Rhinocéros de Dürer

From Wikipedia, the free encyclopedia

Rhinocéros de Dürer
Artiste
Date
Type
Technique
Lieu de création
Dimensions (H × L)
21,4 × 29,8 cm
Mouvement
No d’inventaire
1964.8.697, 31588 D, 1950-5-24, 19.73.159, 60.708.157, 1993.9, H5582Voir et modifier les données sur Wikidata
Localisation
British Museum (PD 1895-1-22-714 (B.136)), Londres (Royaume-Uni)

Le Rhinocéros de Dürer est une gravure sur bois d’Albrecht Dürer datée de 1515. L’image est fondée sur une description écrite et un bref croquis par un artiste inconnu d’un rhinocéros indien (Rhinoceros unicornis) débarqué à Lisbonne plus tôt dans l’année. Dürer n’a jamais observé ce rhinocéros qui était le premier individu vivant vu en Europe depuis l’époque romaine. Vers la fin de 1515, le roi de Portugal, Manuel Ier, envoya l’animal en cadeau au pape Léon X, mais il mourut dans un naufrage au large des côtes italiennes au début de 1516. Un rhinocéros vivant ne sera revu en Europe qu’à l'arrivée d'un second spécimen indien à Lisbonne en 1577.

En dépit de ses inexactitudes anatomiques, la gravure de Dürer devint très populaire en Europe et fut copiée à maintes reprises durant les trois siècles suivants. Elle a été considérée comme une représentation réaliste d’un rhinocéros jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Par la suite, des dessins et peintures plus corrects la supplantent, en particulier des représentations de Clara le rhinocéros qui fut exposée dans toute l’Europe au cours des années 1740 et 1750. Néanmoins, beaucoup d'artistes, comme Salvador Dalí ou Niki de Saint Phalle, continuent d’éprouver pour cette œuvre d'Albrecht Dürer une indéniable fascination en la reproduisant selon différentes manières.

Cadeau royal

Rhinocéros indien broutant de l'herbe. Cette espèce ne possède qu'une seule corne.
Un rhinocéros indien, espèce offerte par le sultan.

En 1514, Afonso de Albuquerque, gouverneur de l’Inde portugaise à Goa, envoya deux ambassadeurs auprès de Muzaffar Shah II, sultan de Cambay (Gujarat moderne), pour lui demander le droit de construire un fort portugais sur l’île de Diu. Le sultan ne donna pas son accord mais renvoya les Portugais avec des cadeaux prestigieux, dont un rhinocéros[1] et un fauteuil incrusté d'ivoire. L’animal fut fourni avec un gestionnaire et avait une jambe enchaînée[2].

À la différence des rhinocéros africains, le rhinocéros indien (R. unicornis) ne possède qu'une seule corne. En outre, son dos est couvert de plaques de peau épaisse reliées entre elles par de la peau souple, favorisant leur articulation lors du déplacement de l'animal[3].

Albuquerque fit embarquer au plus vite ce cadeau royal sur la nef Nossa Senhora da Ajuda[4], sous le commandement de Francisco Pereira Coutinho, appelé « Le Rusticão »[5]. Le bateau quitta Goa en avec deux autres vaisseaux à destination de Lisbonne. Il fit escale à Madagascar, sur l'île de Sainte-Hélène et aux Açores. L'animal était nourri de paille, de foin et de riz cuit. Après un voyage particulièrement rapide de quatre mois, la flotte des Indes chargée d’épices et autres trésors arriva dans le port de Lisbonne le , mais c’est sans conteste le débarquement du rhinocéros, venant enrichir la ménagerie exotique du roi Manuel Ier[n 1], qui fit la plus forte impression[2].

Le rhinocéros à Lisbonne

Dessin au trait du rhinocéros, vêtu d'un caparaçon.
Le Rhinocéros à Lisbonne, première représentation illustrant le poème de Penni, Rome, 13 juillet 1515 (Biblioteca Colombina, Séville).

Un tel animal n’avait pas été vu en Europe depuis douze siècles[5] : on savait par les auteurs anciens qu’il existait, mais il était devenu pour la culture occidentale une bête mythique, parfois confondue dans les bestiaires avec le légendaire « monoceros » (la licorne)[6]. Les Indiens l’appelaient ગેંડો (ganda) (nom de l’espèce en gujarati)[4], mais tous les érudits identifièrent immédiatement l’animal décrit sous le nom de rhinoceros par Pline l'Ancien[7], Strabon[8] et d'autres auteurs anciens.

« Dans les mêmes jeux on montra aussi le rhinocéros qui porte une corne sur le nez ; on en a vu souvent depuis : c'est le second ennemi naturel de l'éléphant. Il aiguise sa corne contre les rochers, et se prépare ainsi au combat, cherchant surtout à atteindre le ventre, qu'il sait être la partie la plus vulnérable. Il est aussi long que l'éléphant ; il a les jambes beaucoup plus courtes, et la couleur du buis. »

 Pline l'Ancien[7]

Savants et curieux vinrent examiner la bête. On en fit un ou plusieurs dessins, dont au moins celui qui servira de modèle à Hans Burgkmair et Albrecht Dürer, accompagnés de descriptions et de commentaires tirés des Anciens, et qui circulèrent en Italie, en Europe centrale et en Allemagne, notamment du fait des échanges intellectuels et commerciaux entre les Portugais et les Allemands, particulièrement présents à Lisbonne[2]. Dès le paraissait à Rome un poemetto de Giovanni Giacomo Penni décrivant l’arrivée sensationnelle de l’animal[9].

Dans les jours qui suivirent, le roi fit défiler la bête sans incident avec d’autres animaux exotiques au cours d’une ou plusieurs parades dans les rues de Lisbonne[10]. Le , jour de la fête de la Sainte-Trinité, Manuel organisa un combat opposant le rhinocéros à l’un de ses jeunes éléphants, puisque tout ce que l’on savait des mœurs de cet animal, notamment par Pline l'Ancien, était que l’éléphant et le rhinocéros seraient les pires ennemis[7]. Découvrant son adversaire et peut-être effrayé par la foule bruyante venue en nombre, l’éléphant courut se réfugier dans son enclos et le rhinocéros fut déclaré vainqueur par abandon[11],[12]. L'arène se tenait dans une cour qui s'étendait entre les appartements royaux et la Casa da Mina, où se trouve aujourd'hui le ministère de l'Intérieur et la Place du Palais[2].

Le rhinocéros offert au pape

Le roi Manuel décida ensuite d’offrir le rhinocéros au pape Léon X, membre de la famille de Médicis : il avait besoin de son appui pour garantir les droits exclusifs du Portugal tant en Extrême-Orient qu’au Brésil. L’année précédente, Léon X avait déjà été honoré par Hanno, un éléphant blanc des Indes que Manuel lui avait offert[12]. Avec d’autres précieux cadeaux tels que de la vaisselle d’argent et des épices, le rhinocéros paré de velours vert décoré de fleurs embarqua à bord du João de Pina[2] en pour un voyage du Tage à Rome[13]. On prêtait au pape l’intention d’organiser à Rome un combat du rhinocéros contre un éléphant[14].

Le vaisseau relâcha au château d'If au large de Marseille au début de l’année 1516[15]. La renommée du rhinocéros était telle que le roi de France François Ier, revenant de Saint-Maximin-la-Sainte-Baume en Provence, voulut voir l’animal. Lui qui s’était couvert de gloire l’année précédente à la bataille de Marignan et avait été armé chevalier au soir de la bataille tenait sans doute à rencontrer la bête dont l’armure naturelle et la prouesse contre l’éléphant constituaient désormais un symbole de la chevalerie. Cette rencontre eut lieu sur l'îlot d'If le [n 2].

La mort du rhinocéros

Le navire repartit ensuite pour Rome mais fit naufrage[12] lors d’une tempête soudaine alors qu’il naviguait près de Porto Venere, au nord de La Spezia, sur la côte de Ligurie. Le rhinocéros, enchaîné à bord, fut incapable de nager et se noya[16].

Les informations relatives à cet événement sont contradictoires. Jean Barrillon écrit que son corps fut récupéré près de « Civitavesche » (Civitavecchia, près de Rome)[17]. L'affirmation selon laquelle l’animal fut alors empaillé et remis au pape ne repose sur rien de sérieux, d’autant qu’on ne savait pas au XVIe siècle naturaliser un rhinocéros[n 3]. Le récit le plus détaillé est en fait celui de Paolo Giovio, pour qui les Portugais apportèrent au pape « la sua vera effigie e grandezza » (« son vrai portrait grandeur nature »), avec le récit pathétique de sa fin tragique : après la prouesse de Lisbonne, une telle fin, luttant malgré ses chaînes contre la tempête, achevait de faire du rhinocéros un héros[n 4].

Le rhinocéros a été représenté dans les peintures de l’époque à Rome par Raphaël et Giovanni da Udine[18],[19]. Son histoire inspirera également le roman de Lawrence Norfolk Le Rhinocéros du Pape[20].

Gravure de Dürer

Notes et références

Voir aussi

Related Articles

Wikiwand AI