Étalement urbain en Inde
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Cet article traite de l'étalement urbain en Inde.
Centralisation contre décentralisation
Les problèmes dus à l'étalement urbain en l'Inde, en 2020, sont amplifiés par des lacunes dans les réseaux d'eau, d'assainissement et d'électricité, dans leur mauvais entretien et dans les énormes disparités entre quartiers riches et pauvres. De nombreux facteurs politiques et sociaux, sur la longue durée, sont responsables de disparités entre quartiers. Cette situation a conduit la population à divers « bricolages ».
Malgré une urbanisation rapide dans les années 1970, accompagnée par l'électrification urbaine et rurale, qui est un succès[1], la population indienne urbaine n'est que de 227 millions contre 629 millions de ruraux, soit 26,52 % de la population totale en 1991. En 2018, l'Inde compte la seconde plus importante population urbaine au monde après la Chine, et le taux de population urbaine est monté à 34 %, tandis qu'il est de 59 % en Chine (mais ces chiffres sont peu fiables car les zones concernées ne sont pas similaires, ils signalent un ordre de grandeur)[2].
La question des quartiers riches et pauvres recoupe aussi celle de la hiérarchie des castes. Or le programme Swachh Bharat Abhiyan de Narendra Modi comptait en 2014 mettre fin, progressivement, à la pratique de la défécation en plein air en Inde. Lors de cette campagne, la stigmatisation des anciennes pratiques n'a pas été associée à une information sur les problèmes de santé. Il s'agissait aussi, pour le parti au pouvoir, de s'adresser à l'électorat féminin. Cette pratique était et reste dangereuse, en particulier pour les femmes (constamment discriminées, par ailleurs) et les filles — les toilettes pour filles n'existent pas très souvent dans les écoles. « En conséquence, ces dernières sont contraintes de se retenir toute la journée, ou de ne pas se rendre à l'école »[3]. La défécation en plein air était largement pratiquée dans les villes et les villages — qui atteignent facilement 20 000 ou 30 000 habitants — ainsi que dans les campagnes. Le programme a eu comme résultat immédiat, surtout pour les campagnes, la construction d'un grand nombre de toilettes, alors que de leur rattachement au réseau d'eau et à leur entretien était très mal pris en compte. Beaucoup ont donc été abandonnées au bout de quelques années, ce qui avait déjà été le cas des toilettes sèches lancées par Bindeshwar Pathak en 2008[4]. D'autre part, concernant les publics touchés, la campagne Swachh Bharat était formulée selon des valeurs des hautes castes, tandis que l'entretien et la vidange des fosses est réservée aux plus basses, sans aucun matériel qui les protègerait contre les risques pour leur santé[5].
Le parti du Congrès est au pouvoir de 1947 à 1991 et favorise la centralisation, la construction de réseaux est établie au niveau du gouvernement central et s'appuie sur l'expertise du corps des ingénieurs civils. Les grands ouvrages de prestige, coûteux, surdimensionnés, sont propices à une « grande corruption »[6], mais aussi à se polariser sur la construction aux dépens de l'exploitation et de l'entretien. Après 91 ce parti garde l'initiative dans une coalition jusqu'en 96. Un consensus national se forme alors autour d'un projet de décentralisation porté par des élites technocrates et le gouvernement central[7]. En ce qui concerne les infrastructures cette initiative provient des technocrates de la Banque mondiale en 1994 qui incitent à la décentralisation néolibérale et, entre autres, à l'introduction d'opérateurs privés. Mais le privé ne réagira pas et la décentralisation ne profita qu'aux capitales des états régionaux. Les réformes ne furent appliquées qu'en ordre dispersé ou carrément pas appliquées du tout. Le mouvement de 1991 tendait à réduire les inégalités urbaines et à contenir le développement des bidonvilles. Le résultat est tout autre. Se développent alors des villes tentaculaires, et en 2014 une cinquantaine d'entre elles rassemblait plus de 42% de la population urbaine totale, dans laquelle 17% était entassée dans des bidonvilles. Or ce ne sont pas uniquement des mégapoles, ou des grandes villes qui s'étendent pendant cette période, de très nombreuses villes moyennes se développent aussi (de moins de 100 000 habitants). Et ces dernières n'ont pratiquement aucune autonomie, sont de plus en plus dépourvues de ressources humaines dans leurs administrations[8], alors que les très grandes villes bénéficient de leur relation directe avec les gouvernements des états. Ce qui amène, pour ces petites villes à des infrastructures commanditées d'en-haut, appliquées par les préfets, mais presque sans personnel pour les faire fonctionner[9].
Hiérarchies et mépris
Les plans d'urbanisme sont les héritiers directs du modèle britannique et de l'imaginaire ordonné, fonctionnel, une ville verte et aérée, qui préside à un zonage strict de l'usage des sols. Un consensus national se forme lors de l'indépendance et ensuite, autour de projets d'urbanisation portés par des élites technocrates et le gouvernement central[10]. Mais les pratiques quotidiennes des citadins forgent une ville toute autre où domine l'urbanisation précaire et qui abrite une large économie informelle, économie dont le modèle économique a par ailleurs besoin. Le mépris à l'égard des « inférieurs », en Inde, a des conséquences criantes dans la gestion de l'extension des villes. Le corps politique tend à criminaliser une partie des populations pauvres et ne prend pas en compte leurs spécificités, ce qui conduit, par exemple, à l'échec du lancement des compteurs d'eau prépayés à Mumbai[11]. D'autre part, le recours à de petites entreprises privées et le clientélisme qu'il alimente — par exemple pour la collecte des ordures par ces petites entreprises — tend à remplacer l'emploi public en Inde pour obtenir un coût opérationnel plus faible. Mais cette économie se fait aux dépens des basses castes et des migrants, essentiellement, auxquels ces petites entreprises n'accordent aucun des droits sociaux obligatoires (assurance maladie, etc.) qui devraient les protéger. Néanmoins, des solutions respectant les droits de ces basses castes ont montré leur efficacité, malgré l'augmentation rapide du tonnage d'ordures (municipalité de Pune, 1970-2008[12]).
Bricolages
Par ailleurs, au fur et à mesure que la ville s'étend, on assiste à un foisonnement d'institutions, dans un inextricable réseau de hiérarchies, héritières de la gouvernance coloniale[13], méprisantes à l'égard des usagers[8], et qui s'opposent ou se rejettent les responsabilités en raison de compétences mal définies et d'une histoire des réseaux particulièrement complexe. Car, parallèlement, s'est développée une multitude de configurations d'accès aux services essentiels qui rend toute intervention difficile. Enfin, l'administration est perpétuellement sollicitée par des « urgences » de toutes natures qui en perturbent le fonctionnement. Cela aboutit à l'absence courante, en Inde, des services d'eau, d'assainissement et d'électricité, de manière temporaire ou permanente. Dans ce contexte, les habitants les plus pauvres comme les plus aisés en viennent à bricoler des solutions alternatives locales[14] pour parer à ces carences récurrentes, qui accentuent les inégalités. L'implantation de nouveaux réseaux dans les quartiers neufs suit cette logique discriminatoire, les plus riches étant les plus vite et les mieux servis[15]. La notion de bien public n’apparaît donc pas, alors même que les services urbains, équitablement gérés, pourraient en faire apparaître toute la valeur.
Exception au Kérala
L'état du Kérala fait exception, du fait notamment du continuum rural-urbain qui caractérise ce petit état très densément peuplé — sur la bande littorale du Kérala on ne sort quasi jamais des faubourgs de la ville — et par une tradition politique plus favorable à la décentralisation[16],[17]. Le « continuum rural-urbain » provient de ce que la croissance de la population urbaine résulte de l'augmentation du nombre de zones urbaines nouvelles autant que de l'urbanisation de zones périphériques des grands centres urbains existants[18].
Notes et références
- Cet article est partiellement ou en totalité issu de l'article intitulé « Étalement urbain » (voir la liste des auteurs).
- ↑ Marie-Hélène Zérah, 2020, p. 79.
- ↑ Données Banque Mondiale, Banque mondiale.
- ↑ Cultures Monde, 2024-11-20.
- ↑ « Avec ses toilettes écologiques, le docteur Pathak révolutionne l'Inde », sur Le Moniteur, (consulté le ).
- ↑ Catherine Bros, Marie-Hélène Zerah et Priyam Tripathy, « Inde : la promesse de toilettes pour toutes et tous », « Accès aux toilettes : un enjeu mondial », sur Cultures Monde, France Culture, (consulté le ).
- ↑ Marie-Hélène Zérah, 2020, p. 78.
- ↑ Marie-Hélène Zérah, 2020, p. 35.
- 1 2 Marie-Hélène Zérah, 2020, p. 170.
- ↑ Marie-Hélène Zérah, 2020, p. 93.
- ↑ Marie-Hélène Zérah, 2020, p. 80.
- ↑ Marie-Hélène Zérah, 2020, p. 160-162.
- ↑ Marie-Hélène Zérah, 2020, p. 205-206.
- ↑ Marie-Hélène Zérah, 2020, p. 150.
- ↑ Marie-Hélène Zérah, 2020, p. 229-230.
- ↑ Marie-Hélène Zérah, 2020, p. 92-93.
- ↑ Marie-Hélène Zérah, 2020, p. 96.
- ↑ Sur les spécificités du Kérala par rapport au reste de l'Inde sur le plan « urbain-rural » : Sylvie Guillerme, « Espace rural, espace urbain ? Facteurs et processus d'intégration spatiale dans l'état du Kérala », dans Jean-François Chaléard et Alain Dubresson (éd.), Ville et campagne dans les pays du Sud : Géographie des relations, Karthala, (ISBN 2-86537-947-7, lire en ligne [PDF]), p. 188-190.
- ↑ (en) « Urbanisation in Kerala », sur Kerala State Planning Board, (consulté le ).
Bibliographie
- Marie-Hélène Zérah, Quand l'Inde s'urbanise : services essentiels et paradoxes d'un urbanisme bricolé, La Tour-d'Aigue : Éditions de l'Aube, , 318 p., 22 cm (ISBN 978-2-8159-3651-4 et 978-28-1593-653-8, SUDOC 242906249, lire en ligne).
.En ligne : présentation-entretien.
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