Antisémitisme en Belgique
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L’antisémitisme en Belgique comprend les actes d'hostilité contre les Juifs et la haine érigée parfois en doctrine, sur le territoire de la Belgique, à travers les époques. L’époque chrétienne produit l’antijudaïsme tandis que l'antisémitisme contemporain, comme idéologie raciste, date de la seconde moitié du XIXe siècle[Note 1]. Au XXe siècle, sous la montée du nazisme, et sous l'occupation allemande, le génocide des Juifs de Belgique est organisé. Les criminels nazis ne sont pas condamnés par la Belgique.
Plus récemment une vague d'antisémitisme a été déplorée[1],[2]. Selon une étude de 2024, les Belges auraient moins de sympathie pour les Juifs que les Français[3]. En 2025, le ministre israélien des Affaires de la Diaspora, Amichai Chikli, propose l'Alya comme solution[4].
Persécutions des Juifs avant la révolution belge
La présence juive sur le territoire durant le haut Moyen Âge est peu documentée. D'après Bernhard Blumenkranz, en Europe occidentale, les Juifs vivaient sans réelle ségrégation et au sein de la population chrétienne[5].
Période des croisades
Lors de la première croisade, une armée formée sur le territoire de Godefroy de Bouillon et les contrées avoisinantes[6], puis rejointe par d'autres soldats, se livre aux massacres de nombreuses communautés juives, en particulier celles de Rhénanie[7], et, malgré la rançon.
Ces massacres annoncent au siècle suivant, une période d'hostilité chrétienne, contre leur religion. Cela est illustré par les écrits chrétiens d'érudits, sans que l'on connaisse exactement leur portée dans la société chrétienne. Les occurrences de rencontres théologiques sont principalement écrites pour décréditer le judaïsme devant une audience érudite chrétienne, comme le fait Odo de Tournai dans sa Disputation, en stigmatisant les Juifs comme étant incapables de la vérité spirituelle[8]. En 1160, témoignant déjà de l'existence d'une virulence dans l'antijudaïsme, Gauthier de Castillon, prévôt du chapitre de Tournai, rédige un pamphlet empli de haine, proférant de nombreuses calomnies à leur encontre[9],[10]. Dans la production artistique, le triptyque de Stavelot atteste de la montée de la haine avec une représentation particulièrement péjorative du personnage Synagoga, associé aux Juifs par des artistes catholiques. D'autres représentations de violence contre Synagoga, reflètent de la montée de la violence contre les Juifs européens durant cette période[11]. L'antijudaïsme représente aussi les Juifs par des symboles[7], propre de la déshumanisation.
Le concile de Latran de 1215 organisant la société chrétienne, impose aux Juifs nombre de mesures discriminatoires : obligation de porter des vêtements se distinguant de ceux portés par les chrétiens (dont le signe discriminatoire de la rouelle), obligation de ne pas être vus en public pendant la Semaine sainte, l'interdiction d'avoir une position publique, et d'autres[8]. Les Juifs sont victimes de l'antijudaïsme de l’Église catholique et vivent désormais « en dehors » de la société chrétienne. Le testament de 1261, du duc Henri III de Brabant, soulevait déjà la question de l'expulsion des juifs de ses terres[12]. Ceux-ci sont ainsi contraints d'habiter dans des juiveries, principalement du Brabant, mais aussi dans le Luxembourg et le Hainaut[13]. Pour y échapper, certains se laissent convertir par l'Église[5]. Dans la littérature catholique du XIIIe siècle, les écrits de Jacques van Maerlant, Jan van Boendale et Dirc Potter témoignent de l'étendue de l’antijudaïsme parmi les lettrés[7].
En 1308, il est attesté des pillages contre les demeures des Juifs[5], qui sont massacrés par la croisade l'année suivante, à l'exception de ceux qui se sont réfugiés dans le château de Genappe du duc Jean II[14]. Des tueries se produisent, comme celle de Louvain, ou du château de Born, où ceux qui s'y étaient réfugiés dans les alentours seront massacrés[5]. En 1326, un Juif converti est accusé d'avoir fait saigner une image de la Vierge, et est brûlé vif. Cet épisode donnera lieu à la légende antijuive du sacrilège de Cambron[7].
Massacres du XIVe siècle

Vers 1348-1349, face à la propagation de la peste noire, les flagellants répandent l'accusation contre les Juifs d'être auteur de la peste, par empoisonnement, des puits et des fontaines[14], ainsi, les Juifs périssent de la maladie et de massacre[13]. La rumeur flagellante, est répandue à travers le Brabant au delà des régions limitrophes. Lors du massacre du Sacrement du Miracle, plus de 600 personnes sont massacrées, si l'on s'en tient à la description de Gilles Le Muisit[16]. Le comte de Hainaut en aurait tiré profit, vis-à-vis des créances impayées aux Juifs. la documentation atteste de massacres, tel que la tuerie de Hon, près de Bavay, où deux familles sont brûlées vives le [14]. Il semblerait que les habitants juifs du Brabant aient été massacrés ainsi que ceux d’Ath. Dans le Hainaut, « on constate leur disparition sans savoir exactement si la mort ou l’exil en est responsable[14] ». Elle atteste également de massacres à Anvers: « beaucoup furent pendus, brûlés sur le bûcher, battus à mort ou noyés »[12].
En 1370, les dernières familles juives sont accusées de profanation d’hosties et périssent brûlées vives sur le bûcher[13]. Différentes versions racontent le déroulement du massacre, celle de l'historien du XIXe siècle Georges-Bernard Depping, décrit par exemple des tortures de juifs qui se produisent à Enghien[17]. Abondamment relayé dans la culture belge, il donne lieu, après avoir été reconnu par l'Église catholique en 1402, à un culte antijuif des reliques qui ne prendra fin qu’à la fin du xxe siècle[18] ainsi qu’à une importante production iconographique dont une tapisserie, des vitraux et 18 tableaux[14] dans la cathédrale de Bruxelles ou les vitraux de l'église Saint-Nicolas à Enghien[19]. La conclusion d'un poème populaire rédigé à propos du massacre (vraisemblablement au XVe siècle), laisse une idée de l'étendue d'une haine génocidaire chrétienne[7].
Les Juifs disparaissent de Belgique. Dans certaines régions, ils sont de passage, considérés comme étrangers et menacés par une vindicte populaire, sous l'emprise de l'antijudaïsme de l'Église. Ils sont exposés d'autre part à la concurrence déloyale des banquiers lombards et aux corporations de métier (desquels ils sont exclus), ainsi que contraints de payer des taxes spéciales comme les maltôtes[5]. La seule voie proposée reste la conversion[5].
Inquisition catholique
Du fait des persécutions de l'Inquisition espagnole en 1492 et de l'Inquisition portugaise en 1497, des Juifs s'installent à Anvers. L'Inquisition est imposée aux Pays-Bas espagnols, mais dans une moindre mesure. On peut citer, à titre d'exemple l'année 1541, lors de laquelle, deux personnes refusant la conversion et sont ainsi brûlées vives sur le bucher[20]. En 1549, une ordonnance de Charles Quint retire aux Juifs convertis au christianisme le droit de séjour, les Juifs y étant interdits sous peine de mort.
Minorité religieuse
Au XVIIIe siècle, dans les Pays-Bas autrichiens, les Juifs bénéficie de la tolérance, et de la contrainte du payement de taxes discriminatoires, excluant ceux sans ressources, tout en conservant ceux dits « utiles ». Les Juifs sont exclus du droit de bourgeoisie qui impliquait une profession de foi catholique, sous exception. Philippe Pierret identifie pendant cette période, de la marginalisation, à la fois par les pouvoirs politiques locaux et dans les mentalités[21]. À la fin du siècle, la population juive bénéficie de la nouvelle législation de l’édit de Tolérance de Joseph II de 1781[13],[5], puis sous Napoléon, le culte israélite est reconnu et s'organise en consistoire par les décrets de 1808 [22], ayant eu, toutefois, une utilité à la délation[23].
- Scène de la légende du Sacrement miraculeux, tapisserie à la cathédrale Saints-Michel-et-Gudule de Bruxelles.
- La « chapelle Salazar » au centre (en blanc), construite sur l'ancienne synagogue de Bruxelles après 1370.
- Truie des Juifs sur un pilier de l'église Notre-Dame de la Miséricorde à Aarschot, fin XVe-début XVIe.
- Scènes de la légende du Sacrement miraculeux, Ibid., vitraux sculptés par J.-B. Capronnier en 1870.
Royaume de Belgique
Début du XIXe siècle
Dès le début du XIXe siècle, la Belgique est une terre d'immigration pour les Juifs en raison de la nature du Royaume, qui garantit des opportunités sociales et économiques, mais aussi des libertés constitutionnelles et un rapport de l'État avec l'Église[5].
Avec l'indépendance de la Belgique, la constitution rompt radicalement avec le passé, l’identité juive relève désormais de l’espace privé. En 1836, le serment antijuif, more judaïco est abrogé[13] et la taxation extraordinaire des Juifs cesse[24]. En contrepartie, l'on témoigne de manifestations d'hostilité.
Concernant le culte israélite, comme le démontre Jean-Philippe Schreiber, il fut véritablement reconnu par un arrêté royal en 1876 : « Le fait que l’État ne reconnût pas formellement l’existence du Consistoire central ni celle des Communautés (…) et l’interprétation que fit le Consistoire des décrets de 1808 pour fonder son existence légale engendrèrent de nombreuses difficultés tout au long du siècle, particulièrement dans les rapports que le Consistoire central entretint avec les administrations communales et les gouvernements d’inspiration libérale »[22].
Fin du XIXe siècle


La fin du XIXe siècle, voit de nombreux Juifs réussir leur intégration à la société belge mais aussi des réticences à l'arrivée d'immigrés juifs de l’Est, et les répercussions de l'antisémitisme de France et d'Allemagne[25]. L'antisémitisme prend de l'ampleur et culmine avec les retombées de l’affaire Dreyfus. Certaines personnes sont ouvertement antisémites, en particulier au sein du jeune Parti ouvrier belge, comme Edmond Picard[26] et Jules Destrée[13]. Edmond Picard porte son discours sur une « lutte des races » et plaide pour des lois antisémites. L'anarchiste français Pierre-Joseph Proudhon, qui avait des vues antisémites marque le socialisme belge lors de son séjour a Bruxelles[27].
C'est aussi, au travers de l'Église catholique belge et française, qu'émerge un antisémitisme racial[28] : « en réaction au fait que les Juifs se dissolvent peu à peu dans la société chrétienne »[29]. Celui-ci vient se greffer à ce « message chrétien », contre les juifs.
La « question juive » passe au centre des préoccupations de la presse, lors de la deuxième moitié des années 1890. Des attaques contre les personnalités politiques juives, Ferdinand Bischoffsheim et Georges Montefiore-Levi, sont attestées[27]. Maurice Einhorn décrit l'antisémitisme belge comme « mondain », en comparaison à celui en Allemagne caractérisé plutôt comme « populaire ». Il décrit une situation d'antipathie pour les Juifs parmi certains écrivains du jeune État[30]. Guy Jucquois et Pierre Sauvage décrivent quant à eux, la fin de siècle, comme la période du passage de la discrimination ethnique à l’antisémitisme racial. Une réaction antisémite à l’assimilation des Juifs à la société, soutenue par les milieux catholiques[31].
Début du XXe siècle
La Belgique voit l'arrivée de nombreux réfugiés Juifs jusqu'au début du XXe siècle. Néanmoins la nationalité ou le statut de résident permanent n'étaient pas garantis. Ainsi beaucoup de Juifs de deuxième ou de troisième génération vivant en Belgique, restaient considérés comme des « étrangers » par l'État[32]. L'antisémitisme s’exprime notamment à travers le rejet systématique de demandes de naturalisation des « étrangers juifs »[33].
Bien que peu présent dans la société belge dans son ensemble, l’antisémitisme se manifeste toutefois dans différents milieux. En 1902, le Comité Marnix se proclame ligue contre l’antisémitisme et tente de lutter contre l’antisémitisme. Pour le collectif : « ce mot d’antisémitisme n’est qu’une étiquette qui couvre l’intolérance dans son acception la plus générale, la guerre sans merci déclarée non pas seulement aux juifs, mais aux protestants, aux libres penseurs, aux francs-maçons. »[33]. Le Comité, en outre dirigé par des personnes qui ne sont pas de confession juive, témoigne d'une politique de discrimination non officielle: « beaucoup de gens continuent pas moins à envelopper tous les juifs d’une commune antipathie, et citent de petits faits particuliers, d’histoires de portières, de racontars dépourvus de toute valeur et de tout intérêt. »[34]. Le Comité témoigne d'actes de vandalisme antisémite : « A diverses reprises ce cri de haine : « A bas les juifs ! » a été affiché sur les murs de Bruxelles »[34]. De plus, le Comité s'inquiète de campagnes ouvertement antisémites dans la presse catholique[34].

L'attention de la presse à l'affaire Dreyfus est un exemple de l'influence de l'agitation antijuive de l'étranger sur l'opinion publique belge. La presse catholique belge, — qui se distancie du discours racial —[36], défend le camp anti-dreyfusard, et des préjugés empruntés de l'antisémitisme sont adoptés. Parallèlement, une campagne conte le libéral Jan Van Rijswijck provoque une affaire en Belgique où il est accusé de comploter avec les Juifs, et les Juifs accusés de le soutenir. Les ressources historiques de la période menant à la Première Guerre mondiale ne font pas état d'une action antijuive organisée, et ce n'est qu'à la période d'occupation allemande de la Première Guerre mondiale, que l'on voit apparaître une poussée xénophobe. Les Juifs sont parfois qualifiés de « révolutionnaires » et par d'autres stigmatisations. Le mouvement flamingant qui pendant l'occupation avait collaboré avec l'occupant allemand et visait à une politique pro-flamande, adopte une approche établissant une distinction entre les Juifs « allochtones » provenant de l'immigration récente et ceux considérés « autochtones »[27].
Lorsque éclate la Première Guerre mondiale, le , la panique dans les rues se transforme en colère et en passion nationaliste et des émeutiers s'en prennent à tout ce qui est suspecté d'être Allemand. À Anvers, la communauté juive avec une importante population juive d'Allemagne est aussi victime de cette colère. Des familles sont escortées à la gare par l'armée, et la majorité des Juifs Allemands et de Galicie fuient la ville sous les insultes et les railleries, comme en témoigne l'écrivain juif Salomon Dembitzer : « les femmes et les filles belges ont levé les poings contre nous, ont lancé des injures et se sont moquées de nous »[37].
Face à la crise, de nombreux Juifs survivent grâce aux organisations de charité juives, mais par exemple l'orphelinat juif tombe à court de nourriture et il est décidé d'évacuer les enfants aux Pays-Bas. Le rabbin Armand Bloch est arrêté par les soldats allemands et condamné pour son patriotisme, la presse belge le présente en héros et il devient un symbole de la loyauté juive. Mais vite, l'image des Juifs est ternie dans la presse. Les stéréotypes associent les Juifs aux Prussiens dans une rhétorique anti-allemande et anti-juive[37]. En 1915, Fritz Norden, d’origine juive allemande publie une opinion en faveur de l’invasion allemande et est insulté avec antisémitisme dans la presse. D'après Yasmina Zian, la stigmatisation des juifs est également alimentée par l’idée que le yiddish est une langue proche de l'allemand[38]. Cependant malgré les accusations, la majorité des Juifs y compris les immigrés, restent loyaux et beaucoup se portent même volontaires pour la défense de la patrie. Après la guerre, le Consistoire brandit son patriotisme, et les organisations sionistes, initialement formées en réaction à l'antisémitisme, prennent de la popularité[37].
Pendant l'entre-deux-guerres, outre l'écho d'affaires antisémites à l'étranger, des liens entre le « sionisme », le « communisme » et la « franc-maçonnerie » sont imaginés par les antisémites. L'ont constate également une diminution de l'hostilité au Judaïsme dans la société belge. Dans la presse, on retrouve une certaine banalisation des représentations négatives sur les Juifs[38]. Les années 1920 sont marquées par l'apparition d'une attitude antijuive, distant de l’antisémitisme biologique d'Allemagne. Anvers se transforme en berceau des organisations nazies et antisémite comme la Volksverwering, Vrienden van het Nieuwe Duitschland, NSVAP, De Adelaar, Anti-Joodsch Front, Dietsche Arbeiderspartij et Nationaal Volksche Beweging[39]. Vers 1921, le journal Het Gazet van Antwerpen s'en prend à ce qu'il appelle le « bolchévisme et à la juiverie » et en 1924, le journal Het Vlaams Heelal traitait régulièrement les Juifs de « vauriens », « voleurs », « bagarreurs » ou bien « apportant des germes de maladie »[40].
L'Église désapprouvait les actes de violences racistes. Dans les années 1918, les catholiques chrétiens sont plutôt favorables mais ambigus face au sionisme, mais certains gardent l'optique de l'anti judaïsme tandis que d'autres comme le cardinal Mercier souhaitent un protectorat belge en Palestine. À partir de 1926, les catholiques visent à convertir les juifs et adoptent une position ambiguë à leur égard[27].
Dans la société belge, au sein de l’État, de son administration et de ses forces de polices, la figure négative du judéo-bolchévique est présente ainsi que celle associée aux colporteurs. Le stéréotype du Polonais communiste et petit criminel participe à la stigmatisation des juifs qui sont originaires de Pologne et de Russie. Les juifs sont ainsi victimes d’« une racialisation, d’une criminalisation qui se fait sur une base ethnique et nationale, donc xénophobe »[33]. De leur côté, les communistes établissent la Main d'Œuvre Étrangère en 1927 pour venir en aide aux réfugiés juifs, dont nombreux rejoignent ensuite le Parti communiste (PCB/KPB)[41].
Lieven Saerens décrit un « antisémitisme latent » avant les années trente. D’autre part, F. Caestecker envisage le rejet de l’étranger comme lié à la consolidation de l’État-nation d'après guerre[33]. La naturalisation des individus originaires de pays ennemis est révoquée et le processus de naturalisation est durci, tandis que les Juifs sont sujets à une surveillance policière. Cependant les Italiens, surtout à Charleroi, sont également victimes de cette politique de surveillance[33]. Ceux vivant en Belgique subissent une discrimination concernant la naturalisation : « l’une concernant les non juifs, l’autre concernant les juifs. Les secondes sont systématiquement repoussées »[34]. Alors que les enfants non-juifs reçoivent la naturalisation à l'âge de 16 ans, ceux qui sont Juifs doivent prouver leur résidence de plus de dix ans dans le pays, payer la somme importante de 5000 francs belges et recevoir l'approbation du parlement[42].
Années 1930
Pendant la crise des années 1930, la population juive fait face à une pauvreté parfois extrême. Dès le début de la crise, des mesures économiques organisées contre les commerçants étrangers, sanctionnent les commerçants juifs. En 1934, le commerce ambulant est visé par des taxes et par l’exigence d’un permis, avec une limitation à l'obtention. En 1936, la vente au porte-à-porte est interdite pour la maroquinerie, les épices et autres. Des quotas pour la main d’œuvre étrangère et des mesures anti-immigrés sont mises en place. Beaucoup de Juifs se retrouvent sans revenus, sans indemnités de chômage et subsistent de la charité publique. Certains témoignent d'être contraint de se retourner sur des « ghettos ». Beaucoup d'entre-eux jouèrent un rôle dans les mouvements de grève (comme « Emiel » Akkerman)[40]. L'accueil des réfugiés, est accompagné de réactions de xénophobie, tandis que le gouvernement vise à refouler leurs demandes, et que les organisations d'aide juive, les préparent à l'expulsion[43].
Réfugiés de Pologne
Les réfugiés juifs polonais s'installent en grand nombre dans les quartiers démunis de Bruxelles. Leur arrivée suscite de l'inquiétude au sein de la population, qui s'exprime aussi par des réactions xénophobes. Ces réfugiés sont aussi la cible du rejet, de la part de certains Juifs Belges dit patriote[44].
Les étrangers, dont les Juifs polonais forment le plus grand groupe, sont victimes d'hostilité, formant une main d'œuvre démunie, ils offrent une concurrence aux petits commerçants. Celle-ci se manifeste aussi en y attachant une image stéréotypée du commerçant juif[27].
Quelques voix s’élèvent contre la banalisation de l'antisémitisme dont celle d’une féministe, Louise Coens qui réfute les stéréotypes :
« On peut bien penser que s’il y en a, parmi eux, dont toute la famille n’occupe qu’une ou deux chambres, c’est plutôt par nécessité que par goût ! Mais ce sont ces pauvres Israélites, ayant la qualité de Belges ou qui ont été contraints de fuir d’atroces persécutions, dont on incrimine la mentalité et les habitudes de vivre ! »
Ou encore par des personnalités politiques qui dénoncent le rexisme, tel que le député PCB, Pierre Bosson qui déclare :
« Pour les antisémites avoués, elles [les attaques] sont une occasion de satisfaire ouvertement leur haine du juif. [.. .] Les antisémites honteux préfèrent s’en prendre aux étrangers, mais ce n’est un secret pour personne qu’à travers leur campagne xénophobe camouflée, ils visent à atteindre le seul élément juif[44]. »
Réfugiés d'Allemagne
En 1933, avec l'arrivée des premiers réfugiés Juifs allemands, le Conseil des ministres fait le choix de restreindre sa politique d'accueil, fait le choix de catégorisé les réfugiés juifs d'« illégaux » et fait le choix de fermer les frontières, en 1939. Les arrestations de ses réfugiés, rafles, sont critiquées par Camille Huysmans et Paul Baelde. Le gouvernement décide toutefois d'accueillir sur son territoire des enfants juifs, et de faire des « gestes humanitaires »[27]. Ils seront logé dans des homes juifs, tels, les homes Général Bernheim et Herbert Speyer du Comité d’Aide aux Enfants réfugiés juifs, créé par Max Gottschalk[45]. D'autres enfants juifs, immigrent seuls et se retrouvent isolés. Leur expulsion vers l'Allemagne nazie, provoque des réactions d'émoi dans une part de la presse belge[40]. Ilex Beller, arrivé à Anvers à l'âge de 14 ans, fuit, et se réfugie en France.
Au parlement, la droite soutient la politique contre l'accueil des réfugiés, tandis que la gauche est départagée sur la question. L'opposition cite des inquiétudes économiques, politiques, identitaires et sociales. Comme argument particulièrement répandu, le refus d'accueillir des réfugiés juifs servirait à prévenir d'une menace, de la montée, de l’antisémitisme dans la société[46]. Des clichés antisémites virulents se retrouvent dans la presse d'extrême-droite, comme Le pays réel qui compare les réfugiés juifs à des sauterelles porteuses de maladies[46].
D'après l'historien Jean-Philippe Schreiber :
« Si les frontières belges restèrent relativement perméables, cela ne doit pas masquer un fait bien réel, rapporté régulièrement par la presse durant les deux années qui ont précédé la guerre :l’on arrêtait quotidiennement des fugitifs qui erraient dans les forêts entre gardes-frontières belges et allemands, et on les renvoyait souvent vers l’Allemagne. Certains préférèrent se suicider au seuil même de la liberté, comme le rapportèrent plusieurs dépêches. D’autres – sans que l’on puisse déterminer leur nombre – trouvèrent selon la presse juive anversoise la mort en errant dans les forêts de la région d’Eupen-Malmédy, en raison du froid polaire qui sévit durant une partie de l’hiver 1938-1939[47]. »
En 1938 est créé un camp de concentration, le camp d'internement pour réfugiés juifs à Merxplas. L'État considère que les persécutions raciales en Allemagne n'entrent pas dans le cadre juridique prévu pour autoriser l'accès du territoire et opte pour l'expulsion des réfugiés juifs[48]. d'autres camps sont ouverts à Marchin, Wortel, Hal et Marneffe. Ces centres sont envisagés dans un « antisémitisme ambiant », pour des réfugiés jugés indésirables. Ils servent également à empêcher que ceux-ci se mêlent à la population. Les réfugiés sont internés dans de mauvaises conditions et sont contrôlés par des gardiens relevant de l’administration pénitentiaire. Ils sont ainsi privé de leurs libertés. Les premières nécessités (les vêtements, la nourriture, les soins médicaux, etc) sont pris en charge non pas par l'État mais par les réfugiés eux-mêmes, avec un soutien d’associations communautaires, tel le Comité d’Aide et d’Assistance aux Victimes de l’Antisémitisme en Allemagne (CAAVAA). Avec l'occupation de la Belgique, nombre des hommes, des femmes et des enfants n’échappèrent pas aux rafles, aux dénonciations et à la déportation[47]. De 1939-1940 le Comité d’Assistance aux Réfugiés juifs offre aux réfugiés, le plus souvent dépourvus de moyens, un soutien matériel, une aide médicale et un conseil juridique[49].
La Nuit de Cristal constitue en Belgique, un basculement. Les persécutions nazies sont condamnées à la fois dans la presse et par des manifestations dans les rues, ce qui pousse le gouvernement à repenser sa politique d'expulsion des Juifs. Avec l'invasion de la Pologne en 1939, les Juifs d'Allemagne font face à une nouvelle poussée xénophobe, étant alors perçus comme étant une « cinquième colonne » en Belgique[46].

Pour Lieven Saerens, ce n'est qu'avec l'arrivée de milliers de réfugiés juifs allemands et autrichiens en 1933, que l'image des juifs se détériore à Anvers et aurait évolué « d'une ville cosmopolite à une ville intolérante ». Des organisations antisémites voient le jour, dans les milieux, catholiques, bourgeois et nationalistes. Avec l'arrivée du nazisme au pouvoir en Allemagne, les mouvements nationalistes flamands se radicalisent et adoptent également une antipathie envers les Juifs[50].
Montée du Nazisme
En parallèle à la montée du nazisme en Allemagne, des attaques raciales sont émises contre les Juifs. Le rexisme, organisé en Belgique par Léon Degrelle, opte pour des attaques raciales en privilégiant l'antisémitisme économique. Ainsi, le thème avancé d'une « abondance de l'immigration juive » comme un danger pour la société est repris ainsi que celui d'un péril de la « concurrence déloyale juive ». Fondé sur le national-socialisme allemand, et le fascisme italien, il instrumentalise la haine raciale, et fait campagne politique sur la peur de la crise économique, mobilisant les classes moyennes, son principal électorat[51],[52]. Le parti rexiste se lance dans une campagne antijuive, déshumanisant les Juifs[46].
Le , une personne juive, Henri Buch, est nommée Juge au Tribunal de Première instance d'Anvers, entraînant l'agitation des milieux antisémites et une opposition à sa nomination au sein des institutions de justice. Une discrimination, événement unique des annales judiciaires de Belgique[53].
Les antisémites sont encouragés par des agents nazis, et un parti nazi se forme[54]. Les provocations antijuives se multiplient à Anvers[40], par exemple le , cinq membres de la milice Dinaso vont chercher la provocation dans le quartier juif armés de matraques, mais ils seront « pris en main et solidement rossés » par des habitants du quartier. Ce n'est que le , que l'organisation Volksverwering forte d'une centaine de personnes, parvient à défiler dans le quartier juif sans être stoppée[39]. En 1937, des menaces de mort sont distribuées dans les boîtes aux lettres de Juifs et des fenêtres de synagogues et de maisons juives sont brisées. Les incidents antisémites deviennent quotidiens et les avocats juifs sont exclus de la Conférence flamande du Barreau d'Anvers[40]. En particulier, les groupes Verdinaso et la Légion nationale lancent une série de violences contre des Juifs[27]. par exemple début 1939, environ cinq autobus chargés de membres du Verdinaso s’arrêtèrent au milieu du quartier juif pour « tuer tous les Juifs et qu’ensuite ils jetteraient tous leurs biens au feu ». La ville d'Anvers est sujette à une vague d'antisémitisme, principalement dirigée contre les Juifs dans l'industrie du diamant. En , des attaques similaires à des pogroms sont menées par des nationalistes flamands[55]. Des émeutes qui débordent et s'en prennent à des commerces juifs, « 100 personnes, traversa le quartier en hurlant des slogans antijuifs. La police tenta de calmer les gens et de les faire rentrer chez eux paisiblement. ». Le parti rexiste qui déjà utilisait une rhétorique antisémite, atteint une nouvelle virulence en 1940, par l'utilisation des stéréotypes, par des articles menaçants et par le recours à la violence, y compris contre les propriétés juives[56].
Marion Schreiber parle d'une cohabitation pacifique qu'elle illustre par l'accueil des réfugiés du Saint Louis en 1939, alors que les autres nations les avaient rejetés[57]. Anne Morelli, remet en question la perception d'« une terre d'accueil ». Elle cite une volonté de la Belgique d'empêcher l'arrivée de réfugiés juifs italiens fuyant les mesures antisémites de 1938, en rétablissant le visa obligatoire depuis l'Italie. De plus, elle considère que les Juifs fuyant l'Allemagne nazie ont fort souffert des limitations de l'asile, en particulier en les déportant en France[58]. Parmi ceux déportés dans des camps en France, figure par exemple l'artiste Kurt Lewy ou le Premier violon de l'Orchestre philharmonique de Vienne, Fritz Brunner[59].
La fin des années 1930, est marquée par une peur d’être envahi par l’étranger, une peur qui prend des allures parfois obsessionnelle pour certains Belges[44].
Shoah en Belgique
Mise en place de persécutions antisémites
Lorsque éclate la Seconde Guerre mondiale, beaucoup de Juifs émigrèrent, dès vers la France et dans la direction des pays libres : principalement la Grande-Bretagne, les États-Unis et la Suisse. Les persécutions en Belgique s’amplifiant. D’ à , l’administration militaire nazie a édicté 18 décrets antijuifs[60]. « Après une phase préparatoire (octobre 1940 – février 1942), où l’occupant s’employa à repérer, à isoler et à étouffer économiquement la population juive de Belgique, vint la phase d’extermination. Deux décrets, l’un du et l’autre du , imposèrent aux juifs le travail forcé... »[61].
Problématique de la reconnaissance des responsabilités belges

Dès le début de l’invasion allemande, le , de nombreux réfugiés juifs d'Allemagne considérés comme ressortissants d’un pays ennemi, sont arrêtés par la police belge puis internés dans des camps de prisonniers en France, comme dans le cas du peintre Felix Nussbaum. Nombre des réfugiés juifs restant, forment alors des groupes spécifiques de résistance à l’occupant nazi[21]. Sous occupation, la Belgique collabore économiquement avec l'occupant nazi[62]. D'après les travaux de Jean Velears et Herman Van Goethem, la «Question royale» joua un rôle sur la « question juive », la collaboration, en particulier dans le cas de la déportation des Juifs étrangers[63].
Le , sous l'occupation allemande, 200 à 400 membres de la Zwarte brigade de la VNV et de la ligue antijuive Volksverwering saccagent 200 magasins juifs et incendient et saccagent deux synagogues lors du pogrom d'Anvers, ainsi que des bâtiments dont la maison d'un rabbin[64],[65].
À l'été 1942, la police locale d'Anvers arrête de façon autonome 1 243 Juifs, tandis que à Bruxelles les autorités communales refusent de distribuer l’étoile jaune et d'ordonner une rafle à leur police mais « Il convient toutefois de souligner que jusqu’alors, elles ont suivi scrupuleusement la piste de la collaboration maximale »[66]. Des rafles furent organisées par la Gestapo et 25 437 Juifs furent déportés via la caserne Dossin à Malines et 4 534 via Drancy en France[61]. 43% des Juifs de Belgique sont déportés[67]. L'administration municipale anversoise collabore avec l'occupant allemand dans l'implémentation des mesures antisémites, tandis que celle de la ville de Bruxelles réagit plutôt avec une résistance passive[55].
En 2002, lors de la commémoration des 60 ans de la déportation des Juifs de Belgique, le Premier ministre Guy Verhofstadt formule les excuses officielles de la Belgique et reconnaît la collaboration des autorités belges[68]. Le rapport La Belgique docile de 2007, documente la responsabilité et la collaboration active des autorités belges quant à l’identification, la persécution et la déportation des juifs belges: « L’enquête...n’ a au bout du compte pas seulement débouché sur une étude systématique de la collaboration administrative avec l’ occupant, mais également sur une large analyse de plusieurs caractéristiques politiques et culturelles de la société belge dans la période allant de 1930 à 1950[66] ». David Frasser parle de collaboration passive concernant la légalisation et l'application des mesures de persécutions (dites affaires juives) par le système judiciaire[69]. La conclusion du rapport souligne « le manque de préparation juridico-administrative à une seconde occupation, mais également la culture xénophobe, parfois antisémite de l’élite dirigeante, ainsi que, globalement, le déficit démocratique dans les années 1930 et 1940, peuvent être considérés à cet égard comme décisifs. L’État belge aurait ainsi adopté une attitude docile en accordant dans des domaines très divers mais cruciaux une collaboration indigne d’une démocratie à une politique désastreuse pour la population juive (belge comme étrangère) »[66]. En , le Sénat reconnaît à l'unanimité la « responsabilité de l'État belge » dans la persécution des Juifs en Belgique pendant la Seconde Guerre mondiale[70].
Concernant le rôle de l'antisémitisme de la société dans le génocide, Lieven Saerens affirme que la plupart des policiers belges qui participaient aux rafles étaient indifférents et se retranchairent derrière les décisions de leurs supérieurs, mais il relativise en affirmant qu'ils n'étaient pas tous des brutes, certains après la guerre ont porté plainte contre leurs anciens collègues qui avaient employé une violence excessive. Des volontaires flamands de l’Algemeene-SS Vlaanderen y participaient, avec enthousiasme. Pour la milice Algemeene-SS Vlaanderen « les Juifs n’étaient pas des hommes, mais des groupes qu’il fallait dénoncer, précipiter dans les escaliers puis fourrer dans des camions à bestiaux bondés. Les enfants – nourrissons compris – y étaient à l’occasion littéralement jetés »[71]. Selon un rapport, adressé à la Sûreté d'État en 1942, le public aurait été choqué de la violence de la rafle d'Anvers d'[72]. Insa Meinen reconnaît également l’importance de l’antisémitisme ambiant dans la persécution des Juifs, tout en relativisant son importance[71].
Les autorités belges sont imprégnées de xénophobie et de « réflexes parfois inconscients d’exclusion ou de marquage social »[33]. D'après Dan Mikhman, le Gouvernement belge en exil qui connaissait les intentions nazies, adopte une attitude passive et décide de ne pratiquement rien faire pour les sauver[72]. Toutefois, la radio belge de Londres, diffuse des messages encourageant la population à exprimer de la sympathie pour la minorité juive[73]. À l'opposé, certains journaux en territoire occupé, encouragent à la dénonciation, par exemple, un journal titre : « La chasse est ouverte ». Alain Libert parle d'un « coup de main pour déporter » : à la fois à Anvers, à Bruxelles et à Liège. Tandis que l'Église garde le silence sur les persécutions dont les Juifs sont victimes[74].
En ce qu'il en est du clergé, il joua un rôle pour offrir une cache, dont l'exemple du prêtre Louis-Joseph Kerkhofs qui sauva des centaines de personnes, dont de nombreux enfants cachés dans des couvents[75]. À Namur, l’abbé Joseph André organise chez lui un accueil clandestin pour cacher des Juifs. Face à l’antisémitisme, de nombreux catholiques font de la charité à l’égard des Juifs persécutés : « faire passer des Juifs en pays neutre, les cacher dans des couvents, séminaires, écoles, recueillir les enfants en les cachant dans les campagnes, délivrer de faux papiers ou de faux certificats de baptême, etc. »[76]. Le cardinal Van Roey était quant à lui opposé au national-socialisme mais décide de fermer le Bureau catholique pour Israël (BCI), créé en 1936 pour combattre l’antisémitisme catholique, pour motif de « conciliation », une fois que des Juifs d'Anvers furent déportés il tente de leur venir en aide de manière discrète[76]. De même pour de nombreux Belges, qui font le choix de cacher des Juifs malgré le danger encouru[72]. Certains le font néanmoins avec un but lucratif, faisant payer parfois cher les personnes cachées. D'autres Belges dénoncent les juifs dont ils connaissaient la « cachette », par antisémitisme et pour la prime[61].
Concernant la résistance, la survie des Juifs aurait été une préoccupation secondaire, à l'exception d'une action pour libérer le XXe convoi organisée par Youra Livchitz[77], ainsi que de l'élimination du directeur de l'AJB Robert Holzinger, pour sa collaboration[78].
Au niveau de l'éducation, l'administration belge de collaboration fait bannir les professeurs et les étudiants des universités et les écoliers du système scolaire, sans que cela provoque beaucoup d'émoi[73]. De ce fait : « toute une jeunesse se retrouve isolée et stigmatisée, en violation des valeurs garanties par la Constitution »[79]. À l'Université libre de Bruxelles, les services administratifs ont procédé à une « exécution passive » des ordonnances allemandes[80]. Il n'y aura pas de mouvement de solidarité, mais l'Université trouve une sorte de compromis en mettant les professeurs en non-activité[81].
En 2019, une enquête met en évidence la participation de collaborateurs flamands, bruxellois et wallons dans un massacre de masse, celui de 6 000 femmes juives du camp de Stuthof, en Pologne : « certains décrivent le plaisir qu’ils ont éprouvé à exécuter ces femmes, dans leurs écrits d’après-guerre »[82].
Problématique de la restitution
Spoliations
En , en particulier au travers de la Brüsseler Treuhandgeselschaft (BTG) créé sous forme de société de droit belge et de la Société française de Banque et de Dépôts (SFBD), l'occupant allemand met en place le pillage des ressources juives : les comptes en banques, le produit de la vente de fonds de commerce, de propriétés immobilières et d’autres biens. Dès , l'occupant procède à la confiscation des meubles et mobiliers et au pillage du patrimoine culturel. Concernant les entreprises, dès , l'occupant initie une liquidation des quelque 7 700 d’entre elles et en « aryanise » 200 ou 300, en les offrant à des tiers. Concernant l'industrie du diamant, les diamants sont saisis ou confisqués, et le reste est acquis grâce à une promesse de déroger temporairement à la déportation en échange de diamants et d'argent[83].
Discrimination à l'encontre des victimes
Comme le fait remarquer Rudi Van Doorslaer, le gouvernement belge a appliqué une « discrimination à l'encontre des victimes de guerre juives »[84] :
« En vertu des lois de 1945 et de 1947 sur la réparation des dommages de guerre, la majorité des victimes juives n'étaient pas habilitées à réclamer une indemnisation. Il fallait en effet posséder la nationalité belge, une clause qui excluait par définition près de 95 % de la population juive de Belgique. En outre, la loi sur les prisonniers politiques ne prenait pas en compte les victimes de déportation et de persécution pour motif racial »
Du fait de cette politique, les restitutions ont été difficiles, ainsi la plupart des meubles et articles ménagers pillés ne seront pas l'objet de restitutions (jusqu'en 1965)[84]. Toutefois concernant le secteur diamantaire, la Belgique parvient à récupérer la plupart des diamants en Allemagne et ainsi rétablit cette industrie lucrative de la ville d'Anvers[84].
De à la fin des années 1960, les restitutions sont néanmoins menées au sein d'un Office de Récupération Économique, d'un Office de gardien des biens, d'un Office pour les dommages de guerres et d'autres, dont l'Office des séquestres qui joua un rôle primordial[84]. Les processus de restitution des biens volés étaient complexes et la procédure judiciaire, coûteuse. Nombre des biens culturels retrouvés ne sont pas restitués et font plutôt l’objet de ventes aux enchères[85]. Une des principales difficultés à la restitution concerne le fait que presque la moitié des Juifs du pays ont été tués — la plupart en famille — et que les tribunaux exigeaient la demande d'« un ayant-droit », ce qui rendait impossibles de nombreuses procédures de restitutions (les ayants-droit ayant été tués)[84].
Le cas des rescapés juifs — ou des déportés — étrangers de nationalité allemande et autrichienne, fait l'objet d'un traitement particulier. Ceux-ci furent traités comme « ennemis » et leurs biens se retrouvèrent dans les mains de l'État (à l'exception de cas de présentation d'un certificat indiquant « non-ennemi » à partir de 1947)[84]. En , l’État belge réalise un nouveau profit financier, par la vente publique des biens des « internés juifs » d'avant-guerre, sans consultation de leurs propriétaires ou de leurs familles[47].
Concernant la restitution des biens artistiques et culturels, la commission de l'ORE constate que « seulement 1,2 % du contenu des bibliothèques confisquées et 7 % des œuvres d'art volées à des collectionneurs juifs furent rendus à leurs propriétaires ». Le reste des biens volés se retrouva dans les musées et établissements culturels belges, s'ils n'avaient pas fait l'objet d'une vente au sein du palais des Beaux-Arts[84].
Concernant les spoliations dont les juifs ont été victimes, la Belgique a été le dernier des pays européens à créer une commission d'étude sur la restitution des biens volés, seulement en [84]. L'enquête de la commission Buysse découvre que les banques n'avaient pas recherché les héritiers ou les propriétaires titulaires de comptes, en contradiction de leurs affirmations. L'enquête met également en évidence que les autorités belges avaient saisi de l’argent spolié par les Allemands, sans en chercher les propriétaires légitimes. Et de plus, le gouvernement belge avait obtenu 80 millions de Deutsche Mark de réparations du gouvernement allemand en 1960, pour « ceux qui avaient été poursuivis pour raisons politiques et raciales ». Mais le gouvernement en avait pourtant exclu la plupart des rescapés juifs sous prétexte qu'ils « n'avaient pas la nationalité belge en 1940 »[86]. En outre, comme autre dysfonction, à Anvers, des biens immobiliers juifs avaient été assignés à des services de gérance privés (Verwaltung), ce que la commission d'enquête juge « déconcertant »[84]. Le , une loi de dédommagement pour les biens spoliés est adoptée au terme des travaux de la Commission Buysse, et des indemnités sont versées en 2008 à une « Fondation du Judaïsme de Belgique », créée à cet effet[87].
En , l'Association pour la Mémoire de la Shoah (AMS) organise un événement La libération n’a pas été la même pour tous. Elle met en évidence que les actionnaires et les dirigeants des entreprises qui collaborèrent pour dépouiller les biens, les domiciles, les assurances, les commerces, les œuvres d’art et les sociétés des Juifs déportés, n'ont pas été traduits en justice et au contraire certains ont formé grâce aux fonds des victimes juifs des entreprises lucratives, dont certaines seraient cotées au Bel 20, et seraient ainsi proches de l'État[88]. En 2022, le journal De Standaard démontre que de nombreuses oeuvres d'art exposées dans les musées belges sont des œuvres d'art pillées[89].
L'AMS déplore, que contrairement aux cas du Pays-Bas et de la France où les autorités « ont indemnisé les survivants et les descendants des déportés Juifs vers les chambres à gaz par leurs chemins de fer nationaux » , la SNCB n’a rien entrepris, alors qu'elle avait perçu plus de 100 millions de francs belges, volés aux Juifs déportés. Le , la Chambre des représentants vote pour la mise sur pied d'une enquête sur le rôle joué par la SNCB dans la déportation de juifs[88].
Problématique de la mémoire

Difficulté de commémoration
Le Centre de Documentation juive contemporaine (CDJC) inaugure en 1956 un Mémorial de la Shoah dénommé « Mémorial au Martyr Juif inconnu ». Un mémorial reprenant le nom des 25 000 Juifs de Belgique morts lors de la Shoah est inauguré en 1970[90]. Le mémorial inauguré est vandalisé en 1973, en 1981, en 1982 et en 1984. En 1984, un tag « sionistes assassins » est inscrit sur le mur d'hommage aux victimes. Le bourgmestre refuse de renforcer les mesures de protection du mémorial et en 1989 le responsable déplore l'état du mémorial belge: « Des enfants y jouaient au foot, des plaques en marbre étaient brisées, des squatteurs dormaient dans la crypte où les toilettes se trouvaient dans un état indescriptible ». À l'été 2006, la situation est dramatique[90] : « Une urne contenant des cendres humaines ramenées d'Auschwitz-Birkenau a été vidée de son contenu, une grille a été arrachée, des vitrines ont été cassées et des documents détruits. Le sol a été souillé de préservatifs et d'excréments ». En , lors de l’inauguration d’une plaque commémorative, des « jets de pierres et des morceaux de briques furent lancés depuis l’extérieur sur un groupe d’une vingtaine de personnes présentes ». Le mémorial n'est plus ouvert au public (et aux familles des victimes) pour des raisons de sécurité[90].
Au contraire du Fort de Breendonk qui est reconnu comme « mémorial national », le centre de la déportation, la caserne Dossin, retrouve sa fonction militaire d'avant-guerre puis est transformé en complexe résidentiel. En 1995, une initiative privée d'anciens déportés tente de réparer cet « oubli » par la création d'un modeste Musée Juif de la Déportation dans un sous-sol du bâtiment et crée une archive, documentant plus de 18 522 victimes. Pour Natan Ramet, cette archive donne un visage aux victimes, des morts sans sépulture[91]:
« Pour qui il n'existe pas de grands cimetières avec des croix, des stèles individuelles, des noms gravés comme dans les plaines de Flandres »
Une cérémonie de commémoration des victimes y est organisée chaque année depuis 1956, et en 2012 le musée est transféré dans un nouveau bâtiment en face du centre de la déportation[92]. En , le conseil d’administration du lieu de mémoire retire son autorisation pour le déroulement d'un événement de remise de prix de l'organisation Pax Christi dans son musée. Le CCOJB décrit comme « extrêmement choquante » la remise d'un prix à Brigitte Herremans, une personne que le conseil d’administration décrit comme « clairement ambiguë à l’égard d’une partie de la communauté juive » et qui avait, à la radio, « suggéré que les juifs exagèrent l’antisémitisme et ce pour détourner l’attention des méfaits d’Israël »[93]. En , la moitié du conseil scientifique annonce sa démission en protestation : « il est évident pour nous que la Caserne Dossin, en tant que lieu de mémoire, ne peut être le terrain sur lequel la politique actuelle de l'État d'Israël est mise à l'ordre du jour... Nous ne devons pas donner l'impression que ce lieu de commémoration de 25 000 victimes juives, puisse être instrumentalisé dans un conflit politique avec lequel elles n'ont rien à voir »[94]. le , Herman Van Goethem, directeur démissionnaire affirme vouloir que la « communauté juive » soit moins prépondérante dans le conseil d'administration du musée, tandis que Bruno De Wever également un démissionnaire, reproche aux deux Juifs du conseil d'administration (dont l'un est désigné par le gouvernement flamand) d'être « peu critiques à l’égard d’Israël » au sein du musée[95]. Le , le journal De Morgen parle de « pressions du lobby juif », un terme a caractère antisémite, pour décrire l’opposition de certains membres du musée aux projets de sensibilisation aux droits de l’homme au sein du musée sur l'Holocauste[96].
À Gand, un mémorial pour commémorer les Juifs de Gand qui ont péri lors de la Shoah, est inauguré en 1998[97]. En 2018, le mémorial est détruit la veille de la commémoration de la Nuit de Cristal[98]. En , le mémorial a été gravement vandalisé pour la cinquième fois[99].
À Anvers, est inauguré le , un monument à la population juive déportée. En 2017, la communauté juive proteste le déplacement du monument vers un endroit plus calme y voyant une offense[100].
Le , les pavés de mémoire aux victimes de la Shoah sont profanés à Saint-Gilles, L’administration communale parle « d’un geste regrettable auquel il ne faut pas donner une importance exagérée » et c'est l'association pour la mémoire de la Shoah qui déposera la plainte[101].
Difficulté du travail de mémoire
En 1993 est créée l'association Territoires de la Mémoire pour l’« éducation à la résistance et à la citoyenneté par le biais du travail de mémoire »[102]. Le Directeur adjoint de l'association, Philippe Marchal décrit le contexte de montée de l'extrême droite qui joue un rôle dans sa création: « C'était le Vlaamse Blok en Flandres, Agir en Wallonie...imaginez l'effroi des rescapés des camps qui ont alors estimé qu'il était absolument nécessaire de créer, non pas un musée comme les autres, mais un réel centre d'éducation ! ». En 2018, l'association accueille près de 50 000 visiteurs par an à ses expositions et à ses activités[103]. L'association s'oppose à une « faute morale irréparable » et à la transmission traumatique, et prone pour une démarche de libre-examen[102]. En 2018, Geoffrey Grandjean, professeur de l’Université de Liège met en évidence les difficultés liées à un apprentissage de la Shoah chez les jeunes et émet l'hypothèse d'un échec dans la politique mémorielle et du travail de mémoire[102].

D’une dimension réduite, l'étude scolaire de la Shoah a acquis une place considérable. Avant 1970, dans les manuels scolaires, seules les mesures antisémites prises dans les années trente sont évoquées, tandis que le processus génocidaire n'est pas enseigné aux étudiants. Dans les années 1970, l'enseignement dans les écoles des crimes nazis et de la Shoah se fait à la dernière année du cycle essentiellement de l'enseignement secondaire général, ce qui est tardif en comparaison avec la France ou l'Allemagne[68]. Le génocide n'est véritablement enseigné qu'à partir des années 1980. Jusqu'à dans les années 2000, les manuels Wallons donnent peu d'attention au processus d'extermination des Juifs et la communauté éducative belge prend ses distances des manuels scolaires, accusés de ne pas aiguiser la réflexion du public scolaire. De ce fait l'apprentissage se fait de manière personnelle par les professeurs. À partir des années 2000, la Shoah est étudiée par des témoignages et des travaux d'historiens et le rôle de la Belgique sera évoqué[68]. En 2013, le Sénat estime que l'enseignement de la Shoah est « un important antidote au fanatisme et aux idées d'extrême droite »[104]. L'enseignement devient obligatoire[105]. L'engouement pour l'étude de la Shoah, se manifeste aussi par la visite du camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau[106].
Certains déplorent que l'enseignement est de plus en plus difficile[107]. Pour Georges Bensoussan, l'enseignement de la Shoah ne protège pas de l'antisémitisme. En Belgique où la Shoah est bien enseignée, l’antisémitisme connait néanmoins une augmentation considérable. D'après lui, l'enseignement est à double tranchant car pour se débarrasser de la culpabilité, on retourne la violence symbolique contre les victimes[108]. D'autres déplorent l’impasse faite dans certaines écoles sur l’enseignement de la Shoah par peur des réactions antisémites[109],[110]. Iannis Roder propose de se focaliser sur le nazisme et le rapport à la démocratie et sur les Justes parmi les nations plutôt que sur Auschwitz qui est mal supporté par certains[110]. Nicolas Van der Linden et Alexia Jacques de l'ULB, citent l'étude de Irwin C. Rosen pour illustrer la difficulté. Dans l'étude, après le visionnage d'un film de sensibilisation aux valeurs de tolérance et au préjugé anti-juif, l'on voit une réduction de l'antisémitisme auprès de la majorité des participants mais chez 26% d'entre eux, on atteste au contraire une augmentation, et proposent un enseignement plus « par le biais des témoignages laissés par les victimes elles-mêmes mais aussi par le biais de l’art, comme expression propre ou via l’abord d’œuvres littéraires, plastiques, cinématographiques »[111].
Déclarations de l'Église
Contrairement aux repentances de l'Église allemande, polonaise, hollandaise et française, l'Église belge maintient un silence sur ses actions durant le génocide. Le silence est reproché à l'Église, alors qu'elle avait une responsabilité dans les préjugés antijuifs chez les chrétiens qui ont joué un rôle dans le processus génocidaire, et de plus pour le silence de l’évêque de Malines et de l’épiscopat belge lors des déportations juives. Un groupe d'évêques publie néanmoins Une réflexion sur la Shoah et pose la question de la repentance. Ce n'est qu'en 2000 que l’Église de Belgique reconnait que « le climat hostile à l’encontre des Juifs avait été entretenu au cours des siècles par des considérations antijuives transmises dans la catéchèse, la prédication et la théologie catholique »[76]. Concernant la raison d'un silence de plus de cinquante ans, les évêques se justifient en affirmant leur volonté de ne pas « remuer le couteau dans la plaie », par « prudence », pour ne pas « multiplier les déclarations », que « l’Église catholique de Belgique a fait tout ce qu’elle pouvait », qu'elle à du moins promue « une attitude positive des chrétiens envers les Juifs », ainsi que par d'autres justifications[76]. L'affaire du Carmel d'Auschwitz, crée un retour à la réflexion chrétienne sur la responsabilité et la compréhension de la Shoah ainsi qu'au dialogue[112]. Le père belge Thaddée Barnas perçoit une théologie de la Croix sur la Shoah comme une tentative d'appropriation[113].
À la suite de la publication de L’enseignement du mépris en 1962 par Jules Isaac, le , le Vatican II promulgue la déclaration Nostra Ætate qui rompt avec l'antijudaïsme. La Belgique met en place les structures particulières au sein de ses conférences épiscopales, qui vise à mettre un terme à toute forme d’antisémitisme religieux et ce à travers des publications de revues, des organisations de cours, une création du Service de documentation en Belgique, formation des catéchistes, des professeurs et des prêtres. Les commissions ecclésiales réagissent aux propos déplacés et aux préjugés rencontrés au sein de leur Église mais aussi à l’actualité, dont les violences contre la communauté juive belge[114].
En 2016, l'Église protestante unie demande pardon à la minorité juive pour l'antisémitisme de Martin Luther[115]
Problématique de la condamnation des responsables du génocide et de leurs collaborateurs
La Belgique ne condamne pas les responsables de la Shoah. La proposition de loi de Jean Fonteyne, « réprimant certains crimes contre l’humanité » n'est quant à elle pas adoptée[116]. Certains justifient ce manque de condamnation par une indifférence à la «question juive» et d'autres du fait d'un intérêt porté à d'autres sujets[117]. La Belgique se dote tardivement d'une législation pour poursuivre les criminels de guerre en justice, le . Cette situation est dénoncée dans diverses revues juridiques, sans aucune réaction dans le monde politique. De manière générale, la question des crimes commis contre les Juifs n'est abordée dans aucun compte-rendu des principaux partis politiques et n'est soulevée par aucun sénateur ou député durant les deux années d'après-guerre[118].
Maxime Steinberg, spécialiste du génocide des Juifs de Belgique, dénonce l'occultation du génocide par la magistrature belge et met en lumière dans les années 1975[119] :
« le scandale de l'impunité des criminels nazis responsables de la déportation de 25.000 Juifs de Belgique »
En 1951, le chef de la Sipo-SD, Karl Constantin Canaris passe devant les tribunaux belges et est condamné à 20 ans de travaux forcés pour sa responsabilité dans les enlèvements, les meurtres d'otages et les mauvais traitements infligés aux prisonniers du centre de détention de Breendonk. Il est libéré l'année suivante et n'est pas poursuivi par les autorités belges pour sa responsabilité dans la déportation des Juifs de Belgique[120]. Le criminel nazi Otto Siegburg, responsable à la section juive de la Sipo-SD, est le seul à avoir été condamné par un tribunal militaire belge pour assassinat, et à travers celui-ci pour crime contre l’humanité. Le jugement n’est cependant pas confirmé par le jugement en appel et il est condamné à du travail forcé. Concernant ses collègues et ses supérieurs, ils prirent la fuite ou bénéficièrent d’une ordonnance de non-lieu, comme Felix Weidmann[121]. Fritz Erdmann, chef de la section juive de Bruxelles et Erich Holm chef de la section juive d’Anvers ne sont pas retrouvés[116]. Seul Lambert Namur, agissant avec Siegbutg, sera condamné, alors qu'il est également poursuivi par la justice luxembourgeoise[122].
Les commandants du centre de la déportation, Philipp Schmitt et Johannes Frank ne sont pas poursuivis pour leurs implications dans l'extermination des Juifs, ni pour les crimes et violences perpétrés contre les déportés. Le premier sera fusillé pour ses crimes à Breendonk, le second sera condamné à six années de réclusion, mais sera libéré après moins d'un an par la Belgique. Le chef de la Gestapo responsable de l'arrestation et la déportation des Juifs de Belgique, Franz Straub, est initialement condamné à quinze années de travaux forcés sans que le tribunal aborde la question juive. Il est libéré en 1951 et réintègre la police allemande. Les deux hauts responsables de l’administration militaire allemande, Alexander von Falkenhausen et son adjoint Eggert Reeder, sont condamnés à seulement 12 ans de travaux forcés[116].
En 1980 a lieu à Kiel en Allemagne, le procès des principaux responsables de la déportation des 26 000 Juifs et Tsiganes de Belgique depuis la Caserne Dossin. Maxime Steinberg était l'expert belge représentant la partie civile. Ernst Ehlers parvint de se suicider avant sa condamnation, Constantin Canaris voit son cas disjoint pour maladie et le tribunal allemand condamnera finalement Kurt Asche à sept années de réclusion et commentera sa « clémente décision » en justifiant l'âge avancé de l'inculper. La durée de la procédure judiciaire, la légèreté de la peine et le fait qu'il ait été autorisé à quitter le tribunal librement en attente de la ratification furent des aspects vivement critiqués[123].
Après la guerre, des centaines de millier de cas de collaboration sont examinés. Dans ce terreau, des mouvements politiques –flamand et wallon – militent pour une amnistie[124]. Certains collaborateurs aux persécutions nazies sont poursuivis seulement sur la base de leur collaboration avec l'occupation allemande, en particulier René Bollaerts, Antoon Lint et Gustaaf Vanniesbecq. René Lambrichts, Jozef Vranken, Constant Van Dessel et Ward Hermans sont condamnés à mort. Cependant, aucune des condamnations à mort ne fut exécutée, et les criminels furent libérés de manière anticipée après peu de temps. Le procès Felix Lauterborn et ses acolytes est l'un des rares où la persécution des Juifs fit l’objet d’une attention particulière[39]. 53 000 citoyens belges sont condamnés pour collaboration avec l'Allemagne nazie. D'après les travaux d'Aline Sax sur les collaborateurs flamands, dans deux tiers des cas, la collaboration était motivée par un engagement idéologique et de fidélité à l'Allemagne nazie[125]. De nombreuses figures politiques se disent favorables à l'amnistie des collaborateurs, ainsi les peines sont progressivement réduites[126]. Par exemple, Leo Delwaide, qui joua un role instrumental dans l'application des mesures anti-juives en Flandres[127], ne sera pas poursuivi pour sa participation dans le génocide[128]. En 2007, Bart De Wever le président de la N-VA, s'oppose aux « excuses » pour la déportation des Juifs ainsi que pour la collaboration active dont il nie l'existence. Il rejette la responsabilité, par une critique d'Israël[129]. En 2011, après la demande du ministre de la Justice Stefaan De Clerck d'ouvrir un débat sur l'amnistie, le CCOJB et le CCLJ condamnent « toute demande d’oubli ou d’amnistie des crimes de la collaboration » et affirment : « Nous ne pouvons oublier que des collaborateurs belges ont concouru activement, souvent avec zèle, à la traque d’hommes, de femmes et d’enfants voués par les Nazis à la déportation »[130]. Albert Edelson déplore alors un manque de culpabilité quant à la responsabilité de la collaboration belge dans la déportation ainsi qu'un manque de sensibilité pour les victimes[131].
En 2005, Paul Giniewski déplore le manque de poursuite judiciaire contre les anciens criminels nazis. Dans la continuité de cette politique, quatorze responsables nazis des crimes dans les pays de l'Est ont trouvé refuge en Belgique, alors même que le Centre Simon-Wiesenthal milite activement pour les traduire en justice, depuis 1990[132].
En 2016, éclate un nouveau scandale à la Chambre des représentants, l'affaire des pensions octroyées aux « anciens collaborateurs militaires belges du régime national-socialiste », des pensions versées par l'Allemagne. L'Allemagne refuse de dévoiler à l'État Belge les noms des personnes recevant les pensions ou de s'il s'agit de criminels de guerre ou de responsables de la Shoah[133]. En 2019, l'Association pour la Mémoire de la Shoah, déplore que les peines de condamnation à vie des collaborateurs et des bourreaux de Breendonck furent réduites en 1953. Permettant à ceux-ci de mener une vie paisible malgré leur crime[88].
Problématique du négationnisme belge
En 1952, Karel Dillen (qui sera fondateur du Vlaams Blok), traduit en néerlandais les thèses négationnistes de Maurice Bardèche. En 1989, Roeland Raes (du Vlaams Blok) consacre un article à Robert Faurisson dans le journal néonazi français Notre Europe, dans lequel il est correspondant pour la Belgique[134]. Henri Deleersnijder, cite deux initiatives négationnistes : « l’officine anversoise Vrij Historisch Onderzoek » dirigée par Siegfried Verbeke (militant du Vlaamse Militanteorde (VMO)) et également « un raid idéologique lancé par le jeune fasciste belgo-français Olivier Mathieu en direction de l’Université libre de Bruxelles », il crée un cercle des étudiants révisionnistes ne comprenant que lui-même et sera dissous par le recteur de l’Université, Hervé Hasquin[134]. Parmi les négationnistes, Siegfried Verbeke, ancien membre du Vlaamse Militanten Orde, sera condamné en Belgique (après la loi de 1995) et dans d'autres pays pour son négationnisme[135].
Plusieurs propositions de loi témoignent d'une volonté de réprimer le négationnisme, le racisme, la xénophobie et l’antisémitisme: le , le , le , le , le , le , le et finalement celle du est acceptée et la loi Moureaux est adoptée le . Mais malgré les débats parlementaires, les actes négationnistes ne sont finalement pas expressément visés[134]. Dans les années 1990, les ministères de l’Intérieur français et hollandais interpellent l’État belge pour prendre des mesures contre la propagande négationniste[134].
En 1992, deux députés du parti socialiste, Claude Eerdekens et Yvan Mayeur dénoncent[136]:
« l’exclusion et la haine, le racisme et l’antisémitisme [ont pris] une place de plus en plus inquiétante dans l’espace public »
Eerdekens et Mayeur déplore que la Belgique est « devenue une plaque tournante sur le plan européen de la diffusion des thèses révisionnistes et négationnistes », qui de plus ne possède pas de législation en la matière contrairement à l’Autriche, la France, l’Allemagne ou bien les Pays-Bas[136]. La loi justifiant la répression du négationnisme, se fonde sur le fait que les opinions qui nient la Shoah visent à réhabiliter l'idéologie nazie et menacent la démocratie, et de plus elles sont infamantes pour la mémoire des victimes et visent à « offenser gravement une ou plusieurs catégories d'êtres humains », comme l'indique l'arrêt no 45/96 de la Cour d'arbitrage: « les principes de bases de la société démocratique s'en trouvent menacés et qu'il en résulte un dommage irréparable pour autrui »[137].
Depuis le , la Belgique dispose d'une loi visant à réprimer le négationnisme du « génocide commis par le régime national-socialiste allemand pendant la Seconde Guerre mondiale »[65],[136]. Quatre formes de négationnisme sont condamnées: la négation, la minimisation grossière, la justification et l’approbation[136]. L'Unia est compétent depuis 1995 pour intervenir dans les cas liés avec la loi contre le négationnisme[138]. La haute juridiction précise que la législation n'est pas envisagée pour restreindre la liberté d'expression et la liberté de recherche (en particulier historique)[137]. La loi belge diffère d'autres lois européennes sur le fait que seule une flagrante minimisation est punissable. La loi belge ressemble le plus à la loi Gayssot française mais se réfère à la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide[139].
Dans les années 1990, Jean-Michel Chaumont émet la thèse d'un effet pervers de « concurrence des victimes » et de contestation de l'unicité de la Shoah, qui peuvent aboutir à des accusations antisémites contre les Juifs d'avoir été « récompensés » et de « monopoliser le statut de victime »[137].
En 2014, Lieven Saerens affirme qu'un trait particulier du négationnisme en Belgique est qu'il s'infiltre dans l'extrême gauche. Il met également en cause des regards révisionnistes sur les persécutions, dans le milieu académique belge. Notamment le professeur de l'ULB, Jacques Willequet, pour avoir minimisé délibérément dans ses travaux, les réactions antisémites et la connaissance du caractère antisémite de l'Allemagne nazie, en Belgique d'avant-guerre[140].

