas par de nombreuses répétitions de passages entiers, qui peuvent aller des formules et simples groupes de mots jusqu'à des passages de plusieurs vers, ce qui a fait dire que la composition des épopées homériques présentait des cas de « copier-coller ». Cela confère en tout cas à ces œuvres un trait singulier dans la littérature occidentale, qui en général tend à limiter les répétitions de groupes de mots[315].

Un autre trait fondamental du style homérique est la parataxe, qui utilise la juxtaposition des éléments d'un énoncé pour les coordonner plutôt que de les inscrire dans une relation subordonnée, ce qui lui donne un caractère cumulatif[316]. La répétition (anaphore) de mots importants dans un même passage, notamment des verbes conjugués et des noms déclinés sous différentes formes (polyptote), est également employée à plusieurs reprises[317],[318].

Les longues comparaisons, développées sur plusieurs vers, sont un autre des traits marquants du style homérique qui permet de donner une grandeur accrue aux événements. L’Iliade en contient bien plus que l’Odyssée, notamment dans les scènes de bataille. Les comparaisons font souvent appel à des choses du quotidien de l'auditoire, qu'ils peuvent plus facilement identifier, comme le travail agricole ou l'artisanat ; l'abattage d'un arbre illustre la manière dont un guerrier tombe sur le champ de bataille ; la nature sauvage inspire aussi Homère, les guerriers étant comparés à des prédateurs (notamment des lions) attaquant leurs proies[319],[320].

« Tel un prodigieux incendie fait rage à travers les vallées profondes d'une montagne desséchée; la forêt profonde brûle, et le vent, qui la pousse en tous sens, en fait tournoyer la flamme. Tel, en tous sens, bondit Achille, lance au poing, pareil à un dieu, se ruant sur ses victimes. La terre noire est inondée de sang. De même qu'on attelle des bœufs au large front pour fouler l'orge blanche dans l'aire bien construite, et que le grain bien vite se dépouille sous les pas des bœufs mugissants, de même sous le magnifique Achille, les chevaux aux sabots massifs écrasent à la fois morts et boucliers. »

 Iliade (trad. P. Mazon), XX, 490-499[321].

« Mais Ulysse, à ces mots, pris d'un plus vif besoin de sangloter, pleurait. Il tenait dans ses bras la femme de son cœur, sa fidèle compagne !
Elle est douce, la terre, aux vœux des naufragés, dont Poséidon en mer, sous l'assaut de la vague et du vent, a brisé le solide navire : ils sont là, quelques-uns qui, nageant vers la terre, émergent de l'écume ; tout leur corps est plaqué de salure marine; bonheur ! ils prennent pied ! ils ont fui le désastre !... La vue de son époux lui semblait aussi douce : ses bras blancs ne pouvaient s'arracher à ce cou. »

 Odyssée (trad. V. Bérard), XXIII, 233-239[322].

La manière avec laquelle Homère décrit les scènes de combat a également été célébrée, par sa capacité à faire voir et ressentir les combats. Des commentateurs modernes ont tracé un parallèle avec les techniques cinématographiques[323]. Un passage fameux de l’Iliade comprend la longue et méticuleuse description du bouclier d'Achille, confectionné par Héphaïstos, amenée à servir de modèle pour les descriptions littéraires développées et précises (ekphrasis)[324],[325],[326]. Mais d'une manière générale, Homère ne recourt pas à des descriptions détaillées pour rendre ses scènes vivantes (energeia), il passe plutôt par des détails évocateurs, et surtout par les comparaisons, plus ou moins développées[324].

Les épopées homériques sont loin d'être dénuées d'humour[327],[328]. Le recours à l'ironie est une autre caractéristique du style homérique, notamment dans l’Odyssée[329]. Les jeux de mots sont également présents (notamment la paronymie), par exemple celui sur le nom d'Ulysse, Odysseus, qui rappelle le verbe grec odussomai « être en colère » et, de loin le plus célèbre, celui sur le faux nom que donne Ulysse au cyclope Polyphème, Personne (Outis), créant ensuite la confusion chez les autres cyclopes quand ils apprennent que Personne a fait du mal/personne n'a fait du mal à Polyphème (IX, 405-410)[318]. Dans l’Iliade, les discours de provocation ou d'exultation des guerriers sur le champ de bataille contiennent diverses moqueries, dont de l'humour noir[330].

Narration

La narration des épopées homériques est considérée comme très sophistiquée, racontant avec aisance un récit complexe. Homère innove par son souci de construction de l'intrigue, qui n'apparaît pas dans les épopées proche-orientales[331]. Le poète choisit de s'arrêter sur des épisodes précis de l'immense cycle troyen, dont son auditoire connaissait au moins le déroulement général (ce qui lui épargne des rappels), en choisissant de faire démarrer son intrigue dans le feu de l'action, pour développer des thématiques puissantes auxquelles l'auditoire pouvait rapidement s'identifier.Chacun des deux poèmes se suffit à lui-mêmes, en développant considérablement un incident initial (la querelle entre Achille et Agamemnon, l'absence et le retour d'Ulysse), qui reprend des motifs folkloriques bien établis, lui sert de fil conducteur et trouve sa conclusion. Les récits secondaires sont également développés avec attention, généralement en cohérence avec le récit principal mais en rompant sa linéarité, notamment en proposant des retours en arrière. Le poète choisit parfois de s'attarder plus longuement sur certains moments, en rentrant précisément dans les détails ou en racontant des choses routinières, pour passer plus vite sur d'autres, de manière à rendre son récit plus efficace. Il annonce les principaux événements à venir par des prophéties et présages, des décisions divines, des avertissements, etc. Mais il parvient à créer de l'attente voire du suspense, quand bien même l'issue de ses intrigues est connue d'avance (les Troyens vont perdre, Ulysse va rentrer chez lui)[332],[309].

Homère se dit inspiré par les Muses, grâce auxquelles il peut décrire avec assurance des événements qui ont eu lieu dans un passé lointain. C'est un narrateur fiable, malgré la distance temporelle qui le sépare des événements, grâce à cette inspiration divine, qui agit également sur sa créativité poétique[333]. C'est aussi un narrateur discret, qui reste la plupart du temps en retrait et parle rarement à la première personne. Il peut néanmoins donner son avis sur les personnages et leurs actions de manière subtile, notamment par le biais des comparaisons. Il connaît aussi les pensées des personnages et peut les raconter de leur point de vue[334],[335].

La narration des épopées homériques est surtout marquée par l'importance du discours direct, qui représente environ 45 % de l’Iliade et les deux tiers de l’Odyssée, alors que le discours indirect est rare. Il peut être bref ou long, voire très long dans le cas des récits d'Ulysse à Antinoos qui couvrent plusieurs chants[336]. Il permet la multiplication des narrateurs, puisque de nombreux personnages, majeurs ou mineurs, prennent la parole. Le poète présente ainsi leur point de vue par leur propre voix, créant un lien émotionnel plus fort entre eux et les auditeurs/lecteurs de l'épopée. Ces paroles sont formulées dans un style propre qui se distingue de celui du reste de la narration, plus expressif et critique, sans doute plus proche du langage parlé. Les discours sont de plusieurs types, puisqu'on trouve des lamentations, des prières, des supplications, aussi des monologues, et même des récitations de poèmes épiques. Ils impliquent un échange entre celui qui parle et celui ou ceux qui entend(ent)[337].

Le poète introduit de nombreuses digressions tout au long de son récit, créant des enchâssements de récits. Il y a donc en quelque sorte un jeu permanent entre un « macro-récit » et un ensemble de « micro-récits » plus ou moins longs[338]. Souvent exposées dans des discours, ces digressions peuvent être des histoires passées des personnages ou de leurs ancêtres, des mythes édifiants, des généalogies, des catalogues, également des prophéties, etc. Elles entraînent une pause du récit principal, souvent aux moments les plus intenses, pour développer un récit secondaire qui apporte des informations complétant le récit principal, parfois fonctionnent comme une sorte de mise en abyme. Elles ne peuvent donc pas être considérées comme des ajouts postérieurs ou de simples intermèdes distrayants, déconnectés du récit principal. Au contraire, elles renforcent celui-ci, en particulier aux moments où son intensité dramatique est à son comble[339],[340].

Un des tours de force de la narration des épopées homériques tient dans leur traitement du temps, la manière dont elles parviennent à raconter, au sein d'un récit qui se déroule sur une cinquantaine et une quarantaine de jours (et en pratique centré sur une minorité d'entre eux), des événements étalés sur plusieurs années. Elles utilisent pour cela les discours et les digressions qu'ils impliquent, surtout pour développer des récits de faits passés par des retours en arrière (ou analepses, ou flashbacks), et également parfois des préfigurations et anticipations d'événements à venir (ou prolepses, ou flash-forwards ; aussi foreshadowing). Le but n'est pas de raconter l'entièreté des événements survenus durant la période sur laquelle se focalisent les récits (celle du cycle troyen dans son intégralité), mais une sélection de ceux-ci, ce qui permet comme le reconnaissait déjà Aristote de préserver l'unité du récit[341],[342].

La narration dans les épopées homériques est marquée par l'emploi récurrent de « scènes-typiques » (ou « thèmes »), appelées ainsi parce qu'elles se déroulent suivant une séquence similaire, avec des mots et formules-clés qui reviennent, pour produire le même effet. Elles concernent quelque chose qui revient à plusieurs reprises dans les épopées : banquets, sacrifices aux dieux (suivant le modèle des précédents), armement, batailles et duels, assemblées, supplications, réceptions/hospitalité, descriptions de rêves prémonitoires, scènes de reconnaissance d'Ulysse par un proche, etc. Ce sont elles aussi un héritage des habitudes de composition des poèmes lors des prestations des chanteurs, ayant comme les formules un aspect préfabriqué tout en pouvant être remaniées selon les besoins. À partir d'une même séquence d'actes, les poètes peuvent ainsi en proposer des versions longues et d'autres abrégées, des versions subverties où la conclusion tourne mal, ou adapter un type de scène pour dire autre chose[343],[344].

La composition circulaire ou en anneaux (ring composition) est une autre structure récurrente dans les épopées homériques, qui guide la construction des histoires secondaires rapportées dans des digressions, notamment au sein de discours. Elle est nommée ainsi parce que des éléments sont exposés dans une séquence au début (A, B, C) puis dans l'ordre inverse à la fin (C, B, A), comme un anneau qui encadre le récit. Une idée évoquée en introduction sera donc à nouveau abordée en conclusion. C'est une manière de commencer puis de conclure un récit de manière efficace et évocatrice, notamment afin de garantir que le message soit plus clair[345].

Homère et l'Histoire

L'archéologie homérique

« Masque d'Agamemnon » en feuille d'or martelé, trouvé à Mycènes, aujourd'hui au Musée national archéologique d'Athènes

Les auteurs de l'Antiquité pensaient qu'Homère chantait des événements historiques, et que la guerre de Troie avait vraiment eu lieu. Il en allait autrement dans l'Europe du XIXe siècle, en particulier en Allemagne : les travaux de Wolf et des analystes ayant rencontré un grand succès, Homère et les événements racontés dans les épopées homériques étaient considérés comme des légendes, et la majorité des savants était convaincue que la guerre de Troie n'avait jamais eu lieu. Un homme d'affaires, Heinrich Schliemann, pense au contraire que les poèmes homériques racontent des événements qui se sont réellement produits, et il entame dans les années 1870 des fouilles sur la colline surplombant l'emplacement supposé de l'ancienne Troie/Ilion, Hissarlik, alors dans l'Empire ottoman. À la surprise générale, il semble avoir trouvé ce qu'il cherchait : il met au jour des vestiges anciens et un trésor qu'il s'empresse d'attribuer à Priam et à Hécube, le couple royal troyen de l’Iliade, et communique sa découverte en diffusant les photographies de son épouse portant les bijoux en or mis au jour. Il fouille ensuite Mycènes, où il découvre pareillement des trésors, qu'il attribue là encore aux personnages des épopées grecques (Atrée, Agamemnon, Clytemnestre)[346],[347].

Certes les fouilles postérieures indiquent que les objets découverts dans les tombes sont trop anciens pour correspondre à la période chantée par Homère (le trésor de Priam date d'environ 2200 av. J.-C., ceux de Mycènes du XVIe siècle av. J.-C.). Mais après Schliemann s'impose l'idée que les épopées rapportent des événements ayant eu lieu durant l'époque mycénienne, entre 1600 et 1200 av. J.-C., dont le souvenir à été transmis à travers les « âges obscurs » (v. 1200-800 av. J.-C.), jusqu'à l'époque de leur composition. L'archéologie homérique se développe, cherchant à identifier les sites décrits dans les épopées. Carl Blegen, après avoir fouillé à son tour Troie, met au jour en Messénie un site qu'il identifie au palais de Nestor, le roi sage de Pylos, et la traduction des tablettes en linéaire B mises au jour sur place indiquent que le lieu portait bien le nom de Pylos à l'époque mycénienne. L'identification dans les textes hittites contemporains de la civilisation mycénienne d'un site nommé Wilusa, rappelant le nom d'Ilion/Troie, et d'un peuple appelé Ahhiyawa, rappelant le nom des Achéens homériques, conforte cette impression[346],[347]. Ces recherches s'accompagnaient du développement d'une géographie homérique, ayant pour but de placer les sites des poèmes sur une carte réelle, notamment les lieux d'origine des guerriers de l’Iliade et les lieux traversés par Ulysse dans l’Odyssée[348].

Depuis, l'archéologie homérique est passée de mode. La plupart des archéologues considèrent qu'il n'est pas possible d'identifier une société homérique réelle, que ce soit à l'époque mycénienne ou après, qu'il est vain de fouiller les sites avec les livres des poèmes homériques à la main, les présupposés de cette forme d'archéologie étant inopérants (voir ci-dessous). Certaines recherches du XXIe siècle s'inscrivent néanmoins encore dans ce courant, en particulier celle visant à identifier l'Ithaque d'Ulysse (que ce soit sur l'île actuelle d'Ithaque ou sur sa voisine Céphalonie). L'archéologie homérique aura quoi qu'il en soit marqué de son empreinte l'archéologie de la Préhistoire du monde égéen, qu'elle a contribué à établir, et l'imaginaire homérique continue de marquer certains sites, en premier lieu Troie et Mycènes, au moins pour le tourisme et le grand public[346],[349].

Une période homérique ?

Carte de la Grèce homérique, telle que décrite principalement dans le Catalogue des vaisseaux et des Troyens

Les études sur l'historicité des poèmes homériques ont évolué vers le milieu du XXe siècle, avec la prise en compte des origines orales des poèmes, les progrès des connaissances sur l'époque mycénienne grâce au déchiffrement des tablettes en linéaire B, et aussi grâce aux travaux critiques sur l'archéologie homérique par Hilda Lorimer (Homer and the Monuments, 1950)[350]. Dans un livre fondamental, Moses Finley (Le Monde d'Ulysse, première publication en 1954) remet en cause la vision dominante de son temps. Selon lui, dès leur période de composition, les poèmes décrivaient un âge passé, révolu. Il fallait séparer la réalité de la légende pour chercher à le retrouver. Il conclut que le monde homérique ne correspond pas à celui de l'époque mycénienne tel qu'il ressort des tablettes en linéaire B. Il le situait plutôt au début de l'âge du fer grec, au cœur des « âges obscurs », vers les Xe – IXe siècles av. J.-C., période alors fort mal connue. À partir des années 1970, les connaissances sur cette dernière progressent, et un des spécialistes de la période, Anthony Snodgrass, conclut que le monde homérique présente beaucoup d'éléments qui ne correspondent pas à cette période, mais combine des éléments issus de plusieurs périodes et ne peut être étudié pour décrire une société historique. Les recherches suivantes ont tempéré cette conclusion. Les poèmes sont composés pour un auditoire d'une période donnée, les dernières décennies du VIIIe siècle av. J.-C. ou le suivant. Ils renvoient donc dans une certaine mesure à sa réalité et à ses valeurs (plus particulièrement celles du milieu aristocratique), qui doivent donc transparaître dans les récits, quand bien même le poète construit un monde imaginaire pour y faire se dérouler ses épopées[351].

De fait, les études plus fines des éléments matériels présents dans les épopées indiquent qu'il y a bien des éléments qui dérivent de l'âge mycénien, le plus cité étant le casque en défenses de sanglier que reçoit Ulysse dans l’Iliade, mais qu'il s'agit plutôt de « fossiles », de vestiges anciens dont la mémoire a été préservée jusqu'à l'âge du fer. Quand des parallèles peuvent être établis, la culture matérielle semble plutôt correspondre à celle du VIIIe siècle av. J.-C., l'époque dite « géométrique », même si celle-ci présente de grandes différences régionales qui empêchent de la voir comme un ensemble homogène. En plus d'être composite, le monde homérique est, au même titre que la langue dans laquelle il est raconté, artificiel, fictif, le produit de l'imagination poétique. Les épopées homériques se déroulent dans une société qui n'a jamais existé[352],[353],[354].

L'archéologie permet en fin de compte de comprendre le monde à partir duquel la société homérique a été inventée, mais interdit de l'envisager comme une société réelle, historique. Une part du monde des épopées est constitué de choses familières à leur auditoire originel (celui des alentours de 700 av. J.-C.), ou du moins qu'ils connaissent (une partie de l'armement et des objets, la pratique de crémation des morts, les récits d'exploration maritime, les biens de prestige en métaux précieux, les banquets aristocratiques, les sacrifices sanglants aux dieux, etc.). Mais une autre part ne l'est pas (les palais, les chars de guerre, les baignoires en argent, les sacrifices humains, etc.). C'est intentionnel, puisqu'un des buts de ces récits est de transporter leur public dans un monde fabuleux qui lui est étranger, tout en lui proposant des questionnements moraux et politiques qui résonnent en lui[355].

Cela veut dire qu'il est vain de rechercher une guerre de Troie historique, du moins pas telle qu'Homère la raconte : « il y a peut-être eu un grand siège de Troie ; il devait bien y avoir une raison pour que des récits se cristallisent autour de cette ville en particulier. Toutefois, le récit d’Homère n'aurait que peu — voire aucun — rapport avec une guerre réelle, et même s’il conserve des faits anciens, nous ne pourrons jamais le savoir[356]. » Il est de toute manière courant que des batailles historiques soient devenues méconnaissables quand elles font l'objet de récits épiques plusieurs siècles après leur déroulement, au point que les protagonistes et les vainqueurs peuvent changer, comme le montrent les exemples de la bataille de Roncevaux (778) qui sert de contexte à la Chanson de Roland composée vers 1100, et de celle de Kosovo (1389) chantée par les bardes serbes au début du XXe siècle[347]. Il n'y a pas non plus à rechercher à situer précisément sur une carte les événements rapportés par l’Iliade et (surtout) l’Odyssée : la géographie homérique repose certes sur une connaissance de celle du monde égéen, voire de la Méditerranée occidentale où les marins grecs sont de plus en plus actifs à l'époque de composition des poèmes ; mais elle s'appuie aussi sur des traditions folkloriques et mythologiques qui l'éloignent de la réalité, d'autant plus que le poète la construit en fonction de ses objectifs poétiques et de sa manière de se représenter l'espace[348].

Homère et ses poèmes figurent néanmoins toujours en bonne place dans les histoires de la Grèce ancienne, souvent conjointement à Hésiode, pour les informations qu'ils peuvent apporter à l'histoire des débuts de l'époque archaïque (VIIIe – VIIe siècle av. J.-C.)[357],[358], mais aussi parce que leur importance est telle que leur connaissance est indispensable à la compréhension de la civilisation grecque antique[359].

Homère et le passé

Le passé dans lequel se situent les poèmes d'Homère est certes inventé mais il se situe dans un passé épique, lointain, qui s'inscrit dans la mythologie grecque. Il s'agit d'un âge héroïque, durant lequel les divinités et les mortels étaient plus proches, ce qui ressort en premier lieu du fait que de nombreux héros ont un ancêtre divin. Ils sont plus puissants que les humains du présent, dont la force ne saurait se comparer à la leur. Mais il s'agit d'un âge révolu, qui a pris fin avec la guerre de Troie. Après cela les immortels et les mortels sont strictement séparés, et les humains, tout en étant les descendants des héros du passé, n'ont plus leurs capacités. Ce passé a du reste lui-même sa propre dimension historique : les héros homériques se racontent des histoires du passé, qui ont une valeur exemplaire, et considèrent déjà leur époque comme déclinante par rapport à celle de la génération précédente (celle d'Hercule et des Argonautes)[360],[361],[362],[363].

Cela interroge le rapport au passé d'Homère et de son auditoire. Dans leur contexte mythologique, l’Iliade comme l’Odyssée peuvent s'interpréter comme des épopées sur le moment où l'âge des héros prend fin et où se met en place la nouvelle humanité, qui se transmet le souvenir de ce passé par le biais de ces poèmes. Elles présentent des aspects « fondateurs », avec la redéfinition des rapports entre divinités et humains, qui deviennent plus distants mais ne disparaissent pas pour autant. Se mettent aussi en place de nouveaux rapports politiques et sociaux au sein des communautés de mortels, sous la supervision des puissances divines, et plus généralement une réalité plus modeste, moins flamboyante[364],[365]. Mais c'est discuté : il n'est pas évident que la thématique de la fin de l'âge héroïque soit présenté dans les poèmes homériques, qui pourraient au contraire plutôt évoquer la continuité entre les héros du passé et les humains du présent, que la discontinuité[366]. En tout état de cause, les anciens Grecs considéraient bien l'âge héroïque comme leur propre passé, certes révolu, en identifiaient des traces voire des objets (des reliques de l'âge héroïque) et vouaient des cultes à plusieurs des héros homériques, en plus de se raconter leurs exploits. Les épopées homériques ont assez tôt joué un rôle dans la formation de leur identité collective (elles ont une dimension « panhellénique »), peut-être même dès le VIIIe siècle av. J.-C.[251]. Malgré le fait qu'elles mettent en scène des héros hors du commun, elles ont eu dans l'Antiquité une valeur édifiante : ce passé à la fois distant et familier disait quelque chose des préoccupations du présent, pouvait susciter des conversations sur des problématiques majeures de son auditoire[367],[368].

Bien qu'il raconte un passé lointain, mythologique, qu'il connaît grâce à l'inspiration des Muses, le fait que ce passé soit considéré dans l'Antiquité comme ayant réellement existé fait qu'Homère peut également être vu comme un précurseur des historiens grecs, en premier lieu Hérodote et Thucydide. Il y a une forme de sensibilité historique dans son récit, par le fait que le passé qu'il raconte ait lui-même ses propre passé et futur, qui apparaissent dans le récit, mais sans doute plus encore par le fait que les événements se produisent à cause de facteurs précis, qui mettent en relation passé, présent et futur. Cela devait inspirer les historiens grecs dans leur manière de réfléchir aux causes et aux conséquences des événements historiques qu'ils racontent. Sur la manière de raconter les événements, ils devaient lui reprendre son goût prononcé pour le discours direct[369],[370].

Postérité et réception

Une importance croissante est accordée à la réception de la figure d'Homère et surtout à celle de ses œuvres, c'est-à-dire aux différents usages qui en ont été faits après leur composition, jusqu'à nos jours, en mettant l'accent sur le fait que ces processus supposent un rôle actif de la part de ceux qui reçoivent l’œuvre, et non pas seulement passif (ce qu'impliquent les termes d'héritage ou d'influence)[371].

Ces réceptions peuvent prendre une infinité de formes, et sont d'une ampleur considérable. Elles concernent la manière dont la figure d'« Homère », quand bien même il n'aurait pas existé, a présenté plusieurs facettes au fil du temps : l'auteur de l’Iliade et de l’Odyssée, « le Poète » source d'inspiration des autres poètes, un héros culturel des Grecs, un sage du passé, ou encore l'incarnation d'une poésie orale ancestrale, un personnage revendiqué et révéré par beaucoup, mais qui n'appartient à personne[40].

Cela concerne ensuite la manière dont les récits et personnages de l’Iliade et de l’Odyssée ont été repris et réinterprétés dans de nouvelles œuvres, de tout type (littérature, arts visuels et audiovisuels). Plus largement, cela touche aussi à la manière dont le style d'Homère a profondément marqué la création artistique postérieure, et aussi à la manière dont les thématiques qu'il aborde ont continué à résonner et à inspirer. Ces influences peuvent être directes et assumées, mais aussi indirectes et dans de nombreux cas inconscientes, ce qui fait que dans bien des cas les spécialistes en sont réduits à supposer une influence sans pouvoir la démontrer. Les poèmes homériques sont d'une « fertilité inépuisable[372]. »

Œuvres fondatrices et centrales de la littérature et de la culture grecques antiques, et plus largement occidentales[373], elles sont désormais rangées dans la catégorie de la « littérature mondiale », en raison de cette capacité à influencer, y compris de manière implicite, durablement au-delà de son contexte originel, jusqu'à l'échelle mondiale[374], des générations s'étant « laissé happer par [ces] récits du passé qui parlent toujours au présent[375]. »

Antiquité

Homère et ses poèmes apparaissent peut-être par des allusions ou des évocations indirectes chez des poètes de l'époque archaïque (v. 776-480 av. J.-C.), mais il n'y a aucune mention assurée de son nom avant la seconde moitié du VIe siècle av. J.-C. Il est alors assurément vu comme un poète de référence, évoqué par Xénophane et Héraclite, dont les deux poèmes sont déclamés par des rhapsodes, les Homérides, qui se réclament ses héritiers, et sont intégrés dans le programme des Panathénées d'Athènes[376],[377].

C'est dans cette cité que son essor se repère : il a un statut d'autorité poétique au début du Ve siècle av. J.-C., et sa popularité se consolide durant l'époque classique (v. 480-323 av. J.-C.). On lui attribue potentiellement de nombreuses œuvres, mais au fil de la période le corpus tend à se limiter à l’Iliade et à l’Odyssée, qui sont déjà considérées comme les chefs-d’œuvre du genre épique, et de la poésie tout court. Son influence se ressent sur les pièces de théâtre des poètes tragiques (Eschyle, qui aurait dit que ses pièces étaient « des morceaux du grand banquet d'Homère », Sophocle et Euripide), les historiens Hérodote et Thucydide, les sophistes, tandis que les philosophes Platon (malgré le fait qu'il veuille le chasser de sa cité idéale) et Aristote le citent chacun plus d'une centaine de fois dans leurs œuvres. Les poèmes homériques deviennent les bases de l'éducation et une référence incontournable pour les gens instruits. Homère est dès lors, et pour le reste de l'Antiquité, une figure respectée et admirée. Ses œuvres sont très souvent citées, imitées, parfois parodiées, servent de modèles de rhétorique. Elles sont utilisées comme sources de sagesse et de morale. On lui prête des talents de visionnaire ou de prophète ayant dissimulé dans ses vers des messages profonds, qu'il faut révéler par l'analyse allégorique. Mais il n'est pas intouchable, et ses œuvres reçoivent leur lot de critiques[378].

Papyrus de Médinet Ghoran (Fayoum, Égypte), faisant partie d'un ensemble constituant la plus ancienne copie connue de passages de l'Odyssée (chants IX et X). IIIe siècle av. J.-C. Institut de papyrologie de la Sorbonne.

L'influence culturelle d'Athènes participe sans doute à la consolidation de l'autorité d'Homère dans le monde grec, et l'expansion qui a lieu durant l'époque hellénistique (v. 323-30 av. J.-C.) étend son rayonnement. La figure fondatrice de la période, Alexandre le Grand, aurait lui-même été un admirateur des poèmes homériques, dont il garderait une copie sous son oreiller. L'éducation grecque devient un élément essentiel du bagage de ceux qui se revendiquent comme Grecs, et comme Homère en est le socle, ses œuvres sont diffusées dans les nouvelles régions soumises à l'autorité des Grecs, et au-delà. La Bibliothèque d'Alexandrie est le principal lieu d'études savantes de la période. Là, les poèmes homériques sont étudiés dans le détail, commentés, et édités. Ils inspirent également les poètes qui s'y trouvent (Apollonios de Rhodes, Théocrite, Callimaque). C'est aussi à ce moment que se consolide la figure légendaire d'Homère, par les récits de sa vie, ses cultes, ses images[379].

Buste d'Homère du type d'Épiménide, copie romaine du Ier siècle ap. J.-C. Altes Museum.

Rome étant sous influence culturelle hellénistique, les poèmes homériques s'y implantent aussi dès l'époque républicaine. Les élites romaines qui apprennent le grec sont initiées à ces œuvres. Livius Andronicus (v. 284-204) réalise une traduction (ou du moins une adaptation) de l'Odyssée en latin. Ennius s'inspire d'Homère pour ses Annales, récit épique des origines de Rome (perdu), et il sera après sa mort regardé dans son pays comme un « second Homère ». Les principaux poètes de l'époque d'Auguste se placent également dans la continuité d'Homère : Horace célèbre son art poétique, Virgile en fait sa principale source d'inspiration pour son Énéide (dont la première partie est « odysséenne », et la seconde « iliadique »), puis l’Iliade fait à son tour l'objet d'une adaptation abrégée en latin, l’Iliade latine. Au début de l'Empire romain, le statut d'Homère est plus élevé que jamais, que ce soit dans les pays de culture grecque ou ceux de culture latine ; par exemple l'orateur latin Quintilien en fait la source de tous les genres d'éloquence (Institution oratoire, X, 1, 46)[380],[381].

Ostracon scolaire provenant de Thèbes (Égypte) comportant les premiers vers de l’Iliade, v. 580-640. Metropolitan Museum of Art.

Durant le Haut Empire romain, l'autorité attachée à Homère se voit dans l'importance qui lui accordent les grands poètes de langue grecque tels que Plutarque, Lucien de Samosate, ou les rhéteurs de la seconde sophistique (Dion Chrysostome, Aelius Aristide). Homère reste central dans l'apprentissage du grec, et les érudits le mettent à toutes les sauces, le citant dans tous les types de disciplines qu'ils pratiquent[382],[383]. Il sert également de modèle ou de contre-modèle à des réécritures des récits de Troie (Quintus de Smyrne, qui rédige une « Suite d'Homère », Philostrate, Dictys et Darès) et aux premiers romans de langue grecque, qui se développent sous le Bas-Empire et dans l'Antiquité tardive[382],[384]. Les Pères de l’Église, qui ont reçu une éducation grecque classique, connaissent bien Homère même si son statut de principal auteur païen suscite des réserves : il reste révéré comme le meilleur des poètes, et les interprétations de ses poèmes privilégient les allégories, qui permettent de tracer une continuité avec la pensée chrétienne[385].

En fin de compte, l'influence d'Homère sur la culture gréco-romaine est considérable et se retrouve dans tous les domaines intellectuels, et même au-delà[148]. Il est l'« éducateur de toute la Grèce » selon Platon (République, X, 606e). Son usage scolaire suffisait à en faire un jalon de l'identité grecque : « était grec qui était éduqué, et toute éducation se fondait sur Homère[386]. » Mais cela allait plus loin, car on pouvait s'inspirer d'Homère, ne serait-ce qu'un peu, dans quasiment tous les contextes et pour quasiment tout, ce qui faisait de ses poèmes des sortes de guides de vie[382]. Selon Dion Chrysostome, « Homère est à la fois au début, au milieu, et à la fin, lui qui donne à chacun, enfant, homme fait ou vieillard, autant qu'il peut en prendre » (Discours XVIII, Sur l'art oratoire, 8[387]). « Ses poèmes ont connu le succès parce qu'ils divertissaient tout en inspirant une conception du comportement moral profondément grecque, ainsi qu'une vision du monde comme théâtre de conflits moraux. Ils constituaient le fondement de l'éducation classique, et les personnes instruites — hommes comme, parfois, femmes — les prenaient très au sérieux[388]. » Ils avaient une fonction unificatrice, « panhellénique », transcendant les particularisme locaux pour consolider une conscience commune[389]. La poésie d'Homère (et celle d'Hésiode) avait fondé et conservé « l'unité spirituelle des Grecs[386]. » Les poèmes homériques étaient en fin de compte ce qui s'approchaient le plus d'un texte sacré pour le monde grec, même s'ils n'ont jamais eu ce statut[390]. Ils ont été discutés et critiqués, parfois contredits[391], et il n'est pas non plus certain que tous les anciens Grecs aient été familiers avec ses œuvres : l'élite cultivée l'avait étudiée et devait souvent en posséder des copies, mais il n'est pas possible de déterminer, au-delà de ce cercle, l'étendue du public antique d'Homère[392].

Moyen-Âge

Manuscrit médiéval de l'Odyssée, v. 1450-1475.

Dans le monde grec médiéval, la civilisation byzantine, Homère est l'auteur antique le plus lu : son aura littéraire a triomphé des scrupules qu'ont pu avoir les intellectuels chrétiens à lire une œuvre païenne souvent vue comme immorale. Il reste la base de l'enseignement du grec et ses œuvres sont recopiées sur des manuscrits, ce qui assure leur préservation et la continuité de leur influence littéraire. Les copies complètes les plus anciennes des épopées homériques datent des IXe – Xe siècle (notamment Venetus A pour l'Iliade), qui correspond à une période de renouveau des études homériques. Elles comprennent des scholies, des commentaires courts écrits en marge, qui reprennent des commentaires savants antiques, qui étaient accessibles aux éditeurs de ces textes. Les poèmes homériques font l'objet de nouveaux commentaires, reprenant eux aussi les travaux antiques, les plus importants étant ceux d'Eustathe de Thessalonique et de Jean Tzétzès (XIIe siècle). Les interprétations allégoriques restent également courantes, pour en tirer des enseignements moraux ou cosmologiques. Durant l'époque byzantine tardive (XIVe – XVe siècle), les commentaires d'Homère sont moins en vogue, mais dans la littérature populaire de longs romans prennent pour sujet le cycle troyen, s'appuyant sur les œuvres antiques (surtout Homère) sur le sujet, parfois aussi sous l'influence de la « matière troyenne » occidentale, comme l’Achilléide byzantine et l’Iliade d'Hermoniakos[393],[394].

Dans l'Occident médiéval, le grec ancien est oublié et la culture lettrée est principalement de langue latine. Les poèmes homériques ne sont donc pas connus. Ce sont des œuvres elles-mêmes inspirées par Homère (et les autres récits du cycle troyen) qui portent le flambeau homérique durant l'époque médiévale occidentale : l'Iliade latine (l'Odyssée latine n'est plus connue), Dictys et Darès, aussi l'Énéide. On retrouve ainsi, de manière indirecte, certains épisodes des poèmes homériques dans les romans de la « matière troyenne » médiévale, comme le Roman de Troie (en français) de Benoît de Sainte-Maure et l’Histoire de la destruction de Troie (en latin) de Guido delle Colonne. Le nom d'Homère reste malgré tout connu comme le poète de la guerre de Troie, que ce soit en tant que figure respectée ou dépréciée (Benoît de Sainte-Maure le jugeait peu fiable parce qu'il n'avait pas été témoin des événements, Guido delle Colonne comme « vil » parce qu'il décrit Achille de manière positive alors qu'il voit en lui un guerrier indigne)[395],[396]. Le poète est vu comme une figure vénérable du passé, un sage avec des capacités prophétiques. Dans sa Divine Comédie, Dante rencontre Homère, aux côtés d'autres grands poètes antiques, lors de son voyage infernal, et reconnaît en lui le poète « souverain », bien qu'il ne l'ait jamais lu[397],[398].

Époque moderne

La redécouverte d'Homère en Occident débute à la fin de l'époque médiévale. Ressentant le besoin d'avoir accès directement au texte d'Homère, Pétrarque demande une traduction en latin de ses poèmes au tuteur de Boccace, Léonce Pilate, un Italien du Sud, région où le grec était encore connu. Cela marque le début de la réintroduction d'Homère dans les pays de culture savante latine. Le mouvement s'accélère au moment de la chute de Constantinople, au milieu du XVe siècle, qui coïncide à une période durant laquelle l'intérêt pour l'Antiquité grecque croît en Italie (Quattrocento) puis dans les pays voisins, participant à l'Humanisme et à la Renaissance. Des savants byzantins fuyant leur pays trouvent des points de chute en Italie, y enseignent le grec ancien et y apportent des textes dans cette langue, dont les épopées homériques. Jean Bessarion offre ainsi une collection de manuscrits à Venise, dont Venetus A, le plus ancien manuscrit complet de l'Iliade connu, avec des scholies. Parmi les premiers hellénistes italiens, Pier Candido Decembrio et Lorenzo Valla (vers 1440) puis Ange Politien (vers 1470, à seulement seize ans) réalisent des traductions partielles en latin des épopées homériques. Puis Démétrios Chalcondyle dirige en 1488 à Florence leur première édition imprimée en grec. Le XVIe siècle voit la réalisation de traductions en langues vernaculaires, en allemand, français, espagnol puis en anglais[399],[398],[400].

Dès lors, l’Iliade et l’Odyssée sont accessibles aux milieux intellectuels et artistiques occidentaux, qui se les approprient et les intègrent à leur culture classique. Dans la littérature, l'influence homérique se retrouve dans de nombreuses œuvres, telles que le sonnet Heureux qui comme Ulysse de Joachim du Bellay (v. 1552-1557), les poèmes épiques nationaux La Franciade de Pierre de Ronsard (1572) et Les Lusiades de Luís de Camões (1572), dans le théâtre espagnol du XVIIe siècle (Lope de Vega, Calderon de la Barca), Le Paradis perdu de John Milton (1667), le roman didactique Les Aventures de Télémaque de Fénelon (1699)[401]. Il inspire aussi l'opéra, en premier Le Retour d'Ulysse dans sa patrie de Claudio Monteverdi (1640)[402]. Dans l'art, ils fournissent des sujets à de nombreux peintres, parmi lesquels Primatice et Pierre-Paul Rubens[403],[404]. Le personnage d'Homère redevient également un sujet artistique, en s'appuyant sur des modèles antiques qui sont redécouverts. Rembrandt réalise ainsi des peintures d'Homère (Aristote contemplant le buste d'Homère, 1653 ; Homère, 1663)[405].

Au XVIIe siècle, les enjeux autour des traductions sont plus disputés. Celles d'Alexander Pope en anglais suscitent des critiques parce qu'elles s'éloigneraient trop de l'original, le traducteur s'en servant pour promouvoir ses propres talents poétiques[406]. En France, la querelle des Anciens et des Modernes oppose les « Anciens » et les « Modernes » autour de la valeur exemplaire et morale des poèmes homériques pour un public moderne et chrétien. Parmi les premiers, Anne Dacier considère Homère comme un génie pur, intemporel, et publie des traductions en français de l’Iliade puis de l’Odyssée (1716), accompagnées de commentaires substantiels. Cela suscite une réplique d'un « Moderne », Antoine Houdar de La Motte, qui considère que les poèmes homériques sont la production d'un auteur amoral, proche des « Sauvages », et propose sa propre version « améliorée » de l’Iliade, qu'il juge plus appropriée pour le public de son temps[401],[407].

Dans ce contexte, les études critiques et historicisantes d'Homère se développent, chez Giambattista Vico notamment, qui considère que la poésie est l'expression collective d'un peuple, et non le produit d'un génie individuel. Homère représenterait donc l'esprit collectif des Grecs antiques. Les études folkloristes se développent et cherchent à retrouver dans les légendes nationales européennes des équivalents à Homère. Les études philologiques progressent, notamment avec l'édition de Venetus A par Jean-Baptiste-Gaspard d'Ansse de Villoison en 1788, qui rend accessibles les commentaires contenus dans les scholies, donc les travaux des savants alexandrins de l'Antiquité. En 1795, Friedrich August Wolf publie ses Prolégomènes à Homère (une introduction pour ses éditions des poèmes homériques), qui mettent en question l'historicité d'Homère et marquent le départ de la question homérique[408].

Époque contemporaine

Les traductions des poèmes homériques se multiplient et se diversifient au XIXe siècle et surtout au XXe siècle. Dans les langues pour lesquelles il en existait déjà, de nouvelles sont proposées régulièrement, et dans certains cas elles arrivent à faire autorité (l’Iliade de Luis Segala y Estalella en espagnol, 1908 ; celle de Richmond Lattimore en anglais, 1951). Et de nouvelles langues disposent de leur traduction, en Europe, puis dans le reste du monde, en arabe, en turc, en japonais, en chinois, etc. Elles sont toutes confrontées à la difficulté de traduire le grec homérique, de choisir entre les vers et la prose, de suivre plus ou moins l'original, parfois en prenant beaucoup de libertés dans le but de les rendre plus « lisibles ». En tout cas, il est devenu plus facile d'avoir accès aux poèmes homériques[409],[410].

Parallèlement, les études homériques connaissent un essor, sur les bases posées par Wolf. Homère redevient une figure énigmatique et controversée avec la question homérique et ses suites, mais aussi une figure plurielle, les Homéristes multipliant les approches. Avec Schliemann se développe aussi l'archéologie homérique et les questionnements sur l'historicité des poèmes homériques, également des recherches sur la géographie des épopées (notamment par Victor Bérard). La philologie et la linguistique sont toujours mobilisées, ainsi que l'anthropologie, la théorie littéraire, la narratologie. Le comparatisme s'appuie sur une meilleure connaissance des épopées dans le monde pour établir des points communs et des divergences avec celles d'Homère, qu'elles contribuent ainsi à éclairer[411],[412],[413],[414].

L'influence littéraire de l’Iliade et de l’Odyssée à l'époque contemporaine est considérable, avant tout dans les pays qui s'inscrivent dans l'héritage de la Grèce antique, et ce de manière directe, revendiquée, ou bien indirecte, implicite. Dans la littérature russe, les romans historiques classiques que sont Tarass Boulba de Nicolas Gogol (1843) et Guerre et Paix de Léon Tolstoï (1865-1869) ont ainsi des accents iliadiques[415], tandis que les thèmes odysséens sont identifiables dans des romans d'errance et de voyages, comme Les Aventures de Huckleberry Finn de l'américain Mark Twain (1884)[416]. Dans la littérature en français, Honoré de Balzac fait diverses références et emprunts aux poèmes homériques, et ses contemporains l'ont parfois présenté comme un Homère de leur temps, racontant un héroïsme bourgeois[417]. L'héritage homérique est revendiqué par les grands poètes grecs du XXe siècle, alors que la figure était plutôt délaissée avant cela : Constantin Cavafy écrit une Seconde Odyssée (1894) et Ithaque (1911) ; Nikos Kazantzakis écrit entre 1925 et 1938 une monumentale Odyssée qui se veut la suite de celle d'Homère ; Georges Séféris reprend également dans ses poèmes sur l'exil des thèmes homériques[418]. Parmi les œuvres littéraires majeures du XXe siècle, Ulysse de l'écrivain irlandais James Joyce (1922) et Omeros du saint-lucien Derek Walcott (1990) revendiquent clairement l'héritage homérique et contribuent à la « globaliser ». Des écrivaines développent les points de vue féminins sur les épopées homériques, comme Margaret Atwood avec son Odyssée de Pénélope (2005)[419],[420].

Les sujets homériques restent présents dans l'art. L'essor du néoclassicisme s'accompagne d'une plus grande popularité des épisodes iliadiques, ce qui ressort en particulier de la production de Jacques-Louis David (Les Funérailles de Patrocle, 1779 ; La Douleur d'Andromaque, 1783) puis Jean-Auguste-Dominique Ingres (Achille recevant les envoyés d'Agamemnon, 1801 ; Vénus blessée par Diomède remonte à l'Olympe, 1805 ; Jupiter et Thétis, 1811). On doit également au second une Apothéose d'Homère (1827) dans laquelle le poète est intronisé et couronnée par la Victoire ailée, entouré des allégories de l'Iliade et de l'Odyssée. Parmi les peintres du XXe siècle, Giorgio de Chirico peint Hector et Andromaque (1918) et Ulysse (1922), puis un Retour d'Ulysse en 1973[421].

Au cinéma, Georges Méliès représente certains épisodes de l'Odyssée dans L'Île de Calypso (1905). Avec le développement des péplums, des œuvres plus ambitieuses sont réalisées, comme Ulysse (1954) de Mario Camerini avec Kirk Douglas, et Hélène de Troie de Robert Wise (1955). La mini-série L'Odyssée (1968), avec Bekim Fehmiu en Ulysse et Irène Papas en Pénélope, s'approche le plus de la version homérique. O Brother, Where Art Thou? de Joel Coen (2000) transpose l’Odyssée dans le Sud des États-Unis durant la Grande Dépression, avec George Clooney dans le rôle d'Ulysse. En 2004, Troie, réalisé par Wolfgang Petersen, reprend la guerre de Troie en évoquant librement les épisodes de l’Iliade[422],[423],[424]. Mais dans l'audiovisuel également l'influence homérique est plus profonde et élusive. Par exemple, des Homéristes ont identifié, sans preuve définitive, des échos homériques dans les séries télévisées Battlestar Galactica (2004-2009), iliadique[425], et Homeland (2011-2020), odysséenne[426]. Les « super-héros » dérivent en partie des héros homériques[427].

Enfin, l'ancrage d'Homère dans la culture des pays occidentaux se voit par les différentes expressions qui dérivent de ses œuvres[428] : un combat « homérique », une « voix de Stentor », une « odyssée », le « chant des Sirènes », « aller de Charybde en Scylla », un « Mentor », aussi (en partie) le « cheval de Troie » (mais pas le « talon d'Achille »).

Homère dans l'art

La figure d'Homère a été réinvestie par les artistes de l'Europe moderne et contemporaine, qui développent deux manière de l'envisage : comme un poète de génie, un intellectuel humaniste, ou bien comme un vagabond démuni, dans la continuité des « biographies » antiques. La tradition néoclassique et académique française du XIXe siècle, avec son goût prononcé pour les sujets historiques, et plus particulièrement antiques, joue un rôle-clé dans ce développement (Ingres, Bouguereau)[429].

Dans la peinture :

Dans la sculpture :

Dans le film Les Ailes du désir de Wim Wenders, le vieux poète interprété par Curt Bois est nommé Homère et évoque explicitement l'aède antique[431].

Notes et références

Bibliographie

Voir aussi

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