Le Rideau (de Witte)
From Wikipedia, the free encyclopedia
| Artiste | |
|---|---|
| Date | |
| Type | |
| Techniques | |
| Matériau | |
| Dimensions (H × L) |
74,8 × 51,3 cm |
| No d’inventaire |
2020.92.2 |
| Localisation |
Le Rideau est un dessin réalisé en 1890 par Adrien de Witte, peintre belge et professeur à l'Académie royale des beaux-arts de Liège pendant plus de 35 ans. L'œuvre, « d'une virtuosité sensible », est conservée depuis 2020 au Minneapolis Institute of Art.
Elle est exécutée dans le cadre de la Grande fête de charité du au profit des chauffoirs publics liégeois. Le dessin, reproduit en photogravure, illustre le programme du bal qui est édité par l'imprimerie d'Auguste Bénard. L'œuvre caritative des Chauffoirs publics est créée en 1885 par Jean-Louis Heuvelmans, le directeur de l'hôpital des Anglais, et permet aux plus démunis de se mettre à l'abri du froid.
La composition allégorique présente une femme, portant une couronne d'épines et se tenant debout, qui symbolise la souffrance ou la Mère de la Miséricorde (Marie, mère de Jésus). Elle soulève un rideau derrière lequel sont cachés et entassés un groupe d'enfants, de femmes et de vieillards, représentant « les opprimés, les pauvres, les oubliés », que l'œuvre de bienfaisance se propose de secourir.
Le Rideau est un dessin allégorique au crayon noir et bâton de craie que l'artiste effectue en 1890[1],[2] pour la Grande fête de charité au profit des chauffoirs publics liégeois qui a lieu le au conservatoire royal et qui est organisée par les principaux cercles de la ville : Société littéraire, Société militaire, Société libre d'émulation, Concordia et Royal Sport nautique[3],[4],[5]. Le programme du bal est édité par l'imprimerie d'Auguste Bénard, reproduisant, d'une part, l'ordre des danses et, d'autre part, la présente œuvre en photogravure[2].
Contexte
Les chauffoirs publics à Liège fin du xixe siècle
Création des Chauffoirs publics et de la Bouchée de pain
Au XIXe siècle, un chauffoir public est une « chambre chauffée ouverte aux pauvres pendant les hivers rigoureux »[6]. À Liège, un premier refuge temporaire est mis en place en 1883 place Delcour par les étudiants libéraux[7], mais c'est en que l'œuvre de charité des Chauffoirs publics est officiellement créée sous l'impulsion de Jean-Louis Heuvelmans (1854-1940)[8], directeur de l'hôpital des Anglais, réadaptant l'établissement que les chanoines de Saint-Paul avaient mis à disposition des pauvres au XIVe siècle[7],[9].

Durant une visite de la Commission du Travail à Liège en 1886, le fondateur de cette initiative en détaille les origines : « En décembre dernier, un ouvrier, vêtu seulement d’une robe de chambre et d’un pantalon de toile s’est présenté à l’hôpital à moitié mort de froid. Il ne savait plus parler tant le froid qui l’avait saisi, était intense. Je l’ai fait réchauffer, je lui ai fait donner des soins, et malgré cela, le malheureux est mort dans la même soirée. Dans le but de ne plus voir se reproduire ce douloureux événement, j’eus l’idée de créer les chauffoirs publics… »[9],[7].
Les hivers sont rudes en région liégeoise durant la seconde moitié des années 1880 et le début des années 1890[9],[10],[11]. Les chauffoirs publics permettent donc aux plus démunis de se protéger du froid et de ne pas dormir « sur un banc d’un boulevard ou dans l’angle d’une porte »[12]. En , l’œuvre de bienfaisance la Bouchée de pain est créée à Liège et va dorénavant compléter l'activité des chauffoirs publics, puisqu'elle distribue du pain et de la soupe aux personnes s'y présentant durant les périodes de grand froid[12],[13].
Fonctionnement et bénéficiaires

Deux locaux sont ouverts : ils sont fournis par la ville de Liège et accessibles durant la journée pendant la période d'hiver[9]. Le matériel de chauffage est fourni par les Hospices civils de Liège, l'éclairage par les Établissements Lempereur & Bernard et le charbon par M. Souheur au nom des charbonnages de Bonne-Fin[7]. Dès la première année de fonctionnement, 900 personnes y trouvent refuge, dont 700 dans le chauffoir public de la place Saint-Séverin, qui accueille aussi les sans logis. Hommes et femmes sont reçus dans des salles séparées[7],[9].

En 1887, un nouveau centre réservé aux femmes et aux enfants est ouvert rue Volière. Cette même année, 170 femmes et 44 enfants de moins de dix ans y sont hébergés[9], avec des « literies convenables » plutôt qu’une « simple couchette de bois, un lit de camp sans couvertures comme cela se fait pour les pensionnaires de l’asile des hommes »[12]. Tous les bénéficiaires se doivent de « respecter des règles d’hygiène très strictes et de suivre parfaitement les règles de vie en commun »[9].
Le relevé des personnes utilisant les chauffoirs, effectué en 1887-1888, démontre que les professions de journalier, forgeron, menuisier et houilleur sont celles qui recourent le plus à ce genre d'établissement[12]. Selon le journal La Meuse, le chauffoir public de la place Saint-Séverin reçoit 1 036 personnes en 1890, alors que, la même année, la Bouchée de pain distribue plus de 4 000 déjeuners et de 4 000 soupers aux pensionnaires des chauffoirs, et plus de 2 200 rations aux étrangers de l'asile[14].
Le , trois nouveaux chauffoirs publics sont mis en fonctionnement par l'administration communale de Liège, situés au no 180 de la rue Grétry, au no 12 de la rue de la Légia et au no 31 de la rue Tire-Bourse[15]. Ces nouveaux locaux sont ouverts de 8 h du matin à 8 h du soir[15].
Financement et publicité

La presse locale de l'époque, en sus de publier les dons reçus en faveur des Chauffoirs publics et de la Bouchée de pain[16],[17],[18],[19], se fait l'écho de nombreuses levées de fonds organisées par toute sorte d'associations afin d'en financier l'activité. Pour l'année 1890, on retrouve par exemple :
- Concours de tir de bienfaisance organisé par la Fédération des Flobertistes liégeois, de janvier jusque fin avril[20],[21],[22] ;
- Sortie-collecte de vieux vêtements et d'argent organisée par la Société des Étudiants libéraux et l'Union des Étudiants catholiques, le [23],[24] ;
- Représentation-gala organisée au Théâtre royal de Liège par les dames patronnesses des Chauffoirs publics, le [25] ;
- Concerts de charité organisés au Trinkhall par la 2e légion de la Garde civique, le [26] et le [27] ;
- Concert de bienfaisance organisé dans la cour du palais des princes-évêques de Liège par la division d'artillerie de la Garde civique, le [28],[29] ;
- Collecte effectuée par M. Joseph Mignon (frère du sculpteur Léon Mignon), commissaire en chef de police et président de la Commission du marché au grain, au local du dit marché, le [30] ;
- Grand bal paré, masqué et travesti organisé par l'Association générale des Étudiants dans la salle du Casino Grétry, le [31].
Le grand bal des Chauffoirs, organisé le au conservatoire royal, est le gala de bienfaisance le plus important de l'année, puisqu'il permet de récolter aux environs de 15 000 francs belges, frais déduits, en faveur des Chauffoirs publics[14]. À titre de comparaison, les frais de fonctionnement pour l'ensemble de l'année 1890 des œuvres des Chauffoirs publics et de la Bouchée de pain sont respectivement de 9 600 francs belges et de 13 321 francs belges[14]. Qui plus est, le gouverneur de la province de Liège, Léon Pety de Thozée, et le bourgmestre de la ville de Liège, Jules d'Andrimont, assistent à la fête[14], ce qui en fait « l'un des événements de la saison mondaine » dans la région[5].
Adrien de Witte et le dessin

Né en 1850, de Witte dessine depuis sa plus tendre enfance, encouragé par son père qui est lui-même artiste peintre[32],[33]. Pour le jeune Adrien, « le dessin n'est pas un travail, mais un amusement qui contente un instinctif besoin »[34]. Après avoir étudié à l'Académie royale des beaux-arts de Liège et séjourné cinq ans à Rome comme boursier de la fondation Lambert Darchis, il revient en 1885 dans sa ville natale, où il va enseigner le dessin « d'après l'antique » à l'Académie jusqu'en 1921[35],[36],[37].
Une fois nommé, il va de surtout se consacrer à sa tâche d'enseignant, « au détriment de sa production personnelle »[36],[38],[39]. Cette tendance va s'accentuer avec ses nominations en tant que professeur de dessin « d'après le modèle vivant » en , au départ de Charles Soubre[40],[41], et comme professeur de dessin et de peinture à la section des demoiselles en , au départ de Victor Fassin[42],[43].

De Witte fait preuve « d'un souci de vérité objective dans le rendu de la réalité »[44] et, plus concrètement dans le domaine du dessin, « d'une virtuosité sensible »[36]. Comme le remarque Françoise Clercx-Léonard-Etienne en 1981, ses œuvres de jeunesse « possèdent déjà les qualités de synthèse et de vérité que l'on retrouve jusque dans ses œuvres tardives »[45]. Jules Bosmant le commente déjà en 1930 quand il compare deux œuvres de l'artiste, l'une de jeunesse et l'autre de maturité, il « sent le même cerveau, le même cœur, la même main ouvrière »[46].
Parmi les différentes techniques picturales qu'Adrien de Witte utilise, le dessin joue un rôle prééminent dans son œuvre. En effet, le catalogue établi en 1927 par Charles Delchevalerie et Armand Rassenfosse liste 255 dessins[47] sur un total d'un peu moins de 600 pièces[48],[49], et ce, malgré le fait que cet inventaire est incomplet, tout spécialement en ce qui concerne les dessins, comme le rappelle Armand Rassenfosse en note de bas de page[50].
Parcours de l'œuvre
Le dessin est répertorié, sans qu'aucun propriétaire soit mentionné, sous le nom de Dessin pour le bal de charité au profit des Chauffoirs publics dans le catalogue de l'œuvre d'Adrien de Witte qu'effectuent Charles Delchevalerie et Armand Rassenfosse en 1927[51]. L'œuvre est achetée postérieurement à la Galerie Maurice Tzwern de Bruxelles[52] par l'historien de l'art et professeur d'université Gabriel Weisberg qui, en 2020, en fait don au Minneapolis Institute of Art[1].
Description

La notice publiée sur le site web du Minneapolis Institute of Art décrit le dessin et son contenu allégorique en ces termes :
« Une jeune femme aux cheveux longs se tient au bord d'une scène devant un grand rideau richement brodé. Elle porte une couronne d'épines. Elle est la Madre Misericordia, la Mère de la Miséricorde, l'un des nombreux titres conférés à Marie, la mère de Jésus, par ses fidèles dans l'Église catholique romaine. Sa tenue simple – jupe longue, chemisier sans manches et sandales – souligne son humilité. Elle regarde un public invisible, relevant le rideau alors qu'elle montre ce qui se cache derrière. Dans l'ombre, nous pouvons distinguer six personnages entassés. Deux enfants au premier plan. Plus loin, nous trouvons deux femmes, l'une jeune, l'autre plus âgée. Au fond, nous pouvons distinguer deux autres personnages, peut-être un couple âgé. Ce sont les opprimés, les pauvres, les oubliés. La Mère de la Miséricorde nous rappelle notre devoir de nous souvenir d'eux et de les aider »[1].
La même notice remarque aussi qu'en 1890, année où l'artiste exécute cette œuvre, « des mauvais investissements de la Barings Bank en Amérique du Sud font boule de neige et provoquent une panique financière internationale. Celle-ci entraîne une détérioration des conditions de vie, déjà difficiles auparavant, de gens comme ceux derrière le rideau »[1].
Pour sa part, le journal La Meuse décrit la composition comme suit : « Une femme debout, la tête couronnée d'épines, nous semblant personnifier la souffrance, soulève une draperie et montre là, entassées, les misères que la richesse, par l'entremise de l'œuvre bénéficiaire, est appelée à soulager »[2].
Réception critique
Concernant la reproduction en photogravure du dessin par l'imprimerie Bénard, le journal La Meuse observe que celle-ci, « bien qu'extrêmement réduite pour rester dans le cadre d'un carnet de bal, fait quand même ressortir l'expression des physionomies si pleines de vérité. Rarement, croyons-nous, carnet de bal a été illustré par une œuvre aussi belle »[2].