Paul Badré (aviateur)
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Saint-Saëns (Seine-Maritime)
La Ferrière-Bochard (Orne)
| Paul Badré | ||
Paul Badré en 1936 | ||
| Naissance | Saint-Saëns (Seine-Maritime) |
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| Décès | (à 94 ans) La Ferrière-Bochard (Orne) |
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| Formation | École polytechnique | |
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| Années de service | 1929 – 1946 | |
| Distinctions | Légion d'honneur | |
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Paul Badré (1906-2000) est un pilote et ingénieur aéronautique français, combattant de la Seconde Guerre mondiale.
Membre du SR Air de Georges Ronin, il transmit par radio des renseignements aux Alliés depuis son village de Bellerive, à côté de Vichy. Ses émissions clandestines continuèrent jusqu’au débarquement américain en Afrique du Nord. Il fut ensuite envoyé à Londres comme officier de liaison avec le BCRA et le MI6. À l'été 1944, il commanda un escadron de bombardiers pendant le débarquement de Provence.
Pilote d’essai
Paul Badré, né le 22 mai 1906 à Saint-Saëns, était le fils de Louis Badré (1875-1969), conservateur des eaux et forêts et officier de la Légion d’honneur[2],[3], et de Claire Maire (1884-1934)[4].
Il était l’aîné de six enfants : Louis Badré[5] (directeur général de l’Office national des forêts[6],[7]), Jean Badré (vicaire aux Armées françaises puis évêque de Bayeux), Jacques Badré (curé de Semallé[8]), Charles Badré (dit « père Jean », moine bénédictin assassiné par les Khmers rouges en 1975[9],[10],[11]) et Marie Badré.
Après son baccalauréat au lycée de Colmar[12] et des classes préparatoires au lycée Kléber de Strasbourg[13], Paul Badré fut reçu en 1926 à l’École polytechnique à Paris. Sa promotion, avec celle de 1927, réunit Henri Ziegler (président de l’Aérospatiale), Georges Glasser (président du GIFAS et d’Alstom), Henri Desbruères et Joseph Roos (présidents d’Air France), Louis Bonte (directeur du CEV), ou le pilote Jacques Lecarme[14].
À la sortie de polytechnique en 1928, il s’engagea dans l’Aéronautique militaire, rejoignant comme sous-lieutenant l’École d’application de l’aéronautique à Versailles[15]. Formé à la base d’Avord, sur Morane-Saulnier MS.138, Caudron C.59, Breguet 14 et Farman F.60, il fut breveté pilote en octobre 1929[16] et intégra l’année suivante le 21e régiment d’aviation, à Nancy. Promu capitaine et chef de son escadrille en 1933, il fit à cette époque la connaissance de Georges Ronin[17].
Au printemps 1935, Paul Badré fut muté en même temps que Constantin Rozanoff au Centre d'essais du matériel aérien (CEMA) de Villacoublay[18], où étaient testés les avions de Marcel Bloch[19],[20]. Il prit part notamment aux essais du Douglas DC-2[21], du Potez 540[22] et du Leo 45, dont il suivit la production avec Jacques Lecarme, de l’usine aux essais en vol[23].
Au moment des accords de Munich, en septembre 1938, il effectua une mission pour le Secret Intelligence Service et la section « Air » du 2e bureau (commandée par son ami Ronin). Badré photographia la frontière des Alpes et la plaine du Pô à dix kilomètres d’altitude, à bord d’un Potez 540[24],[17]. Le 16 mars 1939, en visite à Angkor pendant une mission de transport[25], il apprit à la radio l’entrée des nazis dans Prague.
Seconde Guerre mondiale
Au déclenchement de la mobilisation française, le 1er septembre 1939, il fut affecté à la base aérienne d’Orléans[26]. Au tournant de l’année 1940, il fut envoyé en Écosse[27] pour des essais en vol de nouvelles technologies radar. Au printemps, à la demande de l’état-major de l’Armée de l’air, il fit une tournée auprès des escadres de bombardement dans le Sud-Ouest pour contrôler l’entraînement des pilotes sur Leo 45[28].
La veille de l’armistice, il décolla pour Oran[29] avec René Gervais. Le colonel Ronin les intégra à son escadre comme adjoints. Ils visitèrent les bases aériennes militaires du Maroc pour tenter de remotiver les troupes. Ronin décida de rebâtir en France un service de renseignement en contact avec les Britanniques.
Comprenant l’allemand, Paul Badré fut affecté à la mi-août à la Waffenstillstandskommission – chargée de l’application de la convention d’armistice –, où il succéda à Christian Sarton du Jonchay comme officier de liaison avec la Luftwaffe[30]. Il fut mis en congé d’armistice le 10 janvier 1941 et s’installa avec sa famille à Bellerive-sur-Allier, un village voisin de Vichy.
SR AIR
À Bellerive, il prit la direction d’un poste du SR Air[31],[32],[33], le service de renseignement mis sur pied par Georges Ronin[34] avec l’accord du général Bergeret, ministre de l’aviation du maréchal Pétain[35].
En mars 1941, Frederick Winterbotham (nom de code Summer), officier de la Royal Air Force responsable de la source Ultra au MI6, fit parvenir au SR Air des émetteurs-récepteurs dissimulés dans des valises diplomatiques[36]. Depuis sa villa de Bellerive, le capitaine Badré (nom de code Beard) établit clandestinement une liaison radio avec l’Angleterre (le Groenland)[37].
Il recruta plusieurs agents[38] dont Robert Masson, qu’il mit en lien avec le mouvement Ceux de la Libération en zone occupée[39]. Masson lui apportait chaque mois des renseignements en traversant la ligne de démarcation. Badré obtint du colonel Jean Touzet du Vigier[40] que des armes fussent livrées secrètement en zone occupée à destination de Ceux de la Libération et du réseau d’Alfred Heurtaux[41].
À partir du printemps 1942, l’ingénieur des PTT Robert Keller[42] et ses équipes mirent sur écoute les communications téléphoniques allemandes entre Paris et Berlin – interceptant les échanges de hauts responsables de la Kriegsmarine, de la Luftwaffe, de la Wehrmacht Heer et de la Gestapo. Ils parvinrent même à écouter la voix d’Adolf Hitler[43]. Des retranscriptions des conversations récoltées (la « source K ») furent acheminées par le réseau Vengeance à Bellerive, où Beard les communiqua au Groenland[44]. Il transmit en particulier des informations sur les mouvements des troupes allemandes vers l’Union soviétique[45],[46].
Au début du mois d’octobre, il fut convoqué à Vichy par le général Revers, chef d'état-major de la défense nationale, qui le prévint qu’avec l’accord de Pierre Laval, l’Abwehr et la Gestapo s’apprêtaient à envoyer en zone libre des équipes mobiles, pour identifier par la radiogoniométrie les postes clandestins[47]. Cette opération avait pour nom de code Aktion Donar. Le matin du 19 octobre 1942, les services spéciaux allemands circulaient dans son village de Bellerive-sur-Allier. Alerté à temps par un complice[48], il interrompit l’émission en cours, démonta son poste et brûla les papiers compromettants[17].
Après cette incident, informé de l’imminence du débarquement allié en Afrique du Nord, le service suspendit ses liaisons avec Londres[49]. Dans la nuit du 9 au 10 novembre 1942 – la veille de l’invasion de la zone libre –, Ronin et ses principaux officiers s’envolèrent pour l’Algérie à bord de deux Dewoitine D.338 mis à disposition par le général d’Harcourt[50].

Londres
Promu commandant à son arrivée, Paul Badré voyagea en Tunisie et au Maroc pour le compte du SR Air[52]. Le colonel Ronin, qui s'était rallié au général Giraud, chapeautait désormais les services spéciaux avec Louis Rivet et Paul Paillole. Ronin retrouva Winterbotham à Londres le 20 décembre. À son retour, dans les premiers jours de 1943, il confia à Badré un poste d’officier de liaison avec le MI6 et le BCRA du colonel Passy (chef du renseignement gaulliste)[53].
Accompagné de recrues françaises du Special Operations Executive[54], Paul Badré partit pour Londres le 30 janvier[55]. D’abord logé Albemarle Street, dans l’appartement de Claude Dansey[56] (où il fit la connaissance du colonel Passy[57]), il s’installa ensuite dans une villa de l’Intelligence Service en bordure de Wimbledon Common[58]. Au 12 Caxton Street, il travaillait avec le Circus de Wilfred Dunderdale qui récoltait des renseignements sur le front de l'Est[59].
En mars, le commandant Badré se cassa une jambe au terme d’un saut en parachute à Ringway[60]. À l’hôpital, il reçut la visite de Robert Masson, qui avait rejoint l’Angleterre après avoir traversé l’Espagne dans la clandestinité. Ce dernier fut parachuté en Normandie à la pleine lune suivante. Un autre agent fut parachuté, André Duthilleul[61] (Oscar) que son frère Jean Badré hébergea à Paris[62].
Le 20 mai 1943, il organisa l’exfiltration aérienne du général Georges à la demande du cabinet de Churchill[63]. Masson profita de l’opération pour quitter la France occupée, après y avoir implanté le réseau Samson.
Méditerranée
Le 3 juin 1943, les armées du général de Gaulle et du général Giraud fusionnèrent sous l'égide du Comité français de libération nationale. À 37 ans, Badré s’estimait encore en âge de piloter et de combattre[17] : il remit sa démission à Stewart Menzies – chef du MI6 – et quitta Londres le 27 juin[64] quelques jours avant l’opération Husky.
En Afrique du Nord, Georges Ronin perdit le contrôle des services spéciaux au profit du colonel Passy. Commandant le groupe 2/52 en Méditerranée, Badré fut stationné dans la région d’Oran, avec les divisions du général du Vigier et du général Rignot[65],[66]. Ses troupes furent ensuite affectées pour l’hiver au Maroc, à Médiouna. Au printemps, ils s’entraînèrent dans la région de Constantine, à Teleghma[67]. Ce ne fut qu’à la fin du mois de juin que son groupe devint opérationnel, après la livraison par l’Armée de l’air américaine de seize Marauder B26 flambant neufs.
Le 19 juillet, le 2/52 fut envoyé en Sardaigne, à la base de Villacidro. Il y reçut la visite de Saint-Exupéry, quelques jours avant la mort de l’écrivain[68].
Débarquement de Provence
Le 3 août 1944, Badré bombarda un pont d’Asti avec son escadron. Trois jours plus tard, une escadre franco-américaine de 72 avions attaqua un pont ferroviaire d'Arles[69]. Les bombes de son Marauder s’abattirent sur un cimetière où s’était retranchée la Flak allemande, qui fut intégralement pulvérisée. Le 15 août, premier jour du débarquement de Provence, 72 avions (36 de l’Armée française de la Libération et 36 « forteresses volantes » américaines) avaient pour mission de détruire des ponts sur la Buëch et la Durance. La météo était mauvaise et des pilotes de l’USAAF, forcés à une manœuvre d'évitement après leur premier passage, se libérèrent de plusieurs dizaines de tonnes de bombes, tuant cent civils à Sisteron.
Le 18 août, le groupe de Badré attaqua les batteries côtières de Toulon qui lui infligèrent de lourdes pertes[70]. Il réessaya le surlendemain avec une tactique plus furtive qui s’avéra concluante[71]. Le 2/52 combattit ensuite en Italie[72],[73].
Industrie aéronautique d’après-guerre
Promu lieutenant-colonel en septembre 1944, il fut nommé chef du 5e bureau (« programmes ») de l’état-major de l’Armée de l’air. Il supervisa la « mission d’information scientifique et technique[74] » (MIST), qui envoya un commando en Allemagne, dans la zone américaine, pour capturer l’ingénieur Willy Messerschmitt et saisir ses travaux, lesquels furent microfilmés par des étudiants de polytechnique avant d’être rendus aux Américains[75]. La MIST s’appropria aussi une station d’essais de missiles V2 cachée dans la forêt entre Sigmaringen et le lac de Constance[76].

Le , Paul Badré fut le premier pilote français à piloter un avion à réaction sur le territoire national (un Messerschmitt Me 262 pris à l’ennemi)[77] lors de l’inauguration du centre d'essais en vol de Brétigny-sur-Orge. Il fut désigné membre du conseil chargé du perfectionnement de l’École polytechnique[78]. Au mois de mai 1946, il accompagna en Angleterre le général Bouscat, chef d’état-major de l’Armée de l’air[79],[80]. Comme Rozanoff, il quitta l’Armée en octobre 1946[81], à l’approche du déclenchement de la guerre d’Indochine[1].
Dans le civil, Paul Badré s’occupa d’abord des essais en vol de la Snecma, fabricant national des moteurs aéronautiques[82],[83],[84]. Georges Glasser le recruta en 1948 comme directeur de production de la Sncaso[85]. Il fut impliqué dans la production de trois avions de chasse de Marcel Dassault (l’Ouragan, le Mystère II et le Mystère IV) et dans celle du biréacteur Vautour et de l’hélicoptère Djinn. En 1957, la Royal Aeronautical Society de Londres le reçut avec le statut de Fellow[86].
Au départ de Georges Glasser pour Alstom, la Sncaso fusionna avec la Sncase pour former Sud-Aviation. Paul Badré devint président de la Sferma (1957-1965[87]) puis de Maroc-Aviation (1966-1972[88]) ainsi qu’administrateur de plusieurs entreprises, parmi lesquelles la société de Jean Bertin, dont le projet d’Aérotrain fut abandonné à la suite du premier choc pétrolier[89],[86].
Fin
Intronisé membre d’honneur de l’Académie de l'air et de l'espace en 1999[86], Paul Badré mourut à quatre-vingt-quatorze ans, le 10 août 2000, à La Ferrière-Bochard dans l’Orne.
Il avait épousé en l’église Sainte-Jeanne-d'Arc de Versailles, le 14 septembre 1932[90], Cécile Cordier (1909-2005), fille de Jean Cordier – chef du 4e bataillon de chasseurs à pied tué dans le Labyrinthe en 1915 – et de Madeleine Beaudenom de Lamaze, fille du général de Lamaze. Dix enfants sont nés de leur union[91]. Cécile Badré était la cousine germaine de deux compagnons de la Libération, Jacques Beaudenom de Lamaze et Jacques Lecompte-Boinet.
À Brétigny-sur-Orge, la rue Paul-Badré longe l’Institut de recherche biomédicale des armées (site d’une base aérienne militaire jusqu’en 2012).