Volney
philosophe et orientaliste français (1757-1820)
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Constantin-François Chassebœuf de La Giraudais, dit Volney, né le à Craon et mort le à Paris, est un voyageur, historien, philosophe, orientaliste et homme politique français.
| Volney | |
Portrait de Volney par Gilbert Stuart[note 1] (Philadelphie, 1795). | |
| Fonctions | |
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| Pair de France | |
| – (5 ans, 10 mois et 21 jours) |
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| Sénateur | |
| – (14 ans, 5 mois et 11 jours) |
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| Membre de l’Académie française (24e fauteuil) | |
| – (17 ans, 2 mois et 28 jours) |
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| Prédécesseur | Claude-François Lizarde de Radonvilliers |
| Successeur | Emmanuel de Pastoret |
| Membre de l’Institut national, classe des sciences morales et politiques | |
| – (7 ans, 1 mois et 17 jours) |
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| Député | |
| – (2 ans, 6 mois et 28 jours) |
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| Circonscription | Sénéchaussée d'Angers |
| Législature | États généraux de 1789, Assemblée nationale constituante |
| Biographie | |
| Nom de naissance | Constantin-François Chassebœuf de La Giraudais |
| Date de naissance | |
| Lieu de naissance | Craon, Anjou |
| Date de décès | (à 63 ans) |
| Lieu de décès | rue de Vaugirard, Paris |
| Sépulture | cimetière du Père-Lachaise |
| Profession | philosophe, linguiste, historien |
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Hôte dans sa jeunesse des salons du baron d’Holbach et de madame Helvétius, il se fit connaître en 1787 avec son Voyage en Égypte et en Syrie. Au début de la Révolution française, il siégea aux États généraux puis à l’Assemblée nationale constituante. Il publia en 1791 une réflexion sur l'histoire de l'humanité, Les Ruines, où était prophétisée la création d'une « Assemblée générale des peuples ». Ce fut l'un des premiers livres à défendre la thèse mythiste sur Jésus Christ.
Volney fut emprisonné pendant la Terreur. Il partit en 1795 pour les États-Unis d’Amérique, où l’accueillit son ami Thomas Jefferson. Le Président John Adams le soupçonna d’être un espion et le fit chasser du pays en 1798. À son retour en France, il participa aux préparatifs du coup d'État du 18 brumaire et conseilla Napoléon Bonaparte au début du Consulat, avant de prendre ses distances à la suite du concordat avec l'Église catholique. Tout au long de l’Empire, ce sénateur « idéologue », élevé à la dignité de comte en 1808, fit partie des rares et discrets opposants tolérés par Napoléon Ier. Il se rallia en 1814 à Louis XVIII, qui le nomma à la Chambre des pairs.
Membre de l’Académie française, de la Société américaine de philosophie, de la Société asiatique de Calcutta et de l’Académie celtique, il publia des travaux sur la chronologie antique et la linguistique. Il créa notamment un « alphabet universel ».
Premières années
Constantin-François Chassebœuf[note 2] de La Giraudais naquit le 3 février 1757 à Craon. Son père, Jacques-René Chassebœuf (1727-1796), était un avocat issu d'une lignée d'hommes de loi[note 3]. Sa mère, Jeanne Gigault (1728-1759), était la fille de Joseph Gigault (1688-1771), sieur de La Giraudais (un domaine situé près de la baronnie de Candé). Les Gigault habitaient un manoir et entretenaient des relations avec des parlementaires de Rennes et de riches négociants de Nantes.
Après son mariage en 1756, la mère de Volney s'installa à Craon, dans la maison paternelle de la rue des Juifs. Elle y mourut à l'été 1759, alors que son unique fils avait deux ans. D'une santé fragile, l'enfant fut élevé par deux gouvernantes superstitieuses[1], qui lui transmirent la « terreur des revenants ». Ses relations avec son père étaient froides et distantes ; elles le restèrent jusqu'au bout.
À l'âge de sept ans, il fut placé dans un petit internat religieux d'Ancenis[note 4], où il subit les châtiments corporels de ses maîtres, comme beaucoup d'écoliers de son temps. Il se rapprocha de sa famille maternelle, en particulier de son oncle Louis, père de sa cousine Charlotte (1766-1864) qu'il épousa un demi-siècle plus tard.
À douze ans, Constantin-François fut inscrit chez les Oratoriens d'Angers, qui lui inculquèrent une solide culture latine. Il passa aussi par le Collège des Jésuites de Rennes[2]. Connu sous le nom de Boisgirais[note 5] – toponyme d'une métairie de son père[3] –, il manifesta une défiance précoce à l'égard de l'enseignement historique et religieux qui lui était professé. Il s'intéressa aux origines des livres de l'Ancien Testament et se mit en tête d'apprendre l'hébreu pour en réaliser ses propres traductions.
Son tempérament studieux et solitaire lui valut le sobriquet d'« ermite » de la part de ses condisciples. L'un d'eux, François-Yves Besnard (qui demeura son ami jusqu'à sa mort), lui aussi pensionnaire chez un libraire angevin, témoigna à son sujet : « Volney était le seul de la maison qui ne prenait pas de part à nos différents jeux, quoiqu'il en restât volontiers le spectateur silencieux pendant des heures entières ».
À l'approche de ses dix-huit ans, il s'inscrivit à la Faculté de droit d'Angers et sollicita son indépendance, qui fut entérinée lors d'un conseil de famille réuni à Craon. Disposant d'une rente de 1 100 livres sur la succession de sa mère, il quitta ses terres natales pour Paris à l'été 1775.
Paris et les Lumières
À son arrivée dans la capitale, sa santé délicate l'incita à délaisser le droit pour la médecine[4]. Il approfondit pendant trois ans sa formation pratique à l'Hôtel-Dieu – au pied de la cathédrale Notre-Dame – et se lia d'amitié avec Delamétherie et Proust.
En 1777, il fit la connaissance de Cabanis à l'École de médecine. Celui-ci, introduit par Turgot chez le baron d'Holbach, l'y présenta à son tour. Dans les salons d'Holbach, rue Royale Saint-Roch, Boisgirais croisa notamment Chamfort, Marmontel et Saint-Lambert, ou encore Diderot, d'Alembert et Buffon. Le jeune homme fut inspiré par l'athéisme et le matérialisme du baron, exposés dans son Système de la nature. L'idée d'une morale rationaliste, procédant de la nécessité sociale plutôt que de la superstition, eut une influence durable sur sa pensée.
À partir du printemps 1778, au moment du retour triomphal de Voltaire et de sa mort à Paris, Cabanis et Boisgirais fréquentèrent aussi le salon de madame Helvétius, rue d'Auteuil. Ils eurent même le privilège d'être logés chez elle. Veuve depuis 1771, madame Helvétius avait perdu son unique garçon (né comme eux en 1757) alors qu'il était encore un nourrisson. Elle développa une relation quasi filiale avec les deux amis, tous deux orphelins de mère depuis l'enfance.
La maison d'Auteuil comptait parmi ses habitués Diderot, d'Alembert, Lavoisier, Condorcet et Malesherbes. Boisgirais fit la connaissance de l'ambassadeur américain Benjamin Franklin, ami intime de madame Helvétius. Il fut peut-être initié à cette époque au sein de la loge des Neuf Sœurs. Aucun document n'atteste toutefois une appartenance à la franc-maçonnerie[note 6].
Il abandonna ses études de médecine avant leur terme pour se consacrer à l'orientalisme. Maîtrisant déjà le grec ancien et l'hébreu, il suivit en 1780 le cours d'arabe donné au collège de France par Le Roux Deshauterayes[5], qui lui fit découvrir Erpenius, Michaelis et Niebuhr, auteurs des ouvrages de référence pour les arabisants du XVIIIe siècle. Boisgirais se convainquit qu'il lui fallait voyager en Orient pour approfondir ses connaissances par l'expérience, et non se contenter d'être un savant de bibliothèque.
À l'été 1782, il se retira chez son oncle en Anjou et se soumit à un entraînement méthodique pour s'habituer aux privations et à la fatigue qui l'attendaient. Ce fut au moment de son départ qu'il adopta le pseudonyme Volney – contraction de Voltaire et de Ferney, village où le philosophe avait passé les dernières années de sa vie.
Voyage en Égypte et en Syrie
Les raisons de son voyage ne se limitaient pas à des motivations savantes ou à une quête d'aventure. Selon Jean Gaulmier, une mission secrète de renseignement lui fut confiée par les services du comte de Vergennes[note 7],[6], comme le suggère l'importance qu'il donna aux considérations politiques et militaires dans l'ouvrage publié à son retour[note 8].
Itinéraire (1783-1785)
Il embarqua sur une corvette à Marseille en décembre 1782 et débarqua à Alexandrie au début de l'année 1783. Il remonta ensuite le Nil jusqu'au Caire[note 9].
Après la visite des pyramides de Gizeh, au pied desquelles il passa une nuit à la belle étoile, il partit en juillet en excursion à Suez, sur les rivages de la mer Rouge. Le 26 septembre 1783, il quitta Le Caire et redescendit le Nil jusqu'à Damiette, soucieux de quitter l'Égypte où se propageaient la famine et la peste[note 10],[7].
Volney privilégia d'abord la navigation, plus sûre et plus rapide. Il passa par les ports de Jaffa, Acre, Tyr, Sidon et Beyrouth, avec une escale en novembre à Larnaca, sur l'île de Chypre. Il débarqua finalement en Turquie, à Alexandrette, et progressa vers le sud à l'intérieur des terres. Il séjourna à Alep au tournant de l'année 1784, puis à Tripoli sur le littoral.
Au printemps, il gravit le mont Liban encore enneigé et atteignit le couvent de Dhour Choueir, où l'accueillirent les moines basiliens. Il réalisa plusieurs excursions à partir du monastère : Beyrouth, Antoura, Deir-el-Qamar, Djebel el-Druze, Damas et Baalbek.
Volney fit ses adieux à ses hôtes basiliens en octobre et descendit le Jourdain jusqu'à Jérusalem. Il passa par Bethléem et Jéricho, s'enfonça dans les terres jusqu'à la mer Morte, puis regagna Jaffa sur la côte, avant de descendre à Gaza en janvier 1785. Il côtoya brièvement une tribu de Bédouins, les Howeitat, dont il décrivit les mœurs dans son ouvrage. Rebuté par la frugalité du mode de vie pastoral[note 11], il se sépara de la tribu après quelques semaines.
En mars 1785, il rembarqua à Acre en compagnie du peintre Cassas, qui le documenta sur les vestiges de Palmyre – décor des Ruines que Volney ne vit jamais de ses propres yeux – et lui offrit un dessin du Sphinx de Gizeh et des pyramides. Après une courte escale à Alexandrie, il débarqua à Marseille en avril 1785, achevant un périple de vingt-huit mois.
Retour en France
À son arrivée, Volney se rendit aussitôt à Paris. Il réintégra le salon du baron d'Holbach et le cercle d'Auteuil de madame Helvétius. Sur le point de regagner l'Amérique, Benjamin Franklin le présenta à Thomas Jefferson, son successeur à l'ambassade des États-Unis.
Il rentra en juin 1785 à Craon. Les fêtes organisées en son honneur et la curiosité bavarde des provinciaux, qui satisfirent d'abord son orgueil, l'ennuyèrent rapidement. Son mutisme affecté et dédaigneux blessa ses amis d'enfance[note 12]. De surcroît, il apprit que sa jeune cousine Charlotte Gigault de la Giraudais, qu'il aimait secrètement, avait épousé un notaire nantais. Cette amère déconvenue le poussa à vendre ses propriétés de Candé héritées de sa mère et à regagner à l'automne la maison Helvétius. Ce fut donc à Auteuil qu'il travailla à la rédaction de son premier ouvrage, sollicitant les réflexions et les conseils stylistiques de son entourage.
Accès à la célébrité

La publication du Voyage en Syrie et en Égypte fut approuvée par la censure royale le 1er février 1787.
Suivant les préceptes de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert (tous deux décédés pendant son voyage), Volney mit en œuvre une approche pluridisciplinaire : le livre comporte pour chacun des deux pays étudiés une « description de l'état physique » (géologie, hydrologie, météorologie et épidémiologie[note 13]) suivie d'une « description de l'état politique » (où se mêlent l'ethnologie, la politologie, la psychologie, l'économie et l'agronomie).
L'attention portée aux détails et aux quantités[note 14], la précision et la sobriété de son style contrastent avec les épanchements de ceux qu'il nommait les « conteurs aux rêveries systématiques ». Il dénonçait la tendance qu'avaient les voyageurs à enjoliver leurs récits[note 15], critiquant en particulier les descriptions enchantées de l'Égypte par Savary, auxquelles il opposa un réalisme austère[note 16].
Volney donna une vision désabusée et pessimiste d'un Orient en proie à la misère, à la violence et à l'ignorance[8]. S'écartant de la théorie des climats de Montesquieu, il insista sur le rôle néfaste du despotisme des Ottomans[note 17].
La théocratie et la tyrannie[note 18] induisaient une léthargie des individus, qui se fondaient dans la masse d'une communauté soupçonneuse, profondément angoissée et résignée. Cette vision désenchantée de l'Orient[note 19] dissimulait entre les lignes un réquisitoire contre l'absolutisme et le cléricalisme de l'Ancien régime.
Réflexions sur l'Égypte ancienne


À propos de la pyramide de Khéops, la fascination initiale[note 20] qu'il éprouva devant le monument s'estompa rapidement. Il y vit « l'orgueil d'un luxe inutile », le vestige d'une injustice millénaire : « on s'afflige de penser que pour construire un vain tombeau, il a fallu tourmenter vingt ans une nation entière[9]. »
Volney attribuait au Sphinx de Gizeh un visage de nègre[10],[11] : « Quel sujet de méditation, de voir la barbarie et l'ignorance actuelles des Coptes, issues de l'alliance du génie profond des Égyptiens et de l'esprit brillant des Grecs ; de penser que cette race d'hommes noirs, aujourd'hui notre esclave et l'objet de nos mépris, est celle-là même à qui nous devons nos arts, nos sciences et jusqu'à l'usage de la parole. D'imaginer enfin que c'est au milieu des peuples qui se disent les plus amis de la liberté et de l'humanité que l'on a sanctionné le plus barbare des esclavages et mis en problème si les hommes noirs ont une intelligence de l'espèce des hommes blancs[12] ! ».
La thèse d'une origine subsaharienne des anciens Égyptiens est aujourd'hui largement contestée par les recherches génétiques[13].
Réception et postérité de son ouvrage
La publication du Voyage de Volney fut un événement littéraire. Son témoignage fut comparé à l'Enquête d'Hérodote. Une version anglaise parut à Londres dès 1787, suivie de traductions dans plusieurs langues européennes. Le baron de Grimm, rencontré chez d'Holbach, fit parvenir un exemplaire à l'impératrice Catherine II.
Dix ans plus tard, les membres de l'expédition d'Égypte furent unanimes quant au réalisme de ses descriptions, estimant que Volney était le seul à ne jamais les avoir trompés. Le dessinateur Vivant Denon écrivit : « forme, couleur, sensation, tout y est, et peint avec un tel degré de vérité, que quelque mois après, relisant ces belles pages de son livre, je crus que je rentrais de nouveau à Alexandrie. »
Le Voyage de Volney lui conféra une réputation de jeune aventurier énigmatique, revenu d'Orient muni des secrets de la sagesse. Son récit inspira les écrivains romantiques : Chateaubriand[14] (Itinéraire de Paris à Jérusalem, 1811), Lamartine (Voyage en Orient, 1835) et Nerval (Voyage en Orient, 1851) le citèrent tous les trois[note 21].
Considérations sur la guerre des Turcs et des Russes
Le succès de son Voyage lui ouvrit les portes du milieu diplomatique. Il était en relation avec le secrétaire d'ambassade de Venise, avec le représentant du roi d'Espagne et surtout avec l'ambassadeur Thomas Jefferson.
Le 26 février 1788, il publia un deuxième ouvrage, les Considérations sur la Guerre des Turcs et des Russes, qu'il avait rédigé en réaction au déclenchement, à l'été 1787, de la septième guerre opposant les deux empires. Volney examinait les suites probables du conflit et la conduite que devait selon lui adopter la France pour défendre ses intérêts.
Il constatait la décadence de la Turquie, dont les tentatives de réformes lui semblaient condamnées à l'échec à cause de l'obscurantisme des élites. À l'inverse, la puissance de la Russie, alors rejetée par l'Europe au rang des « barbares asiatiques », n'avait fait que croître depuis Pierre le Grand. Volney soulignait la dimension religieuse du conflit, sur lequel planait le rêve grec de Catherine II.
La victoire de la Russie, puissance en plein essor, lui apparaissait certaine. Face à ces événements, Volney prônait la neutralité de la France comme seule position raisonnable. Il jugeait irréaliste le projet de conquête de l'Égypte formulé par le baron de Tott : il eût exigé une triple guerre contre l'Angleterre, la Turquie et les Mamelouks, que la France surendettée eût été incapable de mener. Selon lui, la priorité était le rétablissement interne du royaume[note 22].
Catherine II lui adressa en juin 1788 une médaille d'or par le truchement du baron de Grimm[15],[16]. Les Considérations de Volney furent assez mal reçues dans les cercles diplomatiques français, qui virent en lui un profane indiscret, mésestimant le dangereux ascendant que la Russie obtiendrait d'un démembrement de l'Empire ottoman. Un ancien consul en Turquie, Claude-Charles de Peyssonnel, publia une réponse acerbe à ces « inconsidérations ».
La Révolution française
En 1787 et 1788, Volney gravitait dans plusieurs cercles intellectuels parisiens. Il fréquentait l'hôtel de la Monnaie, où Condorcet et sa femme Sophie recevaient à dîner[note 23]. Delamétherie l'introduisit dans les foyers de discussion maçonniques ; il se rapprocha de Lalande (fondateur des Neuf Sœurs) et de Dupuis, qui l'initia à l'interprétation astronomique des mythes. Ce fut à cette époque qu'il fit la connaissance de Mirabeau, de Sieyès, ou encore du docteur Guillotin.
Il devint membre (aux côtés de Lacépède ou Lavoisier) de la Société des amis des Noirs, fondée en février 1788 par Brissot et l'abbé Grégoire. Ses vues abolitionnistes, alors que sa fortune était placée dans le commerce nantais, lui valurent l'hostilité d'une partie des notables de sa province.
La Sentinelle du Peuple
Le 8 août 1788, Louis XVI convoqua les états généraux du royaume pour le printemps suivant. Volney décida de partir pour Rennes, la capitale parlementaire de la Bretagne, afin d'y participer activement à la lutte politique.
Le premier numéro de La Sentinelle du Peuple[17], périodique adressé à tous les membres du tiers état de la province de Bretagne, parut en novembre[note 24],[2]. Volney appelait les roturiers à la désobéissance, réclamant l'égalité de tous devant l'impôt, la suppression de l'hérédité des fonctions officielles et le vote par tête – et non par ordre –, condition de la victoire du tiers aux états généraux[note 25]. Il n'hésita pas à s'attaquer à l'un des principaux aristocrates de la province, le comte de Serrant, qui l'avait accusé d'être un agitateur stipendié[note 26].
L'hiver glacial de 1788-1789 accrut la misère et la colère du peuple. L'émeute rennaise de la fin janvier 1789 le décida à partir pour Angers, où il présenta sa candidature à la députation. Les procédures engagées contre Volney par un Parlement très impopulaire, qui fit brûler ses brochures, contribuèrent à son élection le 19 mars 1789[note 27]. Il était l'un des neuf représentants du tiers état de la sénéchaussée d'Angers, avec notamment La Révellière, Milscent et Desmazières.
Necker l'avait alors désigné directeur de l'agriculture en Corse, mais il n'occupa jamais ce poste en raison de son élection à la députation[18].
Député aux états généraux
Il arriva à Versailles à la mi-avril 1789 et s'installa au 66 rue de la Paroisse-Notre-Dame. Son nom était alors un des plus célèbres parmi les élus du tiers état. Du fait de son rôle dans les événements de Rennes, il fut considéré comme un allié par les députés de Bretagne menés par Lanjuinais et Le Chapelier. Il participa à la création du club breton, futur club des jacobins.
Les états généraux s'ouvrirent le 5 mai avec le discours de Louis XVI. Au cours des jours suivants, les dissensions se cristallisèrent autour de la question du vote, le tiers souhaitant la fusion des trois ordres dans une assemblée unique. Le 17 juin, alors que la situation demeurait bloquée, les députés du tiers votèrent une motion de Sieyès : considérant qu'ils représentaient l'écrasante majorité du pays[note 28], ils se constituèrent en « Assemblée nationale ». Trois jours plus tard, lors du serment du Jeu de paume, ils s'engagèrent à rédiger une Constitution. Le roi demanda le 27 juin au clergé et à la noblesse de se joindre au tiers état, pour former une seule assemblée.
D'un tempérament mélancolique et hautain, Volney se lassa rapidement des discussions entre des députés qu'il jugeait vaniteux[note 29]. Il n'était pas grand orateur[note 30] mais exerça en coulisses une influence de premier plan. En bien des occasions, selon Jean Gaulmier, il laissa au tribun Mirabeau le soin d'animer ses idées de son éloquence.

L'Assemblée nationale constituante
Volney fut l'un des trente membres du comité de Constitution créé le 7 juillet[19]. Après la prise de la Bastille, il regretta le temps perdu aux débats portant sur les désordres de la rue, qui empiétaient sur les discussions relatives à l'organisation des nouvelles institutions[note 31]. Les députés préférèrent se lancer dans l'élaboration de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen[note 32]. Sa lassitude devant des méthodes de travail qu'il estimait incohérentes s'accompagna d'un épuisement physique[note 33].
À l'occasion du plan financier proposé par Necker, il défendit ardemment l'abolition de la gabelle, particulièrement impopulaire dans sa province[note 34], et prôna avec Mirabeau la mise à disposition des biens du clergé, seul remède à ses yeux au déficit abyssal du royaume. Arguant que « l'État est d'autant plus puissant qu'il compte un plus grand nombre de propriétaires », il était partisan d'une division et d'une redistribution maximales des biens nationaux[20].
Au mois d'octobre, l'Assemblée quitta Versailles pour Paris, s'installant au manège du jardin des Tuileries. Volney, qui fut élu secrétaire de l'Assemblée le 23 novembre, logeait non loin, dans un appartement de l'hôtel de Malte, rue Saint-Nicaise. Il reprit ses habitudes à la maison Helvétius. Le député philosophe était un commensal du duc de La Rochefoucauld-Liancourt et se réunissait souvent avec Talleyrand, Garat et Barnave, ainsi qu'avec le comte de Lameth et le vicomte de Noailles, représentants de la noblesse ralliés aux jacobins. Il fréquentait également les partisans de Philippe d'Orléans. Autour de lui, Volney vit grandir la couardise de ses collègues constituants, terrorisés par la gronde populaire[note 35].
Il conseilla Saliceti, le député du tiers état de Corse, et réclama devant l'Assemblée la réunion de l'île à la France, qui fut adoptée le 30 novembre 1789. Critiqué pour le cumul de son mandat de député et de son poste de fonctionnaire en Corse (où l'avait nommé Necker fin 1788), il renonça à cette fonction en janvier 1790.
En mai 1790, lors du grand débat de la constituante sur le droit de paix et de guerre, Volney préconisa de mettre fin à la diplomatie secrète, pour que les représentants du peuple pussent décider eux-mêmes de la politique étrangère. Il proposa que la France s'interdît toute « guerre tendant à accroître son territoire actuel. » L'attitude de Mirabeau dans les débats le surprit. Suspectant la collusion de son ami avec le roi, il cria au tribun : « Attention, Mirabeau, hier le Capitole, aujourd'hui la roche Tarpéienne ! »
Dès lors, il assista avec moins d'assiduité aux séances pour se consacrer à l'écriture des Ruines. Désabusé devant la tournure que prenait la Révolution, il voyait dans le culte de la Patrie instauré au moment de la Fête de la Fédération le prélude d'une oppression à venir. Après la mort de Mirabeau, Volney ne parut plus à l'Assemblée qu'en témoin silencieux.
Les Ruines
Querelle avec le baron de Grimm
Le 5 décembre 1791, Le Moniteur universel publia une courte lettre de Volney à « M. le baron de Grimm, chargé d’affaires de S.M. l’Impératrice de Russie ». Déplorant le soutien de Catherine II aux princes émigrés qui rassemblaient leurs forces à Coblence, Volney demandait à Grimm de rendre à l’impératrice le prix reçu en 1788 pour ses Considérations sur la guerre des Turcs et des Russes : « Veuillez lui dire que, si je l’obtins de son estime, je le lui rends pour la conserver ». Il disait refuser de croire que la tsarine, admirée des philosophes français, voulût en connaissance de cause « épouser la querelle des champions iniques et absurdes de la barbarie superstitieuse et tyrannique des siècles passés ».
Le 1er janvier 1792, une violente réponse à cette lettre parut à Coblence sous le nom de Grimm, sans que ce dernier démentît en être l’auteur[note 36]. Le pamphlétaire, raillant la vanité de Volney – qui aurait prétendument obtenu sa « petite médaille » après « maintes sollicitations » –, prenait la défense des émigrés[note 37] et accusait le philosophe de vénalité, évoquant à de multiples reprises la somme de six mille livres de rente sur les fonds du royaume.
Les sarcasmes visaient également le médecin Cabanis, accusé d’avoir tué Mirabeau, et tout le cercle d’Auteuil – « la loge de fous les plus ridicules de la terre ». Volney était même rendu responsable de « quelques incendies dans l’Anjou » et de « quelques douzaines d’assassinats ».
Ce pamphlet eut un écho limité, tandis que la lettre de Volney, qui se distanciait d’une ennemie déclarée de la Révolution, consolida sa réputation de patriote.
Mésaventure en Corse
En février 1792, Volney débarqua avec Saliceti à Bastia pour conduire des expériences agricoles sur l'île[21]. Il fit la connaissance à Corte du lieutenant Napoléon Bonaparte, qui le guida jusqu’à Ajaccio[22] où il le présenta à sa mère Letizia.
Le 1er mai, suivant les conseils de la famille Bonaparte, il acheta la Confina, un domaine de 550 hectares aux portes d’Ajaccio, qui fit de lui le plus important propriétaire foncier de la région[23],[24]. Ces « Petites-Indes » lui coûtèrent 100 000 livres, payables en 12 annuités.
Imprégné des idées physiocrates et hostile à la colonisation[note 38], Volney voulait prouver qu’il était possible d’établir en Méditerranée les cultures des tropiques (orangers, dattiers, cannes à sucre, caféiers, cotonniers et indigotiers).
Son séjour corse était aussi motivé par ses ambitions politiques. À son arrivée, il constata que tout y reposait sur le clientélisme[note 39]. Volney essaya de se faire nommer au directoire du département, avec l’espoir d’être ensuite élu à la Convention aux côtés de Saliceti, grâce à la diffusion d’un journal sur le modèle de la Sentinelle. Il comptait sur l’appui de Pascal Paoli, qu’il avait soutenu devant l’Assemblée constituante, mais le vieux chef corse désapprouva les évènements de l’été 1792 et prit ses distances avec la République naissante[note 40].
Paoli s’employa à entacher sa réputation en le faisant passer pour un espion et un hérétique. Ces accusations menacèrent sa sécurité et l’intégrité de son domaine[note 41]. Craignant pour sa vie, il prit la fuite en février 1793[note 42]. Paoli ordonna la vente aux enchères des « Petites-Indes ».
La Terreur
Losqu’il retrouva son appartement parisien de la rue Saint-Nicaise, un mois après l’exécution de Louis XVI, l’atmosphère de la capitale était transformée. Le pays était assiégé par la première coalition et la Convention se déchirait entre montagnards et girondins.
S’étant massivement endetté pour investir dans son domaine en Corse, Volney fut incapable de payer la première annuité qui lui était réclamée. Grâce à son ami Garat, ministre de l’intérieur, il obtint le 21 avril un sursis de six mois pour s’en acquitter.
La trahison du général Dumouriez, qui avait rejoint les rangs autrichiens, fit peser les soupçons sur tout l’entourage du duc d’Orléans. Le nom de Volney fut éclaboussé par l’affaire. Pour l’éloigner de la capitale, Garat lui confia une mission d’observation dans l’ouest de la France[note 43]. Il était à Nantes en mai, puis à Rennes en juin, et n’assista donc pas à l’arrestation des députés girondins.
Catéchisme du citoyen français
Au début du mois de septembre 1793, il publia depuis la Bretagne[2] un petit ouvrage, La Loi naturelle, ou Catéchisme du citoyen français, qui visait à synthétiser et rendre accessibles à tous les idées exposées dans Les Ruines. Volney cherchait à établir une morale universelle, soumise aux règles du calcul à l’instar de la physique et de la géométrie[note 44],[note 45]. Cette profession de foi déiste[note 46] et rationaliste débutait ainsi : « Qu’est-ce que la loi naturelle ? C’est la loi éternelle, immuable, nécessaire, par laquelle Dieu régit l’univers, et qu’il présente lui-même aux sens et à la raison des hommes pour leur servir de règle égale et commune, et les guider, sans distinction de pays ni de secte, vers la perfection et le bonheur. »
Incarcération
De retour à Paris après la promulgation de la loi des suspects, Volney vit les arrestations se multiplier autour de lui. Il tenta de se mettre à l’abri. Malgré la recommandation de Garat, le citoyen Deforgues – ministre des Affaires étrangères – lui refusa un poste de consul. Le 18 octobre, le Conseil exécutif lui proposa un voyage d’étude aux États-Unis, son amitié avec Thomas Jefferson pouvant être utile à la République française.
Il préparait son départ lorsqu’il fut arrêté le 16 novembre 1793, sur ordre du Comité de sûreté générale. Le motif officiel de son incarcération était le non remboursement de ses dettes contractées en Corse : le délai qu’il avait obtenu au printemps pour le versement de la première annuité s’était écoulé, et Garat, destitué de son ministère et attaqué par les montagnards, n’était plus en mesure de le protéger.
Détenu à la prison de La Force, Volney fut transféré le 24 janvier 1794 à la pension Belhomme pour raison de santé. Le 21 février, peu après son trente-septième anniversaire, il fut envoyé à la maison Coignard sur ordre du citoyen Froidure, qui lui évita probablement par ce transfert la guillotine[note 47]. Il sortit de prison le 16 septembre 1794, quelques semaines après la chute de Robespierre.
L’École Normale
En octobre 1794, il se rendit dans les Alpes-Maritimes, pour y rétablir une santé détériorée dans les geôles parisiennes. À Nice, il retrouva Napoléon Bonaparte, élevé l’année précédente au grade de général de brigade. Au cours d’un dîner, Bonaparte exposa à Volney son plan de conquête de l’Italie, plus d’un an avant sa campagne victorieuse[note 48].
Les autorités politiques ne tardèrent pas à le rappeler à Paris. Son ami Garat avait pris la tête de la Commission exécutive de l’instruction publique et des personnalités le tenant en haute estime siégeaient au Comité d'instruction publique, en particulier Lakanal et l’abbé Grégoire. Dix écrivains furent désignés pour composer les livres dévolus à l’enseignement dans les écoles primaires. Volney fut chargé de rédiger un manuel expliquant les Droits de l’Homme et la Constitution (qui ne vit jamais le jour[note 49]).
Il fut également sollicité par le citoyen Miot, commissaire aux relations extérieures, en tant que spécialiste de l’Empire ottoman. Il publia deux opuscules à l’usage de la diplomatie française : une Simplification des langues orientales[3], présentant une méthode pour apprendre l’arabe, le persan et le turc avec l’alphabet latin[note 50], et des Questions de statistique à l’usage des voyageurs, qui devaient servir à une enquête à l’échelle planétaire. Le questionnaire était divisé, comme pour son Voyage en Égypte et en Syrie, en deux sections : l’état physique et l’état politique.
À la création de l’École normale – destinée à former de manière accélérée des instituteurs pour les disséminer ensuite à travers la France –, Volney fut choisi comme professeur d’histoire. Le 20 janvier 1795, jour de l’ouverture de l’École au Muséum du Jardin des plantes, il prononça sa première leçon.
Il commença par définir la spécificité de l’histoire par rapport aux sciences naturelles[note 51], avant de s’interroger sur l’intérêt moral de cette discipline, son utilité pour le progrès humain et ses potentiels effets délétères[note 52],[25]. Ses six leçons donnaient les éléments d’une méthode visant à reconstruire rationnellement le passé, à la manière d’un enquêteur[note 53], en privilégiant les sources écrites, immuables, aux traditions orales, où « se déploient tous les caprices, toutes les divagations volontaires ou forcées de l’entendement ». Il prônait l’interdisciplinarité – la géographie, l’économie, la linguistique et l’étude des religions devaient enrichir la connaissance historique des sociétés – et insistait sur l’importance des détails, parfois plus révélateurs que les grands événements[26].
Dans ses leçons, il avait visiblement renoncé à l'espoir, exprimé dans Les Ruines, d'une rupture avec le cycle « de calamités et d'erreurs » dans lequel étaient enfermées les civilisations. Le destin de l'espèce humaine lui paraissait dénué de sens.
L’École normale ferma ses portes en mai 1795, après seulement cinq mois d’existence. Volney reprit alors les préparatifs de son voyage en Amérique, interrompus par son arrestation en 1793. Dans les semaines précédant son départ, il reçut la visite de Napoléon Bonaparte. Celui-ci, peu confiant quant à ses perspectives d’avenir, était en quête de renseignements sur la Turquie où il songeait à proposer ses services. Volney le dissuada de partir, lui disant que c’était en France que ses talents avaient le plus de chances d’être reconnus[note 54].
Voyage en Amérique
Les relations franco-américaines se tendirent en 1795, après le traité de Londres qui scella le rapprochement des États-Unis avec la Grande-Bretagne[note 55]. Volney espérait obtenir par son séjour un poste de consul général, ou même d’ambassadeur.
Marqué par son incarcération pendant la Terreur, il envisageait de s’installer durablement dans le Nouveau Monde et d’y acquérir des terres[note 56] : « Triste du passé, soucieux de l’avenir, j’allais avec défiance chez un peuple libre, voir si un ami sincère de cette liberté profanée trouverait, pour sa vieillesse, un asile de paix dont l’Europe ne lui offrait plus d’espérance. »
Il demanda à James Monroe, alors ambassadeur à Paris, de lui écrire des lettres d’introduction auprès d’hommes de confiance à Philadelphie. Tout au long de son voyage, il entretint une correspondance avec l’abbé Grégoire[27] et La Révellière[28], récemment nommé Directeur.
Volney quitta Le Havre le 13 juillet 1795. La traversée de l’Atlantique dura près de trois mois. Son navire passa par les Bermudes, arriva dans la baie de la Delaware et remonta le fleuve jusqu’à Philadelphie. Il y retrouva de nombreux Français[note 57], dont plusieurs anciens collègues à la constituante qui se réunissaient chez Theophilus Cazenove : Talleyrand, La Rochefoucauld-Liancourt, Moreau de Saint-Méry[note 58], ou encore le vicomte de Noailles – beau-frère de La Fayette –, qui le présenta au très influent sénateur William Bingham et aux trois fils du duc d’Orléans en exil (Chartres, futur Louis-Philippe Ier, Montpensier et Beaujolais).
Il passa l’hiver à apprendre l’anglais et fréquenta assidûment la Société américaine de philosophie, fondée par Franklin[note 59]. Il apprit qu’il avait été élu en octobre au Conseil des Cinq-Cents par les citoyens de la Mayenne (il n’y siégea pas du fait de son absence). Il fut également informé de sa nomination à l’Institut national des sciences et des arts.
Dans ses lettres à La Révellière, Volney dénigrait l’ambassadeur Pierre Auguste Adet, affirmant que les Américains percevaient très mal une certaine condescendance française : « Ne parlez plus de « bienfait » ni de « gratitude » : vos agents ont ulcéré les cœurs par ces reproches. Tenons nous quittes, parlons d’intérêts, c’est la boussole de ce pays[29]. »
Il soulignait l’intérêt d’une diplomatie de séduction culturelle : « Ayez ici des artistes, des gens de lettres distingués, un papier français, un collège français, une bibliothèque. Soutenez-y un spectacle, un bon concert, et que l’hôtel de l’ambassade soit un rendez-vous de bonne société. On dépense des millions à tuer les gens pour les conquérir. Eh bien ! la centième partie, employée à les amuser, ferait de plus sûres conquêtes. ».
Expédition à l’intérieur des terres
Au printemps 1796, il partit pour Georgetown, où l’architecte William Thornton lui fit visiter le chantier du Capitole : « les villes d’Asie ressemblent un peu à celle-ci, mais ce sont des squelettes ; ici, c’est un embryon. » Il suivit ensuite le Potomac jusqu’à Fredericksburg, avant d’obliquer vers le sud-ouest, arrivant le 8 juin à Monticello, chez Thomas Jefferson. Il demeura trois semaines dans le domaine de son ami, où étaient exploités quelque 150 esclaves.
Volney se mit en route vers l’ouest après la moisson. Au cours de l’été, il passa par Gallipolis, où il constata l’échec de la colonie française, descendit l’Ohio jusqu’à Louisville – il fit un détour par Fort Vincennes – et visita Frankfort et Cincinnati. En septembre, il partit pour Detroit avec un convoi militaire destiné au général Wayne. Il traversa le lac Érié jusqu’aux chutes du Niagara, puis il prit le chemin du retour, longeant l’Hudson jusqu’à New York et regagnant Philadelphie en décembre.
Conflit avec John Adams
La guerre franco-britannique portait atteinte au commerce américain et les relations avec Paris se dégradèrent après l’élection à la présidence de John Adams, qui se méfiait des révolutionnaires français[note 60].
Malgré l’hostilité croissante envers son pays, Volney fut reçu comme membre de la Société américaine de philosophie le 20 janvier 1797. Cette élection provoqua la colère de Joseph Priestley, chimiste anglais exilé aux États-Unis, qui diffusa un pamphlet l’accusant d’athéisme, ce qui dégrada sa réputation dans la société puritaine de Philadelphie. Il publia une réponse emplie d’ironie, tournant en dérision les arguments de son adversaire.
Un autre Anglais réfugié outre-Atlantique, William Cobbett, lança une violente attaque contre lui, faisant appel à l'antipathie instinctive envers les Français, « une horde impitoyable d'infidèles et de cannibales » qui avaient « davantage contribué à la destruction de l'Europe par leurs émissaires politiques, prêchant leur odieuse doctrine de l'infidélité, que par la force combinée de leurs armées[30] ».
À l’été 1797, Volney se rendit de nouveau à Georgetown. William Thornton le présenta à George Washington, qui l’accueillit pendant deux jours à Mount Vernon et lui témoigna publiquement son estime. Thomas Jefferson l’invita ensuite une seconde fois à Monticello. Volney passa l’hiver à Philadelphie, où il étudia la langue des Miamis à la Société américaine de philosophie.
En avril 1798, l’affaire XYZ déclencha une « quasi-guerre » entre la France et les États-Unis. Le gouvernement de John Adams fit voter une loi permettant d’emprisonner ou d’expulser tout étranger suspect. Selon Jefferson, la loi était spécialement dirigée contre Volney. On l’accusait d’intriguer pour livrer la Louisiane au Directoire[31].
Volney fut contraint de quitter précipitamment l’Amérique en juin 1798.
Tableau du climat et du sol
Dans le sillage de Crèvecœur, Brissot, Talleyrand ou La Rochefoucauld-Liancourt, Volney voulut partager aux lecteurs français son expérience américaine. Il publia en 1803 un traité de géographie, le Tableau du Climat et du Sol des États-Unis.
Il y présentait d’abord la configuration générale du territoire (les plaines côtières de l’Atlantique, la chaîne des Appalaches et le bassin du Mississippi), puis il consacrait différents chapitres à la géologie[note 61], aux lacs, aux chutes d’eau, aux séismes, aux climats et aux courants aériens. Son ouvrage comportait aussi un exposé des principales maladies affectant la population du pays. Il conseillait au gouvernement des États-Unis de créer des « sociétés savantes » pour mesurer les phénomènes naturels et travailler si possible à les maîtriser.
Volney insistait sur le caractère empirique de son enquête. Quand il n’avait pas constaté lui-même un fait, il nommait des témoins dignes de foi (magistrats, officiers, ecclésiastiques ou médecins, qui lui avaient presque toujours été recommandés par Jefferson et Thornton). À son retour, il avait confié à Delamétherie l’étude des échantillons minéraux rapportés, et à Lamarck celle des fossiles.
Dans sa préface, il fit état de ses démêlés avec John Adams et rendit hommage à Thomas Jefferson, élu président en 1801. Il fit l’apologie de la liberté de la presse américaine, alors même que Napoléon Bonaparte restreignait celle des journaux français[note 62].
Volney avait d’abord conçu son livre sur le même plan que son Voyage en Égypte et en Syrie, avec un « tableau politique » en seconde partie, mais seul le traité géographique fut publié. Se croyant mourant, il laissa inachevées ses réflexions sur la société américaine[note 63]. Toutefois, son Tableau, sa correspondance et ses manuscrits en laissèrent un aperçu, trente ans avant ’’De la démocratie en Amérique’’ de Tocqueville.
Observations sur les Américains
Ses considérations se voulaient dénuées d’illusions, comme celles qu’il avait rapportées de son séjour en Orient. Il en résultait une vision assez sombre, à rebours de l’engouement de ses contemporains pour le Nouveau Monde[note 64]. Il se plaignait par exemple dans ses lettres de la saleté des villes[note 65], de l’alimentation indigeste des habitants[note 66] et de leur ivrognerie, vice très répandu à travers le pays. Volney se moquait de l’esprit mercantile des Américains, qui réduisaient « tout en calcul », et de l’importance des juristes (« les prêtres du pays »). Il comparait l’orgueilleuse caste des grands propriétaires terriens à la noblesse française de l’Ancien régime.
Disciple des physiocrates, convaincu que la richesse venait avant tout du sol, il se montrait admiratif envers les pionniers de l’agriculture américaine. Selon lui, les États-Unis tiraient leur prospérité bien moins de la sagesse de leurs législateurs, que des richesses naturelles de leur immense territoire.
Il entrevoyait les aspirations isolationnistes et l’impérialisme panaméricain de cette nation bénéficiant d’une position géopolitique avantageuse, isolée du théâtre militaire européen. Malgré la guerre d’indépendance qui les avait opposés, Britanniques et Américains avaient conservé des liens privilégiés. Il constata pendant son voyage la prégnance des sentiments antifrançais[note 67].
Il notait également l’opposition fondamentale entre les états du Nord, où commençait à se développer l’industrie, et ceux du Sud, où prédominait une économie agricole reposant entièrement sur l’esclavage.
L’esclavage des Noirs
Son manuscrit non publié comportait de longs passages sur l’esclavage, critiqué tant pour son inhumanité que pour ses effets économiques néfastes[note 68]. À Monticello[note 69], les invités de Jefferson conversaient à propos du « problème des nègres », auquel diverses solutions étaient envisagées : « Les uns veulent qu’on renvoie tous les Noirs en Afrique ; les autres veulent qu’on en fasse une république, isolée dans un canton de l’ouest, par-delà le Mississippi. D’autres enfin pensent qu’il vaudrait mieux éduquer les Noirs et les rendre capables de bien user de la liberté qui deviendrait le prix certain de leur bonne conduite. »
Face aux saillies racistes d’un planteur carolinien, Volney rétorqua qu’en Bretagne, les enfants de paysans arriérés étaient devenus « des notaires, des procureurs et des ecclésiastiques d’esprit distingué ». Il en concluait : « Éduquez vos Noirs, rendez-les libres, et la même chose leur arrivera[32]. »
Il pensait que les mariages mixtes favoriseraient à terme une société sans distinction de couleurs[33], mais remarquait cependant que les enfants métis – nombreux dans les plantations en dépit de l’indignation qu’ils suscitaient –, n’en demeuraient pas moins des esclaves.
Les « Sauvages »
Son ouvrage s’achevait avec un chapitre intitulé « éclaircissements sur les sauvages ». Il s’intéressait aux autochtones d’autant plus qu’il craignait que, « dans cent ans », ces peuples seraient éteints, et que leur histoire[note 70] et leur culture auraient disparu avec eux.
Sa première intention était de vivre quelque temps avec une tribu pour l’étudier, comme il l’avait fait avec les bédouins de Gaza, mais les colons l’en dissuadèrent vivement, lui assurant qu’il n’existait aucune loi d’hospitalité chez les sauvages, que leur « état social était celui de l’anarchie et d’une nature féroce et brute ». Il fut conforté dans cette idée à Fort Vincennes, où les Piankashaw[34] qu’il observa lui parurent « sales, ivrognes, fainéants, voleurs, d’un orgueil excessif, d’une vanité facilement blessée, et alors, cruels, altérés de sang, implacables dans leur haine, atroces dans leur vengeance[note 71] ».
Au début de l'année 1798, à Philadelphie, il eut l’occasion de s’entretenir plusieurs fois avec Michikinikwa – « petite tortue » –, le célèbre chef des Miamis[note 72], que Volney décrivait comme un homme sage et lucide. Michikinikwa comprenait que la cause première du pouvoir des Européens résidait dans leur maîtrise de l’agriculture, qui leur donnait la capacité de nourrir d’immenses populations sur des espaces restreints. Il se désolait de l’expansion des colons : « nous fondons comme la neige devant le soleil du printemps ; si nous ne changeons pas de marche, il est impossible que la race des hommes rouges subsiste. »
La question de la propriété foncière s'avère centrale dans le regard que portait Volney sur les autochtones d'Amérique. À l’image de nombreux députés de 1789, il pensait que la propriété était nécessaire au sentiment d’appartenance à une société[note 73]. Il était convaincu des bienfaits de la sédentarité, de la civilisation comme « enclos » défensif face à une nature hostile. Le sauvage lui semblait condamné à disparaître ou à s’assimiler[33].
Son aversion pour les mœurs indigènes contrastait avec l’image du « bon sauvage » populaire au XVIIIe siècle. Il y voyait le fantasme de ceux « qui jamais n’ont quitté le coin de leur cheminée » et critiquait en particulier Rousseau, auteur d’un « monde d’abstractions », qui aurait vécu « presque aussi étranger à la société où il naquit qu’à celle des sauvages[33].
Volney égratignait également Chateaubriand[35] quand, évoquant la pédérastie des Chactas et des Chicachas, il écrivait malicieusement que « ces honnêtes gens-là auraient bien besoin du missionnaire d'Atala[note 74]. »
Conseiller de Bonaparte
Volney débarqua à Bordeaux au début du mois de juillet 1798. Il rentra à Paris, où il retrouva son appartement de la rue Saint-Nicaise. À Auteuil, madame Helvétius accueillait dans son salon la société des idéologues, qui réunissait plusieurs de ses confrères de l’Institut : Destutt de Tracy, Cabanis, Daunou, Garat, Lakanal, Andrieux, Ginguené, ou encore Jean-Baptiste Say.
En septembre, il partit à Craon pour s’occuper de la succession de son père, décédé au printemps 1796. Il vendit tous les biens dont il avait hérité et acheta une vaste propriété agricole à Pringy, au nord de Meaux.
Il suivit attentivement l’expédition en Égypte, dont les échos dans les journaux se raréfièrent après la bataille d’Aboukir. L’inquiétude se répandit dans l’opinion publique et Volney signa un article dans Le Moniteur universel du 21 novembre 1798, à la demande de La Révellière. Il y exposait la difficulté de la situation dans laquelle se trouvait l’armée de Bonaparte et réfuta l’idée absurde, entretenue par certaines gazettes, d’une percée jusqu’en Inde pour y déloger les Anglais. Il traça le plan d’un retour vers la France à travers la Syrie, la Turquie – avec une entrée dans Constantinople – et les Balkans[36].
Le 27 novembre, il écrivit sans le signer un second article pour Le Moniteur universel, mettant en scène une entrevue fictive entre Bonaparte et « plusieurs muftis et imams » à l’intérieur de la grande pyramide de Gizeh[37]. Assis sur le sarcophage de granit où avait jadis reposé la momie du pharaon Khéops, le général français s’adressait aux musulmans : « Gloire à Allah. Mohammed est son prophète et je suis de ses amis. » Affirmant avoir « tempéré l’orgueil du vicaire d’Issa [le pape] en diminuant ses possessions terrestres », il sollicitait ainsi ses interlocuteurs : « Favorisez les commerces des Francs dans vos contrées (…) et éloignez de vous les insulaires d’Albion, maudits entre les enfants d’Issa. » Dans ce texte de propagande, qui mystifia certains biographes de Napoléon[note 75], les Égyptiens se montraient très révérencieux envers l’ « invincible général, […] envoyé de Dieu et favori de Mohammed ».
À l’exception de ces deux interventions, Volney resta en retrait de la politique. Le coup d'État du 30 prairial an VII (18 juin 1799), qui chassa son ami La Révellière du Directoire, lui fit craindre une résurgence des excès jacobins : l’éphémère club du Manège réveillait le souvenir de 1793.
Le coup d’État du 18 brumaire
En octobre 1799, Bonaparte débarqua à Saint-Raphaël et rentra triomphalement à Paris. Quelques jours après son arrivée dans la capitale, il fit appeler Volney, qui devint dès lors un visiteur régulier de l’hôtel de la rue de la Victoire.
Le philosophe fut associé aux préparatifs du coup d'État du 18 Brumaire an VIII (9 novembre 1799)[note 76]. Sa connaissance du milieu parlementaire fut utile au général – les institutions du Directoire étaient peuplées d’anciens collègues de la Constituante[note 77] –, ainsi que ses relations à la maison Helvétius : Cabanis, député au Conseil des Cinq-Cents, prononça le 19 brumaire un discours important en soutien au coup d’État.
Les « idéologues » d’Auteuil accueillirent avec enthousiasme ce nouveau régime. Bonaparte, membre de l’Institut, incarnait à leurs yeux l’ordre et la modération. Volney espérait que le général renouerait avec l’esprit de la Constituante, qu’il se comporterait en citoyen, sur le modèle du président américain George Washington.
Au moment de la nomination de Cambacérès comme deuxième consul, le poste de troisième consul fut proposé à Volney, qui déclina l’offre en alléguant des raisons de santé. Soucieux de préserver son indépendance, il refusa également le ministère de l’Intérieur[note 78]. Il accepta finalement un siège au Sénat conservateur le 24 décembre.
Il joua un rôle d'éminence grise au début du Consulat. Il était un habitué du château de Malmaison (où Bonaparte aimait à dîner avec des sénateurs savants, comme Monge ou Laplace). Le philosophe se lia d’amitié avec Joséphine de Beauharnais et sa fille Hortense[note 79]. Ses relations avec le Premier consul relevaient selon certains de la courtisanerie[note 80], même s’il ne versa jamais dans l’obséquiosité et garda une liberté de ton qui finit par précipiter sa disgrâce.
La rupture avec Bonaparte
Ses relations avec le Premier consul se dégradèrent à mesure que se dévoilèrent ses desseins tyranniques. Volney réprouva les atteintes à la liberté de la presse (le décret du 17 janvier 1800, au tout début du Consulat, musela les journaux parisiens). Ce fut à côté de chez lui, rue Saint-Nicaise, qu’explosa la machine infernale sur le trajet du carrosse de Bonaparte, le 24 décembre 1800. Cet attentat, perpétré par les royalistes, fut attribué à l’opposition jacobine, qui subit une sévère répression.
Volney était hostile aux mesures d’amnistie générale accordées aux aristocrates émigrés. S’il intervint à plusieurs reprises pour plaider le cas du vicomte de Noailles – dit « Noailles la nuit », en référence au 4 août 1789 –, qu’il avait retrouvé aux États-Unis, il était mécontent du retour de certains seigneurs arrogants, comme La Galissonnière, son ancien collègue à la députation de l’Anjou. Il voyait d’un mauvais œil la cour qui s’organisait au palais des Tuileries, où « la parade civile continuait la parade militaire ». Néanmoins, il se montrait encore favorable dans l’ensemble à l’action du gouvernement[38].
Ce fut surtout au moment du concordat, signé avec le Saint-Siège à l’été 1801, que ses rapports avec Bonaparte se détériorèrent. L’instrumentalisation de la religion à des fins personnelles l’indignait, et il ne dissimula pas ses opinions sur ce sujet. Une dispute éclata : répondant à l’argument selon lequel le peuple réclamait cet accord avec l’Église catholique, Volney affirma que le peuple souhaitait aussi le retour des Bourbons, ce qui déclencha la colère du Premier consul, qui l’aurait alors violenté[39],[note 81].
Les républicains, attachés aux prérogatives du pouvoir législatif, protestèrent devant le tournant monarchique pris par le régime. Bonaparte s’agaça de cette minorité de mécontents, de ces « idéologues[note 82] » qui l’avaient soutenu en 1799. Daunou, Guiguené, Andrieux, Chénier, Laromiguière et Constant furent ainsi écartés du Tribunat en 1802. L’arrêté consulaire du 23 janvier 1803 réorganisa l’Institut national en supprimant la classe des sciences morales et politiques, foyer des contestations. Volney fut transféré à cette occasion vers la classe de littérature (l’Académie française).
En villégiature dans la cité thermale de Spa à l’été 1802, il ne vota donc pas la constitution de l’an X, qui mit fin de facto à la République après le plébiscite du consulat à vie.
Vente de la Louisiane
Malgré leurs désaccords, Bonaparte continua de le consulter, en particulier au sujet de l’Amérique. Ayant obtenu de l’Espagne la restitution de la Louisiane en 1800, le Premier consul décida l’expédition de Saint-Domingue, pour reprendre possession de l’île et s’assurer l’accès à la vallée du Mississippi. Volney s’opposa vigoureusement à cette ambition coloniale, estimant très improbable le succès du général Leclerc : « Si vous envoyez trente mille hommes à Saint-Domingue, il vous reviendra trente mille chapeaux ». Il tenta vainement de convaincre Bonaparte que les Américains se rapprocheraient des Britanniques pour contrer l’impérialisme français.
Les évènements confirmèrent ses prévisions : en 1802, le corps expéditionnaire français échoua à reprendre le contrôle de Saint-Domingue et les relations franco-américaines se crispèrent. Le président Thomas Jefferson envoya Dupont de Nemours à Paris pour tenter une conciliation, puis James Monroe pour assister l’ambassadeur Robert R. Livingston, avec la mission d’acheter La Nouvelle-Orléans. Jefferson confia à Monroe une lettre destinée à Volney, lui écrivant que les États-Unis étaient disposés à un arrangement, mais qu’ils n’excluaient pas, dans l’éventualité d’un refus français, une alliance avec l’Angleterre.
Bonaparte fut contraint de renoncer à son rêve américain et de négocier la cession de ce territoire trop lointain pour être défendu. La vente de la Louisiane fut signée le 30 avril 1803. Tout au long de cette affaire, Volney n’avait pas hésité à contredire frontalement le Premier consul, à qui son « austère franchise[note 83] » déplaisait de plus en plus. Dans une lettre à Jefferson, il regrettait « la perte de tant d’hommes, de richesses et de temps », et tandis que se disloquait la paix d'Amiens avec le Royaume-Uni, il concluait : « Pauvre Europe, théâtre de carnage et jouet de Conquérants[40] ! » Ses dernières illusions sur Bonaparte s'étaient alors évanouies.
Après la mort de madame Helvétius, Volney ne fréquenta plus les salons, vivant reclus dans un petit hôtel de style égyptien qu’il avait fait bâtir en 1802, rue de La Rochefoucauld. Un croquis de son ami Besnard l'y représente dans son jardin, appliqué à la confection d’une machine hydraulique.
Le 9 août 1803, sur un quai de Seine, il assista avec Prony et Carnot au premier essai du bateau à vapeur de Robert Fulton. Le soir même, il fut pris d’une forte fièvre qui le mena au bord du tombeau. Il passa les derniers mois du Consulat en convalescence dans le Midi.
L’Empire

Indigné par l’arrestation du général Moreau[note 84] et par l’exécution du duc d'Enghien, Volney fit partie des quelques sénateurs qui s’opposèrent à l’avènement de l’Empire[note 85] (même s’il ne vota pas contre, comme le firent l'abbé Grégoire, Garat et Lambrechts).
Le 18 mai 1804, quand fut adoptée la constitution de l’an XII, qui mit officiellement fin à la République, il présenta sa démission. Irrité, l’empereur la refusa et le Sénat décréta quelques jours plus tard qu’il n’accepterait le départ d’aucun de ses membres. Dès lors, résigné devant la servilité et la vénalité de la Chambre, Volney s’y astreignit à une abstention presque complète. Le Sénat conservateur, loin de protéger les libertés constitutionnelles, n’avait « conservé que soi-même. »
Il écrivit à Jefferson : « Dans cette grande scène historique, le sort m’a accordé une place en petite loge d’où je puis assez tranquillement contempler le spectacle. J’avoue pourtant que plus ami du genre comique que du larmoyant, je préférerais à cette grande tragédie quelque petite pièce[41]. » Volney observa sans grand enthousiasme la Grande Armée conquérir le continent. Il témoignait déjà, dans ses leçons d’histoire à l’École normale en 1795, d'une certaine distance à l’égard des rêves de gloire militaire.
L’académie celtique
Volney fut membre, dès sa création en 1804, de l’Académie celtique qui se réunissait au Louvre[42],[note 86]. Son souhait était d’en faire un équivalent français de la Société asiatique de Calcutta, dont il était membre depuis 1797[note 87]. Il participa à l’élaboration d’un questionnaire visant à cartographier l’usage des dialectes dans les départements français. Il voulait recueillir les idiomes locaux avant qu’ils ne disparussent, comme il avait suggéré à la Société américaine de philosophie de le faire pour les langues amérindiennes.
Le lycée asiatique
Vers 1804, il rédigea ses Vues nouvelles sur l’enseignement des langues orientales, publiées à titre posthume en 1821. Il y critiquait les établissements existants[note 88] et plaidait pour l’ouverture d’une chaire d’arabe « vulgaire » (Antoine-Isaac Silvestre de Sacy professait seulement l’arabe littéraire à l’École des langues orientales[note 89]).
Volney imagina un « lycée asiatique » divisé en deux sections : un collège de drogmans situé à Marseille et un collège des traducteurs installé à Paris. Le premier aurait accueilli quatre professeurs « nés dans les langues qu’ils enseigneraient » – turc, persan, arabe barbaresque et arabe levantin – pour former une cinquantaine d’élèves selon la méthode de l’enseignement mutuel. Le second, composé d’une dizaine de membres (dont un professeur d’hébreu et un de sanskrit), aurait eu la tâche de dresser l’inventaire des manuscrits, d’éditer et d’étudier les plus importants, tout en traduisant dans les langues orientales les chefs-d’œuvre de la littérature européenne, ainsi que les meilleurs livres scientifiques. Ce collège des traducteurs aurait servi de centre d’accueil pour les voyageurs asiatiques. Selon Volney, les intérêts diplomatiques et commerciaux de la France auraient profité des relations amicales qui s’y seraient nouées[43]. Son projet resta à l’état d’ébauche.
Un sénateur indépendant
Sa santé l’éloignait le plus souvent de Paris. En plus de sa ferme de Pringy, il fit l’acquisition en 1806 d’une propriété de onze hectares à Sarcelles, pour 70 000 francs[44]. Il voulut en faire une exploitation modèle, convaincu qu’une propriété sagement gouvernée faisait le bonheur du citoyen. Volney élevait des ovins, des bovins et des équidés, cultivait ses vignes et son potager, taillait lui-même divers arbres fruitiers et plantait des fleurs rares dans son jardin. Le diplomate hollandais Isaac Titsingh lui fournissait des graines et des plants.
Lors de ses rares présences au palais du Luxembourg, il faisait partie, avec Cabanis, Destutt de Tracy, Garat, Grégoire, Sieyès, Lanjuinais et Lambrechts, de l’irréductible minorité d’opposants tolérée par Napoléon, qui les surnommait les « boudeurs d’Auteuil ».
L’empereur le nomma néanmoins commandeur de la Légion d’honneur le 14 juin 1804[45] et l’éleva à la dignité de comte de l’Empire le 26 avril 1808.

De sable à deux colonnes ruinées d’or, surmontées d’une hirondelle d’argent[46].
Napoléon lui témoigna son amitié fidèle en 1810, lorsqu'il envoya Corvisart, son médecin personnel, pour soigner le philosophe qui avait reçu un coup de corne dans sa ferme de Sarcelles.
La chute de Napoléon
Dès juin 1808, Volney figurait parmi les vingt-deux sénateurs mis en cause dans la conjuration républicaine du général Malet, membre de la société secrète des philadelphes. Le complot fut découvert par Dubois, le préfet de police de Paris, qui fit emprisonner Malet. Napoléon, préoccupé par le soulèvement de l’Espagne, préféra étouffer l’affaire et les sénateurs soupçonnés ne furent pas inquiétés[note 90].
Le 23 octobre 1812, tandis que la Grande Armée quittait Moscou pour entamer la retraite de Russie, le général Malet profita de l’absence de l’empereur pour tenter un coup d’État. Prétendant que Napoléon était mort le 7 octobre, il mit en place un gouvernement provisoire composé de quinze membres. Volney faisait partie des quatre sénateurs cités, avec Garat, Lambrechts et Destutt de Tracy. Le coup d’État échoua en quelques heures et ses principaux instigateurs furent exécutés.
En 1814, la France fut envahie par la sixième coalition. Au lendemain de la bataille de Paris, Volney fut l’un des signataires du procès-verbal de la séance du 1er avril, au cours de laquelle le Sénat nomma Talleyrand à la tête d’un gouvernement provisoire. Il s’abstint toutefois de voter la déchéance de l’empereur[47]. Louis XVIII le nomma pair de France le 4 juin.
En mars 1815, le retour de Napoléon le préoccupa d’abord, et il s’éloigna de Paris. Il fut rassuré par la présence de libéraux auprès de l’empereur, comme Constant et Carnot[note 91] et décida de rentrer discrètement. Volney se tint à l’écart des Cent-Jours, aventure qu’il réprouvait : « Que vient encore faire cette bête féroce ? Il fera payer bien cher à la France le peu de bien qu’il lui a fait. »
Mariage
On ne lui connaît jusqu’à la cinquantaine aucune histoire d’amour, hormis sa passion de jeunesse pour sa cousine Charlotte Gigault de La Giraudais (1766-1864), encore adolescente, dont il avait appris avec dépit le mariage à son retour d'Égypte.
Ses récits de voyage, en Orient comme en Amérique, témoignent de son rapport conflictuel aux dames[note 92] et d’une certaine répugnance envers les femmes indigènes[note 93]. Pendant la Révolution, il estimait que les cercles et les associations de femmes étaient « des institutions fâcheuses et fécondes en mauvais résultats ». Il considérait que le luxe féminin, excessif dans la capitale, était « un des premiers foyers de corruption dans les mœurs d’un peuple[note 94] ».
Il n’était cependant pas insensible à ces « appas » que seraient, chez les femmes, « la fraîcheur et la santé ». La solitude affectait son moral et finalement, rattrapant une déception amoureuse de trente ans, il épousa le 6 novembre 1810 sa cousine Charlotte, dont le mari était mort l’année précédente. Il ne demanda pas son autorisation à Napoléon comme l’exigeait la coutume, l’empereur souhaitant que les dignitaires de son régime s’unissent à des représentantes de l’ancienne noblesse.
La quête d’une chronologie de l’Antiquité
Volney était passionné par « l’arithmétique de l’histoire » depuis ses discussions avec le baron d’Holbach et sa lecture de Fréret à la fin des années 1770. Il avait inséré en 1790 une Chronologie des douze siècles antérieurs au passage de Xerxès en Grèce dans l’Encyclopédie méthodique de Panckoucke[48].
Tout au long de l’Empire, il se plongea dans « l’océan ténébreux de l’antiquité » pour tenter d’y fixer un cadre temporel fiable. En 1808 parut un Supplément à l'Hérodote de M. Larcher, puis l’année suivante une Chronologie d’Hérodote, conforme à son texte, en réfutation des hypothèses de ses traducteurs et de ses commentateurs.
Au début de l’année 1814 furent publiées ses Recherches nouvelles sur l’histoire ancienne. Cette somme d’érudition[note 95] avait pour ambition de reconstituer aussi loin que possible l’histoire de l’Orient pré-hellénistique[note 96].
La première partie était consacrée à la Bible hébraïque, qu’il examinait sans tenir compte de son caractère sacré. Son étude s’appuyait notamment sur les Antiquités judaïques de Flavius Josèphe. Il commençait par la période des rois (de Saül à la destruction du temple), avant de remonter le temps. Il lui paraissait incontestable[49] que le Pentateuque n’avait pas Moïse pour auteur, contrairement à ce que prétendait la tradition. Si les prescriptions rituelles et législatives énoncées dans l’Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome pouvaient remonter à Moïse, les passages historiques et chronologiques avaient été, selon lui, rédigés par le grand-prêtre Helqiah, sous le règne de Josias.
La Genèse, qui évoque un temps où le peuple juif n’existait pas encore – du moins pour les passages précédant l’apparition d’Abraham –, lui paraissait entièrement empruntée aux mythes chaldéens. L’épisode du déluge dériverait ainsi d’une fable ayant pour héros le roi Xisouthros, dixième et ultime patriarche antédiluvien, comme Noé. Il citait à ce sujet l’œuvre de Bérose, dont des fragments lui étaient parvenus via Alexandre Polyhistor et Georges le Syncelle. Volney situait la construction de la Tour de Babel à la fin du IVe millénaire avant notre ère[note 97].
Selon lui, le patriarche Abraham[note 98] n’était pas un individu historique, mais un être mythologique, une figure astrologique « comme celle d’Osiris, d’Hermès, de Ménou, de Krishna ». Le récit biblique ne présenterait une vraisemblance historique qu’à partir de l’Exode, qu’il situait au XVe siècle av. J.-C., et une continuité chronologique qu’à partir d’Éli.
Il concluait ainsi son exposé sur la Bible : « les livres du peuple juif n’ont point le droit de régir les annales des autres nations, ni de nous éclairer exclusivement sur la haute antiquité ». Son ouvrage fut mis à l’index par l’Église catholique en 1826[50].
Le reste de ses Recherches, alourdies par un grand nombre de redites et de digressions, visait à reconstituer et accorder entre elles les chronologies des Sabéens, des Assyriens, des Lydiens, des Mèdes, des Perses, des Babyloniens et des Égyptiens. Il y étudiait notamment le zodiaque de Dendérah et la succession des ères astrologiques découlant de la précession des équinoxes.
Ses conclusions, publiées au début du XIXe siècle – avant les fouilles archéologiques et le déchiffrement des écritures hiéroglyphiques et cunéiformes –, sont très largement dépassées. Il écrivait par exemple que la construction de la pyramide de Khéops était contemporaine de la guerre de Troie, qu’il situait au XIe siècle avant notre ère, soit quinze siècles après le règne de ce pharaon.
Volney se mêla aussi à un débat qui occupait les historiens et les astronomes de son temps : l’année de l’éclipse solaire prédite par Thalès. En conjuguant le récit d’Hérodote avec les tables astronomiques de Pingré, il data à tort l’évènement du 3 février 625, alors que Thalès n’était pas encore né. Il est aujourd’hui admis que la date correcte était celle donnée par Pline l'Ancien, à savoir l'an 585 avant notre ère, le 28 mai précisément.
La Restauration

La Chambre des pairs
Volney considérait Louis XVIII non comme un monarque de droit divin, mais comme une sorte de magistrat suprême[note 99]. Son ralliement à la monarchie fut conditionnel : il espérait que la charte constitutionnelle garantît les libertés individuelles. Le roi, récompensant sa fidélité pendant les Cent-Jours, confirma et rendit héréditaire son titre de pair de France le 19 août 1815.
Il assista impuissant au retour en force de l’Église[note 100], s’indigna de la dilapidation du trésor public en faveur des nobles et des prêtres, et déplora les conséquences du congrès de Vienne, où avait été cédée la quasi-totalité des territoires conquis depuis la Révolution. En novembre 1815, il refusa de siéger au procès du maréchal Ney.
Les ultraroyalistes de la « Chambre introuvable », qui voulaient renouer avec l’Ancien Régime – « Versailles pour les uns, et pour les autres, leur vieux donjon » –, lui paraissaient des fanatiques. Il ne se fit pas d’illusion sur le rôle qu'il pouvait jouer dans ce contexte, y compris après la victoire des doctrinaires à l’automne 1816. Ses apparitions en séance furent aussi rares et silencieuses qu’au temps du Sénat conservateur.
Volney était convaincu que l’émancipation politique du peuple ne pouvait advenir que par l’instruction des enfants. Partisan de l’enseignement mutuel venu de Grande-Bretagne, il finança, dans sa ville natale de Craon, la création d’une école fonctionnant selon ce principe et accueillant une centaine d’élèves. Il songea à ouvrir d’autres établissements dans la région de Candé, mais son projet rencontra l’opposition des prêtres, soucieux de conserver leur autorité exclusive sur les enfants.
La question du sacre du roi
Louis XVIII, âgé de soixante ans à la Restauration et immobilisé par ses infirmités, refusa de se prêter dans un tel état à la traditionnelle cérémonie du sacre dans la cathédrale Notre-Dame de Reims.
Volney prit la plume pour exprimer le scepticisme et l’ironie des libéraux devant cette institution archaïque, empruntée aux anciens Hébreux. Il publia en 1819 une Histoire de Samuel, inventeur du sacre des rois.
À la manière d’un conte de Voltaire, il mettait en scène deux Américains : Josiah Nibbler, un quaker voyageant en Terre sainte[note 101], rendait compte de ses impressions à un ami philadelphien, Kaleb Listener. Relisant la Bible à la lumière de son expérience orientale, et appliquant au texte sacré « les règles de notre critique historique moderne », il proposait une nouvelle interprétation de la naissance du royaume d'Israël.
Volney dépouillait les héros bibliques de leur mystérieuse grandeur, ramenant Samuel, Saül, David et les fondateurs de la « horde hébraïque » à leur condition de « bédouins », pareils à ceux qu’il avait observés en Syrie. Ces personnages légendaires étaient à ses yeux sans prestige ; leur conduite ne fut pas dictée par une inspiration surnaturelle, mais par des intérêts personnels et des calculs politiques. Derrière le « voile de prodiges et de merveilles qui l’enveloppe », Samuel aurait passé sa vie à exploiter l’ignorance et la crédulité du peuple.
Il retraçait la vie du prophète, son enfance dans la maison du grand-prêtre Éli, où il fut initié aux secrets de la « corporation sacerdotale », ses manœuvres pour écarter de la succession les fils d’Éli, et son accession au pouvoir dans des circonstances exceptionnelles, après la victoire des Philistins, qui s’emparèrent un temps de l’Arche d'alliance. Samuel choisit d’abord ses deux fils pour lui succéder, mais ils se révélèrent inaptes et corrompus comme ceux d’Éli[note 102]. Les chefs tribaux lui demandèrent alors de nommer un roi, à l’image des autres nations. Il sacra Saül, « un brave guerrier » aisément manipulable, qu’il finit par déposer en oignant secrètement le berger David.
Volney terminait son pamphlet par une série de questions rhétoriques : « Si chez les Juifs, le sacre par l’onction fut le transport du caractère sacerdotal sur la tête du roi, chez les Français un roi qui se fait sacrer entend il participer à la prêtrise ? Si un roi de France reconnaît à un prêtre quelconque le droit de le sacrer aujourd’hui, n’est-ce pas lui reconnaître aussi le droit d’en sacrer un autre demain, à l’imitation du prophète Samuel ? De quel droit un individu quelconque peut-il sacrer un roi de France ? Ce droit vient-il de l’évêque de Rome[note 103] ? Le roi de France est donc le vassal d’un prince étranger. Ce droit est-il octroyé au prêtre par le roi lui-même ? Le roi se donne donc des droits. […] Si un sacre est une affaire d’État, pourquoi cette affaire est-elle de pur arbitre ? Si c’est une cérémonie d’amusement, pourquoi la faire payer au peuple plus qu’une partie de chasse ? […] Quand toute la morale de l’Évangile n’est qu’humilité et simplicité, pourquoi sa pratique n’est-elle que faste et dissipation ? »
« L'alfabet universel »
À la fin de sa vie, Volney reprit son grand dessein initié en 1795, avec la Simplification des langues orientales[3]. Il publia en 1819 L'alfabet européen appliqué aux langues asiatiques.
Considérant que la barrière linguistique, obstacle au commerce et à la circulation des savoirs, résultait dans une large mesure de la multitude des systèmes d’écriture, « inutile redondance de tant de signes divers pour un fond semblable », il pensait qu’une cinquantaine de signes – une vingtaine de voyelles et trente-deux consonnes – serait suffisante pour figurer la prononciation des différentes langues, facilitant ainsi leur apprentissage[51].
Il choisit comme base de son « alfabet universel » l’écriture latine[note 104]. Pour signifier les sons étrangers, il y ajouta des lettres grecques et des caractères originaux de sa confection, ainsi que des diacritiques. En guise d’illustration de sa méthode, Volney publia la même année L’Hébreu simplifié. Il expliqua ses intentions dans un Discours sur l’étude philosophique des langues, prononcé le 7 décembre 1819 devant l’Académie française[note 105].
Le sinisant Abel-Rémusat contesta dans le Journal des savants[52] l’utilité pratique du système de Volney, affirmant que son alphabet était incomplet et qu’il serait illusoire de prétendre l’imposer à des peuples attachés à leurs traditions littéraires et religieuses[note 106] ; qu’il faudrait pour cela « plus de siècles d’efforts dirigés vers le même but que l’expérience du passé ne permet d’en supposer. »
Sainte-Beuve jugeait ainsi cet alphabet universel : « Au lieu de laisser ces langues ce qu’elles sont, de les prendre historiquement et par groupes, et de respecter leur génie, leur physionomie distincte, il veut les traiter un peu comme il a fait les religions, et les faire passer sous le joug d’une unité artificielle qui les dépouille et les dénature. […] L’homme positif, pour s’être opiniâtré à ses procédés mécaniques d’analyse, est allé cette fois manifestement jusqu’à la chimère[53],[note 107]. »
Le projet de Volney fut concrétisé en 1888, avec la création de l’alphabet phonétique international. Un siècle après sa mort, la « révolution des signes » dans la Turquie kémaliste consacra une autre victoire posthume de ses idées.
Mort et funérailles
En 1818, Volney vendit sa maison de la rue de La Rochefoucauld[note 108] et sa propriété de Sarcelles, pour acquérir un hôtel avec un grand jardin au 73 rue de Vaugirard, non loin du palais du Luxembourg. Son ami Besnard, qui vécut chez lui une partie du printemps 1819, vit passer le baron Denon, les comtes Lanjuinais, Chaptal, Destutt de Tracy et Boissy d’Anglas, ou encore le duc de Broglie.
Le 31 mars 1820, en réaction à l’assassinat du duc de Berry, les ultraroyalistes firent passer à la Chambre le rétablissement de la censure. Volney avait adressé le 2 mars une lettre de protestation au journal Le Constitutionnel. Ce fut peut-être la seule occasion où il se trouva d'accord avec Chateaubriand.

Sentant ses forces le quitter, Volney dicta son testament le 22 avril[note 109]. Il mourut chez lui trois jours plus tard, le 25 avril 1820, « très décidément incrédule » selon le témoignage de son ami l’abbé Grégoire.
Bien qu'il fût un critique notoire du christianisme, l'Église lui accorda des funérailles religieuses, célébrées le 29 avril à Saint-Sulpice (son statut de pair de France y fut pour quelque chose, selon Jean Gaulmier).
Le corps de Volney fut enterré au cimetière du Père-Lachaise, en présence de nombreuses personnalités parmi lesquelles La Rochefoucauld-Liancourt, Daru, Destutt de Tracy, Lanjuinais, Richebourg, Sémonville, Raynouard, Lemercier, Parseval-Grandmaison, Sicard, Picard et Laya, qui prononça l’oraison funèbre[54].


Le comte Daru salua sa mémoire dans un discours[note 110] devant la Chambre des pairs le 14 juin, et le marquis de Pastoret, successeur de Volney au 24e fauteuil de l’Académie française, lui rendit hommage le 24 août[55].
Hommages
En France
Conformément à ses dernières volontés, l’Institut de France créa un prix Volney de philologie comparée, financé par un fonds qu’il avait prévu à cet effet. Les sept membres de la commission chargée de décerner le prix se réunirent pour la première fois au printemps 1822. Trois étaient issus de l’Académie française (Daru, Andrieux et Destutt de Tracy), trois de l’Académie des inscriptions et belles-lettres (Langlès, Caussin de Perceval et Silvestre de Sacy), et un de l’Académie des sciences (Cuvier).
Ce prix continue d'être décerné par l’Institut de France à un ouvrage de philologie comparée, sur proposition de l’Académie des inscriptions et belles-lettres.
Il existe par ailleurs, depuis 1879, une rue Volney à Paris, dans le 2e arrondissement. Le numéro 7 de cette artère a longtemps accueilli un cercle artistique et littéraire, le Cercle Volney[56], dont se moque le duc de Guermantes dans À la recherche du temps perdu de Marcel Proust.
D’autres voies publiques portent ce nom à Lyon, Angers, Rennes (boulevard[2], avec la villa et l’ex-polyclinique adjacentes, proches de l'ancien château de Maurepas où vécut Volney en 1788), Brest ou Clermont-Ferrand. Dans sa ville natale de Craon, une place et un collège ont été baptisés en son souvenir.
Une loge maçonnique portant son nom fut fondée en 1911 à Laval.
Postérité dans le monde anglophone
- Dans Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818), roman de la Britannique Mary Shelley, la créature écoute la lecture des Ruines en espionnant une famille française. Ce livre lui permet d'entrevoir l'histoire des civilisations et des différentes religions[57].
- La ville de Volney (État de New York, comté d'Oswego) fut renommée ainsi de son vivant dès 1811.
- Volney (Iowa, comté d'Allamakee), est répertoriée depuis 1853.
- Une troisième localité porte ce nom en Virginie, dans le comté de Grayson.
- The Volney est un immeuble résidentiel de la 74e rue (à Manhattan, dans l'Upper East Side), situé non loin du consulat général de France à New York. La poétesse Dorothy Parker y mourut en 1967.
Publications
Divers
Volney fut un contributeur de la Revue encyclopédique. Il inséra plusieurs articles dans le Moniteur universel pendant la Révolution française.
Ses ouvrages
1781 - 1789
- 1781 : Mémoire sur la Chronologie d'Hérodote
- 1787 : Voyage en Syrie et en Égypte, pendant les années 1783, 1784 & 1785, Paris, Volland et Dessenne. (tome 1 et tome 2 disponibles sur Gallica) ;
- 1788 :
- Considérations sur la guerre actuelle des Turcs, Londres (en ligne)[58]
- Des Conditions nécessaires à la légalité des États généraux, Paris
- Lettre de M. C.-F. de Volney à M. le comte de S...t., Paris, 1788[59] ;
- 1789 : Les ruines ou Meditation sur les révolutions des Empires. Précédé d'une notice par le comte Daru, Paris, 1826. Réédition (1789, édition princeps, voir supra)[60]
1790 - 1799
- 1790 : Chronologie des douze siècles antérieurs au passage de Xercès en Grèce ;
- 1791 : Les Ruines Ou Méditations Sur Les Révolutions Des Empires, Par M.Volney, Député a L'Assemblée Nationale De 1789, Genève[61] ;
- 1793 :
- 1794 : Simplification des langues orientales, ou méthode nouvelle et facile d'apprendre les langues arabe, persane et turque, avec des caractères européens, Paris, Impr. de la République, an III, in-8° (en ligne sur Gallica) ;
- 1795 : Letter to Priestley[65] ;
1800 - 1815
- 1803 : Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique Suivi d'éclaircissements sur la Floride, sur la colonie Française au Scioto, sur quelques colonies Canadiennes et sur les Sauvages, Paris[66] ;
- 1805 : Rapport fait à l'Académie Celtique sur l'ouvrage russe de M. le professeur Pallas. « Vocabulaires comparés des langues de toute la terre », Paris ;
- 1808 :
- Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, Paris[67] ;
- Supplément à l'Hérodote de M. Larcher, Paris ;
- 1809 : Chronologie de Hérodote, conforme à son texte, en réfutation des hypothèses de ses traducteurs et de ses commentateurs, Paris, 1809, Bossange, 1821 ;
- 1813 : Questions de statistique à l'usage des Voyageurs, Paris ;
1816 - 1820, puis post-mortem au XIXe siècle
- 1819 :
- 1820 :
- L'Hébreu simplifié par la méthode alfabétique, contenant un premier essai de la grammaire et un plan du dictionnaire écrit sans lettres hébraïques, et cependant conforme à l'hébreu ; avec des vues nouvelles sur l'enseignement des langues orientales, Paris, J.-M. Eberhart, 1820 (édition de 1826 disponible sur Gallica)[68] ;
- Discours sur l'étude philosophique des langues, lu à l'Académie des sciences, Paris 1820[69] ;
- 1821 (à 1837) :
- Œuvres choisies, précédées d'une Notice sur la vie de l'auteur (par Adolphe Bossange). Les ruines. - La loi naturelle. - L'histoire de Samuel, Paris, 1821, Nouvelle édition, Lebigre Frères, 1836. Une Notice sur la vie et les écrits de G.-F. Volney, par Adolphe Bossange, se trouve en tête de l'édition des Œuvres complètes de Volney, publiée chez Bossange, 8 vol. in-8°, Paris, nouvelle édition, mais moins complète, Paris, 1837, grand in-8° ;
- 1822 : Leçons d'histoire prononcées à l'École normale, en l'an III de la République française. Paris, 1799[70] ;
- 1823 : Lettres de M. de Volney à M. le baron de Grimm, suivi de la réponse de ce dernier[71], Paris.
XXe – XXIe siècles
- 1954 : Œuvres complètes. Précédées d'une Notice sur la Vie et les Écrits de l'Auteur, Firmin-Didot.
- 2008 : Observations générales sur les Indiens ou sauvages d’Amérique du Nord, suivi de Les Ruines et de La Loi naturelle. Éditions CODA (ISBN 9782-84967-063-7).
- 2023 : lien externe infra en anglais, d'Audrey Borowski.
Bibliographie
: document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.
- Jean Gaulmier, Volney : un grand témoin de la Révolution et de l'Empire, Hachette, .

Autres sources
- François Yves Besnard, Souvenirs d'un nonagénaire, manuscrit édité par Honoré Champion en 1880, sous la responsabilité de Célestin Port.
- Jean-François Bodin donne sur lui une notice étendue et huit de ses lettres inédites (Recherches sur Angers et le bas Anjou, chap. 39 et 40)[Bib 1]
- Il regardait Volney comme l'homme le plus illustre qu'ait produit l'Anjou sous le rapport littéraire. Certaines remarques sur le caractère de l’homme donnèrent lieu à une polémique avec sa veuve dans le Journal des Débats. M. Bodin se rétracta en s'engageant à prendre de nouveaux renseignements (septembre 1823).
- Narcisse Henri François Desportes, Bibliographie du Maine ;
- Célestin Port, Dictionnaire de Maine-et-Loire, t. II, p. 692 ; t. III, p. 749 ;
- Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. VII, p. 209-344 ; * Revue d'Anjou, t. VII, p. 63, 321 : année 1852, t. II, p. 95 ;
- L. Séché, Notice sur Volney ;
- Jean Sibenaler, Il se faisait appeler Volney : approche biographique de Constantin-Francois Chassebeuf, 1757-1820.