Poètes wallons d'aujourd'hui
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Poètes wallons d'aujourd'hui est une anthologie bilingue de la poésie wallonne, publiée par les éditions Gallimard en 1961. Cette sélection se veut une présentation de ce que la « nouvelle poésie » de langue wallonne a de mieux à offrir, à l'entame de la deuxième moitié du XXe siècle. De ce fait, elle trouve sa place dans la série européenne de la collection UNESCO d'œuvres représentatives.
À l'exception de Franz Dewandelaer, mort en 1952, tous les poètes sélectionnés sont en activité à la parution de l'anthologie. L'ensemble du domaine wallon y est aussi représenté, hormis la province de Luxembourg.
Le choix des textes est effectué par le philologue Maurice Piron, alors considéré comme le critique le plus exigeant des lettres wallonnes. Fidèle aux conceptions qu'il défend, il privilégie des œuvres revêtant une dimension universelle, qui tranchent avec le caractère désuet ou strictement régionaliste généralement associé à cette littérature. Conscient qu'il s'adresse à un public de non-spécialistes, il opte pour des principes d'édition adaptés et dote les poèmes de traductions françaises, qu'il réalise lui-même et qui sont publiées en vis-à-vis des poèmes wallons.
Cette publication se faisant dans une grande maison parisienne — où elle est facilitée par Raymond Queneau, avec lequel Piron a déjà collaboré précédemment —, elle participe à la légitimation de la littérature wallonne. La qualité des textes mis en avant et leur traduction dans une langue de large expansion favorisent la diffusion internationale de cette littérature, et suscitent la publication d'adaptations dans d'autres langues.
L'œuvre de critique de Maurice Piron
Maurice Piron collabore à partir du au périodique Le Blé qui lève de la Jeunesse estudiantine catholique, sous le pseudonyme de Gallus. Alors âgé de dix-huit ans, il y signe une chronique consacrée à la littérature en langue wallonne, où il peut se montrer très critique envers des auteurs de son époque[1]. Ces premiers textes sont suivis, en 1937, d'un essai intitulé Positions et tendances de la littérature wallonne au point de vue culturel, dans lequel il affirme que, pour constituer un élément de culture véritable, la littérature dialectale doit élever son caractère régionaliste au niveau du « caractère humain et universel exigé par toute œuvre littéraire digne d'intérêt »[2],[3]. La même année, Piron consacre sa thèse doctorale à l’œuvre poétique et dramatique de l’auteur wallon Henri Simon[4].
À la suite de ces premiers travaux, les éditions Casterman lui commandent un essai de vulgarisation pour la collection « Clartés sur… » dirigée par Fernand Desonay. Le livre parait en 1944, sous le titre Lettres wallonnes contemporaines. Dans ces pages, Piron conserve son approche sévère des lettres belges de langue wallonne, qu'il entend juger à l'aune de la création internationale, contrairement aux usages jusque-là en vigueur dans la critique spécialisée[5]. Cette parution provoque dès lors un « scandale » et son effet est qualifié de « véritable raz-de-marée »[6],[7].
« Et voilà venu quelqu'un qui, délibérément, renverse pareille façon de voir traditionnelle et se met à envisager cette production littéraire en langue mineure, non avec la prévention — complaisante ou pas — d'avoir affaire à une littérature mineure, mais dans le souci de rencontrer son aptitude à créer de la signification et de la beauté[8]. »
À l'entame des années 1960, la réputation d’exigence de Piron est donc bien établie dans le champ littéraire wallon[note 1].
Par ailleurs, ses travaux de philologue l'ont amené à entamer une collaboration avec les éditions Gallimard. C'est ainsi qu'en 1956, il rédige le chapitre intitulé « Les littératures dialectales du domaine d'Oïl » du premier tome de l'Encyclopédie de la Pléiade, consacré à l'histoire des littératures et dirigé par Raymond Queneau[10].
Selon Jean-Marie Klinkenberg, les ouvrages de vulgarisation produits par Piron — tels que Lettres wallonnes contemporaines et Poètes wallons d’aujourd'hui — sont des tentatives de sa part pour « procéder à l’autonomisation de la littérature wallonne »[5].
La poésie wallonne dans les années 1950
La poésie wallonne connait une importante évolution dans les trois décennies qui précèdent la parution de Poètes wallons d'aujourd'hui. Dès avril 1933, avant même la prise de position de Piron en faveur d'une littérature d'inspiration universelle, le jeune instituteur et poète Émile Lempereur fait intervention remarquée lors du 15e Congrès de Littérature et d'Art dramatique wallon, organisé au Conservatoire de Charleroi par l'Union nationale des Fédérations wallonnes[11]. Dans le rapport dont il fait lecture, intitulé Du renouvellement des sources d'inspiration dans la poésie wallonne[note 2], il soutient que le lyrisme wallon se trouve alors dans une ornière et qu'il doit, pour en sortir, abandonner la « poésie pour épicier retraité » et s'aiguiller vers le « poème pensé » susceptible d'intéresser les couches sociales cultivées[13]. Dès ce moment, il soutient que le développement de cette poésie, qu'il qualifie d'« intellectuelle », est susceptible de relever la considération des nations étrangères pour la Wallonie[14].
« Tout en conservant à nos œuvres des affinités humaines et ethniques, tout en étant plus réactionnaires que révolutionnaires, tout en sachant très bien qu'il y a des chances de rupture d'équilibre, réagissons en face des suggestions extérieures et des impulsions intérieures avec le vif désir d'être des éclaireurs, sans aheurtement aveugle, sans être subjectifs à l'excès vis-à-vis des héritages que nos aînés nous laissent, sans déshumanisation ou violent effort rimbaldien vers elle, écrivons une œuvre moderne[15]. »
Cette prise de position suscite d'intenses débats dans le champ littéraire wallon, qui se poursuivent jusqu'au congrès suivant, en mai 1934[16]. Cette même année, Émile Lempereur cofonde l'Action littéraire interprovinciale wallonne (ALIW), à laquelle adhèrent plusieurs écrivains qui figureront dans Poètes wallons d'aujourd'hui[note 3]. Parmi les objectifs assignés à cette structure, on retrouve notamment « une plus large diffusion des œuvres » et le développement « d'une littérature plus universelle, mêlée intimement à la vie actuelle »[18].
Dans sa préface à Poètes wallons d'aujourd'hui, Piron lie explicitement son projet d'anthologie à cette dynamique positive que rencontre la poésie de langue wallonne depuis les années 1930. Évoquant la « vitalité » de celle-ci, il rappelle que « durant l'entre-deux-guerres, quelque chose a bougé qui a finalement engagé la poésie wallonne dans des voies inattendues, au terme desquelles elle se situe à un niveau esthétique et humain qu'elle n'avait pas encore atteint »[19].
« Au lieu de s'éteindre doucement dans le folklore, veillée par les soins pieux d'une société d'antiquaires, cette littérature en dialectes de Wallonie, née il y a trois siècles et demi comme ses sœurs patoisantes de Picardie, de Lorraine ou du pays de Vaud, fait exactement le contraire de celles-là : elle respire un bon coup, puis repart, avec la clef un peu grosse, un peu rouillée, de sa vieille langue, forcer l'entrée de nouveaux domaines[20]. »
L'évènement fondateur de cette poésie wallonne moderne est la parution en 1948 du recueil collectif Poèmes wallons, qui met en lumière une pratique plus subjective et à visée plus universelle[21],[22],[note 4]. L'écrivain Émile Gilliard qualifie la parution de ce livre de « révolution » et souligne son influence sur des figures comme Willy Félix et Georges Smal, membres comme lui du cercle littéraire Lès Rèlîs Namurwès et comme lui sélectionnés par Piron pour l'anthologie Poètes wallons d'aujourd'hui[24].
Le dialectologue Jean Lechanteur estime qu'avec ce tournant dans les lettres wallonnes — qui est venu combler le retard qu'elles accusaient jusqu'alors —, les conditions sont désormais remplies pour que des « échanges réciproques » s'établissent entre la littérature wallonne et la littérature française[25].
Genèse du projet
Du fait de son activité de critique, Maurice Piron est entré précédemment en contact avec les auteurs qu'il sélectionne. Il entretient des rapports personnels avec plusieurs d’entre eux : Albert Maquet, Louis Remacle et Léon Warnant ont été ses collègues à l'université de Liège et Willy Bal est un ami de longue date[26].
L'idée de faire connaitre à l'étranger les meilleurs poètes dialectaux de Wallonie est esquissée lors d'une rencontre entre représentants des nouvelles poésies wallonne et occitane, organisée en mai 1952 à Liège par Robert Grafé, l'un des auteurs sélectionnés par Maurice Piron[27]. Ce projet d'anthologie est donc conçu « d'assez longue date »[28].
Il est concrétisé quelques années plus tard, par suite de la rencontre de Piron avec Raymond Queneau et de leur première collaboration pour l'Encyclopédie de la Pléiade. C'est Queneau qui obtient l'accord de la maison parisienne en vue de cette publication[10],[29],[note 5].
La parution de Poètes wallons d'aujourd'hui est facilitée par une subvention de l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO), qui encourage sa publication à la suite d'une recommandation des experts du Conseil international de la philosophie et des sciences humaines[10]. Le livre parait dès lors dans la collection UNESCO d'œuvres représentatives (série européenne)[30],[31],[32].
Le recueil
L'impression de Poètes wallons d'aujourd'hui est achevée le . Le livre parait quelques jours plus tard, le [33].
Auteurs
Jean-Marie Klinkenberg note que l'anthologie est « extrêmement sélective »[5], ce qui est fidèle à la conception de la littérature wallonne défendue par Maurice Piron. Seuls seize poètes sont sélectionnés, dont font partie les cinq auteurs du recueil Poèmes wallons, paru en 1948. Dans sa préface, Piron indique que leur point commun est la densité et la sobriété de leurs œuvres[34]. Marcel Hicter, quant à lui, note que ces seize auteurs (dont il fait partie) « n'ont pratiquement rien de commun avec les poètes wallons des générations qui les précèdent »[35].
Dans leur grande majorité, ils sont nés entre 1909 et 1928 et sont des intellectuels ; la plupart sont lauréats des plus importants prix littéraires de Wallonie[9]. Dans sa préface, Maurice Piron refuse toutefois le terme de « poésie intellectuelle », notant qu'il s'applique mal à Franz Dewandelaer, qu'il qualifie à cet endroit de « plus grand des poètes wallons contemporains »[36]. Il propose quant à lui l'expression « nouvelle poésie »[20].
Forme
Poètes wallons d'aujourd'hui est un in-octavo de 173 pages[30], de format 140 x 205 mm[33].
Contenu
Maurice Piron signe lui-même les traductions françaises (citées ci-dessous entre parenthèses, lorsque leur titre diffère du titre wallon), qui se veulent à la fois fidèles et élégantes. L'ouvrage s'adressant au grand public, l'appareil philologique est minime[5].
L'anthologie prend soin d'indiquer la variété de wallon dans laquelle chaque texte est rédigé[37],[note 6].
| Portrait | Auteur | Dialecte | Poème(s) | |
|---|---|---|---|---|
| Willy Bal (1916-2013) | Variété de l'Entre-Sambre-et-Meuse[38] |
Murs blankis (« Murs blancs ») Dréves (« Drèves ») Au soya dès leups (« Au soleil des loups ») (extraits) Dies irae « Dieu a besoin des hommes » | ||
| Gabrielle Bernard (1893-1963) | Namurois de la Basse-Sambre[39] |
Filés d' l' Avièrje (« Fils de la Vierge ») | ||
| Henri Collette (1905-1981)[note 7] | Variété de l'Ardenne liégeoise[38] |
Lu bwas d' sapins (« Le bois de sapin ») Nèni (« Non ») Dionysos | ||
| Marc De Burges (1922-1998) | Variété de l'Entre-Sambre-et-Meuse[41] |
L'èfant (« L'enfant ») | ||
| Franz Dewandelaer (1909-1952) | Variété du Brabant wallon[39] |
L'Aveûle (« L'Aveugle ») L'ome qui brét (« L'homme qui pleure ») (extrait) Èl tchanson du saudâr (« La chanson du soldat ») | ||
| Willy Félix (1925-1976)[note 8] | Namurois de la Basse-Sambre[42] |
Lès djins (« Les gens ») | ||
| Émile Gilliard (1928-2023) | Namurois de la Basse-Sambre[39] |
Feuwéye (« Flambée ») Djaubes di frumint (« Gerbes de blé ») | ||
| Robert Grafé (1896-1968) | Liégeois[38] |
Flibotes (« Effilures ») | ||
| Jean Guillaume (1918-2001) | Namurois[38] |
Fwace (« Force ») Trop taurd ! (« Trop tard ! ») Vîye djint (« Vieille femme ») On djoû (« Un jour ») À plins brès (« À pleins bras ») Todi (« Toujours ») À tauve (« À table ») Tchènas vûdes (« Paniers vides ») | ||
| Marcel Hicter (1918-1979) | Variété de la Hesbaye liégeoise[38] |
Lès creûs (« Les croix ») | ||
| Jenny d'Inverno (1926-2020) | Liégeois[38] |
Coleûr dè tins (« Couleur du temps ») Armonica (« Accordéon ») | ||
| Émile Lempereur (1909-2009) | Carolorégien[38] |
sans titre | ||
| Albert Maquet (1922-2009) | Liégeois[38] |
Voyèdje (« Voyage ») sans titre sans titre Li Malâde (« Le Malade ») Ètrindjîr (« Étranger ») sans titre L'eûre (« L'heure ») | ||
| Louis Remacle (1910-1997) | Variété de l'Ardenne liégeoise[38] |
L'aîr qui djâse (« La brise qui parle ») Bouneûr (« Bonheur ») Lu sondje (« Le rêve ») Lu sôdar (« Le soldat ») Adré l' tchèstê (« Près du château ») Duspôy mèy ans… (« Depuis mille ans… ») | ||
| Georges Smal (1928-1988) | Variété du Condroz namurois[38] |
sans titre Fouya (« Ramure ») Paujîrtè (« Apaisement ») | ||
| Léon Warnant (1919-1996) | Variété de la Hesbaye liégeoise[39] |
Djun (« Juin ») Après Mâva sondje (« Mauvais rêve ») |
Réception et impact
Dans les mois qui suivent sa publication, Poètes wallons d'aujourd'hui fait l'objet de conférences de Marcel Hicter, l'un des auteurs sélectionnés[43],[44]. L'une de celles-ci, donnée pour l'association bruxelloise Les Midis de la poésie, a fait l'objet d'une publication par l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique[45].
Dès la sortie de l'anthologie en 1961, le critique Jules Rivière[note 9] estime qu'elle fera date dans l'histoire des lettres dialectales de Wallonie. Dans sa recension pour Vers l'Avenir, il adhère pleinement au point de vue de Maurice Piron : il qualifie les poètes sélectionnés de « naissante pléiade » et juge « qu'ils ont su hausser la poésie dialectale au niveau de celle des langues universelles »[9]. Rivière salue donc la démarche éditoriale — notamment le concours des éditions Gallimard et de l'UNESCO —, qui contribue selon lui au rayonnement de la Wallonie. Il s'interroge toutefois sur la capacité de ce livre à trouver grâce aux yeux du grand public[9] :
« la poésie nouvelle est, en ordre principal, une poésie d'intellectuels pour intellectuels. Elle leur suffit du reste. Pour eux, la qualité du lecteur prime le nombre[9]. »
Jean-Marie Klinkenberg estime que Poètes wallons d'aujourd'hui, de par ses principes de conception et le prestige de son premier éditeur, a contribué au processus d'autonomisation et de légitimation de la littérature wallonne[47]. Les effets de sa publication dépassent les frontières de la Wallonie, puisqu'elle apporte à la poésie wallonne contemporaine une « consécration internationale »[48],[22]. L'ouvrage a ainsi suscité des traductions de la poésie wallonne en allemand[note 10], anglais, roumain et russe[note 11],[49],[22].
C'est la découverte de cette anthologie qui amène Géo Libbrecht à pratiquer la poésie en langue picarde[47],[50] et Yann Lovelock (en) — qui est l'auteur de nombreuses traductions anglaises de poèmes wallons[51] — à s'intéresser à ce domaine littéraire[52].
Poètes wallons d'aujourd'hui est aussi considéré comme une étape vers l'« œuvre maitresse » de Piron, à savoir son Anthologie de la littérature dialectale de Wallonie, qu’il publie en 1979[53].