Débat sur la reconnaissance du génocide à Gaza
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Le débat sur la reconnaissance du génocide à Gaza est le débat à propos de la reconnaissance de la nature génocidaire de l'action militaire israélienne sur les Palestiniens de la bande de Gaza, durant la guerre à Gaza depuis 2023. La question implique la justice internationale, des organisations humanitaires, la recherche universitaire, les acteurs du débat politique, ainsi que les médias et les opinions publiques. Si l'utilisation du mot est contestée au départ, elle tend à s'imposer chez la plupart des acteurs internationaux et des experts pour désigner les crimes de l'État israélien dans la bande de Gaza, à partir de . Après des mois de débat, il est reconnu comme génocide par l'International Association of Genocide Scholars le .
Si la majorité des experts, des rapporteurs de l'ONU, l'International Association of Genocide Scholars et de très nombreuses ONG imputent à Israël le crime de génocide, l’organe compétent pour rendre un jugement définitif et incontestable concernant une accusation de génocide reste toutefois la Cour internationale de justice (CIJ).
Génocide à Gaza
En , le ministère de la Santé de Gaza avait signalé qu'au moins 63 500 personnes étaient mortes dans la bande de Gaza — soit une personne sur 35 —, soit une moyenne de 92 décès par jour, chiffres rapportés et tenus pour sûrs[1] par les Nations unies, l'Organisation mondiale de la santé (OMS), Amnesty international[2] et différentes organisations internationales[3],[4]. La grande majorité des victimes sont des civils[5],[6],[7],[8].
Comparé à d'autres conflits mondiaux récents, le nombre de décès de journalistes, de travailleurs humanitaires et de santé, ainsi que d'enfants, est parmi les plus élevés[9],[10],[11],[12],[13],[14]. Des milliers d'autres corps seraient ensevelis sous les décombres des bâtiments détruits[4],[15]. Une étude de , publiée dans The Lancet, estimait à 64 260 le nombre de décès dus à des blessures traumatiques survenus entre le et fin , tout en soulignant un bilan potentiellement plus élevé si l'on inclut les décès « indirects »[16],[17]. En , une estimation comparable des décès dus à des blessures traumatiques serait d'environ 80 000[18]. Le nombre de blessés est supérieur à 100 000 pour CNN[19]. Selon les Nations unies, Gaza compte le plus grand nombre d'enfants amputés par habitant au monde, dès [20].
Plus de 1,9 million de Palestiniens, soit 85 % de la population de Gaza, ont été déplacés de force. Le blocus israélien a fortement contribué à la famine et à la menace de famine à Gaza, tandis que des civils israéliens ont bloqué ou attaqué des convois d'aide humanitaire traversant la frontière vers la bande de Gaza. Au début du conflit, Israël a coupé l'approvisionnement en eau et en électricité de Gaza. En , seuls 17 des 36 hôpitaux de Gaza étaient partiellement fonctionnels[3] ; 84 % des centres de santé ont été détruits ou endommagés[21].
Israël a également détruit de nombreux bâtiments d'importance culturelle, tels que les 12 universités de Gaza, 80 % de ses écoles[22],[23] et de nombreuses mosquées, églises, musées, bibliothèques[24],[25] ou détruit[26],[27] de nombreux biens culturels[28],[29],[30],[31]. Selon Mahmoud Hawari, ancien directeur du musée palestinien, la destruction intentionnelle du patrimoine culturel palestinien « démontre l'intention des dirigeants politiques et militaires israéliens de détruire le peuple palestinien et son identité culturelle »[32]. De nombreux cimetières, actuels ou historiques, aussi bien musulmans que chrétiens, ont été détruits[33],[34], dont certaines dépouilles ont été mutilées[35],[36],[37] ou enlevées, pour la recherche d'ADN d'otages israéliens[38],[39],[40],[34].
Pour sa part, Israël affirme seulement cibler une organisation terroriste, mais ses opposants soulignent que les bombardements massifs, les expulsions et la famine touchent indistinctement les civils[41].
Pour affirmer qu'il y a actuellement un génocide à Gaza, il faut pouvoir prouver l’intention d’Israël d’éradiquer la population gazaoui (et pas seulement le Hamas). De plus, juridiquement, il faut démontrer que la destruction de Gaza est non pas un « dommage collatéral » mais un objectif visé. L’intentionnalité d’un génocide étant particulièrement difficile à démontrer[41].
Qualification de génocide
Selon un Comité spécial des Nations unies[42], Amnesty International et la très grande majorité des experts et organisations internationales, Israël est en train de commettre un génocide contre le peuple palestinien durant son invasion et son bombardement de la bande de Gaza[43],[44],[45],[46],[47],[48]. Ces accusations sont rejetées par le gouvernement israélien qui affirme que ses opérations relèvent d'une légitime défense contre le Hamas, et non d'une attaque contre le peuple palestinien[49] mais aussi en les qualifiant de « déconnectées de la réalité »[50]. Si la majorité des experts, des rapporteurs de l'ONU, l'International Association of Genocide Scholars et de très nombreuses ONG imputent à Israël le crime de génocide, l’organe compétent pour rendre un jugement définitif et incontestable concernant une accusation de génocide reste toutefois la Cour internationale de justice (CIJ)[51].
La désignation de « génocide » contre la population gazaouie s'appuie notamment sur des avis de rapporteurs des Nations unies qui se réfèrent à la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide. Ces rapporteurs alertent dès sur un « risque » de génocide[52], puis emploient la qualification de « génocide » à partir de [53], en affirmant en que les méthodes de guerre utilisées relèvent du génocide[54],[55]. Les actes génocidaires constatés par les experts et les organisations de défense des droits humains comprennent des massacres à grande échelle, l'utilisation de la famine comme arme de guerre, le refus de l'entrée et de la distribution d'aide humanitaire aux civils[56], la destruction d'infrastructures civiles, des attaques contre le personnel soignant et des déplacements forcés[57], le tout associé à des discours tenus par les médias israéliens[58],[59] ou certaines autorités israéliennes au début du conflit[60],[61],[62] et considérés comme des expressions d'une intention génocidaire. Lorsqu'elle est proprement juridique, la qualification peut s'accompagner d'actions en justice contre Israël et contre ses soutiens à son action pour complicité.
Ces mêmes positions sur une qualification de génocide se retrouvent en dans un rapport d'Amnesty International enquêtant sur des faits d' à [2],[63],[64],[65]. Sept spécialistes du génocide interrogés par le quotidien néerlandais NRC déclarent en que ce que commet Israël à Gaza est un génocide et que la plupart de leurs confrères sont aussi de cet avis[66]. Plusieurs observateurs, dont des experts de l'ONU[67], la Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese, et l'ONG Human Rights Watch, ont cité des déclarations de hauts responsables israéliens qui indiquent une « intention de détruire » la population de Gaza, en tout ou en partie, condition nécessaire pour que le seuil légal du génocide soit atteint[68],[57],[52],[67].
Le gouvernement sud-africain a engagé en une procédure contre Israël devant la CIJ, alléguant une violation de la Convention sur le génocide. Dans une décision préliminaire, la CIJ a reconnu un « risque de génocide »[69] et a ordonné à Israël de respecter ses obligations au titre de la Convention sur le génocide, en prenant toutes les mesures en son pouvoir pour prévenir la commission d'actes de génocide, prévenir et punir l'incitation au génocide, et permettre l'acheminement des services humanitaires de base vers Gaza[70],[71],[72]. La Cour a également ordonné à Israël d'accroître l'aide humanitaire à Gaza et de mettre fin à l'offensive de Rafah[73],[74], ordres qu'Israël n'a pas respecté à de nombreuses occasions[75].
Enjeux du débat sur la reconnaissance d'un génocide à Gaza
Notion de génocide
Selon Julia Grignon, spécialiste du droit humanitaire et professeure associée à Paris-Panthéon-Assas, ce qu’il se passe dans la bande de Gaza « relève du crime de guerre, du crime contre l'humanité et du crime de génocide » mais en ne se focalisant que sur « une notion, on finit par invisibiliser que des atrocités sont commises »[41].
Alban Perrin, historien spécialiste des génocides du XXe siècle, défend ce même point de vue: en « histoire, le mot génocide intervient comme un terme écran. Au lieu de s'interroger sur ce qui s'est effectivement passé, on va se chamailler de manière indéfinie pour savoir si tel ou tel événement relève ou non de la catégorie de génocide »[41]
Selon Raphaël Maurel, maître de conférence en droit international: « les débats sont en train de devenir contre-productifs, qu’il ne faut pas se limiter à un débat juridique sur les termes et qu’il faut maintenant que les États agissent et ne se replient pas derrière un débat juridique qui, lui, peut être tenu plus tard. L’urgence, c’est ce qu’il se passe sur place »[41] Pour l'historien et spécialiste du génocide des Tutsi du Rwanda, Vincent Duclert, « La focalisation sur l’occurrence d’un génocide à Gaza est contre-productive »[76].
Cette opinion est aussi partagée par Vincent Chetail, professeur de droit international: « Les discussions que suscite l’utilisation de ce concept monopolisent l’attention, au détriment de l’effroyable réalité sur le terrain et des mesures urgentes à prendre pour y faire face. »[77]
Accusation d'antisémitisme
Selon Vincent Chetail[Qui ?] : « Aux accusations de génocide s’opposent celles d’antisémitisme [...]. Les débats se polarisent dans une opinion publique plus déchirée que jamais. » Cette polarisation est inhérente à la notion de génocide car la déshumanisation est au cœur du processus génocidaire. Le génocide transforme les victimes en sous-humains et les bourreaux en barbares. Il prive les uns et les autres de leur humanité[77].
Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnesty International, le déplore : « Les pays européens n’auraient jamais dû avoir “besoin” des deux derniers mois pour conclure que les crimes d’Israël demandaient des réponses fortes et immédiates [...] n’oublions pas que ceux et celles qui ont dénoncé le génocide israélien à Gaza ont été l’objet de poursuites judiciaires, de campagnes de harcèlement dans les médias, que des étudiants aux États-Unis sont encore emprisonnés et beaucoup sont menacés »[77].
Sionisme
Selon l'historienne spécialiste du judaïsme Shira Klein, un fossé s'est creusé entre les spécialistes de l'Holocauste concernant la question palestinienne. Contrairement aux controverses précédentes dans ce domaine, le clivage n'est pas seulement historique ou méthodologique ; il porte sur le rôle des universitaires dans le monde d'aujourd'hui, en particulier sur la position publique qu'ils choisissent d'adopter. Deux camps principaux se sont ainsi formés: l'un défend Israël, tandis que l'autre défend les Palestiniens, bien que les divergences entre les chercheurs au sein de chaque camp créent davantage un spectre qu'une division nette[78].
À une extrémité du spectre se trouvent les universitaires qui ont défendu la politique israélienne. Leur approche repose souvent sur une compréhension de l'Holocauste comme un événement exceptionnel, faisant d'Israël un cas exceptionnel par extension. Selon leur interprétation, les attaques contre Israël constituent la dernière tendance en matière d'antisémitisme. Depuis le , ils ont publiquement pris position pour justifier l'offensive militaire israélienne contre les Gazaouis[78].
À l'autre extrémité du spectre se trouvent les universitaires qui ont critiqué les politiques et pratiques israéliennes qui portent préjudice à des millions de Palestiniens. Pour nombre d'entre eux, leur position sur Israël repose sur une perception de l'Holocauste comme un génocide parmi d'autres, et sur l'idée concomitante qu'Israël, loin d'être exceptionnel, s'est développé dans un contexte colonial de peuplement[78]. Ce camp rassemble aujourd’hui une part significative des experts internationaux en génocide, régulièrement la cible de campagnes de dénigrement, de pressions institutionnelles et, dans certains cas, de menaces personnelles. Cette stratégie de harcèlement, dénoncée par de nombreux signataires du "Jerusalem Declaration on Antisemitism", vise à isoler et à discréditer leurs travaux auprès du grand public et des décideurs.
Enjeux de la reconnaissance d'un génocide à Gaza
Différences entre les analyses
Le rapport de B'Tselem, publié en , rappele qu'Il existe un fossé inhérent entre l'analyse juridique et l'analyse historique du génocide. La définition juridique est étroite, façonnée en grande partie par les intérêts politiques des États dont les représentants l'ont élaborée[79].
D'un point de vue historique, la destruction violente de groupes, tant dans un passé lointain que récent, s'est produite de diverses manières, dont beaucoup ne correspondent pas à la définition juridique stricte. Le seuil élevé établi par la norme juridique et les interprétations dominantes adoptées par les tribunaux internationaux ont conduit à une situation paradoxale où le génocide n'est généralement reconnu qu'après qu'une partie significative du groupe ciblé a déjà été détruite et que le groupe en tant que tel a subi un préjudice irréparable[79].
Obligations légales
Raphaël Maurel, maître de conférence en droit international, insiste que le génocide est « un crime qui n'est pas plus grave en droit international que le crime de guerre ou le crime contre l'humanité, mais c’est un rare crime pour lequel on a des obligations précises, claires, universelles »[41].
Complicité de génocide
Avis
Ne figurent dans cette section que des avis d’experts et d’ONG spécialisées
Rapports de l’ONU
Rapport de Francesca Albanese à l'ONU en mars 2024
En , Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés, livre un rapport intitulé Anatomie d’un génocide selon lequel « il existe des motifs raisonnables de croire que le seuil permettant de qualifier la situation de génocide a été atteint[49] ».
Le texte distingue trois actes de génocide qui auraient été commis contre les Palestiniens, et qui comptent parmi les cinq actes inscrits dans la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948[80] : le meurtre direct des membres du groupe ; les dommages physiques ou psychiques causés aux membres du groupe ; « la soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle »[81].
Le rapport évoque aussi un « nettoyage ethnique » de Gaza[82].
Les autorités israéliennes ayant affirmé leur respect du droit international humanitaire dans leur conduite de la guerre, Francesca Albanese déclare que l'État hébreu a « invoqué ce droit comme un "camouflage humanitaire" afin de légitimer la violence génocidaire qu’il déploie à Gaza »[83]. Le rapport accuse les dirigeants israéliens d’avoir dans les faits traité « un groupe entier » comme s'il était terroriste ou « soutenant le terrorisme », pour « transformer ainsi tout et tout le monde en cible ou en dommages collatéraux »[80].
Pertes humaines
Le rapport fait état en de « 30 000 morts, 12 000 disparus (sous les décombres) et 71 000 blessés graves »[83].
Le blocus de la bande de Gaza pratiqué par Israël a provoqué des morts dues à la famine, notamment la mort de 10 enfants par jour, les habitants ayant été privés des moyens de se procurer une nourriture suffisante, selon le rapport Anatomie d’un génocide[81].
Les bombardements de la bande de Gaza ont conduit au largage, dans les premiers semaines de la guerre, de « plus de 25 000 tonnes d'explosifs » - soit l'équivalent de deux bombes nucléaires - sur des quartiers densément peuplés[81].
Selon les chiffres du ministère de la Santé de Gaza[81], confirmés par un rapport de l'ONU[84], 70% des personnes tuées à Gaza sont des femmes et des enfants. Les 30 % restants sont des hommes, mais Israël n'a pas fourni les preuves permettant d'établir que ces victimes masculines étaient armées[81].
Atteintes à l'intégrité physique ou mentale
Selon le rapport Anatomie d’un génocide, « infliger des dommages corporels ou mentaux graves aux enfants peut raisonnablement être interprété comme un moyen de détruire le groupe en totalité ou en partie »[81].
Le blocus de la bande de Gaza par Israël a mis en danger la santé des Palestiniens, en raison de l'absence d'approvisionnement en médicaments et en désinfectants[81]. Des opérations sans anesthésie ont dû être pratiquées, y compris des amputations sur des enfants[81].
Des milliers d'hommes et de jeunes garçons palestiniens ont été emprisonnés par Israël selon le rapport ; ces détentions se sont accompagnées dans un grand nombre de cas de mauvais traitements, d'actes de torture, qui ont provoqué des « incapacités à long terme », et parfois la mort[81].
Les Palestiniens « ont subi des dommages physiques et psychologiques incessants » durant cette guerre selon le rapport[81].
Conditions de vie devant entraîner la destruction du groupe
Priver un groupe des moyens de se perpétuer - même sans porter atteinte directement aux membres du groupe - constitue un acte de génocide[81]. Relèvent de ce type d'action, selon le rapport, les destructions dans les opérations militaires israéliennes des hôpitaux, des terres agricoles, du bétail, des équipements de pêche, des moyens de télécommunication, des établissements d'enseignement et du patrimoine culturel palestinien[81].
Le rapport relève des déclarations publiques de responsables israéliens comme celle du ministre de la Défense israélien, Yoav Gallant, qui avait assumé le le fait qu'un « siège complet » de Gaza tel qu'il le mettrait en œuvre signifiait qu'il n'y aurait « pas d'électricité, pas de nourriture, pas d'eau, pas de carburant », ou le propos semblable d'Israël Katz, alors ministre de l'Énergie, le [81].
Les accusations portées par Israël contre l'UNRWA (Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient) selon lesquelles cette agence des Nations unies comptait parmi ses employés ses combattants du Hamas, avaient provoqué le retrait de certains donateurs étatiques, et une exacerbation de la catastrophe humanitaire dans l'enclave palestinienne[81].
Nettoyage ethnique
Des civils qui, obéissant aux ordres d'évacuation, s'étaient déplacés vers le sud de la bande de Gaza, ont été néanmoins tués[80]. Ce constat, associé aux propos de dirigeants israéliens planifiant le déplacement massif de Palestiniens hors de Gaza et le remplacement de ces habitants par des colons israéliens, « conduisent raisonnablement à déduire que les ordres d’évacuation et les zones de sécurité ont été utilisés comme des outils génocidaires pour parvenir à un nettoyage ethnique », selon le rapport[80].
« Camouflage humanitaire »
Le rapport dénonce une instrumentalisation du droit international en vue de légitimer un génocide présumé[83]. Ainsi par exemple le gouvernement israélien allègue l'utilisation des civils par le Hamas comme boucliers humains, alors qu'une telle situation ne dispense pas un État de distinguer civils et combattants[83],[85]. La notion d’objectif militaire a été étendue à l'ensemble du territoire gazaoui[83],[85]. Le concept de « dommage collatéral » est devenu un élément habituel du langage politique israélien en vue de masquer un massacre de masse[83],[85]. Les ordres d’évacuation, présentés comme une preuve du respect du droit humanitaire, auraient été employés comme un moyen d'épuiser la population[85] - raison pour laquelle l’Assemblée générale de l'ONU exige dans la résolution du qu'Israël revienne sur son premier ordre d’évacuation du nord de Gaza[83].
Recommandations
Le rapport recommande aux États de mettre en place un embargo sur les armes contre Israël, d'instaurer un cessez-le-feu à Gaza, et de protéger l'enclave palestinienne en y envoyant une force internationale[83]. Il recommande aussi de poursuivre le soutien financier à l'UNRWA. L'Union européenne est appelée à suspendre son accord d'association avec Israël[86].
Les autorités israéliennes ont nié l'ensemble des faits évoqués dans le rapport, ou ont fourni des justifications fondées sur les nécessités imposées par le terrain, et accusé Francesa Albanese de chercher à délégitimer l'existence d'Israël[80].
Rapport du Comité spécial de l'ONU
Un rapport du Comité spécial de l'ONU, daté de , rendu public en novembre, estime que les méthodes utilisées par Israël « correspondent aux caractéristiques d'un génocide »[87],[88]. Il se fonde sur des données recueillies entre le et [88]. Ce Comité, créé en 1968 par l'Assemblée générale de l'ONU, est depuis sa fondation chargé d'enquêter sur les pratiques israéliennes affectant les droits humains dans les Territoires palestiniens occupés (Cisjordanie et bande de Gaza)[89] et composé depuis lors de 3 États membres : le Sri Lanka, la Malaisie, et le Sénégal[90].
Pertes civiles massives
Le Comité souligne le nombre élevé de civils tués, et la mise en danger des Palestiniens, qui serait « intentionnelle »[88]. Il allègue comme preuves de cette intention supposée l'instauration du siège de Gaza, la famine provoquée par ces opérations, les entraves israéliennes à l'aide humanitaire, le fait de tuer des travailleurs humanitaires[91]. Le gouvernement israélien aurait ouvertement organisé la pénurie de produits de première nécessité, « privant les Palestiniens du minimum vital : la nourriture, l'eau et le carburant »[92]. Cette politique aurait provoqué un nombre de plus en plus élevé de fausses couches et de mortinaissances[90].
Les experts déclarent : « Des civils ont été tués en masse, de manière disproportionnée et sans discrimination à Gaza »[90].
Ils ajoutent que l'utilisation de l'intelligence artificielle associée à un contrôle humain insuffisant, et à l'emploi de bombes pesant plusieurs centaines de kilogrammes, a contribué au nombre élevé de civils[93]. Selon eux, ces pratiques sont révélatrices du non-respect par Israël de la règle du droit international imposant la distinction entre civils et combattants. Le comité fait référence à la possibilité donnée à l'armée « d’utiliser des systèmes d’IA pour générer rapidement des dizaines de milliers de cibles, ainsi que pour suivre les cibles jusqu’à leur domicile, en particulier la nuit, lorsque les familles s’abritent ensemble »[94]. Le nombre élevé de femmes et d'enfants tués pourrait être corrélé à l'utilisation de l'IA[95].
Le Comité parle d'une « punition collective infligée à la population palestinienne »[91],[88].
Préjudices pour les générations à venir
Les experts évoquent une catastrophe écologique dont l'impact s'étend dans la durée, bien au-delà du temps de la guerre[88]. Les avions israéliens ont largué dans la bande de Gaza plus de 25 000 tonnes d'explosifs, soit « l'équivalent de deux bombes nucléaires » (« deux fois la bombe atomique larguée par les États-Unis sur Hiroshima »)[88]. Les bombardements ont pollué l'environnement, et rendu la bande de Gaza inhabitable en détruisant les infrastructures permettant l'adduction d'eau, l'assainissement des eaux usées, l'approvisionnement en nourriture[88]. Ainsi, « Israël a créé un mélange mortel de crises qui infligeront de graves préjudices aux générations à venir » affirment les auteurs du rapport[88],[94].
Recommandations
Le Comité de l'ONU appelle les États du monde à arrêter tout soutien à la guerre menée par l'État hébreu ; il leur rappelle la nécessité du respect du droit international et « de veiller à ce que les auteurs de violations répondent de leurs actes »[95]. Il reproche à des pays tiers « de ne pas être disposés à demander des comptes à Israël et de continuer à lui fournir un soutien militaire et autre »[96].
Le COGAT, administration militaire israélienne qui supervise l'aide humanitaire à Gaza, a rejeté les propos des experts de l'ONU, affirmant que l'État hébreu « travaille sans relâche pour fournir une aide humanitaire à la bande de Gaza »[91]. Les États-Unis, alliés d'Israël ont rejeté également le contenu du rapport[93].
Rapports d’ONG
Rapport d'Amnesty international
Le , l'ONG Amnesty international publie un rapport qui conclut à un génocide à Gaza[97]. Ce compte-rendu d'enquête suit une démarche similaire à ceux publiés en mars par Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires occupés, et en novembre par le Comité spécial des Nations unies, ou encore par la Fédération internationale des droits de l’homme, mais il est d'une autre « envergure » selon Mediapart[97]. Amnesty International se fonde sur 200 témoignages[98] collectés sur place à Gaza, sur des centaines d’images satellitaires qui montrent les destructions[99], et sur des vidéos[97].
Un seul des cinq actes établissant un génocide selon la Convention de 1948 suffit pour qualifier ainsi un crime[100]. Amnesty International en identifie trois dans les opérations israéliennes à Gaza : « les meurtres de membres du groupe, les atteintes graves à leur intégrité physique ou mentale, et la soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle » ; l'ONG documente avec des données chiffrées les infractions au droit international[100].
Intention génocidaire
Un élément qui distingue le génocide du crime contre l'humanité et du crime de guerre est l'intention spécifique de détruire un groupe[100]. Un chapitre du rapport est centré sur l'établissement d'une telle intentionnalité[97],[99],[101]. Amnesty relève, outre les déclarations incendiaires de responsables politiques israéliens déshumanisant les Palestiniens, d'autres déclarations relatives à la stratégie militaire[97]. Selon Amnesty, le génocide est devenu pour Israël un moyen de réaliser l'objectif militaire principal, qui est la destruction du Hamas[100]. Le génocide apparaît donc aux yeux du gouvernement israélien comme le prix à payer pour venir à bout du Hamas, ou comme « une conséquence acceptable »[97]. La décision de sacrifier la population civile palestinienne « atteste une intention génocidaire », écrit Amnesty[97]. En effet, ajoute l’ONG « les actions d’un État peuvent servir le double objectif d’atteindre un résultat militaire et de détruire un groupe en tant que tel » et « il est possible de conclure à un crime de génocide lorsque, pour parvenir à un certain objectif militaire ou jusqu’à y parvenir, l’État entend essayer de détruire un groupe protégé, comme moyen de parvenir à une fin »[97].
Ciblage délibéré des civils
Amnesty évoque « les attaques délibérées sur les civils et les infrastructures civiles, l'usage d'armes hautement explosives dans des zones abondamment peuplées, les entraves à délivrer l'aide humanitaire dans le territoire et le déplacement forcé de 90 % de sa population»[102]. À titre d'exemple de ciblage, Amnesty documente 15 bombardements israéliens qui ont tué, entre le et le , 334 civils, dont 141 enfants, bombardements pour lesquels « l'organisation n'a trouvé aucune preuve qu'elles étaient dirigées vers des cibles militaires »[103].
Outre le fait de viser des civils dans des bombardements - selon Amnesty International -, Israël a instauré un blocus dont l'objectif serait d'« entraîner une mort lente et calculée » la population palestinienne de Gaza et à terme, de « la faire disparaître »[104].
L'État hébreu a rejeté un rapport « entièrement faux et basé sur des mensonges », l'a présenté comme une « calomnie antisémite »[99] et Amnesty International comme « une organisation fanatique »[103].
En , dans son rapport annuel 2024, Amnesty réitère ses constats et analyse de . Sa secrétaire générale Agnès Callamard déclare que "le monde assiste sur ses écrans à un génocide en direct" et souligne l'inaction voire la complicité de la plupart des gouvernements occidentaux[105].
Rapport de Human Rights Watch
Le , l'organisation humanitaire Human Rights Watch publie un rapport concluant au fait qu'Israël commet des actes de génocide et un crime contre l’humanité d’extermination à Gaza, particulièrement en privant la population d'un « accès adéquat à l'eau », pendant un an, de manière délibérée, ce qui a dû causer la mort de milliers de personnes[106]. L'accusation d'actes de génocide n'implique pas de prouver une intention génocidaire, à la différence de l'accusation de génocide[107].
Des centaines de milliers de Palestiniens ont été affectés par des problèmes de santé du fait des restrictions imposées à l'accès à l'eau potable, restrictions qui entraînent la déshydratation, la faim, et la propagation de maladies[106]. Selon le rapport, l'armée israélienne a « délibérément attaqué, endommagé ou détruit plusieurs installations majeures d'eau, d'assainissement et d'hygiène à Gaza »[106]. De plus, Israël empêche l'arrivée « de la quasi-totalité de l'aide liée à l'eau, comme des réservoirs, des systèmes de filtration, des matériaux pour la réparation d'infrastructures », toujours selon Human Rights Watch[106].
« Il n'y aura pas d'électricité, pas de nourriture, pas d'eau, pas de carburant » à Gaza, avait déclaré Yoav Gallant, ministre israélien de la Défense, deux jours après les attaques du , rappelle l'organisation humanitaire[108].
Israël rejette les résultats du rapport qu'il considère comme une calomnie[106].
Rapports d'ONG israéliennes de défense des droits humains
Le , les organisations israéliennes de défense des droits humains B'Tselem et Physicians for Human Rights–Israel publient chacune un rapport qualifiant de génocide les opérations menées par Israël à Gaza depuis . Le rapport de PHRI "La destruction des conditions de vie : une analyse sanitaire du génocide à Gaza" a particulièrement étudié le "démantèlement délibéré et systématique du système de santé de Gaza", et en conclut que les opérations menées dans l'enclave "répondent aux critères de génocide tels que définis dans la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, dont Israël est signataire"[109]. Le rapport de B'Tselem "Notre génocide" affirme également que les dirigeants européens et américains facilitent ce génocide[110],[111],[109],[112],[113].
Autres rapports
D’autres ONG de défense des droits de l’homme ont pris position contre ce qu’elles estiment être un génocide ; la fédération internationale pour les droits humains publie en une résolution constatant les crimes de guerre, contre l’humanité et de génocide et appelant à ce qu’ils cessent[114].
Réseau universitaire pour les droits de l’homme
En , le Réseau universitaire pour les droits de l'homme, University Network for Human Rights[115], publie un rapport qui conclut au terme d'une analyse juridique qu'Israël doit être tenu pour responsable d'un génocide à Gaza[116]. L'intention génocidaire est, selon le rapport, établie par les déclarations des dirigeants israéliens, et par la conduite de l'armée israélienne à l'égard de la population de le Gaza - conduite entraînant la famine, la destruction des installations médicales, la destruction de 70 % des habitations civiles, des entraves à l'aide[117],[118]. Le UNHR s'est associé pour la production de ce texte à plusieurs centres de recherche des droits humains - le International Human Rights Clinic de la Faculté de droit de l'université de Boston, le International Human Rights Clinic de la Cornell Law School, le Center for Human Rights de l'Université de Prétoria, le Lowenstein Human Rights Project de la Faculté de droit de Yale[119].
Commission d’enquête internationale de l’ONU
En la Commission d'enquête internationale indépendante de l'ONU conclut à des « actes génocidaires » au vu des destructions systématiques infligées au « principal centre de fertilité du territoire palestinien » (dont rien n'indique un usage à des fins militaires, selon la Commission), aux services de maternité à Gaza ; et au vu des entraves à l'acheminement des « médicaments nécessaires pour assurer des grossesses, des accouchements et des soins néonatals »[120]. Le fait d'« imposer des mesures visant à empêcher les naissances au sein du groupe » compte parmi les critères permettant de poser la qualification de génocide[121]. La Commission s'est prononcée sur des actes génocidaires, mais ne l'a pas encore fait sur un possible objectif génocidaire[121]. La Commission est présidée par Navi Pillay, ancienne Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, ancienne juge à la Cour pénale internationale et ancienne présidente du Tribunal pénal international pour le Rwanda[120].
Euro-Mediterranean Human Rights Monitor (organisation indépendante à but non lucratif pour la protection des droits de l'homme) documente des preuves d'exécutions commises par les Forces de défense israéliennes. Elle a soumis les preuves et la documentation à la Cour pénale internationale et au rapporteur spécial des Nations unies[122].
Discours académique et juridique
Débat entre octobre 2023 et début 2024
Le , les chercheurs Raz Segal, Barry Trachtenberg (en), Robert McNeil, Damien Short (en), Taner Akçam et Victoria Sanford s'associent à une lettre adressée au procureur de la Cour pénale internationale, Karim Khan, par cent organisations issues de la société civile, l'appelant à émettre des mandats d'arrêt contre des responsables israéliens pour des affaires antérieures au ; à enquêter sur de nouveaux crimes commis dans les Territoires palestiniens, y compris l'incitation au génocide, depuis le ; à émettre une déclaration préventive contre les crimes de guerre ; et à rappeler à tous les États leurs obligations envers le droit international. La lettre affirme que les déclarations des responsables israéliens montrent une « intention claire de commettre des crimes de guerre, des crimes contre l'humanité et une incitation à commettre un génocide, en utilisant un langage déshumanisant pour décrire les Palestiniens »[123],[124],[125].
Le , l'historien spécialiste de la Shoah Omer Bartov déclare « Ma principale préoccupation, en observant le déroulement de la guerre Israël-Gaza, est qu'il y ait une intention génocidaire, qui puisse facilement conduire à une action génocidaire »[126]. En réponse, cinq historiens israéliens, tout en reconnaissant des « déclarations ignobles de la part des responsables israéliens, qui ne peuvent être ignorées »[127], ont souligné que seuls quelques responsables avaient fait de telles déclarations et les ont justifiées en faisant référence aux crimes du Hamas. Les cinq spécialistes ont fait valoir que le langage déshumanisant n'était « pas une preuve d'intention génocidaire ». Bartov déclare plus tard qu'à partir de , « il n'était plus possible de nier qu'Israël était engagé dans des crimes de guerre systématiques, des crimes contre l'humanité et des actions génocidaires », tout en notant que très peu de personnes en Israël (hormis les Palestiniens) étaient prêtes à accepter ce point de vue[128].
Le sociologue et spécialiste du génocide Martin Shaw soutient que le terme « génocide » est sous-utilisé, car les États souhaitent « éviter la responsabilité de prévenir et punir » qu'impose la convention ; de plus, il soutient qu'il existe « une aversion particulière à enquêter sur ses implications pour la conduite d'Israël. Les États occidentaux continuent de le protéger, croyant à tort que les Juifs, ayant été les principales victimes historiques du génocide, ne peuvent en être également les auteurs »[129],[130]. En , l'article de Shaw, « Inescapably Genocidal », publié dans le Journal of Genocide Research, note que l'application du cadre du génocide à la Palestine a, selon un commentateur, « habituellement suscité des réactions fanatiques », mais que la nature de l'assaut israélien sur Gaza « représente un choix stratégique » plutôt qu'une conséquence involontaire, et qu'il est donc justifié et inévitable de l'appeler « génocide »[131].
Certains universitaires citent les déclarations israéliennes qu'ils considèrent comme l'expression d'une « intention de détruire » la population de Gaza, une condition nécessaire pour que le seuil légal du génocide soit atteint[132]. Le politologue Norman Finkelstein, auteur d'une étude sur « l'industrie de l'Holocauste », affirme que Benjamin Netanyahu en appelant les Palestiniens « Amalek » fait un appel au génocide[133]. Il accuse Israël de mener une « guerre génocidaire »[134]. Dès , l'historien israélien Raz Segal qualifie la guerre à Gaza de « cas d'école de génocide »[135], en notant qu'Israël y commet trois des cinq actes qui entrent dans sa définition selon la convention : « 1. Meurtre des membres du groupe 2. Atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale des membres du groupe. 3. Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle »[136],[137]. Les attaques d'Israël contre les infrastructures, l'eau et la nourriture sont également qualifiées de génocidaires, par la spécialiste du génocide arménien Elyse Semerdjian (en)[138].
Débat au deuxième semestre 2024
Génocide
Le juriste Béligh Nabli, professeur de droit public à Paris-Est Créteil, estime en que le « risque plausible de génocide à Gaza », reconnu comme tel par la Cour internationale de Justice (CIJ) en , est devenu un génocide en cours, du fait que les mesures conservatoires préconisées par la Cour — « la levée du blocus, l’accès à l’aide humanitaire et la garantie des besoins essentiels à la survie » — n'auraient pas été mises en œuvre par Israël durant les 11 mois écoulés, et du fait que la crise humanitaire à Gaza s'est aggravée[139]. Selon lui, un consensus a émergé pour parler d'un génocide à Gaza « parmi de nombreux experts internationaux », mais le débat sur cette qualification perdure « parmi les responsables politiques et les intellectuels » ; certains acteurs envisageraient la notion de génocide en adoptant une approche plus politique que juridique, toujours selon ce spécialiste[139].
Le , Amos Goldberg, historien israélien spécialiste de la Shoah à l’université hébraïque de Jérusalem, publie une analyse selon laquelle les actions d'Israël pendant la guerre à Gaza sont constitutives d'un génocide. Selon lui, le fait que ce qui se déroule à Gaza ne ressemble pas à la Shoah ne signifie pas qu'il ne s'agit pas d'un génocide[140]. En , il affirme plus explicitement que « ce qui se passe à Gaza est un génocide, car Gaza n’existe plus ». Il dénonce également la « rhétorique génocidaire » qui domine en Israël, dans les médias, l’opinion publique et la sphère politique[141].
Lee Mordechai, historien israélien de l’université hébraïque de Jérusalem, ancien professeur à l’université de Princeton, a compilé témoignages, vidéos, articles, preuves, photos, dans un rapport intitulé Bearing Witness to the Israel-Gaza War (en anglais : Porter témoignage sur la guerre Israël-Gaza). Ces milliers de documents illustrent ce qu’il considère comme des crimes de guerre, y compris comment les médias de pays occidentaux ont permis et facilité la diffusion du discours israélien. Il considère aussi, et s’en explique dans un chapitre dédié, qu’Israël a commis un génocide[142].
Menachem Klein, professeur émérite à l’université Bar-Ilan de Tel Aviv, estime en que « les informations qui nous parviennent de la bande de Gaza montrent qu’Israël a recours systématiquement à des méthodes génocidaires ». L'universitaire israélien précise que « le génocide, ce n’est pas un plan qui vise à détruire chaque Palestinien à Gaza. Le génocide correspond à une échelle de violence extrême infligée à un territoire et à sa population, et à une destruction systématique de toutes ses institutions, dans le but de détruire l’identité collective d’un groupe. Or c’est ce qu’Israël fait, en détruisant tous les hôpitaux, les universités, les tribunaux, les administrations. Israël détruit l’identité collective des Gazaouis. C’est clairement un génocide »[143].
Avis en 2025
Daniel Blatman et Amos Goldberg, professeurs israéliens d'histoire de la Shoah et d'études sur le génocide à l'Université hébraïque de Jérusalem ont publié dans le quotidien israélien Haaretz du un article intitulé « Il n'y a pas d'Auschwitz à Gaza. Pourtant, c'est un génocide ». Ils y expliquent que les événements de Gaza présentent toutes les caractéristiques d'un génocide : rhétorique déshumanisante des dirigeants politiques, militaires et culturels, attaque violente servant de catalyseur au génocide, ciblage de tous les civils, famine systématique et délibérée infligée à l'ensemble de la population, nettoyage ethnique du nord de la bande, bombardement de zones qualifiées de « sûres », entre autres[144].
Le professeur de droit à l'Université du Middlesex William Schabas déclare au Spiegel « il y a un dossier très solide pour soutenir que la réponse israélienne constitue le crime de génocide »[145]. Dans une interview à l'Agence Anadolu, il souligne notamment les « attaques disproportionnées contre les civils » et « l’usage de la faim comme arme » qui démontrent, selon lui, l’intention de détruire une part substantielle du groupe[146].
Hande Nur Bozbuğa, dans la revue turque Diyanet Ilmi Dergi, traite le cas du génocide à Gaza comme un exemple de la banalisation du mal[147].
Adam A. H. Yaghi, début 2025, inscrit le génocide en cours dans une généalogie coloniale et exhume les racines culturelles du sionisme inséparables du nettoyage ethnique[148].
Répondant à Tayser Abu Odeh et Shahd Dibas, l’historien Avi Shlaïm qualifie « ce qui arrive aujourd’hui est un génocide à Gaza et un nettoyage ethnique intense en Cisjordanie dans l’ombre de cette guerre »[149].
John Docker, historien et philosophe australien spécialiste des génocides, en se référant aux définitions du génocide par Raphaël Lemkin et selon la convention contre le génocide, considère que les actions d'Israël durant la guerre à Gaza sont marquées par l’intention génocidaire. L’article insiste aussi sur les conséquences à long terme de la destruction de la culture gazaouie[150].
Le , trente rapporteurs spéciaux et experts indépendants des Nations unies, dont les juristes Olivier de Schutter ou Michael Fakhri publient une déclaration commune dans laquelle ils affirment : « Les États doivent agir rapidement pour mettre fin au génocide en cours, démanteler l’apartheid et garantir un avenir dans lequel les Palestiniens et les Israéliens coexisteront dans la liberté et la dignité »[151].
En , la juriste Julia Grignon estime que les autorités israéliennes ont franchi un nouveau cap « dans le caractère déclaratif », à travers « la volonté de reprendre le contrôle total de certaines zones, d’en évacuer de force des populations et de dire qu’on va tout détruire et qu’on va reprendre le contrôle du territoire sur le terrain »[152].
Une interview de sept spécialistes, Shmuel Lederman (en), Anthony Dirk Moses, Melanie O'Brien, présidente de l’International Association of Genocide Scholars, Raz Segal, Martin Shaw (en), Uğur Ümit Üngör, Iva Vukusic (en), publiée par le journal néerlandais NRC le , signale la progression du consensus au sein des spécialistes du sujet : les 25 articles spécialisés parus dans des revues scientifiques en 2025 font tous le constat du génocide à Gaza. Shmuel Lederman, qui en parlait de « violence génocidaire » (donc déniait l’existence d’un génocide) a parmi eux changé d’avis[153].
La professeure de droit et spécialiste des génocides Rafaëlle Maison[154] écrit dans la Revue belge de droit international que « Si les Etats occidentaux sont réticents à reconnaître qu’un génocide est perpétré à Gaza, cela tient à l’assistance qu’ils continuent d’apporter à Israël, mais aussi à la nature spécifique de ce génocide. Toutefois, tant les actes commis à Gaza que l’intention qui y préside correspondent aux exigences de la Convention de 1948 et de la jurisprudence internationale ayant appliqué ce texte. L’intention de détruire le groupe ciblé est d’ailleurs directement exprimée par les responsables israéliens, ce qui rend inutile le recours à des éléments de preuves circonstantiels, contrairement à ce qui est souvent affirmé »[155].
Début , un collectif d'historiens français et allemands publie une tribune dans Le Monde pour souligner que « le silence sur Gaza met à nu de façon dramatique un point aveugle de nos cultures mémorielles, censées nous immuniser ou au moins nous sensibiliser contre le risque de crimes de masse et de génocides, où qu’ils se produisent et quels qu’en soient les auteurs » alors que le « caractère génocidaire (des crimes commis par le gouvernement israélien) apparaît chaque jour plus manifeste ». Elle conclut ainsi : « Les cultures mémorielles telles que nous les avons connues sont en crise : les sociétés européennes, éduquées à la prévention des crimes de masse, en particulier par la mémoire de la Shoah, semblent pour une large part soit anesthésiées, soit tétanisées. Les dirigeants européens ont pourtant une responsabilité historique immédiate. Le poids du passé n’excuse pas les choix et non-choix du présent. Il reviendra aux historiens, en temps voulu, non seulement de qualifier les faits, mais d’analyser l’action de ces dirigeants à l’égard des crimes commis à l’encontre des Palestiniens sous nos yeux »[156].
Dans une enquête publiée sur le site anglophone Vox en , la journaliste Nicole Narea reprenait, un an après une première enquête, un questionnement adressé aux spécialistes des génocides et relève qu'un seul auteur, Dox Waxman (en) confirme sa réserve de fin 2023 sur la qualification de génocide[157],[158]. Cependant, le , Dox Waxman déclare qu'au vu de l'évolution des actions du gouvernement israélien, les critères d'un génocide tels que définis par la convention de 1948 lui paraissent remplis[159].
Taner Akçam, Marianne Hirsch and Michael Rothberg (en), spécialistes des génocides déclarent dans une tribune dans The Guardian, que face à la poursuite des atrocités criminelles commises par Israël, et face au silence de plusieurs institutions chargées d'entretenir un esprit de mémoire de l'Holocauste et de prévention des génocides, ils ont créé un nouveau réseau, Genocide and Holocaust Studies Crisis Network et demandent la mobilisation de tous pour mettre fin aux actes génocidaires en cours. Ce réseau a été rejoint par 400 experts des génocides[160]. Leur appel se termine par les mots suivants:
« Nous exhortons tous les États signataires de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide à assumer leurs responsabilités en vertu du droit international : exiger et faire respecter un cessez-le-feu permanent, un embargo sur les armes, le retrait immédiat des troupes israéliennes de la bande de Gaza, la distribution sans entrave de l'aide humanitaire, ainsi que l'égalité et l'autodétermination pour tous les Palestiniens. En tant que membres du Réseau de crise des études sur le génocide et l'Holocauste, nous affirmons qu'il n'est pas trop tard pour sauver des vies. Mettons fin au génocide dès maintenant. »
Nuances et contestations en 2023
Ces analyses sont cependant contestées en par d'autres universitaires ou juristes pour qui les actions israéliennes ne constituent pas un génocide.
Cela a ainsi été contesté par Dov Waxman président du département d'études israéliennes à l'UCLA[132], l'avocat Alan Dershowitz[134], le professeur David Simon et Ben Kiernan de l'université Yale[136]. Ces derniers soulignent notamment que la guerre à Gaza est défensive - il s'agit d'une riposte à l'attaque terroriste du - et vise le Hamas et non spécifiquement les civils. La référence à Amalek désignerait d'ailleurs le Hamas et pas les Palestiniens dans leur ensemble[134]. Ils estiment que l'intention attribuée à l'armée israélienne de détruire un groupe (religieux, ethnique ou raciale) n'est pas démontrée en l'état et que, malgré les nombreuses victimes civiles palestinienne de Gaza, leur nombre n'atteint pas le seuil très élevé requis pour correspondre à la définition juridique du génocide[123].[pertinence contestée]
En Vincent Duclert, historien spécialiste des génocides, estime que la qualification de génocide est infondée. Il rappelle que la guerre à Gaza n'est pas apparue ex nihilo mais constitue une riposte à l'attaque terroriste du . Il souligne aussi que l'appareil d’État israélien n'a jamais porté un discours visant à décrire les Palestiniens comme "un ennemi existentiel à détruire absolument". Il met en garde contre un usage trop extensif du terme "génocide" afin de ne pas le vider de sa substance[162].
Toujours en 2023 d'autres universitaires estiment qu'il ne peut y avoir d'amalgame entre guerre et génocide, que « l’État d’Israël a été attaqué sur son territoire souverain » dans lequel « il a le droit et l’obligation de protéger sa population » et donc dispose de la légitimité à prendre les mesures pour que cela ne se reproduise pas. Ils jugent aussi qu'on ne peut exonérer le Hamas de sa responsabilité vis-à-vis de sa propre population utilisée comme bouclier humain et dont le calvaire pourrait cesser avec la libération des otages[163],[164].
En , l'historien américain Norman J.W. Goda (en), spécialiste de l'histoire de la Shoah, réfute lui aussi l'accusation de génocide. Selon lui, l'intention génocidaire, c'est-à-dire l'existence d'une politique, d'un plan structuré et d'un ordre en vue d'une extermination de masse, n'est pas prouvée ; il estime que les déclarations "déshumanisantes" de certains politiques israéliens conséquentes au sont dues à l'effroi face à la violence des massacres commis par le Hamas et ne démontrent pas l'existence d'un tel plan[165].
Nuances et contestations après mars 2024
Le juriste et maître de conférence Yann Jurovics, dans une interview accordée à Libération en déclare que "les éléments constitutifs qui pourraient amener à conclure à la qualification pénale de génocide ne semblent pas présents", l'intention génocidaire n'étant pas démontrée selon lui[166].
Accusations portées contre les partisans d'une qualification de génocide
De la même façon pour Michaël Prazan, documentariste, journaliste et historien ayant notamment travaillé sur le nazisme, le terrorisme et les massacres de masse, aucun élément ne prouve une intention génocidaire israélienne. Il estime que cette accusation relève d'une « inversion accusatoire » juridiquement infondée. Elle trouverait ses racines dans l’influence du nazisme sur les mouvements nationalistes arabes et islamistes des années 1930-40 et serait aujourd'hui propagée par des militants de la gauche radicale afin de délégitimer Israël et masquer la stratégie de boucliers humains du Hamas[167],[168],[169],[170],[171].
Certains intellectuels dénoncent une « inversion victimaire » se traduisant par « la nazification » de la victime (les Juifs) alors que, pourtant, l'intention génocidaire visant les Juifs est clairement formulée et répétée par le Hamas[172],[173],[174],[175],[176],[177].
Alice Wairimu Nderitu, ancienne conseillère spéciale de l'ONU pour la prévention du génocide (de à ), considère que la campagne israélienne à Gaza ne correspond pas à la définition d'un génocide. En , elle remet en question la neutralité de l'ONU et déclare au site Airmail.news : « It needs to be treated like other wars. In other wars, we don’t run and take one side and then keep going on and on about that one side… » (en anglais : Elle doit être traitée comme les autres guerres. Dans les autres guerres, nous n’accourons pas en prenant partie et on ne continue pas encore et encore avec le même parti pris…)[178],[179],[180].
La sociologue Sylvaine Bulle critique les positions de l'écologie radicale réduisant Israël « à une abstraction qui n’est caractérisée que par sa nature écocidaire et génocidaire ». Elle souligne l’absence d’éléments factuels démontrant une volonté génocidaire d’Israël et critique le dévoiement des concepts écologiques pour alimenter un discours militant. Enfin, elle met en garde contre le risque d’une vision binaire qui met en danger la possibilité de coopération environnementale régionale[181].
