Vallée des Saints

projet associatif de statuaire monumentale en Bretagne From Wikipedia, the free encyclopedia

La Vallée des Saints (en breton Traoñienn ar Sent) est un projet associatif de statuaire en cours de réalisation en Bretagne, sur la colline de Quénéquillec dans la commune de Carnoët (Côtes-d'Armor).

Type
Ensemble de statues mégalithiques
Matériau
Construction
2008-
Faits en bref Type, Matériau ...
Vallée des Saints
Traonienn ar Sent
Présentation
Type
Ensemble de statues mégalithiques
Matériau
Construction
2008-
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Objectifs

Logo de l'association La Vallée des Saints.

Le projet vise la création de grandes statues en granit (de 2,5 à 7 mètres de hauteur en moyenne) à l'effigie de 1 000 saints bretons ayant fondé une paroisse[1].

D'après son créateur, Philippe Abjean, professeur de philosophie, catholique pratiquant et admirateur de l'art naïf du facteur Cheval[2], le projet vise à développer une « île de Pâques bretonne », les deux sites sont d'ailleurs jumelés depuis 2019[3], ou un « Carnac du troisième millénaire ». A sa création en 2008, il décrit l'idée de la Vallée des Saints comme une entreprise destinée à « sauver et faire revivre la culture populaire bretonne ».

Philippe Abjean estime « qu'il y a environ 800 saints recensés en Bretagne, selon les historiens les plus réservés ; jusqu’à 1 500 pour les plus optimistes »[4],[5]. En réalité, aux premiers temps de l'Église et jusqu'au Xe siècle, il n’existe pas dans l’Église catholique romaine de procédure centralisée de canonisation pour déclarer une personne sainte. Ainsi, selon la légende, les principaux « saints » bretons sont des moines et des membres du clergé semi-monastique émigrés de Grande-Bretagne, arrivés en Armorique dans les premières années du VIe siècle. Ce ne sont pas des saints au sens actuel mais des chefs religieux venus encadrer les immigrants d'Outre-Manche dans la péninsule armoricaine. « Leurs ouailles ont tenu à attacher le nom de ces religieux à leur cadre de vie », d'où une hagiotoponymie particulièrement parlante (les Lan, Plou- rappellent les lieux de culte et leurs reliques associées) qui véhicule la popularité de ces personnages[6]. Si l'hagiographie bretonne écrite vise à cautionner, à travers les Vitae des « saints » les plus éminents, l'antériorité par les prérogatives d'un évêché ou d'un établissement religieux (ces « saints » présentés comme apparentés aux familles dirigeantes de l'émigration étant intégrés dans une littérature de propagande et de légitimation religieuse), l'hagiographie orale qui concerne la majorité de ces « saints » locaux, recourt davantage à l'imagination et privilégie les lieux (fontaines, sépultures) ainsi que les objets sacrés (cloches à main, vêtements liturgiques) pour communiquer avec les fidèles[7]. Si plus de la moitié des saints a été oubliée, « près de 400 ont encore une dévotion populaire et très localisée… on comptait à la fin du Moyen-Âge plus de 18 000 chapelles ou églises dans la région, faisant de la Bretagne le territoire avec la plus grande densité de sanctuaires[8] ».

La Vallée des Saints a pour objectif, outre le volet artistique, de stimuler l'activité économique en Centre-Bretagne, d'être une vitrine mondiale du granit breton et une attraction touristique[9],[10].

En 2022, environ 170 saints bretons ont leur statue dans la Vallée des Saints[11].

Historique

Histoire du projet

Philippe Abjean, le fondateur du projet, explique que le projet de la Vallée des Saints est né du succès rencontré par la commémoration du 1500ème anniversaire de la naissance de Paul Aurélien, organisée par en 1990 à Saint-Pol-de-Léon, qu'il interprète comme un signe de la popularité des sujets religieux[12].

Il s'associe à Sébastien Minguy, cadre bancaire, et Philippe Hajas, juriste bretonnant passionné par le haut Moyen Âge breton, pour fonder l'association porteuse du projet, en [13]. Neuf communes étaient pressenties pour accueillir la Vallée des Saints : Santec, Saint-Pol-de-Léon, Landudal, Huelgoat, Priziac, Belle-Isle-en-Terre, Guéhenno, Carnoët et Carhaix-Plouguer. Le choix de Carnoët[14] est annoncé le 18 septembre 2009. La commune est en effet « la plus centrale, la plus petite et la plus pauvre », selon Philippe Abjean, et met à disposition de l'association la Vallée des Saints, par le biais d'un bail emphytéotique (49 ans), la ferme de Quénéquillec et des terrains de 35 ha, un site à valeur archéologique acquis en 1995[15]. Alors que le projet prévoyait d'édifier les statues dans une vallée, en référence à la vallée des rois en Égypte, les premières statues ont été érigées sur une colline, les futures statues ayant vocation à être installées plus bas dans la vallée[16].

Motte castrale de Saint-Gildas autour de laquelle les sept premières statues sont placées en 2009.

La phase de réalisation a commencé dès avec la taille des statues des Sept saints fondateurs de la Bretagne et de celle de saint Yves de Tréguier (capitale d'évêché particulière car ayant un saint fondateur et un saint patron[réf. nécessaire]). Les sept statues (3 mètres de haut, et de 6 à 12 tonnes environ) représentant les saints fondateurs de Bretagne (Paul ou Pol Aurélien, Tugdual de Tréguier, Brieuc, Samson de Dol, Malo, Patern de Vannes et Corentin de Quimper) ont été érigées sur un lieu d'accueil temporaire, dans le centre-ville de Saint-Pol-de-Léon, à proximité de la cathédrale. Cette érection a eu lieu le [17]. Elles ont ensuite été placées autour de la motte castrale de Saint-Gildas (en breton Tossen Sant Gweltas), butte qui offre un panorama à 360° sur le Poher (clochers des communes, monts d'Arrée et l'antenne du Roc'h Trédudon, montagnes Noires, rade de Brest par temps clair)[18]. Cette motte circulaire qui date de la fin du Xe siècle était une grande enceinte circulaire formée d'importants rejets de terre et de fossés de mètres de profondeur[19].

L'inauguration de la Vallée des Saints a lieu le [13].

On dénombre 50 sculptures en 2014[20], 57 en 2015[21], 80 statues en 2016 et 90 en . La centième, celle de saint Piran, venue en bateau de la Cornouailles anglaise[22], est installée en [23].

Un compteur, installé par la Région, permet de mesurer la fréquentation du site. La vallée a attiré 40 000 personnes la première année, puis le nombre de visiteurs annuels atteint 100 000 personnes en 2014, 230 000 personnes en 2016 et 336 900 personnes en 2017[24]. La fréquentation atteint son apogée en 2018 avec 400 000 visiteurs[25]. 

Pour ses dix ans, la Vallée des Saints s’offre un bâtiment d’accueil qui mélange granit, bois et verre, pour un coût qui s'élève à 1, 2 millions d’euros. Remplaçant la structure Algeco, il ouvre en juin 2018 et abrite un espace d’accueil, une boutique, des toilettes ainsi qu’un « bagad café »[5],[26].

Malmené par une croissance rapide qui génère des querelles internes et des luttes de pouvoir, le projet connaît un rebondissement lorsque Philippe Abjean démissionne en janvier 2020 de la présidence de l'association de la Vallée des Saints, gestionnaire du site[27]. Le déficit chronique de la société Terre de Granit (SAS filiale de l'association) chargée de l'exploitation commerciale du site, remet en question son modèle financier. Abjean s'inquiète d'une « dérive affairiste » (boutique, instauration d'un parking payant) d'un plan visant à gommer sa « dimension spirituelle ». Selon lui, des investisseurs à l'affût pourraient le faire évoluer en parc d'attraction, le transformant en un « Disneyland celtico-religieux » comme le raille un article du Monde en juillet 2020[28]. Abjean ajoute qu'il faut cesser la course à toujours plus de visiteurs et mettre en place une fréquentation raisonnée et contrôlée : ce qui compte, ce n'est pas le nombre de passages, mais le nombre de personnes à qui la Vallée des Saints aura pu apporter quelque chose[29]. Cette situation conflictuelle naît ainsi de l'opposition entre deux visions antagonistes : celle d'Abjean pour qui la Vallée des Saints a une vocation spirituelle et culturelle et celle de Sébastien Minguy qui veut faire du site une locomotive touristique participant au désenclavement du Centre-Bretagne sur le déclin[25].

Un site archéologique

Le projet d'installation d'une cinquantaine de statues sur le versant de la motte féodale de Saint-Gildas a provoqué des fouilles archéologiques menées en 2019 par l'Institut national de recherches archéologiques préventives qui ont révélé des vestiges gallo-romains. Le site surplombe la voie romaine qui allait de Vorgium au Yaudet, et des fondations de bâtiments construits en bois et en terre (probablement un camp militaire) datant du XIe siècle selon les datations au carbone 14[30].

Caractéristiques techniques et artistiques

Vallée des Saints : blocs de granite destinés à être transformés en statues de saints.

Le cahier des charges imposé aux sculpteurs est relativement souple : les statues doivent être orientées sur le site vers la commune d'origine de chaque saint, avoir des allures de monolithes évoquant des menhirs[31] de 2,5 mètres minimum de hauteur, avec un visage et un attribut sorti généralement d’un bestiaire fantastique (serpent, loup, poisson, dragon ou cervidé) correspondant aux légendes attachées à chaque personnage. La sculpture « sera une statue menhir avec une face représentant le visage du saint pour créer une présence, un pouvoir d'invocation et d'évocation et son attribut pour rappeler la légende, et une autre face qui restera en majorité brute » précise le contrat[32]. Mais les sculpteurs peuvent choisir l'emplacement de la statue et laisser libre cours à leur volonté d'artiste qui oscille entre art brut et art naïf[2].

Trois fois par an, pendant un mois, des sculpteurs viennent créer cinq à sept sculptures sur un vaste atelier, à ciel ouvert, en contrebas du site près d'une longère où ils logent. Les visiteurs peuvent assister aux chantiers de sculptures organisés du mois de mai au mois d'octobre et voir les artistes attaquer les blocs de granit au perforateur et à la découpeuse pour le dégrossissage, puis au pistolet pneumatique (sorte de mini-marteau-piqueur), et enfin traiter plus finement la pierre (burinage, ciselage, bouchardage, polissage à la meule…)[33]. Les sculpteurs forment chaque année de nouveaux apprentis, Philippe Abjean revendiquant que le site est la seule école de sculpture monumentale en Europe[34]. Le site devrait également comporter un centre d’information et de documentation sur le Haut Moyen Âge breton, période de l’arrivée des saints en Armorique, une scène permanente d’animations musicales, théâtrales, cinéscéniques et de reconstitutions historiques, et un monastère celtique et son environnement proche reconstitués[35].

Au fil du temps de la « rouille » due à la présence d'oxydes de fer dans les minéraux ferro-magnésiens (tels la biotite) du granite, touche certaines statues ; d'autres sont gagnées par du lichen, ce que déplorent certains visiteurs. Les responsables du site ont choisi de « laisser faire la nature », refusant l'emploi de produits chimiques pour les nettoyer et font remarquer que cela donne une patine aux statues[36].

Financement

« La Vallée des Saints repose sur un modèle économique unique, sans entrée payante et très peu de subventions publiques, dans un territoire rural » affirme Sébastien Minguy, directeur général depuis la création en 2009[37].

Le projet repose sur le mécénat, le financement de chaque statue (12 000  en 2012, 15 000  en 2017[23]) étant assuré par une entreprise, une association ou par des particuliers (5 000 mécènes particuliers et 370 entreprises ou associations en 2024)[38]. Au total en 2024, le projet avait levé 4,4 millions d'euros[3].

En 2016, 6 mécènes (Pierrick Dano, PDG du groupe Spoda de Vannes ; Alain Glon du groupe Glon-Sanders ; Hervé et Gildas Le Goff du groupe Super U ; Germain Le Dréau du groupe Super U ; Le Crédit Mutuel de Bretagne; Gilles Collet du groupe Super U) ont fondé le fond de dotation A Galon Vat ("De bon cœur") pour financer le développement des infrastructures du site. Ce fond de dotation regroupe désormais 17 mécènes[37].

D'autres particuliers ou entreprises ont participé au financement d'une statue : des membres de la famille Audren de Kerdrel ont par exemple financé la statue de saint Audren[39] en 2023[40] et le festival de Cornouaille a financé celle de santez Aziliz (sainte Cécile), patronne des musiciens, pour son centenaire en 2023[41].

De nombreuses autres statues sont projetées, des associations se sont créées dans de nombreux villages bretons pour financer, souvent par le biais de souscriptions, une statue à l'effigie du saint local (par exemple Guerlesquin finance une statue de saint Trémeur, Guimiliau celle de saint Miliau, etc.).

Réception et critiques

Philippe Argouarch, de l'agence Bretagne Presse, explique que la Vallée des Saints porte un message de simplicité et d'austérité face à une société de consommation qui menace la planète, voire l'espèce humaine elle-même[42].

Le journaliste Pierre-Henri Allain du journal Libération s'interroge sur les objectifs réels : « idée mégalo pour mégalithes ? D’un anachronisme conçu par des nostalgiques d’une Bretagne immémoriale ? Du symptôme d’un retour aux valeurs traditionnelles ? Ou d’une dynamique collective susceptible de fédérer les énergies ? »[2]. Un critique d'art, Jean-Marc Huitorel, vilipende ce projet dans une critique parue dans le même journal : il dit y voir « une subtile escroquerie qui confond art et idéologie, tourisme et culture », mais n'explique pas ce qui l'amène à cette vision. Huitorel regrette que « la presse régionale, comme hypnotisée, se pâme d’admiration devant la Vallée des Saints » qui reçoit la bénédiction des « diverses représentations économiques et politiques régionales ». Du point de vue économique, Huitorel considère que ce projet masque « un néolibéralisme à la sauce bretonne » et du point de vue artistique, regrette que le public ne vienne pas pour voir des œuvres d'art marquées par une inclination prononcée pour le « pseudo », mais pour entendre « des légendes comme les enfants les aiment »[43] ; Philippe Abjean, qui est à l'origine du projet, lui a répondu, évoquant notamment la « transmission culturelle à travers la valorisation de ces récits de fondation que sont nos mythes et nos légendes » et le soutien « des milliers de petits souscripteurs de tous les départements bretons qui se mobilisent derrière [ce projet] »[44].

Selon l'universitaire breton Jean Rohou, la Vallée des Saints est « le top du folklore religioso-commercial spectaculaire, une Île de Pâques bretonne »[45]. Elle correspond à l'incorporation de thèmes folkloriques dans des figures saintes, traduisant ce que l'historien Jacques Le Goff appelle le « fossé culturel » qui réside « dans l'opposition entre le caractère fondamentalement ambigu, équivoque de la culture folklorique (croyances en des forces à la fois bonnes et mauvaises et utilisation d'un outillage culturel à double tranchant) et le « rationalisme » de la culture ecclésiastique, héritière de la culture aristocratique gréco-romaine[46] ».

Denis Moutel, évêque de Saint-Brieuc et Tréguier qui a participé à la bénédiction de statues, manifeste ce fossé en craignant que les croyances celtes et chrétiennes se fondent dans un syncrétisme « pour le meilleur et le pire » à travers cette « réalisation gigantesque », avec le risque qu'elle « se coupe de ses racines chrétiennes[47] ».

L'historien de la Bretagne Bernard Merdrignac applique à cette « entreprise pharaonique » la grille de lecture de l'historien François Chappé qui, dans son ouvrage Histoire, mémoire, patrimoine : du discours idéologique à l'éthique humaniste, « considère que les relations entre idéologie et mythologie (avec le sens du sacré inhérent à celle-ci) font du récit mythologique un élément essentiel de l’activité patrimoniale », ce dernier mettant en garde des « apories idéologiques » lorsque cette activité s'affranchit de « tout droit d’ingérence historique »[48].

Récompenses

Liste des statues

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Notes et références

Voir aussi

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