Croix huguenote
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env 48 mm Joaillier
Pierre Toulhoat. 2025.
La croix huguenote est le symbole du protestantisme français, le mot « huguenot » désignant les protestants durant les guerres de religion de la fin du XVIe siècle. Elle est originaire du Sud de la France, sa forme est complexe, la base étant la croix de Malte, entre les bras de laquelle s'insèrent des fleurs de lys et à laquelle est appendue une colombe. Couramment, la croix huguenote désigne un bijou porté autour du cou, suspendue à une chaîne, mais elle est aussi représentée sur toutes sortes de supports, dans toutes sortes de matériaux et pour toutes sortes d'utilisations.
Plusieurs origines lui sont attribuées, aucune n'est sans conteste possible et l'influence de plusieurs bijoux ou décorations plus anciens est certaine. L'explication la plus commune est qu'elle aurait été créée vers 1688, après la révocation de l'édit de Nantes, par un orfèvre bijoutier nîmois protestant, du nom de Maistre[1],[2].
La croix de Malte

La croix de Malte formant le centre de la croix huguenote est boutonnée ou perlée, c'est-à-dire que chacune des huit pointes de cette croix se termine par un petit disque[3], comme cela est le cas de la croix du Languedoc[4], qui, au contraire de la croix de Malte, est cléchée, c'est-à-dire que, de ses sommets, partent vers l'extérieur des arrondissements en forme d'anneaux de clés[5]. Entre les quatre bras de cette croix de Malte s'insèrent quatre fleurs de lys, celles-ci formant, selon le dessin, des espaces vides entre ces fleurs et les bras de la croix qui ont l'aspect de quatre cœurs.
La colombe
Au bas de la branche inférieure de cette croix de Malte est appendue de façon mobile par un petit anneau une figure en forme de colombe, ailes déployées et tête et bec tournés vers le bas.
Le « trissou »
Cette colombe est parfois remplacée par une figure aniconique appelée « trissou »[6], dont la forme évoque une goutte ou une larme.
Symbolique
L'invention et la création de la croix huguenote à l'usage exclusif de ses coreligionnaires sont sans doute plus le fait de l'intuition d'un orfèvre-bijoutier protestant nîmois bien au courant des différentes formes de bijoux déjà en usage à son époque, habile de ses mains et au sens pratique — voire mercantile — aiguisé[7] que d'une profonde réflexion théologique. Ce n'est qu'après coup que de nombreuses explications sont apparues, essentiellement fondées sur la symbolique des chiffres, et tous les auteurs ayant traité ce sujet ne s'accordent pas sur cette symbolique. Ce n'est d'ailleurs que principalement au XXe siècle que cette symbolique est développée, après la « redécouverte » du bijou. « Une fois retrouvé l'emblème, restait à lui donner un sens. L'imagination protestante fit merveille. [...] L'historien reste perplexe devant la sacralisation et pour ainsi dire l'intellectualisation de ce qui n'était à l'origine qu'une parure féminine peu compatible avec la stricte austérité calviniste et qui a su défier, hier comme aujourd'hui, l'interdit réformé[n 1] sur le port des médailles religieuses. »[8]. Mais comme l'a écrit Monique Veillé : « C'est le propre de l'esprit humain, et son droit, de donner sens à ce que le hasard a produit, par une interprétation créatrice. »[9].

La croix
La croix est évidemment un symbole spirituel, éminemment chrétien puisque renvoyant à la mort de Jésus-Christ. Conformément à la tradition réformée, ce n'est pas un crucifix, Jésus n'y est pas représenté souffrant, afin d'insister sur la bonne nouvelle de sa résurrection au dimanche de Pâques ; la croix est donc vide.
La croix de Malte
Pourquoi la croix de Malte plutôt que la croix latine ? Selon les explications du pasteur Pierre Bourguet, parce que les protestants ont rejeté son usage lors de la conférence de Saint-Germain-en-Laye réunie en 1562 à l'instigation de Catherine de Médicis à la suite du Colloque de Poissy. Théodore de Bèze y a donné une « Conférence sur les images » où il fait une déclaration[10] dont le 8e article, intitulé « De l'usage de la croix », constate que dans le catholicisme du XVIe siècle, c'est un usage superstitieux qui en est fait, et comme tel, le récuse formellement[11]. Comme en conclut Pierre Bourguet : « On peut admettre que la croix de Malte échappait, pédagogiquement du moins, à toute évocation du calvaire de Golgotha, et que, par conséquent, son utilisation devenait licite[12]. ». De surcroit la croix de Malte boutonnée est proche visuellement de la croix du Languedoc, symbole régional répandu dans le Sud de la France, donc facilement adoptée par la communauté protestante de la région.
Les huit boutons
Elle est boutonnée aux huit pointes. La raison de chaque « bouton » en est certainement très pratique : que la croix ne s'accroche pas aux vêtements[13]. Et le chiffre huit peut évoquer les huit Béatitudes de l'Évangile selon Matthieu[14],[15], considérées comme la règle de vie du chrétien persécuté pour sa foi[16],[n 2].
Les rais ou rayons
Les rais dessinés souvent par trois, qui irradient du centre vers les bras, formant parfois comme un soleil, et des pointes de la croix vers son centre, évoquent soit le mystère de la Trinité[17], soit la lumière que Jésus est venu apporter dans le monde[18], soit le Père, le Créateur, le soleil de justice[19].
Les quatre fleurs de lys, les quatre cœurs et les douze pétales de lys et pointes de pétales
Les bras de la croix sont reliés entre eux par un motif circulaire (pas toujours apparent) sur lequel sont insérées quatre fleurs de lys, symbole royal français, mais aussi de pureté, qui parfois (selon la façon dont elles sont dessinées) délimitent en creux, avec les bras de la croix, quatre cœurs. Leur raison d'être, pour l'orfèvre, est indéniablement de renforcer la structure de la croix, afin d'éviter que ses bras ne se tordent[13]. Le chiffre quatre peut représenter les quatre évangiles selon Matthieu, Marc, Luc et Jean, les quatre premiers livres du Nouveau Testament[1]. Ce chiffre quatre renvoie aussi aux quatre vertus cardinales du chrétien : la prudence, la tempérance, la force et la justice[20]. On peut interpréter les quatre cœurs comme une évocation de l'amour du Père et un rappel du commandement de Jésus de s'aimer les uns les autres[21].
Les quatre lys à trois pétales — soit un total de douze pétales — pourraient aussi symboliser les douze apôtres ; mais ils dessinent aussi des pointes qui, combinées au cercle autour de la croix, peuvent évoquer la couronne d'épines dont le Christ a été affublé avant sa crucifixion et qu'il portait sur la croix[22].


La colombe
En pendentif mobile la colombe, c'est un symbole très classique du Saint-Esprit, « qui témoigne à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu » selon l'Épître aux Romains[23]. Elle pend de la croix, tête en bas et ailes déployées, comme celle présente au baptême du Christ, descendant des cieux : « Il vit les cieux se déchirer et l’Esprit descendre sur lui comme une colombe. Il y eut une voix venant des cieux : “Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie.” » selon l'évangile de Marc[24]. Une colombe apparaît aussi dans l'Ancien testament, au chapitre 8 de la Genèse, à la fin de l'épisode du Déluge comme un message de délivrance. Elle est le symbole de la paix et de l'espérance, représentée dès l'époque des Catacombes de Rome par les premiers chrétiens. De plus, dans la forme traditionnelle de la croix huguenote, la colombe pend de la croix, elle en découle, comme conséquence du sacrifice de Jésus Christ sur la croix, car, par sa mort, il fait don à l'humanité, ici-bas sur terre, de la paix et du Saint-Esprit[22].
Le trissou

avec trissou.
Parfois sur la croix huguenote, la colombe est remplacée par un petit objet aniconique[n 3]. C'est une perle ou une forme de goutte, ou encore de poire, appelée « trissou »[25] en occitan. Plusieurs interprétations ont été proposées pour donner du sens à cette forme, soit une larme ou une goutte de sang pour la persécution subie par les huguenots ; mais d'après Pierre Bourguet, cette interprétation n'est qu'« une légende qui ne repose que sur une touchante imagination[6]. » ; soit une langue de feu[26] descendue sur les disciples le jour de la Pentecôte, un autre symbole de l'Esprit saint[27]. D'autres explications ont encore été données quant à l'origine, plus ancienne que la colombe, et antérieure à la persécution des huguenots pour l'interprétation de ce « trissou », comme celle de la représentation d'une ampoule, allusion à la Sainte ampoule servant au sacre des rois de France, « cette sainte ampoule ayant été apportée par une colombe à saint Remi baptisant Clovis à Reims. » Cette hypothèse semble fragile, si on considère que les protestants rejettent, au XVIIe siècle comme aujourd'hui, la notion de sacralité pour un quelconque objet, comme l'est une ampoule d'huile[28]. Mais Monique Veillé affirme, elle, que ce « petit appendice ne voulait rien dire du tout à l'origine »[9], c'est juste la reproduction en or ou en argent de la forme de pierre précieuse ou de perle qui existe de façon bien plus ancienne sur les bijoux de la région.
Bijou trinitaire
Ainsi, ce bijou serait éminemment trinitaire puisque les trois éléments de la Trinité sont représentés : le Père (les cœurs et les rayons), le Fils (la croix) et l'Esprit saint (la colombe).
Histoire
La croix huguenote ne porte ce nom que depuis la fin du XIXe siècle[22],[29]. Auparavant, au XVIIIe siècle comme au XIXe siècle, on parlait de croix de Malte ou de Saint-Esprit[30] ou de croix cévenole[31].

de Henri IV portant la décoration
de l'ordre du Saint-Esprit,
date et auteur inconnus,
Musée national de Stockholm.
Des décorations honorifiques
La décoration de l'ordre du Saint-Esprit de 1578
La croix de Malte de la croix huguenote est très similaire à celle de la décoration royale de l'ordre du Saint-Esprit, un ordre chevaleresque de l'Ancien Régime créé par Henri III en et réservé à l'élite de la noblesse française et duquel les protestants sont exclus[32] et comme elle, entre les branches de la croix s'insèrent des fleurs de lys dont le dessin, selon leurs auteurs, forme en creux un cœur entre chacune des branches autour du centre de la croix.
Les portraits de Henri IV le représentent souvent arborant cette décoration et la présence, dans le dessin de celle-ci, de tous les éléments formant la croix huguenote a conduit Pierre Bourguet[33], et le sociologue Jean-Paul Willaime dans son sillage, à émettre l'hypothèse de son imitation, par rejet de la croix latine et par loyauté envers le roi. Mais selon l'historien Patrick Cabanel, si imitation il y a, elle n'est que « technique, et non idéologique » en ceci que les explications données pour cette imitation intentionnelle ne seraient qu'« une reconstruction, très séduisante, mais sans grande valeur historique »[34].
La décoration du Mérite militaire de 1759
La ressemblance avec une autre décoration, la croix du Mérite militaire créée par Louis XV en 1759 est également à souligner, sans qu'on puisse y voir une origine car cette décoration est très postérieure au début de la diffusion de la croix huguenote. De cette décoration les protestants ne sont pas exclus, à condition qu'ils ne soient pas français. Ils sont suisses, allemands, voire britanniques, le plus souvent descendants de réfugiés huguenots ; ce qui, comme l'écrit Pierre Bourguet, « réduit finalement à un calcul diplomatique l'initiative de Louis XV »[35].
- Les origines de la forme de la croix huguenote
Croix de Malte. Croix du Languedoc. Croix de l’ordre du Saint-Esprit 1578. Croix de l’Institution Mérite militaire 1759. Croix huguenote.
Les bijoux antérieurs

de Sophie Roch
par Louis Pasteur en 1839.
En effet, avant de parler de la croix huguenote telle que nous la connaissons aujourd’hui, et sans revenir sur la forme des décorations royales déjà notifiées, il faut investiguer l'histoire de la mode des bijoux régionaux. Elle nous apprend l'existence de deux bijoux antérieurs : d'une part la croix de Malte en Provence et en Languedoc comme représentée sur ce portrait d'une Arlésienne par Antoine Raspal et d'autre part le « saint-esprit »[36],[37], c'est-à-dire une colombe aux ailes déployées et tête en bas, en Auvergne, Velay et Normandie[38],[39]. Ce bijou bien plus ancien[40] est aussi plus prosaïquement appelé « pigeon » en milieu rural[n 4] ; son origine serait auvergnate ou limousine[41] ; il est fort répandu dans toutes les provinces françaises depuis sans doute le XVIe siècle, et sa mode dure longtemps : on en connait de nombreux exemplaires et des représentations sur des portraits de dames jusqu'au XIXe siècle[42], tel le fameux portait de Sophie Roch par Louis Pasteur[43].
Et jusqu'à la fin du XVIIe siècle, ces bijoux n'ont rien de spécifiquement protestant. Ils sont largement répandus comme parures de femmes catholiques dans ces régions[44].
« L'invention » de la croix huguenote en 1688
La croix huguenote apparaît en Languedoc, trois ans environ après la révocation de l'édit de Nantes. Selon Antoine Valette de Travessac, curé d'un village des environs[45], un bijoutier nîmois, Daniel Maistre (1658 ou 1667-1726)[46], ou Maystre[47], serait le premier en 1688 à avoir réalisé des croix huguenotes en or. En travaillant très astucieusement son dessin qui reprend à la fois les motifs de deux bijoux traditionnels régionaux (la croix de Malte et la colombe) auxquels il associe les fleurs de lys, symbole royal s'il en est, il en fait à la fois un signe de protestation en n'utilisant pas la croix latine (appelée « Jeannette » en Provence et Languedoc[48]), et un signe de loyauté envers le roi ; c'est aussi un signe discret de reconnaissance des protestantes entre elles. Mais selon Patrick Cabanel, toutes ces affirmations ne sont que de spécieuses reconstructions a posteriori[49]. « Son succès fut immédiat, d'autant plus qu’elle échappait aux persécutions car elle dérivait d’une décoration à la fois officielle et catholique d'une part et elle permettait d’autre part d'avoir sur soi une croix différente de la croix catholique abhorrée »[22]. Pierre Bourguet interprète l'engouement pour ce bijou comme « une sorte de riposte populaire à la création, cent ans auparavant, de l'ordre du Saint-Esprit par Henri III »[50]. Et alors que le petit peuple protestant est lentement passé de la résignation à la révolte contre les persécutions entre 1685 et 1700 et déjà avant que n'éclate la guerre des Cévennes, le phénomène du prophétisme camisard rappelle et souligne à ces protestants devenus clandestins, le rôle majeur de l'Esprit saint dans l'expression de leur foi et dans la résistance à l'oppresseur. Et, avec le port de ce bijou, les protestantes semblent dire « aux cent chevaliers triés sur le volet, de l'ordre du Saint-Esprit : « Vous n'avez pas le monopole du Saint-Esprit ! Dieu a promis de le répandre sur toute créature. Nos prophètes, nos inspirés le possèdent autant sinon plus que vous ! Nous croyons au sacerdoce universel !» »[51]. Mais Patrick Cabanel réfute cette interprétation, qu'il qualifie de fiction[52].
La mode se répand
La mode de ce bijou féminin se répand rapidement, à partir de l'aire géographique du midi protestant et plus spécifiquement celle des Cévennes [53], elle diffuse en pays réformé, selon Patrick Cabanel pour des raisons essentiellement conjoncturelles qui tiennent au « moment » : 1688, le prophétisme cévenol[54] enflamme toute la région, la province entière ne parle plus que des prodiges de l’Esprit saint à travers ces jeunes prophètes, laissant les autorités civiles et religieuses, les médecins et même les élites protestantes, dans la stupéfaction puis l'hostilité[55], avant que la répression s'abatte sur eux. « Le bijou Saint-Esprit revêt soudain une tout autre consonance, tout en étant suspendu à la croix de Malte en honneur dans la région. Il était immédiatement réutilisable, sans que l’orfèvre eût rien à inventer ni sur le plan esthétique ni sur le plan théologique. Génie du lieu et génie du temps… »[56]. L'aire d'expansion de son utilisation, selon Raoul Allier dans son article de 1932 est « la région bornée au sud par la Méditerranée, à l'est par le Rhône, au nord par le cours inférieur de l'Ardèche ou de la Cèze, au sud-ouest par l'Orb, au nord-ouest par les plateaux du Rouergue, les Causses et le Mont Lozère »[57]. Et Cabanel souligne encore : « Le mariage de la croix de Malte et du Saint-Esprit n'est devenue croix huguenote que par la volonté des protestantes : la voulant, la sachant telle, elles l’ont faite telle. »[58].
Un marqueur de l'identité protestante durant le XVIIIe siècle
Cette croix huguenote reste très populaire jusqu'à la fin du XVIIIe siècle comme marqueur de l'identité protestante[n 5].

Après l'oubli au XIXe siècle, la renaissance au début du XXe siècle
Après un oubli de plus d'un siècle, possiblement dû à la fin des persécutions des protestants en France ou simplement lié à un effet de mode devenue désuète, ce bijou connaît un regain d'intérêt au début du XXe siècle grâce aux travaux du jeune Club cévenol qui, lors de sa VIIe assemblée générale, organise en 1901 sous l'égide du pasteur Charles Bost et du médecin Louis Malzac[59] à Lasalle (Gard) une exposition de croix huguenotes anciennes[60] visitée par plus de 5 000 personnes dans ce bourg qui compte alors moitié moins d'habitants[61]. Grâce aux travaux des érudits et collectionneurs protestants, comme Raoul Allier, professeur à la faculté de théologie protestante de Paris, qui en possède plus d'une centaine[62] et avec l'ouverture du musée du Désert à Mialet (Gard) en 1911, la croix huguenote devient l'objet d'expositions et d'articles dans la revue de la Société de l'histoire du protestantisme français et suscite de nombreuses rééditions en or, en argent et en divers métaux. Ces rééditions sont facilitées par la conception et la réalisation par un horloger, du nom de (Paul Ernest 1889-1959 ?[63]) Bourquin, d'une machine emboutisseuse qui découpe dans n'importe quel type de plaque métallique la partie supérieure de la croix[8]. Son coût de production, et donc de vente, s'en trouve abaissé, aidant grandement à la popularisation du bijou. La « Librairie générale et protestante de Paris », située au no 48, rue de Lille, au rez-de-chaussée de l’église évangélique baptiste de Paris, (et qui est toujours aujourd'hui une librairie protestante, « 7ici ») en diffuse à partir de 1912[64]. Et alors, dit Cabanel, a joué une seconde fois le même phénomène qu'à la fin du XVIIe siècle, puisque seuls les protestants l'achètent, le bijou devient un marqueur protestant[65]. Jacques Poujol interprète ainsi ce phénomène : « C'est essentiellement dans le besoin identitaire fort des protestants français de se manifester comme minorité pensante et agissante au sein de la communauté nationale et même au delà des frontières qu'il faut chercher la cause du succès d'un emblème que tout semblait destiner à rester indéfiniment folklorique »[66].

portée au bracelet d'identité militaire
La Première Guerre mondiale
Pendant la Première Guerre mondiale, un pasteur et un éditeur protestants ont l’idée de faire produire une médaille représentant une croix huguenote, la croix de Malte boutonnée et fleurdelisée d'un côté et la colombe de l'autre, à fixer au bracelet des soldats portant leur plaque d'identité militaire[n 6], à l’instar de la médaille du Sacré-Cœur de Jésus portée par les soldats catholiques, mais sans connotation de fonction propitiatoire, pour que les aumôniers protestants puissent aisément repérer les soldats protestants, afin de leur proposer de venir aux cultes célébrés dans les tranchées, et sans doute aussi pour permettre d'identifier les morts, afin de présider à leurs funérailles[67].
L'entre-deux-guerres

Julien Massip.
Dans l'entre-deux-guerres, la croix huguenote commence à remplacer le pendentif en forme de cœur traditionnellement offert aux jeunes filles protestantes lors de leur confirmation[68].
À cette même époque, le pasteur d’Aimargues, Julien Massip (1865-1927), s'attelle à la création d'une nouvelle croix huguenote, assez curieuse, qu'il espère voir se répandre en la vendant au profit de l'Église réformée. Il en dessine et en fait graver un petit nombre d'exemplaires en différentes déclinaisons (« pastorale », « missionnaire », «internationale de la paix », etc.). Il développe même dans un livret publié en 1924 intitulé « La croix huguenote d’après-guerre »[69] des instructions précises sur la façon de la porter. Malgré le soutien d’Émile Doumergue et du musée du Désert, l’initiative connaît néanmoins peu de succès, probablement selon Patrick Cabanel du fait la ressemblance avec la croix catholique et avec des décorations militaires[70].

La Seconde Guerre mondiale
La croix huguenote s'affirme depuis la Seconde Guerre mondiale et son utilisation dans l'insigne des résistants protestants[71] (Voir aussi sa représentation photographique plus bas, au chapitre des insignes militaires), comme LE bijou protestant par essence et son usage se diffuse y compris dans les territoires luthériens[72] avec parfois, dans ce cas, l'adjonction au centre de la croix d'une petite rose stylisée, la rose de Luther[73].
Aujourd'hui au XXIe siècle
Elle est aujourd'hui portée à la fois par les hommes et les femmes[64],[74]. Mais ce n’est pas le port de ce bijou en lui-même qui fait de son propriétaire un croyant chrétien protestant. La croix huguenote peut être portée par tradition familiale, communautaire ou expressément choisie pour honorer la mémoire de ceux qui ont lutté, et souvent donné leur vie, pour la liberté de leur conscience et celle de propager le message chrétien tel qu'ils l'ont compris[75]. Au-delà de son marquage protestant qui est toujours très fort en ce premier quart du XXIe siècle, le port de la croix huguenote peut prendre aussi d'autres significations, faisant « écho aux combats d'aujourd'hui et aux questions de foi, d'identité et de mémoire collective », par exemple, comme le revendique le chanteur Renaud[76].





